‹ La Duchesse de Fallary (1697-1782), d'après des documents inéditsChapitre 1 sur 92 · DU MÊME AUTEUR · texte numérisé non relu

DU MÊME AUTEUR

Poésies

Basure et ramadons (poésies comtoises).

Chansons poudrées.

Au petit bonheur.

Claironnées.

Grayloiseries.

Prose

Franches contées. .

La première levée.

A travers ma vie (Souvenirs d'Armand Marquiset, 1797-1859). H. Champion, éditeur.

La phrase et le mot de Waterloo. H. Champion, éditeur.

LA Ul'GMKSSE 1)K KALLARY

'■«prèe 11' paslcil a]>pavlennnl â Jl. le corole d'Haussos

« Mgr le duc d'Orléans est mort assisté de son confesseur ordinaire. » C'est ainsi qu'au commencement de décembre 17i23, l'Europe apprit que le régent de France venait de passer de vie à trépas.

Ce confesseur ordinaire, qui portait une robe peu monacale et dont les pénitences étaient douces, se nommait la duchesse de Fallary, jeune et jolie femme qui, parmi toutes celles qu'à cette époque poudra la folie et marqua le plaisir, dut son relief seulement à l'honneur macabre d'avoir été présente aux derniers moments d'un prince mort en odeur de volupté.

Elle faisait parlie de cet escadron volant de ; charmantes aventurières, qui, pendant plus

de vingt ans, fut sans cesse au complet e1 jouit avec avantage du rajeunissement des cadres. Nul Lebel n'exerça son triste métier avec le Régent; M"" Granval, Desmares, Florence, M'"**de Parabère, de Sabran, d'Averne, toutes ces femmes qui se jetaient dans ses bras, voilà ce qu'on nomma ses conquêtes.

Pour écrire leur vie, il faut un chroniqueur, non un historien. A aucun de ces noms n'est accolé la disgrâce d'un ministre, une guerre malheureuse, un adultère scandaleux, un duel retentissant, une persécution religieuse, une bâtardise reconnue, elles n'excitèrent ni la jalousie ni la haine, restèrent eu dehors de la nation et furent uniquement les maîtresses du Régent, jamais celles de la France. Quoique l'alcôve fût contiguë à la chambre du conseil^ pas une seule fois la porte qui les séparait ne s'ouvrit pour laisser passer un regard furtif ou tomber un mot dans une oreille rose. Le duc d'Orléans n'avait ni, le vin ni l'amour bavards.

Désintéressé, ne louchant même pas ce q»

I'HKFaCK. 3

lui revenait comme régent, s'il avait pour ses amis la main à la poche, il ne Tavait point à celle des contribuables et sa générosité envers les femmes eut sa récompense, puisque ce fut la Fillon qui découvrit le complot de Cellamare et lui sauva la vie.

Des préceptes religieux en honneur à la cour déclinante de Louis XIV et des pieuses maximes de M"'" de Mainlenon,^ le Régent n'avait conservé que Tamour du prochain ; il commit l'exagération de le porter particulièrement sur le sexe féminin et de pratiquer envers lui une hospitalité trop aimable et trop bruyante. Sous prétexte de documentation, la postérité, avide de gaillardise, n'a pas respecté le huis clos du Palais-Royal, pas plus qu'elle n'a accordé à son hôte des circonstances atténuantes. Pourtant, avant de souper, celui-ci se préoccupait de ceux qui ne mangeaient pas et quand il se mettait à table, c'est qu'il avait Uni sa journée. Nos modernes Gâtons semblent croire qu'il est impossible de gouverner en buvant du Champagne. Pour-

4 PRICFAGE

quoi ? Lorsque Philippe se grisait, la France n'était pas ivre.

Jalousé par Louis XIV, le duc d'Orléans ne prit part à la féerie du grand règne qu'à l'instar du parent pauvre dans les banquets nuptiaux, et le maître disparu lui laissa régler la note, qui était formidable. Face à face avec la catastrophe, le Régent eut le talent de la retarder, car des deux moyens de salut qui se présentaient, la banqueroute ou le système de Law, il préféra le second, qui sauvait du moins les apparences. Si la cupidité fît perdre alors toute retenue, si le sens moral s'oblitéra dans Taffolement de la spéculation et de l'agiotage, le système eut l'avantage de détourner l'attention publique des querelles religieuses écloses autour de la bulle Unigenitus et de faire connaître le crédit. Il ruina des individus, mais améliora la fortune de là France par ce procédé inconnu de nos jours : la réduction des impôts. En outre, il donna une nouvelle vigueur au commerce et à l'industrie nationale que la fin du pré-

cèdent règne avait plongés dans le marasme.

