Le Diable boiteux, 1*^ décembre
t. Imprimerie royale, in-12. Non destiné au commerce.
LB8 aOMANS DE HADAME DE DURAS 317
lui avaient appris que sa peau était noire. Une voix imprudente lui révéla qu'une négresse peut être jeune, aimable, belle, mais que, dans le pays des blancs, elle est condamnée à ne devenir jamais épouse et mère, si Ion ne paie bien cher à quelque, blanc dégradé la honte de lui donner son nom. A ce trait d'affreuse lumière, elle reconnut qu'elle était seule, seule sur la terre, et la mort descendit lentement dans ce sein que, sans déshonneur, l'hymen ne pouvait rendre fécond. Ourika offrit à Dieu, mais trop tard, ces affections que rejetaient les hommes ; la paix rentra dans son cœur sans en guérir la blessure, et la jeune fleur d'Afrique, languissante et desséchée, alla tomber au pied des autels dont elle avait imploré le secours.
J'ai dit toute l'histoire d'Ourika. Que ne puis-je de môme faire connaître le charme de cette peinture d'un malheur qui semble ne devoir jamais nous atteindre et cependant qui fait naître un intérêt si tendre, une compassion si vive et si touchante.
On a dit d'un pamphlet anonyme : le nom de l'auteur est écrit à toutes les pages. Le nom d'une femme est aussi empreint sur toutes les pages à*OuHka : une femme seule a pénétré dans le sanctuaire où sont déposés des sentiments si délicats ; des pensées où tant de passion est vaincue par un dévouement si parfait ; où se trouvent des résolutions si fermes que la mort même les éteint sans les changer.
Par un hasard remarquable, il a paru à Londres avec le même mystère et le même bonheur un petit roman intitulé Ada Reis, dont l'auteur est aussi une femme d'un rang élevé et d'une modestie égale à celle de M"** de ... Cette modestie n'est pas le moins glorieux de ses titres. Je ne sais aucun écrivain assez dédaigneux de sa gloire pour résister à la tentation de se déclarer l'auteur d'un aussi charmant ouvrage que le délicieux roman d'Ourika.
G)mbien plus aiguisée et pénétrante allait être» dix ans après, la critique de Sainte-Beuve. A propos de Fimage obstinée qui poursuivait Ourika et de cette réflexion qu'elle fait : « C'était une de ces chimères dont je me laissais obséder. Vous ne m'aviez pas appris, ô mon Dieu, à conjurer les fantômes ; je ne savais pas qu'il n'y a de repos qu'en vous », Sainte-Beuve dit :
Quand on entend ce simple élan interrompre le récit, on sent que l'auteur lui-même s'y échappe et s'y confond, et qu'il dit sa propre pensée par la bouche de cette martyre.
Il ajoute dans une note :
Durant ce séjour en Angleterre, la jeune duchesse de Duras n'eut-elle pas à vaincre d'abord quelques préventions du monde émigré sur sa noble origine, si avant mêlée à la Révolution ? Ne put-elle pas éprouver, avec souffrance, cette impression de n'être pas à sa place, ce désaccord qui, sous différentes formes, paraît l'avoir occupée beaucoup, et qu'elle traduisit plus tard en ces touchants écrits en un autre genre d'inégalité.
Et plus bas encore :
L'auteur de ces touchants récits aime à exprimer l'impossible et à y briser les cœurs qu'il préfère, les êtres chéris qu'il a formés : le ciel seulement s'ouvre à la fin pour verser quelque rosée qui rafraîchit. Tandis que, dans l'extérieur du monde. M"* de Duras ne se présentait que par l'accord convenable et l'accommodement des opinions, là, dans ses écrits, elle se plaît à retracer l'antagonisme douloureux et le déchirement. C'est qu'au fond tout était lutte, souffrance, obstacle et désir dans cette belle âme, ardente comme les climats des tropiques où avait mûri sa jeunesse, orageuse comme les mers sillonnées par Kersaint ; c'est qu'elle était une de celles qui ont des instincts infinis, des essors violents, impétueux, et qui demandent en toutes choses à la terre ce qu'elle ne tient pas, qui, ingénument immodérées qu'elles sont, se portent, comme a dit quelque part l'abbé Prévost, d'une ardeur étonnante de sentiments vers cet objet qui leur est incertain pour elles-mêmes, qui aspirent au bonheur d'aimer sans bornes et sans mesure ; en qui chaque douleur trouve une proie facile ; une de ces âmes gênées qui se heurtent sans cesse aux barreaux de la cage dans cette prison de boue.
