‹ La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits;Chapitre 43 sur 88 · Préface par M. de Lescure · texte numérisé non relu

Préface par M. de Lescure

ont reçu de la nature une sensibilité douce, un tact sur, un esprit délicat et une voix dont V accent donne des charmes aux moindres choses. Aussi, à tout moment, de ces mots heureux, de ces mois trouvés, inspirations particulières du sexe, dans lequel nos grossiers ancêtres, plus polis et peut-être plus judicieux que leurs descendants, trouvaient quelque chose de la divinité. « On valait auprès de M™® de B... tout ce qu'on pouvait valoir et peut-être un peu plus, car elle prêtait quelque chose d'elle à ses amis sans s'en douter elle-même. » — « J'étais heureux auprès d'elle ; aimer, pour moi, c'était être là : c'était l'entendre, lui obéir, la regarder surtout. » Quelle image naïve et vraie de l'amour! Demandez au grand coloriste qui a peint Velléda de mieux exprimer cette pensée si remarquable en elle-même : « L'opinion est comme une patrie, c'est un bien dont on jouit ensemble ; on est frère pour la soutenir et pour la défendre. » Il vous répondra : « Je me garderai bien de l'essayer. » Dans un autre passage, on retrouve M*"* de Sévigné; la ressemblance est si parfaite que je m? suis pris à sourire comme Piron, quand il saluait des vers de sa connaissance dérobés par un amateur à quelque grand poète. « L'esprit juste et lumineux de M"* de B... faisait admirablement ressortir les absurdités du pauvre abbé qui ne se fâchait jamais ; elle jetait tout au travers de son ordre d'idées, de grands traits do bon sens que nous comparions aux grands coups d'épée de Roland ou de Gharlemagne. » La mère passionnée de M"* de Grignan a beaucoup de ces traits qui sont la physionomie de son talent; mais son recueil aurait un charme qui lui manque, si elle parlait toujours du cœur comme l'interprète d'Owritequi dit si naturellement : «Tout était harmonie dans son sort, tout était désaccord dans le mien. Les sentiments délicats ont une sorte de pudeur ; s'ils ne sont devinés, ils sont incomplets ; on dirait qu'on ne peut les éprouver qu'à deux. »

On retrouve avec plus de charme encore la manière de sentir d'une femme dans cette réflexion du cœur : « Il me disait pourtant à peu près tout ce qu'il me disait autrefois; mais son amitié présente ressemblait à son amitié passée comme la fleur artificielle ressemble à la fleur véritable; c'est la même chose, hors la vie et le parfum. »

Lecteurs, vous demanderez quelle est cette Ourika, sa patrie, sa naissance, son rang dans la société, son histoire et les motifs de l'intérêt qu'elle peut exciter, mais j'aurai le courage de garder le silence et de vous laisser le plaisir de la surprise. J'ai voulu piquer votre curiosité; si elle est vive, vous saurez bien la satisfaire en cherchant à vous procurer le volume, auquel on aurait pu donner le titre de Simple histoire^ si un autre ouvrage ne l'eût pas

déjà porté. Voulez-vous toutefois un dernier mot à ce sujet? Les regards, le sourire, la voix et l'accent qui composent le talent de M"" Mars dans certains rôles qu'elle a créés vous donneront une idée d*Ourika.

Anonyme*.

LE LIVRE MYSTÉRIBUX^

Ce petit ouvrage ne se vend pas, mais plus d'un libraire paierait au poids de l'or le droit de le mettre en vente ; il sort d'une imprimerie qui n'imprime jamais de romans, et ce livre est un roman ; il en a la forme, les passions ; cependant, au ton de vérité, à la délicatesse des sentiments, à l'extrême élégance des mœurs et du langage, ce roman pourrait bien être Thistoire des erreurs de la bienfaisance [? !] L'auteur a pris pour épigraphe un vers de lord Byron :

« C'est bien là être seul, c'est là, c'est là que se trouve la solitude. » Cette solitude, c'est le monde; cet être seul est une jeune fille aimante, aimée, objet de Taffection de toute une famille, des soins particuliers d'une femme bonne, généreuse, dont le cœur est pur, Tâme bienveillante, l'esprit éclairé, mais qui n'a pas prévu la succession des âges de la vie, qui n'a pas vu, dans l'enfant qu'elle caresse, la jeune fille qui, à son tour, voudra donner des caresses à Tenfancc.

La pauvre Ourika, apportée en France comme on apporte un perroquet ou un sapajou, fut donnée à une femme de qualité avec la même indifférence qu'on donne un fruit ramassé dans le jardin des Hespérides ou cueilli sur la rive orientale. Elle ne songea d'abord qu'à polir ce joujou d'ébène pour lui donner plus de prix, pour le rendre plus agréable aux yeux. Déjà Tart et la nature avaient fait de ce joujou une femme sensible, et sa protectrice ne voyait encore en elle qu'un être impassible né pour les autres et dont l'avenir devait rester ce qu'était le présent, ce qu'avait été le passé. Un jeune homme aimable, un amant passionné déposait dans le sein d'Ourika les secrets de son âme, ses pensées d'amour pour un autre objet, ses projets d'hymen, ses espérances de paternité et de bonheur, comme il eût déposé un billet tendre dans le calice d'une rose sans songer que ce sein renfermait un cœur et que ce cœur pouvait s'enflammer et palpiter d'amour.

Le miroir d'Ourika, le cristal de la fontaine, l'onde du ruisseau

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