J'ai beau faire appel à ma rigidité, je ne puis trouver des grands mots pour maudire cette opération financière dont le passif se monta à 1,700 millions, moi qui ai vu le Panama^ dans lequel nos gouvernants actuels

ont engouffré à peu près la même somme, et ai appris que les austères révolutionnaires de 1793. ces hurleurs contre ï affreux déficit, ont fait une banqueroute formidable de cinquante milliards.

Après avoir lu dans maints volumes l'histoire de la Régence, j'ai découvert avec étonnement qu'elle attirait plus sous ma plume l'indulgence que la critique. J'ai voulu réagir et faire étalage d'une complète impartialité ; mais en constatant que je ne pouvais maintenir le ton, je me suis rappelé philosophiquement que, pour l'écrivain, l'impartialité consiste à être de l'avis du lecteur. Les raconlars croustillants de Marais et de Barbier nont pas soulevé mon cœur de honte, preuve évidente que je n'ai rien de ces ascètes qui reculent

avec effroi devant la vérité, parce que, d'après la tradition, cette déesse se distingue par son absence de vêtements. J'avoue même être séduit par ce duc d'Orléans si crâne, si valeureux sur les champs de bataille de Belgique et devant les places d'Espagne, si bon avec ses amis, si bénévole avec ses ennemis, si spirituel dans ses excès, si français dans son gouvernement. Du Palais-Royal, il ouvrit ce siècle qui devait finir à la Conciergerie et la lâche était loin d'être agréable. Le Parlement, débarrassé de la cravache éternellement menaçante de Louis XIV, n'était pas fâché de faire acte de pouvoir et de répondre enfin à la phrase orgueilleuse du roi défunt que soixante ans passés n'avaient pu lui faire oublier ; aussi quand Philippe s'offrit à prendre les rênes du royaume, il s'écria avec satisfaction : l'État, c'est lui ! approuvant la conduite naturelle de ce neveu vis-à-vis d'un royal oncle à héritage.

Successeur de ce grand accapareur que fut Louis XIV, il était difficile au Régent de sem-

FRÉFAGK. 7

bler riche en titres à la reTwmmée ; sa haute intelligeDce et son habileté ïie dotninërent pas assez son tempérament et ne le sauvèrent pas de fautes communes autant à l'ancien régime qu'au nouveau. Le peuple oublie plus vile les gloires que les misères. Bientôt paraissaient les Philippiques, pamphlet aux strophes plates auxquelles la bile donne un peu de brillant, ouvrage du haineux Lagrange-Chancel, qui se complut dans la boue et gratta sa Ivre avec un crochet à ordures. Que faire devaut les invectives odieuses, les insinuations fielleuses, les accusations d'empoisonnement des sottisiers et des nouvellistes qu'appuyait le clan des vieilles guenipes comme M"'* de Maintenon et M'"^ des Ursins ? Le Régent se sentit l'âme ulcérée, il pleura, et comme il avait étudié les sciences physiques et naturelles, il dut surtout hausser les épaules.

Malgré tout, à cette époque, le pouvoir possédait encore son auréole, on l'attaquait, on le raillait, on le mordait, on le méprisait, mais on n'en riait pas. Sans doute Philippe eut la

^ PRÉFAGB.

faiblesse de se reposer sur Dubois, qui, aussi ardent au travail qu'à la débauche, avait fini par se rendre nécessaire avec toute Thabileté et la souplesse d'un ancien valet devenu le maître. Ce cardinal de joie, faux, vulgaire, sans préjugés, intrigant, arriviste, vivait en faux ménage religieux avec M"** de Tencin, une ancienne nonne, portait son manteau rouge comme un scapin, se servait de sa crosse pour forcer les serrures et eût volontiers commandé son chapeau à glands chez la modiste. Tel est rhomme que le Régent subit après ravoir élevé, qu'il méprisa beaucoup, mais auquel il sacrifia sans hésitation ses roués, parce que cet homme représentait l'intérêt de rÉlat. Les Noce, les Broglie, les Canillac avaient le droit de quémander des faveurs et d'avoir de l'esprit, il leur était interdit de se croire utiles. Si la postérité se montre sévère vis-à-vis de Dubois et du Régent, elle devra reconnaître que ces deux hommes, liés par l'intelligence, surent éviter les guerres et les émeutes et conduire Louis XV au trône.

PRÉPAGB. 9

La France leur avait conflé un dauphin, ils lui rendirent un roi.

