‹ La duchesse de Berry et la révolution de 1830Chapitre 6 sur 6 · CARENTAN 3II · texte numérisé non relu

CARENTAN 3II

nement sous l'influence de l'anxiété que les lenteurs du voyage faisaient naître dans les sphères officielles et des fausses terreurs que les commissaires avaient tant de peine à dissiper. « Ce qui le prouve, a dit M. Odilon Barrot, c'est le passage de la lettre que le général Hulot nous adressait le 1 1 août, et dans lequel il nous mandait de lui écrire si nous étions libres. Le général Proteau nous faisait part, de son côté, du mouvement du général Hulot à la tête de six bataillons de ligne, des gardes nationales de diverses villes et de six pièces de canon ; lui-même avait l'ordre de se porter à l'embranchement de la route de Carentan à Saint-Lô et Bayeux. Ce qui nous inquiétait le plus dans ces dépêches, c'était l'exaltation des gardes nationales et le refus qu'elles avaient fait d'obéir aux ordres du général qui leur avait commandé de se retirer. Les gardes du corps ne céderaient pas volontairement leur poste. Un conflit devenait inévitable. »

Un rapport de gendarmerie vint encore augmenter les inquiétudes des commissaires. Ce rapport, daté de Carentan le 12 août, à onze heures du soir, annonçait que la ville était encombrée de gardes nationales venues de Cherbourg et des environs , qui avaient l'intention de forcer l'escorte du roi à la retraite. Les commissaires reçurent le rapport à trois heures du matin, et c'était trois heures plus tard que l'on devait se remettre en route. Ils envoyèrent alors à Carentan un dé-

puté libéral du Calvados. M. de la Pommeraie, pour prévenir un malheur. M. de la Pommeraie obtint que le général Hulot se retirât avec ses troupes. Mais il resta à Carentan des groupes fort animés de gardes nationaux.

Le vendredi i3 aoiàt, on partit de Saint-Lô à cinq heures du matin. Le temps était pluvieux et sombre. Les commissaires devancèrent l'escorte. Dès huit heures du matin ils étaient à Carentan. Le convoi, dont ils avaient recommandé de ralentir la marche, ne devait y arriver que vers midi. Ils trouvèrent les groupes de gardes nationaux postés sur la route, visitant toutes les voitures qui passaient, et annonçant bien haut qu'ils en feraient autant des voitures de la famille royale, sous le prétexte qu'elles pouvaient renfermer le prince de Polignac, objet de la haine populaire. Un évêque qui se rendait au-devant de Charles X venait d'être arrêté. Les commissaires le firent relâcher, et s'efforcèrent de calmer les populations. « On avait persuadé à ces braves gens, a dit M. Théodore Anne, le garde du corps de la compagnie de Noailles, que le roi arrivait avec des Suisses, indépendamment de nous. Ils étaient donc venus avec l'intention de respecter le sauf-conduit que Charles X tenait du gouvernement, mais déterminés à servir seuls d'escorte jusqu'à son vaisseau, ne voulant pas que les Suisses vinssent plus loin ; et je crois même qu'ils auraient été bien aises que nous nous fus-

sions arrêtés là. Dans le cas où le roi ne voudrait pas accéder à cette proposition, ils étaient décidés à nous barrer le passage, et à se défendre dans Carentan, petite ville fortifiée jadis, et qu'ils pouvaient d'ailleurs d'autant mieux mettre à l'abri d'un coup de main, que nous n'étions que de la cavalerie, qu'ils avaient du canon, et que nous n'en avions pas. a

Les commissaires parvinrent à faire disparaître cette fermentation inquiétante. Ils prirent soin de rester au milieu de la population, qui faisait haie sur le passage de la famille royale. Mêlé à la foule des curieux, M. Odilon Barrot, à pied, assistait au triste et solennel défilé, qui s'avançait lentement et au milieu d'un profond silence, à travers cette foule à peine calmée. Écoutons son récit : « Les premières voitures qui parurent étaient celles qui renfermaient le duc de Bordeaux et sa sœur. On avait appris à ces enfants, dans le temps de leur grandeur, à distribuer à la foule des saluts et des sourires gracieux toutes les fois qu'ils paraissaient en public; on ne les avait pas déshabitués de cet usage depuis leur triste déchéance, et, lorsque le peuple vit ces deux charmantes petites têtes blondes paraître aux portières et envoyer à droite et à gauche des- baisers, l'attendrissement fut général. Les hommes murmuraient tout bas dans leur langage naïf: « Ils sont cependant bien gentils, ces pa-uvres innocents ! » et les femmes pleuraient.

En un instant l'hostilité avait fait place à un vif et universel intérêt. Ainsi est fait le peuple. Il a la naïveté et la mobilité des impressions de l'enfance. Quelques heures auparavant, il n'aurait pas hésité à se jeter dans un conflit sanglant, et, dans ce moment, il était prêt à se prosterner devant cette infortune qui se produisait à ses yeux sous les formes de l'enfance avec ses grâces et son innocence. »

Il était décidé la veille que l'on coucherait à Carentan; mais, d'après les nouvelles menaçantes transmises pendant la nuit, on résolut de ne pas s'arrêter dans cette ville, et d'aller coucher à Valognes. L'étape était de quatorze lieues; Charles X avait consenti cette fois à imposer à son escorte un peu plus de fatigue pour éviter Carentan. •

Pendant le trajet jusqu'à Valognes, les populations, qu'on avait dépeintes à l'avance comme très hostiles au roi et comme voulant s'opposer de vive force à son passage, sous prétexte qu'il se rendait à Cherbourg pour livrer le port aux Anglais, témoignaient, au contraire, les plus vives sympathies à la famille royale. Le cortège fit une halte entre Sainte-Mère-Église et Montebourg. Charles X se montrait particulièrement touché de l'accueil qu'il recevait dans cette partie de son douloureux voyage. La pensée de se rendre en exil, alors qu'on recueillait encore tant de preuves de dévouement et de fidélité, eau-

sait une émotion profonde à la duchesse d'Angouleme et à la duchesse de Berry. La fille de Louis XVI était très agitée. Elle descendait souvent de voiture, faisait quelques pas à pied, s'arrêtait, s'asseyait au bord de la route, remontait en voiture, puis redescendait encore. La duchesse de Berry, nature ardente et courageuse, ne pouvait pas non plus se consoler que le roi eût si vite renoncé à la lutte. Le spectacle qui s'offrit à Montebourg, situé à deux heures en avant de Valognes, augmenta le regret des deux princesses. Un grand nombre- de paysans des campagnes environnantes étaient venus à la rencontre du roi. Dès que parut l'escorte, toutes les têtes se découvrirent. On demanda à la famille royale de mettre pied à terre, de s'arrêter un instant. Elle y consentit. Des acclamations retentirent. Des pa3^sans disaient : « On nous a bien défendu de crier; mais nous bravons la défense. Vive le roi ! Vivent les Bourbons ! Vive le duc de Bordeaux! » Les femmes versaient des larmes. L'une d'elles dit au jeune prince : « Revenez mon bel enfant, revenez bientôt-, nous vous attendons; vous nous trouverez fidèles. » Le petit prince tendit sa main. On la couvrit de baisers. L'émotion des paysans gagna la duchesse de Berry. Elle ne voulait plus quitter ces braves gens, dont la fidélité la consolait de tant de douleurs. « Arrêtons-nous ici, s'écriait-elle, attachons-nous à un arbre, à une borne, mais pour

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Dieu, n'allons pas plus loin. » Cependant on se remit en route, et l'on arriva le soir à Valognes, dernière étape avant Cherbourg, Cherbourg, où l'exil devait commencer.

