‹ La duchesse de Berry et la révolution de 1830Chapitre 5 sur 6 · LA DUCHESSE D ANGOULÊME I · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE D ANGOULÊME I

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LA DUCHESSE D ANGOULEME.

La seule personne de sa lamille que Charles X eût mise au courant de ses projets était son lils. La duchesse d'Angoulême n'en avait pas été plus informée que la duchesse de Berry. Elle prenait tranquillement les eaux à Vichy, tandis que le souverain préparait à Saint-Cloud le coup d'État. Peut-être, si elle se fut trouvée auprès du roi, son oncle et beau-père, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette aurait-elle surpris le secret de ses résolutions et l'aurait-elle déterminé à ne pas y donner suite. Mais Charles X, qui devinait que la princesse ne partagerait pas ses idées, n'était pas fâché qu'elle fût loin. Il se disait qu'à son retour tout serait terminé , et qu'elle trouverait la cause royale à tout jamais consolidée par le triomphe des Ordonnances.

La Dauphine avait quitté le roi depuis le 7 juillet, et son voyage de Saint-Cloud à Vichy n'avait été qu'une série d'ovations. Le 9, à Moulins, elle passa en revue le i®'' régiment de dragons; toutes les maisons étaient pavoisées. Le lendemain matin, elle alla visiter à Souvigny l'église du prieuré où sont enfermés les tombeaux des anciens ducs de Bourbon, et fut conduite processionnellement sous un dais jusqu'à son prie -Dieu. Après la messe, elle descendit dans les caveaux. « Une empreinte visible d'émotion, a dit le Moniteur, se montrait sur sa physionomie. Tous les cœurs étaient attendris du spectacle qu'offrait, ainsi recueillie, la fille auguste de nos rois. » La pieuse princesse continua son excursion, qui était une sorte de pèlerinage au milieu des souvenirs de ses ancêtres, et on lui fit voir, à Bourbon-FArchambault, première résidence des sires de Bourbon, les ruines de la Sainte-Chapelle, jadis célèbre par la richesse de son reliquaire et la splendeur de ses vitraux.

En revenant vers Moulins, la Dauphine rencontra sur la route un courrier qui arrivait de Lyon et qui lui remit des dépêches annonçant la reddition d'Alger. Elle en fit immédiatement instruire les habitants de Bourbon-l'Archambault. A Souvigny, où elle passa de nouveau, une population nombreuse couvrait les chemins, et fit arrêter sa voiture sous l'arc de triomphe en feuillage dressé en son honneur. Sa joie était au com-

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ble. « Approchez, dit-elle à la foule. Alger s'est rendu ! Nos naufragés sont sauvés ! »

Le lendemain, lo juillet, la princesse arrivait enfin à Vichy, à cinq heures et demie du soir. Son premier acte, en entrant dans la ville, fut de remettre au maire, le baron Lucas, une note annonçant la prise d'Alger. « Transmettez cette bonne nouvelle à tout le monde, s'écria la fille de Louis XVI, je veux que chacun partage ma joie. » Elle dit ensuite aux sœurs hospitalières : « Mes sœurs, je ne doute pas que vous n'ayez fait de ferventes prières pour le succès de nos armées. » — « Et aussi, répondirent les religieuses, pour le roi et pour Madame la Dauphine. » La princesse fit ensuite une longue promenade à pied. Admirant les rives de l'Allier, du Sychon et le magnifique paysage qui borde les vallées, elle s'arrêtait souvent pour causer avec les villageois qu'elle rencontrait sur son passage. A la chute du jour, les jardins de Vichy furent illuminés. Le lendemain matin, la princesse recevait les autorités et les officiers du i®^ dragons.

Si disposée qu'elle fût, par le souvenir de ses malheurs, à voir les choses en noir et à se défier de la fortune, la fille de Louis XVI ne se serait jamais imaginé, pendant son heureux séjour à Vichy, qu'elle était si proche du moment où allaient recommencer les odyssées de ses exils. On lisait encore dans le Moniteur du mardi :^7 juillet : « S. A. R. Madame la Dauphine est

attendue à Saint-Cloud vendredi ou samedi prochain. » Et cependant l'infortunée princesse ne devait jamais revoir cette ville.

Le comte de Puymaigre, alors préfet de Maçon, a écrit dans ses curieux Souvenirs : « Nous venions de célébrer le triomphe d'Alger, lorsque je fus instruit officiellement que Madame la Dauphine, quittant les eaux de Vichy, serait à Autun le 26 juillet, et à Màcon le 27. Je fus heureux de cette nouvelle. Il y a dans mon dévouement à cette auguste princesse ce que j'oserais appeler un profond attachement, si celle qui l'inspirait n'était la fille de Louis XVI, la petite-fille de Marie-Thérèse. Tout fut bientôt prêt pour la recevoir. Fort de ses anciennes bontés pour moi, je m'embarrassai peu de l'ordre qu'elle m'avait donné, comme aux autres préfets, de ne pas venir à sa rencontre, et je courus au-devant d'elle à Autun. »

Le mardi 27 juillet, à sept heures du matin, la princesse partit de cette ville, où elle avait couché au palais épiscopal. Un courrier vêtu de vert la précédait. Six chevaux de poste traînaient sa voiture, où elle avait fait monter avec elle trois personnes : M^e de Sainte-Maure, le marquis de Confians et le comte de Puymaigre. Cette vaste berline, dont les panneaux armoriés portaient l'écusson aux fleurs de lis, avait peine à se frayer un passage dans les rues étroites et tortueuses d'Autun, où se pressait une population qui faisait

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entendre des cris d'allégresse. Des drapeaux blancs pendaient aux fenêtres. Tout présentait un air de fête. Et, cependant, la Dauphine semblait triste, comme si elle eût été préoccupée par le pressentiment de quelque événement funeste.

A peine sortie d'Autun, la duchesse d'Angoulême ouvrit un très grand sac vert qu'elle portait toujours en voyage; elle en tira une foule de journaux. Après les avoir rapidement parcourus : « Il n'y a rien de nouveau, » dit-elle, et la duchesse parut plus à Taise. Elle s'arrêta quelques instants à Chalon-sur-Saône, et en repartit à midi.

La chaleur était extrême. La poussière, en épais tourbillons, pénétrait de toutes parts dans la berline. La Dauphine gardait un silence soucieux et profond. Arrivée au plateau de la montagne qui domine la ville de Tournus, elle descendit de voiture, et contempla le panorama magnifique se développant à l'horizon immense. Puis elle parla en termes émus de la prise d'Alger, ce fait d'armes si glorieux pour la France et si envié par l'Angleterre. « Et cependant, ajoutât-elle avec un accent d'amertume, il s'est trouvé des Français qui ont pu faire des vœux contre une armée française! »

Le même jour — mardi 27 juillet i83o — la princesse entrait à Mâcon, à quatre heures de l'après-midi, et, reçue encore avec tous les honneurs dus à son rang, elle descendait à la pré-

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fecture. Ce fut là qu'elle apprit les Ordonnances du 25. Le télégraphe avait apporté la nouvelle au préfet de Lyon, M. de Brosses, qui vint lui en rendre compte. « Elle parut fort troublée, a dit le comte de Puymaigre ; l'altération de ses traits, ses mouvements saccadés, la brièveté de ses paroles, tout annonçait que cette femme si forte, si acclimatée à la mauvaise fortune, avait peine à dissimuler de trop justes alarmes. Cependant, elle ressaisit toute sa dignité pour subir les exigences de sa haute position, pour recevoir ce qu'on appelle les présentations, scènes de remplissage d'une vie de prince, oii s'exhalent si souvent un dévouement de contrebande, une lâche et cupide servilité, un serment hypocrite, et qui, alors surtout, devaient lui être bien à charge. » Tout l'appareil du faste était encore déployé autour de la fille des rois. Un arc de triomphe aux armes des Bourbons rappelait la conquête d'Alger. Une garde nombreuse, bivouaquant dans la cour et les jardins de la préfecture, leur donnait l'aspect d'un brillant quartier général. Le soir, on alluma des feux de joie. Le lendemain, mercredi 28 juillet, à cinq heures du matin, la princesse était sur la terrasse qui domine les belles rives de la Saône, terrasse attenante à la chambre où elle avait couché. Elle fît appeler le préfet et M. de Puymaigre, et leur parla des Ordonnances, dont elle ne connaissait pas encore le texte. « Elle im-

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prouvait les Ordonnances, a écrit ce dernier, et toutefois, sans consulter l'immense intérêt qu'elle avait à cet épouvantable tête ou pile, où l'on jouait la monarchie dans les rues de Paris, elle voulait rester dans les devoirs de l'épouse du premier sujet du roi. Ces mots, comme échappés aux plus amers regrets : « — C'est peut-être un très « grand malheur que je n'aie pas été à Paris, » ces mots m'ont révélé sa pensée. Elle se promenait, ou plutôt marchait au hasard dans le jardin, comme succombant sous le poids de ses préoccupations; puis, comme dominée par l'inflexible nécessité d'achever un voyage qui semblait arrêté car une volonté au-dessus de la sienne : « — Je prévois des choses pénibles à Dijon. Je leur dirai que je ne suis rien dans l'État, que je ne sais qu'obéir au roi. Du reste, je ne crains rien pour mor, je ne crains que pour le roi et pour la France. Je compte sur votre dévouement. » Telles furent les dernières paroles adressées par la Dauphine au comte de Puymaigre et au préfet de Lyon.

Le lendemain 29 juillet, à Dijon, la princesse, encore reçue officiellement, assistait à une représentation théâtrale. A son entrée dans la salle de spectacle, elle entendit les cris de « Vive la Charte! Vivent les 221 ! A bas les ministres! A bas les Ordonnances ! » Elle se retira après la première pièce. Mais la foule la suivit jusqu'à la préfecture, en poussant les mêmes cris. Il fal-

lut employer la force pour mettre la fille de Louis XVI à l'abri des insultes d'une populace hostile.

La princesse continua sa route. Avant d'arriver à Tonnerre, où elle devait passer la journée du vendredi 3o juillet, elle s'arrêta au château d'Ancy-le-Franc, chez le marquis de Louvois. M. de Partouneaux, le sous-préfet de Tonnerre, écrivait le môme jour : « Quelle réception nous préparions à Madame la Dauphine! J'étais parvenu à électriser les esprits. Depuis deux jours, j'étais encombré d'ouvriers, la sous-préfecture n'est plus reconnaissable: tout est rafraîchi, tout est décoré avec luxe et avec élégance 5 j'y ai préparé dix-huit chambres: des arbres, des guirlandes, des arcs de triomphe, devaient orner nos rues et nos places. La ville et les environs devaient assister à nos fêtes. Les sinistres nouvelles de Paris, racontées par des voyageurs, ont jeté la consternation dans tous les cœurs. »

M. de Partouneaux se rendit au château d'Ancy-le-Franc. La Dauphine lui dit : « Ils ne veulent pas que j'aille coucher à Tonnerre. — Je réponds des habitants de cette ville, repartit le sous-préfet; mais, nous n'aurons point de démonstrations de joie*, tous les cœurs sont navrés de douleur. — Des démonstrations de joie! reprit la princesse. Ah! je ne puis en vouloir. Mon cœur est déchiré. Le sang français coule ! Que n'étais-je auprès du roi ! » Et, à ces

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mots, des larmes abondantes tombèrent de ses yeux. Elle se plaignit ensuite de l'absence de nouvelles. Ignorant où se trouvait sa famille, elle était dans une inquiétude mortelle.

Le sous-préfet repartit pour Tonnerre, où il prépara l'entrée silencieuse de la Dauphine. La population se montra respectueuse, et, quand la princesse traversa la ville, elle n'entendit pas un cri, pas une parole hostile. Après avoir visité l'hospice et l'église de Notre-Dame, elle arriva à la sous-préfecture où elle apprit les nouvelles de Paris, l'établissement d'un gouvernement provisoire avec La Fayette comme général en chef de la garde nationale. Troyes, Sens, Auxerre, Joigny n'étaient pas tranquilles. On savait, d'après les avis officiels, que la Dauphine devait quitter Tonnerre le 3i juillet, à cinq heures du matin. Qui sait si quelques insurgés ne viendraient pas sur la route enlever un si précieux otage?

Après une réception à la sous-prélecture, où l'on vit plus d'une personne pleurer, la princesse demanda M. de Partouneaux et lui annonça son intention de partir secrètement dans la soirée. Au moment où on la croyait endormie, elle descendit par un escalier dérobé et parvint à sortir de la ville sans être reconnue.

« Le lendemain, a écrit M. de Partouneaux, je revis les vestiges de cette réception que je croyais peu de jours auparavant devoir être si

brillante. Le vestibule avait encore les deux médaillons où, au milieu d'un bouquet de lis, se voyaient la date du passage de Louis XIV à Tonnerre, et celle du passage de Madame la Dauphine : 22 juin 1674-30 juillet i83o. Une magnifique couronne et des festons de feuillage ornaient le perron de l'hôtel; le devant de la cheminée de mon salon représentait la ville d'Alger conquise. Le drapeau blanc flottait sur ses tours, sur ses forts enlevés par l'armée de Charles X qui, aujourd'hui^ voit son propre drapeau proscrit et qui, comme le dey d'Alger qu'il vient de chasser de ses Etats par les armes, cherche un refuge sur la terre étrangère. »

Après avoir quitté Tonnerre, la Dauphine rencontra en route le fils aîné du duc d'Orléans, le duc de Chartres, qui avait alors dix-neuf ans, et qui était déjà colonel d'un régiment de cavalerie. Le duc de Broglie a ainsi raconté cette rencontre : « Entre Joigny et Sens, la voiture de la princesse se croisa avec celle de M. le duc de Chartres, revenant de la barrière de Montrouge, où il avait été arrêté par les insurgés et mis en liberté sur un ordre de M. de La Fayette. Il savait que la Dauphine était attendue. A3^ant reconnu l'officier assis sur le siège, il le fit arrêter, mit pied à terre, raconta à la princesse ce qui lui était arrivé, la prévint de l'impossibilité où elle serait de gagner Saint-Cloud en passant sous les murs de Paris, et se mit à sa disposition

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pour tous les services qu'il pourrait lui rendre. La Dauphine aimait le duc de Chartres. Elle le remercia avec effusion.

« -- Et vous, lui dit-elle, où allez-vous?

(' — A Joigny, où est mon régiment.

(c — C'est bien, dit la Dauphine, conserveznous-le. »

Le 3i juillet, la princesse arriva, dans l'aprèsmidi, au château de Fontainebleau, où elle se reposa pendant quelques heures. 11 y avait un saisissant contraste entre ses malheurs et les magnificences de ce palais de ses ancêtres, où elle se rappelait l'entrée triomphale de la duchesse de Berry en 1816. A neuf heures du soir, elle repartit dans une voiture appartenant au gouverneur du château, le comte Melchior de Polignac, qui la lit passer pour une de ses parentes. En même ternps, on renvoya avec une escorte de gendarmes les femmes de chambre, dans la propre voiture de la princesse, par une route différente, et à la poste on était convaincu que c'était la Dauphine qui voyageait dans cette voiture.

Ayant appris, à la Croix-de-Berny , que Charles X avait abandonné Saint-Cloud, la princesse tourna Paris, ne relaya pas à Versailles, où la populace témoignait des dispositions hostiles-, et arriva enfin au château de Rambouillet, le matin du i^' août. « Dès qu'elle fut aperçue, a dit la duchesse de Gontaut, les troupes, la reconnais-

sant, se précipitèrent sur la main qu'elle tendait. Elle en était aimée ^ car elle avait toujours témoigné envers la garde royale une franche et constante sollicitude. Elle fut accueillie, saluée par des cris fidèles qui furent entendus du château..Chacun courut; je tenais Mademoiselle par la main. Elle s'élança vers sa tante. Le roi reçut dans ses bras la fille de Louis XVL « Ne nous quittons plus s'écria-t-elle, ce sera la plus grande des consolations. » Profondément attendrie, je lui baisais la main. Je trouvai M"'^ la Dauphine triste, mais point abattue. Son âme, habituée au malheur, savait le supporter avec la digne résignation dont ses traits furent toujours empreints. » L'arrivée de la pieuse princesse fut un rayon de joie au milieu de tant de douleurs. Charles X, qui voyait la révolution de ]83o à travers les souvenirs de 1793, avait été très inquiet du sort de sa nièce. En la retrouvant saine et sauve, il remercia Dieu avec effusion.

Le matin du dimanche 1°' aoiit, Charles X, à Rambouillet, ne désespérait pas encore, et il se croyait en sûreté au milieu de ses gardes du corps qui campaient dans le parc. L'un d'eux a dit : « La nuit fut tranquille; cependant on n'était pas sans inquiétude sur les intentions des habitants, dont quelques-uns rôdaient autour de nous, et l'on veilla tour à tour auprès des chevaux que pendant notre sommeil on aurait pu détacher et enlever. »

Le Dauphin avait couché à Trappes, avec les régiments de la garde royale, qui manquaient de vivres et de secours. Leurs dispositions ne laissaient pas que d'être effrayantes. La désertion allait toujours croissant, et les colonels craignaient de rester exposés aux insultes et aux attaques des pa^^sans avec quelques officiers et les

drapeaux. L'un d'eux proposa même d'envoyer à Paris pour conclure avec le gouvernement provisoire une convention par suite de laquelle les régiments retourneraient dans leurs garnisons. Le sentiment de l'honneur militaire empêcha les colonels français d'accepter cette proposition. Toutefois, le désordre augmentait, les soldats désertaient par bandes, les chefs, découragés, n'y mettaient plus d'obstacle : « Je restai tout à fait étranger à ce qui se faisait, est-il dit dans les Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse. Simple spectateur du plus triste tableau, j'attendais avec anxiété la fin de cet horrible drame. Une femme de mes amies m'écrivit de Paris pour me prévenir de l'exaspération existant contre moi, et m'engagea à m'éloigner de ma personne. Elle m'envoyait un homme siàr pour me conduire; elle m'offrait de l'argent, tous les secours et toutes les garanties de sûreté personnelle dont je pouvais avoir besoin. Je refusai ses offres, tout en appréciant les sentiments qui les avaient dictées. L'honneur me prescrivait de rester, quelles que pussent en être les conséquences. »

Cependant le Dauphin était parti de Trappes à la pointe du jour avec les régiments de la garde royale. Le matin, il se trouvait aussi à Rambouillet, où il amenait l'infanterie et la cavalerie légère. Il laissa le 2® régiment suisse, venu d'Orléans, au village du Perey, et la division de grosse cavalerie à Cognières. L'infanterie , prit position

en avant du château de Rambouillet. Les quarante-deux pièces d'artillerie de cette petite armée furent parquées au hameau de la Rue-Verte, en arrière du Perey. La défense du château fut confiée aux gardes du corps, aux grenadiers à cheval de la garde, à la gendarmerie d'élite et à un régiment suisse. Malgré la difficulté de payer et de nourrir les troupes, il y avait encore là un appareil militaire imposant, et la majeure partie des régiments restaient fidèles.

Comme le séjour à Rambouillet semblait devoir se prolonger, les officiers et les soldats songèrent à s'y organiser. On éleva des cabanes, on arracha des treillages, on abattit des arbres pour faire du feu; les branches servirent de toiture. Chacun donna à sa maison le nom qui lui convint. L'un demeurait au quinconce des Tuileries, l'autre s'était établi a Fa Rotonde du Palais-Royal^ un troisième avait pris pour enseigne les Barreaux- Verts^ un quatrième avait baptisé sa demeure la Petile-Provence. Le parc ressemblait à un camp.

