LA DUCHESSE, ANTONIO, CARIOLA
LA DUCHESSE. — Apporte-moi ce coffret et ce miroir. — Ce soir il n'y a pas ici de logement pour vous, Monseigneur...
Antonio. — Que faut-il donc faire pour obtenir l'hospitalité?
La DUCHESSE. — Je souhaite qu'un jour l'usage impose aux maris de mendier, à genoux et nu-tête, l'entrée du lit conjugal.
Antonio. — En attendant cette loi, je compte bien coucher ici,
La duchesse. — Je compte bien! Tout beau! En voilà un abus de pouvoir...
ANTONIO. — Mais si je n'ai de pouvoir que la nuit I
La duchesse. — Enfin, que me voulez- vous?
ANTONIO. — Nous dormirons ensemble.
La duchesse. — Hélas! Quel plaisir deux amants peuvent- ils prendre à dormir?
Cariola. — Monseigneur, je couche souvent avec elle; croyez-moi, elle vous incommodera beaucoup.
ANTONIO. — Vous entendez comme on se plaint de vous!
Cariola. — C'est la compagne de lit la plus remuante que je connaisse.
ANTONIO. — Je ne l'en aimerai que mieux pour cela.
Cariola. — Seigneur, m'est-il permis de vous poser une question?
ANTONIO. — A votre aise, Cariola.
Cariola. — Pourquoi, lorsque vous couchez avec ma dame, vous levezvous toujours si tôt?
Antonio. — Les ouvriers aussi consultent souvent l'horloge, Cariola, et sont heureux à l'expiration de leur tâche.
La duchesse. — Je veux te clore la bouche (Elle l'embrasse.)
Antonio. — Nous sommes loin de compte; deux tendres colombes traînent le char de Vénus; il me faut la paire. (Elle le baise de nouveau.) Quand te marieras-tu, Cariola?
Cariola. — Jamais, Seigneur...
Antonio. — O, fi de ce célibat! Ne t'y obstine point. La Fable nous apprend que Daphné fut changée en un stérile laurier après sa sotte retraite; Syrinx devint un roseau creux et chétif ; Anaxarète se refroidit jusqu'à se transformer en marbre. En revanche, celles qui se marièrent ou qui répondirent à ceux qui les aimaient furent métamorphosées, par les soins des dieux, en olives, grenades ou mûres, ou tournèrent en fleurs, en pierres précieuses, en constellations.
Cariola. — Vaine poésie que tout cela. Dites-moi plutôt lequel je devrais choisir des trois jeunes gens qui m'apporteraient respectivement sagesse, fortune et beauté...
ANTONIO. — La question est délicate. C'est, renversée, l'aventure de Paris. Celui-ci fut d'abord ébloui, et pour cause, car comment juger, sainement, en présence de trois déesses amoureuses et nues par-dessus le marché? La situation eût embarrassé le juge le plus austère. En considérant vos deux visages si bien assortis, il me vient une autre pensée.
Cariola. — Quelle est-elle?
Antonio. — Je me demande pourquoi les dames mal partagées par la nature prennent généralement à leur service des suivantes encore plus mal loties et n'en peuvent supporter de jolies?
La duchesse. — O, la raison en est par trop simple. Y a-t-il exemple d'un rapin qui soit allé se loger à côté d'un peintre de valeur? Ce voisinage déprécierait par trop ses travaux. Il y a longtemps que nous n'avons plus été gais comme ce soir... Bon, voilà mes cheveux qui s'embrouillent...
ANTONIO. — Je t'en prie, Cariola, glissons-nous hors de la chambre et laissons-la se parler à elle-même. Je lui ai souvent joué ce tour pour la taquiner. J'aime la voir légèrement en colère. Doucement, Cariola. [Exeunt Antonio et Cariola.)
La duchesse. — On dirait que mes cheveux grisonnent? Quand ils auront complètement changé de couleur, toute la cour se poudrera à l'iris pour me ressembler. — Vous avez raison de m'aimer, Antonio, je vous ai introduit dans mon cœur avant que vous ayez daigné m'en demander les clefs! (Entre Ferdinand.)