Il est souvent aussi lourd de porter le poids d'une couronne que de supporter le poids des critiques ; à cet- égard , Philippe d'Orléans était doué d'un aimable scepticisme ou plutôt d'une large tolérance. Les libelles qui piquaient comme une nuée de guêpes, les satires qui grondaient, les quatrains mordants, les nouvelles marquées au bon coin de la calomnie, les commérages des avocats, les insultes de la plèbe, voila ce qu'il subit avec sérénité et voilà ce qu'on appelle en histoire Je silence significatif du peuple. Devant quelques forcenés qui entouraient un jour sa voiture en hurlant : A l'eau! il restait impassible, jugeant peut-être que l'injure adressée au prince disparaissait devant le bon conseil donné au soupeur du Palais-Royal. L'égalité qui régnait à sa table autorisait pareille liberté de parole autant chez ses roués que chez ses maîtresses; lui-même, de son esprit mordant, ajoutait aux saillies lancées à ses dépens, dis-

10 PRÉFACK.

simulant sous la folie une curieuse étude do cœur humain et cherchant, dans Tapothéose de l'orgie, à distinguer les reflets de Topinion.

Sa fougue l'emportait dans le tourbillon du plaisir, il y galopait comme à Steinkerque «t à Nerwinden, et celte ardeur l'empêcha d'user sa diplomatie, de dissiper les ressources de son esprit et de perdre un temps utile à la séduction des femmes. L'âge aidant, il se serait probablement désamouré, aurait secoué le joug de ses belles amies et, avec sa hardiesse et sa mansuétude, il fût devenu un vrai chef d'État.

En stigmatisant la licence du temps, les historiens ont appuyé sur la disparition des sentiments nobles et des anciennes distinctions sociales, ils ont montré cette aristocra^ tie de la richesse qui s'était formée par la spéculation et renversait les barrières élevées entre elle et la vieille aristocratie du sang ; ils ont flétri la confusion générale des rangs de la société, oubliant son passé dans l'amour du lucre et du libertinage, et ces mêmes histo*riens n'ont pas trouvé de tirades assez subli-

PitÉFAGE. il

mes pour exalter la Révolution, qui avait un but identique qu'elle a d'ailleurs atteint d'une nfianière un peu moins folâtre. Tels certains hommes qui portent leur nom comme une étiquette, les gouvernements sont symbolisés par leur appellation ; ce mot la Régence semble aussi doux que cet autre la Terreur paraît sinistre ; quant à la balance de leurs mœurs, elle ne reste pas en équilibre, les Aspasies dû Directoire ne le cédaient nullement en dévergondage aux soupeuses du Palais-Royal et les tripoleurs de la fin du siècle volaient autrement mieux que les traitants du commencement.

En dehors de la polilique, la Régence m'apparaît comme une vasle fêle de nuit, débauche dé l'esprit et des sens, avec les rires frais et prometteurs des belles patriciennes, avec les brillants scintillant sur leurs épaules blanches et dans leurs odorantes chevelures, avec les fleurs piquées sur les tables entre les cristaux, avec les éventails de Lancret maniés par des mains d'ivoire, avec les chants fous,

la joie épanouie, les propos lestes et pimpants et le parfum des roses se mêlant à celui des baisers. Tant pis pour la vertu ! Ce tableau ne peut m'indigner.

Dans cette société en rut où les femmes aimaient l'amour plus que Tamant, la duchesse de Fallary afficha une nature assez calme ; dans les orgies qui se répétaient, sa conduite demeura relativement réservée, elle excita plus l'amitié et la sympathie du Régent que son caprice, enfin elle ne se fit remarquer ni par sa trop grande effronterie, ni surtout par sa trop grande pudeur, « cette vertu qui s'attachait le malin sur soi avec des épingles ». N'ayant rien d'une bacchante comme M'"" de Parabère, n'ayant rien non plus d'une colombe comme M"** Aïssé, elle ne fut, au milieu de l'essaim des maîtresses du duc d'Orléans, qu'une simple maitraissinette . Sur le théâtre galant, elle ne se montra qu'une actrice de septième ordre ; son rôle, tenu avec grâce et esprit, séduisit le principal spectateur et,

iprès avoir joué — côlé cour — pendant trois innées, lorsque le rideau tomba, elle exécuta ane sortie sensationnelle.

Le roturier qu'était son père lui avait légué ['esprit pratique et le goût de la chicane, au point qu'elle s'occupa beaucoup plus des [lommes de robe que des hommes à talons rouges ; les déclarations d'amour de sa jeulesse furent vite remplacées par les longs réjuisitoires et elle aurait pu écrire ses poulets nignons sur du papier timbré. Envoyant des sommations à ses connaissances, faisant renire des sentences contre ses proches, rédigeant des plaintes, intentant des actions, elle rècut ainsi quatre-vingt-cinq ans et eut presjue autant de procès.

