‹ La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits;Chapitre 5 sur 88 · LE DUC DE DURAS · texte numérisé non relu

LE DUC DE DURAS

d'inlérêt dans le livre de M. Bardoux, La duchesse de Duras. Quelques inexacUtudes s'y sont glissées. Il y est dit que M. de Duras ne fit que des apparitions en France jusqu'en 1807, année où il fut rayé de la liste des émigrés. J'ai la preuve guHl avait rejoint M"* de Duras en France dès 180i ; les lettres de celle-ci à M"* de Constant le disent formellement pour les années 1804 et suivantes. Le duc mettait en avant des affaires à traiter dans le Midi, je suppose pour passer la frontière et communiquer d'une manière ou d'une autre avec les Princes. Et toutefois, Tabsence était l'exception. M. Bardoux se trompe donc quand il affirme que « M. de Duras n'habita définitivement la France qu'en 1808 ». L'erreur était importante à corriger, parce qu'une rentrée aussi tardive donnerait à penser que les rapports des deux époux n'étaient pas des meilleurs.

Les mêmes lettres rectifieront d'autres inexactitudes dans le Portrait de M"* de Duras par Sainte-Beuve : « Elle devint tout à fait orpheline à Londres, avant son mariage. » — « M"" de Duras lisait peu. » — « Je crob qu'elle entretenait dès lors (sous l'Empire) un commerce de lettres et de relations avec M"** de Sta^l qui plus tard, au retour de l'illustre exilée, devait se resserrer encore. » Ces erreurs, et quelques autres, s'expliquent par l'absence des documents qui auraient pu renseigner le biographe et le critique sur les années 1801-1808 ; et celte lacune cesse d'étonner quand on se rappelle que la police — — et quelle police ! — était de moitié dans le service postal, et dans tous les autres services. Or M. de Duras était signalé, dans les rapports secrets, «c comme un habitué de Mittau ». n est bien vrai qu'il se tint en constantes relations avec Louis XVIII et qu'il refusa un titre de chambellan à la cour impériale. Pour des émigrés de cette marque» le séjour en France n'était pas sans danger. A eux et ô leurs amis, il commandait une extrême circonspection dans la correspondance.

Ni Sainte-Beuve, ni M. Bardoux n'ont mentionné le séjour que fit à Lausanne, en 1805, M*"® de Duras.

Convalescente et toute « maigrie », elle est venue, avec ses deux fillettes, demander aux rives du beau lac et à l'air des montagnes, le calme, la paix, une détente des nerfs, un renouveau de jeunesse et de santé. Ce séjour fut un de ses grands et chers souvenirs. Ayant loué à Lausanne le « cottage » dit Petit- Bien, à côté de La Chaumière qu'habitait M*® de Charrière, pro-^

priétaire des deux maisons, elle s'y lia avec M"* Rosalie de Constant, nièce de M"* de Gharrière et lui resta tendrement attachée toute sa vie. L'aimable biographe de Rosalie de Constant * n'a ^consacré à cette amitié de plus de vingt ans qu'une demi-page, et n'a cité, à ce propos, que quelques lignes tirées des écrits de son héroïne. Pas une des lettres de M"** de Duras, pas même un passage, dans cet ouvrage, d'ailleurs très richement documenté, et si agréable à lire.

La correspondance inédite de M"*' de Duras avec Rosalie offre ce premier avantage de combler une lacune assez sensible dans sa vie et dans ses sentiments et de nous la faire connaître dans le plus intime d'elle-même : esprit, cœur et âme, joies et tristesses, causes de ses mortels chagrins, passion et douloureux secret, goûts, sociétés, genre de vie soit sous TEmpire, soit pendant la Restauration.

Ce ne sont d'abord que des billets rapides qui s'échangent entre voisins et amis. On s'est vu le matin ou la veille ; on doit se revoir le soir ou le lendemain ; on y parle de l'excursion projetée ou réalisée ; on se communique sommairement ses impressions, en attendant la prochaine réunion où l'on se promet d'ajouter l'abondance des détails que comporte la conversation.

La botanique fut Toccasion d'un rapprochement plus intime. Voici le souvenir que Rosalie consigna dans son journal :

« 30 août 1805. — Je m'occupe de mon herbier qui me fait toujours plus de plaisir et qui, outre celui des plantes et de l'occupation agréable, me vaut quelquefois des connaissances intéressantes. Je mettrai de ce nombre une Française avec laquelle je commence à me lier. M™' de Duras a de la modestie, de la douceur, de la grâce dans l'esprit et les manières ; elle aime les plantes et les montagnes avec un sentiment vif exprimé avec modération. Elle a passé beaucoup de temps en Angleterre et se nommait de Kersaint. Son mari, passionné de la chasse, la laisse de son côté suivre ses goûts. Je pense que lorsque le lièvre grimpe la montagne, ils se rencontrent. Elle a deux filles âgées de six à sept ans qu'elle élève elle-même, en vivant ici dans une grande solitude, occupée de ses dessins.