Charles X et son escorte arrivèrent à Valognes le vendredi t3 août, vers six heures du soir. A l'entrée de la ville, le convoi suivit lentement la longue rue qui, en 1827, était toute tapissée de fleurs et de feuillages pour l'arrivée de la Dauphine, dont chaque voyage était alors un voyage triomphal. Ce souvenir heureux, dans un jour de malheur, revint à l'esprit de l'orpheline du Temple, et en descendant de voiture elle pleura.

La ville était pleine de monde et de mouvement. La population tout entière s'était portée au-devant du roi, les uns par sympathie, les autres par curiosité; il n'y eut aucun désordre, pas un cri, paS une parole hostile.

La famille royale logea dans la belle maison de M. de Mesnildot, antique demeure à laquelle se rattachent des souvenirs historiques. C'est là

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.que l'impératrice Marie-Louise était descendue, au mois d'aoïit i8i3, lorsqu'elle se rendit à Cherbourg, pour y présider à l'ouverture du grand bassin. Jacques II avait passé dans cette maison la première nuit de son exil en France, et c'est sous le même toit que Charles X, le Jacques II français, se reposait pour la dernière fois dans son royaume , avant de commencer son exil éternel.

On savait que le roi s'embarquerait à Cherbourg, mais le lieu de son débarquement n'était pas encore fixé. Charles X avait d'abord désigné Ostende. Sur l'exclusion formelle que le gouvernement français fit de ce port, il choisit Amsterdam. Une nouvelle dépêche de Paris ayant étendu l'exclusion à tous les ports de Belgique et de Hollande, il se rabattit sur Hambourg. On lui interdit également cette ville, et l'on décida qu'on le débarquerait à Portsmouth.

Une autre question restait à résoudre. Charles X serait-il transporté sur des vaisseaux français ou sur des vaisseaux étrangers .f* Il avait témoigné au gouvernement britannique le désir de monter sur des navires anglais ; mais ce gouvernement avait refusé, dans la crainte de mécontenter le nouveau pouvoir en France. Quant à des vaisseaux français, le roi ne voulait pas en entendre parler, parce que l'idée de naviguer sous pavillon tricolore lui était odieuse. On adopta un compromis. Il fut décidé que

Charles X et sa suite s'embarqueraient sur des navires américains frétés pour le compte du gouvernement français. Les capitaines et les équipages relèveraient de l'autorité française , mais les vaisseaux ne portei'aient pas le drapeau tricolore. C'était, aux yeux de Charles X, la seule chose essentielle.

Il s'agissait enfin de déterminer le nombre des personnes qui s'embarqueraient avec la famille royale^ et la suivraient dans son exil. Charles X avait parlé de deux à trois cents personnes, indépendamment des domestiques. A Valognes, ces courtisans du malheur étaient réduits à soixante ou soixante-dix, et à Cherbourg leur nombre devait diminuer encore. Comme l'a rembarqué M. Odilon Barrot, il n'allait plus rester pour braver les douleurs de l'exil que ces quelques dévouements, toujours bien rares, qui sont à l'épreuve de toutes les secousses.

Le duc Victor de Broglie a dit dans ses SoupenirSy à propos des événements de i83o : « Quand on s'est engagé au service d'un gouvernement et qu'on a rempli tous ses devoirs envers lui fidèlement, loyalement jusqu'au bout, si ce gouvernement vient à tomber par sa propre faute ou par accident, on est quitte envers lui ; on est libre de contracter un nouvel engagement, et le mieux, en pareil cas, c'est de le faire tout haut et tout de suite-, les délais^ les transitions sont aifaires de prudence personnelle , et peut-être d'un

peu d'hypocrisie plutôt que d'honneur et de probité. » Le noble duc conclut ainsi : « Thèse générale, en politique rien de mieux, rien de plus important, sans doute, que de rester fidèle à ses principes, à sa cause, à ses amis; mais rien de plus sot que de sacrifier le bon sens au qu'en dira-t-on ? — Madame, disait à sa maîtresse au désespoir, et qui refusait toute nourriture, une femme de chambre de grand sens si vous devez manger un de ces jours, pourquoi pas dès aujourd'hui ?»

Nous ne défendons pas cette théorie, mais il est certain qu'elle eut, en i83o, de nombreux adhérents. Comme toujours, les gens dont les protestations de fidélité à Charles X, pendant la période heureuse de son règne, avait été les plus bruyantes et les plus enthousiastes, furent les premiers à l'abandonner dans le malheur.

Le vieux roi pouvait faire de tristes réflexions sur la nature humaine, mais il ne voulait pas reçonnaîte qu'il s'était trompé en publiant les fatales Ordonnances. « Ne voyez- vous pas, disait-il au général de Bourbon-Busset, qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement } Il fallait toujours y arriver, le coup des révolutionnaires était monté. — Mais, Sire, répondait le général, on pouvait le parer. — Non, ne croyez pas cela; ce sont de vos idées de journaux et de salons. »

Le comte Joseph d'Estourmel demanda en vain à Charles X un témoignage écrit de satis-

faction. « — Je rends justice à votre conduite, lui dit le roi, elle est honorable-, mais vous avez eu un tort grave lorsque, dans les proclamations que vous avez publiées en cessant vos fonctions, vous avez blâmé les Ordonnances, les appelant funestes et surtout illégales; elles sont peut-être extralégales, mais illégales, je n'en puis convenir. — Sire, reprit Je comte d'Estourmel, j'ai dit que les Ordonnances étaient funestes ; à l'appui de cette assertion, que pourrais-je ajouter? Les faits parlent-, quant à l'illégalité, si je me suis permis de qualifier ainsi un acte du roi, c'est que je ne varie point sur le principe de la responsabilité ministérielle, comme Votre Majesté a pu le voir dans ma lettre du 3 août , écrite , je puis le dire , sous le feu de l'ennemi. — C'est égal, il ne fallait pas dire cela. — Mais, Sire, telle est mon opinion, et c'est surtout à la manière dont je l'ai exprimée, que j'ai dû les égards dont on m'entoure encore, et l'influence que j'ai conservée, et dont le roi a remarqué l'effet, depuis qu'il est dans le département. Si j'avais soutenu le système ministériel, pensez-vous. Sire, que je serais, aujourd'hui 14 août, auprès de votre personne, et qu'on m'aurait laissé aller avec la cocarde blanche et mon habit fleurdelisé, chercher Votre Majesté à la limite de ce département, et l'escorter comme je le fais, quand depuis quinze jours la révolution est accomplie } On a respecté mon dévoue-

ment en faveur de la manifestation de mon opinion sur les Ordonnances. — Je sais que vous faites tout ce que vous pouvez; je vois que tout se passe bien sur la route. Si, partout en France, on avait pour moi l'affection qu'on m^a l'aissé voir à Montebourg, je ne serais pas obligé de m'embarquer. Mais vous n'auriez pas dû blâmer les Ordonnances. Je n'avais pas deux partis à prendre. L'événement le prouve, et il aurait toujours fallu y revenir un peu plus tard; je vous dis la chose comme je le pense. — Sire, j'ai dit aussi ce que je pensais, et les trois lignes d'approbation que je me flattais d'obtenir auraient satisfait mon cœur, qui est contristé d'un pareil refus. »

