‹ La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits;Chapitre 35 sur 88 · LA DUCHESSE DE RAUZAN · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE DE RAUZAN

jugez pas CCS peines ; il faut élre mère pour les sentir et peut-être peu de mères pouvaient souffrir comme je l'ai fait. Il fallait qu'il se joignît à mes peines la vivacité d'affection, la force, la persévérance de caractère qui m'est particulière et qui a tant ajouté à mes chagrins parce que je ne pouvais me décourager. J'espérais toujours et j'étais toujours trompée. Ce qui m'étonne, c'est de vivre encore. — Mais ne parlons plus de cela ; il n'y a pas de remède. Je ne conteste pas ce que vous dites : on ne peut exiger qu'on soit autrement qu'on est; sans doute; mais c'est qu'on soit ainsi, qu'on se soit fait ainsi qui est la douleur. C'est d'avoir vu une influence étrangère altérer peu à peu le caractère que j'avais formé, les goûts, les sentiments, les opinions que j'avais placés dans ce cœur qui n'est plus celui qui comprenait le mien. Ma chère Rosalie, la douleur, c'est de chercher l'être qu'on aimait et de ne plus le retrouver, et rien ne peut consoler de cette douleur. La mort du moins laisse l'espérance de se réunir un jour à ce qu'on aime, mais le changement des cœurs sépare pour l'éternité tout entière. Ne parlons plus de cela. Je ne suis pas assez guérie ni assez calme pour que ce triste sujet ne me fasse pas toujours mal.

Je vous remercie des détails que vous me donnez sur vous, et je suis triste que vous ignoriez ainsi tout ce qui me regarde. Je croyais qu'Alexis de Noailles, qui me donnait tous les ans de vos nouvelles, vous parlait aussi de moi.

Clara s'appelle la duchesse de Rauzan et a épousé le marquis de Chastellux, qui, en l'épousant, a pris le nom de Duras et le titre qui appartiendrait à notre lils aîné. Il le remplace, il est bon, aimable, plein d'esprit et de capacité. Il occupe au ministère des Affaires étrangères la seconde place sous M. de Chateaubriand, celle qu'avait M. de Ray ne val. Il a toujours été dans la diplomatie ; il a deux enfants, une lille et un fds, et Clara est grosse. Us logent avec moi, et Clara, par ses soins, sa tendresse et sa conduite parfaite, fait la gloire et la consolation de ma vie.

Non, ma chère Rosalie, M. de Chateaubriand ne m'a point abandonnée. Son amitié m'a toujours été fidèle et la mienne l'a suivi dans toutes ses fortunes. Depuis quinze ans je le vois tous les jours ; il n'a jamais cessé de m'être attaché, et son affection est aussi une consolation dans ma vie, un adoucissement à mes peines. Mais un des résultats d'une grande douleur, c'est d'empêcher de jouir de ce qui nous reste : on a perdu la sécurité, on n'ose s'appuyer sur rien, et cela suffit pour tout gâter.

Ma vie est peu variée parce que je reste chez moi ; la certitude de me trouver y attire les personnes qui aiment la conversation et une société sûre et tranquille. Je recherche et j'aime les personnes distinguées par l'esprit ou par le caractère, et, comme je

hais les opinions exagérées et violentes, je vois des gens que ma position éloignerait peut-être de moi, autrement. Il serait trop long de vous nommer tous ceux que je vois. M. de Humboldt est un des hommes que je vois le plus souvent, et, si ce n'était trop me vanter, je vous dirais qu'il a de l'amitié pour moi. Je vois M. Cuvier, M. Villemain, M. de Talleyrand, enfin la plupart des hommes distingués qui sont à Paris. En femme, je vois tous les jours M"^ de Sainte-Maure, l'amie de mon enfance, dont je vous ai sûrement parlé autrefois ; puis je vois'encore bien d'autres femmes que vous ne connaissez point. Tous les soirs, depuis neuf heures jusqu'à minuit, j*ai un petit cercle dont le fond se compose des mêmes personnes et où il y a toujours de la conversation. C'est depuis quatre ans que j'ai renoncé à sortir, après une rechute de mes affreuses souffrances, — qui a duré près d'un an, — et qui avait interrompu toutes mes relations de société. Je ne voyais plus alors que M"* de Sainte -Maure, M. de Chateaubriand, deux ou trois amis à Paris. Mais le monde me fatiguait tant qu'à cette époque j'ai passé huit mois de ^suite à Saint-Cloud pour l'éviter. — Vous me direz qu'à tout prendre c'est là une existence agréable et qui serait du choix de bien des gens. Cela est vrai, et je l'apprécie, mais une grande peine empoisonne tout, môme les plaisirs de la vie sociale. On se distrait, on vit, et c'est beaucoup que de vivre, — mais, le bonheur, ce repos de l'âme et du cœur, ce bien-être moral qui fait que la vie elle-même est une jouissance, — on ne le connaît plus.

