LeUre à Rosalie, 31 mai
ses affections, de ses impressions et de ses souvenirs. C'est à ce lieu de délices, — paradis terrestre, d'où Tinfidélité de « son ange » Ta pour jamais bannie, — qu'elle voulut rattacher la plus belle scène de son roman, l'image même et l'idéal du bonheur. Car il est facile de s'en convaincre en comparant la description d'Ussé dans la correspondance, et celle de Faverange dans le roman, le château de Faverange, par un ensemble de détails absolument caractéristiques, n'est autre que le château d'Ussé.
L'identification est ici d^une importance capitale : elle servira d'appui à des remarques intéressantes, et qui ont leur délicatesse.
Rapprochons les deux châteaux, traits pour traits, celui du roman et celui de la réalité, afin d'en bien constater la similitude, répétons le mot, l'identité.
Faverange était ce vieux château dont M"* de Nevers m'avait parlé une fois. Situé à quelques heures d*Uzerche, sur un rocher, au bord de la Corrèze, sa position était ravissante. — [Uzerche, chef-lieu de canton, un peu plus de 3.000 habitants].
Le ch&teau d'Ussé, situé à trois lieues de Langeais, s'élève sur un coteau escarpé, au-dessus de canaux dérivés de l'Indre. « Le plus beau lieu du monde », écrivait M"" de La Tour du Pin. Et M"** de Duras : a la gaieté de Taspect est remarquable ; c'est un mouvement continuel ; c'est l'ancienne France. » — Langeais, chef-lieu de canton, un peu plus de 3.000 habitants.
Faverange :
Un grand parc fort sauvage environnait le château; la rivière qui baignait le pied des terrasses fermait le parc de trois côtés. Une forêt de vieux châtaigniers couvrait un espace considérable et s'étendait depuis le sommet du coteau jusqu'au bord de la rivière. Ces arbres vénérables avaient donné leur ombre à plusieurs générations. — Je sortis du château ; j'errais sur les terrasses... — Les rivières, les campagnes, les collines bleuâtres qui fermaient l'horizon, tout me plaisait dans cet aspect. — Les coteaux, la rivière, la forêt étaient enveloppés d'une vapeur violette qui n'était plus le jour, et qui n'était pas encore robscurité.
UssÉ :
Un parc magnifique de 327 hectares, clos de murs, couronne
le coteau et s'étend au sud jusqu'à la forêt de Chinon. Quelques petits soins, écrivait encore M"** de Duras, le feront ressembler à un parc anglais fort sauvage ; la nature y a tout fait. — Rien n'est si beau que ce parc et Fantiquc futaie qui couronne le château. — Il avait appartenu successivement aux Montjean, de Reuil, d'Epinay, de Rioux, de Valentinay. Vauban, dont la fille aînée avait épousé un membre de la famille Valentinay, fit construire les belles terrasses qui dominent le cours de l'Indre. — Ces terrasses régularisèrent les pentes sur lesquelles était comme accro* cliée la forteresse primitive et lui firent un cadre charmant au-dessus de l'aimable vallée de Tlndre.
Faverange :
Je vis de la lumière dans une tour qui formait l'un des angles du château... Un escalier tournant pratiqué dans une tourelle conduisait de la terrasse à ce cabinet... Le duc de L... qu'on ne fixait jamais longtemps sur le môme sujet, revint à parler de Faverange et s'engoua de tout ce qu'il voyait, de l'aspect du château par le clair de lune, de l'escalier gothique, surtout de la salle où nous étions. — Grandes salles gothiques boisées de chêne et ornées de trophées d'armes comme au temps de la chevalerie. — Il plaisanta sur la délivrance de M"** de Nevers, enfermée dans le donjon gothiguCy comme une princesse du temps de la chevalerie.
UssÉ :
Le château, construit sur un plan tout gothique, dans la seconde moitié du xv* siècle, a été profondément modifié dans la suite. Son enceinte de murs épais a été coupée, et, par la brèche, le jour est entré à flots dans la cour intérieure, dont plusieurs façades ont été refaites avec des agréments nouveaux. Le donjon, la porte d'entrée resserrée entre deux tours, les mâchicoulis et les échauguettes ont subsisté, mais réduits par les dispositions actuelles, au rôle d'éléments décoratifs et pittoresques*.
Les principales curiosités de Tun comme de l'autre château sont le « bel escalier » ou « l'escalier gothique », le « donjon gothique » ou « donjon du xv* siècle », <c les vieilles boiseries sculptées », « les vastes salles », la grande pièce carrée ou bibliothèque :
1. Tours et les châteaux de la Touraine, par Paul Yitry» 1905.
On passait ordinairement les matinées dans une grande bibliothèque que M. le maréchal d'Olonne avait fait arranger depuis qu'il était à Faverange.
J'ai déjà bien des souvenirs de vous, écrivait M"** de Duras à Rosalie. Celui-ci sera pour ma bibliothèque (à Ussé) que je vais faire an'anger cet été. — Vous voyez bien dans le coin cette pièce carrée, c'est ma bibliothèque. Voici quatre fenêtres. La vue de Tune enfile la jolie rivière dlndre et tous ses détours et les coteaux qui la bordent. Celle qui lui est opposée a la vue de la futaie et d'immenses prairies jusqu'à la Loire. Des deux autres fenêtres, on voit les campagnes jusqu'à la Loire, et quelques châteaux sur les coteaux, au delà.
Les sentiments exprimés par la correspondante de Rosalie, à propos d'Ussé, ne s'accordent pas moins avec les sentiments éprouvés par Edouard et la duchesse de Nevers à Faverange. M"* de Duras écrit, de son « beau château » en 1809, ce mot que nous avons relevé à un autre point de vue : ce La part de bonheur que j'ai est assez grande pour me faire peur. » Elle aussi supplierait le temps de suspendre son vol ; elle voudrait jouir en sécurité, et, sur Tocéon des âges, jeter Tancre, mais non point un seul jour.
Voici, dans le roman, la paraphrase de ce bonheur, de ce désir et de cet effroi :
A Faverange, tout m'aurait plu dans la disposition actuelle de mon âme. La solitude, la vie que nous menions, l'air de paix, de contentement de M"* de Nevers, tout me jetait dans cet état si doux où le présent suffit, où l'on ne demande rien au passé ni à l'avenir, où Ton voudrait faire durer le présent, retenir l'heure qui s'échappe et le jour qui va finir.
Aussi bien que les sentiments, ce sont les mêmes habitudes soit à Faverange, soit à Ussé, ou, ce qui revient au même, puisqu'il s'agit d'habitudes, à l'hôtel d'Olonne.
A Faverange :
Le soir, tous réunis dans le salon, M. le maréchal d'Olonne animait l'entretien par ses souvenirs et ses projets ; les gazettes, les lectures fournissaient aussi à la conversation., etc. — Un soir, après souper, on se mit au jeu comme chaque soir.
A Ussé :
Dîner à 6 heures. Après dîner, on reste ensemble jusqu'au soir ; on lit, on se promène, on cause ; et, à 9 heures ou 10 heures, on joue tous ensemble pour finir la soirée, à moins qu'on ne préfère causer.'
Un détail de temps, celui de l'installation, et ce sera le dernier.
M"' de Duras:
21 avril. — Vos écrans sont partis pour Ussé, où je vais me rendre aussi très incessamment.
Elle s'y installa en effet aux premiers jours de mai. Edouard :
J'arrivai à Faverange dans les premiers jours de mai.
Le château de Faverange, c'est bien le chftteau d'Ussé.
Clara, duchesse de Rauzan, nous apparaît sous les traits de la duchesse de Nevcrs, — Clara, « aimable autant que belle », Clara, « bonne enfant au dernier point », disait sa mère, « vrai modèle », selon M"* Swetchine. Edouard aura beau épuiser les déclarations d'amour, multiplier les formules de l'adoration dans ses transports les plus exaltés, il ne dépassera pas la tendresse passionnée que M"* de Duras ^orte désormais à la fille qui lui reste, et qui lui rend, à pleine mesure, amour pour amour, à la fille qui lui ressemble par le caractère, l'imagination et Tesprit, par une sensibilité toute d'impulsion et prodigue de dévouement, par Tardeur et l'enthousiasme, — hélas ! aussi, par les mêmes prédispositions maladives (évanouissement dans Témolion et dans la fatigue, plus tard, demi-paralysie à peu près au même âge). Après la mort de sa mère, Clara se reprochera de ne lui avoir pas été assez dévouée. Elle posera des questions inquiètes à M^'** de Constant, l'amie de Lausanne : « Dites-moi si jamais elle vous a parlé de moi ; savait-elle combien je Fadorais ? » Scrupules qui assaillent et tourmentent, dans le deuil, les plus belles âmes, et les plus dévouées.
Elle eût été remuée jusqu'au fond de son être, et d'ailleurs à jamais rassurée, « la fille modèle », si Rosalie avait fait passer sous ses yeux tant de lettres où il est question de Clara avec une
344 LA DUCHBSSE DE DUBAS ET CHATEAUBRIAIfD
« reconnaissance passionnée » ; — si le secret d'Edouard lui avait été révélé, secret qui paraît lui avoir échappé comme à tout le monde ; si la certitude lui était venue que Tamour de sa mère l'avait personnifiée dans cette ravissante duchesse de Nevers. Nous lisons dans la correspondance : « Je donnerais tout au monde pour que ma chère Clara fût heureuse. Lorsque je pense que j'ai été agitée pour autre chose, je me fais pitié. » — « Clara, par ses soins, sa tendresse et sa conduite parfaite, fait la gloire et la consolation de ma vie. » — « Ma chère, chère Clara me reste ; elle loge avec moi ; elle m'a soignée, consolée ; je dois la vie à sa tendresse ; et le ciel Ten a récompensée. Aimez-la donc : c'est un ange. »
Dans le roman, Edouard s'écrie en racontant l'impression qu'il ressentit à la première vue de M"* de Nevers, — et c'est un premier portrait de Clara par sa mère :
Ah ! mon ami ! comment vous la peindre ? Si elle n'était que belle, si elle n'était qu'aimable, je trouverais dos expressions dignes de celte femme céleste ; mais comment décrire ce qui tout ensemble formait une séduction irrésistible ? Je me sentis troublé en la voyant, j'entrevis mon sort ; mais je ne vous dirai pas que je doutai un instant si je l'aimerais : cet ange pénétra mon âme de toute part ! je ne m'étonnai point de ce qu'elle me faisait éprouver. Une émotion de bonheur inexprimable s'empara de moi ; je sentis s'évanouir l'ennui, le vide, Tinquiétude qui dévoraient mon cœur depuis si longtemps.
