ENFANCE ET JEUNESSE — AMITIÉ ET PASSION
M"' de Duras naquit à Brest, le 22 mars 1777. Son père, le comte de Kersaint, était Taîné d'une famille noble de Bretagne qui comptait sept enfants et n'avait pas grande fortune. Comme il était richement doté du côté de Tintelligence et de la volonté, il réussit à faire son chemin, et certes un beau chemin. Nommé à dix-neuf ans lieutenant de vaisseau, il fut appelé à la défense de la Martinique, sous les ordres du comte d'Ennery, gouverneur des îles du Vent. Le gouverneur ne tarda pas à distinguer le jeune officier. Séduit par ses brillantes qualités, il lui fil épouser sa cousine germaine, une riche héritière. Ce mariage, en fa'vrant à Tépoux l'accès d'une famille très en vue dans le monde de la cour, lui ménageait des protections et lui facilitait l'avancement dans une carrière qu'il aimait par-dessus tout, mais il ne lui donna pas le bonheur. Caractère impétueux et obstiné, il arriva au brillant marin de se conduire chez lui, sous son toit, comme sur ses vaisseaux de guerre, en maître absolu : il heurta et blessa au vif la délicate et très impressionnable créature qui s'était donnée à lui.
Ses talents, ses actions d'éclat, ses rencontres constamment heureuses avec « l'ennemi héréditaire », lui valurent enfin, après des étapes régulièrement franchies, d'être nommé, par Monge, vice-amiral : c'était à la fin de 1792; il fut question un moment de lui confier le ministère de la Marine. 11 avait alors cinquante et un ans.
L'année suivante, il prouvait sur l'échafaud qu'en lui le représentant du peuple allait de pair avec l'amiral. Les combats de tribune qu'il livra, au sein de la Convention, en faveur de la justice et de la liberté, rappellent, parla vigueur déployée et par le mépris du danger, ceux qu'il avait engagés sur l'Océan contre
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les forces souvent supérieures de la marine anglaise. L'issue en fut moins heureuse, mais non moins digne de mémoire. « La Révolution fit, du valeureux amiral, un citoyen illustre et un martyr. »
De son mariage avec Claire d'Alesso une fille était née, fille unique : Claire-Rose-Louise-Bonne. Elle absorba, sans en jouir beaucoup, tout l'amour que les deux époux ne savaient pas échanger entre eux. L'amour très vif du père pour Tenfant n'avait que rarement l'occasion de se manifester ; la mère s'abîmait dans la double détresse du désaccord conjugal et d'une santé perdue.
Claire ne connut pas les joies coutumières du premier âge : autant dire qu'elle n'eut pas d'enfance. Selon la belle et mélancolique expression que je lui emprunte, « elle fut pensive, avant de penser ». Admise dans la société dès Fôge de sept ans, cette société, l'une des plus brillantes de Paris, lui tint lieu de foyer : première initiation aux usages et aux délicatesses de la vie qui serait la sienne, préparation à la royauté de salon qu'elle exercerait avec une incontestable supériorité.
Dans ces milieux d'élégance raffinée, on la vit, toute petite, écoutant, attentive et curieuse, sans jamais se lasser. Savoir écouter, séduction à nulle autre pareille. Son intelligence et son goût se formaient de concert à cette école, et les deux, grandis en même temps, parurent ne faire qu'un, tant le goût était sûr et fin, tant l'intelligence était libre et avertie. Fille d'une Martinicaise, son imagination, naturellement très vive, fut abandonnée à elle-même; n'ayant pas subi le frein à l'âge de la formation, elle n'en connut jamais la sauvegarde, et ce fut un de ses défauts, disens un de ses malheurs. Sa volonté aussi prit l'habitude de s'affirmer et de s'exercer sans autre contrainte que celle des convenances. Mais déjà cette discipline de l'usage était assez étroite et assez compliquée pour que la volonté, souvent pliée à des règles, se formât dans la délicatesse d'une obéissance qui devine et prévient. Ainsi était-elle comme bridée, sans l'intervention d'une volonté qui prescrit ou défend. Cette force de vouloir, elle la tenait de son père : complaisante et souple en société, elle se redressera devant l'obstacle dans la vie pratique, impétueuse et obstinée. Ce qui aurait pu devenir un second et plus grave défaut, une nouvelle chance de malheur, piour elle fet ses entours, se trouva, pôr suite de circonstances tràglqùeâ
et grâce à une raison vite formée, une qualité de premier ordre, une ressource souvent utilisée dans la suite pour son bien et pour celui des autres.