Je vous ai parlé de moi bien longuement. Vous l'avez voulu. D'ailleurs, il faut bien que je me remette au courant avec vous. Je jouis de vous avoir retrouvée, j'avais du remords d'avoir laissé s'interrompre cette amitié que la reconnaissance comme l'afifection devait me faire conserver ; ce tort me pesait ; il me semble que je me raccommode avec moi-même en vous écrivant et que je vous rends ce que je vous retenais injustement depuis si longtemps. Si nous nous voyons jamais, vous me pardonnerez, vous comprendrez qu'il y a des situations où tout disparaît, où rien ne semble plus mériter qu'on s'en occupe. J'ai connu cet affreux désespoir, et je m'étonne, en me rappelant ce que j'ai souffert, que ma raison y ait résisté. C'est à Clara que je le dois ; c'est sa tendresse et ses soins qui m'ont sauvée. — Aimez-la donc, car c'est un ange.

Adieu, ma chère Rosalie; écrivez-moi, parlez-moi de vous, et ne craignez plus les négligences de cette « belle dame de la cour si maniérée, si affectée et si brillante ». Je vous permets les vers, mais pas les satires.

Cl. D.

Soit pour la révélation du sentiment blessé et en perpétuelle révolte, soit comme force de réfutation, il me semble que ces lettres, si belles dlntime analyse et d'émotion, se suffisent. Ce qui ajoute à la preuve, et rend suprême l'évidence, c'est l'opposition que, sans y penser, M"*® de Duras institue entre M. de Chateaubriand et Félicie : le contraste ne saurait être plus accusé, plus accusateur. Elle déclare que M. de Chateaubriand lui a été toujours fidèle , qu'elle le voit tous les jours; que son affection la console et adoucit ses peines. La cause de ces peines, ce n'est donc pas lui.

A Tappui de ces premières confidences, en voici d'autres, et, cette fois, Fouverture est complète ; le cœur se vide à fond, tout y passe. Il n'y a plus de secret ni pour Rosalie de Constant ni pour nous.

Madame de Duras à Rosalie de Constant,

Paris, 4" janvier 1824.

Chère Rosalie, je ne veux pas commencer Tannée sans penser à vous ; je vous envoie deux souvenirs : l'un est une vue de Vaucluse que vous aimez; Tautre est une petite nouvelle que j'ai faite il y a deux ans et dont j'ai fait imprimer cette année quelques exemplaires pour mes amis. Le fond de l'histoire est vrai. Ourika fut rapportée par le chevalier de Boufflers à M™* la maréchale de Beauvau, mais, hors leurs deux caractères et la triste cause de la fin d'Ourika, tout le reste est d'imagination.

Vous ne m'avez pas écrit depuis longtemps. Il est vrai que je vous dois une réponse, mais je n'ai pas été contente de cette lettre à laquelle je n'ai pas répondu. Elle n'était pas si amicale que la première. Vous aviez l'air d'avoir repris votre pardon.

Je vous écrirai plus longuement un autre jour ; je suis moins souffrante, c'est-à-dire, moins affligée, et cependant ce n'est pas là le mot propre. Il y a des retours qui ne me sont plus possibles ; la volonté d'être mieux à l'avenir n*efface pas le passé ; mais c'est quelque chose que d'avoir des sentiments moins amers, de se dire qu'une autre, peut-être, avec une façon de sentir plus mobile et plus légère, se consolerait et oublierait...

Parlez-moi de votre santé dont vous n'étiez pas contente. Adieu. Je veux que cette lettre parte aujourd'hui, c'est ce qui fait qu elle

^0 LA bOCtIESSe DE DURAS ET CHATEAUBRIAND

est si courte. Soyez heureuse toute cette année et beaucoup d'autres.

Clara est bien lourde. Elle accouche dans trois semaines.

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