SCÈNE III
Un appartement dans le palais du cardinal, à Rome.
Entrent LE CARDINAL, FERDINAND, MALATESTI, PESCARA, DELIO et SILVIO
Le cardinal. — Il nous va donc falloir guerroyer.
MalatesTI. — L'empereur, se rappelant vos exploits avant que vous eussiez dépouillé la cuirasse pour la pourpre, vous confie le commandement de ses armées de partage avec le marquis de Pescara, cet heureux capitaine, et le non moins fameux Lannoy...
Le cardinal. — Celui qui eut l'honneur de faire prisonnier le roi de France...
Malatesti. — Lui-même. Veuillez prendre connaissance de ce projet de nouvelles fortifications pour Naples ?
Ferdinand. — Ainsi ce grand comte Malatesti a obtenu du service?
DÉLIO, — Pas précisément, Monseigneur. Une note marginale dans le registre-matricule le renseigne comme simple volontaire...
Ferdinand. — Ce n'est pas un soldat.
DÉLIO. — Il ne connaît la poudre que pour en avoir plombé ses dents cariées afin de combattre l'odontalgie.
SiLVIO. — Il se rend au camp dans l'intention bien arrêtée de ne se nourrir que de bœuf et d'oignons et une fois blasé sur la nouveauté de ce régime, il s'en retournera droit à la cour...
DÉLIO. — Il ne connaît la dernière campagne que par la chronique de la ville : deux peintres sont attachés à son service pour lui représenter des batailles... en eflfigie.
SiLVIO. — Il se battra donc dans son fauteuil.
DÉLIO. — Et poussera la précaution jusqu'à consulter l'almanach, afin de ne rien entreprendre les jours néfastes En attendant, tout comme un preux, il arbore les couleurs de sa maîtresse.
SiLVIO. — Oui, à l'en croire, il accomplirait des prodiges pour cette écharpe de soie...
DÉLIO. — Il irait même jusqu'à déserter le champ de bataille pour empêcher ce gage de tomber aux mains de l'ennemi.
SiLVIO. — Dame! il a peur que l'odeur de la poudre n'en altère le parfum.
DÉLIO. — Un jour, un Hollandais, qu'il s'était permis d'appeler pot à bière, lui fit dans la tête un trou large comme la gueule d'un canon...
SiLVIO. — Quel dommage que ce Hollandais n'y ait pas ajouté la lumière ! Ce n'est vraiment qu'un cheval de parade, pour figurer dans les cortèges de la cour.
Entre BOSOLA
Pescara. — Bosola ici! Quel vent nous l'amène. Quelque querelle entre les cardinaux. Les discordes des grands rappellent les renards d'Annibal ; les torches enflammées attachées à leur queue épargnent l'ennemi puissant mais ruinent le pauvre monde.
SiLVIO. — Qu'est-ce que ce Bosola?
DÉLIO. — A Padoue, où je l'ai connu, c'était un écolier méticuleux, un de ces fesse-cahiers qui retiennent le nombre de nœuds de la
massue d'Hercule, la couleur de la barbe d'Achille, et vous apprennent qu'Hector souffrait des dents. Il a étudié, au point d'en devenir chassieux, la ressemblance exacte entre le nez de César et un chausse-pied. Tout cela pour mériter un jour la réputation d'un esprit spéculatif.
Pescara. — Observez le prince Ferdinand, On s'attendrait à voir ses prunelles s'incendier au feu de ses regards.
SiLViO. — La malignité de ce cardinal a façonné plus de vilaines figures que le génie de Michel-Ange n'en a sculpté d'idéales. Regardez-le. Il relève le nez comme un marsouin qui renifle à l'approche de la tempête.
Pescara. — Le prince Ferdinand vient de rire.
DÉLIO. — Ainsi le canon lance les éclairs avant la fumée.
Pescara. — Par quelles angoisses mortelles passent ceux qui disputent leur vie aux potentats !
DÉLIO. — C'est au milieu d'un pareil silence que les sorcières prononcent leurs incantations...
Le cardinal. — Se flatte-t-eile que la religion la protégera à la fois contre la pluie et le soleil?...
Ferdinand. — Cela même la condamne. Semblable à la lèpre, ses vices et ses charmes confondus paraissent d'autant plus blancs qu'ils sont plus pourris. . . Je doute que sa misérable portée ait seulement reçu le baptême I . . .
Le cardinal. — Je vais obtenir immédiatement du pape leur bannissement de l'État d'Ancône.
Ferdinand. — Vous partez pour Lorette. Je n'assisterai pas à la cérémonie de votre prise d'armes. Adieu. (A Bosola.j Ecrivez au duc de Malfi, mon jeune neveu qu'elle eut de son premier mari, pour l'aviser du déshonneur de sa mère...
BOSOLA. — Cela sera fait.
Ferdinand. — Antonio ! Un cuistre qui puait l'encre et la paperasse, et n'eut jamais de la vie l'air d'un gentilhomme!... Faites diligence, et allez m'attendre avec cent cinquante cavaliers au pont-levis de la porte. (Exit.)