Je ne sais si d'autres femmes sont plus belles que M"* de Nevers, mais je n'ai vu qu'à elle cette réunion complète de tout ce qui plaît : la finesse de l'esprit et la simplicité du cœur, la dignité du maintien et la bienveillance des manières. Partout la première, elle n'inspirait point Tenvie ; elle avait cette supériorité que personne ne conteste, qui semble servir d'appui, et exclut la rivalité. Les fées semblaient l'avoir douée de tous les talents comme de tous les charmes. Sa voix venait jusqu'au fond de mon âme y porter je ne sais quelles délices qui m'étaient inconnues. Ah ! mon ami ! qu'importe la vie quand on a senti ce qu'elle ma fait éprouver ? quelle longue carrière pourrait me rendre le bonheur d'un tel amour ?
Clara, garde-malade de sa mère.
Nous attendions Tronchin que M"" de Nevers avait envoyé
chercher. Quelle bonté que la sienne ! Elle avait l'air d*un ange descendu du ciel près de ce lit de flouleur. Elle essayait de ranimer les mains glacées de mon père en les réchauffant dans les siennes. — Je voyais M"*' de Nevers, j'entendais sa voix, je respirais le parfum de ses beaux cheveux.
Dans le passage suivant, les rôles sont intervertis. Edouard, c'est, par exception, Clara au chevet de sa mère ; et, tout de suite après, ce sera, comme d'habitude, M™' de Duras. Inversement, M"* de Nevers rappelle parfois à de certains traits M"' de Duras.
Jamais je n'ai vu une physionomie exprimer si vivement des émotions si variées et si profondes : la douleur, l'inquiétude, la reconnaissance s'y peignaient avec tant de force et de fidélité qu'on aurait voulu qu'un peintre pût en conserver les traits. Lorsque le chirurgien prononça que mes blessures n'étaient pas mortelles, des larmes coulèrent des yeux d'Edouard. 11 me pressa sur son cœur. « Je serais mort deux fois », me dit-il. De ce jour il ne me quitta plus : je languis longtemps, ses soins ne se démentirent jamais ; ils prévenaient tous mes désirs. Edouard... cherchait... à me distraire : son esprit piquant amenait et faisait naître la plaisanterie. Souvent il me faisait la lecture, il devinait ce qui pouvait soulager mes maux. Je ne sais quoi de paisible, de tendre, se mêlait à ses soins et leur donnait le charme délicat qu'on attribue à ceux des femmes : c'est qu'il possédait leur dévouement, cette vertu touchante qui transporte dans ce que nous aimons ce moi, source de toutes les misères de nos cœurs, quand nous ne le plaçons pas dans un autre.
Clara^ en costume de bal.
Elle est signalée dans les papiers de ce temps et dans les Mémoires comme une des belles danseuses de la Cour.
M"* de Nevers parut dans le salon à 8 heures, en costume, et accompagnée de deux ou trois personnes qui allaient avec elle répéter encore une fois le quadrille (russe) chez la princesse avant le bal.
Jamais je [M""* de Duras] n'avais vu M"* de Nevers plus ravissante qu'elle ne l'était ce soir-là. Cette coiffure de velours noir, brodée de diamants, ne couvrait qu'à demi ses beaux cheveux
blonds ; un grand voile brodé d'or et très léger surmontait cette coiffure, et tonobait avec grâce sur son cou et sur ses épaules qui n'étaient cachées que par lui ; un corset de soie rouge boutonné et aussi orné de diamants dessinait sa jolie taille ; ses manches blanches étaient retenues par des bracelets de pierreries^ et sa jupe courte laissait voir un pied charmant à peine pressé dans une petite chaussure en brodequin, de soie aussi et lacé d^or; enfin, rien ne peut rendre la grâce de M** de Nevers dans cet habit étranger qui semblait fait exprès pour le caractère de sa figure et la proportion de sa taille.
Clara préside le cercle de la jeunesse dans le salon de sa mère,
M"^ de Nevers faisait les honneurs de ce cercle avec sa grâce accoutumée, mais je ne sais quel nuage de tristesse couvrait son front. Quand elle m'aperçut, il se dissipa tout à fait. Magie de Tamour ! J'oubliai toutes mes peines : je me sentis fier de ses succès, de Tadmîration qu'on montrait pour elle... En ce moment je jouissais de la voir au-dessus de tous..., et j'éprouvais pour elle un enivrement d'oi^ueil dont j'étais incapable pour moimême. Si j'avais pu ainsi m'oublier toujours, j'aurais été moins malheureux ; mais cela était impossible.
M"* de Duras que la solitude effiraye, seule à Sainl-Cloud, pendant les courtes absences de Clara :
Lorsque Clara est à Paris, je suis toute la journée sans parler.
U me semblait que je n'arriverais jamais à la fin de ces jours où je ne devais pas la voir ; chaque minute tombait comme un poids de plomb sur mon cœur ; il s'écoulait un temps énorme avant qu'une autre minute vînt remplacer celle-là. Lorsque je pensais qu'il faudrait supporter ainsi toutes les heures de ce jour éternel, je me sentais saisi par le désespoir, par le besoin de m'agiter du moins et de me rapprocher d'elle à tout prix. J'allais à Versailles, j'allais errer sur les collines qui entourent ce beau lieu. Je parcourais les bois de Salory ou la hauteur de Saint-Cyr. Les arbres, dépouillés par l'hiver, étaient tristes comme mon cœur. Du haut de ces collines, je contemplais ces magnifiques palais... Je n'avais rien à offrir à celle que j'aimais qu'un cœur déchiré par la passion et par la douleur ! Je restais longtemps abîmé dans ces pénibles réflexions, et, quand le jour commençait
à tomber, je me rapprochais du château ; j'errais dans ces bosquets déserts qui semblent attendre encore la grande ombre de Louis XIV. Quelquefois, assis aux pieds d une statue, je contemplais ces jardins enchantés, créés par l'amour ; ils ne déplaisaient pas à mon cœur: leur tristesse, leur solitude, étaient en harmonie avec les dispositions de mon âme... Je retournais à Paris [Saint-Gloud] dans un état digne de pitié, et cependant je préférais ces agitations à la longue attente de Tabsence, où je me sentais me consumer sans pourtant me sentir vivre.
Je tombai bientôt dans un état qui tenait le milieu entre le désespoir et la folie. En proie à une idée fixe, je voyais sans cesse M"® de Nevers ; elle me poursuivait pendant mon sommeil ; je m'élançais pour la saisir dans mes bras, mais un abîme se creusait tout à coup entre nous deux ; j'essayais de le franchir, et je me sentais retenu par une puissance invincible ; je luttais en vain ; je me consumais en efforts superflus ; je sortais épuisé, anéanti, de ce combat qui n'avait de réel que le mal qu'il me faisait et la passion qui en était la cause. Mystérieuse alliance de l'âme et du corps ! qu'est-ce que cette enveloppe fragile qui obéit à une pensée, que le malheur détruit, et qu'une idée fait mourir? je sentais que je ne résisterais pas longtemps à ces cruelles souffrances. M°** de Nevers me montrait sans déguisement sa douleur et son inquiétude : elle cherchait à adoucir mes peines sans pouvoir y parvenir ; sa tendresse ingénieuse me prouvait sans cesse qu'elle me préférait à tout. Elle, si brillante, si entourée, elle dédaignait tous les hommages, elle trouvait moyen de me montrer à chaque instant qu'elle préférait mon amour aux adorations de Vunivers. Une reconnaissance passionnée venait se joindre à tous les autres sentiments de mon cœur, qui se con^ centraient tous en elle seule. Si j'avais pu lui donner ma vie ! mourir pour elle, pour qu'elle fût heureuse i Ajouter mes jours à ses jours, ma vie à sa vie ! Hélas ! je ne pouvais rien, et elle me donnait ce trésor inestimable de sa tendresse sans que je pusse lui rien donner en retour.
Chaque jour la contrainte où je vivais, la dissimulation à laquelle j'étais forcé me devenait plus insupportable [allusions à Féîicie]. J'avais renoncé au bonheur et il me fallait sacrifier jusqu'au plaisir des malheureux, celui de s'abandonner sans réserve au sentiment de leurs maux ! Il me fallait composer mon visage et feindre quelquefois une gaieté trompeuse qui pût masquer les tourments de mon cœur et prévenir les soupçons qui atteindraient M"** de Nevers ! La crainte de la compromettre pouvait seule me donner assez d'empire sur moi-même pour persévérer dans un rôle qui m'était si pénible
La figure toute gracieuse de M"* de Nevers ferait quelquefois penser à Félicie en quelques détails, comme ci-dessus : léger profil aussitôt évanoui ; rapide évocation de sa beauté de quinze ans, telle que ne pouvait s'empêcher de la revoir sous les ombrages d'Ussé, à travers la brume de ses larmes, la pauvre mère délaissée.
... Je vis de loin M"*® de Nevers qui s'avançait vers moi. Elle marchait lentement sous les arbres, plongée dans une rêverie dont j'osai me croire l'objet. Elle avait ôté son chapeau; ses beaux cheveux tombaient en boucles sur ses épaules ; son vêtement léger flottait autour d'elle ; son joli pied se posait sur la mousse si légèrement qu'il ne la foulait même pas. Elle ressemblait à la nymphe de ces bois. Je la contemplais avec délices.