Un jour mes frères vous surprendront dans votre sommeil. La présence du duc à la cour aurait dû, me semble-t-il, vous retenir dans votre propre lit. Mais vous m'objecterez que le plus doux est l'amour mélangé d'inquiétudes... Pourtant je suis résolue à ne plus vous donner d'enfants avant que mes frères consentent à en être les parrains. Avez-vous perdu votre langue? A la grâce de Dieu. Que je meure ou que je vive, je vivrai et mourrai en princesse...
Ferdinand. — Meurs donc, sur le champ! (Il lui donne un poignard.) OiJ t'es-tu cachée, ô vertu ? Quelque odieuse nuée t'offusque?
La duchesse. — De grâce. Seigneur, écoutez-moi.
Ferdinand. — Ou est-il vrai, ô vertu! que tu ne sois qu'un vain mot.
La duchesse. — Monsieur...
Ferdinand. — Ne parle pas.
La duchesse. — Non, Monsieur... Pour vous écouter, mon âme habitera mes oreilles. . .
Ferdinand. — O trop imparfaite lumière de la raison humaine qui nous permet de prévoir l'irrémissible ! Assouvis tes désirs, vautre-toi dans la honte ! Tu n'y trouveras de repos que lorsque tu en auras dépassé toutes les limites et que tu en auras perdu toutes les notions.
La duchesse. — De grâce. Seigneur, écoutez-moi. Je suis mariée.
Ferdinand. — Vraiment.
La duchesse. — Malheureusement, contre votre gré. Mais vos ciseaux
arrivent un peu tard pour contrarier ma préférence et lui couper les ailes. L'oiseau a déjà pris son vol. Voulez-vous voir mon mari?
Ferdinand. — Oui, si je pouvais échanger mes yeux contre ceux d'un basilic...
La duchesse. — Pourtant, c'est lui qui a dû vous introduire ici...
Ferdinand. — Les hurlements du loup sont de la musique, comparés à tes cris d'orfraie. Tais-toi, veux-tu? — Qui que tu sois, toi qui as abusé de ma sœur, — car je suis sûr que tu m'entends, — pour l'amour de toi fais en sorte que je ne te connaisse jamais. Je vins ici dans l'intention de te découvrir ; mais à présent je suis persuadé que les conséquences de cette découverte nous damneraient tous deux. Je ne voudrais pas, pour dix millions, t'a voir vu. Donc à toi d'user de tous les moyens pour que j'ignore toujours ton nom. A cette condition continue de jouir de ta luxure et de ta misérable vie ! — Et quant à toi, femme vile, si tu souhaites que ton paillard vive longtemps entre tes bras, à ta place je lui construirais un de ces ermitages où nos anachorètes vaguent à de plus saintes occupations. Que le soleil ne l'éclairé plus tant qu'il vivra ; qu'il ne converse qu'avec les chiens, les singes et les êtres muets auxquels la nature interdit de prononcer son nom. N'apprivoise pas un perroquet de peur qu'il ne l'apprenne. Si tu l'aimes, arrache-toi la langue, de crainte qu'elle ne le trahisse !
La duchesse. — Pourquoi ne pouvais-je me marier? Je n'ai pas créé par là une mode ou une coutume nouvelle!
Ferdinand. — Tu es perdue! Tu m'as cuirassé le cœur au moyen de la lourde chape en plomb qui recelait les ossements de ton époux.
La duchesse. — Mon propre cœur saigne à cette pensée.
Ferdinand. — Le tien I Ton cœur à toi ! Que représente-t-il, sinon un boulet creux dévoré d'un feu inextinguible!
La duchesse. — Vous êtes trop rigide en ceci ; et si vous n'étiez mon suzerain et mon frère, je dirais trop tyrannique. Ma réputation est sauve...