Quelques coups de fusil donnèrent une fausse alarme. Il ne s'agissait que de chasseurs. Le roi venait de donner l'ordre d'ouvrir les tirés , et avait autorisé les officiers à tuer des faisans. Ils en firent un véritable massacre. Un cerf qui s'était échappé traversa le camp; on courut sur lui, on le tua, on le fit rôtir, et on le mangea. Les soldats, privés des ressources de la chasse, se

dédommageaient en se baignant, presque sous les yeux des princesses, dans les pièces d'eau du parterre. Tandis que le parc était ainsi en désordre, l'intérieur du château restait soumis aux lois d'une stricte étiquette. Cependant la duchese d'Angoulême, faute de vêtements, ne pouvait quitter ses habits de voyage, et se plaignait de manquer de linge. La duchesse de Berry, qui n'avait pas* non plus emporté de robes, gardait les habits d'homme avec lesquels elle était partie de Saint-Cloud. Mais tous les courtisans de Char les X, militaires et civils, portaient toujours les uniformes de leurs grades et de leurs fonctions, et le roi était entouré du même respect, des mêmes hommages qu'aux jours les plus heureux de son règne.

Que se passait-il à Paris le i^"" août ? On y lisait, dans le Moniteur paru le matin : « Résumé de ce jour 3i juillet adressé à M. le général Dubourg. La victoire est à nous! De tous côtés on arbore le drapeau tricolore. Charles X est parti hier au soir. Le duc d'Angoulême est sorti de Saint-Cloud à onze heures trente -cinq minutes ce matin, par Ville-d'Avray, dans une voiture à six chevaux, suivi de huit ou neuf pièces d'artillerie et de leurs caissons. Le traître duc de Raguse galopait en courtisan, en tête de sa voiture; ce dernier a donné l'ordre qu'après le départ le château fiit fermé. Il était accompagné du i^"" régiment d'infanterie de la garde, des dragons d'élite et des

faibles débris des lanciers de la garde. Les militaires restés ne demandant qu'à se ranger sous les couleurs nationales, leurs chevaux se trouvent chez les habitants, nous allons en prendre possession et ramener nos frères égarés aux cris de : « Vive la Charte ! Vive la grande nation! »

Si tel était le langage de la feuille officielle, on peut se figurer ce que Charles X devait attendre du nouveau gouvernement. Cependant, le vieux roi se faisait encore des illusions. Il avait, pendant tout son règne, soutenu que le duc d'Orléans lui serait toujours fidèle, et, même après les événements de Juillet, il ne voulait pas se rétracter. Le 3i, le vicomte de Conny étant venu lui dire : « Comment se fait-il, sire, que, dans les circonstances terribles où se trouve la monarchie, M. le duc d'Orléans ne soit point accouru près de Votre Majesté? ^) Charles X avait répondu : « Je le crois à Saint-Leu; mais mon cousin n'accéderait point aux propositions qui lui seraient faites. Le souvenir de son père est présent à sa pensée. M. le duc d'Orléans nous est attaché. » A Rambouillet, le i'^ août, le général de Girardin, qui venait de Paris, ne dissipa point les illusions du roi. D'après ce que note le duc de Raguse dans ses Mémoires^ le général annonçait que le duc d'Orléans, auquel on offrait la couronne, déclarait ne pas en vouloir, disant et répétant que jamais il ne serait un usurpateur.

Le même jour, le lieutenant général du

royaume prenait cependant les mesures les plus inquiétantes pour la branche aînée. Il nommait M. Dupont (de l'Eure), le général Gérard, le baron Louis et M. Guizot commissaires aux départements de la justice, de la guerre, des finances et de l'intérieur. Il substituait la cocarde et le drapeau tricolores à la cocarde et au drapeau blanc. Il convoquait les deux Chambres pour le surlendemain, 3 août. C'était la date que Chai-les X avait fixée à deux reprises différentes, mais ce n'est pas lui, c'est le duc d'Orléans qui allait ouvrir la session. A cette nouvelle, l'infortuné souverain, espérant contre toute espérance, essaya de donner un caractère légal à ce qui se passait, en investissant, lui-même, le duc d'Orléans des pouvoirs de lieutenant général du royaume. — « Dans un tel désordre, dit-il, je veux essayer de faire appel à mon cousin; je ne lui ai fait que du bien ; il ne peut manquer de répondre à ma confiance. »

Puis, Charles X dicta l'acte suivant :

« Le roi, voulant mettre fin aux troubles qui existent dans la capitale et dans une partie de la France, comptant, d'ailleurs, sur le sincère attachement de son cousin le duc d'Orléans, le nomme lieutenant général du royaume.

« Le roi, ayant jugé convenable de retirer ses Ordonnances du 25 juillet, approuve que les Chambres se réunissent le 3 août, et il veut

LE l^" AOUT 21 I

espérer qu'elles rétabliront la tranquillité en France.

« Le roi attendra ici le retour de la personne chargée de porter à Paris cette déclaration.

« Si l'on cherchait à attenter à la vie du roi et de sa famille, ou à leur liberté, il se défendra jusqu'à la mort.

« Fait à Rambouillet, le i"" août.

« Charles. »

Le roi, qui avait l'àme bonne^ s'imaginait très facilement que les autres étaient aussi bons que lui, et il avait la naïveté de croire que sa déclaration produirait à Paris un effet d'apaisement général.

Le Dauphin, qui commandait en chef la petite armée de Rambouillet, annonça aux troupes par im ordre du jour que les vivres de campagne leur étaient alloués. Dans la soirée, on leur donna lecture d'un autre ordre du jour ainsi conçu : « Le roi informe l'armée, d'une manière officielle qu'il est entré en arrangement avec le gouvernement provisoire, et tout porte à croire que cet arrangement est sur le point de se conclure. Sa Majesté porte cette nouvelle à la connaissance de l'armée, afin de calmer l'agitation que quelques régiments ont montrée. L'armée sentira qu'elle doit rester calme, impassible et attendre les événements avec tranquillité.

« Signé : Louis-Antoine. »

Le soir, après son dîner, Charles X, accompagné par le duc etla duchesse d'Angoulême, ainsi que par la duchesse de Berry, le duc de Bordeaux et Mademoiselle, passa devant le front de bandière du camp. « Il fut reçu, a dit M. Théodore Anne, avec des témoignages d'attachement, mais sans cris. Comment aurions-nous pu crier ? Tout le monde pleurait, les princes mêmes pleuraient comme nous. Il y a quelque chose de si touchant dans l'infortune d'une tête couronnée^ quelque chose de si pénible dans la destinée de cette malheureuse et innocente famille, trois fois condamnée à l'exil, que cette douleur doit paraître bien naturelle. »

Le message annonçant au duc d'Orléans que Charles X le nommait lieutenant général du royaume fut apporté au Palais-Royal dans la nuit du i^"" au 2 août. Au moment où il le reçut, Louis-Philippe n'était pas encore couché. Il jetait sur le papier, en compagnie de M. Dupin, les bases de son discours pour l'ouverture des Chambres, qui devait avoir lieu le 3 août. M. Dupin, voyant le prince se troubler, lui dit qu'ayant accepté la première délégation de la Chambre des députés, il ne pouvait pas accepter celle du roi, et rédigea une lettre par laquelle le duc d'Orléans accusait simplement réception du message, en établissant qu'il était lieutenant générabdu royaume par le choix de la. Chambre. Louis-Philippe relut plusieurs fois cette réponse;

il la recopia ensuite de sa main, et fit donner Tordre à son aide de camp, M. de Berthois, de se tenir prêt à la porter à Rambouillet ; puis il dit à M. Dupin, avant de la cacheter : « Je veux aller la communiquer à ma sœur. » Le prince sortit en effet, et, au bout de quelques minutes, lorsqu'il revint, il remit la dépêche à l'aide de camp. M. Dupin a écrit à ce sujet dans ses Mémoires : « On a prétendu (Berryer me l'a même affirmé) que la lettre que j'avais préparée n'est pas celle que M. de Berthois fut chargé de remettre à Charles X ; que cette lettre était la lettre ostensible que cet aide de camp devait présenter à la barrière, s'il était arrêté dans sa mission; mais qu'il était porteur secret d'une autre lettre cachée dans sa cravate, et que cette seconde lettre, conçue en d'autres termes, fut seule remise à Charles X. Le fait est-il vrai ? Je l'ignore. Louis- Philippe n'était pas obligé de me dire toute sa pensée. Je ne raconte que ce que j'ai vu et su. La lettre à la rédaction de laquelle j'ai concouru est la seule que j'aie connue. i> Quoi qu'il en soit, l'opinion générale est que la réponse qui fut reçue par Charles X contenait des paroles d'affection et de dévouement qui déterminèrent le crédule monarque à la résolution qu'il prit le 2 août.

L ABDICATI ON.

Nous sommes au lundi 2 août. Avant de raconter ce qui va se passer au château de Rambouillet, occupons-nous du Palais- Royal, à Paris. Il est dix heures du matin, M. Odilon Barrot est invité à se rendre auprès du duc d'Orléans pour affaire urgente. Il trouve le lieutenant général du ro^^aume seul dans son cabinet. « Je viens de recevoir, lui dit le prince, une lettre de Charles X qui, sur le point de quitter la France, m.e demande des sauvegardes. J'ai jeté les yeux sur vous pour cette mission. Il est convenable que la Chambre, l'armée et la population de Paris y soient représentées. Le maréchal Mortier, duc de Trévise, représentera l'armée ; le baron Schonen et le colonel Jacqueminot, tous deux députés, représenteront la Chambre, et a^ous, consentezvous à représenter la garde nationale parisienne ?»

lV\bdication 215

M. Barrot s'incline.

(( Le temps presse, ajoute Louis-Priilippe. Allez faire vos préparatifs de voyage, et, dans deux heures, une voiture sera prête pour vous transportera Rambouillet. M. le duc de Coigny, qui a des relations personnelles avec Charles X, vous servira d'introducteur auprès de lui. Voici la réponse que j'adresse au roi et que vous lui remettrez... Vous voudrez bien, avant de partir, repasser par le Palais-Royal, car j'aurai des instructions particulières à vous donner. »

M. Barrot prend à peine le temps d'aller chez lui, puis retourne au Palais-Ro3'al. Cette fois, la duchesse d'Orléans est dans le cabinet de son mari. Le duc se récrie sur sa fatale destinée, qui le condamne à être l'instrument de la déchéance et de l'exil d'une famille qui Ta comblé de bienfaits et pour laquelle il a une si profonde affection. La duchesse, livrée à une extrême agitation, se jette au cou de son époux, cherche à le consoleret, se tournant vers M. Dupin : « — Le voyezvous, dit-elle, c'est le plus honnête homme du royaume. » « — Monsieur Odilon Barrot, dit alors Louis-Philippe, je vous ai choisi parce que je connais votre cœur et que j'ai pu déjà apprécier la générosité de vos sentiments. »

En même temps, à Rambouillet, la situation s'aggravait pour Charles X. Les troupes qui lui restaient, déjà insuffisantes pour protéger sa personne, allaient toujours en diminuant. Le matin

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du lundi 2 août, trois régiments de grosse cavalerie de la garde passèrent du côté du nouveau gouvernement, et partirent de Cognières pour Paris, avec leurs colonels et les étendards déployés. Les colonels suisses demandèrent au nouveau pouvoir une sauvegarde écrite et une feuille de route pour se retirer avec leurs troupes en Bourgogne. Quant aux cinq régiments d'infanterie de la garde qui se trouvaient à Rambouillet (le sixième était en Normandie), la désertion les décimait. Il restait encore quatre régiments de la garde, dont trois de cavalerie légère et un d'artillerie. Mais il devenait très difficile de les nourrir et de les entretenir. Le 2° régiment suisse venait de se retirer du Perey, et le château de Rambouillet se trouvait tout à fait à découvert, à la merci de la première alerte et de la première panique qui pourraient s'emparer des esprits.

Le mot d'abdication commençait à circuler au milieu des derniers courtisans de Charles X. Le duc de Raguse recommandait chaleureusement cette combinaison dans le grand salon de Rambouillet. Le roi en fut informé. Il fit appeler dans son cabinet le maréchal, et celui-ci s'exprima à peu près en ces termes : « Avec le mouvement imprimé, avec ce qui se passe, Sire, vous dire que vous pouvez encore régner serait vous tromper. Chaque jour, votre situation deviendra plus fâcheuse, et j'ose dire plus misérable. Il y a encore de la grandeur à s'élever volontairement et

l'abdication 217

de soi-même au-dessus d'une grande infortune. Que Votre Majesté ne se laisse pas arracher sa couronne qui tombe ; qu'Elle sache s'en dépouiller elle-même, la prendre et la mettre sur la tête de son petit-fils. Cette action peut rallier beaucoup de monde autour de lui; elle consacre le principe de la légitimité, et ôte le droit à l'Europe de se mêler de nos tristes affaires ; elle conserve nos institutions, seuls éléments de gouvernement et d'opinion qui nous restent, et peuvent nous préserver de l'anarchie. Cette résolution est un grand acte de prudence, puisqu'elle coupe court à d'immenses difficultés, dont les conséquencessont au-dessus des prévisions humaines. » Charles X écoutait avec calme et sang-froid. Après avoir remercié le maréchal de sa franchise, « J'ai déjà pensé à ce parti, dit-il, mais il y a bien des inconvénients, il faut d'abord que mon fils y consente, car ses droits sont les mêmes que les miens; ensuite, mon petit-fils, ce pauvre enfant, il faudra le confier aux soins de M. le duc d'Orléans. »

Le duc de Raguse répliqua : « Sur la première question, je ne puis supposer que M. le Dauphin se sépare du roi dans une résolution jugée nécessaire au salut de ses peuples. Quant à la seconde, c'est une mesure d'exécution, et, certes, il n'y aura rien à négliger pour assurer la vie et la conservation du jeune prince. »

Charles X et son interlocuteur retournèrent la

2l8 LA DUCHESSE DE BERRY

question sous toutes ses faces. Puis le roi congédia le maréchal, après l'avoir de nouveau remercié, et prit un peu de temps pour réfléchir. Le roi avait l'âme chrétienne et généreuse ; la pensée d'arrêter l'effusion du sang, de terminer les discordes civiles, l'idée d'une immolation personnelle, d'un sacrifice fait à la France, l'encourageaient à abdiquer. Il caressait, en outre, l'illusion que, si son peuple avait méconnu les intentions d'un vieux monarque, l'innocence d'un enfant ne pouvait soulever aucune haine. Au dire de la duchesse de Gontaut, il avait été touché par la dernière lettre du duc d'Orléans, qui était pleine de témoignages d'attachement et de fidélité, et il croyait que Henri V ne pourrait pas être moins bien traité par Louis-Philippe que Louis XV par le régent. Cette dernière considération le décida, et, convaincu d'avoir tout concilié en remplissant un devoir suprême, il rédigea et signa l'acte d'abdication ainsi conçu :

« Rambouillet, ce 2 août 1830.

«. Mon cousin.

c< Je suis trop profondément peiné des maux qui affligent ou qui pourraient menacer mes peuples, pour n'avoir pas cherché un moyen de les prévenir. J'ai donc pris la résolution d'abdiquer la couronne en faveur de mon petit-fîls, le duc de Bordeaux.

« Le Dauphin, qui partage mes sentiments, renonce aussi à ses droits en faveur de son neveu.

« Vous aurez donc, par votre qualité de lieutenant général du royaume, à faire proclamer Tavènement de Henri V à la couronne. Vous prendrez, d'ailleurs, toutes les mesures qui vous concernent pour régler les formes du gouvernement pendant la minorité du nouveau roi. Ici, je me borne à vous faire connaître ces dispositions; c'est un moyen d'éviter encore bien des maux.

« Vous communiquerez mes intentions au corps diplomatique, et vous me ferez connaître le plus tôt possible la proclamation par laquelle mon petit-fîls sera reconnu roi sous le nom de Henri V.

(( Je charge le lieutenant général vicomte de Foissac-Latour de vous remettre cette lettre. Il a l'ordre de s'entendre avec vous pour les arrangements à prendre en faveur des personnes qui m'ont accompagné, ainsi que pour les arrangements convenables pour ce qui me concerne et le reste de ma famille.

« Nous réglerons ensuite les autres mesures qui seront la conséquenee du changement de règne.

« Je vous renouvelle, mon cousin, l'assurance des sentiments avec lesquels je suis votre affectionné cousin.

« Charles. »

Le roi venait de terminer cette lettre quand la

duchesse de Gontaut lui amena le duc de Bordeaux et Mademoiselle. Il tendit les bras à son petit-fils, le tint un moment sur son cœur, puis, le remettant à terre, il prit la lettre et dit : « Voilà mon abdication. La rédaction ne m'en plaît pas complètement. »

Écoutons M"'" de Gontaut. « Nous lisions cet acte quand Madame la Dauphine entra. Le roi le lui présenta ; elle le lut, fut respectueuse,, touchante d'abnégation, subHme. Le Dauphin survint alors. Après avoir jeté les yeux sur le papier, que déjà il connaissait, il prit la plume et le signa. Jamais abdications, faites en un instant, ne purent être plus franches, spontanées et touchantes -, même dévouement, même respect, même but : la France, son bonheur et la paix.

c( Mademoiselle était près de là-, voyant couler les larmes, elle dit tout bas : « Il va nous arriver un malheur, mon frère, car tout le monde pleure en nous regardant. Allons prier le bon Dieu. » Et elle l'entraîna doucement sur le balcon. Ils se mirent à genoux...

« L'abdication signée, le roi me dit : « Emmenez les enfants 5 leur tristesse me fait mal. Allez, tâchez de les distraire, mais il faudra que je vous parle, je vous ferai avertir. » Le Dauphin, la Dauphine, Madame la duchesse de Berry, qui arrivait alors, restèrent avec le roi, ainsi que le baron de Damas. »

Peu de temps après, le maréchal Marmont, étant

descendu dans la cour du château pour y donner d.3s ordres, aperçut le Dauphin à l'une des fenêties. Le prince lui fit signe de monter. « Monsieur le maréchal, dit-il, vous savez les résolu-tions prises par le roi, et auxquelles je me suis associé ; je suis donc destiné à ne jouer désormais aucun rôle politique dans ce pays. Je vous demande maintenant, comme chrétien et comme homme, d'oublier ce qui s'est passé entre nous. » Le Dauphin tendit alors la main au maréchal, et celui-ci, touché d'une si grande infortune, la serra avec une émotion douloureuse.

Revenons au duc de Bordeaux ou, pour mieux dire, à Henri V. La tristesse de l'enfance est, en général, de peu de durée. Celle du petit prince céda aux sqins que sa sœur prit pour le distraire. Elle l'aida à se faire un attelage avec des chaises et un haut siège sur lequel il était, un fouet à la main, quand son gouverneur, le baron de Damas, entra, s'inclina, et dit : « Sire ! » Il se fît un silence. « Sire, je suis chargé de vous apprendre que le roi, votre auguste grand-père, n'ayant pu faire le bonheur de la France, malgré le désir de son cœur, vient d'abdiquer. C'est vous qui allez être roi sous le nom de Henri V. »

L'enfant descendit alors de son siège et, se plaçant en face de son gouverneur, il lui dit : « Bon papa, qui est si bon, n'a pu faire le bonheur de la France; alors on veut me faire roi. Quelle bêtise! » Et il ajouta en haussant les épaules :

« Mais, monsieur le baron, c'est impossible ce que vous me dites là ! t) Puis, reprenant le fouet et les rênes, il dit : « Allons, ma sœur, jouons! » Et le baron de Damas sortit.