Le comte d'Estourmel, après avoir relaté cette conversation entre le roi et lui, ajoute la réflexion suivante : « Ainsi, un fonctionnaire dont la conduite avait été, je puis le dire, aussi nette, qui, le dernier dans cette partie de la France, avait fait respecter l'autorité royale, qui était accouru audevant de Charles X quand tant de gens s'en éloignaient, et qui, en ce moment, comme préfet, comme conseiller d'État et comme gentilhomme de la chambre, se trouvait par l'effet des circonstances à peu près le seul de sa robe auprès de lui, ne put obtenir un témoignage gratuit de satisfaction, parce qu'il avait appelé illégales et funestes les Ordonnances qui ont perdu la dynastie. y>

M. d'Estourmel alla cacher son dépit auprès de la duchesse de Gontaut. Elle lui fit savoir, pour le consoler, que le roi, quelques jours avant, à la suite d'une discussion politique fort vive, s'était mis en colère contre elle, et lui avait dit qu'elle mériterait d'être envoyée en exil. « Que n'y vais-je seule aujourd'hui! » ajouta la duchesse en soupirant.

On permit à Charles X de rester à Valognes jusqu'au 16 aoiàt, jour où il irait s'embarquer à Cherbourg. En attendant, les commissaires se rendirent dans cette dernière ville, pour s'y assurer par eux-mêmes des dispositions prises en vue du départ. Après cette inspection, ils revinrent à Valognes, auprès du roi, qui avait terminé ses préparatifs. Ils le trouvèrent moins triste et plus expansif que les jours précédents, soit qu'il se sentît dégagé désormais des appréhensions qu'il avait eues pendant le voyage, soit que la résignation religieuse qui le soutenait dans cette rude épreuve reçût de l'approche du dénoûment une nouvelle force.

Charles X avait toujours montré dans ses rapports avec les commissaires une politesse bienveillante et digne, mais froide et réservée. « Peutêtre, a dit M. Cdilon Barrot, son langage avec moi avait-il un peu plus d'abandon et de familiarité, à raison de ma jeunesse, et surtout parce que, n'ayant appartenu par aucun lien quelconque à son gouvernement, je lui paraissais, dans ses

idées de fidélité et de loyauté, moins chargé que mes collègues du reproche de félonie. Il avait même porté parfois cet abandon jusqu'à me parler de la Révolution, sujet sur lequel, en général, il déclinait toute conversation. — « Je n'avais pas le choix, me disait-il-, les Ordonnances étaient une nécessité impérieuse et absolue. Une fois placé sur la pente des concessions, on ne peut plus s'arrêter. J'avais sous les yeux l'exemple de mon frère; j'ai mieux aimé monter à cheval qu'en charrette. Du reste, je connais tous les fils de la conspiration qui était ourdie, et sur laquelle je n'ai fait que prendre l'initiative: je pourrais vous nommer le banquier qui a soldé tout ce mouvement populaire. »

M. Barrot fît quelques respectueuses objections. Il chercha à prouver que, sans les Ordonnances, le trône n'aurait pas été ébranlé. Tout en étant écouté avec une indulgente attention, le commissaire voyait bien, par le demi-sourire et par les hochements de tête de Charles X, que les leçons données au roi par les événements lui avaient si peu profité qu'il aurait été tout prêt à recommencer.

(( Cependant, ajoute M. Barrot, ce fut dans un de ces moments d'effusion, et lorsque nous venions de lui faire part des mesures que nous avions prises pour lui procurer, à lui et à sa suite, toute la sécurité et toutes les aissances qu'il pouvait désirer, qu'il nous adressa ces paroles :

« — Nous allons bientôt nous quitter, messieurs. J'éprouve le besoin de vous remercier des soins dont vous m'avez entouré dans des circonstances tout à la fois si pénibles et si périlleuses. ))

Le maréchal Maison crut le moment favorable pour hasarder une sorte d'apologie personnelle. « — Croyez bien, Sire, dit-il à Charles X, que je ne me serais pas chargé de la mission que j'ai remplie auprès de Votre Majesté, si je n'avais vu l'occasion de lui prouver mon dévouement et ma reconnaissance. — Ne parlons pas de cela, » répondit sèchement Charles X, et il se tourna d'un autre côté.

« Le mot de reconnaissance, a dit M. Barrot, venait de rappeler au vieux roi que c'était de sa main que le général Maison avait reçu le bâton de maréchal de France, et il lui était pénible de le voir parmi ses adversaires, même et peut-être surtout en qualité de protecteur. Étrange et bizarre rapprochement ; en 18 14, c'était le général Maison qui, en sa qualité de commandant la division militaire du Nord, avait donné la main à Louis XVIII pour débarquer à Calais. C'était le même homme^ devenu maréchal, qui allait donner la main à Charles X pour l'embarquer à Cherbourg. On comprend que tous ces souvenirs jetassent quelque froid et même quelque aigreur dans les rapports de Charles X avec le maréchal Maison, qui d'ailleurs en avait la conscience, et

qui évitait ces rapports autant que les exigences du service le lui permettaient. »

Le roi paraissait n'avoir plus rien à craindre jusqu'à son embarquement* mais il n'en était pas de même du maréchal Marmont. On disait que, s'il n'était pas massacré pendant la route, ce serait à Cherbourg qu'il succomberait, « Ces bruits prirent beaucoup de force à Valognes, a-t-il écrit dans ses Mémoires. Je serais, disait-on, le prix de la liberté du roi, et on ne le laisserait embarquer qu'après m'avoir livré. Je ne pouvais supposer aucune arrière-pensée dans* les dépositaires du pouvoir, mais je pouvais craindre un mouvement populaire. Un ancien garde du corps, propriétaire dans les environs, me fît des offres pour ma siareté. Je le remerciai. On me proposait, et ks commissaires eux-mêmes, comme ils l'avaient fait précédement, m'engageaient à quitter mon uniforme et à ne pas me montrer... Je déclarai que, puisque je commandais, je voulais rester à mon poste avec les gardes, et ne mettre bas mon uniforme que lorsque je serais sur le bâtiment. »