1. Rosalie de Constant, sa famille et ses amis, par Lucie Achard, 2 vol. Eggimann, édit. à Genève, 1902.

ENFANCB ET JEUNESSE 37

de ses fleurs, de ses enfants. Nous allâmes ensemble un jour à Meillerie ; le temps fut charmant ; Tarrivée près de ces beaux rochers est toujours frappante ; elle les dessina ; nous lûmes des lettres de Rousseau. »

Il y a là un ensemble de trails bien choisis, bien observés et bien notés.

Mais combien plus vive et plus chaude Texpression de Famitié naissante dans les billets que voici :

Madame C. de Duras à Rosalie de Constant [Lausanne, 4805].

M"* de Duras a l'honneur de faire mille compliments à M"° Constant. Elle est arrivée hier au soir de la Dôie, mais ayant été un peu contrariée par le temps, elle craint bien que les plantes qu'elle lui envoie ne soient guère que du foin. Elle en a desséché quelques-unes à Saint-Cergues, qui seront aux ordres de M"* Constant. M"** de D... a bien regretté de ne s'être pas trouvée chez elle vendredi ; elle profitera avec empressement de l'obligeante proposition de M"* Constant, et, s'il fait beau ce soir et qu'une mauvaise calèche ne lui fasse pas peur, elle ira la prendre chez elle, à 5 heures et demie, et la remerciera encore des moments agréables qu'elle lui a fait passer l'autre jour.

Ce lundi matin.

J'ai oublié hier chez M"« Constant la gentiane pourprée. Aurat-elle la bonté de me la renvoyer avec une des saxifrages et un des petits myosotis. Je compte beaucoup sur l'aimable promesse qu elle m'en a faite hier, je la prie de ne pas Toublier et de croire au tendre attachement que je lui ai voué.

Ce lundi.

Je ne sais pas quel est Tobstacle qui pourrait m'effrayer quand il est question d'une soirée passée avec vous. Mademoiselle. Je reprendrai demain avec plaisir la partie qui a été si maussadement interrompue l'autre jour. J'ai regretté de ne pas vous voir hier au soir et je comptais m'en dédommager ce matin si le temps avait été supportable, mais je ne l'espère plus guère. Si ce mouillé ne vous effrayait pas et que vous voulussiez venir prendre le thé avec nous ce soir, j'en serais heureuse, et nous fixerions le temps du départ pour demain. Sinon, donnez-moi vos ordres, j'irai les chercher si le temps s'éclaircit à 1 heure. Adieu, Mademoiselle,

38 t,A DllGHËSSB DE DURAS ET CHATEAUBRIAND

j*aime à vous renouveler les assurances de mon tendre attachement.

Me pardonnez-vous d'être obligée de renoncer à notre engagement de ce soir? Un vilain rhume en est la cause, plaignez-moi un peu, Mademoiselle, car je suis tout à fait triste et contrariée de manquer une soirée qui avait pour moi un véritable charme ; si ma solitude ne vous fait pas peur, il serait aimable de venir la partager ce soir et prendre le thé avec moi ; ce serait un dédommagement qui vaudrait bien la promenade et dont je sentirais tout le prix. J'en mets un très grand à ce que vous soyez convaincue de mon tendre, bien tendre attachement.

Ce jeudi.

Quoique toujours bien enrhumée, Mademoiselle, le plaisir de faire connaissance avec M™® de Montolieu et surtout celui de passer cette soirée avec vous l'emporteront sur tous les ménagements et toutes les paresses du monde. J'irai vous prendre à quatre heures dans la petite calèche. Si c'est trop tôt, veuillez bien me le faire dire. Adieu, Mademoiselle, recevez mes remerciements de votre joli petit bouquet et l'assurance de mes tendres sentiments.

Ce vendredi.

J'avais trop d'intérêt à ne pas oubUer votre aimable invitation, Mademoiselle, pour ne pas y avoir pensé souvent depuis samedi ; et, bien que mon rhume soit plus fort que jamais, je compte toujours avoir l'honneur de vous voir demain et arriver, morte ou vive, à Za Chaumière ^ à dix heures du matin... Est-ce l'heure? Veuillez me le dire, s'il faut la changer, car je suis entièrement à vos ordres et j'ai tant de sollicitations à faire, tant de choses à obtenir de la tante et de la nièce, que je dois leur donner l'exemple de la soumission.

Je venais de vous envoyer mon domestique et le bateHer quand on m'a remis votre billet. On assure que le temps sera superbe et que nous pouvons facilement revenir ce soir. Il fera chaud, et cette circonstance calmera la bise, mais doit nous hâter. Je serai chez vous dans une heure. Adieu, Mademoiselle, c'est une bonne journée pour moi que celle que je passerai avec vous. J'ai congédié mon batelier, puisque nous avons celui de M. d'Ariens.

Ce serait un vrai bonheur pour moi, Mademoiselle, de me trouver ainsi au milieu de votre famille et de ne pas en être traitée en étrangère, et c'est avec chagrin que je vois l'obligation de

KNFANce ET JEUNESSE S9

refuser une partie si agréable, mais, ma petite Félicîe doit prendre demain quelque drogue et je ne saurais me résoudre à la quitter.

