LA FORCE
Dieu est notre force dans le combat et notre couronne dans la victoire.
La force est le don sans lequel tous les autres ne sont rien* Sans la force, les bonnes pensées sont stériles, la dévotion est sans fruit, la ferveur sans persévérance.
On peut avoir la pureté de Tàme, le goût du bien, 1 amour de ses devoirs. Sans la force, on n'a rien ; tout devient un écueil pour la faiblesse ; on rougit de ses fautes, on les déplore, on s'en repent, et c'est pour en commettre de nouveau.
Cest un des grands dangers des convei'sions tardives que le manque de force. Vâge, de longs chagrins, l* habitude d'une vie sans règle, émoussent les forces. On ne leur a rien demandé^ et elles vous abandonnent quand vout voulez en faire usage.
Ayons sans cesse présente Tidée de Dieu et la nécessité d'obéir à ses commandements ; il viendra à notre secours. H nous soutiendra, car notre force vient de lui, comme tout ce que nous avons de bien ou de bon en nous-mêmes. Le seul moyen d'entretenir la force est la vigilance. Si vous n'oubliez jamais Dieu, les tentations ne seront pas plus fortes que vous. Si vous vous éloignez de lui, elles vous surprendront comme Samson endormi dans les bras de Dalila.
Pourquoi est-il si commun de manquer de force dans les voies de la piété ? C'est qu'on manque de foi. Si notre foi était vive et inébranlable» notre force, qui repose sur elle, le serait aussi. Toutes les vertus chrétiennes semblent participer Tune de l'autre par une loi sublime, se tenir comme les anneaux d une même chaîne. Saisissons un de ces anneaux. Une vertu nous mènera à
une autre vertu, et, en nous élevant vers celui dont elles émanent toutes, nous puiserons la véritable force, celle de persévérer dans le bien au sein de Dieu même. C'est de lui que nous tiendrons le moyen d'arriver à lui, et de nous réunir à lui dansFétemité.
Il y a lieu de réserver pour un autre chapitre la méditation qui suit, dans le recueil, et qui est intitulée : La Science.
L'âme qui réfléchit et prie de la sorte ne cesse pas pour cela de souffrir ; il semble bien que sa blessure saigne toujours et lui arrache des larmes, mais une douceur en tempère ou en remplace ramertume; elle n'est plus abattue et cpmme rivée au sol. Fortifiée par les pratiques saintes, on la voit se ressaisir et se redresser, monter sur les degrés de Téchelle mystérieuse, de vertu en vertu ; elle se transfigure en beauté d'Évangile ; elle parle à Dieu, son père ; et c'est le langage de la foi ; et c'est l'accent de l'espérance ; et c'est l'ascension du véritable amour !
Or^ les Réflexions et Prières^ authentiquées par le nom de l'auteur, se rattachent organiquement aux paroles du prêtre dans le roman d'Ourika.
Des unes aux autres, il y a filiation directe. Je vais mettre en lumière cette dépendance ou cette descendance par des rapprochements suggestifs. Cette filiation prouve que le passage suivant d'Ourika est renseignement positif, vie concrète et vécue î
«f Ces paroles simples portaient dans mon âme je ne sais quelle paix que je n'avais jamais connue ; je les méditais sans cesse, et, comme d'une mine féconde, j'en tirais toujours quklqubs nouvelles RÉFLEXIONS. »
Elle prouverait surtout (et tel est bien mon avis), que l'exborlation dédiée à Ourika, et méditée par M°® de Duras à l'égal d'un texte sacré, est le résumé des entretiens sacramentels qu'un vrai confesseur eut avec une vraie malade ; que c'est à l'auteur des Réflexions et Prières que l'homme de Dieu adressa le discours si religieusement exploité ; et donc, que la malade exhortée dans Ourika s'appelle, de son vrai nom, Claire de Kersaint-Duras :
On lit dans Ourika^ sur les Passions :
Le prêtre conuncnça par me rassurer sur cette passion dont
j^étais accusée. « Votre cœur est pur, me dit-il, c'est à vous seule que vous avez fait du mal, mais vous n'en êtes pas moins cou* pable. Dieu vous demandera compte de votre propre 'bonheur... Qu en avez-vous fait ? Le bonheur était entre vos mains ; car il réside dans Taccomplissement des devoirs. Les avez-vous seulement connus ? Dieu est le but de l'homme. Quel a été le vôtre ? [La créature].
Et dans les Réflexions et Prières.