Oui, il y a de tout cela un peu, dans les deux romans connus, et, vraisemblablement, dans Olivier ei dansXe Moine ^ nouvelles inédites dont nous trouverons plus loin un précis, de la main môme de l'auteur. Mais nous savons aussi qu'il y a bien autre chose. Il y a là des chagrins plus intimes et plus personnels.
Du côté de Têtre aimé, il y a, vis-à-vis de sa mère, relâchement, détachement, méconnaissance, ingratitude. Et, pour la mère, c'est une situation qui s'éternise ; c'est un mal qui bouleverse l'âme et qui dévore la chair à petit feu ; c'est l'obsession
d'une idée fixe, et comme une folie d*amour malheureux ; c'est Famcrtume et Thumiliation ; c'est la tendresse refoulée et qui étouffe ; ce sont les larmes versées en secret, et où le cœur se noie ; c'est Tamour dédaigné, mais l'amour le plus incoercible ; c'est une passion inguérissable, la première en dignité, la seule qui dure et survive. Le critique si délicat et si subtil des Por- Iraits de femmes n'avait pu voir au delà des souffrances générales; il n'avait pu découvrir la blessure cachée, sonder la plaie vive, discerner les chagrins inspirateurs. Il n'avait deviné ni la cause, ni l'occasion, ni le fruit de ces récits entrepris pour obéir à des conseils autorisés, et qui seraient diversion et remède.
Doublement atteinte dans sa santé et dans son amour, la mère de Félicie lutta contre ses chagrins; elle se raidit contre cette douleur, née d'une injustice. Et plutôt que de s'y résigner comme à l'inévitable, elle s'y heurta sans cesse, espérant contre toute espérance : « Je ne puis me résoudre à reconnaître Timpossible ; c'est ce qui m'a fait tant de mal. J'ai été irritée, blessée, aigrie, mais j'ai toujours lutté ; et le découragement pour moi n'a été que du désespoir. »
Brisée, à la seconde crise, dans toutes les puissances de son être physique et moral, elle se soumit enfin, non, certes, à ce qui causait son chagrin ; elle se soumit, en esprit de foi, à la volonté de Dieu qui avait permis cette épreuve pour son plus grand bien, et qui la changerait en mérites d'éternité.
Elle accepta la croix, symbole, espoir, salut des âmes défaillantes. Bientôt elle s'appuya sur elle ; bientôt elle la pressa sur son cœur.
Recueillir les leçons qui en découlent lui devint un exercice de chaque jour; elle y puisa un renouveau de force. Et sa consolation croissait avec son martyre *.
Elle médita tout à loisir les divers enseignements de TEvangile et en fit l'objet de Réflexions qui s'achevaient en Prières.
REFLEXIONS BT PRIÈRES
Après le médecin du corps, le médecin de Fâme. Voici donc venir le prêtre avec son influence bénie et ses conseils à longue portée. — Sainte-Beuve remarque excellemment que
