‹ La Duchesse de MazarinChapitre 14 sur 14 · TOUR II · texte numérisé non relu

TOUR II

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Au mois de juillet 1699 , une grande nouvelle se répandit dans Londres , et de là dans toute la France , puis dans toute TEurope. La duchesse dé Mazarin venait de mourir subitement dans sa maison de Chelsea , sur les bords de la Tamise. Elle était morte dans tout Péclat de ses charmes, comme Cléopâtre, comme Diane de Poitiers, comme la marquise de Montespan, comme toutes ces beautés célèbres auxquelles, par une grâce spéciale d'en haut , il a été donné de braver les outrages du temps, afin sans doute qu'après avoir admiré leurs merveilleux attraits , nul de leurs contemporains ne pût dire qu'il avait assisté à

leur décadence. Elle était morte comme devait mourir une pareille femme ^ le sourire 8ur les lèvres, un éventail dans une main et des cartes^ dans l'autre ; car , H faut bien le dire , toujours préoccupée- du souvenir du double amour qui avait rempti son existence, et cependant trop légère et trop coquette encore pour demander ,. ainsi que sa sœur Marie , un refuge à Tétroite enceinte d'un monastère , elle avait cheurhé dans les fiévreuses distractions du jeu Toubli de cesdeux amours^ si cruellement dénoués. C'est elle qui avait importé à Londres le célèbre jeu de la bassette, et toute la cour d'Angleterre, cette cour qu'elle éelairait de son sourise , qu^elle animait de son souffle , était devenue joueuse avec fré* nésie, du moment où la belle ducbesse de Mazarin en avait donné l'exemple. Quand la duchesse de Mazarin fut morte , il sembla que la cour d'An* glelerre fût morte aussi avec elle. El au fait, alors que s'éteignait , plein de gloire et de majesté,, ce radieux xvn® siècle dont le souvenir suffirait seul à illustrer à jamais notre pays, quand il n'en aurait pas tant d'autres encore, n'était-il pas naturel que l'une des merveilles de ce siècle tant vanté disparût en même temps que lui de la scène du mondélï

A la nouvelle de ce trépas , le duc de Mazarint a-écria :

c Puisque vivante elle n^a pas voulu revenir à moi, au moins je la posséderai morte. »

À cette époque, si essentiellement spiritualîste et religieuse , on ne saurait croire combien , par une bizarre anomalie, les gens les plus dévots attachaient de prix à la conservation de cette misérable dépouille mortelle, enveloppe terrestre de Tâme qu'ils avaient aimée et qui était retournée au ciel ou passée dans Tenfer. M. de Mazarin envoya donc en toute hâte Polasiron , son capitaine des gardes , en Angleterre , avec ordre de liii rapporter les restes précieux de son Hortense.

Lorsque M. de Polastron se présenta à Chel-

sea, muni des pleins pouvoirs du duc, il fut reçu

par un vieillard , vôtu à Fancienne mode de la

eour de Louis XIV, et qui portait au bras un

large crôpe. Ce vieillard, qu'il eût été facile de

reconnaître entré mille autres, à cause d'une

assez forte loupe entre les deux yeux et de quel*

ques mèches de cheveux blancs apparaissant en^

core tout autour d'une calotte noire, tenait entre

ses bras une petite chienne et sur son poing une

perruche qu'il caressait et baisait alternaûvenientï

çû poiusaot de gros soupirs. C'était M. le maréchal de camp de Sainl-Évremond. M. de Polasiron , qui éiaîl , on s'en souTÎent peut-être, fort taciturne , salua poliment le vieillard , et se con* tenta d*eihiber le pouvoir dont il était porteur , ainsi que Tautorisation qu'il avait obtenue des magistrats, demandant où le corps avait été inhumé , afin qu'il pût faire procéder à Texhumation.

4 Monsieur , répondit le maréchal de camp dont un sourire sardoniqùe vint illuminer eDOore une fois le visage morne et attristé , vous n'irez pas bien loin pour cela, car madame la ducbesse n'a point quitté sa maison de Chelsea , et , tout à l'heure encore , j'avais l'honneur de me trouver en sa compagnie. Toutefois , je dois vous prévenir qu'il y a une légère difficulté à l'accomplissement de votre mission : aux termes des lois qui régissent ce pays, le trésor précieux que vous réclamez ne saurait vous être remis, tant que vous n'aurez point acquitté les dettes de la défoate, qui sont, je dois vous le déclarer, assez considérables. Les créanciers, au nombre desquels je suis moi-même , oh I pour une bagatelle , pour une somme de 400 guinées, ont bien voulu me commettre à la garde de notre gage commun , et il

ne sortifii point de met mains que tout ne soil payé, capital et intérêts.