Dieu est le but de l'homme ; et, pour que l'homme trouve sa paix et SON bonjieur en ce monde, Dieu doit être son unique but. La passion a un but aussi; et ce but est la créature. De là les orages et les malheurs, etc.
Dans Otirika^ sur la Piété :
Je ne savais pas que, pour être profitable, la pieté a toujours besoin d'être mêlée à toutes les actions de la vie. — Je ne sais quels mouvements me portait vers Dieu et me donnait le besoin de me jeter dans ses bras et d'y chercher le repos.
Et dans les Réflexions et Prières^ sur la Piété :
L'âme alors a besoin de chercher un appui plus solide ; elle le trouve dans la piété. L'amour et le culte de Dieu peuvent seuls occuper, consoler, ranimer des cœurs que les passions ont dévastés.
Quel nom attribuer à ce mouvement qui portait Ourika cers Dieu^ et lui donnait le besoin de se jeter dans ses bras, de chercher le repos en lui ? Quel nom ? La piété. C'est ce mouvement, né d'un instinct et d'un besoin, qui est saisi, rappelé, expliqué par le passage des Réflexions qu'on vient de lire el encore par cet autre du même chapitre ce sur la piété » :
Faites-moi la grAce, ô mon Dieu, de me réfugier dans voire sein... que mon âme se perde en vous dans l'éternité.
« Se jeter dans les bras de Dieu {Ourika), et se réfuter dans le sein de Dieu (Réflexions) » ne constituent pas des écarts de sens : il n y a là que de simples variantes de mots. C'est la même invocation.
« Le besoin d'y chercher le repos », dit Ourika. « Le repos », ce sera le dernier mol de la dernière prière des Béflexions.
Nous avons entendu le confesseur dire à Ourika :
Le bonheur réside dans Faccomplissement des devoirs. Les avez-vous seulement connus ?
Et dans les Réflexions :
La connaissance des devoirs, la grande science de l'homme, celle de sa paix et de son bonheur^ ne s'apprend que par la piété.
Le suprême conseil du confesseur : « Priez Dieu, Ourika », est devenu, à la faveur d'une « méditation incessante », la belle réflexion Veillez et Priez. D'abord « priez » entraîne <c veillez ». Voici comment, d'après les Réflexions :
En priant, nous nous donnons la force de veiller; et la prière elle-même, n'est-ce pas une façon de veiller?
Et encore : « Veillons et prions pour conserver la paix en ce monde ». Donc la paix est le fruit de la vigilance et de la prière. On pourrait même dire qu'elle en est Tavant-goùt, car Ourika recevait ce des simples paroles »; je ne sais, disait-elle, « quelle paix délicieuse que je n'avais jamais connue ».
« Je ne me servirai plus de vos bienfaits pour vous o/fenser », c'est la résolution d'Ourika, toute pénétrée des pensées que le confesseur vient de lui suggérer.
Or il est écrit dans les Réflexions : « La crainte de Dieu nous fait redouter par-dessus tout à'offenser Dieu et de lui déplaire. »
Ourika :
J'essayai de me vaincre, de trouver en moi-même une force pour combattre les sentiments qui m'agitaient, mais je ne la cherchais point, cette force, où elle était.
Et dans les Réflexions ^ sur la Force :
Dieu viendra à notre secours. Il nous soutiendra ; car noire FORCE tnant de lui... Une vertu nous mènera à une autre; et, en
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nous élevant vers celui dont elles émanent toutes, nous puise* rons la véritable force,,.
C'est ainsi que, par une série de déductions toujours plus approfondies, mais dont le lien logique et même verbal n'est pas diilicile à saisir, les Réflexions et Prières sont tirées ou inspirées, soit des exhortations murmurées à loreille de la malade dans Ourikay soit des considérations qui précèdent et Aes résolutions qui suivent, ou, ce qui revient au même, et a Tavanlage d*une plus rigoureuse précision : il n y a pas un seul des mots dont se compose la morale^ si courte et si belle, du confesseur dans le roman (si courte, onze lignes ; si belle, parce que humaine et divine tout ensemble] ; pas un seul de ces mots auquel les Réflexions et Prières ne fassent distinctement écho, mais en lui donnant le retentissement et le prolongement des méditations personnelles, en lui communiquant la vibration des souvenirs et l^ampUtude des espérances infinies, palpitantes intimités d'un noble cœur.
Tel est le lien organique et vital qui rattache les Réflexions à Ourika ; telle est la compénétration des deux écrits également confidentiels.