Sa conduite vis-à-vis du Régent fut exempte régoïsme. Point de menées secrètes, de machinations habiles pour satisfaire des ambiions personnelles ; point d'interrogations nsidieuses sur la politique; point de sollicitaions répétées pour la fortune de ses amis ; ne iésirant pas plus être femme d'État que femme

d'intérieur, elle resta simplement femme.

Qu'on lui pardonne donc sa chute. Pour ses pareilles, il y a toujours un peu d'honneur dans la honte que leur donnent les princes.

Douée d'une observation fine et d'un esprit mordant, sa grâce était moins faite de la malignité de son sourire que de sa conversation, ce génie propre aux femmes du xvm* siècle.

Elle y mettait la légèreté du trait, l'élégance sans lourdeur, la galanterie sans apprêt, narrant le dernier avatar d'un mari malheureux, esquissant un portrait de vieille coquette, critiquant la pièce en vogue, discutant un sermon, passant du grave au doux avec une compétence surprenante. Nouvelle Shérazade, elle occupait de ses anecdotes les nuits d'ordinaire moins paisibles de son noble auditeur, elle apportait le repos et le calme à ce cerveau surchauffé ; mais, contrairement à la jeune Arabe, elle ne pouvait craindre un réveil sanguinaire de son seigneur et n'eut pas à lui donner trois enfants pour se faire pardonner.

Parfois, elle faisait appel à sa mémoire,

rRËFAGB. i5

s'inspirant des antiques castels, des sites superbes, de la noble et majestueuse nature de son pays natal. Dans une langue imagée, elle disait les vieilles légendes dauphinoises empreintes d'une si naïve poésie : La combe du Mercier, L'histoire de la ville de Brandes, Les mystères du Grésivaudan, Les aventures de Philis de laCharce, Les contes du Trièves, et, bercé par cette voix charmeuse, le Régent éprouvait une douceur infinie, loin des soucis du pouvoir et des fêtes bruyantes du Palais- Royal.

Ce tête-à-tête tranquille était respecté de tous, et la duchesse, jeune et insouciante, n'avait jamais pensé qu'il pourrait être troublé par un tiers inattendu : la mort. Un soir d'hiver, celle-ci parut, terrassa le prince et s'évanjouit devant la pauvre femme épouvantée, qui ne se doutait pas que ce drame terrible luî donnait la notoriété.

A vrai dire, cette notoriété fut mince, car la vie de U duchesse de Fallary a peu tenté la curiosité des anecdotiers, qui ont détourné

leur attention de ce roman nébuleux où ne se trouvait pas suffisamment de faits à glaner.

Ils l'ont abandonnée dans le coin sombre des oubliées et c'est pour cette raison que j'ai voulu la ressusciter. Malgré la mélancolie inhérente à toute excursion dans le passé, celleci m'a été douce par le fait qu'elle me repose du présent. Prisonnier du contraste, esclave du parallélisme, je laisse mon jugement soumis à la différence des images ; de même qu'un beau tableau profite du voisinage d'une croûte, de même le Régent bénéficie de la comparaison avec Marianne et le xvnf siècle de son rapprochement avec le xx^ A en juger par son début, ce dernier sera le siècle repoussoir par excellence.

La grâce, l'esprit, l'héroïsme, la galanterie, la gaieté, la politesse, les parterres de Versailles, les petites maisons, les cours fastueuses, les grands magistrats, les charges fleuries, les bosquets de Saint-Cloud, tout cela a disparu sans être remplacé. Ma seule consolation est d'évoquer ces splendeurs évanouies

et de fredonner comme Ogier d'Ivry, qui fut autant un brillant soldat qu'un vibrant poète^ ces strophes dans lesquelles crient mes dégoûts et chantent mes regrets :

Où sont les départs pour Cythère, Et les grands airs de Saint-Simon ?

Les Fallary, les Parabère, Tant d*autres femmes de renom?

Où sont Chaulnes, Noce, Belle-Ille, Les Parlements, l'Hôtel de ville, Les bombances où Cupidon Lançait ses flèches à la ronde?

Si tu voyais nos gens du monde, Ah ! Ninon !

Si tu voyais tant de duchesses Fêter les juifs dans leurs châteaux, Si tu voyais tant de drôlesses Donnant leur beau genre aux courtauds, Si tu voyais dans son enceinte Le Parlement buvant l'absinthe Et nos grands hommes en veston.

Devant ce siècle qui les gobe Ne rangerais-tu pas ta robe.

Dis, Ninon!

r^-^^^^^W^^^»^»^^»»^^fc^^»^i^i^^^#»^^>^^^MMMMM»

Page 1