La duchesse de Gontaut ajoute à ce récit : (( Bientôt le roi me fît appeler. Il était seul, me parut calme; il me demanda comment Bordeaux avait reçu la nouvelle de sa royauté. Je le lui répétai, il ne put s'empêcher de sourire. Sa Majesté me dit : « Il y a peu de jours que Louise ayant écrit à la duchesse d'Orléans pour l'engager à faire un voyage à Dieppe, la réponse qu'elle en reçut fut charmante. Rappelez-la-lui, en lui annonçant que nous allons lui confier ce que nous avons de plus cher au monde. Je viens de le lui apprendre; mais je sais qu'elle vous aime, une lettre de vous sera reçue avec amitié. Je ne vous la dicte pas; vous saurez dire ce que nous éprouvons, et mon Dieu! ce que vous éprouvez vousmême de cette cruelle séparation. » Obéir était mon devoir; mais comment le faire, moi simple femme .'^ Recommander mon roi à sa tante? Impossible, inconvenant! Je me recueillis un instant,, et, Dieu aidant, je le fis, mais au nom de Mademoiselle, de manière à toucher le cœur de sa tante bonne et pieuse. »

Le duc et la duchesse d'Angoulême approuvaient ou semblaient approuver les résolutions de Charles X. Mais il n'en était pas de même de la duchesse de Berry. La courageuse et tendre mère

l'abdication 223

n'acceptait pas l'idée qu'on pourrait lui arracher son enfant. Elle avait la conviction intime, inébranlable, que son devoir et son droit étaient de le garder auprès d'elle, et qu'il ne pouvait y avoir d'autre régence que la sienne. Si Henri V était proclamé, c'est elle qui, en vertu des lois antiques de la monarchie française, devait gouverner au nom de son fils mineur. Elle se croyait, non sans raison, en possession de droits semblables à ceux de Blanche de Castille, de Marie de Médicis, d'Anne d'Autriche. Moins étrangère que ces princesses, puisqu'elle appartenait non seulement par son mariage mais par sa naissance à la famille des Bourbons, elle considérait son exclusion de la régence comme un affront qu'elle avait conscience de n'avoir point mérité, et contre lequel elle protestait avec toute l'énergie de son caractère. Pouvait-on dire"qu'elle n'était pas populaire? N'avait-elle pas su se concilier les sympathies de toutes les classes de la société? Ne se rappelaitelle pas les protestations de dévouement enthousiaste et presque idolâtre qui lui avaient été adressées au moment de son mariage, de son veuvage, et surtout de la naissance de son fils? N'avait-elle pas encore dans l'oreille le bruit des fanfares éclatantes, des acclamations frénétiques, par lesquelles elle avait été saluée tout récemment, quand elle parcourait les diverses provinces du royaume? Elle avait pris au sérieux, — et peuton lui en faire un reproche? — les protestations

partout réitérées d'une manière si respectueuse, si solennelle. Lui avait-on assez répété qu'au moindre péril elle n'aurait qu'à faire un signe pour voir chaque bon Français devenir son défenseur? Pouvait-elle douter que la nation française ne fût une race de chevaliers, qui rougirait d'abandonner une femme? D'ailleurs, quel grief aurait-on à formuler contre elle? Jamais elle ne s'était mêlée de politique, et son fils, un enfant de neuf ans, pouvait-il être responsable des fautes ou des erreurs de Charles X ? Elle voulait donc aller plaider elle-même la cause de Henri V, et présenter le petit roi aux Chambres, au peuple et à l'armée. Un officier de sa maison se rendit chez le sous-préfet de Rambouillet et lui porta l'ordre de se procurer des chevaux de poste. Pendant qu'on attelait la berline, elle pria, elle conjura Charles X de la laisser emmener son fils à Paris. Le roi répondit que jamais il ne consentirait à ce que le royal enfant courût des chances si périlleuses et vînt s'exposer à la fureur des partis. — « Eh! bien, dit alors la princesse, je n'emmènerai pas Henri. » Puis elle reprit d'un ton résolu : « J'irai seule, j'irai seule. » Mais les instances de la Dauphine, qui se rappelait le sort de Marie-Antoinette, de Madame Elisabeth, de Louis XVn, furent si vives, les ordres de Charles X furent si formels que, malgré tous ses efforts, malgré toutes ses supplications, elle fut forcée de rester.

l'abdication 225

Charles X venait d'abdiquer comme roi, mais, comme chef de famille, il était toujours obéi. La berline attelée de six chevaux de poste, resta plusieurs heures dans la cour du château, et ce ne fut qu'à sept heures du soir que la duchesse de Berry vint contremander l'ordre du départ. La mère de Henri V pleurait.

M. Alfred Nettement a dit : « Il y avait dans ces larmes l'intelligence d'une situation politique. Dans la crise où l'on se trouvait, c'était tout d'être présent. M^' la duchesse de Berry, une fois à Paris, pouvait agir sur la population, neutraliser M. le duc d'Orléans et embarrasser la Chambre. J^a Fortune est comme les hommes, elle donne tort à l'absence. »

Le Dauphin avait gardé le commandement des troupes jusqu'à six heures du soir. Il le remit alors au maréchaLMarmont. L'acte d'abdication étant imprimé, le maréchal se rendit auprès de chaque régiment et en fit faire la lecture. Parlant aux officiers, aux sous-officiers et aux soldats réunis en masse autour de lui, il s'efforça de leur faire sentir quelle importance il y avait pour la sûreté comme pour la dignité de Charles X à ce qu'il restât entouré du plus grand nombre d'individus possible; c'était pour les troupes un devoir d'honneur et de conscience de ne pas l'abandonner-, la résolution du monarque était magnanime, et il fallait lui en faire trouver le prix dans un redoublement de soin et de respect. Le maréchal

recommença cinq ou six fois les mêmes discours, en faisant reconnaître partout Henri V.

L'heure du dîner de la famille ro^^ale fut avancée. Charles X parut pour la première fois en frac, ayant quitté son uniforme. Plus de décorations, plus de boutons à couronne royale. Après le dîner, le vieux roi, tenant par la main son petit-fils, se rendit au bivouac des gardes du corps. Quand on l'aperçut, on voulut prendre les armes ; il le défendit, et, s'avançant vers les troupes réunies, il leur apprit son abdication en faveur du duc de Bordeaux, qu'il présenta comme roi, demandant la même fidélité, le même dévouement dont les gardes du corps et la garde royale n'avaient jamais cessé de donner des preuves jusqu'à ce jour. Des cris enthousiastes retentirent. Chaque épée, chaque sabre était levé en l'air. Le Dauphin se joignait à son père pour recommander le royal enfant aux troupes. La Dauphine adressait aux officiers et aux soldats des paroles encourageantes, dignes, affectueuses. Mais c'était surtout la duchesse de Berry qui les électrisait par son courage; elle leur parlait de gloire et d'espérance. Le mot d'ordre fut donné le même soir par le général baron de Damas au nom de Henri V,

Le général de Foissac-Latour, qui devait remettre l'acte d'abdication à Louis-Philippe, avait quitté Rambouillet à trois heures de l'après-midi. Il se croisa en route avec les commissaires que

ce prince envoyait à Charles X. C'étaient le duc de Coigny, M. Odilon Barrot, le colonel Jacqueniinot et le baron de Schonen. « Le maréchal Mortier, est-il dit dans les Mémoires de M. Barrot, avait refusé de partir avec nous.. Il donna pour raison qu'étant chevalier des ordres, il ne pouvait se dispenser de paraître en présence du roi revêtu de son cordon bleu, que telle était la règle. Ce vieux et brave soldat n'avait rien trouvé de mieux, pour motiver son refus, que de se retrancher dans une question d'étiquette au moins puérile ; malgré la gravité et le danger de la situation, nous ne piames nous empêcher de sourire lorsqu'on nous communiqua cette étrange excuse. Le maréchal Maison, désigné pour tenir la place du maréchal Mortier ayant accepté, nous rejoignit à Rambouillet, où nous arrivâmes entre neuf et dix heures du soir. »

Les cinq commissaires descendirent à l'auberge, et firent avertir le maréchal Marmont de leur arrivée, en le priant de se mettre en rapport avec eux. Le maréchal venait de rentrer au château et de rendre compte à Charles X de sa tournée dans les camps. Il alla trouver les commissaires; tous portaient la cocarde tricolore, à l'exception du duc de Coigny, qui avait gardé la cocarde blanche. Ils exposèrent en peu de mots l'objet de leur mission et demandèrent à être introduits auprès du roi.

M. Odilon Barrot ajoute dans ses Mémoires :

« Le maréchal ayant été prendre les ordres de Charles X, revint après quelques instants nous dire que le roi était rentré dans ses appartements, et qu'il était d'étiquette (toujours Tétiquette) que nul ne pouvait être introduit dans un tel moment. Nous le priâmes de retourner auprès du roi, accompagné cette fois du duc de Coigny, auquel nous remîmes la lettre du duc d'Orléans dont nous étions porteurs. Le maréchal Marmont revint bientôt, nous disant que le roi n'avait pas lu sans surprise la lettre que lui adressait son cousin; qu'il n'avait pas demandé de sauvegardes, et qu'il n'en avait pas besoin; qu'il était entouré de son armée fidèle, et qu'il attendrait dans cette situation le résultat des communications qu'il avait ordonné de faire aux Chambres. Le duc de Raguse ajoutait que, « néanmoins, le roi ne trouvait pas mauvais que nous restassions à Rambouillet jusqu'à ce que le malentendu fût éclairci ».

Les commissaires répondirent au maréchal qu'ils étaient venus à Rambouillet avec le caractère de sauvegardes, pour remplir une mission de paix et de protection; que, dès qu'ils n'étaient pas agréés par Charles X en cette qualité, ils ne pouvaient rester un seul instant de plus. Comme les chevaux de leurs voitures n'étaient pas dételés, ils repartirent immédiatement pour Paris.

Presque au même moment le général de Foissac-Latour parvenait, non sans difficulté, à faire

l'abdication 229

remettre à Louis-Philippe, au Palais-Royal, l'acte d'abdication de Charles X et du Dauphin. On lui dit d'abord que le prince était à Neuilly et souffrant. Il attendit, blotti au fond d'un fiacre sur la place du Palais-Royal, craignant à chaque instant d'être assailli par une foule agitée et tumultueuse. Un aide camp du duc d'Orléans vint enfin le délivrer de cette pénible situation, et le conduisit, par la rue de Valois, jusqu'aux combles du palais, dont les escaliers et les vestibules étaient encombrés d'hommes du peuple et d'individus de toutes les classes de la société, les uns couchés sur les dalles et sur les marches, les autres quittant les appartements, d'autres y dirigeant leurs pas, chacun allant, venant librement. Le général aperçut distinctement, par une porte entr'ouverte, le duc d'Orléans couché sur un lit de sangle, paraissant accablé de fatigue. Toujours conduit par l'aide de camp, il parvint jusqu'à la grande galerie. La duchesse d'Orléans y était seule. Elle vint à lui. Il remit à la princesse les lettres dont il était chargé. A la lecture de celle que lui adressait la sœur de Henri Y, la duchesse d'Orléans eut les larmes aux yeux. Elle se borna à prononcer cette phrase : « Dites à la famille royale que mon mari est un honnête homme, et répétez-le à la duchesse de Gontaut. » Il était onze heures du soir. Ainsi se termina la journée du 2 août i83o.

Examinons maintenant ce qui se passa, le mardi 3 aoiit, à Paris et à Rambouillet. Les commissaires, venant de cette dernière ville, arrivèrent au Palais-Royal à quatre heures du matin, et firent éveiller le duc d'Orléans, qui se donna à peine le temps de se vêtir; ses pieds étaient nus dans ses pantoufles. M. Odilon Barrot lui dit : « Monseigneur, Charles X, répondant au message que nous lui avons porté de votre part, nous a fait dire qu'il n'avait pas demandé de sauvegardes, et de plus qu'entouré de son armée fidèle, il n'en avait pas besoin. Il nous a paru évident qu'il cherchait à gagner du temps; cette situation est périlleuse, il faut la faire cesser; et, si un coup est à frapper, c'est à vous, et à vous seul, d'en prendre l'initiative. »

M. Barrot ajoute dans ses Aiémoires : « J'ap-

puyais sur ces dernières paroles; nous n'avions pas le temps, en effet, de demander l'explication de cette étrange méprise qui nous faisait partir de Paris comme sauvegardes sur une prétendue demande qui ne se trouvait pas vraie, méprise qui nous avait fait une position très fausse et môme très périlleuse; car, si Charles X eût été résolu à jouer son va-tout et à compromettre ce qui lui restait de force autour de lui dans un effort suprême, il n'aurait eu rien de mieux à faire que de nous faire passer par les armes, comme rebelles et espions, ainsi que le bruit en avait couru, et d'ordonner immédiatement après de marcher sur Paris. »

Au fond, les commissaires avaient été très inquiets. La voix et le geste de M. Barrot se ressentaient probablement des sentiments qu'il éprouvait, car Louis-Philippe, au lieu de discourir selon son habitude, lui répondit, après l'avoir regardé : « Vous avez raison, il faut faire une démonstration sur Rambouillet. Prévenez le général La Fa3''ette et que le rappel soit battu dans tous les quartiers de Paris; chaque légion de la garde nationale fournira un contingent de six cents hommes, et vous. Messieurs, vous précéderez cette colonne à Rambouillet. »

Le Moniteur du 6 août a constaté que la marche des Parisiens fut ordonnée par Louis- Philippe. On y lit, en effet : « Charles X avait formé à Rambouillet un camp où s'étaient grou-

pés autour de lui divers corps de la garde royale. On ne pouvait laisser subsister aux portes de la capitale une force armée qui ne relevait pas du gouvernement établi et qui, par sa seule présence près de Paris, y entretenait dans la population un état d'irritation dangereuse .. Il y avait, à tout instant, lieu de craindre que des masses populaires ne s'ébranlassent et ne se missent en marche. Le lieutenant général du royaume reconnut alors la nécessité de devancer le mouvement que la prolongation du séjour du roi Charles X à Rambouillet ne pouvait manquer de produire, afin de placer à sa tête des chefs, qui, en le régularisant, prévinssent les excès que l'on aurait pu redouter. Il ordonna au général La Fayette de faire marcher six mille hommes dans la direction de Rambouillet, espérant que cette démonstration suffirait pour déterminer Charles X à prendre le seul parti que tant de circonstances se réunissaient à lui faire adopter : celui de s'éloigner et de dissoudre le rassemblement dont il était entouré. »

Le matin du 3 août ; les Parisiens étaient très agités. On avait d'abord répandu le bruit que les commissaires, en se présentant aux avantpostes de l'armée royale, y avaient été égorgés. Aussitôt qu'on apprit leur retour et le résultat négatif de leur voyage, la foule devint encore plus houleuse. Partout se formaient des groupes où l'on disait : « Charles X ne veut pas quitter Ram-

bouillet. Il prétend, avec ses anciens ministres, gouverner la France. Il marche sur Paris avec son armée pour nous forcer, à coups de canon, à reconnaître son petit-fils. Il a envoyé soulever la Vendée. Il attend les chouans pour recommencer la guerre. » Paris était au lendemain de la révolution. L'émotion du combat subsistait encore tout entière. Des barricades continuaient à obstruer les rues. Quand on battit le rappel dans les douze légions de la garde nationale, la multitude tressaillit. Des hommes du peuple suivaient les tambours. Un élève de l'Ecole polytechnique, debout dans un cabriolet, battait la générale aux applaudissements de la foule. Tout à coup, avec cette rapidité électrique qui se produit dans les moments de révolution, d'un bout à l'autre de Paris, et de la banlieue, on entendit crier : « A Rambouillet ! à Rambouillet ! » Les Champs-Elysées étaient le lieu de rendez-vous, d'où l'on devait se mettre en route. Rien de plus étrange que cette armée improvisée. On aurait dit une mascarade. Gamins, hommes faits, vieillards, gardes nationaux, gens du peuple, uniformes, redingotes, vestes, blouses, casquettes, chapeaux, bonnets à poil de grenadiers, casques de cuirassiers, schapskas de lanciers, fusils de munition, fusils de chasse, carabines, pistolets d'arçon, briquets d'infanterie, épées, sabres, lances enlevées à la troupe pendant les trois journées de juillet, baïonnettes mises au

bout d'un bâton , tout cela présentait l'aspect d'une cohue et d'un pêle-mêle indescriptibles.

« A cette armée qui ne connaissait ni l'obéissance, ni la discipline, a dit le duc Victor de Broglie dans ses Souvenirs, on donna pour chef le général Pajol, homme d'une grande énergie; on lui adjoignit comme chef d'état-major le général Jacqueminot; des élèves de l'Ecole polytechnique furent placés à la tête des compagnies formées au hasard. Comme aucun militaire ne se faisait illusion sur le sort qui attendait cette multitude si elle se trouvait en rase campagne en présence des régiments de la garde royale, le général Pajol avait pour instructions, en cas d'attaque, de se jeter dans les bois et d'y disperser son monde. »

Le duc de Broglie ajoute : « Ces instructions furent rédigées en conseil. Je tenais la plume; la minute en existe tout entière de ma main dans les papiers remis au roi Louis-Philippe après la Révolution de 1848. Quand je fus chargé à cette époque, par M. Dufaure, ministre de l'intérieur sous l'administration du général Gavaignac, de présider une commission chargée ellemême d'opérer séparation entre les papiers du roi trouvés dans son cabinet et livrés comme eux au pillage dans le sac des Tuileries, la minute dont il s'agit tomba sous mes yeux. Je n'en pouvais méconnaître ni la rédaction ni l'existence. Je fus sur le point de la réserver pour la

remettre moi-même au roi, en lui demandant la permission de la garder; mais, tout compte fait, je trouvai plus délicat de la laisser dans le paquet, sauf à prier ce bon prince de me la remettre de sa main. Je ne l'ai revu que quelques jours avant sa mort et dans un moment où il avait à peine la libre disposition de luimême. »

Une fois muni de ses instructions, le général Pajol, aux Champs-Elysées, donna le signal du départ. Le peuple souverain n'entendait pas faire à pied un trajet de quinze lieues. On réquisitionna tout ce qu'on trouva de véhicules : omnibus, fiacres, tapissières, cabriolets, diligences, charrettes, voitures de maîtres. On y entassa le plus de monde possible. Il y avait comme des grappes humaines dans les intérieurs, sur les sièges, sur les impériales. Les piétons espéraient bien qu'eux aussi trouveraient des moyens de locomotion, car ils étaient décidés à s'emparer en route de tous les véhicules qu'ils pourraient rencontrer. On riait, on chantait, on hurlait, on échangeait des quolibets et des lazzis. M. Odilon Barrot a dit : « Un étranger qui aurait vu passer un convoi si bizarre sans connaître la cause qui lui donnait l'impulsion, n'aurait su comment le caractériser; il l'aurait pris pour une de ces processions grotesques par lesquelles quelquesunes de nos provinces du Nord ont la coutume de célébrer un anniversaire local, bien plutôt que

pour une armée allant décider du sort de la monarchie. »

La colonne expéditionnaire était partie depuis quelque temps dans la direction de. Rambouillet, quand une salve d'artillerie, tirée par le canon des Invalides, annonça que le duc d'Orléans arrivait au Palais-Bourbon, où allait avoir lieu l'ouverture de la session des Chambres. Il était une heure moins un quart. Deux cent cinquante députés environ, et un petit nombre de pairs, sans uniforme, étaient réunis. Le trône, où Louis- Philippe ne comptait pas encore s'asseoir ce jour-là, était élevé sur une estrade et couvert de draperies semées de fleurs de lis. Le drapeau qui flottait au-dessus de la couronne royale était tricolore. A la porte du palais, le duc d'Orléans fut reçu par les grandes députations venues à sa rencontre. On salua son entrée dans la salle par des acclamations. Il prit place sur un tabouret, disposé à la droite du trône, et son second fils, le duc de Nemours, sur un tabouret à la gauche. Le duc de Chartres était absent. La duchesse d'Orléans, M""^ Adélaïde, et les jeunes princes et princesses occupaient une tribune. « Messieurs, asse^^ez-vous, » dit le duc; puis il prononça un discours où se trouvaient les passages suivants :

« Dans l'absence de tout pouvoir public, le vœu de mes concitoyens s'est tourné vers moi ; ils m'ont jugé digne de concourir avec eux au

salut de la patrie : ils m'ont invité à exercer les fonctions de lieutenant général du royaume. Leur cause m'a paru juste, le péril immense, la nécessité impérieuse, mon devoir sacré. Je suis accouru au milieu de ce vaillant peuple, suivi de ma famille, et portant ces couleurs qui, pour la seconde fois, ont marqué parmi nous le triomphe de la liberté...