1. Si libenter portas crucetn, portabU te. (De Imitatione Christi.)
« le prêtre, chez M°*' de Duras, est un vrai confesseur ». A quel point le critique disait vrai, lui-même ne pouvait s'en douter. — C'est là, dans les entretiens du confesseur et d'Ourika que je trouve l'origine et Texplication du recueil intitulé Réflexions et Prières. Or, ce petit recueil, par un juste retour, nous fournira la preuve que les souvenirs d'Ourika sont bien les souvenirs de M°* de Duras. D'abord, un regard en arrière :
M°*® de B... n était point dévote. Je devais à un prêtre respectable, qui m'avait instruite pour ma première communion, ce que j'avais de sentiments religieux : ils étaient sincères comme tout mon caractère, mais je ne savais pas que, pour être profitable, LA PIÉTÉ a besoin (Têtre mêlée à toutes les actions de la me. La mienne avait occupé quelques instants de mes journées, mais elle était demeurée étrangère à tout le reste. Mon confesseur était un saint vieillard, peu soupçonneux ; je le voyais deux ou trois fois par an, et, comme je n'imaginais pas que des chagrins fussent des fautes, je ne lui parlais pas de mes peines ; elles altéraient sensiblement ma santé, mais, chose étrange, elles perfectionnaient mon esprit. Un sage d'Orient a dit : « Celui qui n'a pas souffert, que sait-il ? » Je vis que je ne savais rien avant mon malheur; mes impressions étaient toutes des sentiments. Je ne jugeais pas, j'aimais; les discours, les actions, les personnes plaisaient ou déplaisaient à mon âme.
A présent, mon esprit s'était séparé de ces mouvements involontaires : le chagrin est comme l'éloigncment, il fait juger l'ensemble des objets. Depuis que je me sentais étrangère à tout, j'étais devenue plus difhcile, et j'examinais, en le critiquant, presque tout ce qui m'avait plu jusqu'alors.
Telles étaient la tournure d'esprit et les habitudes de M°" de Duras, et tel son état d'àme, quand se produisit la rechute des affreuses souffrances : nous Talions constater aux pensées d'un écrit qui porte son nom ;
Le médecin déclara que, si Ton voulait me faire recevoir mes sacrements, il n'y avait pas im instant à perdre. On envoya chercher mon confesseur : il était mort depuis peu de jours. Alors M"*® de B... [Clara] fit avertir un prêtre de la paroisse. Il vint et m'administra Textrôme-onction, car j'étais hors d'état de recevoir le viatique. Je n'avais aucune connaissance, et on attendait ma mort à chaque instant- C*est sans doute alors que Dieu eut pitié de moi et commença par me conserver la vie contre toute attente;
mes forces se soutinrent. Je luttai ainsi environ quinze jours ; ensuite la connaissance me revint. M"** de B... [ClaraJ ne me quittait pas et Charles [Félicie] paraissait avoir retrouvé pour moi son ancienne affection. Le prêtre continuait à venir me voir chaque jour, car il voulait profiter du premier moment pour me confesser. Je le désirais moi-même ; je ne sais quel mouvement me portait vers Dieu, et me donnait le besoin de me jeter dans ses bras cl d'y chercher le repos. Le prêtre reçut l'aveu de mes fautes ; il ne fut point effrayé de l'état de mon âme; comme un vieux matelot, il connaissait toutes ces tempêtes. II commença par me rassurer sur cette passion dont fêtais accusée : « Votre cœur est pur, me dit-il : c'est à vous seule que vous avez fait du mal ; mais vous n'en «Hes pas moins coupable. Dieu vous demandera compte de votre propre bonheur, qu'il vous avait confié. .. Qu'en avez-vous fait? Ce bonheur était entre vos mains j car il réside dans t accomplissement de nos devoirs : les avez-vous seulement connus? Dieu est le but de l'homme. Quel a été le vôtre? Mais ne perdons pas courage. Priez donc, Ourika : il est là; il vous tend les bras... Votre cœur mérite de devenir digne de lui. » C'est ainsi que cet homme respectable encourageait la pauvre Ourika. Ces paroles simples portaient dans mon âme je ne sais quelle paix que je n'avais pas connue. Je les méditais sans cesse, et comme d'une mine féconde, j'en tirais toujoubs quelques nouvelles réflexions.
Ces dernières lignes nous livrent le point de départ» et, si l'on veut, Tacte de naissance des Réflexions et Prières. Avec les pensées de cet opuscule, nous entrons plus avant dans Tinti* mité d'une belle âme. Les chagrins, l'abattement, le désespoir s'y pénètrent de confiance en Dieu ; ils se transforment en résignation, relèvement et vertus actives.