Les commissaires avaient d'abord décidé que les gardes du corp quitteraient Charles X à Valognes. Le maréchal Marmont représenta vivement que le roi devait à sa maison militaire de ne se séparer d'elle qu'au moment où la terre manquerait sous ses pas. Après la conduite de tous les gardes du corps, c'était un témoignage d'estime et d'affection qu'ils méritaient, et c'était une

question d'honneur pour eux. D'ailleurs, en traversant Cherbourg avec une simple escorte, rien ne garantissait d'une insulte et de quelque entreprise, tandis que six cents hommes déterminés, bien armés, et marchant serrés, imposeraient une crainte salutaire à la population, (c Les gardes du corps, a dit M. Odilon Barrot, nous supplièrent par leurs chef de leur permettre d'accompagner le roi jusqu'au moment de l'embarquement. Nous ne criâmes pas devoir les empêcher de donner à leur maître ce dernier témoignage d'une fidélité que nous ne pouvions qu'honorer. Seulement, nous eûmes à prendre quelques mesures pour prévenir tout conflit entre la population de marins, dont la chaleur d'opinion nous était connue, et messieurs les gardes. » On arrêta que l'enceinte du port militaire de Cherbourg serait rigoureusement fermée, que Charles X, sa suite et les quatre compagnies de gardes du corps Y pénétreraient seuls, et que les gardes, immédiatement après l'embarquement, retourneraient à Valognes. Le moment des adieux approchait. Une solennité touchante se préparait pour le dimanche i5 août, jour de l'Assomption.

Charles X, malgré ses chagrins, jouissait encore du bonheur d'être en France. Chaque jour qu'il y passait était un jour dérobé à l'exil qui devait durer autant que sa vie. L'âme tranquille et libre de remords, il trouvait dans la prière une consolation efficace, et il se soumettait avec résignation aux décrets de la Providence. Le dimanche i5 août i83o, la famille royale, qui devait partir le lendemain pour la terre étrangère, remerciait Dieu, qui lui accordait la grâce de célébrer encore une fois sur la terre de France la fête de la mère du Sauveur.

a Le [5 août, à six heures du matin, a dit le comte Joseph d'Estourmel, j'entrai à l'église de Valognes. Une femme était agenouillée sur les marches de l'autel dans l'attitude de la plus fervente prière, tout entière à son Dieu qu'elle ve-

naît de recevoir. Quand elle retourna à sa place, je reconnus la Dauphine. Pauvre fille de saint Louis, le lendemain on allait, pour la troisième fois, l'emmener dans la terre d'exil -, mais la récompense ne peut lui manquer et, quoi qu'il arrive, Marie-Thérèse a pris la bonne part. » Une heure plus tard, la duchesse de Berry vint s'agenouiller à la même place. La fille de Louis XVI et la veuve du prince assassiné avaient bien besoin de prier toutes les deux. L'une laissait en France les cendres de son père et de sa mère, l'autre les restes de son époux et le berceau de ses enfants.

Charles X, qui ne sortit pas pendant son séjour à Yalognes, entendit la messe à l'hôtel Mesnildot, dont la salle à manger fut, après le déjeuner, transformée en chapelle. Ce fut la duchesse d'Angoulême qui répondit en latin aux prières du prêtre lorsque vint V Exaudiat .

•Le prêtre disait : « — Que le Seigneur vous exauce au jour de la tribulation, que le nom du Dieu de Jacob vous protège ! »

La princesse répondait : « — Qu'il vous envoie son secours du fond du saint des Saints, et qu'il vous assiste des hauteurs de Sion! »

Le prêtre continuait : « — Qu'il se souvienne de tous vos sacrifices, et que votre holocauste lui soit agréable! »

La Dauphine répondait : « — Qu'il vous traite selon votre cœur et qu'il accomplisse tous vos desseins! »

Et le dialogue se poursuivait ainsi entre le prêtre et la princesse :

« — Nous nous réjouirons de votre salut et c'est Dieu qui sera glorifié de votre gloire.

« — Que le Seigneur accomplisse toutes vos demandes; je sais dès à présent que le Seigneur sauvera son Chist.

« — Il l'exaucera du haut du ciel, son sanctuaire-, c'est dans les puissances de sa droite que le salut réside.

(( — Ceux-ci se confient dans leurs chars, ceuxlà dans leurs chevaux; nous, nous invoquons le nom du Seigneur notre Dieu.

« — Ils ont été liés, et ils sont tombés*, pour nous, nous nous sommes relevés, et nous resterons debout. »

Puis le prêtre et la fille de Louis XVI reprirent ensemble :

« — Seigneur, sauvez le roi, et exaucez-nous au jour où nous vous invoquons. »

Il est onze heures du matin. Des trompettes retentissent. On dirait que ce sont celles des funérailles de l'antique monarchie. Quand elles se taisent, le bruit cadencé des pas d'hommes sous les armes résonne comme du fer sur le pavé. Ce sont les braves gardes du corps qui viennent remettre leurs étendards au roi malheureux. Les gendarmes des chasses, faisant le service de la porte extérieure, ouvrent la grille assiégée par la foule des curieux, et laissent entrer la colonne des gardes

du corps, qui marchent quatre par quatre, les officiers et les étendards en tête, dans une aussi belle tenue qu'aux jours où ils traversaient la cour du Carrousel pour pénétrer aux Tuileries dans les appartements du roi.

Le duc de Luxembourg et le prince de Groï sont en avant, la canne du commandement à la main. Voici, parmi le groupe des officiers supérieurs, MM. de Bonneval, du Roure, de Sainte- Aldegonde, Ducosquer, de Naylico, de La Maisonfort, de Fraguier, de Bizemont, de Lucinge. Voici le vénérable comte de Pellan qui, malgré son grand âge, a voulu accomplir son devoir jusqu'au bout. Chacune des quatre compagnies — compagnies de Croï, de Gramont, de Noailles, de Luxembourg — est introduite à son rang d'ancienneté dans le salon où se trouvent Charles X et la famille royale. L'étendard de la compagnie de Croï est porté par M. Dumesnil, celui de la compagnie de Gramont par M. de Brancion, celui de la compagnie de Noailles par M. de Chabrignac, celui de la compagnie de Luxembourg par M. de Suze. Chaque étendard est escorté par les six gardes les plus anciens de chaque compagnie.

Charles X a quitté l'uniforme qu'on lui a vu pendant si longtemps. 11 porte un frac bleu, a^ec des boutons de métal, sans plaque et sans décoration. Il tient à la main son petits-fils. A sa droite est la duchesse d'Angoulême.