« Le respect de tous les droits, le soin de tous les intérêts, la bonne foi dans le gouvernement, sont les meilleurs moyens de désarmer les partis et de ramener dans les esprits cette confiance dans les institutions, cette stabilité, seuls gages assurés du bonheur des peuples et de la force des États. Messieurs les pairs et messieurs les députés, aussitôt que les Chambres seront constituées, je ferai porter à leur connaissance l'acte d'abdication de S. M. le roi Charles X. Par ce même acte, S. A. R. Louis-Antoine de France, Dauphin, renonce également à ses droits. Cet acte a été remis entre mes mains hier 2 aoiàt, à onze heures du soir. J'en ordonne ce matin le dépôt dans les archives de la Chambre des pairs, et je le fais insérer dans la partie officielle du Moniteur. »

Ainsi, Louis-Philippe qui. dans son discours, parlait du respect de tous les droits, ne disait pas un seul mot de ceux du duc de Bordeaux, devenu Henri V. Il omettait d'annoncer que c'était en faveur du jeune prince qu'étaient faites les

abdications de Charles X et du Dauphin, et il ne prononçait pas même le nom du royal enfant qui^ d'après la Charte, était le souverain légitime de la France.

Le matin du mardi 3 aoiàt, Charles X se faisait encore l'illusion que son petit-fils serait dans la journée proclamé roi de France et de Navarre par les Chambres. Le duc de Luxembourg, capitaine des gardes de service, mettait cette phrase dans son ordre du jour aux quatres compagnies : « Gardes du corps de Charles X ou de Henri V, votre position ne change pas. » Les courtisans s'im.aginaient jusqu'au dernier moment qu'ils allaient conserver leurs charges et leurs gros traitements sous le nouveau règne. « On doutait si peu, à Rambouillet, de l'efficacité des abdications, a dit Chateaubriand, que Ton préparait le jeune prince à son voyage-, la cocarde tricolore, son égide, était déjà façonnée par les mains des plus grands zélateurs des Ordonnances. Supposez que M"'® la duchesse de Berry, partie subite-

ment avec son fils, se fût présentée à la Chambre des députés au moment où M. le duc d'Orléans y prononçait le discours d'ouverture, il restait deux chances 5 chances périlleuses ! Mais , du moins, une catastrophe arrivant, l'enfant enlevé au ciel n'aurait pas traîné de misérables jours en terre étrangère. Mes conseils, mes vœux, mes cris furent inutiles; je demandais en vain Marie- Caroline. » Marie-Caroline ne parut pas, mais nous l'avons dit, on ne peut accuser la courageuse mère.

Charles X attendait avec patience et dignité les nouvelles de Paris. Le maréchal Marmont a admiré son attitude touchante, sa résignation pieuse et calme, sa figure noble, triste et bienveillante. Il est moins juste pour le duc d'Angoulême, auquel il n'a point pardonné la scène de Saint-Cloud. « M. le Dauphin, dit-il, par sa gaieté et une insouciance qui tenait de la stupidité, présentait une disparate révoltante. N'imagina-t-il pas de dire à Girardin : — Qu'est-ce que je ferai de mes chiens ? — Monseigneur, vous avez d'autres intérêts qui passent avant ceux-là! — Eh! bien, je ne veux m'occuper que de mes chiens. — Libre à vous, monseigneur; mais moi je ne veux pas parler de chiens.

« Au surplus, ajoute le vindicatif maréchal, M. le Dauphin est un homme indéfinissable, tranchant, despote, susceptible et rempli d'amourpropre quand il avait du pouvoir. Il a dit et ré-

pété depuis la catastrophe, et, je crois, avec sincérité, que de tout cela il ne regrettait que ses chiens et ses chevaux. »

Vers midi, il se produisit un fait de nature à donner à la petite cour de Rambouillet l'espérance qu'elle pouvait compter sur la fidélité des troupes. Un ardent révolutionnaire, le colonel Poques, avait reçu du gouvernement de l'Hôtel de Ville la mission de se rendre à Rambouillet pour y revendiquer les diamants de la couronne. Entouré d'un certain nombre de soldats débandés, il se plaça devant les avant-postes de T armée royale et leur fit des sommations hautaines. On lui enjoignit de se retirer. Au lieu d'obéir, il resta et planta le drapeau tricolore dans la grande avenue du château. On fit feu. Le colonel fut blessé à la jambe. La duchesse de Gontaut raconte qu'on le transporta dans les communs du château, où des soins lui furent prodigués, et où le roi lui envoya son chirurgien. « Le colonel Poques, ajoute-t-elle, avait une mère qu'il adorait-, elle habitait Pau, où était alors ma famille. Il lui écrivit une touchante lettre, qu'il demanda au général Trogoff de me remettre, me suppliant de la faire parvenir à sa mère. Je le promis, et je le fis. On me blâma de cette sensiblerie. Ce furent seulement des personnes qui n'avaient pas de mère.. Le roi me l'avait permis. »

Dans la journée, on vit arriver à Rambouillet un des plus fidèles serviteurs de la royauté, un

des diplomates les plus distingués de la Restauration, le duc de Montmorency-Laval.

Anne-Pierre-Adrien de Montmorency, duc de Laval, cousin du duc Mathieu de Montmorency, avait été ambassadeur en Espagne à partir de 18 14, à Rome à partir de 182 1, et à Vienne en 1828. En 1829, il avait refusé le portefeuille des affaires étrangères. Depuis le mois de septembre de la même année, il était ambassadeur à Londres. Il y avait traité les affaires de Grèce et d'Algérie avec autant d'intelligence que de patriotisme et de fermeté. Le 25 juillet i83o, le jour même de la signature des Ordonnances, il avait dit à lord Aberdeen : « Je ne sais pas ce que vous pouvez espérer de la générosité de la France ; mais ce que je sais, c'est que vous n'obtiendrez jamais rien par les menaces. » Le duc de Laval arrivait à Paris en vertu d'un congé. Il ne se doutait guère qu'il allait y trouver une révolution. (Nous avons lu le récit de sa visite à Rambouillet le 3 août i83o dans ses papiers, dont nous devons la communication à l'obligeance de son petit-fils, le comte de Couronnel, qui les tient lui-même de son père, le marquis de Mailly-Couronnel.)

L'ambassadeur de Charles X fut frappé de la tranquillité que montrait le vieux roi. Comme oubliant la gravité d'événements d'un intérêt plus immédiat, il s'entretint longuement et vivement avec son ambassadeur des affaires diplomatiques qui, quelques jours auparavant, occupaient l'at-

tention de l'Europe. Il fallut même qu'à deux ou trois reprises le duc ramenât la pensée du souverain sur l'imminence du danger que l'inaction de Rambouillet grossissait depuis trois jours. « C'est alors, est-il dit dans les papiers de l'ambassadeur, que le duc de Laval ouvrit à Charles X une idée dont la hardiesse allait à son cœur, et dont il réclamait l'exécution. C'était le duc de Bordeaux lui-même qu'il demandait au roi, pour le mener à Paris au milieu des deux Chambres, que désarmeraient le courage du tuteur et l'innocence de l'enfant. D'ailleurs, aucune haine, aucune prévention populaire ne s'élevait contre le nom et le caractère de M. de Montmorency. C'était un grand avantage sur le baron de Damas. Le duc de Laval alla renouveler sa proposition à la duchesse de Berry. Mais, dans l'abattement et la consternation où étaient les esprits au château de Rambouillet, la hardiesse d'un tel projet ne pouvait être adoptée sur-le-champ. Il eiàt fallu de nouvelles instances, de plus amples développements d'un plan téméraire en apparence, mais qui seul pouvait encore sauver les affaires. La rapidité avec laquelle les événements marchèrent dans la soirée anéantit l'espoir de ceux qui voulaient faire jouer à Madame le rôle de Marie-Thérèse, et les conseillers de Cherbourg l'emportèrent. »

A quatre heures, le roi et la famille royale dînèrent seuls. Dans une chambre à côté, dînait ce qui restait de la cour. On pouvait être quarante

à table. On y remarquait le duc de Raguse, l'air abattu et soucieux, le duc de Luxembourg, le duc de Lévis, le duc de Guiche, M"^^ de Castéja, etc. Le dîner fut triste, sombre, abrégé, comme le voulaient les circonstances.

Cependant l'esprit des troupes d'élite qui entouraient encore le roi, continuait à être bon, et, en somme, la journée ne s'était pas trop mal passée. On se plaignait bien un peu du manque de vivres et d'argent qui causait plusieurs désertions; mais on se plaignait surtout d'une inaction dont on espérait la fin pour le soir même, car le bruit de la marche des Parisiens sur Rambouillet s'était déjà répandu dans les rangs, et ceux des officiers et des soldats qui restaient sincèrement dévoués à la branche aînée des Bourbons attendaient avec une impatiente ardeur ce qu'ils considéraient comme le moment de la revanche.

Les Parisiens, marchant en désordre, mais assez rapidement, n'étaient plus loin de Rambouillet. Les commissaires, lorsque leur voiture eut dépassé la tête de la colonne déjà arrivée à Sèvres, crurent prudent de faire appeler le général Pajol, qui avait le commandement, au moins nominal, de cette étrange armée. Ils lui recommandèrent expressément de placer une avant-garde un peu forte à Trappes, petit village qui précède Rambouillet, et de donner l'ordre à l'officier qui commanderait ce poste, de ne permettre à qui que ce soit de passer outre, ajoutant que le succès

de leur mission pouvait dépendre de la stricte exécution de cette consigne.

Les Parisiens étaient partis des Champs-Elysées à midi. A huit heures du soir, la tête de leur colonne atteignait Coignières, à trois lieues de Rambouillet. Le général Pajol y établit son quartier général. L^artillerie, composée de six bouches à feu, fut placée à la gauche de la route. Les volontaires, exténués de fatigue, souffrant de la chaleur, de la faim, de la soif, bivouaquèrent à droite, dans les champs de blé et de luzerne, et, très préoccupés de leur subsistance, se répandirent dans les environs pour se procurer des vivres à prix d'argent ou autrement. Les voitures furent disposées autour du camp pour en former Tenceinte. Au dire de M. Odilon Barrot, quelques escadrons de cavalerie auraient suffi pour avoir raison de cette population confuse.

Arrivés à Trappes, les trois commissaires (M. Barrot, le baron de Schonen et le maréchal marquis Maison), s'arrêtèrent, et dépêchèrent un émissaire au maréchal Marmont, duc de Raguse, pour lui annoncer qu'ils étaient de nouveau à la disposition du roi, et pour lui demander un saufconduit. Une heure après, ce sauf-conduit leur parvenait, et leur voiture, entourée par un escadron de gardes du corps, entrait à Rambouillet par la porte du parc. Il faisait nuit. Les bivouacs des troupes de l'armée royale étaient éclairés. Les guides des commissaires mirent quelque

affectation à les faire passer devant les régiments d'infanterie et de cavalerie massés sur la route et dans le parc, et surtout devant les quarante pièces de canon mises en batterie près du château.

« Rien de plus saisissant et de plus tristement solennel, a dit M. Barrot, que l'aspect du château de Rambouillet dans cet instant critique. Au moment où nous y filmes introduits, la grande salle était encombrée de fonctionnaires de tous rangs qui, à notre vue, se séparèrent en deux haies, à travers lesquelles nous nous avançâmes. Comment rendre les sentiments divers qui se peignaient sur tous les visages, le désespoir déchirant chez les uns, une joie mal contenue chez les autres.? Mais ce qui dominait, c'était la vive anxiété que notre présence causait chez tous. Apportionsnous la paix ou la guerre? Allait-on être dans la nécessité de se faire tuer pour la dynastie régnante dans un dernier et suprême conflit, ou une transaction permettrait-elle à chacun, après avoir sauvegardé son honneur, de songer à ses intérêts et de se retourner vers le soleil levant ? Tout cela était écrit sur ces figures, sur lesquelles je pus, en passant, jeter un regard rapide. Aux questions qui m'étaient adressées par les uns et par les autres sur ce qu'ils avaient à craindre ou à espérer, je m'étais borné à répondre : « Espérez! » Et ce mot, circulant rapidement dans la foule, en avait déjà changé la physionomie, lors-

que la porte du cabinet dans lequel se trouvait le roi s'ouvrit, et se referma sur nous. »

Charles X était seul, debout près d'une table. Il avait l'air sévère. « — Eh bien ! dit-il, que me veut-on? — Sire, répondit M, Barrot,.nous sommes suivis par une colonne armée de la population de Paris. Nous l'avons devancée, et nous nous sommes hâtés de nous rendre auprès de vous, pour épargner à la France un horrible conflit, dans lequel périraient infailliblement vos plus fidèles serviteurs, ceux qui doivent vous être le plus chers ; conflit désormais sans objet, puisque vous et votre fils avez abdiqué. — J'ai abdiqué, il est vrai, dit Charles X; mais c'est au profit de mon petit-fîls, et nous sommes tous résolus ici à défendre ses droits jusqu'à la dernière goutte de notre sang. » Le roi prononça cette dernière phrase d'une voix forte, avec une énergie qui semblait exprimer une irrévocable résolution.

M. Barrot reprit : « Il ne m'appartient pas de préjuger les droits dont vous parlez, ni les espérances qui s'y rattachent ; mais gardez-vous que le nom de votre petit-fils soit le signal de la catastrophe qui se prépare. Quel que soit l'avenir que Dieu lui réserve, dans l'intérêt même de cet avenir, qu'il ne soit pas souillé du sang qui va couler. »

Charles X se sentait ému : « Eh bien ! dit-il^ que faut-il faire ? »

Oubliant les lois de l'étiquette, son interlocuteur lui prit la main, la pressa et lui dit : « Vous avez déjà commencé le sacrifice, sire, il faut le consommer et le consommer tout de suite, il n'y a pas un instant à perdre. »

Charles X congédia ensuite les trois commissaires ; puis, comme ceux-ci se retiraient, il témoigna le désir d'entretenir le maréchal Maison en particulier. « Lorsqu'ils furent seuls, ajoute M. Barrot, Charles X, d'après ce que le maréchal nous rapporta aussitôt après cet entretien, lui aurait dit : — Vous^êtes militaire, maréchal, incapable par conséquent de me tromper. Combien sont-ils ? — Sire, aurait répondu le maréchal avec cette bonhomie apparente qui n'excluait pas une certaine finesse, je ne les ai pas comptés *, mais, approximativement, ils sont bien de soixante à quatre-vingt mille hommes. »

En réalité, ils n'étaient pas plus de quinze mille. Le maréchal Maison le savait parfaitement. N'est-ce pas un étrange euphémisme que de mettre sa déclaration inexacte sur le compte d'une bonhomie apparente qui n'exeluait pas une certaine finesse ?

« Cela suffit, reprit le roi; dans un quart d'heure, je vous ferai savoir mes résolutions. »

Consulté par Charles X, le maréchal Marmont insista pour un départ immédiat. Depuis le comm^encement de la crise, l'auteur de la défection d'Essonnes, mécontent et découragé, n'avait agi

qu'à contre-cœur et sous le coup de la fatalité. Lors de leur première visite à Rambouillet, les commissaires avaient été frappés de son langage. Il leur avait dit : « — J'étais adversaire très prononcé des Ordonnances, et pourtant je me suis vu forcé de les exécuter. » Il avait ajouté, comme pour s'excuser de la lutte des trois journées : « La rue devait être libre pour la troupe, comme pour les citoyens : par cela seul qu'on la leur interdisait, il a bien fallu ordonner le feu. » Puis, il avait protesté de sa résolution de se séparer de la famille proscrite dès qu'il l'aurait accompagnée sur la terre d'exil et qu'il aurait ainsi accompli son devoir. Il en avait demandé acte aux commissaires, et ceux-ci le lui avaient délivré en faisant de tristes réflexions sur les vicissitudes de cette existence.

On comprend qu'avec de telles dispositions d'esprit le maréchal Marmont devait trouver bien des objections à un combat suprême. A la différence du général Vinc-ent, qui suppliait Charles X de le laisser conduire les troupes contre les bandes parisiennes, le maréchal déclara qu'une telle entreprise était impraticable. Il a écrit à ce sujet dans ses Mémoires : « Quelque peu redoutables que fussent militairement les bandes tumultueuses qui s'avançaient contre nous, nous n'étions pas en mesure, avec l'esprit actuel des troupes, de les arrêter ou de les combattre. Il eût été tout simple de marcher, avec

six mille chevaux et six pièces de canon, contre cette masse sans organisation. Il eût été facile de la mettre en fuite: mais dans toute la cavalerie, nous n'avions de troupes sûres que les gardes du corps, et leur destination ne pouvait être changée. Ils ne pouvaient quitter la personne du roi. D'un autre côté, pour pouvoir agir avec de la cavalerie, il fallait aller à près de trois lieues, puisque les bois de Rambouillet s'étendent jusqu'à cette distance du côté de Paris. »

Le maréchal ajoute que la tête de colonne des Parisiens était déjà arrivée au Percy, c'est-à-dire à l'entrée du bois; qu'ils s'y seraient trouvés en plus grand nombre au jour; que la moindre troupe qui aurait fusillé dans le bois aurait pu arrêter cette cavalerie: qu'il eût donc fallu emmener avec soi un peu d'infanterie, et que Charles X n'en avait presque plus. Sa conclusion est que l'offensive n'était pas praticable ; que, d'un autre côté, comme défensive, Rambouillet n'offre aucune espèce de position; que c'est un entonnoir où l'on ne peut pas même former régulièrement des troupes, et qu'en conséquence le roi n'avait qu'une chose à faire : se retirer.

Le parti royaliste n'a pas accepté la thèse du maréchal Marmont et lui a vivement reproché son attitude. On a prétendu qu'en partant du château, le maréchal Maison aurait dit : « Si j'étais à la place de Marmont, avec des troupes comme les siennes et quarante-deux pièces de

canon, ce sont ces étourdis de Parisiens qui s'envoleraient ! » Le général Pajol aurait avoué plus tard au général Vincent qu'à la moindre attaque, « tous ces gens-là se seraient mis à la débandade comme des moineaux effrayés ».