Autrefois la piété occupait quelques instants de ses journées, sans doute par les prières du matin et du soir, et rien de plus. Désormais M*"^ de Duras la mêlera à toute sa vie par des méditations faites chaque jour ; et ces méditations, eUe les fera la plume à la main, afin d'y même appliquer tout son esprit, d'en mieux conserver toute la substance : a fruit de vie » qui devenait l'aliment de sa pensée pendant la suite de la journée, d'autant que les Réflexions s'achevaient en Prières.
Le calmant de ces pieuses Réflexions se marque en chacune d'elles. Mais il en est une où l'apaisement va jusqu'à la vertu, et, plus loin même, jusqu'à l'héroïsme de la vertu, puisque, au pardon, il ajoute ou substitue l'excuse, et qu'il s'appeUe Tlndul-
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gence. Bien que ce soit la demiëre dans le recueil, c'est la première qu'il faut étudier : qous verrons que Tordre adopté fut tout à fait arbitraire. Il y a lieu de commencer par celle-là, parce qu'elle est révélatrice des sentiments qui s'enveloppent de mystère dans les autres Réflexions.
Sainte-Beuve Ta remarquée et citée dans le Portrait de Madame de Duras. Il Tannonce ainsi : a On se fera surtout idée de sa manière de moraliste et de cette subtilité tendre qui va jusqu'au dernier repli d'un sentiment par la méditation sur V Indulgence. »
Que Félicie soit l'occasion et l'objet de cette analyse infiniment délicate, et non moins douloureuse, il suffirait de lire, en se rappelant Tétemelle obsession, et l'inguérissable blessure de la mère, pour en avoir l'impression très directe.
Une preuve tirée des écrits confidentiels redouble la sécurité de l'application. Elle montre, sous la forme généralisée, le cas très particulier et tout personnel qui y est étudié. « Chagrins mortels » et cause de ces chagrins, attitudes respectives de la mère et de la fille, excuses tirées de l'Evangile et de la psychologie, générosité d'un pardon qui veut n'être et ne s'appeler que justice, appel à la pitié de Dieu et désir du repos, tout ce qui faisait la détresse, l'aspiration et la beauté de cette àme, se trouve là, palpitant résumé de sa vie intérieure.
L'épigraphe : a Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font », annonce très bien le morceau ; il en révèle la tendance chrétienne ; il rappelle le modèle de toute perfection, celui qu'on imite et qu'on invoque tout ensemble.
Or, voici ce que nous avons lu dans une lettre du 10 janvier 1825, après une longue plainte, et plus navrante, où les deux sœurs sont appréciées, autant dire opposées.
« Quand je me sens trop malheureuse, je me dis comme Notre- Seigneur : « Pardonnez-/Mt, car elle ne sait ce quelle MX ». Mais cette ignorance Y excuse sans me consoler et sans me ri^ rendre. » Une telle modification du texte sacré, et d'un texte si connu, ce singulier mis à la place du pluriel, l'application directe qui en est faite à FéUcie, les mêmes mots essentiels, d'ignorance et d'excuse^ dans la Réflexion et dans la lettre, ne permettent pas la plus légère hésitation : c'est Félicie qui est l'objet de cet examen et de ce pardon, ou plutôt de cette excuse.
Nous comprendrons mieux maintenant d'où procède et où
tend une pareille étude. Le frémissement de certaines expressions : «c chagrins déchirants qui font souffrir mille morts avant de noourir », — « briser un cœur qui vous a chéri, adoré, qui avait fait de vous son idole », nous avertit qu^il y avait lutte encore et larmes inconsolées jusque dans la générosité de cette indulgence. Si pleine que fût la victoire de la piété sur la passion, elle ne l'avait pas anéantie. <c Subtilité tendre », disait Sainte- Beuve, en suggérant l'idée d'un amour coupable. Mieux informés, nous dirons : « angoisse maternelle ».