Des larmes coulent de tous les yeux. « — Al-

Ions, mes amis, dit le vieux roi, calmez-vous; faudra-t-il que ce soit moi qui vous console? »

Chaque porte-étendard s'avance à son tour. « — Messieurs, s'écrie le roi, je prends ces étendards ; vous avez su les conserver sans tache, j'espère qu'un jour mon petit-fils aura le bonheur de vous les rendre. »

Un témoin oculaire de cette scène. — qui, suivant la remarque du comte d'Estourne], rappelait, proportion gardée, les héroïques adieux de Fontainebleau, — M. Mazas, a dit : « Aussitôt que la remise des étendards eut été effectuée, les rangs se rompirent, les princes se virent entourés de toute part, il régna en un clin d'œil autour d'eux une confusion qui certainement ne leur déplaisait pas. Les voix s'élevaient; on entendait des échanges de témoignages de dévouement et de félicitations sur la belle conduite que les gardes du corps avaient tenue jusqu'alors. Quel touchant spectacle de voir cet enfant, l'héritier de tant de rois, passer de main en main, recevoir les étreintes de bras si fidèles! Le duc de Bordeaux ne perdra jamais le souvenir d'une pareille journée, car sa jeune raison était déjà trop formée pour qu'il ne fût pas sensible à de pareils transports. Le roi, le Dauphin, les deux princesses, trouvaient pour chacun de ces gardes un mot affectueux, empreint de sensibilité. J'entendis Mademoiselle dire à un officier des gardes du corps, que je ne connaissais point et qui s'inclina pour

l'écouter : « — Venez-vous avec nous ? » Cette question fit crisper le visage de l'officier. Il resta interdit. Je ne pus saisir les mots qu'il murmurait. »

Charles X s'écriait : « — Je ne puis vous dire combien je suis touché; votre conduite a été bien belle, bien dévouée, jamais je ne vous oublierai, je vous connais tous; dites à vos camarades que je voudrais leur dire adieu à chacun nommément; chargez- vous-en pour moi. Il faut laisser passer l'orage, mais nous nous reverrons. » Des paroles semblables furent adressées à ce qui restait de la garde royale et aux gendarmes des chasses, dignement commandés par le baron d'André (qui est mort marquis, sénateur et général de division) . Le comte d'Estourmel, également témoin de cette scène, s'est exprimé ainsi : « Les vieux militaires pleuraient; c'était un sanglot général; ils baisaient les mains du roi et celles du duc de Bordeaux. Charles X m'aperçut dans la foule ; j'étais fort ému ; il le vit et me tendit sa main, que je mis sur mon cœur. « — On se montre bien dans votre département, me dit-il; j'ai été touché de l'accueil qu'on m'a fait à Saint-Lô. Ici, on est à merveille, comme à Montebourg. »

Le soir, on remit à chacun des gardes du corps, par ordre de Charles X, un exemplaire de la pièce suivante :

« Ordre du jour,

« Le roi, en quittant le sol français, voudrait

pouvoir donner à chacun de ses gardes du corps et à chacun de MM. les officiers et soldats qui l'ont accompagné jusqu'à son vaisseau, une preuve de son attachement et de son souvenir. Mais les circonstances qui affligent le roi ne lui laissent pas la possibilité d'écouter le vœu de son cœur. Privée des moyens de reconnaître une fidélité si touchante, Sa Majesté s'est fait remettre les contrôles des compagnies de ses gardes du corps, de même que l'état de MM. les officiers généraux, supérieurs ef autres, ainsi que des sous-officiers et soldats qui l'ont suivi. Leurs noms, conservés par M. le duc de Bordeaux, demeureront inscrits dans les archives de la famille royale, pour attester à jamais et les malheurs du roi et les consolations qu'il a trouvées dans un dévouement si désintéressé.

« Valognes, le 15 août 1830.

« Charles.

« Le major général,

« Maréchal Duc de Raguse.

« Pour copie conforme :

« Le capitaine des gardes, etc. »

Et plus bas :

« Par ordre du roi^

« A M , garde du corps de la compagnie

de »

Le maréchal Marmont, duc de Raguse, a jugé ainsi de ce document : « L'ordre du jour, dont

un exemplaire certifié fut remis à chaque individu présent, devient par la circonstance un titre de famille. Jamais corps n'a montré un plus admirable esprit. L'ordre, le respect et le dévouement ont régné jusqu'au bout. Aucune exigence ne s'est fait sentir. Quand, au commencement de cette triste campagne, les moyens de subsistance et l'argent étaient insuffisants, les gardes du corps refusaient d'être servis avant les troupes, dont les besoins, disaient-ils, étaient plus pressants encore que les leurs. Je voudrais pouvoir exprimer à chacun des gardes du corps des quatre compagnies toute mon admiration pour leur noble conduite. »

Après la distribution de l'ordre du jour, Charles X écrivit au roi d'Angleterre et à l'empereur d'Autriche pour leur demander l'hospitalité. M. Mazas, en qualité de secrétaire du baron de Damas, fut chargé de recopier les deux lettres. « Une simplicité antique, a-t-il dit, régnait dans toutes les expressions. 11 ne s'y trouvait ni plainte contre la fortune, ni regret du passé. Dans la lettre adressée à Guillaume IV, le roi demandait un asile temporaire pour lui et sa famille. Il parlait de ses pauvres petits-enfants d'une maxiière si touchante que j'en fus ému jusqu'au plus haut degré, et que, tout en écrivant, je laissai couler quelques larmes sur la pièce ori ginale. Je séchai le papier de mon mieux, cependant d'une manière assez imparfaite, et, lors-

que le roi de la Grande-Bretagne aura ouvert la lettre de son frère, le roi de France, il aura pu voir encore la trace des pleurs d'un Français fidèle. »

A Valognes, Charles X et la famille royale se sentirent entourés d'une atmosphère de sympathie, de compassion et de respect. Les fenêtres et les toits des maisons voisines de l'hôtel Mesnildot regorgeaient de curieux, qui espéraient apercevoir les princes. Le duc de Bordeaux et sa sœur se mirent plusieurs fois à la fenêtre. Leur bonne grâce séduisait la foule. La petite Mademoiselle était charmante avec ses cheveux blonds noués négligemment sur le haut de la tête et sa robe d'été rayée de blanc et de rose. La duchesse de Berry venait souvent voir son fils et sa fille, et les embrassait avec des transports de tendresse.

Dans la journée, on entendit les deux enfants causer. « — Je suis sûre, dit Mademoiselle, que nous reviendrons dans deux ans. « Alors, il y eut quelqu'un qui s'écria : « — Dans deux ans! Je ne doute pas. Mademoiselle, que nous n'a3^ons le bonheur de vous revoir au bout de six mois. » A ce moment, un sourire d'incrédulité se dessina sur les lèvres du duc de Bordeaux. Son sousprécepteur, M. de Barande, s'en aperçut et dit : (( — Et vous, petit seigneur, quel est votre avis.? Vous abonneriez-vous à revenir à la fin de l'olympiade? — L'olympiade ! répondit le jeune prince

après un peu de réflexion. Ah ! je sais, quatre ans! Eh ! bien, oui, je serais on ne peut plus content, si j'étais sûr que nous devons revenir dans quatre ans ! »

Le soir, le comte d'Estourmel se rendit auprès de la fille de la duchesse de Berry. La gentille enfant lui donna de ses cheveux, qu'elle coupa exprès, puis de ceux de son frère, et y ajouta une fleur pour M''"' d'Estourmel. Le vicomte Hocquart, qui remplissait les fonctions de premier maître d'hôtel, dit à la petite princesse : « — Vous reviendrez en France, Mademoiselle, vous y dînerez encore, je le jure sur l'honneur, et ce sera moi qui vous y ferai servir votre premier déjeuner. »