D'après les chiffres donnés par M. de Chateaubriand, il restait encore, le 3 août, à Rambouillet, trois mille cinq cents hommes de l'infanterie de la garde, quatre régiments de cavalerie légère formant vingt escadrons et présentant un effectif de deux mille hommes. La maison militaire, gardes du corps, etc., cavalerie et infanterie, se montait à treize cents hommes; en tout, huit mille huit cents hommes, sept batteries attelées et composées de quarante-deux pièces de canon.

« Et devant qui se retirait -on? a dit l'auteur des Mémoires d' Outre- To?nbe. Devant une troupe presque sans armes, arrivant en omnibus, en fiacres, en petites voitures. Le général Pajol se croyait bien perdu lorsqu'il fut forcé de se mettre à la tête de cette multitude, laquelle, après tout, ne s'élevait pas au delà de quinze mille individus, avec l'adjonction des Rouennais arrivés. La moitié de cette troupe restait sur les chemins. Quelques jeunes gei^s exaltés, vaillants et généreux, mêlés à ce ramas, se seraient sacrifiés ; le reste se fût probablement dispersé. Dans les champs de Rambouillet, en rase campagne, il eût fallu aborder le feu de la ligne et de l'artille-

rie* une victoire, selon toutes les apparences, eût été remportée. Entre la victoire du peuple à Paris et la victoire du roi à Rambouillet, des négociations se seraient établies. »

Quoi qu'il en soit, ce qui est à peu près certain, c'est que, si le maréchal Maison avait dit au roi la vérité sur l'effectif des bandes parisiennes et leur état de désorganisation absolue, Charles X n'aurait pas quitté Rambouillet. Mais croyant avoir devant lui une véritable armée de soixante à quatre-vingt mille hommes, qui allait, lui disait-on, l'attaquer dans la nuit, il ordonna de battre en retraite et de se diriger sur Maintenon, où il allait demander l'hospitalité au duc de Noailles.

A dix heures du soir, on fit sonner le bouteselle, et tout le camp s'apprêta à partir. « Ainsi, l'on cédait aux représentations perfides du maréchal Maison, est-il dit dans les papiers du duc de Laval, et l'on fuyait devant un ennemi plus à mépriser qu'à craindre. Quelle honte ! quel désespoir pour tous les jeunes officiers, encore pleins, il n'y a qu'un instant, de l'espoir de venger leurs revers et leurs injures par une victoire éclatante, certains maintenant d'ajouter une déroute à une première défaite ! Le cœur du roi s'était laissé attendrir à l'effrayant tableau d'une guerre civile, des horreurs qui allaient suivre, des horreurs qui avaient déjà précédé. Dans le bouleversement de cette retraite précipitée, le

duc de Laval voulut essayer de parvenir jusqu'à Charles X et de lui parler encore. Mais il n'arriva que pour baiser la main de Sa Majesté au moment où elle montait en voiture. »

La duchesse de Gontaut a dit : « Je fus éveiller Mademoiselle. Pauvre petite princesse! Elle dormait si bien, si fort, qu'elle ne comprenait même pas la cruelle parole : « partir! » Il fallut la lui répéter. Elle, si douce, si résignée au devoir indiqué, dit alors en sanglotant : « Non! non! Pas partir! » Je lui fis une espèce de petit canapé composé de cinq ou six paires de draps que j'avais pris à la hâte dans notre appartement. Pour conduire Mademoiselle a sa voiture, il fallut passer dans la cour par-dessus des réchauds sur lesquels on faisait fondre l'argenterie royale, afin de pouvoir payer la nourriture des soldats. »

Au même moment, les commissaires étaient dans la joie. M. Odilon Barrot écrivait au général Pajol la lettre suivante : « Général vous pouvez arrêter votre mouvement; nous venons de déterminer le roi à partir à force de lui faire peur. (Cette phrase est soulignée dans les Mémoires de M. Barrot, où se trouve relatée la lettre.) Ses forces étaienl considérables et bien posées. Le maréchal Maison n'estime pas à moins de dix mille le nombre réuni. Recevez, général, tous mes sentiments d'estime et de cordialité. »

M. Barrot écrivait en outre, à Louis-Philippe, cette lettre où il y a comme une prophétie des événements de 1848 : « Monseigneur, c'est avec bonheur que nous vous annonçons le succès de notre mission. Le roi se détermine à partir avec toute sa famille. Nous lui avons fait entendre que l'intérêt de son petit-fils pouvait le déterminer à résister et à verser encore du sang, mais qu'il valait encore mieux, quel que fût l'avenir de cette cause, qu'elle restât pure de toute violence et de conflit sanglant. Cette raison a paru le déterminer. Occupez-vous donc de donner satisfaction à ce que peut exiger de raisonnable le principe républicain, car je crois que c'est là votre seul ennemi redoutable; les partisans de la famille déchue s'en constitueront les auxiliaires. Vous avez, prince, pour combattre cet ennemi, cette franchise, cette honnêteté de cœur, cette simplicité de mœurs qui doivent vous faire triompher. Nous vous écrirons avec les plus grands détails tous les incidents de notre voyage. Dieu veuille qu'il se termine heureusement. Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Altesse Royale, le très humble et très obéissant serviteur. »

Les commissaires, après avoir apposé les scellés sur le fourgon qui renfermait les diamants de la Couronne, et l'avoir surmonté d'un drapeau tricolore, le confièrent à la garde du maire de la ville, puis ils firent atteler à leur

voiture quatre mules qui restaient dans les écuries, et se mêlèrent au convoi de la royauté, s'avançant lentement à travers cette belle foret de Rambouillet, qu'éclairaient çà et là quelques rares lumières.

Au mois de décembre 1674, Françoise d'Aubigné, veuve du poète Scarron, trouvant l'emploi d'un don gracieux qui, en sa qualité de gouvernante des enfants de M"° de Montespan et de Louis XIV, venait de lui être accordé par le roi, acquit, au prix de deux cent quarante mille livres la terre de Maintenon, située à quatorze lieues de Paris, à dix de Versailles, à quatre de Chartres. En février 1675, elle écrivait à son frère : « C'est un gros château, au bout d'un grand bourg; une situation selon mon goût, des prairies tout autour, et la rivière qui passe par les fossés. 11 vaut dix mille livres de rente, et en vaudra douze dans deux ans. » Et à M""^ de Coulanges : « J'ai été deux jours à Maintenon, qui m'ont paru un moment. C'est une assez belle maison, un peu trop grande pour le train que

j'}^ destine. Elle a de forts beaux droits, des bois où M"'"" de Sévigné rêverait à M""^ de Grignan tout à son aise. Je voudrais pouvoir y demeurer, mais le temps n'est pas encore venu. »

Au retour de ce petit voyage, un mot inattendu, prononcé par le roi, produisit un très grand effet à la cour. En adressant la parole à M'"^ Scarron, Louis XIV, toujours galant pour elle, la nomma devant tout le monde M°'^ de Maintenon. Ainsi, elle devenait marquise. « Il est très vrai, écrivait-elle à M™^ de Coulanges, que le roi m'a nommée M"'® de Maintenon, et que j'ai eu l'imbécillité d'en rougir. Les amis de mon mari ont tort de m'accuser d'avoir concerté avec le roi ce changement. Ce ne sont pas ses amis qui le disent, ce sont mes ennemis ou mes envieux; peu de bonheur en attire beaucoup. »

Le château dont la célèbre compagne de Louis XIV a tiré son nom historique était destiné à donner asile au dernier souverain de la branche aînée des Bourbons. Le duc Paul de Noailles, dont un ancêtre avait été l'héritier de ]y[me ^g Maintenon, se souvint, en grand seigneur et en homme de cœur, des bienfaits dont la royauté avait honoré sa famille.

A Rambouillet, au moment où il venait d'apprendre la marche des Parisiens, et où il se décidait à partir sans retard, en pleine nuit, Charles X avait rencontré dans le grand salon du château le duc de Noailles, et lui avait dit, avec

l'accent affectueux de l'amitié : « Mon cher duc, pour éviter de grands malheurs, je me décide à m'éloigner. Recevez-nous à Maintenon. » Le duc s'était incliné et, en toute hâte, y avait devancé le roi.

UAlmanach de la cour pour l'année i83o contenait quatre gravures représentant quatre châteaux : Chenonceaux, Maintenon, Lude, Montfort. Il y avait, au sujet du château de Maintenon, une petite notice explicative. Quand, au commencement de i83o, le frère de Louis XVI et de Louis XVIII jeta les yeux sur cet almanach, — le dernier de son règne, — il ne se doutait guère qu'avant la fin de l'année, il viendrait, roi détrôné et fugitif, demander un asile de quelques heures au château, tout rempli encore des glorieux souvenirs du plus grand de ses ancêtres, le Roi-Soleil.

Il était deux heures du matin lorsque Charles X, accompagné de la famille royale, arriva à Maintenon. Le duc de Noailles le reçut. au bas de l'escalier avec les marques du respect le plus profond. Tout le château était éclairé comme pour une fête. Auprès du duc se tenait la duchesse, sœur du général duc de Mortemart, cette femme d'élite, si noble d'esprit et de cœur, morte en 1887 à quatre-vingt-sept ans. La duchesse était alors enceinte. Elle devait mettre au monde, le mois suivant, son second fils, le marquis Emmanuel de Noailles (cekii qui a re-

présenté avec distinction la France comme ministre plénipotentiaire à Washington et comme ambassadeur à Rome, puis à Constantinople). Le roi, remarquant que la duchesse avait l'air fatigué et souffrant, exigea qu'elle allât se reposer. Elle fut remplacée, pour faire les honneurs du château, par sa nièce, M'^® de Beauvilliers de Saint- Aignan, qui devait épouser, en i832, le prince de Chalais, fils aine du duc de Périgord, et mourir en i834, — femme aussi respectable que charmante, dont le duc Paul de Noailles, son oncle, a dit : « Sa vie fut sur la terre comme l'apparition d'un ange. ».

On se réunit d'abord dans le salon qui avait été la chambre à coucher de Louis XIV. Les commissaires y arrivèrent, et s'y joignirent aux personnes de la suite du roi. Le duc de Noailles conduisit ensuite Charles X dans la chambre qu'il devait occuper au premier étage. C'était la chambre de M'^*' de Maintenon. Un garde du corps fut mis en faction sur le petit balcon qui borde la fenêtre de cette chambre. Puis on mena la duchesse de Berry et ses enfants dans les appartements qui leur étaient destinés au rezde-chaussée.

Pendant ce temps, les commissaires, assis dans le salon autour d'une table ronde, s'occupaient déjà de tracer l'itinéraire du voyage que Charles X allait entreprendre. Ils envoyaient et recevaient des dépêches. Près d'eux était la

diichesse de Gontaut, qui écrivait de tristes adieux à sa fille, la duchesse de Rohan. Elle le leur dit, en les priant de faire parvenir sa lettre à Dieppe. M. de Schonen le lui promit.

La nuit s'avançant, les commissaires se séparèrent, et M""^ de Gontaut revint près de Mademoiselle, au moment même où le roi et la duchesse de Berry entraient dans la chambre où couchait la petite princesse. « Nous venons, dit alors Charles X, vous parler d'arrangements à prendre pour l'avenir, nous trouvant dans la nécessité de restreindre autant que possible le nombre des personnes qui doivent nous accompagner. Vous comprendrez aisément que nous sommes forcés à une séparation qui, je le sais, vous sera pénible : celle de M"" de Rivera. Annoncez-le lui, y ajoutant mes sincères regrets de nous voir obligés à faire ce sacrifice. » (NV^^ Eugénie de Rivera était appelée Madame, et portait le titre de comtesse, en qualité de chanoinesse. C'était une jeune Espagnole très sympathique, orpheline et sans fortune, qui remplissait les fonctions de sous-gouvernante de Mademoiselle.)

« — Quoi! dit vivement la duchesse de Gontaut, l'abandonner ainsi! — Elle ne sera point abandonnée, reprit le roi. Nous la laisserons momentanément dans le plus respectable asile. Elle y attendra, près de l'amie de sa première jeunesse, le moment où nous pourrons la rapprocher de nous. »

L'infortuné souverain dit ensuite : « J'ignore complètement le sort qui m'est réservé. » Alors la duchesse de Gontaut lui raconta la conversation des commissaires, qui, devant elle, venaient de tracer l'itinéraire du vo3^age, en fixant les étapes depuis Maintenon jusqu'à Cherbourg, port choisi pour l'embarquement. Ce nom :. Cherbourg, ce mot : embarquement, qui avaient si fortement impressionné M'^® de Gontaut, ne parurent point exciter l'émotion de Charles X. La duchesse de Berr}^ ne cacha pas la sienne. Puis le vieux roi reprit le chemin de sa chambre à coucher, montant péniblement les degrés de l'escalier que Louis XIV avait franchis.

<r Cette visite imprévue, a écrit la duchesse de Gontaut, cette décision pénible, arrivée au moment où je venais de tracer mes derniers adieux à ma fille, me donnèrent un découragement étranger à mon caractère ; mais bientôt je sentis qu'il était du devoir de supporter sans faiblesse l'avenir tel qu'il plaît à Dieu de l'imposer... Annoncer à M""" de Rivera notre séparation fut pour moi un profond chagrin... Son dévouement ne se fût affaibli par aucun obstacle. Elle eût travaillé avec bonheur pour sa princesse: mais la quitter au moment de l'exil lui faisait un mortel chagrin • elle me le dit même durement.

« Chère Eugénie, ajoute M^*" de Gontaut, nous ignorions l'une et l'autre que la Providence avait ses vues. La Providence veillait sur vous. Cet

abandon que je pleurais vous plaça haut, et vous pûtes faire l'agrément, le bonheur de l'époux qui vous fut accordé. Cette divine Providence vous donna des filles, un entourage qui vous aime, et dont vous êtes l'àme. Bénissons donc la main de Dieu qui a soutenu l'orpheline et protégé la vertu ! »

Le roi venait de faire son sacrifice. Il se décidait à partir pour Cherbourg. En arrivant au château de Mairîtenon, le maréchal Marmont s'était figuré qu'après un repos convenable la famille royale et les troupes continueraient la retraite sur Chartres, pour aller gagner la Loire, et tenter un essai de gouvernement au nom de Henri V. Le maréchal avait même envoyé une avant-garde, commandée par le général Talon, sur Chartres, et, dans cette ville, des officiers pour y faire préparer des vivres. Mais, venant prendre les ordres du roi, au sujet de la continuation du mouvement, il apprit que Charles X, renonçant à la lutte, abandonnait l'idée de se rendre sur la Loire, et s'apprêtait à partir pour Cherbourg, afin de s'y embarquer.

Pendant la marche de nuit des troupes de Rambouillet à Maintenon, un courrier, expédié de Paris, apporta aux deux régiments suisses de la garde royale le sauf-conduit du lieutenant général du royaume, pour se rendre à Châlons et Mâcon. Ce sauf-conduit tomba entre les mains du général Vincent, qui l'envoya au duc de Raguse.

« J'éprouvai un profond sentiment d'indignation, a dit le maréchal, en voyant ces deux régiments, comblés des bienfaits du roi, s'empresser de l'abandonner au moment même ou leur présence semblait lui être le plus utile et le plus nécessaire... Je le demande : quel avantage résultait-il pour les Bourbons d'avoir eu, à prix d'or et en blessant l'opinion publique, des troupes bonnes, ^ans doute, mais qui ne pouvaient assurément av^oir la prétention d'être supérieures aux troupes françaises ? A quoi bon ces troupes privilégiées, qui étaient exemptes, en certains cas, de service? A quoi tout cela servait-il, si ces troupes ne se dévouaient pas au moins à la défense personnelle du roi ? »

Charles X ayant définitivement renoncé à la lutte, une partie des troupes fut renvoyée. L'infanterie française deJa garde royale, dont l'effectif se trouvait réduit à douze cents hommes, fut dirigée sur Chartres, où elle devait trouver des vivres, et de là être envoyée dans ses garnisons pour y recevoir les ordres du nouveau gouvernement auquel s'était déjà ralliée la grosse cavalerie de la garde, elle était disséminée sur plusieurs points. Les lanciers, les hussards et l'artillerie, qui étaient près de Chartres, reçurent l'ordre de s'y rendre, et de rentrer ensuite dans leurs garnisons respectives, comme l'infanterie. Restaient les chasseurs, les dragons, les gendarmes d'élite et les gardes du corps. Les chasseurs étaient dé-

sorganisés, depuis qu'un de leurs escadrons avait été conduit à Paris par un de leurs chefs. Les dragons, les gendarmes d'élite et les gardes du corps demeuraient absolument fidèles.

Bien qu'épuisés de fatigue, les commissaires, avant de se reposer, s'occupèrent du licenciement des troupes qui ne devaient pas suivre Charles X et de la fixation des étapes pour les jours suivants.

Le duc de Luxembourg assistait à cette espèce de conseil de guerre. La conversation se porta sur les événements qui venaient de s'accomplir. « Je né suis pas bien sûr, dit le duc aux commissaires, que vous ne nous ayez pas fait faire une grosse sottise, en déterminant le roi à se retirer. — Pourquoi ? dit alors M. Barrot. Je suppose qu'avec les forces que vous commandiez, vous eussiez pu obtenir un avantage momentané sur cette troupe irrégulière qui s'avançait vers Rambouillet, et que vous eussiez réussi à la ramener sur Paris, A l'instant même le tocsin eût sonné dans toutes les campagnes: ces populations, dont vous avez pu juger l'esprit, se seraient levées en masse, vous auraient entamés, et pas un de vous, peut-être, n'aurait échappé, — C'est égal, reprit le duc de Luxembourg, avouez qu'en balayant cette canaille, nous eussions rendu un grand service à votre Louis-Philippe. »

M, Odilon Barrot, après avoir relaté cet entretien, ajoute : « Au moment où j'allais m'étendre

sur un lit de camp qui avait été préparé pour moi dans la salle de billard, M. le duc de Noailles entra; il n'avait pas hésité à donner l'hospitalité à son roi malheureux; mais il n'était pas rassuré sur les conséquences de cet acte de dévouement. Il cro^^ait voir arriver d'un moment à l'autre la colonne des insurgés de Paris, et il craignait surtout pour sa femme enceinte les secousses que lui occasionnerait une lutte, suivie peut-être de graves excès : je le rassurai en lui communiquant les ordres que nous avions donnés, et je m'endormis. »

Le matin du 4 août, le parc de Maintenon était encore rempli de troupes, campées sous les arbres. De bonne heure, Charles X assista à la messe dans la petite chapelle du château. La compagnie des gardes à pied ordinaires du corps du roi, dite aussi compagnie des Cent-Suisses — celle dont le général duc de Mortemart, frère de la duchese de Noailles, était le capitaine-colonel — remit ensuite son étendard à Charles X. Les officiers, ainsi que ceux des autres corps qui allaient s'éloigner, prirent congé de la famille royale. Le roi leur donna sa main à baiser, et les remercia de leur fidélité. Si profonde que fût sa douleur, il parvint à la dominer. Son attitude demeura grave et digne. Les yeux de la duchesse d'Angoulême étaient remplis de larmes. « Adieu, disait-elle, adieu, mes amis, soyez heureux! » Il était dix heures du matin lorsqu'on vint avertir

le roi qu'on attendait ses ordres pour le départ. Il prit alors congé du duc et de la duchesse de Noailles, et les remercia en termes touchants de leur noble hospitalité. La duchesse de Gontaut dit que la grâce de ses manières fut admirée encore, et que, dans ce dernier moment, il sut, comme toujours, trouver des mots qui consolent et qu'on n'oublie jamais.