Ferdinand. — Sais-tu seulement ce qu'on appelle réputation? Je te le dirai, sans grande utilité puisque l'enseignement vient trop tard. Un certain jour la Réputation, l'Amour et la Mort décidèrent de parcourir le monde et convinrent de se séparer en prenant trois voies différentes. La Mort dit qu'on la retrouverait au cœur des grandes batailles ou des cités ravagées par les fléaux. L'Amour leur recommanda de s'mformer de lui parmi les pâtres obscurs qui ne s'entretiennent jamais de trésors, et parfois aussi auprès de paisibles orphelins auxquels leurs parents n'ont rien laissé. « Arrêtez! » s'écria la réputation, « ne m'abandonnez pas; car à cause de mon essence même, ceux qui se séparent de moi ne me retrouveront plus
jamais 1 » Il en va ainsi de toi! Tu as pris congé de la réputation 'ît l'as rendue invisible. A son exemple, je te dis adieu pour ne plus te revoir.
La duchesse. — Pourquoi, seule de toutes les princesses de la terre, devrais-je être isolée et enfermée comme une sainte relique? J'ai de la jeunesse et un peu de beauté.
Ferdinand. — Quelques vierges sont des sorcières. Je ne te reverrai jamais plus. (Exit.)
Rentrent ANTONIO, armé d'un pistolet, et CARIOLA
La duchesse. — Vous avez vu cette apparition?
Antonio. — Oui. Nous sommes trahis. Comment vint-il ici? C'est contre toi que je devrais tourner cette arme !
Cariola. — Faites, Seigneur, je vous en prie. Et lorsque vous m'aurez arraché le cœur, vous y lirez mon innocence.
La duchesse. — Il s'est introduit par ce couloir.
Antonio. — Que ne reparaît-il à mes yeux, cet objet de terreur? Je finirais bien par le réconcilier avec l'idée de nos légitimes amours. (Elle lui montre le poignard ) Ha! Que, signifie ceci?
La duchesse. — Il me l'a laissé.
Antonio. — Souhaitant, à ce qu'il semble, que vous le tourniez contre vous.
La duchesse. — En effet, tel devait être le but de sa démarche.
Antonio. — Il faudrait plutôt tremper cette arme dans son fiel. (On frappe au dehors.) Holà ! Qui frappe? Encore des cataclysmes!
La duchesse. — C'est comme si on allait faire sauter une mine sous nos pieds !
Cariola. — C'est Bosola !
La duchesse. — Fuyez! O misère! Pourquoi devons-nous recourir aux masques et aux voiles déguisant les actions mauvaises ! Cachez-vous! Je tiens mon plan... [Exit Antonio.)
Entre BOSOLA
Bosola. — Le duc, votre frère, agité comme un ouragan, vient de mon ter à cheval et de partir, ventre à terre, pour Rome. La duchesse. — A cette heure de la nuit !
BosOLA. — En sautant en selle il m'a dit que vous étiez perdue.
La duchesse. — Pour dire vrai, je ne vaux guère mieux.
BosOLA. — Qu'est-il arrivé?
La duchesse. — Antonio, notre intendant, m'a indignement trompée. Mon frère et moi étions engagés pour de fortes sommes vis-à-vis d'un juif napolitain; Antonio a négligé de payer ces traites...
BosOLA. — C'est incroyable! {A part.) Pas mal imaginé!
La duchesse. — De sorte que les effets de mon frère sont protestés à Naples. Appelez vos officiers!...
BosOLA. — A vos ordres. (Exit.)
Rentre ANTONIO
La duchesse. — Fuyez à Ancône. Vous y louerez une maison. J'enverrai mon trésor et mes bijoux à votre suite. Ne me demandez pas de longues explications De brièves syllabes remplacent les périodes. Je vais vous accuser publiquement d'un crime. Ce mensonge, de ceux que le Tasse appelle magnanima men^ogna, nous sauvera la vie. Alerte! Les voilà!
Rentre BOSOLA avec les courtisans.
Antonio. — Votre Grâce daignera-t-elle m'entendre?
La duchesse. — Plus un mot. Messieurs, je voudrais que l'exemple de cet homme vous servît de leçon à tous. A cette condition vous conserverez ma faveur. Pour le reste, épargnez le. Quoiqu'il ait commis des actions que vous ne vous imagineriez pas, je ne veux pas rendre sa honte publique et mécontente de me débarrasser de lui. Allez chercher fortune ailleurs.