Cœur extrêmement sensible et passionné, elle fut sevrée d afifeclion et de caresses à Fâge tendre où les autres enfants en sont enveloppés et pénétrés. Aussi cherchait-elle de qui en recevoir et à qui se donner. Son père et sa mère vivaient séparés, et non pas seulement quand le comte de Kersaint courait les mers h la recherche des vaisseaux ennemis. Un jugement, qui porte la date du 31 mai 1792, rendit la séparation légale et définitive. Claire avait été mise au couvent; c'est là qu'elle connut enfin, à l'âge de douze ans, la douceur des premières affections partagées. Elle se lia plus étroitement avec une enfant de son âge, Joséphine de Damas, plus tard marquise de Sainte-Maure, qiii fut à jamais son amie très intime, et que nous retrouverons dans les œuvres de la duchesse de Duras. Panthémont, abbaye célèbre et quasi royale, où avaient 'grandi les princesses de Condé et d'Orléans, où étaient accueillies les jeunes filles de la première noblesse de France, — Panthémont « où avait été élevé tout ce qu^on connaît », disait avec une pointe d'insolence la duchesse de Polignac, — c'est là que Claire de Kersaint fit sa première communion. Elle n'y passa que deux ans, « pas assez pour y contracter des habitudes de vraie piété », elle-même en fera la remarque en des jours de tristesses et de larmes, pas assez non plus, et, c'est encore elle qui l'avoue, « pour s'y être corrigée des défauts qu'elle y avait apportés ».
La Révolution était bien vite devenue une sanglante orgie. Claire résolut de partir avec sa mère pour TAmérique. Munie d'un passe-port régulier, elle tentera de sauver ce qui reste de leur fortune aux Antilles, et qui est encore considérable, malgré les ruineuses prodigalités du comte. La mère, pauvre malade, sans force et sans volonté, se laisse conduire. La fille a la décision et la sagesse d'un chef de famille ; c'est elle qui prévoit et combine, elle qui veut et agit « avec une prudence et une autorité fort au-dessus de son âge ». Elle a seize ans. Sur le point de s'embarquer à Bordeaux, elles apprennent, par un crieur de journaux, l'exécution de l'amiral de Kersaint. Claire « adorait » son père. Elle le pleura. Elle fit mieux que de le pleurer : elle resta fidèle à sa mémoire, ainsi qu'aux idées dont il s'était fait l'héroïque champion par la parole et par la plume. Or, cette fidélité,
soit à Londres pendant Témigration, soit à Paris, sous la royauté restaurée, lui vaudra de cruelles hostilités ; elle ne sera pas sans mérite de la part d'une duchesse, femme du premier gentilhomme de la Chambre ; elle sera cause, en partie et par contre-eoup, des chagrins que M"*® de Duras appellera « mortels » ; mais rien, ni personne ne la fera changer; Claire de Kersaint sera fidèle jusqu'à la mort à Tidéal de liberté que lui légua son père.
On relève la présence de la mère et de la fille à Philadelphie le 15 juin 1794 ; et, après un séjour en Suisse, Claire et M™*" d'Ennery, sa tante, se retrouvent à Londres, en 1795.
Au milieu d'un monde d'émigrés, réduits à la misère noire, Claire jouit d'une assez grande fortune et c'est elle qui l'administre. Installée dans un des riches quartiers de Londres, elle reçoit par bonté d'àme, autant que par goût de société. M°** d'En* nery fait les honneurs de la maison. La jeune fille est très instruite, sérieuse, spirituelle. Ame élevée, caractère énergique, cœur d'or, elle a mille charmes qui font oublier qu'elle n'a pas celui de la beauté. Elle cause à ravir, et chante très bien ; le front est large et beau ; des yeux admirables éclairent une physionomie des plus sympathiques. Parmi les visiteurs assidus, le duc de Duras a été séduit, et d'ailleurs remarqué. Il demande la main de Glaire et il l'obtient. Le mariage est célébré dans une petite chapelle qui servait autrefois d'écurie. Les Mémoires d outre-tombe décrivent le lieu, la scène, la cérémonie avec une poésie qui émeut. L'officiant futM^' de Boisgelin, archevêque d'Aix.
Deux filles naissent de ce mariage, à Londres : l'aînée, qui s'appellç Félicie, en 1797, la seconde, Clara, en 1799.
M"* de Duras sait enfin ce que signifie le mot de bonheur. Il suffit de lire les lettres qu'elle écrivit, de Paris en 1800, au duc de Duras, resté à Londres, pour y reconnaître et y admirer l'expression d'une tendresse qui se sait payée de retour : « Comme votre dernière lettre était aimable^ mon ami! etc. » Bonheur conjugal et bonheur maternel : il se traduit avec une simplicité, une vivacité et une rondeur, très caractéristiques de la noble femme qui tient la plume et des temps nouveaux où l'on était entré. Pas un mot de mièvre « sensibilité »; pas une note fausse : c'est l'amour tout droit et tout franc, purifié au feu de l'épreuve.
On trouvera, sur cette première période^ des détails pleins