On pourrait dire, des Réflexions^ qu'elles constituent, en un langage direct, comme Tépilogue du roman, lequel n'est roman que par le voile très léger de fictions purement nominales.
Le roman, c'est surtout l'évocation du passé, fait de courtes joies et de longs chagrins : rêve de mélancolie trempé de larmes, et, seulement à la fin, réjoui d'un sourire qui n'est plus de la terre.
Le petit recueil des Réflexions^ c'est surtout l'avenir, entrevu et salué du regard de la foi : double avenir, ici-bas, de vertus moins imparfaites, et, là-haut, de bonheur sans fin. C'est la vie qui se ressaisit ; c'est la force qui reprend conscience d'elle^-mënie et se promet de «c persévérer dans le bien )> ; c'est le désir et la confiance du mieux ; c'est la résolution d'agir, résolution qui sera tenue avec la gr&ce de Dieu : «c Faites-moi la grâce, ô mon Dieu, de chercher dans la piété ma consolation, de mettre ma seule espérance en vous, de me réfugier dans votre sein. Que les dernières années de ma vie soient pour vous... »
Prière exaucée ! Les dernières années de la vie de iP* de Duras furent une progressive ascension vers Dieu par la pratique de la giété| des vertus et des œuvres* La charité, plus que
jamais, fut une de ses habitudes, et, après ses élévations vers Dieu, sa meilleure consolation. Le dévouement porté jusqu'à la passion formait le fond de son caractère. Sans diminuer en rien le don d'elle-même à ceux qu'elle aimait, elle se fit une loi de se prodiguer à ceux qui souitrent ou qui manquent. Elle trahira ses dispositions et habitudes personnelles en même temps que eeUes du duc de Duras, quand elle mettra ces paroles sur les lèvres du maréchal d'Olonne : « S'occuper du perfectionnement moral et du bien-être physique d'un grand nombre d'hommes est certainement la source des jouissances les plus pures et les plus durables; car le plaisir dont on se lasse le moins est celui de faire du bien, et surtout un bien qui doit nous survivre. » E)ons manuels et charités de détail pratiqués au jour le jour, œuvres fondées, œuvres scolaires, œuvres de bienfaisance, œuvres de charité, tel est le sens de cette réflexion qui s'applique également aux deux époux.
Faire le bien, ce fut la pratique quotidienne de M"^ de Duras ; et jusque dans les affres de la mort, on la verra s'adonner encore au noble devoir d'aimer Dieu, et de lui exprimer sa reconnais^ sance, d'aimer le prochain et de lui venir en aide : <c II faut remercier Dieu de tout », a-t-elle dit. « Elle s'est occupée de faire du bien pendant ses souffrances aiguCs (de l'agonie) comme pendant les années des douleurs lentes qui les ont précédées. »
S'il est manifeste que la malade du roman, c'est bien M"* de Duras, puisque celle-ci, dans la sincérité de la « méditation » et dans la ferveur de la ce prière )», authentiquement pense les pensées et souffre les souffrances d'Ourika, il n'est pas moins évident que la cause de ses souffrances n'est autre que l'objet de ses prédilections, devenu dans les Réflexions^ <— la correspondance le prouve — l'objet de son indulgence, c'estrè-dîre Charles, c'est-à-dire Félicie, comtesse de La Rochejaquelein.
Cette double constatation m'a permis de faire très large la part du réel et du vécu dans l'œuvre qui semblerait de pure imagination.
Une dernière remarque, relative aux Réflexions et prières :
Je ne pense pas que ce recueil contienne toutes les «c réflexions » rédigées par M*"* de Duras. Elle a dû en écrire une multitude d'autres, qui seraient intéress^antes à étudier. Quatre de ces morceaux relèvent d'une série qui en suppose non pas
quatre — mais sept. Ce sont les a sept dons du Saint-Esprit : « sagesse, intelligence, conseil, force, science^ piétés crainte de Dieu. Les quatre dernières seules ont trouvé place dans le recueil édité par la duchesse deRauzan. D'autres les encadrent qui sont étrangères à la série ; il n'est pas vraisemblable que Fauteur ait négligé tout juste les trois premiers <c dons ; ii — à moins de prétendre que, s'il ne paraissent pas, c'est que la morale du confesseur ne contenait pas un mot qui les appelât.