Le lundi 16 août, la famille royale se leva à cinq heures du matin. Elle allait partir pour Cherbourg, et n'avait plus que bien peu d'instants à passer sur la terre de France. En se réveillant, le duc de Bordeaux se mit à genoux. (( J'avais maintes fois assisté aux prières du prince aux Tuileries ou à Saint-Cloud, a dit M. Alexandre Mazas, mais jamais je ne mis autant de ferveur à joindre mes vœux a ceux des personnes qui assistaient à ces pieux exercices. Que mon âmie était émue en voyant le jeune Henri priant Dieu pour la dernière fois sur le sol de sa patrie ! »

La prière était terminée, lorsqu'un officier des gardes du corps vint annoncer au baron de Da^ mas que Charles X désirait avoir auprès de lui le duc de Bordeaux, pour le faire assister à la

présentation de la gendarmerie des chasses, qui allait avoir lieu. Désignée aussi sous le nom de gendarmerie d'élite, la gendarmerie des chasses présentait alors un effectif de 177 gendarmes, 43 sous-offîciers et 8 officiers, commandés par le colonel d'André. Pendant les marches depuis Rambouillet, elle avait été constamment chargée de r arrière-garde, et toutes les nuits elle avait bivouaqué autour de la demeure où couchait le roi. Voulant donner à ce corps d'élite un témoignage de satisfaction, il ordonna au colonel d'André de lui présenter non seulement les officiers, mais encore les sous-officiers, et, se plaçant au milieu du cercle avec le Dauphin, la Dauphine, la duchesse de Berry et le duc de Bordeaux, il s'exprima ainsi : « — J'ai voulu vous voir, mes amis; je suis reconnaissant de votre dévouement. V^ous avez accompli jusqu'à la fin et fidèlement un bien pénible service. » Puis il prit la inain de chacun de ces braves militaires , sans en excepter un seul. Ecoutons encore M. Mazas , témoin de cette scène : « L'un des sous-officiers qui paraissait le plus touché était le maréchal des logis Cleret, vétéran de l'Empire : il assista aux adieux de Napoléon à Fontainebleau, et suivit le grand homme à Tîle d'Elbe. Sa fidélité à ses maîtres lui servait bien d'illustration. Quelles réflexions ne devait-il pas faire en lui-même en rapprochant les deux événements dont le sort le rendait le

témoin oculaire! Dans sa retraite, Gleret pourra dire à ses enfants si les trônes sont fragiles. »

La famille royale quitta Valognes vers dix heures du matin. La cour de l'hôtel Mesnildot était remplie de spectateurs; la grille obstruée par une masse de villageois avait peine à s'ouvrir; les visages portaient l'empreinte non seulement de la curiosité, mais de la sympathie; il y avait foule aux fenêtres et sur les toits de toutes les maisons voisines. Charles X trouva M. de Mesnildot au pied du grand escalier. « — Ah ! Monsieur, lui dit-il, je vous cherche depuis bien longtemps. » Et il le remercia chaleureusement de l'hospitalité qu'il en avait reçue.

« Ce jour fut le plus pénible de tous, a dit M. Théodore Anne. Nous allions atteindre le but de notre voyage; quelques heures encore, et notre tâche était remplie. Plus nous avancions dans les jours de cette douloureuse escorte, et moins je pouvais me persuader de la réalité de notre position. Il me semblait que tout ce qui s'était passé était un rêve. Il m'était imposible de me mettre dans la tête que la monarchie était détruite, que Paris, pendant trois jours, avait été à feu et à sang, et que les Bourbons quittaient encore une fois la France. Quand le roi passa devant nous, son costume me ramena à la vérité. Jusqu'alors Sa Majesté avait marché revêtue de l'habit qu'elle portait depuis son avènement au trône : c''était un habit bleu, coupé militairement

avec deux grosses épaulettes en or, surmontées de la couronne royale, la croix d'officier de la Légion d'honneur, celle de Saint-Louis, et la plaque de l'ordre du Saint-Esprit. Aujourd'hui le roi avait quitté ces insignes et pris l'habit bourgeois. Il en était de même de Monsieur le Dauphin, qui, seulement, avait mis à sa boutonnière un ruban rouge. Le roi n'en avait point. »

Sur le perron, Charles X s'arrêta un instant, et regarda la foule avec bonté. La duchesse de Berry s'appuyait sur le bras de M. de Brissac, véritable chevalier dChonneur^ chez qui le dévouement fut toujours une religion. De grosses larmes coulaient des yeux de la duchesse d'Angouleme. Les gardes du corps marchaient par quatre. La voiture du roi, dans laquelle étaient montés le Dauphin et le duc de Bordeaux, se trouvait placée entre deux sections des gardes. Le duc de Luxembourg, le prince de Croï, un lieutenant des gardes et le colonel d'André se tenaient à cheval aux portières. Les quatre compagnies des gardes du corps marchaient suivant le numéro d'ordre. Celle de Croï tenait la tête de la colonne, et celle de Luxembourg formait la gauche. Un détachement de gendarmes d'élite éclairait la route, et le reste des deux escadrons servait d'arrière-garde. Le maréchal Marmont se tenait au milieu d'un groupe d'officiers de toutes armes ; la population de la ville et des

villages voisins continuait à saluer avec respect les exilés .

A peu près au milieu du chemin, on fît une courte halte. Le roi, le Dauphin, la duchesse de Berry, le duc de Bordeaux et sa sœur descendirent pour causer un instant. Bientôt, on sonna : à cheval. Ceux qui avaient mis pied à terre regagnèrent leurs rangs. Charles X et les princes remontèrent en voiture, et l'on allait partir quand la Dauphine, qui avait marché un peu en avant et s'était arrêtée dans une ferme avec M"^® de Saint-Maur, rejoignit le cortège. Les gardes du corps croyaient que la princesse allait regagner sa voiture. Déjà ils rangeaient leurs chevaux pour lui faire place, quand elle s'écria : « — Non ! non! je vais monter dans la voiture du roi. » Elle voulait être auprès de son oncle et s'associer au danger qu'il allait peut-être courir, si, comme on avait lieu de le craindre, on trouvait à Cherbourg des dispositions menaçantes. On baissa le marchepied, et la famille royale se trouva au complet.

Au sommet de la côte qu'il faut descendre pour arriver à Cherbourg, on apercevait la mer à l'horizon. Au bas de la côte, à l'entrée de la ville, un mouvement d'hésitation se fît remarquer à la tête de la colonne. Les gardes de la compagnie de Croï fîrent halte. Le marquis de Courbon, major des gardes, accourut à la portière du roi. <r — Eh bien, qu'y a-t-il donc? s'écria

le roi. — Sire, un rassemblement assez considérable s'est formé au bas de la côte, en avant de la ville, mais il ne manifeste pas d'intentions hostiles. — Marchez toujours, » reprit le roi.