Au terme de son dernier séjour à Ussé en compagnie de sa mère, Félicie avait quinze ans. Clara n'en avait que treize. 11 est vrai, c'est de Clara que M"** de Duras disait alors : « Elle est très fraîche, et, avec la plus belle peau du monde, elle a des cheveux d*un noir d'ébène. »
Il est naturel de supposer qu'en écrivant certains mots rapides, M"* de Duras avait en vue Félicie. en dépit du nom attribué à Clara : « Elle déchire mon cœur et ne s'en aperçoit même pas. » — <c L'adorer, c'est ma vie. Comment pourrais-je m'empêcher de vivre », et ainsi de beaucoup d'autres traits, qui n'ont leur plénitude de sens qu'appliqués à la fille ainée, ce idole j» de sa mère.
Après M"*' de Nevers, voici le maréchal d'Olonne. Celui-ci rappelle tantôt le vieux maréchal de Duras, pacificateur de la Bretagne... ; tantôt, par un titre seulement, le duc de £>urfori, son fils ; le plus souvent, le duc de Duras, mari de Claire de Kersaint, et petit-fils du maréchal, lui-même maréchal de camp, par ordonnance de Louis XVIII.
L'hôtel d'Olonne, que distingue une simplicité de bon goût, c'est l'hôtel de la rue de Varennes, où M"' de Duras aimait tant à s'entourer d'une société choisie, surtout après le mariage de Clara, depuis qu'elle n'allait plus dans le monde. Elle nomme dans sa correspondance les habitués de ce salon — de ce a petit cercle », comme elle dit — auquel les historiens et les critiques accordent une mention fort élogieuse. « J'entendis nommer les
personnes qui m'entouraient : c'étaient les hommes les plus distingués dans les sciences et dans les lettres, et un Anglais, membre fameux de l'opposition . »
Je vous raconterai ma première visite à Tliôtel d'Olonne, parce qu'elle me frappa singulièrement. J'étais accoutumé à la magnificence chez mon oncle d*Herbelot ; mais tout le luxe de la maison d'un fermier général fort riche ne ressemblait en rien à la noble simplicité de la maison de M. le maréchal d'Olonne. Le passé, dans cette maison, servait d'ornement au présent : des tableaux de famille, qui portaient des noms historiques et chers à la France, décoraient la plupart des pièces ; de vieux valets de chambre marchaient devant vous pour vous annoncer. Je ne sais quel sentiment de respect vous saisissait en parcourant cette vaste maison, où plusieurs générations s'étaient succédé faisant honneur à la fortune et à la puissance, plutôt qu'elles n'en étaient honorées.
Il n'est pas indifférent de voir à quels choix de souvenirs et d'expressions M"** de Duras osa bien faire appel pour en former le portrait de son mari dans un roman destiné à s'échapper de ses mains. Il y avait convenance à ce qu'on ne pût le reconnaître à coup sûr, et elle devait désirer qu'il fut très ressemblant : double difficulté pour l'auteur, et pour nous, double curiosité. Mais d abord, une simple remarque en passant.
Hidouard, ce n'est pas seulement M"* de Duras aimant sa fille Clara, c'est Glaire de Kersaint, fiancée, et se souvenant de son amour pour M. de Duras. Il serait trop aventureux de noter tel ou tel passage en particulier comme évoquant ses premières « adorations ». Et toutefois, l'ensemble reproduit bien les sentiments qui s'expriment encore avec feu dansles premières lettres connues de M"* de Duras à son mari — trois ans après le mariage.
Voici donc le portrait du duc de Duras :
M. le maréchal d'Olonne, avec sa bonté accoutumée, s'occupait de me distraire. 11 voulait que j allasse au spectacle et que je visse tout ce qu'il croyait digne d'intérêt ou de curiosité ; il me questionnait sur ce que j'avais vu, causait avec moi comme l'aurait fait mon père, et, pour m'encourager à la confiance, il me disait que ces conversations Tamusaient et que mes impressions rajeunissaient les siennes. M. le maréchal d'Olonne, quoiqu'il ne
fût point ministre, avait cependant beaucoup d'afhic^. Ami intime du duc d'A...» il passait pour avoir plus de crédit qu*^ei» léab'té il ne s'était soucié d'en acquérir, mais les grandes places qu'il ocei»^ pait lui donnaient le pouvoir de rendre d'importants services. Toute la Guyenne, dont il était gouverneur, aflluait chez lui. Pendant la plus grande partie de la matinée, il recevait beaucoup de monde. Quatre fois par semaine, il s*occupait de sa correspondance, qui était fort étendue. Il avait deux secrétaires qui travaillaient dans un de ses cabinets, mais il me demandait souvent de rester dans celui où il écrivait lui-même ; il me parlait des affaires qui l'occupaient avec une entière confiance ; il me faisait quelquefois écrire un mémoire sur une chose secrète, ou des notes relatives aux affaires qu'il m'avait confiées, et dont il ne voulait pas que personne eût connaissance. J'aurais été bien ingrat, si je n'eusse été touché et flatté d'une telle préférence...
Il est singulièrement doux de se sentir à son aise avec des personnes qui vous sont supérieures. On n'y est point si on éprouve le sentiment de son infériorité ; on n'y est pas non plus en s'apercevant qu'on l'a perdu ; mais on y est si elles vous le font oublier. M. le maréchal d'Olonne possédait ce don touchant de la bienveillance et de la bonté ; il inspirait toujours la vénération et jamais la crainte ; il avait cette sorte de sécurité sur ce qui nous est dû qui permet une indulgence sans bornes ; il savait bien qu'on n'en abuserait pas et que le respect pour lui était un sentiment auquel on n'avait jamais besoin de penser. Je sentais mon attachement pour lui croître chaque jour, et il paraissait touché du dévouement que je lui montrais... Chez M. le maréchal d'Olonne, au contraire, cette possession des honneurs et de la fortune était si ancienne qu'il n'y pensait plus : il n'était jamais occupé d'en jouir, mais il Tétait souvent de remplir les obligations qu'elle impose. Des assidus, des commensaux remplissaient aussi très souvent le salon de l'hôtel d'Olonne : mais c'étaient des parents pauvres, un neveu oflicier de marine, venant à Paris demander le prix de ses services ; c'était un vieux militaire couvert de blessures et réclamant la croix de Saint-Louis. C'étaient d'anciens aides de camp du maréchal ; c'était un voisin de ses terres ; c'était le fils d'un ancien ami. Il y avait une bonne raison à donner pour la présence de chacun d'eux ; on pouvait dire pourquoi ils étaient là, et il y avait une sorte de paternité dans cette protection bienveillante autour de laquelle ils venaient tous se ranger, etc.
A défaut des renseignements positifs que nous fourniront les lettres à Rosalie sur la date de composition d'Edouard, les
louanges que Tauteur y décerne au maréchal d'Olonne pour son « silcDce respectueux » et son attitude pleine de dignité dans la disgrâce, suffiraient à prouver que le livre fut écrit avant juin 1824, c'est-à-dire avant Tordonnance royale qui chassait Chateaubriand du ministère. Jamais, après Téclat que fit le ministre congédié, après l'opposition furieuse où il se jeta, jamais la « chère sœur » n'aurait eu Tidée de flétrir avec tant d'énergie cette <c insulte au pouvoir », et de préconiser ce « silence » comme la seule attitude qui convint dans la disgrâce. De Chateaubriand passé à l'opposition, il ne se peut concevoir critique plus sévère — ni plus piquante, vu l'origine.
Cette page vigoureuse, et involontairement juslicière, s'explique à sa date de 1821-1822 le plus naturellement du monde, par un incident ou plutôt par des bavardages dont M"* de Duras parle à M"* Swetchine et qui durent se renouveler périodiquement:
5 mai 1817.
£st-il possible qu'on vous ait mandé le plus sot bruit du monde qui n*a jamais eu de fondement, qui a duré deux jours, et qui est venu de ce que M. de Duras, qui était allé passer quelques jours à Ussé pour planter, voyant la saison s'avancer, est parti sans attendre la loi de recrutement. Mais rien, rien au monde n'a changé dans notre position. Le Roi est toujours le même pour M. de Duras, et, sans être plus en faveur auprès de lui, il n'est pas plus mal que lorsque vous étiez ici ; mais, chère amie, vous me feriez regretter une disgrâce, si elle devait vous ramener près de moi.
Le duc de Duras occupait à la Cour l'emploi le plus en vue. 11 abordait le Roi directement ; son crédit était réel parle fait même de ces libres communications avec Sa Majesté. Aussi son appui était-il très sollicité. Or, à plusieurs reprises, le bruit se répandit, comme en 1817, qu'il allait être disgracié: bruit intéressé, et qui d'ailleurs s'explique dans une cour à favoris et à favorites. Quoique ces rumeurs fussenlsans fondement, M. et M"* de Duras avaient dû prévoir le cas, et, d'un commun accord, ils avaient arrêté le parti à prendre. Ils se confineraient à Ussé, et c'est cette attitude concertée que l'auteur caractérise dans Edouard avec une haute dignité et une ferme raison :
Les bruits qu'on fait courir sur la disgrâce de M. le duc d'A... sont donc vrais, lui demandai-je. — Ils sont trop vrais, me répondit-elle, et je crois que mon père la partagera. Suivant toute apparence, il sera exilé à Faverange, et je l'y accompagnerai. — M. le maréchal d'Olonne me dit qu'en effet le duc d'A... était disgracié, et que, sans avoir partagé ni sa faveur ni sa puissance, il partagerait sa disgrâce : — « Je veux mettre ordre au plus pressé, être prêt et n'avoir rien à demander, pas même un délai. »
L'ordre d'exil arriva dans la soirée et répandit la douleur et la consternation à l'hôtel d'Olonne. M. le maréchal d'Olonne, avec le plus grand calme, donna des ordres précis, et, en fixant une occupation à chacun, suspendit les plaintes inutiles.
Le duc de L..., le prince d'Enrichemont et les autres amis delà famille accoururent à l'hôtel d'Olonne au premier bruit de cette disgrâce. M. le maréchal d'Olonne eut toutes les peines du monde à contenir le bouillant intérêt du duc de L... et à tempérer la violence de ses discours...