Lisons cette page. Elle s'éclaire d'un jour nouveau, et communique de sa lumière aux autres réflexions. Ceux qui les connaissaient (et ils doivent être rares, car le petit livret est devenu comme introuvable ; l'exemplaire dont je me sers me vient de la parfaite obligeance de M. le comte de Cbastellux), croiront lire de Tinédit, tant le secret de ces pensées, longtemps insaisissable» fait place à l'évidence. Même les filles de M*^ de Duras n'en comprirent ni les allusions ni la tristesse spéciale. Ayant conçu le moindre soupçon, auraient-elles publié ces pages, chargées de tels souvenirs ? En tête de l'opuscule, il y a un avant-propos non signé. Écrit par M"* de Raqzan et soumis, avant l'impression, à l'agrément de M°* de la Rochejaquelein, cet avant-propos ne discerne, dans les Réflexions^ aucune autre douleur, sinon celle que toute âme d'élite trouve sur son chemin. On lira cette préface avec plaisir. Intéressante en soi, elle l'est surtout au point de vue que je viens de signaler :
Ce peu de pages ont été laissées par une personne que le monde a aimée et admirée. On y pressent les douleurs que toute âme d'élite, tout esprit supérieur, trouve sur le chemin de cette vie, mais avec les apaisements qu'un cœur aimant et pieux doit faire venir de Tautre. On a cru qu'elles pourraient être un secours à qui souffre aussi, et, voulant se replier dans le sein de Dieu, cherche les pensées qui assurent le divin abri et les paroles qui font descendre la paix du ciel.
Nos peines n'acceptc^nt pas toujours volontiers les consolations offertes par ceux que les longues habitudes d'une vie calme et reposée ont dès longtemps mis à part de la foule.
Notre faiblesse se refuse à comprendre qu'on puisse nous bien parler des épreuves qu'on n'a pas subies. Un étranger n'est-il pas comme un peu suspect? Les âmes qui ont souffert ont des signes
324 LA DCCHCSSe DE DCBAS ET CHATEAUBUAKD
auxquels elles se recoonaisseot; elles troureroot ici Taccent de leur patrie.
L^lKDCLGEXCE
Pardonnez-leor, mon Diea.
car Us ne sareot ce qslls
fODl.
(Écamgilê.)
Cette parole donne à la ibis le précepte et la raison de l'indulgence. 11 y a plusieurs manières de pardonner; toutes sont bonnes, parce que toutes sont chrétiennes ; mais ces pardons diflèrent entre eux comme les vertus qui les ont produites. On pardonne pour être pardonné; on pardonne parce qu*on se reconnaît digne de souffrir, c'est le pardon de Thumilité ; on pardonne pour obéir au précepte de rendre le bien pour le mal : mais aucun de ces pardons ne comprend Fexcuse des peines qu'on nous a faites. Le pardon de Jésus-Christ est le vrai pardon chrétien : « Us ne savent ce qu'ils font, n H y a, dans ces touchantes paroles, recense de ^offenseur et la consolation de Voffensé^ la seule consolation possible de ces douleurs morales, où le mal qu'on nous a fait n*estj pour ainsi dire, que secondaire. Ce qui met le comble au chagrin, c^est de trouver des torts sans excuse à ceux qu'on aime; là, il y a une excuse : «c Ils ne savent ce qu'ils font ! » Ils nous ont déchiré le cœur, mais ils ne savaient ce quHls faisaient; ils étaient aveuglés, leurs yeux étaient fermés ; vos propres souffrances sont le gage de leur ignorance. La pitié est dans le cœur de V homme : de grands torts viennent toujours dun grand aveuglement. Comment croire qu'on puisse causer de sang-froid et volontairement des chagrins déchirants qui font souffrir mille morts avant de mourir? Comment croire qu'on voudrait briser un cœur qui peut^lre, pendant des années, vous a chéri, adoré, excusé, qui avait fait de vous son idole? Car telle est l'ingratitude, source des plus grands chagrins; elle consiste à méconnaître les sentiments dont on est l'objet, parce que le cœur est incapable de les payer de retour et d'en produire de semblables. Il y a là cette impuissance, cette ignorance qui font V excuse. Donner Vaffection à ceux qui ne la sentent pas, c'est vouloir donner la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds. Pardonnez-leur, mon Dieu, ils ne savent ce qu'ils font; pardonnez^leur sans qu'ils aient à faire retour sur eux-mêmes, sans que ce pardon me soit compté pour une vertu, puisqu'il n'est qu'une justice ; mais ayez pitié de moi, et enseignez-moi à n'aimer que vous, et donnez-moi le repos. Ainsi soit-il ^