J'aurais retardé d'un jour si notre rendez-vous de samedi ne m'en eût empêchée et si le dimanche et mon prochain départ n'étaient aussi des obstacles. Il faut donc vous prier de recevoir mes regrets et de les porter à Madame votre belle-mère (?].

A samedi. Je me promets un vrai plaisir de cette course faite avec vous, mais est-ce bien faire que se livrer à l'agrément d'une société qu'on doit perdre si tôt? Et d'une amitié (me permettrezvous ce mot) pour laquelle on a si peu le droit d'espérer quelque retour? Veuillez résoudre cette question, mais quelque décision que vous me donniez, croyez que mon tendre attachement pour vous ne finira qu'avec ma vie.

Claire de Duras

Voulez-vous bien, dear Madam, régler mes comptes avec M. d'Ariens ; peut-être ne vous aura-t-il pas encor quittée. Je réclame mes petits épilobes, je crains qu'étant déjà un peu flétris, demain ne fût trop tard pour les dessécher. Adieu. Quelle aimable journée j'ai passée! Qu'elle m'a paru courte et que je regrette qu'il en reste si peu !

Croyez-vous donc que, depuis le temps de la Barbe bleue, les femmes se sont corrigées de la curiosité ? Non, Madame, puisque vous mettez la mienne à une si rude épreuve, je ne sais comment j'ai pu résister jusqu'à présent, et je vous prie de me relever de mon vœu d'obéissance, ou je ne réponds pas du sort du fatal ruban.

Quelle contrariété j'ai éprouvée hier en ne vous trouvant pas chez vous! Mais aujourd'hui, ne nous verrons-nous point? Disposez de moi entièrement. Si vous êtes fatiguée en revenant ce soir, j'irai vous dire adieu à la Chaumière. Si vous aimez mieux venir ici, je vous ferai préparer du thé, mais il faut absolument que nous nous voyions.

Adieu. Quel vilain mot, je n'aime pas du tout à l'écrire et je serai si triste de le prononcer. »

n eut été fort intéressant de savoir en quels termes M"* de Duras raconta son séjour à Lausanne. •

On lit, dans les Mémoires d' outre-tombe : « Toute Témigration, tout un monde fini s'était arrêté quelques moments dans cette cité riante et triste, espèce de fausse ville de Grenade. M°^ de Duras en a retracé le souvenir dans ses Mémoires. » Pages inachevées, rédigées vingt ans après, et restées inédites :

elles seraient moins précises et moins confidentidles que les lettres qui suivent :

Madame Cl. de Duras à Mademoiselle Rosalie de Constant^

Berne, 15 septembre [1805].

C'est votre constante bonté qui vous a fait penser à me donner votre adresse à Chouliy... Combien je vous en remercie ! Sans elle je ne pourrais vous dire que je vous regrette, et mon cœur en a besoin. C'est avec tant de tristesse que je me suis éloignée du lieu que vous habitez, dont vous m'avez rendu le séjour si doux et si agréable. Ces six semaines ne s'effaceront point de mon souvenir... Mais pourquoi dis-je six semaines ? Ne croyez-vous pas que j'ai habité Lausanne bien plus longtemps ? Pour moi, j'en suis sûre, et je le sens à mon tendre attachement pour vous qui a la solidité d'une cincienne connaissance.

Vous rappelez-vous le joli chapitre de Montaigne sur l'amitié qu'il appelle une sainte coulure? Eh bien ! il ne croit pas qu'un long temps soit nécessaire pour la former. Je voudrais, dearest Madam, vous réconcilier à cette doctrine, et, pour m'appuyer encore d'un aimable auteur, si je trouve à Paris le petit manuscrit de M. de Bouillon intitulé, Des affinités^ je vous l'enverrai.

Ne soyez point étonnée de ne pas recevoir encore votre petite boîte. Je n'ai rien trouvé sur ma route qui valût la peine de faire le voyage. J'ai ramassé quelques labiées que vous avez sûrement, mais que je garderai parce qu'elles ont crû sur le terrain de Saint- Gilles où s'est donné ce touchant et malheureux combat de la liberté helvétique contre la rage révolutionnaire française. L'aspect du lieu est d'accord avec les idées tristes que font naître ces souvenirs : un bois de noirs sapins ombrage le village qui, d'ailleui-s, n'a rien de bien remarquable. J'ai été enchantée de Gruyère et surtout de la route à Châtel-Saint-Denis ; l'arrivée à Berne est admirable, d'autant qu'un ciel pur et sans aucun nuage nous permettait, de distinguer la chaîne entière des Hautes-Alpes et le superbe rideau de l'Oberland... Mais y a-t-il dans le monde quelque chose d'aussi beau que notre cher lac ? Non, sûrement ; — et pour moi, je n'en conviendrai jamais.

Vous aurez trouvé, j'espère, tous vos amis en bonne santé, et leur société aura contribué à faire oublier bien vite la pauvre amie d'un jour... Est-il vrai ? Non î je ne veux pas le croire, cela me

Page 1