Cependant les ballots, les paquets, remplirent bientôt les vestibules et les cours de l'hôtel d'Olonne. Quelques chariots partirent en avant avec une partie de la maison, et M. le maréchal d'Olonne et M"' de Nevers quittèrent Paris le lendemain. Tout Paris était venu dans la soirée à l'hôtel d'Olonne, mais M. le maréchal d'Olonne n'avait reçu que ses amis. Il dédaignait cette insulte au pouvoir dont les exemples étaient alors si communs ; il trouvait plus de dignité dans un respectueux silence. Je l'imite; mais je ne doute pas qu'à cette époque vous n'ayez entendu parler de l'exil de M. le maréchal d'Olonne comme d'une grande injustice et d'un abus de pouvoir fondé sur la plus étrange erreur.
M. le maréchal d'Olonne, en arrivant à Faverange, avait établi une régularité dans la manière de vivre qui laissait du temps pour tout. Il avait annoncé qu'il recevrait très peu de monde, et, avec le bon esprit qui lui était propre, il s'était créé des occupations qui avaient de l'intérêt, parce qu'elles avaient un but utile. De grands défrichements, la construction d'une manufacture, celle d'un hospice, occupaient une partie de ses matinées ; d'autres heures étaient employées dans son cabinet à écrire des mémoires sur quelques parties de sa vie plus consacrées aux affaires publiques. Le soir, tous réunis dans le salon, M. le maréchal d'Olonne animait l'entretien par des souvenirs ou des projets ; les gazettes, les lectures, fournissaient aussi à la conversation, et jamais un moment d'humeur ne trahissait les regrets de l'ambition dans le grand seigneur exilé, ni le dépit dans la victime d'une injustice. Cette simplicité, cette égalité d'âme, n'étaient point un effort dans M. le maréchal d'Olonne : il était si naturellement au-
dessus de toutes les prospérités et de tous les revers de la forlune, qu'il ne lui en coûtait rien de les dédaigner ; et si la faiblesse humaine, se glissant à son insu dans son cœur, y eût fait entrer un regret de la vanité, il l'aurait raconté naïvement et s'en serait moqué le premier. Cette grande bonne foi d'un caractère élevé est un des spectacles les plus satisfaisants que l'homme puisse rencontrer ; il console et honore ceux mêmes qui ne sauraient y atteindre.
Le roman d'Edouard avait été lu en petit comité dès 1822. Si restreint que fût le cercle des initiés, ils appartenaient au monde de la cour et de la politique ; et ce monde provoque instantanément mille échos qui se répercutent à Tinfini dans toutes les directions. C'était déjà toute une publicité. La duchesse de Dino, Talleyrand, Cuvier, Villemain avaient applaudi ; le livre était donc bien connu, avant la publication.
Corriger à l'impression, en 1825, le passage qui semblait viser Chateaubriand, devenu chef de Topposition et irréconciliable ennemi du ministère, c'eût été non pas discrétion et ménagement, mais lourdeur et maladresse. Et, d'autre part, supprimer tout à fait Tépisode de Faverange, c'eût été mutiler le roman dans sa partie essentielle et sans nul avantage pour le cher frère ; car la suppression aurait été remarquée ; elle aurait été laveu d'une faute ; elle aurait passé pour un blâme indirect à lami malheureux.
Aussi Edouard fut-il publié tel qu'il avait été composé et admiré. Chateaubriand l'avait lu au moment de la composition ; témoin ce biUet [1821-1822] :
J'ai un mal de gorge abominable qui va m'empêcher de sortir aujourd'hui. Je ne vous verrai donc pas. Achevez VAvocat [Édoiuird]. Vous me le lirez demain.
Chateaubriand ne s'avisa pas d'en tenir rigueur, lui si susceptible, à M"** de Duras; il la savait fort éloignée de toute intention malveillante à son endroit. Dans la magnifique solennité de ses Mémoires^ il citera le roman d'Ourika^ ainsi que les mémoires inédits de sa noble et généreuse amie. Mais sur Edouard^ a le principal titre », pas un mot. On pense bien que ce ne fut pas oubli. Il avait sur le cœur l'épisode de la disgrâce,
supportée à Faverange dans un silence plein de dignité. Si involontaire que fût la leçon, encore est-il qu'il y avait leçon.
L'amie dont il est parlé dans un entretien d'Edouard et de M°*' de Nevers, — « j'ai une amie qui m'est bien chère, son mari est ministre en Hollande, et elle est à La Haye depuis six mois », — c'est la grande amie avec laquelle nous avons/aît connaissance, M"® de La Tour du Pin. Le marquis de La Tour du Pin occupa la place de ministre plénipotentiaire à La Haye, depuis le mois de mars 1791 jusqu'à la chute du trône. En 1809, M. do La Tour du Pin fut nommé préfet de Bruxelles par Napoléon. A la Restauration, il fut envoyé comme ambassadeur et ministre plénipotentiaire au Congrès de Vienne, d'où il passa avec les mêmes titres à la cour des Pays-Bas auprès de laquelle il résidait encore pendant la composition d^Édouard.
On pourra comparer, aux expressions enthousiastes de la correspondance relatives à M™* de La Tour du Pin, les passages suivants, plus contenus, parce qu'ils étaient destinés au public, mais au fond non moins enthousiastes :
Un jour, on avait parlé longtemps dans le salon du dévouement de M"* de B..., qui s'était enfermée avec son amie intime, M"* d'AnvilIe, malade et mourante de la petite vérole. Tout le monde avait loué cette action, et Ton avait cité plusieurs amitiés de jeunes femmes dignes d'être comparées à celle-là. J'étais debout devant la cheminée et près du fauteuil de M"* de Nevers : « Je ne vous vois point d*amie intime, lui dis-je. — J'en ai une qui m'est bien chère, me répondit-elle : c'est la sœur du duc de L. . . Nous sommes liées depuis l'enfance, mais je crains que nous ne soyons séparées pour bien longtemps : le marquis de C..., son mari, est ministre en Hollande, et elle est à La Haye depuis six mois. — Ressemble-t-elle à son frère? demandai-je. — Pas du tout, reprit M"*^ de Nevers ; elle est aussi calme qu'il est' étourdi C'est un grand chagrin pour moi que son absence, dit M^ de Nevers. Personne ne m est si nécessaire que if"* de C. ; elle e^ ma raison. Je ne me suis jamais mise en peine Sen avoir d'autre, et à présent que je suis seule^ je ne sais plus me décider à rien. — Je ne vous aurais jamais cru cette indécision dans le caractère, lui dis-je. — Ah! reprit-elle, il est si facile de cacher ses défauts dans le monde. Chacun met à peu près le même habit, et ceux qui passent n'ont pas le temps de voir que les visages sont différents... »
... J'appris que M"»* de Nevers pariait dans deux jours pour aller voir à La Haye [à Bruxelles] son amie M"* de G... Je ne pus dissimuler ma tristesse, et quelquefois je crus remarquer que M"« de Nevers était triste...
« Votre malheur a fait une cruelle impression sur Nathalie, me dit un jour M. le maréchal d'OIonne ; elle ne s'en est point remise, elle n'a pas cessé d'être triste et souffrante depuis ce temps-là. Le voyage, j*espère, lui fera du bien. La Hollande est charmante au printemps. M"* de G... la promènera, et des objets nouveaux la distrairont. »
f allai près de mon amie chercher de V appui contre celle passien.,,
Eugénie employa toutes les forces de sa raison pour me dé* montrer la nécessité de combattre mes sentiments. Hélas l vous n'ignorez pas tout ce qui nous sépare I Je crus qu'elle m'avait persuadée :je revins à Paris, armée de sa sagesse bien plus que de la mienne. Je pris la résolution de vous fuir; je cherchais la distraction dans ce monde oii fêtais sûre de ne pas vous trouver, Quelle profonde indifférence je portais dans tous ces lieux où vous n'étiez pas I
Tout ce passage fait allusion^ je pense, ou du moins fait né* cessairement penser aux lettres si vives que M"* de La Tour du Pin écrivit à M"** dé Duras pour la mettre en garde contre la passion qui Tentralnait vers Chateaubriand.
Un domestique m'apprit que M"* de Nevers venait de se trouver mal et qu'elle était sans connaissance. Glacé d'effroi, je me précipitai vers son appartement ; je traversai deux ou trois grandes pièces sans savoir ce que je faisais, et je me trouvai à l'entrée de ce même cabinet où, la veille encore, nous avions osé croire au bonheur.
M"" de Nevers était couchée sur un canapé, pâle et sans mouvement. Une jeune femme que je ne connaissais point la soutenait dans ses bras; je n*eus que le temps de l'entrevoir...
« Les explications sont inutiles entre nous, me dit M. le maréchal d'Olonne. Ma fille m'a tout avoué. Son amie, instruite plus tôt que moi des calomnies qu'on répandait sur elle, est venue de Hollande pour Tarracher de l'abîme où elle était prête à tomber.
En traçant ces mots, M"* de Duras se souvient de l'avertisse* ment sévère que M"* de La Tour du Pin lui avait donné en 1812 i
356 LA DDCHESSE DE DURAS ET CHATEAUBBIAND
Je veux VOUS arrêter sur le bord de i^abîme où vous êtes près de tomber.
Il me parait évident que, dans la peinture de Famour qui affole Edouard et M"* de Nevers, Fauteur s'est inspiré maintes fois de sa passion exaltée pour Chateaubriand.
Le nom d'Eugénie, attribué à cette amie la plus intime, M"* de La Tour du Pin — laquelle s'appelait Anna — est tout à la fois précaution et souvenir, — souvenir d'une autre amie bien chère à son cœur :
Nous finirons Tautomne avec ma tante [de Poix] et une jeune personne qui s'appelle Eugénie, qui a été élevée par elle et avec moi, que j'aime et qui est aimable.
La phrase que nous avons lue au début de ces extraits à propos de l'amie. « On avait cité plusieurs amitiés de jeunes femmes dignes d'être comparées à celles-là, « c'est-à-dire à M"® de B... » qui s'était enfermée avec son amie intime, M"* d'An ville, malade et mourante de la petite vérole », cette phrase est un témoignage d'affectueuse admiration décerné à une autre amie non moins intime, M"' de Samte-Maure, que M"* de Duras aimait à l'égal d'une sœur. Elle a voulu célébrer le dévouement de cette amie sous le mystère d'une allusion insaisissable à toute autre qu'à l'intéressée. Nous avons lu dans une lettre à Rosalie :
Ma chère M"** de Sainte-Maure n'est pas encore revenue de Bourgogne ; elle ne sera ici que le mois prochain ; elle est retenue par son bon cœur auprès d'une belle-sœur dont Tenfant est mourant ; et, si vous la connaissiez, vous sauriez que le malhear est pour elle un attrait, comme serait pour une autre la beauté, Tesprit ou l'élégance.