Le souvenir du séjour de Charles X au château de Maintenon a été religieusement conservé par la famille de Noailles. Dans la chambre où le roi logea on a mis sur une plaque de bois dorée cette inscription : « Ici S. M. le roi Charles X a passé la nuit du 3 au 4 août i83o. » Au-dessus de cette plaque, il y a un tableau qui représente le dernier souverain de la branche aînée des Bourbons, revêtu du manteau et du collier de chef suprême de l'ordre du Saint-Esprit. La petite chapelle où il entendit la messe, le matin du 4 août, est restée telle qu'elle était alors avec ses beaux vitraux du seizième siècle.

Le duc Paul de Noailles, qui donna l'hospitalité à Charles X, et qui est mort en i885, membre de l'Académie française, a écrit au sujet de M""" de Maintenon un livre magistral, et a travaillé, avec autant de zèle que d'intelligence, à la restauration et à l'entretien du château dont la compagne de Louis XIV prit le nom. Il est bien pittoresque ce manoir, où l'architecture du moyen âge se combine si harmonieusement avec

celle de la Renaissance. Que de choses contribuent à la beauté de l'édifice : les tours qui datent de Philippe-Auguste, les fossés remplis d'eau — une eau toujours limpide et pure — le mélange élégant de pierres et de briques, les fenêtres, les balcons, les arcades, qui datent de Cottereau, le trésorier des finances de Charles VII et de Louis XI, la grande galerie qui fait songer à celle du château de don Ruy Gomez de Silva, et où apparaissent les portraits des Noailles les plus célèbres : amiraux et maréchaux de France, cardinaux et ambassadeurs! A Maintenon, le souvenir de Charles X n'est pas moins vivace que celui de Louis XIV. Le duc de Noailles actuel, le remarquable auteur de Cent ans de république aux États-Unis^ avait quatre ans quand le roi fugitif vint passer quelques heures au château, et il se rappelle l'impression que lui produisit, dans la matinée du 4 aoiàt i83o, la vue des troupes campées sous les arbres du parc qui, avec les quarante-huit arches de son gigantesque aqueduc, fait songer aux plus beaux paysages du Poussin. On aime à voir les châteaux historiques appartenir aux dignes héritiers de leurs anciens possesseurs, et l'on se plaît à saluer une illustre famille qui a le culte du passé.

DREUX ET YERNEUIL.

Charles X et son cortège cheminèrent sans difficuhé depuis Maintenon jusqu'aux environs de Dreux, désigné pour la première étape. Les voitures du roi et de sa famiUe étaient suivies par celle des commissaires, et sur la route les paysans ne témoignaient point d'hostilité. Un maréchal des logis du palais, le comte de Geslin , avait pris les devants pour aller préparer les logements à Dreux. Il trouva la ville fermée et barricadée. On l'arrêta, on le conduisit à l'Hôtel de Ville, et on lui signifia que toute la population, armée, s'opposerait à l'entrée de Charles X dans la ville. On le relâcha ensuite pour qu'il pût porter cette nouvelle aux commissaires. Il rebroussa chemin, et, les rencontrant aux abords de la ville, il leur apprit, tout eifaré, ce qui se passait.

Ecoutons le récit de M. Odilon Barrot : c. Nous fîmes prendre à notre voiture, hors de laquelle flottaient nos écharpes tricolores, la tête de l'escorte, et lorsque nous fûmes en vue de Dreux, Schonen et moi nous descendîmes et nous avançâmes vers le poste de gardes nationaux. Reconnus et acclamés, nous fûmes portés pour ainsi dire à l'Hôlel de Ville au milieu d'une affluence immense des habitants de la ville et des campagnes environnantes, et là, chacun de nous monté sur une table, harangua cette foule. « La cause t du droit et de la liberté a triomphé, leur di- « sions-nous, il n'y a plus de combat et par consé- (.i quent plus d'ennemis. Il n'y a plus que le ft malheur d'une famille déchue, et s'acheminant « vers l'exil à respecter. Le peuple de Paris, « qui a versé son sang pour le triomphe de la (( cause commune, a donné l'exemple de ce res- 4 pect pour le malheur. Serez-vous moins géné- « reux que lui? — Non! non! Qu'il entre! » Telle fut la réponse que la foule tît retentir de toutes parts à l'Hôtel de Ville, comme dans les rues et les places publiques. »

Le maréchal des logis, qui avait accompagné les commissaires, au lieu de se réjouir de leur intervention, se répandait en gémissements. « Faut-il, que j'aie assez vécu, s'écriait-il pour entendre traiter ainsi mon maître.? — Vous êtes fou, mon cher, reprit M. Odilon Barrot; ditesmoi donc quel moyen il faut employer pour

entrer dans une ville fermée, quand on ne peut pas y rentrer par la force ? »

En retournant à la rencontre du roi, les commissaires trouvèrent sur la route le Dauphin, qui était à cheval à la tête de l'escorte. Ils lui rendirent compte de ce qu'ils avaient fait et obtenu. « Cela ne me regarde pas, répondit le prince, allez le dire à mon père. » Les commissaires s'approchèrent alors de la voiture de Charles X, et lui annoncèrent que l'obstacle qui s'opposait à son entrée à Dreux était levé, mais qu'il devait être préparé à trouver toute la ville pavoisée des couleurs nationales. « Cela m'est égal, dit le roi, pourvu que j'entre, » et il donna l'ordre d'avancer.

Le même jour, mercredi 4 août, vers quatre heures du soir, Charles X entrait à Dreux où, dans la chapelle du château appartenant à la famille d'Orléans, sont les tombeaux des princes et des princesses de sa maison. La promesse faite par les habitants de la ville fut exactement tenue. La population, si animée quelques instants auparavant, vit passer avec le plus grand calme le long cortège d'hommes et de bagages. Il n'y eut pas une insulte, pas un cri.

Un escadron de gardes du corps bivouaqua devant la demeure du roi. Le reste fut réparti sur le bord de la rivière ou dans les prairies.

Les dragons de la garde, commandés par le lieutenant-colonel Cannuet, officier très distingué

de l'ancienne armée, avaient suivi le roi sans qu'il restât un seul homme en arrière, « Arrivé à Dreux, a dit le maréchal Marmont, le roi renvoya ce brave régiment, exemple de bonne discipline et de fidélité, et lui adressa des éloges qu'il venait de mériter. L'escorte ne se composa plus que des gardes du corps, de la gendarmerie d'élite et de deux pièces de canon. Le roi régla son itinéraire; mais il le composa de journées si courtes et de tant de séjours, que son voyage eût été éternel. Je fus chargé de communiquer cet itinéraire aux commissaires. Ceux-ci demandèrent quelques changements qui furent l'objet d'arrangements postérieurs. »

Les vagues espérances que certains gardes du corps avaient conservées jusque-là se dissipaient. L'un d'eux, M. Théodore Anne, a écrit : « Ce fut à Dreux que nous^sûmes que nous allions à Cherbourg, où le roi s'embarquerait. On gardait encore quelque espérance, disait-on, pour M. le duc de Bordeaux, et l'on parlait de vo3^ager à petites journées pour attendre les événements. Mais la présence des commissaires nous montrait tout ce qu'il y avait d'illusion dans un pareil espoir. »

M. Odilon Barrot raconte, dans ses Mémoires, qu'à Dreux le roi fut rejoint par un de ses aides de camp. On l'interrogea sur toutes les circonstances de la journée de la veille. On lui demanda de combien d'hommes était com.posée la colonne qui s'était avancée de Paris sur Rambouillet, si

elle était en ordre , si elle était bien armée. Il répondit qu'il y avait environ de quinze à vingt mille hommes, qu'une grande partie n'était pas sérieusement armée, et que le plus grand désordre se faisait remarquer dans toute cette foule qui marchait pêle-mêle sans être formée en bataillons. « Cet officier, ajoute M. Barrot, exagérait peut-être dans un -sens opposé à l'exagération du maréchal Maison; mais on peut juger de l'exaspération que ce récit jeta dans l'àme de tous ces hommes qui regrettaient de n'avoir pas combattu, et qui se plaignaient hautement de ce que le roi s'était laissé tromper par le maréchal Maison. Tel qui s'était félicité tout haut du dénouement pacifique que la retraite de Rambouillet avait substitué à un conflit sanglant, qui avait ses hasards, criait le plus fort à l'infamie et à la trahison. Mais la réflexion sur la situation de cette petite troupe de fidèles, que chaque pas éclaircissaitde plus en plus, et qui, entourée de populations hostiles, ne pouvait mêm.e traverser une ville sans l'intervention de ses sauvegardes, fit bientôt évanouir toute colère. »

C'est encore M. Barrot qui relate ainsi un entretien qu'il eut, le soir du même jour, avec la duchesse de Gontaut : « M""^. de Gontaut nous dit ce mot si plein de sens et d'esprit : — Si le trente juillet je vous avais apporté le jeune prince à l'Hôtel de Ville et que je l'eusse mis sur les genoux du général La Fayette, qu'auriez-vous fait.?

— Ma foi, Madame, il est probable qu'alors ni vous ni nous ne serions ici. »

On passa la nuit du 4 au 5 aoiàt à Dreux. Le matin, on ne fut pas sans inquiétude. Nous fûmes éveillées, a dit la duchesse de Gontaut, par le bruit si connu, hélas! d'une émeute; je courus à la fenêtre; je vis l'hôtel entouré de paysans armés de faux-, j'eus un instant d'inquiétude, qui fut bientôt calmée, quand on vint m' avertir que la politique n'entrait pour rien dans ce mouvement populaire; que c'étaient simplement les moissonneurs des environs, qui, voulant obtenir une augmentation de salaire, s'insurgeaient, pour suivre l'exemple de Paris. Cette agitation, continuant une partie de cette journée, fut désagréable, mais sans danger. »

L'étape suivante devait être Verneuil. Les commissaires partirent d^ Dreux le jeudi 5 août, à quatre heures du matin , précédant la famille royale d'une heure, pour disposer les populations' au calme et prévenir toate manifestation blessante.

Le trajet de Dreux à Verneuil, où l'on devait coucher le soir, se fît sans encombre. On trouvait, sur la route, au haut des clochers de tous les Alliages et dans tontes les villes, le drapeau tricolore établi et les gardes nationales parées des trois couleurs. Ce spectacle était extrêmement désagréable au roi. Du reste, la population se montrait calme et silencieuse, résultat de sa dis-

position personnelle, de son instinct, et aussi des recommandations des commissaires, qui, précédant le cortège, avaient soin de les renouveler constamment.

Quand on fut arrivé à Verneuil, où l'on passa la nuit du 5 au 6 aoiàt, M. Odilon Barrot écrivit à Louis-Philippe : « Partout sur notre route, nous avons trouvé l'unanimité, au moins apparente, pour le nouveau gouvernement. Les gardes nationales étaient sous les armes et portaient la cocarde nationale... La suite du roi ne se compose plus que de cinq cents gardes du corps environ, quelques gendarmes d'élite, deux pièces de canon; beaucoup de bagages et de valets. Nous avons insinué de renvoyer une grande partie du service; mais la force des habitudes l'emporte. Le roi paraît satisfait des soins dont nous l'entourons; nous n'avançons que bien lentement; le roi dit qu'il ne peut pas faire de plus fortes journées, et il n'est ni dans notre mission ni dans notre volonté de le contraindre à voyager plus vite... Nous avons adressé hier un courrier à Paris; nous en envoyons un aujourd'hui à Caen poui' avoir de l'argent; le roi en manque absolument; il parle de sa volonté de rembourser les sommes dépensées; ce point ne nous regarde pas. M"^^ la duchesse de Berry fait prier S. A. R. la duchesse d'Orléans de faire veiller à son château de Rosny. La duchesse d'Angoulême paraît tout absorbée dans sa douleur. »

On peut dire, à l'honneur de Charles X, qu'il sortait pauvre de son royaume. Il n'avait rien gardé pour lui des millions de sa liste civile. Tout avait été dépensé en représentation, en bonnes œuvres, en largesses. Les ministres se doutaient si peu de l'importance du mouvement de Paris, qu'on n'avait pas songé à avoir de l'argent; le trésor du roi ne contenait rien; à Rambouillet, Sa Majesté avait fait vendre de l'argenterie pour payer le peu de vivres qu'on avait trouvés pour les troupes, et à Dreux, le receveur n'avait pu remettre aux commissaires que quatre mille francs, la seule somme que contînt sa caisse.

Le maréchal Marmont mentionne ces embarras d'argent « J'étais, dit-il, l'unique intermédiaire entre le roi et les commissaires. Je cherchais à concilier des dispositions souvent opposées, surtout à diminuer* les angoisses d'un pareil voyage. Les commissaires m'avaient fait connaître leurs pouvoirs pour faire payer aux troupes tout ce qui leur était dû. On s'occupa d'abord de celles qui avaient été dirigées sur Chartres, et devaient retourner dans leurs garnisons. A Verneuil, on donna des acomptes aux gardes du corps et aux officiers d'état-major, réduits à un pressant besom.

« Les commissaires me chargèrent de faire l'offre au roi de tout l'argent qu'il voudrait, en annonçant à Cherbourg un million à sa disposition. J'en rendis compte au roi, qui m'ordonna

de faire connaître son refus. Il exigeait, au contraire, que l'on tînt une note exacte des dépenses de son voyage, pour qu'il pût en opérer plus tard le remboursement. »

Les partisans de la Révolution eux-mêmes ne pouvaient s'empêcher d'admirer la piété, la délicatesse, le désintéressement du souverain qui avait la triple majesté du rang, de la vieillesse et du malheur.

Aucun incident remarquable ne se produisit, d'ailleurs, à Verneuil. La population était calme, et le matin du vendredi 6 août, on se dirigea sur Laigle^ où l'on devait coucher le soir.

L'immense convoi s'avançait au pas, à travers une double haie formée par les populations accourues de dix lieues à la ronde, pour contempler ce spectacle unique, l'exode d'une cour et d'un roi. « Notre manière de voyager, dit le maréchal Marmont, était celle-ci : une heure ou deux avant le moment fixé pour le départ du roi, je faisais partir les bagages et les gens de la suite avec un détachement de gendarmes; Charles X entendait la messe, et jamais il ne s'en est dispensé, même quand il partait à quatre heures du matin. Deux compagnies de gardes du corps ouvraient la marche. Après elles, les voitures des enfants, des princesses, de Monsieur le Dauphin et celle du roi, où étaient avec lui le duc de Polignac, premier écuyer, et le duc de Luxembourg, capitaine de service. Venaient en-

suite les deux autres compagnies, des gardes du corps et les gendarmes. Je marchais à cheval à peu de distance de la voiture du roi. » . Depuis Rambouillet, les rangs des courtisans du malheur s'étaient bien éclaircis. On distinguait encore sur la route, à la suite de la famille royale fugitive : le prince de Croï-Solre, capitaine des gardes • le général comte de Trogoff, aide de camp du roi, gouverneur du château de Saint-Qoud*, le général comte de Lassalle, aide de camp du roi, gouverneur du château de Compiègne*, le marquis de Courbon-Blenac, major des gardes du corps; le baron de Gressot et le marquis de Choiseul- Beaupré, maréchaux de camp, aides-majors généraux de la garde royale ; deux autres maréchaux de camp : le comte Auguste de Larochejaquelein et le baron de Crossard; le marquis de la Maisonfort, aide-major des gardes du corps ; le marquis de La Roche-Fontenilles, colonel du i^'' régiment des grenadiers à cheval de la garde; le baron Weyler de Navas, sous-intendant de la maison militaire.

La maison civile du roi était à peine représentée dans ce cortège du départ pour l'exil. Il y avait, outre le duc Armand de Polignac, premier écuyer, le comte O'Hegerty, écuyer commandant, et le vicomte Hocquart, chambellan, maître de l'hôtel.

Le Dauphin avait auprès de lui le duc de Guiche, son premier menin, et le duc de Levis; le duc de Bordeaux, son gouverneur, le baron de

Damas, et ses deux sous-gouverneurs : le marquis de Barbançois et le comte de Maupas.

Avec la Dauphine étaient : la marquise de Sainte-Maure, dame pour accompagner, et M. O'Hégerty fils, écuyer. Avec la duchesse de Berry : le comte de Brissac, chevalier d'honneur; le comte dé Mesnard, premier écuyer, et la comtesse de Bouille, dame pour accompagner. Avec Mademoiselle : sa gouvernante, la duchesse de Gontaut, et la baronne de Charette.

A ce cortège de la fidélité s'étaient joints : le comte de Chateaubriand, colonel du 4® chasseurs, et quelques officiers de la garde royale, entre autres, MM. Jules et Amédée d'Espinay Saint- Luc, capitaines au 2^ grenadiers à cheval -, d'Offémont, sous-lieu tant au même régiment; de Bouille, sous-lieutenant aux chasseurs.

On voyageait à petites journées. C'était une conséquence forcée du mode de voyage qu'avait adopté Charles X, qui désirait être entouré de ses gardes du corps tant qu'il serait en France. Il fallait donc ménager et les hommes, dont quelques-uns suivaient à pied, et les chevaux, qui ne se relayaient pas. Au dire de Chateaubriand, « parfois Charles X et sa famille s'arrêtaient dans de méchantes stations de rouliers pour prendre un repas sur le bout d'une table sale où des charretiers avaient dîné avant lui. Henri Vet sasœur s'amusaient dans la cour avec les poulets et les pigeons de l'auberge. » L'auteur des Mémoires

28o LA DUCHESSE DE BERRY

d Oiitre-Tomhe ajoute : « Je Pavais dit : la monarchie s'en allait, et l'on se mettait à la fenêtre pour la voir passer. »

On arriva à Laigle dans la journée du vendredi 6 août et l'on y resta jusqu'au lendemain matin.

. Le roi logea au château. C'est à Laigle qu'on eomm.ença à donner quelques billets de logement aux gardes du corps. Jusque-là ils avaient toujours bivouaqué-, encore ne put-on délivrer que six billets par peloton de trente hommes, de sorte que l'on voit que cette faveur ne revint pas trop souvent pendant le reste du voyage. On craignait quelque bruit à Laigle, ville manufacturière, et qui n'est presque peuplée que d'ouvriers ; mais pas un mot, pas un cri ne fut proféré, et le calme qui avait régné jusqu'alors ne fut point interrompu.