1. Réflexions et prières inédites, par M«* la duchesse de Doras Paris,
Un flot de lumière, jailli de <c Tlndulgence i>, pénètre au plus intime les méditations qui suivent, et, ô travers le voile des mots, r&me de Tauteur y transparait avec les nouvelles modalités de sa vie intérieure. Elle s'examine pour s'humilier et s'amender : « Que je sois bien pénétrée de mon indignité et de la nécessité de vous mieux servir, 6 mon Dieu I » Elle étudie les vertus pour les acquérir, à commencer par l'indulgence, cette perfection du pardon. Elle poursuit le bien, dans toutes ses formes, pour Tembrasser étroitement, ou mieux, pour se l'assimiler; ou plutôt, le bien qu'elle aime et poursuit, c'est Dieu, <( le bien par excellence », Dieu qui serait sa paix et son bonheur dès ce monde. Dieu « sa seule espérance ». C'est Lui qu'elle appelle et invoque; Lui qu'elle aime, où veut aimer, ce qui revient au même, car cet amour gil surtout dans la volonté. Dieu, — amour immense, « admiration sans borne et sans réveil », c'est à sa lumière et dans ses voies qu'elle veut marcher, c'est de Lui qu'elle veut tenir les vertus désirées. Fervents, et, comme toujours, passionnés désirs : ils me rappellent le mot sublime de Pascal : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas trouvé », car la vertu ainsi demandée est une vertu déjà possédée en partie.
La prière, qui nait des Réflexions et les clôt d'un élan vers Dieu, d'un regard au ciel, traduit une résolution aussi bien qu'une demande. Or cette résolution surgit d'une expérience antérieure ; elle part d'une pratique jugée insuffisante et tend à plus de perfection. Défiante de ses forces, qui ne sont que faiblesse, elle appelle la grâce en lui promettant le libre concours de sa volonté.
En plus d'un endroit, la correspondance semblerait démentir cette vue ; mais, à les bien interpréter, ces apparentes contradictions en seraient plutôt la preuve : « Une dévotion vive et animée peut seule consoler de se sentir inutile. La mienne n'a pas cette puissance. Elle ne vaut rien puisqu'elle ne remplit rien et ne me console pas. » — « Mon grand défaut, c'est celui de la faiblesse. J'envie la force parce qu*au fond, elle fait la base de tout ce qui est bien, et la faiblesse, de tout ce qui est mal. C'est ce qu'on trouve au fond du vase, comme ces résidus chimiques. »
Debecourt, libraire-éditeur, me des Saints-Pères, 69; 4839. (Publié au proflt d'un établissement de charité pour de jeunes enfants) ; 69 pages.
3âA LA DUCttBBSe ht blîlUS ET CHAtEAUBRIAND
De lels aveux, où se mêle, certes, une part de vérité, dénoncent surtout rhumble sentiment que Ton a de soi-même; ils traduisent aussi la généreuse ambition que Ton nourrit, de faire plus et mieux, et de progresser toujours.
Grèce aux Réflexions et Prières, il nous est permis d'explorer l'âme de M"* de Duras dans « ses instincts infinis », de la surprendre dans son vrai fond. Il apparaît, au cours de cette lecture, que <c la grande dame », la <c brillante dame de cour », n'était pas seulement femme du monde accomplie, mais, au milieu même du monde et de la cour, femme de piété et chrétienne exemplaire, à partir de 1819-1820.
Mieux qu'en théorici elle savait désormais <( ce qu'elle ne savait pas avant sa rechute », que, pour être profitable, « la piété a besoin d'être mêlée à toutes les actions de la vie ». La piété, M"' de Duras la mêlait maintenant à ses plaisirs ou distractions de société, comme à ses souffrances cachées et à ses larmes, à ses œuvres de charité comme à ses devoirs de famille, à ses lettres et à ses paroles comme à ses impressions et à ses sentiments. La pensée de Dieu et des devoirs l'accompagnait dans toutes ses démarches et sanctifiait toutes ses heures.