Une députation de la garde nationale venait de se présenter à Favant-garde, en asssurant que, si l'on ne prenait pas, pour entrer, la cocarde tricolore, elle ne répondait de rien. « Le sort était jeté, a dit le maréchal Marmont dans ses Mémoires. La seule chose à faire était d'avancer, et nous continuâmes notre marche. Je crus à une catastrophe, et que cette démarche devait en être le prélude et le prétexte: mais la belle contenance des gardes du corps imposa. On vit le peu de siàreté ^à se jouer à de pareils hommes... Je me sus bon gré d'avoir insisté pour amener toute la maison du roi jusqu'au lieu même de l'embarquement. A cette précaution seule, nous devons d'avoir heureusement fini notre voyage. »

A l'entrée de Cherbourg, on rencontra un capitaine du 64'' de ligne, qui n'était pas de service. Cet officier, voyant passer le roi, ôta par un mouvement subit, son schako, et le mit derrière lui, pour cacher à Charles X la cocarde tricolore qu'il portait.

Il faut près de trois quarts d'heure pour aller de la barrière de la ville au port, en côtoyant la mer. Pendant ce trajet, la foule qui bordait le chemin ne fît point de manifestation malveil-

lante. On entendit seulement quelques individus crier : « A bas la cocarde blanche! » De loin en loin se trouvaient rangés en bataille des détachements du 64^ de ligne. On vit des officiers baisser leur épée, et mettre la pointe à terre en signe de deuil. Avant d'arriver au port, le cortège passa à cinquante pas d'un petit obélisque élevé en mémoire du débarquement du duc de Berry, en 18 14.

Plus on approchait du port militaire, plus les groupes grossissaient. La foule, dans laquelle se trouvaient, avec des ouvriers de la marine, des commis-voyageurs et beaucoup d'individus étrangers à la Normandie, devenait houleuse et agitée. On parvint cependant à franchir sans accident la grille qui sépare la ville du port militaire. Le 64^ de ligne en facilita le passage à la famille royale et à l'escorte, et la referma brusquement, dès que le dernier peloton fut entré.

Les quatre compagnies des gardes du corps se rangèrent alors en bataille, faisant face à la mer. Les voitures s'arrêtèrent devant un petit pont couvert d'étoffe bleue, et la famille royale mit pied à terre. Le temps était magnifique, et le soleil éclairait de toutes ses splendeurs cette scène douloureuse. Les commissaires venaient de faire une dernière inspection des bâtiments, et debout, la tête découverte, ils attendaient les exilés pour assister à leur embarquement. « Ce fut un moment d'attendrissement universel, a dit

M. Odilon Barrot, que celui où nous vîmes descendre ce vieillard sur lequel tant d'infortunes s'étaient appesanties sans altérer en lui les grâces de la jeunesse, et sans troubler cette sérénité d'àme que lui donnaient, au milieu de. ses plus cruelles épreuves, ses croyances sincères et profondes. L'attendrissement redoubla, et les sanglots recommencèrent à éclater autour de nous, lorsqu'après lui descendit, couverte de ces vêtements de deuil qu'elle n'avait jamais quittés, la duchesse d'Angoulême, cette sainte femme à qui la Providence n'avait épargné aucune douleur. Puis vint un jeune enfant, et, à son apparition, un frémissement se fît entendre au milieu de cette foule d'exilés.

« Les gardes du corps, dit encore M. Odilon Barrot, firent retentir leurs armes, sans cependant pousser un cri. M. de Clermont-Tonnerre saisit cet enfant avec une sorte d'exaltation, et le montra aux assistants , avant de l'emporter dans le bâtiment. La duchesse de Berry vint ensuite. Nous les suivions, profondément émus nous-mêmes de cette scène que le génie d'un grand artiste devrait transmettre à la postérité, ne fiit-ce que comme une leçon éclatante pour les peuples et pour les rois. »

Le départ de Charles X avait été calculé, le matin, sur l'heure de la marée. Tous les bagages étaient embarqués depuis la veille. Dès qu'il fut descendu de voiture, le roi put monter

sur le navire le Great-Britain. L'installation était achevée. Le Dauphin suivait, tenant par la main le duc de Bordeaux; la duchesse de Gontaut conduisait Mademoiselle ; la duchesse de Berry s'appuyait sur le bras de M. de Charette, la duchesse d'Angoulême sur celui de M. de La Rochejaquelein. Vinrent ensuite : le duc de Luxembourg, le maréchal duc de Raguse, le baron de Damas, gouverneur du duc de Bordeaux, les deux sousgouverneurs et le précepteur du jeune prince, qui tous allaient partir sur le Great-Britai?î. Le second navire, le Charles-Carrol, reçut les autres personnes de la suite du roi, notamment le duc Armand de Polignac, M. Ogherty, M"^" de Bouille, M. Alfred de Damas, M. Emmanuel de Brissac.

Le nouveau gouvernement aurait voulu que le maréchal Maison suivît le roi jusqu'à son débarquement sur le territoire anglais. Il avait écrit dans ce sens aux commissaires; mais ceuxci ne crurent pas pouvoir obéir à cette injonction, et répondirent par une dépêche ainsi conçue : « Impossibilité d'embarquer le maréchal Maison. Engagement pris avec le roi : pas de cocarde nationale sur son bord. Le maréchal ne peut la quitter, représentant son souverain et la Erance devant un équipage étranger. D'ailleurs, la présence eu maréchal ne serait plus à titre de sauvegarde^ mais à titre de surveillant. Or, telle n'est pas notre mission. Nous n'avons accepté

que le rôle de sauvegarde. Nous ne nous sommes présentés à Charles X qu'avec ce caractère. Le vaisseau est un lieu d'asile et de liberté*, il a été choisi étranger; comme tel, le roi doit y être entièrement libre. »

Sur la question de la cocarde, Charles X avait été inflexible. Il ne voulait pas voir les couleurs de la Révolution. Les équipages du Great-Britain et du Chai^les-Carrol portaient le pavillon américain. Bien qu'appartenant à la marine militaire française, le commandant Dumont-d'Urville devait se tenir à bord en bourgeois, afin d'éviter au roi le déplaisir de voir une cocarde tricolore. Cet officier, pour plus de sûreté, demanda deux bâtiments d'escorte. On mit à sa disposition deux petits navires de l'Etat, la Seine et le Rôdeur. Mais on eut soin de cacher cette mesure à Charles X.