De Laigle, M. Odilon Barrot écrivit à Louis- Philippe : « Nous avons fait connaître au roi les dispositions que Votre Altesse Royale avait prises pour munir Sa Majesté d'une somme de six cent mille francs en quadruples d'Espagne. Elle ne s'est pas expliquée sur la question de savoir si elle accepterait ou refuserait: mais, dans tous les cas, elle a assuré que son acceptation serait subordonnée essentiellement au remboursement de cette somme par un tiers qui a sa confiance, et qui l'efiFectuerait à Paris. Le roi a recommandé ses troupes, c'est-à-dire les gardes

du corps, quelques grenadiers à cheval, les gendarmes de chasse, deux batteries de canon, à notre sollicitude ; ces hommes appartiennent à la France; leur fidélité à un pouvoir déchu ne les rend que plus dignes de la sollicitude de ceux qui la représentent... Le roi nous a parlé des droits de M. le duc de Bordeaux. Il a insisté sur le danger qu'il y avait pour les peuples à sortir de la constitutionnalité et à se choisir un souverain. Votre Altesse Royale sentira que nous n'avons point à discuter une pareille question en présence de Charles X. Le respect pour le malheur nous çût empêchés de professer nos véritables principes. » -

Lamartine Ta dit : « Les fidèles serviteurs dont le roi était entouré conservaient pour lui et la famille royale, dans toutes les haltes de la route et dans les plus humbles maisons dont il empruntait le toit, le cérémonial et l'étiquette de.s Tuileries. La cour des princes était restreinte, mais décente et fidèle aux revers comme à la grandeur. On y trouvait des noms à qui l'histoire doit compte de la gloire si rare du devoir et de la reconnaissance accomplis. » Un petit incident qui se passa à Laigle montre tout le respect qu'on gardait au souverain fugitif. Le roi de France ne prend jamais ses repas sur une ■table ronde, parce que la place d'honneur n'y est pas assez marquée. Comme on ne trouvait pas, au château de Laigle, de table conforme à l'éti-

quette, on scia une table ronde, et on la transforma en table carrée.

On partit de Laigle, le matin du samedi 9 août, et on alla coucher au Merlerault, cinquième étape depuis Rambouillet.

Là, un ancien garde du corps, M. de la Roque, avait sollicité et obtenu l'honneur de recevoir chez lui le roi. La maison n'était pas spacieuse, mais l'hospitalité fut remplie de prévenances et de respect. L'appartement du roi se composait d'une seule chambre qui était au rez-de-chaussée. L'huissier de service, en costume comme à Saint- Cloud, se tenait à la porte, afin d'introduire les personnes de la suite de Charles X, qui étaient admises à cette faveur. Au premier, il y avait une chambre pour le Dauphin et la Dauphine, une pour la duchesse de Berry et Mademoiselle, une autre pour le duc de Bordeaux et son gouverneur. Un escadron de gardes du corps bivouaquait dans un herbage situé au bout de la maison.

La famille royale dîna dans la chambre du roi. Quand le dîner fut fini, Charles X et les princes furent obligés de sortir et d'aller se promener dans le bivouac, pour donner aux domestiques la faculté de desservir. Le roi parla à plusieurs gardes du corps. Il leur demanda s'ils n'étaient pas trop fatigués, si leurs chevaux supportaient bien la route, et les remercia de leur noble fidélité. Au même moment arrivèrent deux voitures

de voyage appartenant à la Dauphine. Elles avaient été arrêtées à Tonnerre, quand la princesse revenait de Vichy, et le gouvernement les lui renvoyait. « Je suis très contente de l'arrivée de ces voitures, dit alors la fille de Louis XVI à M. O'Hégerty, son écuyer, non pour les voitures en elles-mêmes, qui sont lourdes et roulent difficilement, mais au moins à présent j'aurai des chemises. »

Ecoutons un garde du corps, M. Théodore Anne : « Le temps, depuis notre départ de Saint- Cloud, avait toujours été beau. Nous arrivions dans les villes couverts de poussière, mais du moins la pluie nous avait épargnés. Dans la nuit du 7 au 8 aoiit, elle prit une revanche éclatante; mais j'étais tellement fatigué que je ne sentais rien, et, quand mon camarade m'éveilla pour aller chercher un abri sous un arbre, mon manteau, une blouse de bivouac, mon habit, tout était trempé, ce qui ne m'empêcha pas de continuer le peu d'heures de sommeil qu'il nous était permis d'avoir, car au point du jour, il fallut encore retourner en faction. »

Le matin du dimanche 8 aoiàt, on se mit en route, et on alla coucher à Argentan.

Si lent que fût son vo3^age, Charles X le trouvait trop rapide encore. Il ne voulait pas croire que son cousin prendrait la couronne, et il conservait des espérances, sinon pour lui-même, du moins pour son petit-fils. Au Merlerault, il avait reçu le colonel Cradock, attaché militaire à l'ambassade d'Angleterre, envoyé par l'ambassadeur, lord Stuart, pour lui dire que le duc de Bordeaux ayant encore quelques chances de monter sur le trône, il fallait plutôt ralentir la marche que l'accélérer.

Trompé par le souvenir de ses voyages officiels, le vieux roi voyait ou croyait voir des marques de sympathie et de tristesse sur les visages de tous les paysans qui le regardaient passer. Comme un des commissaires l'interrogeait sur sa santé : « Je me porte bien physiquement, ré-

pondait-il, mais je souffre de la douleur de ces populations. , »

Dans ce long et silencieux cortège, qui s'avançait avec la lenteur d'un convoi funèbre, il y avait quelque chose de triste et de solennel qui frappait les commissaires eux-mêmes. 11 leur était impossible de contempler la fille de Louis XVI qui, de son côté, ne cessait de penser au vo3^age de Varennes. « Sur la grande route autour de nous, a dit M. Barrot, il arrivait souvent que la duchesse d'Angoulême, fatiguée de la voiture, marchait silencieuse et absorbée dans sa douleur. Alors, à sa vue le silence se faisait, on s'éloignait avec respect et attendrissement à l'aspect de ce monument vivant des plus grandes vicissitudes et des plus cruelles épreuves qu'il ait jamais été donné à un être humain de subir. Le malheur extrême et immérité le sanctifiait en quelque sorte aux yeux de ce peuple si admirable par la délicatesse et la sûreté de ses instincts. Pour moi, lorsque les détails du service me faisaient la rencontrer par hasard, je m'empressais de m'éloigner aussitôt, ne trouvant pas d'autre moyen que cette réserve respectueuse de lui prouver ma profonde sympathie pour ses malheurs. » .

Le baron de Schonen n'ayant pas eu la même discrétion, et s'étant hasardé à adresser quelques paroles à la princesse, l'entendit s"écrier : — Suis-je donc condamnée à avoir toujours devant

moi le visage de cet homme? « Cette parole était dure et non méritée, ajoute M. Barrot, car c'était un sentiment bienveillant qui portait M. de Schonen à ofFrir ses services et ses consolations. Seulement son cœur, dans cette circonstance, n'avait pas assez d'esprit. »

En arrivant dans la soirée du dimanche 8 août à Argentan, d'où l'on ne repartit que le matin du mardi lo, on lut une proclamation par laquelle le maire, M. de Lautour, parlait de Charles X avec le respect que son malheur devait inspirer, et conjurait ses concitoyens de s'abstenir de tout cri injurieux, les avertissant qu'une conduite contraire serait une lâcheté qui déshonorerait la ville.

Le lundi 9 aoiàt, Charles X assista à la messe dans la cathédrale d'Argentan. Une grande partie de la population y était accourue, et priait avec recueillement. Après la messe, il y eut une alerte. Malgré le séjour ûxé, il fut question de partir. L'ordre, donné trois fois dans la matinée, fut trois fois révoqué. Des malveillants avaient répandu le bruit, dans les campagnes environnantes, que la ville était à feu et à sang, que les gardes du corps se battaient avec les bourgeois. A cette nouvelle, les paysans avaient saisi leurs faux, leurs fourches, et ils étaient accourus pour porter secours à leurs concitoyens. Mais, à leur arrivée, ils s'aperçurent que tout était tranquille, et, calmés par les commissaires, ils retournèrent pai-

siblement à leurs occupations. M. Théodore Anne a fait à ce propos les réflexions suivantes : « Sur toute la ligne que nous avons parcourue, on nous peignait la population comme exaltée, terrible, toujours prête à se soulever, à s'opposer à notre passage. Nous arrivions, et, au lieu d'ennemis, nous ne trouvions que des amis. D'un autre côté, on disait aux citoyens que nous pillions partout, que nous enlevions sans rien payer tout ce qui nous était nécessaire ou tout ce qui pouvait tenter notre cupidité* et quand, à notre arrivée, on voyait l'ordre avec lequel marchait la colonne, la discipline que nous observions, on s'apercevait aisément que tous ces bruits partaient de gens qui auraient voulu exciter le trouble, le désordre, et, à l'aide de cette commotion, déshonorer peut-être la France par de lâches assassinats. »

Cependant, la Révolution ne se sentait pas tranquille tant que Charles X était sur le territoire français. Chaque jour les commissaires venaient trouver le maréchal Marmont pour se lamenter sur la lenteur de la marche et sur les inquiétudes qu'on ressentait à Paris. Ils lui montraient les lettres vives, presque dures, qui leur étaient adressées, et les accusations dont ils devenaient l'objet. « Mille contes étaient faits à Paris sur ce voyage, a dit le maréchal, et une circonstance bizarre y avait donné lieu. Un rapport des commissaires, envoyé de Verneuil, avait

été mis à la poste sans adresse et n'était pas parvenu au ministère de l'intérieur. Un autre rapport, porté par un courrier, avait été retardé de trente-six heures. Pendant deux jours, on avait été sans nouvelles, ce qui avait fort alarmé. On avait répandu le bruit que Charles X avait avec lui des forces considérables, que les commissaires étaient arrêtés et détenus comme otages, que l'intention du roi était de gagner le pays des Chouans^ et de commencer la guerre civile. Quand ces bruits-là nous revinrent, je ne pus m'empêcher d'en rire. Quels Chouans nous aurions été, avec cette file de carrosses et cette multitude de cuisiniers et de marmitons ! »

Ce qu'il y a de certain, c'est que les inquiétudes du nouveau gouvernement étaient à leur comble. On peut en juger par cette lettre, en date du 8 août, adressée aux trois commissaires par M. Guizot, alors chargé du ministère de l'intérieur : « Messieurs, Son Altesse Royale apprend avec étonnement que la marche du roi Charles X devient de jour en jour plus lente, qu'il se propose de s'arrêter dans certaines villes, et qu'il ne vous permet pas de porter la cocarde tricolore. Ces faits, déjà connus de la population dans une foule de départements, accroissent son irritation pt sa défiance. La sûreté du roi Charles X et de sa. famille en pourrait être gravement compromise, et vous-mêmes, Messieurs, vous vous trouveriez bientôt hors d'état de la garantir... Son

Altesse Royale se décide à envoyer poiir commissaire M. le colonel Jacqueminot, afin qu'il insiste de nouveau auprès du roi Charles X su]la nécessité de se rendre promptement et en poste au lieu de son embarquement, et d'éviter ainsi les mouvements populaires qui pourraient se manifester autour de lui... Son Altesse Royale vous invite à porter constamment la cocarde tricolore, qui est celle de la France, et pense que S. M. le roi Charles X ne peut voir dans cette mesure qu'une nouvelle marque de l'ardent désir de Son Altesse Royale que la sûreté du roi Charles X ne soit jamais menacée. Si le roi Charles X se refusait à ses représentations, Son Altesse Ro3^ale vous ordonne de suspendre les payements auxquels vous êtes chargés de pourvoir pour la suite du roi, suite dont la composition et le nombre paraissent à Son Altesse Royale plus propres à compromettre la sûreté du roi qu'à la garantir. »

Les commissaires^ se trouvant en contact direct avec les populations comme avec les personnes qui entouraient Charles X, étaient beaucoup plus rassurés qu'on ne Tétait au Palais- Ro3^al. Ils furent un peu blessés des reproches indirects que leur faisait M. Guizot. M. Odilon Barrot lui répondit d'argentan : « Mon cher ami, je pense que vos dépêches officielles ont pour objet de faciliter les efforts que nous faisons pour hâter un voyage qui se prolonge beaucoup trop.

C'est ainsi que je les explique à mes collègues, qui en sont assez blessés, et surtout le maréchal Maison, pour qui l'annonce de l'envoi de Jacqueminot paraît une insulte personnelle, en ce qu'elle semble condamner son insuffisance et sa mollesse. Vous savez quel est le caractère de notre mission-, elle est toute de déférence et d'humanité; les recommandations intimes du prince et de la princesse ont rendu, à cet égard, nos ménagements plus nécessaires. Comment voulez-vous donc que nous allions brutaliser le roi, un vieillard malheureux, et des femmes, en affectant devant eux de montrer avec ostentation des signes qui les blessent profondément? Un sentiment de déférence et de convenance nous a fait, toutes les fois que nous avons approché du roi et des princesses, dissimuler nos couleurs; mais, en cela, nous n'avons que suivi l'impulsion de nos cœurs, et nulle menace ne nous a été faite, et, comme vous le pensez bien, elle eût été impuissante. Du reste, en public, et devant la suite du roi, nous n'avons jamais quitté nos couleurs. » Dans une lettre qu'il écrivit d'Argentan au général de La Fayette, M. Odilon Barrot revenait sur le même sujet : « Général, voilà le premier iour que je trouve assez de temps pour vous écrire deux mots sur notre voyage, ou plutôt sur notre lente agonie, que le patient se plaît à prolonger. Hors du cabinet du roi, en présence des populations et de la suite du roi, nous avons tou-

jours été revêtus de nos insignes. Il ne faut pas oublier, général, que nous ne sommes pas des geôliers, et que notre mission est toute d'humanité et de déférence. Je crois qu'on honorera plus notre cause par cette générosité que par une brutalité, qui vis-à-vis de femmes et de vieillards, pourrait bien être prise pour autre chose que du patriotisme. »

Malgré ce sentiment de déférence pour un roi fugitif et vaincu, les commissaires se crurent obligés, par leurs instructions, d'agir très vivement auprès de Charles X pour le décider à accélérer sa marche et à renvoyer les deux pièces d'artillerie qui figuraient dans son escorte. On craignait à Paris un soulèvement légitimiste de la Bretagne, de la Vendée et de plusieurs départements du Midi. Comme il arrive dans tous les temps de troubles, on faisait courir une foule de fausses nouvelles : tantôt c'était Charles X, qui, échappant à la surveillance des trois commissaires, allait se jeter dans le Bocage, pour y donner le signal d'une prise d'armes; tantôt c'était la siireté des commissaires eux-mêmes qui se trouvait, disait-on, menacée par les gens de la suite du roi. On s'effrayait surtout de cet appareil militaire et des deux terribles canons, dans lesquels on croyait voir un noyau d'armée. Voici les réflexions de M. Barrot au sujet de ces alarmes du nouveau gouvernement : « Le gouvernement de Juillet, à peine né, avait peur de

son origine, et songeait à masquer son principe 5 c'est sur le fait matériel de la vacance du trône qu'on voulait motiver l'avènement de la nouvelle branche; on conçoit dès lors avec quelle impatience on attendait le moment où Charles X aurait quitté réellement le territpire. Le sang-froid et la patience sont des qualités assez rares chez les hommes qui se trouvent engagés dans une révolution ; ils sont naturellement impatients des dénoiàments; rarement ils ont assez de confiance dans leur droit pour en avoir beaucoup dans le temps. )■>

Pour obtenir de Charles X le renvoi des deux pièces d'artillerie, les commissaires eurent à exercer sur l'esprit du roi une véritable pression; le maréchal Marmont, chargé par eux de lui signifier leur demande, rencontra une vive résistance. Charles X invoquait la dignité de son malheur, le respect du. à ses cheveux blancs. Les commissaires, lui firent alors connaître leur résolution irrévocable par un écrit qui se terminait en ces termes : « Que le roi choisisse entre la protection morale que notre mission lui assure, et les garanties qu'il croirait trouver dans les canons qu'il traîne après lui. S'il met sa confiance dans cette force matérielle, notre mission auprès de lui est inutile, nous nous retirerons. »

Charles X finit par céder. « Cette résolution, a dit le duc de Raguse, coiita beaucoup au roi. Je ne sais pourquoi les commissaires l'exigèrent;

c'était plutôt une affaire de parade qu'une chose d'une utilité réelle. Cependant, dans telle circonstance donnée, ces pièces eussent pu nous sauver, quoique la véritable garantie du succès de notre vo^^age fût dans la présence des commissaires, et non dans nos forces. Nous allons entrer au milieu d'une population mal disposée, exaspérée par le souvenir récent des incendies dont son territoire avait été le théâtre, et dont les prêtres et les jésuites étaient accusés par la multitude d'être les auteurs. Tout le pays est rempli de fabriques, et ces populations sont les plus mutines et les plus difficiles à conduire en temps de révolution. »

Ce fut le même jour, lundi 9 août i83o, qu'on enleva au roi Charles X, à Argentan, les deux canons, et, à Paris, la couronne de roi de France et de Navarre. 'Les Chambres s'étaient réunies au Palais-Bourbon pour y proclamer le nouveau souverain. Le nombre des pairs n'excédait pas quatre-vingt-dix. On remarquait parmi eux le prince de Talleyrand, le général duc de Mortemart, le duc Decazes, le comte Portalis, le comte Roy, le duc de Broglie, le marquis de Semonville. Trois pliants avaient été préparés devant le trône, qui était disposé comme pour les séances d'ouverture ordinaires-, mais on avait fait disparaître les fleurs de lis des rideaux, et quatre drapeaux tricolores flottaient des deux côtés du trône.

A deux heures, Louis-Philippe , qui n'était encore que heutenant général du royaume, mais qui, dans quelques instants, allait porter le titre de roi, fît son entrée, accompagné de ses deux fils, le duc de Chartres et le duc de Nemours. Il s'assit sur le pliant du milieu, et ses fils s'assirent sur les deux autres. Derrière le trône vide se rangèrent les maréchaux Mortier, duc de Trévise; Macdonald, duc de Tarente-, Oudinot, duc de Reggio, et le maréchal comte Molitor, portant sur des coussins les insignes de la ro3^auté : la couronne, le sceptre, le glaive, et la main de justice. Louis-Philippe ayant signé la déclaration qui modifiait la Charte, et qui établissait un contrat entre lui et les Chambres, le pliant du. milieu fut enlevé, et le nouveau souverain alla s'asseoir sur le trône, au bruit des acclamations de l'Assemblée.

« La journée du 9, a dit le duc Victor de Broglie dans ses Souven'.rs ^ se termina par un dîner splendide et une réception à grand carillon, sur une échelle qui ne comportait guère de premier degré. Je m'étais retiré de bonne heure, pensant qu'après avoir, dans une matinée, concouru à faire un roi et à fonder une dynastie, c'était assez de besogne et de divertissement pour un jour. *

Après la séance, M. Guizot, toujours chargé du ministère de l'intérieur, écrivit aux trois commissaires : « Messieurs, nous n'avons reçu ce matin aucune nouvelle de vous ; il paraît que les

ARGENTAN 2i))

communications sont momentanément interrompues. L'effervescence de la population de Paris et des départements environnants devient grande ; on parle de se porter en masse sur la route de Normandie jusqu'à ce qu'on ait atteint le roi Charles X, et en soulevant partout le peuple sur son passage. Si une fois ce mouvement éclatait, il serait absolument impossible de le contenir et d'en prévenir les suites. Portez-le immédiatement et dans les termes les plus positifs à la connaissance du roi Charles X, afin qu'il ne s'aperçoive pas trop taijd des périls attachés à la lenteur qu'il a jusqu'ici apportée à son voyage. Les deux Chambres se sont réunies ce matin. Monseigneur le lieutenant général du royaume a accepté les propositions qu'elles lui avaient adressées, et, après avoir juré d'en observer fidèlement les clauses, il a été immédiatement proclamé roi, aux acclamations universelles. Nous vous envoyons le procès -verbal de cette mémorable séance et expédition des actes qui y ont été lus. Ils ont produit dans Paris le plus grand effet. Le roi Charles X en aura sans doute connaissance. Nous ne saurions vous trop recommander de faire tous vos efforts pour lui persuader qu'un prompt départ en poste, ainsi que nous l'avons dit dans nos dernières lettres, est aujourd'hui pour lui une résolution nécessaire et la garantie la plus sûre. »

M. Odilon Barrot crut devoir expliquer la con-

duite des commissaires au nouveau souverain, et avant de quitter Argentan, il lui écrivit : « Si, lorsque nous sommes entrés dans le cabinet du roi Charles X, nous avons évité de le blesser par des démonstrations inutiles, c'est par un sentiment de déférence pour le malheur, et nullement par suite de menaces que nous aurions bravées. En un mot, nous ne pouvons nous reprocher les égards que nous montrons pour des femmes et un vieillard qui sont consacrés par une si grande infortune; nous avons été envoyés pour les protéger, et non pour les insulter, et nous espérons que ce n'est pas à des hommes qui ont depuis longtemps voué leur tête pour opérer la révolution qui vient de s'accomplir qu'on reprochera de la désavouer. Nous partons demain à quatre heures du matin, pour aller coucher à Condésur-Noireau. Nous ferons treize lieues; les autres journées seront à peu près aussi fortes. Quant au projet de voyager en poste, le roi et sa famille ne s'y prêteraient qu'autant qu'on emploierait la violence ; ils se croiraient tous perdus. »

Le nouveau gouvernement finit par se calmer un peu, et renonça même à envoyer le colonel Jacqueminot stimuler le zèle des commissaires. Le vieux monarque détrôné touchait presque Cherbourg. Son successeur n'avait plus rien à craindre.