Là-de88U8, Saîni-Êvremond prit congé de son interlocuteur et s'empressa de regagner son poste. Polastron, interdit, ne manqua pas d'écrire aussitôt à M. de Mazarin , pour lui rendre compte de ce qui se passait Le duc répondit par une autorisation de payer tout ce qu'on demanderait. A cette nouvelle , Saint-Évremond tomba dans un profond désespoir, car il afvait espéré que Ténormité des dettes arrêterait le grand maître, et qu'il resterait ainsi le gardien des reliques vénérées de celle à laquelle il avait consacré la seconde moitié de son existence. Cependant, tous les créanciers ayant été payés en espèces sonnantes, il fallut bien s'exécuter, et le cercueil fut remis entre les mains de Polasiron , avec une clef contenue dans un papier scellé , à l'adresse du duc de Mazarin.

Muni de ce précieux dépôt , Polastron s'embarqua immédiafement pour la France , où il était attendu par le grand maître avec la plus vive impatience. IL débarqua sur les côtes de Bretagne à la fin du mois de juillet, de ce même mois qui avait vu mourir la duchesse et ses deux nmanis , et il se rendit aussitôt anprèsMe M. de

Hazarin. Celui«ci était venu passerquelqae temps dans un de ses châteaux , voisin de la côte , et auquel s'attachait pour lui un doux souvenir ; car dans ce manoir , construit au milieu des grèves solitaires de la Bretagne « il avait jadis séjourné durant tout un été avec la duches8e«

C'est par une nuit orageuse que Polastron arriva à sa destination , et, en dépit du tonnerre et de la tempête , il trouva à la porte du château M. le duc de Mazarin. Prévenu par un exprès, celui-ci avait voulu venir en personne recevoir li genoux et tête nue celle qui , vivante , s'était toujours dérobée à toutes ses poursuites. Il était là avec ses pages , ses valets et quelques moines devenus son entourage habituel. Pauvre duc !' quel changement s'était opéré dans ses traits^ depuis le jour oà , le front rayonnant d'allégresse et d'orgueil , il attachait sur sa belle fiancée de si tendres regards dans la chapelle du château de Vincennes ! Comme on pouvait lire sur ses joues amaigries, dans les rides profondes qut sillonnaient son front , la trace des cruel» soucis qui avaient fait saigner son cœur, depuis trente ans que son Horiense l'avait abandonné! Que de larmes avaient dû voiler ces yeux avant de les éteindre! Et pourtant, il semblait presque

joyeux cette nuit-là , à Tidée de revoir sa héïte duchesse , comme s'il eût pensé que Dieu , pre« nant en pitié ses longues douleurs , allait lui faire la grâce de ranimer ce cadavre ei de le rendre à la vie et à Tamour.

Il avait fait préparer dans sa propre chambre^ et en face de son lit, une estrade sur laquelle le cercueil fut déposé ; car il ne voulait plus dorénavant se séparer de cette fronle dépouille dont il avait payé si cher la possession. Lorsque les prières consacrées par TÉglise eurent été prononcées, lorsque tous les assistants, après avoir ^ à tour de rôle , jeté Teau lustrale sur le cercueil , se furent retiré», on ferma les portes , et le grand maître demeura seul avec son trésor. Alors , brisant le cachet dont on avait scellé le papier sous lequel la clef était enveloppée , il se disposa à ouvrir le coffre où son Hortense était emprisonnée.

 ce moment , Torage redoubla de fureur, et un violent coup de tonnerre vint ébranler le château jusque dans ses fondements. Frappé de terreur, le duc sentit^ une sueur froide inonder tout son. corps, et s'étant signé par trois fois, il demeura un instant^ incertain s'il oserait pour** suivre une œuvre à laquelle Dieu , par la voix

de 8on tonnerre , gemblait attacher une éclatante réprobation ; mais bientôt , reprenant courage , il 8*agenouilla , murmura tout bas une courte oraison , puis, ayant tourné la clef, il ouvrit le cercueil dont le couvercle , en s'abaissant , rendit un son plaintif et lugubre , semblable au gémissement qui se serait échappé de la poitrine d^un être vivante Le duc tressaillit ; les cheveux hérisses , l'œil hagard , la respiration oppressée , il écarta d'une main défaillante les plis du double linceul de satin et de velours qui recouvrait en^ core la dépouille mortelle ; tout à coup on Tentendit pousser un grand cri , un cri de douleur et de désespoir, et il tomba évanoui sur les degrés de Testrade.

A ce cri , Polastron , qui était demeuré dans la chambre voisine , accourut et à la double lueur que projetaient les cierges placés sur Tes* trade et les éclairs qui venaient à chaque instant embraser toute la chambre , il aperçut couchée dans le cercueil ouvert une forme humaine à laquelle un art merveilleux avait conservé tons les symptômes de la vie et qui semblait plongée dans un doux sommeil : mais ce n'était point Hortense Mancini. C'était, faut-il le dire et ne ra*l-on pas deviné? c'était encore le baron de

Banier. On a pensé qu*ane méprise peut-élre volontaire , mais excusable de la part d'un vieillard non moins à plaindre que M. de Mazarin , avait été cause de cette étrange substitution.