Détail significatif : ce terme théologique « don », se retrouve en plusieurs de ces petites pièces et les spécifie pour ainsi dire : a Accordez-moi, 6 mon Dieu, ce don (de la crainte) » ; — « la force est le don sans lequel tous les autres sont inutiles. »
Ourika et les Réflexions ne doivent pas se séparer. Ils datent de la même période, traduisent la même souffrance, procèdent de la même inspiration, sont les deux formes, humaine et divine, d'un même effort, d'une même rénovation morale et religieuse.
A mesure que M"' de Duras écrivait Ourika et les Réflexions^ il se faisait en elle comme un réveil de toutes ses facultés. Se rechercher dans ses recoins et replis de cœur et d'àme, s'analyser avec une curiosité ici littéraire et là morale, se jouer pour ainsi dire au milieu de ses souvenirs et les combiner a en mille manières », donner aux folies et aux chimères, pour correctif et conclusion, les pensées de la foi ; c'était aussi bien se fuir et s'oublier que se rechercher et se reprendre ; c'était échapper à l'étreinte présente de ses chagrins et les changer, tantôt en rêves flottants et attendris, tantôt en résolutions de vertus et élévations vers Dieu. Rêver ainsi, c'est créer, et créer de la sorte, n'est-ce pas se récréer ? n'est-ce pas revivre en un double et triple sens?
Ainsi s'exerce, toute puissante, la séduction du mot. Quelquefois elle rouvre et irrite la plaie : <t Ces romans me font mal ; ils remuent au fond du cœur un reste de vie qui ne sert qu'à faire souffrir. » Plus souvent elle berce et charme la douleur. Chateaubriand, qui le sait par expérience, lui écrit : « 1823... Soignez-* vous bien, et surtout ne vous livrez pas à toutes vos
folles tristesses. Travaillez; faites un nouveau Moine; votre tête vous laissera en repos. »
M"' de Duras éprouva pour son comple ce qu'elle avait remarqué à propos de Chateaubriand, dans une lettre de 1817 à M"* Swetchine : « ce qui lui a fait tout ce bien, c'est qu'il a continué les Mémoires de sa vie ». N'ayant narré ses chagrins que sous la forme enveloppée du roman et des Réflexions, elle put admettre en pensée quelques intimes à la confidence de ses écrits. En occupant ses heures et en captivant son imaginatiouy ce travail dégonfla son cœur, et, le succès aidant, le succès auprès de ses amis qui comptaient parmi les juges les plus délicats et les plus écoutés, elle y prit goût et plaisir ; elle s'y mit, comme en toutes ses entreprises, avec une ardeur passionnée ; si bien qu'après un roman, un second vint, et puis plusieurs autres. Elle-même nous racontera, dans sa correspondance, Tcntralnement de ces compositions.
Edouard
Distraite et reposée, sinon consolée, M"** de Duras entreprend un autre roman, Edouard^ a son principal titre de gloire », déclare Sainte-Beuve. Là encore, repliée sur soi, elle s'étudie et s'analyse dans ses plus secrètes intimités. Sous le voile des fictions, elle ne craint pas d'évoquer ses souvenirs et ses affections et de leur imprimer une ressemblance plus saisissante ; elle leur rend le rythme et les couleurs de la vie.
Edouard se présente ainsi :
Sa pâleur et la tristesse dont toutes ses paroles et toutes ses actions étaient comme empreintes éveillaient à la fois Tintérét et la curiosité. U était loin de les satisfaire : il était habituellement silencieux, mais sans dédain ; on aurait dit, au contraire, qu'en lui la bienveillance avait survécu à d'autres qualités éteintes par le chagrin. Habituellement distrait, il n'attendait ni retour ni profit pour lui-même de rien de ce qu'il faisait. Celte facilité à vivre qui vient du malheur, a quelque chose de touchant : elle inspire plus de pitié que les plaintes les plus éloquentes.