C'était le lo août i83o, l'anniversaire du jour où trente-huit ans auparavant, la royauté avait péri. Sur la route d'Argentan à Condé-sur-Noireau, où il devait coucher le soir, Charles X pensait peut-être à cette date, en continuant le voyage dont le but était le commencement de son exil. A chaque étape, il quittait en voiture la ville où il avait passé la nuit. A une demi-lieue, on faisait halte.

Le roi montait à cheval, et en descendait un peu avant d'atteindre l'étape suivante. Il retrouvait alors sa voiture pour entrer dans la ville. « A mesure que nous avancions, a dit M. Théodore Anne, la Normandie, cette noble et riche province se développait devant nous, et nous apparaissait resplendissante de ses moissons, et belle de ses admirables points de vue 5 on eut dit

2g8 LA DUCHESSE DE BERRY

chaque jour un nouveau diorama. A l'aspect de cette richesse, de ces riantes contrées, que de pensées ont sans doute assiégé l'àme de Charles X, et que de regrets elles devaient lui causer î » Tout Français qui part pour l'exil doit pleurer amèrement, mais quand cet exilé est un souverain, quand, à la vue du pays le plus magnifique de la terre, il se dit : « J'ai été roi de tout cela, » ses angoisses doivent être spécialement douloureuses.

On arriva, vers quatre heures du soir, en vue de Condé-sur-Noireau, petite ville manufacturière dont les dispositions passaient pour très hostiles à la famille royale. Les gardes du corps, les gendarmes des chasses et les officiers volontaires qui suivaient Charles X déclarèrent qu'ils se feraient tuer jusqu'au dernier plutôt que de souffrir la moindre insulte contre leur maître. Les commissaires allèrent porter cette déclaration aux habitants de la ville, qui se calmèrent^ ils posèrent seulement comme condition que la garde nationale ne rendrait pas au roi les honneurs militaires, ce à quoi un officier des gardes du corps, qui s'était joint aux commissaires, répondit fièrement que le roi l'entendait ainsi. « — Sa Majesté, ajouta-t-il, a sa garde; il en reçoit le salut militaire toutes les fois qu'il paraît devant elle, et il estime que c'est assez. »

Charles X logea. à Condé-sur-Noireau, dans une belle maison, où l'hospitalité lui fut très

courtoisement offerte par un propriétaire qui appartenait à la religion réformée. Ce dernier, craignant, à cause de cela, de n'être pas agréable au souverain, lui dit : « — Sire, je ne dois point vou3 laisser ignorer que je suis protestant. — Mais, Monsieur, répondit Charles X, Henri IV le fut. »

A Condé-sur-Noireau, le maréchal Marmont excita spécialement l'animadversion populaire. Il dut changer en secret de logis pour éviter les violences de gens qui parlaient de lui infliger le sort du maréchal Brune. Depuis cette ville commencèrent pour lui les dangers très grands qu'il ne cessa de courir pendant le reste du pénible trajet.

Le matin du mercredi 1 1 août, on se dirigea sur Vire, dont la population ouvrière passait pour menaçante. D'après le récit du duc de Raguse, plusieurs officiers supérieurs des gardes du corps, envoyés en avant pour le logement, vinrent à sa rencontre, sur la route, et lui dirent qu'ils avaient la certitude d'un complot formé pour l'enlever. Des gens bien intentionnés étaient venus les avertir que, si le maréchal traversait la ville seul ou faiblement accompagné, il serait assassiné, ou bien saisi et jeté dans quelque repaire. Le duc de Raguse fit son profit de cet avis, et ne marcha plus qu'entouré d'un bon nombre d'officiers. On avait désigné le costume du maréchal et jusqu'aux quatre plaques qu'il portait;

pour n'être pas reconnu, il en ôta trois et n'en garda qu'une sur son uniforme.

A Vire, Charles X fut reçu au château du Cotin, dont le propriétaire, M. Roger, lui fit les honneurs avec les plus grands égards. Le même jour, M. Odilon Barrot écrivait au roi Louis- Philippe : « Vire, ii août i83o, deux heures après-midi. Sire, nous sommes arrivés dans cette ville sur les onze heures et nous avons trouvé ce Bocage si renommé dans nos dissensions civiles. Le passage de Charles X, annoncé depuis plusieurs jours, avait attiré toute la population sur la route-, mais nous n'avons remarqué aucune manifestation qui piit nous donner la moindre inquiétude. Le drapeau tricolore était arboré sur le clocher du plus petit village... Nous partons demain, nous rafraîchissant à Thorigny, et allant coucher à Saint-Lô. Neuf lieues... On nous avait promis les journaux tous les jours : nous en manquons. Il importe cependant que nous so3^ons parfaitement au courant, ne fût-ce que pour donner l'impulsion convenable autour de nous. »

Charles X demeurait très calme. A Vire, il causa, avec les commissaires, de ses biens personnels qui, d'ailleurs, étaient peu considérables. On ne lui contestait pas les économies qu'il avait placées chez un banquier de Paris lors de son avènement au trône. On reconnaissait également que les châteaux de Villeneuve-l'Etang et de Rosny, achetés sous la Restauration, l'un par

la duchesse d'Angoulême, l'autre par la duchesse de Beny, étaient les propriétés privées de ces princesses. Charles X exigeait que Ton tînt une note exacte des dépenses de son voyage, pour qu'il pût en opérer plus tard le remboursement intégral. En attendant, les commissaires voulaient qu'on lui avançât les sommes dont il avait besoin. M. Odilon Barrot a dit à ce sujet dans ses Mémoires : « Notre insistance auprès de notre gouvernement pour donner une large satisfaction aux intérêts de Charles X n'était pas seulement de la justice et de l'humanité, c'était de la bonne politique. Le roi Louis-Philippe le sentait bien de son côté, et n'avait pas besoin de nos incitations. Il était trop heureux de cette diversion *, aussi ne marchanda-t-il pas, et non seulement il reconnut tout ce qui était légitime dans les prétentions de Charles X, mais il avança même sur ses deniers la somme de 600,000 francs, dont Charles X avait besoin et qui lui furent remis à Cherbourg. Je n'ai pas vérifié si cette somme lui fut remboursée par le Trésor. Charles X fut touché de cet empressement, et nous chargea d'en témoigner sa reconnaissance à son cousin; mais la duchesse de Berry, plus vive et plus franche, ne put retenir un trait sarcastique : ce — Oui, ditelle, Louis -Philippe a grand soin de nos nippes, et il nous prend nc^re couronne. »

Le matin du jeudi 12 août Charles X, suivi de sa famille et de son escorte, se dirigeait de Vire vers Saint-Lô. En sortant du département du Calvados, il trouva, sur la limite du département de la Manche, le comte Joseph d'Estourmel, qui venait à sa rencontre dans une voiture découverte, où il avait avec lui le général comte de Bourbon-Busset, le prince de Léon et le prince de Bauffremont. Le comte d'Estourmel est l'auteur d'un très curieux volume intitulé : Souvenirs de France et d^ Italie da?îs les amiées i83o, i83i et 1^32. Il y a relaté d'une manière fort mtéressante les incidents du voyage de Charles X depuis le 12 août jusqu'au 16, jour où le roi et sa famille s'embarquèrent à Cherbourg.

Conseiller d'État, gentilhomme de la Chambre, préfet de la Manche, le comte Joseph d'Estourmel

était un royaliste dévoué, mais libéral. Il avait blâmé les Ordonnances, et, au moment où la nouvelle lui en était parvenue, il avait voulu d'abord donner sa démission. Mais, voyant le trône en danger, il était resté à son poste.

« Nous trouvâmes à la frontière du département de la Manche, a dit le duc de Raguse, son préfet, le comte Joseph d'Estourmel, qui était A^enu, comme dans des temps ordinaires, prendre les ordres du roi, en habit de gentilhomme de la Chambre, et avec la cocarde blanche, quand partout sur notre route nous avions trouvé la révolution faite. Il s'était prononcé contre les Ordonnances^ et fît preuve de courage et de loyauté jusqu'au bout. Nous logeâmes dans sa préfecture à Saint-Lô, et il accompagna le roi jusqu'au vaisseau. ».

Laissons M. d'Estourmel expliquer lui-même son honorable conduite : a J'avais annoncé, dit-il, mon intention d'aller joindre le roi, dès que je le saurais près d'entrer dans le département dont il m'avait confié l'administration. Naguère j'avais pu regretter le dénûment complet où Ton m'avait laissé de toute espèce de direction; mais aujourd'hui, quitte de la responsabilité qui pesait sur moi et des devoirs de l'homme public, je me sentais bien au large; et, pour suivre l'impulsion de mon cœur qui me portait à ressentir de hautes infortunes et à m'yassocier, je n'avais pas besoin d'instructions ministérielles. J'étais loin toutefois

de blâmer ceux qui croyaient devoir agir autrement, car je la trouve d'une vérité frappante dans son application cette pensée : « En temps de révolution, le plus difficile n'est pas de faire son devoir, c'est de le connaître. » Et indépendamment des devoirs absolus, noble chaîne qui lie l'homme à la divinité, il en est de relatifs qui varient selon la situation de chacun. On peut, sans marcher parallèlement, atteindre également un but honorable, et nous ne pouvons trop nous méfier de la disposition que nous avons à juger les opinions d' autrui en les ramenant à notre point de vue exclusif, et surtout trop nous garder d'apporter dans des dissentiments politiques ces haines que le vice seul doit inspirer. »

Arrivé à la limite du département, entre Thorigny et Vire, M. d'Estourmel y rencontra Charles X. Il s'approcha respectueusement de la voiture du souverain, lui demandant ses ordres, et lui rendit compte de la situation du département. Le roi, tout surpris qu'on eût laissé venir ainsi son préfet, lui témoigna sa satisfaction.

Le général comte de Bourbon-Busset, qui accompagnait M. d'Estourmel, était le commandant du camp de Lunéville. Il avait épousé une fille de la duchesse de Gontaut. Charles X lui fit un accueil affectueux. « A présent, lui dit-il, apprenez-moi des détails qui me sont peut-être inconnus sur le mouvement du camp de Lunéville. » On fit alors une halte en plein champ. Le roi se

tenait debout. La duchesse d'Angoulême et la duchesse de Berry étaient assises sur l'herbe, ayant à leurs côtés le duc de Bordeaux et sa sœur. Escorte et chevaux se reposaient à Tombre des grands arbres. Le général de Bourbon-Busset commença ainsi son récit :

« — Par une lettre de ma belle mère, écrite de Saint-Cloud, le 26 juillet, m'apprenant les Ordonnances, je me mis immédiatement en mesure de pouvoir partir à première sommation, que j'espérais bientôt recevoir de Votre Majesté. Cet ordre, par l'oubli de M. de Polignac, se fît attendre trois mortels et précieux jours. »

Ici, le roi dit avec un mouvement d'impatience : (< Je sais tout cela; continuez. »

Le général poursuivit son récit . « — Ce fut ensuite M. de Parazza qui, déguisé, et avec beaucoup de peine, put parvenir jusqu'à moi. Le camp, animé du plus vif enthousiasme, espérant sauver la cause du roi, se mit immédiatement en marche. La brigade d'avant-garde était déjà à la hauteur de Verdun, et celle du centre à Saint-Mihiel, où je me trouvais, lorsque je reçus une dépêche du baron de Damas qui m'enjoignait, sans signature du roi^ d'obtempérer aux ordres du lieutenant général du royaume. Ces ordres furent de rentrer à Lunéville avec toutes les troupes de mon commandement. Plusieurs officiers de confiance, que j'avais eu la précaution d'envoyer verbalement prendre les ordres de Votre Majesté, vinrent en

même temps confirmer celui-ci de la manière la plus positive. Que me restait-il à faire? Pouvais-je refuser d'obéir au pouvoir de droit et au pouvoir de fait qui se trouvaient d'accord dans cette circonstance unique? Non, sans doute; je devais repousser les soupçons et la voix du cœur qui me criait de ne pas m'arrêter. »

Le roi, péniblement ému, et après un moment de profond silence, dit à M. de Bourbon-Busset : « — Que fîtes-vous alors? » Celui-ci répondit : « — Je réunis les officiers généraux, ainsi que les chefs de corps, et, après leur avoir fait connaître les ordres de Votre Majesté et du lieutenant général du royaume pour faire rétrograder sur Lunéville tous les régiments du camp, je leur prescrivis l'exécution immédiate de ce mouvement, mais leur recommandant particulièrement de maintenir la plus rigoureuse discipline pendant le cours de la marche et de faire respecter partout •où ils passeraient leurs cocardes et leurs drapeaux jusqu'à Lunéville où ils trouveraient alors de nouveaux chefs et de nouveaux ordres. »

Après ce récit, — relaté dans les mémoires de la duchesse de Gontaut, qui l'entendit faire par son gendre, — Charles X, paraissant péniblement préoccupé, s'éloigna seul et pensif. La duchesse d'Angoulême causa ensuite longuement avec le général de Bourbon-Busset. Elle pleurait.

On se remit en route, et on alla déjeuner à Thorigny, dans la maison du maire, M. de la Vari-

gnière. Charles X prit à part le comte d'Estourmel, et lui dit : « J'ai abdiqué; maintenant, c'est sur le duc de Bordeaux qu'il faut tout reporter. Si quelque part on se rassemble en son nom, j'y reviendrai aussitôt. » Le préfet était tenté de lui répondre : « Si vous avez eu la pensée de revenir, pourquoi vous en aller? » Il vit le front du roi se rembrunir lorsqu'il lui avoua qu'il était parti pour porter sa démission à la réception des Ordonnances. « — Je ne voyais pas, ajouta-t-il, la possibilité de leur exécution. —"Pourtant, reprit Charles X, il n'y avait pas moyen de faire autrement. ))

On descendit dans la salle à manger de M. de la Varignière, où déjeunait la famille royale, à l'exception de la Dauphine, qui avait pris les devants à pied. M. d'Estourmél la trouva plus tard assise sur le bord du fossé avec M'^'^ de Sainte- Maure et M. de Bourbon-Busset. Elle ne voulait pas se rencontrer avec les commissaires.

Après le déjeuner Charles X se dirigea de Thorigny sur Saint-Lô, où il arriva dans la même journée du jeudi 12 août. Il logea avec sa famille à la préfecture. « Au milieu de circonstances si pénibles, a dit le comte d'Estourmél, c'était pour moi une vive satisfaction de l'y recevoir. Charles X y avait consenti, parce qu'il savait qu'il n'y trouverait que des cœurs vivement émus de son infortune et que rien n'y blesserait ses yeux. En effet, j'avais obtenu, quand on avait re-

tiré le drapeau, qu'il ne serait pas remplacé. » M. d'Estourmel ajoute à son récit : « 12 aoiat, au soir. Après dîner, on se promène dans le jardin, où quelques curieux pénètrent. Le roi est toujours noble, affectueux et poli; le Dauphin indéfinissable. En regardant la Dauphine, le mot de Tacite me revient : Experti mpîcem sumiis ego etfortiina. Elle est forte et résignée. La duchesse de Berry, agitée et courageuse. Les pauvres enfants sont charmants. Le maintien de tout ce qui accompagne le roi est convenable. Le duc de Raguse fait peine à voir. Sa fatalité est écrite sur son front. Il commande les troupes qui forment l'escorte, mais on peut dire que le roi le garde plutôt qu'il ne garde le roi. La partialité^ disons mieux, l'injustice est grande à son égard. Je n'aurais pas ajouté foi au récit de la scène qui s'est passée à Saint-Cloud entre lui et M. le Dauphin, s'il ne venait de m'en affirmer la vérité. Il me raconte de curieux détails des trois journées : son entrevue avec MM. Laffitte et Périer, ses instances auprès de Charles X. Je ne rapporterai rien de ce récit, parce que le maréchal m'ajoute qu'il va le publier aussitôt sa sortie de France. Il paraît que rien ne peut égaler l'indécision, le désordre, l'imprévoyance qui, depuis les fatales Ordonnances, ont présidé aux résolutions. »

Le comte d'Estourmel remarque qu'on n'était pas préparé pour combattre, qu'on ne l'était même pas pour fuir. « M'^^ la duchesse de Berry est

sans chemises, dit-il. A Rambouillet, elle avait préféré s'habiller en homme. Toujours énergique, elle ne rêvait que la Vendée, courses à cheval et coups de fusil; peut-être se flattait-elle qu'on viendrait la délivrer en route, et elle voulait être prête à courir les hasards. Tout cela eût été excellent au moyen âge. Le roi fut surpris et mécontent de la voir dans ce costume, et, à Saint-Lô, on la décida à reprendre des habits de femme; mais elle n'avait emporté que des chemises d'homme, et de là lui vint la nécessité d'en emprunter d'autres à ma femme. »

Charles X coucha tranquillement à la préfecture, comme s'il avait encore régné, et sans que le drapeau tricolore, qui lui était odieux, flottât au-dessus de sa tête. Mais, au moment où il prenait un peu de repos, avant de continuer le cours de son triste voyage, des nouvelles alarmantes arrivèrent à Saint-Lô, et causèrent de vives inquiétudes au préfet et aux commissaires.

GARENTAN.

C'était dans la nuit du jeudi 12 au vendredi i3 aoiit. Les commissaires venaient de se coucher, à Saint-Lô, quand ils reçurent du général Hulot et du général Proteau des dépêches qui leur causèrent de vives alarmes. Le premier commandait le département de la Manche. Le second était chargé d'éclairer la route que suivait Charles X, surtout du côté de la Bretagne, et de marcher parallèlement, mais de manière à masquer ses mouvements, et à ne pas montrer ses soldats. Les deux généraux annonçaient qu'il y avait à Carentan un grand rassemblement de troupes et de gardes nationales. Le général Hulot avait reçu de Paris l'ordre de s'avancer au-devant de Charles X, autant pour hâter la marche du convoi que pour Tassurer. Ces instructions lui avaient été données par le nouveau gouver-

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