Edouard nous dévoile le cœur et l'âme de M"* de Duras tout autant quOurika^ mais autrement, diversement. 11 nous montre encore ses tristesses, ses désolations, ses luttes, son désespoir causés par Félicîe; mais aussi, et par contre, et surtout, sa tendresse pour Clara, cet a ange dont les soins Toot sauvée », tendresse d'admiration, « reconnaissance passionnée ».
Edouard est la glorification et l'idéalisation de Clara, c'est la couronne décernée à sa piété filiale, à son angélique fidélité.
En ce sens, Ourika et Édotuzrdse font pendant et s^opposent.
Le roman d'Edouard sl plus de consistance que le premier. On s'intéresse à Famour romanesque du jeune homme ; on se passionne avec lui et pour lui, à mesure que se dresse l'obstacle.
Lui et M°** de Nevers, on les voudrait heureux d'un bonheur partagé. Et quand arrive le dénouement, départ en désespéré de l'hôtel d'Olonne, mort cherchée et trouvée dans l'attaque du camp anglais, le cœur se serre ; des larmes montent aux yeux, comme en apprenant le malheur d'un être pratiqué et aimé.
Edouard n'est pas une ombre de rêve. Ce n'est pas non plus un caractère fortement tranché : il y a mélange et combinaisons; c'est tout de même un vivant extrêmement aimable et distingué, avec lequel il semble qu'on se soit lié et dont on avait épousé le chimérique espoir.
Si ce n'est pas un caractère — et nous savons pourquoi — c'est une ravissante figure et un durable souvenir.
Mieux garanti que dans Ourikay le secret de l'âme ardente qui se peint et se voile sous le nom d'Edouard, déborde pourtant le rôle de ce personnage, se répand dans toutes les scènes du livre, et se révèle, dans maintes réflexions. En voici quelquesunes, profanes celles-là, qui auront l'avantage de nous rappeler les chagrins de la mère et sa manière de moraliste : « pensées renfermées dans un tour vif, précis et délicat ».
Les grandes douleurs n'ont pas besoin de confidents ; Tâme qui peut les contenir se suffit à elle-même ; il faut entrevoir ailleurs l'espérance pour sentir le besoin de l'intérêt des autres. A quoi bon toucher à des plaies inguérissables ? Tout est fini pour moi dans la vie, et je suis, déjà, à mes yeux, comme si je n'étais plus.
Cette âme inaccessible aux consolations était encore généreuse, bienveillante, élevée ; elle aurait donné le bonheur qu'elle ne pouvait plus recevoir.
On croit des souvenirs ineffaçables, et cependant, quand on va les chercher au fond de son âme, on y réveille mille nouvelles douleurs.
Son esprit servait à tout, et il n'en avait jamais que ce qu'il
fallait : il possédait au suprême degré l'art de faire sortir la plaisanterie de la raison.
L'opposition du bon sens aux idées fausses est presque toujours comique ; mon père m'apprit à trouver ridicule ce qui manquait de vérité. Il ne pouvait mieux en conjurer le danger.
C'est un danger pourtant, et un grand malheur, que la passion dans Tappréciation des choses de la vie, même quand les principes les plus purs et la raison la plus saine sont vos guides. On ne peut hafr fortement ce qui est mal sans adorer ce qui est bien, et ces mouvements violents sont-ils faits pour le cœur de rhomme ? Hélas ! ils le laissent vide et dévasté comme une ruine, et cet accroissement momentané de la vie amène et produit la mort.
Ces matières étaient sérieuses, mais elles ne le paraissaient pas. Ce n'est pas la frivolité qui produit la légèreté de la conversation, c'est cette justesse qui, comme l'éclair, jette une lumière vive et prompte sur tous les objets. Je sentis en écoutant mon père, qu'il n'y a rien de si piquant que le bon sens d'un homme d'esprit.
Dès que je fus seul dans ma chambre, je me jetai à genoux ; je priai pour mon père, ou plutôt je priai mon père... nies larmes recommencèrent de couler ; je repassai les souvenirs de mon enfance ; je pleurai de nouveau ma mère, car toutes les douleurs se tiennent et la dernière réveille toutes les autres.
Lorbque j'y réfléchis, je ne comprends pas que M. le maréchal d'Olonne n'eût point encore deviné mes sentiments secrets : mais la vieillesse et la jeunesse manquent également de pénétration : l'une ne voit que ses espérances et l'autre que ses souvenirs.
Ce bien-être ineffable que donne la passion ne saurait être détruit que par le changement de ceux qui l'éprouvent, car la passion est plus forte que tous les malheurs qui ne viennent pas d'elle.
L'imagination préoccupée par l'amour ressemble à cette forêt enchantée que nous peint Le Tasse, et dont toutes les issues ramenaient toujours dans le même lieu. La passion répond à tout, et tout ramène à elle.
La passion, qui produit tous les fruits de la faiblesse, est cepen-
dant ce qui met l'homme de niveau avec tout ce qui est grand, noble, élevé. Il nous semblait quelquefois que nous étions capables de tout ce que nous lisions de sublime. Rien ne nous étonnait, et ridéal de la vie nous semblait l'état naturel de nos cœurs, tant nous vivions facilement dans cette sphère élevée des sentiments généreux...
J'étais coudoyé et arrêté à chaque instant par la foule qui se pressait dans cette rue populeuse. Ces hommes qui allaient tranquillement à leurs affaires me faisaient horreur. La nature humaine se révolte contre Tisolement ; elle a besoin de compassion : la vue d'un autre homme, d'un semblable, insensible à nos douleurs, blesse ce don de pitié que Dieu mit au fond de nos âmes et que la société étouffe et remplace par Tégoïsme. Ce sentiment amer augmentait encore mon irritation : on dirait que le désespoir se multiplie par lui-même.
Une dernière pensée, qui reproduit presque mot à rilot certains passagesd'une lettre de plaintes très vives à Chateaubriand ; elle nous rappelle d'une part la supériorité de M"*' de Duras sur Chateaubriand en fait de sentiments, de l'autre les orages de cette amitié :
On attendait M"" de Nevers de jour en jour, et mon cœur palpitait de joie en pensant que j'allais la revoir. Loin d'elle, je ne pouvais croire longtemps que je l'eusse offensée. Je sentais que je l'aimais avec tant de désintéressement, j'avais tellement la conscience que j'aurais donné ma vie pour lui épargner un moment de peine, que je finissais par ne plus croire qu'elle fût mécontente de moi, à force d'être assuré qu'elle n'avait pas le droit de l'être.
Et puis, comment ne pas remarquer cette pensée de la mort qui revient sans cesse dans Edouard^ et je dirais trop souvent, si ce n'était encore la traduction d'un état d'âme, l'aveu tout ensemble d'une épouvante très grande et parfois d'un désir obsédant? Sur l'effroi trop peu dissimulé que la pensée de la mort lui causait, des fables couraient dans le monde ; et l'on trouverait dans la correspondance de La Mennais un passage bien curieux à ce sujet. M"® Sw^etchine écrit :
J'ai vu encore dans le monde des gens persuadés que M°»« de Duras était en proie à toutes les angoisses d'une pleine révolte
contre la mort, et qu*elle en éloigne l'idée On se la représente dans les emportements d'une imagination qui ne sait pas se soimettre.
Distraite et calmée, à de certains moments, par le travail de la composition, souvent elle était reprise de désespoir; et cesl ce découragement physique et moral qui se trahissait soit quand elle "parlait si souvent de la mort par la bouche d'Edouard, soit quand elle écrivait à Chateaubriand, en 1821, date approximative de la composition du roman :
Dans l'état où je suis, que puis-je regretter ? Je me sens si à charge aux autres et à moi-même que le moment qui finira ce triste état ne me paraît pas un malheur.
« Edouard, lui dis-je un jour, est-il donc impossible de vous faire du bien ? » Les larmes lui vinrent aux yeux. « Laissez-moi, me dit-il, je ne veux pas me rattacher à la vie. »
L'amour môle souvent l'idée de la mort à celle du bonheur, mais ce n'est pas la mort dans l'appareil funèbre dont j'étais environné, c'est ridée de l'éternité, de l'infini, d'une éternelle réunion, que l'amour cherche dans la mort ; il recule devant un cercueil solitaire.
Il était impossible que ces violentes agitations n'altérassent pas ma santé : je me sentais dépérir et mourir ; d'affreuses palpitations me faisaient croire quelquefois que je touchais à la fin de ma vie, et j'étais si malheureux que j'en voyais le terme avec joie.
Vous êtes mauvais juge de ce que je souffre, lui dis-je, et je ne veux pas vous l'apprendre. Le bonheur n'est pas fait pour moi, je n'y prétends pas ; mais dites-moi seulement, dites-moi une fois que vous me regretterez quand je ne serai plus, que ce tombeau qui me renfermera bientôt attirera quelquefois vos pas.
Où avez-vous donc passé la journée, me demanda-t-elle ? — Qu'importe ? lui répondis-je ; mon absence sera bientôt étemelle. — Edouard, me dit-elle, est-ce donc là les promesses que vous m'aviez faites ? — Je ne sais ce que j'ai promis, lui dis-je ; mais la vie m'est à charge : je n'ai plus d'avenir, et je ne vois de repos
que dans la mort. Pourquoi s'en effrayer? lui dis-je ; elle sera plus bienfaisante pour moi que la vie...
Ah ! que la mort me sera douce ! Je bénirais celui qui me la donnerait en ce moment.
Je quitterai la vie sans regret : qu*a-t-elle qui me retienne ? Je désire la mort plutôt : je ne sais quel pressentiment me dit que nous serons unis après la mort, qu elle sera le commencement de notre étemelle union.
