CHAPITRE XI
digestives, les rhumes alternaient avec les gastrites. « Prenez du lait d'ânesse! * conseillait alors M™* d'Haraucourt ; la duchesse prenait du lait d'ànesse et, grâce à son tempérament de fer plutôt qu'à ce médicament bénin, pouvait recommencer le lendemain.
Ses frères l'engageaient fort à venir les voir à Saint-André, suggérant avec justesse que le changement d'air serait pour elle une cure réconfortante, qu'elle y mènerait une vie calme et familiale, que la vie de la capitale devait la fatiguer à la longue, qu'une dernière réunion serait douce avant la séparation éternelle, toutes exhortations entremêlées de bons conseils hygiéniques, comme celui de se coucher de bonne heure : « Venez, disait le chevalier, nous vivons ici avec bonne table, beaucoup de domestiques et de chevaux et allons au-devant de ce qui peut vous faire plaisir. » De son côté, M""* d'Haraucourt incitait sa fille à lui rendre visite à la campagne, sans lui en cacher les désagréments : « On respire ici un air bien pur, mais l'ennui y est extrême, surtout entre chien et loup. » Tous trois se réunissaient pour faire valoir l'agréable société qui les fréquentait; leur cousin le marquis de Vallins, les Pusigneux, dont le chef de famille comman-
J90 LA DUGHESSK OB FALLARY.
dait le Dauphiné en Tabsence du comte de Clermont-Toiinerre, le marquis de la Poype, le ménage Sassenage, qui possédait des terres considérables dans le pays et qui était représenté par le mari « bête dévote )> et la femme « grande p.... et grande amie de M™' de Pompadourl*). » A ces sollicitations, M™® de Fallary répondait : « C'est vrai, je sais Paris par cœur, il m'ennuie et n'est fait que pour la fougue de la jeunesse », puis se promettait de tenter le voyage.... à une date ultérieure.
Elle avait encore en vue ses préparatifs de départ, lorsqu'au milieu de l'année 1771 elle apprit la mort de sa mère, qu'une extrême vieillesse n'avait pu affaiblir jusque-là. Elle s'abandonna à l'afiliction, mais se redressa vite à ridée qu'une succession qui s'ouvrait nécessitait la surveillance active de ses intérêts et, sans doute, une polémique judiciaire. Au bout de quelques heures de lutte entre la passion procédurière et le respect filial, celui-ci eut le dessus. Elle décida de faire, pour une fois, violence à sa nature et de se montrer complètement désintéressée, ce dont elle avisa ses frères qui la remercièrent avec effusion. Jailli d'un
(1) Mémoires et journal du may^quis d'Argenson^ t. VI.
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premier mouvement, le mérite était grand chez une telle femme; issu d'un second, après contrôle de la succession par exemple, il eût été médiocre.
La pauvre douairière ne laissait comme héritage qu'un vieux lit de damas vert avec quelques galons d'argent à moitié usés, cinq ou six robes que lui avait données sa fille, une montre d'or et environ treize louis (0.
« Cet inventaire nous fait honte, écrivait le chevalier à M'"'' de Fallary, le 7 juillet 1771; vous n'ignorez pas la conduite peu ménagée de feu notre mère pendant le cours de sa vie pour ses affaires; nous l'avons ressentie depuis notre enfance, ce qui ne diminue pas les regrets que nous lui devons.... Elle vous aimait beaucoup et, avant le dérangement de la tête de la fin, ne parlait que de vous. »
Les deux d'Haraucourt n'acceptèrent l'hoirie de la défunte que sous bénéfice d'inventaire et, pour apporter au chevalier une consolation dont il n'avait pas grand besoin, la duchesse jugea à propos de reprendre les projets matrimoniaux. Depuis neuf années, ils n'avaient pas fait un pas en avant; mais le candidat avait soixante-
(1) Archives éfllaussonville.
192 LA dughëssb de FÂLLARY.
douze ans, à peu près Tàge auquel avait convolé son père! Sans envisager qu'au déclin de la vie la chaîne du mariage est bien lourde à porter seulement à deux, le chevalier se laissa aller au mirage.
Saint-André, 17 mai 1772.
Je me suis talé, ma chère sœur, sur le projet de mariage dont vous me parlez et, si vous y trouvez lieu, nous vous laissons maîtresse du sort que vous me destinez. Si la proposition de M""' la marquise de Foucaud n'a pas été faite en Tair et simplement par politesse, vous pouvez aller de l'avant, sous les conditions dont vous m*avez parlé d'une fille de condition avec 50,000 écus de dot, son âge de trente ans n'en est que plus convenable au mien. Sa façon de penser sur Tégarement des jeunes gens d'aujourd'hui me donne bonne opinion de son caractère, puisqu'elle ne fait point de difficulté de vivre avec nous à la campagne.
Je répèle, comme vous le voyez, les termes de vos deux lettres, pour que la mienne vous prouve l'envie que j'ai que ce mariage puisse réussir. Mon frère le désire aussi. Il n'y a plus que quelques réflexions à faire de notre part et je crois que vous les approuverez. Si la figure n'a rien d'informe et si la conduite a toujours été bonne, sur quoi sera hypothéquée sa dot, quel sera le revenu fixe que j'en pourrai tirer ici sans en toucher le fond. Nous voudrions, s'il y a conclusion à tout