Antonio. — Je ne récriminerai point. Ma mauvaise étoile et non le caprice de ma souveraine étant cause de ceci. O le terrain mouvant et pourri que la condition des fonctionnaires ! Je suis pareil au voyageur plongé dans un profond sommeil au coin d'un feu mourant pendant une nuit d'hiver; il n'a pu se résoudre à s'en éloigner et lorsqu'il se remet en route il est plus gelé qu'à l'arrivée.
La duchesse. — En attendant que vous nous rendiez vos comptes, nous confisquons tout ce que vous possédez. . .
Antonio. — Tout ce que je possède vous appartient comme moi-même.
La DUCHESSE. — Vous avez votre sauf-conduit. Partez!
Antonio. — Voilà, Seigneurs, ce qu'on récolte à servir les princes. (Exit.)
BOSOLA. — Certaines fortunes bâties au moyen d'extorsions ressenblent à l'eau que le soleil retire de la mer et qui y retombe dès que l'astre pâlit.
La duchesse. — Je désirerais connaître votre opinion, à chacun, sur cet Antonio?
Deuxième officier. — Comme il ne pouvait supporter la vue d'une tête de porc, j'étais certain que Votre Grâce finirait par trouver le juif.
Troisième officier. — C'est vous qui auriez dû être son intendant !
Quatrième officier. — Il y aurait eu plus d'argent dans vos coffres...
Premier officier. — Il s'enfonçait de la laine noire dans les oreilles et se faisait passer pour sourd auprès des solliciteurs.
Deuxième officier. — On le croyait hermaphrodite, tant les femmes semblaient lui répugner.
Quatrième officier. — Rappelez-vous sa morgue lorsque les coffres étaient pleins ! Qu'il s'en aille au diable!
Premier officier. — Et que tous les grappilleurs courent à sa suite pour partager les anneaux de sa chaîne d'or (i) !
La duchesse. — Laissez-nous! [Exeunt les officiers.) Que pensez-vous de ceux-là?
BosOLA. — Aux jours de sa fortune, pour se le concilier, les mêmes coquins auraient consenti à se laisser river ses étriers boueux au nez et ils auraient suivi sa mule comme un ours dans un cercle. Leurs filles eussent assouvi sa luxure; leurs fils seraient devenus ses mignons. Pour eux, il n'y eût point existé bonheur plus grand que celui de graviter dans son orbite et de porter sa livrée. Et à présent ces poux se détachent de lui ! Jamais vous ne rencontrerez son pareil. Il a laissé derrière lui un troupeau de vils flatteurs. Leur ruine suivra la sienne. Les princes paient les flatteurs en bienfaits illusoires. Les flatteurs dissimulent les vices des princes et ceux-ci déguisent les mensonges des courtisans. Hélas, ce pauvre seigneur !
La duchesse. — Pauvre, dites-vous ! Il a rempli grassement ses coffres !
BosOLA. — Au contraire, il était trop honnête. Lorsque Plutus, dieu des richesses, est envoyé par Jupiter chez un mortel, il s'y rend en boitant, voulant dire par là que ce qui vient de la part de Dieu vient lentement ; mais lorsqu'il est envoyé en mission par le diable, il court la poste et tombe comme une bombe. Laissez-moi vous montrer quel joyau inesti-
(i) Passage obscur :
Yes and the clippings of the biitteryfly after him, to scour his gold chain ! Littéralement: « Oui et que les miettes du cellier volent à sa suite pour nettoyer sa chaîne d'or! »
mable vous avez rejeté loin de vous, en un moment d'humeur folle, pour la bénédiction de celui qui le ramassera. C'était un parfait homme de cour, un conseiller fidèle, un soldat connaissant sa valeur sans en tirer vanité. Ses vertus autant que sa personne méritaient un meilleur destin. Dans la conversation, il prenait un plus grand plaisir à écouter et à réfléchir qu'à briller pour son compte. Dans sa poitrine s'étaient réfugiées toutes les perfections et celles-ci n'y faisaient pourtant pas plus de bruit que les pénitentes dans un confessionnal...
La duchesse. — Mais il était de basse extraction...