La mort seule alors deviendrait ma consolation et mon but : tout n'était plus rien pour moi dans le monde : le monde lui-même n'était j)lus qu'un désert et un tombeau.
« Ange adoré... tu le sens bien toi-même, je ne puis vivre sans toi... Il faut donc mourir !... Dis, seras-tu à moi dans le ciel? » Je passai mes bras autour d'elle : elle ne s'y opposa point ; elle pencha sa tête sur mon épaule. <c Qu'il serait doux, dit-elle, de mourir ainsi ! »
La vie se présentait devant moi comme un champ immense et stérile où je ne pouvais faire un pas sans dégoût et sans désespoir.
Il me semblait que je retrouvais dans cette église une force qui m* était inconnue, et que le repentir, au lieu de me plonger dans le désespoir, m'animait de je ne sais quel désir d'expier mes fautes en me sacrifiant moi-même, et de rétro uver ainsi la paix le premier besoin du cœur de l'homme.
Je rentrai à l'hôtel d'Olonne comme un homme condamné à mort, mais dont la sentence ne sera exécutée que dans quelque temps. J'étais résigné, et mon désespoir s'était calmé.
Belle pensée, qui rappelle certaines Réflexions et Prières :
La raison nous dit, comme la foi, que le mal doit être expié. Quel motif de crainte que le mal que nous avons fait ! — Acceptons les croix amères que la Providence nous envoie comme le moyen d'expier des offenses si souvent répétées. — La grande science de l'homme, c'est celle de sa paix et de son bonheur.
Ainsi l'œuvre qui contient, sous le titre Réflexions et Prières^
les sentiments à l'état direct et avoué, se rattache, par quelques pensées, au roman d'Edouard. '
Sous le trait de lumière qui nous est venu de confidences épislolaires ignorées, les écrits de M"* de Duras prennent un intérêt plus vif. Aux imaginations romanesques se substituent des réalités vécues, aux noms fictifs, des noms connus.
Éclos sous l'influence de cette brillante et plus directe autobiographie qui s'appelle René^ sous le charme des souvenirs personnels qui se cachent dans les Martyrs et s'avouent dans le Dernier des Abencérages^ les romans de M"" de Duras n'en sont, à aucun degré, une imitation. Par rapport aux œuvres de Chateaubriand, l'originalité A^Ourika et d'Edouard est entière, absolue. Même la mélancolie, qui y est profonde et incurable, ne procède en rien de la fastueuse et d'ailleurs sincère mélancolie de René. Elle est autre dans les causes, dans le genre, dans la plainte, dans l'attitude, dans les dénouements. Chez M"* de DÎiras,le désespoir se fait soumission à la volonté de Dieu, ce qui n'empêche pas la fatalité de briser inflexiblement et de tuer sans « pitié » ; tandis que, selon la remarque de Sainte- Beuve, on sent que René guérira. Rien d'appuyé ni de chanté dans Edouard; un goût alerte et très fm; des sentiments toujours délicats et infiniment douloureux, exprimés en phrases simples, vives, et, pour ainsi dire, d'une voix douce.
Les analyses y sont pénétrantes et palpitantes, parce que les douleurs étudiées Font été dans l'ôme de l'auteur. Parmi les adoratrices de Chateaubriand, M"® de Duras est, à coup sûr, celle qui l'admire le plus et le mieux; c'est aussi M"* de Duras qui, dans sa manière d'écrire, subit le moins l'influence de son génie — si nous exceptons, autre curiosité, M"* de Chateaubriand.
Aux écrits et aux correspondances de la chère sœur, comparez, par exemple, les lettres si belles de M°*® de Yichet à Chateaubriand^; celles-ci, par l'ampleur harmonieuse de la
1. Un dernier amour de René. — Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de F[ichet] publiée par T. de Wyzewa (chez Perrin). « Délicieuses lettres qui eussent pris rang, deux siècles plus tôt. parmi les chefs-d'œuvre de notre littérature épistolaire... Andromaque n'eût pas écrit avec plus de grâce douloureuse ni Phèdre avec plus de bienséance dans plus de passion... Du siècle nouveau, la marquise tient la sentimentalité romantique mise à la mode par Fauteur qu'elle déifie ». (£.-M de Vogûé.)
phrase et par la poésie du style, comme aussi par une certaine mélancolie attendrissante, font penser quelquefois au grand style de Fauteur qu^elle aime, — suprême hommage d'adoratrice qui, sans y prétendre, se modèle sur l'objet de son culte.
Chez M"* de Duras, rien de pareil. Le contraste de son style avec le style du cher frère est absolu. Cest une autre façon d'écrire, de penser, de sentir, de rêver, de souffrir : style précis et nuancé, élégant et rapide, souvent frappé en maximes, sans un seul des éclairs sublimes, sans une seule des grandes images qui caractérisent Chateaubriand.
<c En tout, des passions plus profondes que leur expression, et jamais d'emportement ni d'exubérance, non plus qu'en une conversation polie. » — « Son style est né naturel et acheoé », dit encore Sainte-Beuve, « un style à la façon de Voltaire, mais chez une femme. » Le rapprochement de ces deux noms. M"** de Duras et Voltaire, par le grand critique, est infiniment curieux. Ce qui ne Test pas moins, c'est qu^il souligne et illustre, le plus merveilleusement du monde, l'indépendance littéraire de l'auteur d' Ourika et A' Edouard^ vis-à-vis de Chateaubriand , indépendance qui va jusqu'à l'opposition : un style à la façon de Voltaire.
Remonter à la source de ces a passions profondes », surtout de cette passion maternelle, la retrouver à l'état aigu, dans le bouillonnement de la plaie; remplacer les noms de fantaisie par les noms véritables, c'est, il me semble, renouveler le sens et redoubler l'intérêt de ces charmantes productions.
n n'est pas hors de propos de remarquer que M°® de Duras n'était pas aussi impréparée à écrire que l'a prétendu Sainte- Beuve, et que Ourika ne fut pas composée en quelques heures, du moins la première moitié, ce qui donnerait à entendre que la suite et la fin marchèrent à l'avenant. L'auteur du portrait de M"*^ de Duras se trompe aussi quand il dit qu'elle lisait peu. M"* de Duras nous a parlé « d'immenses lectures » ; elle comptait plus de deux mille volumes dans sa bibliothèque. Elle lisait avec empressement les livres nouveaux. Elle distingue très bien, dans sa correspondance, ceux qui doivent réussir et vivre ; elle en note les côtés supérieurs sans attendre les jugements consacrés ; et, dans ses impressions jetées au courant de la plume, elle témoigne d'un goût exquis. Elle pratique les auteurs
anglais ; elle cite les chefs-d*œuvre de la littérature italienne; elle traduit Horace, et s'en inspire heureusement ; elle lit Tacite, dans la traduction deDureau de la Malle, avec un vif sentiment des beautés de cet auteur. Non seulement elle lit, mais elle écrit. Elle mande à M"' Swetchine, en 1817, qu'elle traduit je ne sais quel auteur anglais; et son travail s'appellerait plutôt composition ; car, au livre traduit et souvent abrégé, elle ajoute beaucoup de son cru.
On trouvera, à des dates voisines de la publication d'Edouard, des lettres signées de noms illustres : princes, princesses, ducs, savants, dames du monde : elles nous initieront aux impressions des contemporains les mieux placés pour comprendre et goûter, mais aussi pour traduire les jugements de la société. On n'y découvrira pas le moindre soupçon des intimités que nous avons surprises. En revanche, il y a telles remarques et critiques, concernant des usages tombés en désuétude, que Ton chercherait en vain dans les articles publiés alors et depuis.
« Edouard » modèle de <c Dominique »
Fromentin s'est inspiré du roman de M"' de Duras, Edouard^ en composant Dominique, mais seulement après les cent premières pages où il raconte Tenfance et Tadolescence de son héros. Dans cette première partie, Dominique est, pour Fromentin, ce que fut Edouard pour M** de Duras, un livre de souvenirs personnels.
Voulant mettre en œuvre le roman d'amour idéal, de passion exaltée, mais pure, qui fut celui de sa prime jeunesse, il éprouva, sans nulle doute, lui, novice en cet art du roman, le besoin et le désir d'étudier un modèle du genre. Or, nul modèle ne pouvait mieux s'accorder avec les souvenirs de son adolescence que le roman d'Edouard. Sainte-Beuve le lui désignait : <c S'il est quelques livres que les cœurs oisifs et cultivés aiment tous les ans à relire, et qu'ils veulent sentir refleurir dans leur mémoire comme le lilas ou l'aubépine en sa saison, Edouard est un de ces livres. » Là, toutes les délicatesses et toutes les susceptibilités des plus nobles sentiments s'unissent, en deux jeunes cœurs, aux plus vives ardeurs d'un amour partagé : et ces deux cœurs, l'impossible tout à la fois les excite et les sépare. Fromentin y retrouvait son histoire ; il y revivait l'exal-
talion d*ainour qui avait fait battre son cœur à le briser ; il y pouvait reconnaître les troubles délicieux de ses vingt ans.
Eut-il le soupçon que le récit à^ Edouard était fait d'impressions, d'émotions, de sentiments et de tristesses vécus, et qu'il était un vrai fragment de mémoires, sous couleur de fiction ? A ce titre encore, Edouard pouvait servir de modèle à Fromentin, déjà préoccupé d'écrire ses Mémoires^ alors qu'il n'avait que vingt^leux ans, et que sa vie se résumait dans ime adoration amoureuse ^
Après avoir lu et relu ce charmant récit, où le sentiment passe insensiblement de l'admiration au culte, de l'adoration désintéressée ou qui se croit et se dit telle à l'amour conscient, mais timide et inavoué, puis à Taveu direct, et de Famour déclaré à l'amour partagé, mais purement idéal, et qui se heurte en désespéré à l'obstacle invincible ; après avoir reconnu son thème et son cas dans la gradation toute naturelle de ces senliments, peut-être prit-il la résolution d'oublier sa lecture pour mieux se souvenir de son cœur ; peut-être pensa-t-il avoir échappé à l'obsession du chef-d'œuvre étudié ; peut-être, en écrivant, eut-il la conviction qu'il restait seul en face de lui-même, maître de sa pensée et libre de ses moyens.