Quoi qu^il en soit, le duc de Mazarin, qui, jusqu'alors , n'était qu'à moitié fou, le devint complètement à partir de cette nuit mémorable. Les détails que donnent sur sa folie tous lés mémoires de Tépoqne sont tels qu'on se <jemande en vertu de quel privilège il échappa à la loi commune et ne fut point interdit. Sans doute il faut croire que sa famille et le roi lui-même , qui lui laissa toutes ses charges et dignités, eurent pitié d'une si grande infortune^ et que la cause qui avait provoqué sa démence la rendit respectable pour tous ses contemporains.

11 survécut pendant de longues années k sa belle duchesse ; mais, toujours brûlant pour elle, môme après qu'elle avait cessé d'exister, de cette passion frénétique qui jadis l'avait rendu la fable de la cour et de la ville, il s'en allait par ses terres et ses gouvernements, traînant incessamment à sa suite un cercueil dont il ne voulut jamais seséparer. Il faut croire qu'en ce temps-là, du moins, la duchesse de Mazarin avait repris dans ce cercueil la place qu'un autre y avait

momentanément usurpée. Ainsi, celle dont le mari s^était montré si jaloux , tant qu'il Tavait possédée vivante, et qui, après tous les tourments , toutes les traverses d'une existence errante et vagabonde , avait peut-être espéré le repos dans la tombe, et ne l'y trouva même pas : destinée vraiment fatale et qui, alors même qu'il s'agit d'une femme dont fesprit, les grâces et la beauté, ont pu seuies égaler la coquetterie et la légèreté, contientplus d'un terrible enseignement. Le bel esprit dont le souvenir est désormais inséparable de celui d'Hortense, son poète , son chevalier, et l'on pourrait presque dire le pontife qui s'était voué corps et âme au culte de celte charmante idole, le vieux maréchal de camp de Saint-Êvremond survécut peu de temps à la femme qui résumait pour lui toutes lescroyances, comme tous les attraits et tous les talenls. Il mourut en 1705, et TAngleterre, exerçant enver$ lui jusqu'au bout une noble et glorieuse hospitalité, lui ouvrit, après sa mort, les portes de «a royale abbaye de Westminster. C'est là que sa cendre repose auprès de celles de Chaucer, de Sponsor et de Cowley , mais loin d'Hortense « hélas ! si tant est qu'il reste encore^ en quelque coin ignoré de notre France, un peu de poussière de

CG qui fnt jadis Horiense Mancini , la reine des belles.

Par une bizarre coïncidence, le palais Mazârin et le palais de TÂrsenaU les deux résidences habitées tour à tour par cette femme célèbre , sont devenus Tune et Tautre biblioth^ues publiques ; mais , soit qu*en les quittant elle n'y eût laissée que d'importuns souvenirs, soit que, déshérités de sa présence , ces deux demeures en aient gardé depuis lors comme une empreinte de deuil, dans ces lieux consacrés désormais à Fétude, au silence et à la méditation, sous ces lambris, poudreuses catacombes de Tintelligence humaine , rimagination a peine à évoquer Tombre graciense et légère qui jadis y appelait à sa suite les ris et les jeux, les chants et Tamour. Les sei* gneurs couverts de rubans et de dentelles , les rois du bel air, au justaucorps de velours galonné d'or fin et ruisselant de pierreries, qui venaient, en sortant du Louvre, mendier un regard d'Hortense, ont fait place à la population pâle et studieuse parmi laquelle se recrutent les hôtes ordmaires des bibliothèques publiques. A cornbien d'entre eux arrive-t-il d'accorder une pensée à celle dont le souvenir plane sur ces deux enceintes, et dont les incomparables appas ont fait

Al.eX. DE LAVKIIGIIF.. — T. II. 22

en même temps Tadmiralion de nos aïeux et le désespoir de nos aïeules ?

Aujourd'hui ce grand nom de Mazarin , qui rappelle à la fois tant de puissance et tant de beauté , n'existe plus que dans la mémoire des hommes, et pourtant la postérité d'Armand de La Meilleraye et d'Hortense Mancini est loin d'être éteinte encore ; mais Tarbre que le cardinal avait voulu planter pour perpétuer son nom est tombé en quenouille dès la seconde génération. Aussi bien il semble que ce nom ait toujours porté malheur à celles qui ont essayé d'en sou« tenir le poids. Sans parler de cette petite-fille d'Hortense que ses contemporains avaient sur* nommée la fée Guignon, plusieurs de ceux qui liront ce récit ont pu connallre encore la dernière duchesse de Mazarin , sur qui les débats judiciaires ont appelé un moment une part de la célébrité de sa ^bisaïeule. Nous n'ajouterons plus qu'un fait : le dernier descendant d'Hortense Mancini est ce gentilhomme qui après une destinée, dit-on, si aventureuse , est venu s'asseoir tout récemment sur le trône d'une petite principauté d'Italie. C'est Florestan I•'^ prince de Monaco.

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