Si le détail des actions nous échappe^ du moins savons-nous quel esprit les animait : Tesprit de foi, de soumission, de pénitence et d'amour.
Nous avons vu le portrait d'une âme douloureuse, peint par elle-même, dans les récits d'Ourika. Nous allons admirer la beauté d'une ftme transfigurée, qui rayonne à son insu, dans les Réflexions et Prières.
L'aveu provoque la résolution, et la résolution se porte au bien du même mouvement qu'elle se détourne du mal. Or, le bien voulu, c'est l'aspiration et c'est l'essor vers le souverain bien, qui est Dieu.
Sous forme d'études, d'examens de conscience et de bons propos, c'est ici le vrai portrait psychologique de la chrétienne que fut la duchesse de Duras.
VEILLEZ ET PBIBZ
La vie chrétienne tout entière est renfermée dans ces paroles : Veillez et priez. Ainsi que tous les mots de l'Evangile, plus on les médite, plus on y découvre un sens profond et étendu. Viffi/te»
et priez : ce conseil devrait être toujours présent à notre mémoire : il n'en est pas de plus salutaire. Veiller, c est prévenir toutes les pensées, tous les mouvements que Dieu réprouve : c'est se dérober aux surprises de lamour-propre, aux illusions de la vanité. Il est rare que l'homme soit assez perverti pour faire le mal de propos délibéré; mais nous le laissons faire en nous par Tennemi parce que nous ne veillons pas. Presque toutes ces douleurs morales, ces déchirements de cœur qui bouleversent notre vie, auraient été prévenus si nous eussions veillé; alors nous n'aurions pas donné entrée dans notre âme à ces passions qui, toutes, ii ême les plus LÉGITIMES, sont la mort du corps et de Vâme. Veiller, c'est soumettre l'involontaire, c'est réduire sous l'empire de la raison et du devoir toutes les folies, les chimères et les vanités de la vie : et Dieu, comme toujours, en nous enseignant sa loi, nous donne le précepte qui seul peut assurer notre bonheur, même dès cette vie. En veillant, nous maintenons la paix de notre âme ; en priant, nous nous donnons la force de veiller, et la prière elle-même, n'est-ce pas une façon de veiller? C'est ainsi que, par un mystère étonnant, toutes les vertus chrétiennes sont comme solidaires les unes des autres; il suffit d'en avoir une pour les avoir toutes, pourvu qu'on la possède complètement. C'est dans ce sens que Jésus-Christ a dit : « Aimez et faites tout ce que vous voudrez. »
En effet, la charité chrétienne ne peut exister dans toute son étendue sans la foi, sans l'espérance. Peut-on aimer sans croire à l'éternité ? Peut-on aimer sans espérer l'éternité?
Veillons et pHons, pour conserver la paix en ce monde et pour acquérir le bonheur immortel que Dieu promet à ceux qui auront accompli ses commandements et glorifié son saint nom.
sua LES PASSIONS
Dieu est le but de l'homme ; et, pour que l'homme trouve sa paix et son bonheur en ce monde, Dieu doit être son unique but. La passion a un but aussi, et ce but, c'est la créature. De là les orages et les malheurs qui viennent assaillir nos coeurs quand nous laissons la passion s'en rendre maîtresse. Il y a là une dévialion de V ordre moral qui doit être nécessairement punie; car, si V homme trouvait son bonheur dans la passion. Dieu deviendrait inutile, La passion comble ce vide immense que Dieu laisse au fond de nos cœurs pour nous faire sentir que sans lui nous sommes incomplets ; et, par la même raison. Dieu a soin de rendre vains tous les efforts que nous faisons pour remplir ce vide par autre chose que par lui.
La passion, souvent si coupable, est moins funeste à l'homme
328 LA DUCHESSE DE DURAS ET CHATBAtiBRIAND
que le vice. Elle use et dévaste rame oà elle règne, mais le vice la flétrit. L'âme passionnée peut diriger vers Dieu l'ardeur et Vactivite qui Vont égarée : Tâme vicieuse doit se renouveler entièrement avant d offrir à Dieu un hommage digne de lui.