Toujours est-il qu'il s'est souvenu de sa lecture, et non seulement de sa vie. Dès que s'ouvre le vrai roman, c'est-à-dire dès que Madeleine est mariée et que l'obstacle révèle à Dominique la nature et la profondeur du sentiment qui le possède, l'imitation commence. Les scènes qui se déroulent dans les confidences de Dominique reproduisent les scènes qui se succèdent dans les^confidences d'Edouard — toutes « ces scènes si bien assorties et si bien enchaînées », disait Sainte-Beuve en dessinant le portrait de M"* de Duras, et dont il avait loué le charme pénétrant.
Le cas doit être rare d'une pareille obsession dans une pareille sincérité et sécurité de travail, avec une si belle conscience de sa personnalité et un talent d'écrivain si original.
Fromentin garde son style, qui est peinture et poésie, son genre d'observation et d'analyse, qui préfère « les détails de sensibilité tout extérieure ». — « Ce ne sont pas les idées qui m'en-
1. Voir Lettres de jeunesse d'Eugène Fromentin y 1842-1848, dans la Revue des Deux Mondes, du 1*' octobre 1»05.
combrenl, mais les impressions », écrivait-il au moment où son cœur palpitait de Tamour raconté dans Dominique. Et encore : € J'ai une vie extérieure assez active. J'absoriiie surtout énormément par les yeux. » — « Le côté qui reste toujours jeune et qui fera mon désespoir jusqu'à ce qu'il fasse ma force et mon talent, c'est celui qui touche aux choses visibles, et qui rqjarde la nature. » Et un peu plus tard, en 1848 : « Mes impressions de voyage cessent d'être des réalités et prennent le charme attendrissant des souvenirs. C'est le moment où j'aimerais à les écrire ; ils se dégagent, avec une limpidité admirable, de la c<hifusion des incidents. »
Les « incidents » réels restent donc «c confus » pour lui ; à plus forte raison n'a-t-îl pas très développée la faculté de les imaginer, de les combiner et enchaîner en forme de roman, sauf ceux que les sensations et les impressions de son eniance ont gravés à jamais dans sa mémoire. Il a dit : « U se formait en moi une mémoire spéciale, assez peu sensible aux faits, mais d'une aptitude singulière à se pénétrer des impressions. »
Aussi, dans Dominique y emprunte-t-il à son modèle, Edouard^ ce que j'appellerai l'ossature, la structure générale, ou encore, la matérialité des <i faits », la succession des te incidents » et des ce scènes » ; mais, par la forme, par les phrases, par les mots, les scènes sont bien de lui. C'est même une curiosité d'observer comment il adopte les scènes d^Édouard, et comment il les adapte à son récit.
Ce qu'il voit, ce qu'il entend au bénéfice de ses fictions, il le décrit avec une vivacité pleine de justesse et de charme, mais cela seulement qui provoque et souligne la sensation ou j'impression. Un de ses mots rend très bien la dominante de son talent et de son œuvre : c'est la « sensibilité extérieure ».
11 extériorise le sentiment ; il le traduit et le commente dans les impressions ; il le répand et le disperse, il le dissipe même un peu dans la variété des détails curieusement observés; il le distrait de son objet dans le choix et la notation artistique des couleurs^ des sons et des formes.
Quoi qu'en ait dit le grand critique, il y a sacrifice du moral au physique; non point sacrifice total; car les traits extérieurs, si bien décrits, provoquent, peignent ou symbolisent la passion qui est en jeu. Admirable poésie ! Toujours est-il que la magie de la <c vision » est plus forte, dans Dominique, que la magie de
Tamour. Fromentin va, du monde extérieur, aux intimités de Tâme, et s'attarde, chemin faisant, au spectacle qui s'offre. Pour un homme que la passion possède et affole, pour un amoureux qui ne devrait être occupé que de l'être adoré, il reste trop attentif et trop sensible au pittoresque environnant. L'amant de M"" de Nièvres est bien plus encore « Tamant des choses agrestes et des harmonies naturelles ».
<c La passion ne l'a pas marqué au front ; il n'y est pas voué. » 11 n'en sera pas victime : il ne risque pas d'en mourir. Et, en effet, un autre amour, facile et régulier, celui-là, le consolera de l'impossible amour. Il sera heureux et fera des heureux. On le devinerait à ceci que Dominique est assez maître de sa pensée, de son regard, de tous ses sens, pour observer toutes choses. Le peintre qu'est Fromentin se réveille et se ressaisit au milieu des plus violents transports de l'amoureux ; il se complaît à des descriptions et à des tableaux — qui sont merveilleux de vérité et de coloris. Mais ce sont des distractions et des diversions incompatibles avec le véritable amour.
M"** de Duras est toute âme et tout cœur, dans Edouard, comme dans sa vie. « La passion Ta marquée au front; elle y est vouée. » Et quand elle dénoue l'amour de M°® de Nevers et d'Edouard dans le désespoir et dans la mort, elle livre le secret de ses pressentiments passionnés, elle fait l'aveu de sa profonde désespérance. Les choses vues ou entendues ne sont, dans son roman, tantôt que des fonds et des cadres, tantôt que des points de départ ou d'appui, des causes occasionnelles. Le sentiment ne supprime pas la « sensibilité extérieure ». Mais comme il la dépasse et la domine !
Quand se présente l'occasion de décrire en vue de l'effet moral, la peinture intervient, et, si sobres qu'en soient les traits et les couleurs, on peut voir, dans Edouard, qu'elle n'en est pas moins pittoresque, pas moins exquise. Un écrivain de talent et de goût, Bertin i'ainé, a remarqué <c que la description de la forge était digne de l'illustre ami », c'est-à-dire de Chateaubriand, et la réflexion était juste.
M™* de Duras ne fait qu'un avec ses deux héros; elle aime et souffre véritablement avec eux. Et c'est pourquoi elle oublie habituellement la féerie du monde extérieur et s'absorbe tour à tour dans les délices idéales ou dans les désespoirs de la passion. Elle a placé tout son roman en plein cceur^ et (a vivante analyse
y reste tout intérieure. Les scènes s'y succèdent, amenées et nouées toujours plus étroitement par les exigences du cœur. La passion y est directe et absolue, sans trêve, ni diversion, ni distraction, haletante de sa poursuite obstinée, incessamment heurtée à Fobstacle qui reparait soudain, et d'abord Fexcite, et, finalement la brise, — douloureuse et noble, comme Tâme qu'elle révèle et consume.
Du roman H Edouard au roman de Dominique y c'est une perpétuelle adoption, transposition ou opposition. Les tableaux de fraîcheur exquise et les sourires trempés de larmes, dans l'œuvre de M"* de Duras, sont remplacés, dans celle de Fromentin, par des crises d'amour exaspéré, par des scènes d'irritabilité nerveuse. Telle la scène des fleurs, d'une grâce achevée dans Edouard^ d'une exaltation furieuse dans Dominique ; telles les promenades à deux, si paisibles dans les bois du château de Faverange, échevelées dans les futaies du château de Nièvres ; telle, la scène des baisers qui termine l'un et l'autre roman ; car, après cette faiblesse, iiidouard ne revoit plus qu'évanouie, et en passant, M"* de Ne vers; de même que Dominique ne se retrouve plus en présence de M"** de Nièvres, que pour s'entendre intimer l'ordre de Fétemelle séparation.
La simiUtude des situations dénonce, je dirais illustre le modèle ; elle le signale moins encore par l'identité et la succession presque rigoureuse des mêmes scènes, que par l'effort systématique, et très évident, de la transposition et de l'opposition.
Sainte-Beuve louait ainsi Dominique : <c Enfin j'ai rencontré un roman qui m'émeut doucement et qui me touche. Autrefois, quand on ouvrait un livre de ce genre, on voulait être touché, ému, intéressé ; maintenant, et depuis longtemps, on veut être empoigné^ c'est le mot — violent et dur comme la chose. On a haussé et forcé la clé de tout. Mais enfin je retrouve quelqu'un qui laisse la note dans son naturel et qui me prend par mes fibres délicates, sans me heurter, sans m'offenser et me faire souffrir. Je retrouve, comme dirait Fénelon, un auteur aimable et qui s'insinue. Oh ! que de fois je me suis écrié, en voyant tant de talents énergiques dont quelques-uns me sont chers, et que j'apprécie pour leur qualité de relief et de couleur, — que de fois j'ai dit tout bas : qui donc unira la force à la délicatesse ? Ou même, ne fût-ce que pour changer, qui me donnera la délicatesse toute seule ? Qui me rendra celle du cœur, ou, à son
défaut, celle mèmederesprit?» Sainte-Beuve semble développer le vers d'Horace :
Non salis estpulchra essepoêmata; dulcia sunto.
En parlant ainsi de la délicatesse unie à la force, délicatesse du ccBur, Sainte-Beuve se souvint-il d'Édoitard, et le prit-il, en pensée, pour point de comparaison et pour type du roman qui émeut doucement et qui touche ? Remarquez le mot doucement. La supposition jaillit des li(;nes citées. Mais il y a mieux qu'une pure et hasardeuse supposition. Un peu plus loin, dans la même causerie consacrée à Dominique, il écrit : « Trop souvent les romanciers modernes... se comportent comme des enrichis; ils commencent par tout regarder comme s'ils n'étaient pas chez eux... L'homme bien né, comme on l'entendait autrefois, était au milieu des belles choses comme dans son élément; il y était chez lui, non pas insensible sans doute, mais il ne s'y montrait pas non plus perpétuellement attentif, et tout occupé de les faire remarquer aux autres : il vivait au milieu, il en usait, et il vaquait à ses affaires, à ses plaisirs, à ses sentiments. »
Ne serait-ce pas là un souvenir et comme une paraphrase de ce passage d'Edouard? « Dans cette maison (d'un fermier général), il semblait qu'on voulait jouir à tout moment de cette fortune récente et de tous les plaisirs qu*elle peut donner... Chez M. le maréchal d'Olonne^ au contraire, cette possession des honneurs et de la fortune était si ancienne qu'il n'y pensait plus : il n'était jamais occupé d'en jouir. »
Il est opportun de remarquer qu'en adoptant et modifiant les scènes A' Edouard, en les transposant, Fromentin, le plus souvent, hausse et force la clé. Nous en verrons de très curieux exemples. Or, il ne m'apparatt pas que le résultat soit d'ajouter à la vérité, à Tinlérôt, à la beauté, surtout à la « délicatesse ». Le paroxysme où se tend et s'emporte la passion, jusque-là contenue et combattue, rend trop peu vraisemblable le soudain recul de l'amante, parvenue « au degré extrême de l'abime ». La chute serait la seule conclusion de telles nervosités, de telles surexcitations, de telles violences dans les aveux réciproques et dans les gages mutuels.