BOSOLA. — Votre jugement n'est-il pas plus équitable que celui des conseillers héraldiques qui négligent les qualités des hommes pour ne tenir compte que de leur généalogie? Il vous manquera, car sachez que pour un prince, Ihonnête homme d'État est un cèdre planté au bord d'une source. La source humecte les racines de l'arbre et l'arbre reconnaissant la protège de son ombre. Que n'avez-vous joué le rôle de la source? Vrai, je préférerais naviguer jusqu'aux îles Bermudes, avec, pour tout esquif, une couple de vessies de politiciens réunies au moyen de la fibre d'un cœur d'espion, que de dépendre de la faveur d'un souverain aussi capricieux... Adieu, Antonio ! La malignité publique a provoqué ta disgrâce, mais sans te faire grand mal, puisque ta chute même a exalté ta vertu.
La duchesse. — O, tes paroles me sont une délicieuse musique!
BosOLA. — Que voulez-vous dire?
La duchesse. — L'homme accompli dont vous parlez est mon époux.
BOSOLA. — Se pourrait-il? Cette époque d'ambition aurait-elle vu naître des coeurs assez larges pour s'attacher un homme uniquement à cause de ses mérites et quoiqu'il fût dénué de tous les vains avantages du rang et de la fortune?
La duchesse. — Je lui ai déjà donné trois enfants.
BosOLA. — Heureuse princesse qui avez fait de votre lit nuptial le tendre et radieux tabernacle de la vertu ! Sans doute, plus d'un bachelier sans fortune vous prônera pour cette action et se réjouira de l'encouragement accordé au mérite. Les vierges sans dot espéreront que, piqués au jeu, de riches poursuivants imitent votre désintéressement. C'est au point que, dans leur admiration, si vous aviez besoin de soldats, les Turcs et les Maures se convertiraient pour guerroyer à votre service. Enfin, pour l'amour de cet homme modèle que vous avez élevé au pouvoir, les poètes, vos contemporains, chanteront vos louanges à satiété, et vous couvriront de fleurs de rhétorique, même lorsque vous serez couchée dans la tombe; si bien que cette tombe deviendra mieux que le salon des princes vivants, le rendezvous, le sanctuaire des beaux et bons esprits. Quant à Antonio, sa renom-
mée coulera aussi de toutes les plumes, et les hérauts s'époumonntront à la proclamer.
La duchesse. — Je voudrais trouver en vous un confident aussi discret qu'un panégyriste affectueux...
BOSOLA. — Le secret de ma souveraine restera celé au plus profond de mon cœur !
La duchesse. — Chargez-vous de tout ce que je possède d'argent et de valeurs ; suivez Antonio; il se retire à Ancône.
BosOLA. — Vraiment!
La duchesse. — Où je compte le rejoindre d'ici à quelques jours.
BosOLA. — Que je réfléchisse un instant. Je conseillerais à Votre Grâce de prétexter un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette, située seulement à sept lieues de la riante Ancône. De cette façon vous pourriez quitter le pays avec plus de prestige, et comme vous seriez accompagnée d'une escorte et de votre suite habituelle, votre fuite aurait l'air d'un simple voyage.
La duchesse — Je me laisse guider par vous. Monsieur.
CariOLA. — A mon humble avis, la princesse ferait mieux de se rendre aux bains de Lucca ou de visiter Spa et l'Allemagne, car pour vous dire toute ma pensée, je n'aime pas beaucoup ce simulacre de pèlerinage qui tourne en dérision la religion.
La duchesse. — Tu n'es qu'une petite sotte superstitieuse! Prépare tout à l'instant pour notre départ. [Exeunt la Duchesse et Cariola.)
BosOLA. — La cervelle d'un politicien c'est l'enclume du diable! Tous les maux imaginables s'y forgent, sans qu'on entende résonner les marteaux. Ces forges-là, comme je viens de le prouver, ne donnent pas même l'éveil à la sensibilité féminine. Que faire à présent? Parbleu, tout révéler à mon maître! O l'odieux métier d'espion! Tant pis! Voici qui avancera johment mes affaires !