Eclairez-moi, à mon Dieu^ enseignez-moi vos voies et ouvrez mes yeux à votre lumière.
LA Piiii
Aimez Dieu de tout votre cœur et de tout votre esprit
Plus on avance dans la vie, plus on se sent pénétré de celle Vérité qu'il n*y a de paix et de bonheur durable que dans les voies de Dieu. A mesure que F on pénètre dans les redoutables secrets de l'avenir y les illusions s'évanouissent ; on se voit enlever successivement tous les objets de ses affections ; t attrait Sun intérêt nouveau, le changement des cœurs, Vinconstance, Vingratitude, la mort, dépeuplent peu à peu ce monde enchanté dont la jeunesse faisait son idole. Chaque jour rétrécit le cercle, et Von ne jouit plus de ce qui reste qu'avec amertume ; on a perdu la sécurité. L'âme alors a besoin de chercher un appui pltis solide, eUe le trouve dans la PiérÉ '. L'amour et le culte de Dieu peuvent seuls occuper, consoler, ranimer des cœurs que les passions ont dévastés et que la douleur a flétris. Dans la pjètè, on trouve ce qu'on a vainement cherché sur la terre, un amour immense, une admiration sans borne et sans réveil.
La PIÉTÉ est faite pour Thomme ; car elle suffit à la fois à son cœur et à son esprit. Aimer Dieu, c'est aimer tout ce qui est bon, grand, étemel, sublime : c'est adorer à la source les perfections que nous croyions trouver dans les créatures et que nous y avons vainement cherchées ; ce peu de bien qui se rencontre quelquefois dans Vhomme, c'est en Dieu que nous eussions dû l'aimer. C'est Dieu que l'âme pieuse adore dans tout le bien répandu dans la nature. Il est le bien par excellence, et tout, hors le mal, vient de lui.
Quel vaste champ pour l'imagination chrétienne que la pensée de Dieu! Là, elle peut s'étendre sans risque de s'égarer. Le cœur de l'homme aura beau aimer, il n'égalera jamais son amour aux perfections de Celui qui l'a créé et qui le conserve. La piété suffit à l'esprit. Quel esprit si vaste, si fécond, si lumineux peut suf-
i. Nous avons lu dans la lettre du 28 octobre 1823 : « Un des résultats d*nne grande douleur, c'est d'empêcher de jouir de ce qui reste : on a perdu la iicurité ; on n'ose s*appuyer sur rien, etc. ».
fire à étudier les merveilles de la création ? Qui sondera les profondeurs du cœur humain? Qui sondera la sublimité de la morale évangélique ? Quelle est l'étude qui ne se rapporte à Dieu, qui ne fournisse de nouveaux motifs d'admiration et d'amour ? L'esprit de docilité chrétienne peut se porter dans l'étude ; la simplicité et la bonne foi sont les meilleurs guides vers les sciences, ennemies de l'aveugle oi^ueil.
Quelle religion a mieux connu le cœur de l'homme que la nôtre ? On ne peut être moraliste sans être chrétien, et ceux qui l'ont essayé ont produit des doctrines monstrueuses. Il faut placer Dieu dans le cœur de l'homme pour en connaître toutes les misères ; il est le flambeau qui éclaire cet abîme ; sans lui, tout y est mystère et obscurité. Je dirai plus, il faut placer Dieu dans le cœur de l'homme pour en connaître toute la grandeur. Lui seul donne la pureté aux motifs et la réalité aux vertus.
La connaissance des devoirs enfin, la grande science de l'homme, celle de sa paix et de son bonheur, ne s'apprend que par la piété. C'est la loi de Dieu si étonnamment ratifiée par notre conscience qui doit être notre première étude. Là notre esprit et notre cœur sont occupés en même temps, et l'admiration et la reconnaissance y sont excitées tour à tour.
Faites-moi la grâce, ô mon Dieu, de chercher dans la pieté ma consolation, de mettre ma seule espérance en vous, de me réfugier dans votre sein ; que les dernières années de ma vie soient pour vouSi et que mon âme se perde en vous dans l'éternité,