Puisque Fromentin voulait sauver Madeleine — et il le devait
au respect de ses chers souvenirs — puisqu'il voulait raconter rhistoire d'un amour resté à peu près idéal, il ne fallait pas aiguillonner la passion jusqu'à ce degré de fureur où elle échappe tout à (ait à la maîtrise de Tâme, où elle n'est plus qu*impiil^n sensuelle et fatalité physiol(^que. Sainte-Beuve avait raison de dire : « Cette fin laisse à désirer. »
Et pourquoi laisse-t-elle à désirer? Parce que les scènes à^ Edouard^ si « délicates » et si « douces » au milieu même des larmes, si touchantes dans la réserve des attitudes au milieu même du désespoir, si profondément psychol(^ques, avaient été transposées en dlrrésisUbles excitations, en des crises déchirantes, par Fauteur de Domimque.
Dulcia sunto.
Il y a dans ces scènes métamorphosées quelque chose de dur, de cruel, de sec, de brutal, qui n'est pas selon la logique de la passion annoncée, — non plus que dans le modèle.
Les citations qui suivent et que je ferai abondantes, pour le plus grand plaisir et la plus grande sécurité du lecteur, vont permettre à chacun de constater la réalité des emprunts et l'outrance perpétuelle du procédé.
Les points de rencontre entre les deux romans sont nombreux; je ne reliens ici que les plus caractéristiques.
Mais avant de les aligner, je veux et dois répéter qu'il s'agit de situations et de scènes, et nullement d'emprunts textuels.
Et d'ailleurs, il est opportun de rappeler que, pour la première partie du roman, une centaine de pages environ, Fromentin n'écoute et n'entend que la voix de ses souvenirs. Le causeur des Lundis a pu dire, et c*est une manière adoucie de critiquer la suite : « Les cent pages où il nous a rendu Fenfance et l'adolescence de Dominique sont et resteront véritablement charmantes, m Même dans les scènes inspirées d^Édouardy la manière de voir, d'analyser, de peindre surtout est absolument personnelle.
Les tableaux, les portraits, celte nature extérieure toujours si bien sentie et si fraîchement rendue, et dont chaque détail, clioisi avec un art consommé, se mêle aux émotions et les provoque, les reflète, les prolonge, les traduit, sont bien l'œuvre originale et tout admirable de Fromentin. Poésie des couleurs et séduction
des formes : beauté plutôt extérieure. Frénétiques accès, succédant à la douceur attendrie du premier amour : beauté qui a heurte », qui « offense » et « fait souffrir x>.
Non salis est pulchra essepoëmata ; dulcia sunto.
Avec un style moins voyant, moins en dehors, moins pictural, moins romantique, avec moins d'imagination et d'éclat, moins de poésie descriptive, il y a, dans Édotiard^ plus de vérité humaine et philosophique^ plus de rapidité et de sûreté dans la marche, plus de délicatesse et de profondeur d'analyse unies à plus de force et d'émotion, — plus d'esprit, de cœur et d'âme, plus de passion, infiniment.
« Ame si noble, est-il dit de M"*' de Duras dans les Mémoires d'outre-tombe^ esprit qui réunissait quelque chose de la force de la pensée de M*"^ de Staël à la grâce du talent de M"** de La Fayette. »
Voici les rapprochements et les preuves :
Edouard : « Pourquoi serait-elle blessée ? me disais-je, c'est un culte que je lui rends dans le secret de mon cœur; je ne prétends à rien, je n'espère rien; V adorer, c'est ma vie. »
Dominique : « L'idée d'un mariage n'avait pas môme encouragé le naïf élan d'une affection qui se suffisait presque à elle-même, se donnait pour se répandre et cherchait un culte uniquement pour adorer, »
Edouard : « J'oubliais que j'avais mortellement redouté qu'elle ne découvrît ma passion, et j'étais si désespéré que je crois qu'en ce moment je la lui aurais avouée moi-môme pour la faire sortir, fût-ce par la colère, de cette froideur et de cette indifférence qui me mettaient au désespoir. »
Dominique : a Si... je disais à Madeleine que je l'aimais... Chose singulière ! Cette pensée d'être compris, qui m'avait causé jadis tant d'effroi, ne me causait aujourd'hui aucun embarras. J'aurais de la peine à vous expliquer comment une fantaisie aussi hardie pouvait naître dans un esprit que je vous ai montré d'abord si pusillanime. »
Au BAL. M"* de Nevers invite Edouard à danser avec elle et n'obtient d'abord que des refus* Et dans Dominique :
c( Vous ne dansez pas, me dit Madeleine, un peu plus tard, en me rencontrant sur son passage, et je m'y trouvais souvent sans le vouloir. — Non, je ne danserai pas, lui dis-je. — Pas même avec moi, reprit-elle, avec un peu d*étonnement. — Ni avec vous, ni avec personne. »
Et, comme dans É douar d^ il y a le visage du maréchal d'Olonne tout à coup devenu « sérieux et mécontent », qui blesse et humilie Edouard, ainsi, dans Dominique :
« M. de Nièvres entra plus froidement. Je le trouvai guindé, sec et tranchant. Je crus sentir en lui des froideurs de coup d'œil que je ne lui connaissais pas. »
Dans la solitude. Edouard va passer des mois dans la solitude, à Faverange, avec M"* de Nevers et, de même, Dominique, dans la solitude, aux Trembles, avec M"*' de Nièvres.
« M"** de Nevers avait été élevée à Faverange par sa grand'mère et elle aimait ce vieux château comme un ami.
— Dominique avait été élevé aux Trembles par une sœur de son père. « Il y a des noms, des noms de lieux surtout, que je n'ai jamais pu prononcer de sang-froid. Le nom des Trembles est de ce nombre. »
Au moment de quitter Faverange, M"® de Nevers s'écrie :
« Je ne me suis jamais trouvée plus heureuse ». Et, de son côté, Edouard : « Un triste pressentiment me disait que j avais passé à Faverange les seuls jours heureux que le ciel m'eût destinés. »
Quand Dominique s'éloigne des Trembles, il fait la même réflexion :
<c J'en avais fini avec les jours heureux. »
Dans la ghaUbre de M"' de Nevers, après son départ :
« Je ne partis que quelques heures après elle : je les employai à dire un tendre adieu à tout ce qui restait d'elle. J'entrai dans le cabinet de la tour, dans ce cabinet où elle n'était plus. Je me misa genoux devant le siège qu'elle occupait; je baisai ce qu'elle avait touché ; je m'emparai de ce qu'elle avait oublié ; je pressai sur mon
cœur ces vestiges qu'avait laissés sa présence. Hélas ! c'était tout ce qu'il m'était permis de posséder d'elle ; mais ils m'étaient chers comme elle-même, et je ne pouvais m'arracher de ces murs qui lavaient entourée, de ce siège où elle s'était assise, de cet air qu elle avait respiré. »
Dans la chambre de M"* de Nièvres, qui est en voyage :
a J'allai jusqu'à la fenêtre : c'était là que Madeleine avait l'habitude de se tenir et je m'assis dans un petit fauteuil à dossier bas qui lui servait de siège. J'y demeurai quelques minutes en proie à une anxiété des plus vives, retenu malgré moi par le désir de savourer des impressions dont la nouveauté me paraissait exquise. Je ne regardais rien ; pour rien au monde je n'aurais osé porter la main sur le moindre des objets qui m'entouraient. Immobile, attentif seulement à me pénétrer de cette indiscrète émotion, j'avais au cœur des battements si convulsifs, si précipités, si distincts que j'appuyais les deux mains sur ma poitrine pour en étouffer autant que possible les palpitations incommodes. »
A LA PORTE de rappartemenl de M"^ de Nevers et avec elle, dans son cabinet.
(c Je vis de la lumière dans une tour qui formait l'un des angles du château de Faverange. Cette lumière venait d'un cabinet d'étude qui dépendait de l'appartement de M"* de Nevers. Un escalier tournant, pratiqué dans une tourelle, conduisait de la terrasse h ce cabinet. La porte était ouverte, je m'en rapprochai involontairement; mais à peine eus-je franchi lies premières marches que je m'arrêtai tout à coup. « Que vais-je faire, pensai-je, lui déplaire, peut-être l'irriter?» Je m'assis sur les marches; mais bientôt, entraîné par ma faiblesse, je montai plus haut.
« Je n'entrerai pas, me disais-je; je resterai à la porte, je l'entendrai seulement, et je me sentirai près d'elle. » Je m'assis sur la dernière marche, à Centrée d'une petite pièce qui précédait le cabinet; M"» de Nevers était dans ce cabinet ! Bientôt, je l'entendis marcher^ puis s'airétei\ puis marcher encore. Mon cceur^ plein d'elle, battait dans mon sein avec une affreuse violence. Je me levai, je me rassis, sans savoir ce que je voulais faire. En ce moment, sa porte s'ouvrît :
« Agathe [femme de chambre], dit-elle, est-ce vous? — Non, répondis-je, me pardonnerez-vous? J'ai vu de la lumière dans ce cabinet... J'ai pensé que vous y étiez... Je ne sais comment je suis ici. — Edouard, dit-elle, venez, j'allais vous écrire, il vaut mieux
que je VOUS parle, etpeut-ôlre que j'aurais dû vous parler plus Wt. » Je vis qu'elle avait pleuré. »
A LA PORTE de Tappartemenl de M"* de Nièvres et avec elle,