Avant de donner le signal du départ, les commissaires vinrent prendre congé de la famille royale à bord, et lui demander si elle n'avait pas quelques recommandations à transmettre à leur gouvernement. Ce fut alors que le roi leur remit ces lignes, qu'il avait écrites de sa main : « Au moment où je vais m'embarquer, je dois vous témoigner, messieurs, que, dans la commission dont vous avez été chargés près de moi, je n'ai eu qu'à me louer des soins et des attentions que vous avez eus personnellement pour moi, pour ma famille et pour les personnes qui m'ont

accompagné. Je vous dois cette justice, et je vous la rends, comme vous m'en avez témoigné le désir. »

Charles X parla ensuite aux commissaires des intérêts laissés par lui en France. Il avait surtout à cœur de continuer les pensions qu'il faisait à de pauvres vieux émigrés, vis-à-vis desquels il se considérait comme personnellement engagé. « Seulement, ajoute M, Odilon Barrot, tout en .nous recommandant cette dette qu'il qualifiait de dette d'honneur et d'humanité, il aurait bien voulu n'être pas redevable de son acquittement au gouvernement de la Révolution, et voici comment il raisonnait : c( Vous savez, rriessieurs, qu'il a été trouvé un trésor considérable dans la Casauba d'Alger. Il est inutile que je vous rappelle les principes de notre droit public. Ce trésor m'est acquis par les droits de la conquête, et j'en dispose en faveur de mes malheureux pensionnaires. » Dans un tel moment, toute discussion eût été une souveraine inconvenance et une inutile brutalité. Nous nous inclinâmes, nous bornant à répondre que nous en référerions à notre gouvernement. »

N'est-ce pas une chose saisissante, cette mention de la conquête d'Alger, faite à l'heure même où commence l'exil .f* « Le ciel en ce moment, a dit l'auteur des Mémoires d' Outre-Tombe^ se plut à insulter le parti vainqueur et le parti vaincu. Tandis que l'on soutenait que la France

entière avait été indignée des Ordonnances, il arriva au roi Louis-Philippe des adresses de la province, envoyées au roi Charles X pour féliciter celui-ci sur les mesures salutaires qu'il avait prises et qui sauvaient la monarchie. Le bey de Tittery, de son côté, expédiait au monarque détrôné, qui cheminait vers Cherbourg, la soumission suivante : « Au nom de Dieu, etc.', etc., je reconnais pour seigneur et souverain absolu le grand Charles X, le victorieux; je lui payerai le tribut, etc.. » On ne peut se jouer plus ironiquement de l'une et l'autre fortune. On fabrique aujourd'hui les révolutions à la machine; elles sont faites si vite qu'un monarque, roi encore sur la frontière de ses Etats, n'est déjà plus qu'un banni dans sa capitale. »

Charles X eut au moins ce privilège de partir en souverain, escorté par ses gardes du corps jusqu'à l'heure de son embarquement pour l'exil. Dix-sept ans et demi plus tard, Louis-Philippe sera obligé de quitter la "France sous un déguisement, et à peine suivi d'un serviteur.

Le navire qui allait emporter Charles X et sa famille vers le rivage anglais n'avait plus que quelques instants à rester dans la rade française. Le roi voulut parler une dernière fois au maréchal Maison. Il le fit venir dans sa cabine. Le maréchal s'écria, en sortant : « Quel beau caractère a cet homme-là! Il n'est pas possible d'être meilleur et plus digne ! »

Le moment approchait où il faudrait congédier les personnes qui ne partaient point, mais qui étaient venues à bord dire un dernier adieu aux exilés. « Madame la Dauphine restait sur le pont du navire, a dit le comte Joseph d'Estourmel; elle tenait les deux enfants serrés contre elle, et elle étendait les mains sur eux. Je la regardais à travers mes larmes; son attitude était sublime. Une douleur de reine et de mère, enfin le plus touchant spectacle que la terre puisse montrer au ciel : la lutte de la vertu et du malheur. En ce moment l'aspect que présentait le navire serait difficile à décrire. Nous étions tous mêléS; la famille royale, les commissaires, les marins de tout grade, et nous autres, courtisans de l'exil... Le maréchal Maison fit à Mademoiselle la révérence la plus respectueuse; on eût dit qu'il saluait encore la future duchesse de Chartres. On m'a assuré, mais je ne l'ai pas entendu, qu'un des trois commissaires dit à Charles X, en lui montrant le duc de Bordeaux : « Élevez-le bien, il pourra être bien utile un jour. » Je reçus un dernier adieu et un remercîment du roi. Je montai l'escalier qu'on retira après nous, et la famille royale resta livrée à M. Dumont-d'Urville, dont la mort a été trop fatale pour qu'il soit permis de troubler ses cendres. »

Les commissaires se retiraient, lorsqu'une femme de la suite de M°'° la duchesse d'Angou-

leme s'approcha de M. Odilon Barrot, et lui remit, de la part de la princesse, une lettre non cachetée, en l'avertissant que, dans quelque temps, une personne de confiance viendrait la retirer de ses mains; c'était un blanc-seing qui devait servir pour la gestion des intérêts de cette princesse. « Je fus d'autant plus touché de cette marque de confiance de sa part, a dit M. Barrot, que, par respect, je m'étais constamment tenu éloigné d'elle et ne lui avais pas adressé une seule fois la parole. Il semblait qu'elle eiit deviné les vives et profondes S3^mpathies qu'elle m'inspirait. J'avoue que, dans le cours de ma vie, jamais distinction n'a eu plus de prix pour moi. » Cet aveu n'est-il pas significatif, venant de l'homme qui avait conseillé la marche des Parisiens sur Rambouillet ?

L'embarquement de Charles X à Cherbourg laissera un souvenir pathétique dans l'histoire. Un des écrivains les plus dévoués à la famille d'Orléans, M. Jules Janin, s'est ainsi exprimé dans son livre intitulé : la Normandie : « D'un pas ferme, le roi de France, le petit-fils de ce Philippe-Auguste qui a repris la Normandie, de ce Charles VII qui l'a sauvée, de ce roi Louis XII qui l'a lant aimée, monte sur le vaisseau, qui l'emporte lui et sa famille. Sur le rivage, les peuples se taisaient, les chrétiens priaient avec ferveur; les gardes du corps, derniers compagnons d'un si bon prince, portaient les armes en

pleurant... Et voilà comment peut finir la plus grande monarchie de l'univers ! »

A deux heures et demie, le pont d'embarqué, ment fut enlevé, on donna le signal du départ et les deux navires se mirent en mouvement. Avant qu'ils eussent franchi la dernière passe delà rade, la duchesse d'Angoulême s'approcha du capitaine, et lui rappela, en regardant le bassin d'Artois, que c'était devant elle que deux années auparavant les eaux de la mer y avaient été introduites pour la première fois. Puis elle chercha des yeux, parmi les divers bâtiments à l'ancre, celui qui portait le nom du duc de Bordeaux. M. Dumont-d'Urville lui montra le navire, mais en ajoutant que, depuis la veille, on avait substitué à son nom celui de Friedl and. Au dire du capitaine, toutes les personnes de la suite avaient la consternation peinte sur leur visage. La figure du maréchal Marmont était décomposée, et tout son maintien annonçait un profond accablement. Seuls, le duc de Bordeaux et sa sœur ne s'occupaient que du spectacle, nouveau pour eux, d'un navire et de ses agrès. Les deux bâtiments s'avançaient en pleine mer. Les rivages de France allaient disparaître dans le lointain. Triste, mais résigné, Charles X jetait un regard suprême sur cette chère patrie que la Providence le condamnait à ne plus jamais revoir. Quant à la duchesse de Berry, rien dans son attitude n'indiquait le découragement. Elle portait sur la tête un chapeau

d'amazone. Sa physionomie avait je ne sais quoi de confiant, d'audacieux, et, en contemplant à l'horizon la terre de France, elle semblait dire : Je reviendrai. ' ,

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