Celui qui nous est dépeint sous ce premier aspect pourra bien, par son amour douloureux, rappeler — mais si faiblement — le jeune Benoist d'Azy, qui fut en effet amoureux de Clara ; le
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plus souvent, c'est de M"* de Duras qu'il est le prête-nom ou le porte-voix, déjà nous trouvons un portrait d'elle-même « retourné et déjçuisé en homme ». La voilà, telle que le chagrin Ta faile, telle qu'on la surprenait dans sa solitude. Aux instances que ses amis lui adressaient d'ouvrir son cœur, de se confier, de s'épancher, c'est elle qui répond, comme dans Ourika^ mais avec une nuance plus accentuée :
Je ne dois plus rien vous refuser, mais n'exigez pas que je vous parle de mes peines. J'essayerai A^ écrire et de vous faire connaître celui dont vous avez conservé la vie. Au bout de quelque temps, il entra dans ma chambre, tenant dans sa main un gros cahier d'une écriture assez fine : « Tenez, me dit-il, ma promesse est accomplie. Vous ne vous plaindrez plus qu'il n'y a pas de passé dans notre amitié. Lisez ce cahier, mais ne me parlez pas de ce qu'il contient. »
Cette répugnance à parler de ses chagrins — en parler, n'était-ce pas accuser Félicie .^ — M"* de Duras la trouvait au plus profond de ses instincts et de son amour. Dans les quelques lignes qu'on vient de lire, elle nous livre un trait de son caractère ; elle y reviendra en une phrase plus explicite dans l'abandon de la correspondance.
<c Analyser Edouard marquerait bien peu de goût et nous ne ressayerons pas. » Sainte-Beuve le dît de l'analyse littéraire ; et vraiment il a raison d'ajouter : « On ne peut rien détacher d'un tel tissu, et il n'est point permis de le broder en l'admirant. » L'analyse que le critique déclarait impossible, il Ta tentée aussitôt, du moins pour la scène des fleurs, et avec quelle maîtrise ! Il Ta détachée de l'ensemble, l'a brodée en Tadmirant, l'a mise en une flatteuse lumière ; et, du tissu ou de la broderie, on ne sait auquel donner la préférence.
Mais combien d'autres remarques plus essentielles, et d'un intérêt tout différent, s'offrent d'elles-mêmes quand on est initié à la vie de M""* de Duras et qu'on a surpris ses secrets!
Faverange représente Ussé ; et c'est au château d'Ussé que se passèrent ses plus belles années. C'est là qu'elle connut le bonheur; là qu'elle le savoura de longs mois, chaque année, au sein d'une paix délicieuse : — bonheur si vivement senti, qu'à de
certaines heures elle s'en effrayait : « Je crois que notre nature ne soutiendrait pas un bonheur parfait. La part que j'en ai est assez grande pour me faire peur quelquefois... Car enfin ne suis-je pas bien favorisée d'avoir, après la Révolution, conservé encore une famille nombreuse, des amis, et une belle habitation comme Ussé, et deux bonnes et jolies filles^? »
Qo a déjà vu qu'elles furent rares, dans sa vie, ces années heureuMa. Du jour de cette confidence au terme de celte période enchantée, ihm3 comptons quatre ans ; et après, sous les apparences les plus kriliantes, ce ne sont que tristesses sans fin aggravées de maux sans remèdes.
A l'ombre des tours de ce beau ch&teau, sous le^ ombrages séculaires de ce parc immense^ elle avait vu grandir sa fille adorée ; et son culte s*était développé avec les qualités et les charmes de son objet. Elle lui reconnaissait tous les dons, tous les talents, toutes les vertus. Volontiers, elle Lui aurait dédié le mot de M"* de Sévigné, mère idolâtre : « C'est la plus belle fille du monde ». M"* de Duras disait l'équivalent : « Félicie est belle comme un ange » ; et encore : « elle a la physionomie d*un ange ».
Après le mariage de Félicie, la pauvre mère n'eut plus jamais le courage de revenir à ce ch&teau d'Ussé, témoin de son bonheur. « Un triste pressentiment me disait que j'avais passé à Faverange les seub jours heureux que le ciel m'eût destinés. » — « Je ne me suis jamais trouvée plus heureuse, et je suis sûre que mon père quittera Faverange avec regret. » C'est Edouard qui parle le premier ; et nous savons de qui Edouard est le porte -voix. M"* de Nevers lui fait écho, — répétant ce que disait Clara, d'accord en cela comme en tout avec sa mère.
Or dans une lettre toute voisine du temps où M"** de Duras écrivait Edouard (1821-1822), elle s'exprimait ainsi : « Je n'ai pu prendre sur moi de retourner à Ussé depuis tous mes chagrins. J'ai peur des souvenirs que je trouverais là. »
Elle le revit pourtant, ce beau chftteau d'Ussé, plusieurs jours, peut-être plusieurs mois durant ; elle le revit d'un regard arrêté, studieux et attendri, mais, en pensée seulement, et pour le décrire avec une minutieuse exactitude, pendant qu'elle composait Edouard, ce livre tout plein d'elle-même, tout palpitant de