‹ La Duchesse de MazarinChapitre 13 sur 14 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

quelle douce quiétude que peut-être elle n^ayait connues auparavant à nulle àutreépoque de sa vie* f Bonsoir , messieurs , dit-elle avec un sourire plein d'ineffables délices; ne venez-vous point ainsi que moi faire votre cour au roi et à la reine, qui sont arrivés ce malin de WindsortMais, pardon , je suis indiscrète peut-être , car vous étiez, ce me semble, en conversation assez animée tout à Pheure.

— Oh ! madame , répondit Saint-Évremond , n*étes-vous point partout et toujours , comme le plus beau des astres , la très-bienvenue ? Je demandais tout simplement à M. le baron de Banier s*il nous ferait bientôt assister à sa noce.

— En effet, reprit la duchesse, je sais qu^îl est très-fort qtiestion de ce mariage. Est-ce que vous ne songez pas à en finir bientôt, monsieur?

— Si fait, madame la duchesse, et je n'attends plus que la réponse à une lettre que j'ai adressée ce matin.

— A votre prétendue ?

— Oui , madame la duchesse , à elle,

— Ah ! ah ! et étes-vous bien sûr qu'elle vous réponde ?

— Et pourquoi non , madame la duchesse ? puisqu'elle a déjÀ daigné...

— Je le sais, je le sais; mais, monsieur , songez que vous demandez beaucoup aujourd'hui, el qu^en amour il ne faut point se montrer trop impatient. Je parie pour mon amie , pour miss Charlotte.

— Impatient, madame la duchesse! mais veuillez donc , à votre tour , vous rappeler qu'il y a tantôt trois mois que j'espère.

— Eh bien , trois mois , c'est peu de chose.

— Hélas ! madame , ne me parlez pas ainsi , car, si miss Charlotte était sans pitié pour moi, il ne me resterait plus qu'à mourir.

— Vraiment? pauvre jeune homme ! Ne trouvezvous pas , M. de Saint-Évremond, qu'il faudrait qu'on fût bien cruelle pour n'en avoir pas pitié ? Allons , consolez-vous , M. le baron de Banier. Je veux plaider votre cause , moi.

— Oh ! alors, madame, ma cause est gagnée ! > Ici , Horiense regarda alternativement ses

deux interlocuteurs avec une expression indéfinissable.

c Pas encore, pas encore, » dit-elle en hochant la tête.

Puis , changeant brusquement de ton :

f Qui de vous, messieurs, me donne la main pour entrer au palais ? >

Une T4MX grave et sonore répondit vivement :

c Ce sera moi , madame , s^il vous plaît. > Cette voix n'était point celle de Saint-Évre^ mond ni du baron de Banier. C'était celle du prince Philippe de Savoie, qui venait de s'avancer sons les arbres , et que Tobscurité , croissant à chaque instant , n'avait pas permis d'apercevoir. Horiense tressaillit et tendit sa main au prince sans prononcer une parole , et tous se dirigèrent ensemble vers le palais de White-Hall.

Pendant qu'Hortense s'en va essayer le pourvoir de ses charmes sur cette cour où tout U monde V imite et personne ne lui ressemble, pendant que son vieux poète murmure tout bas à ses côtés :

Astres de celte cour , n'en soyez point jaloux ,

Vous paraissez aussi peu devant elle, Que mille antres beautés ont paru devant yoas ;

il convient de ne pas faire attendre plus longtemps -au lecteur la révélation d'un secret qui, aussi bien peut-être, n'en est déjà plus un pour lui. Ce n'est point pour les beaux yeux de miss Charlotte de Beverweert, quelque jolie qu'elle puisse être, que soupire M. le baron de Banier ; ce n'est point de miss Charlotte qu'il attend une réponse déoisive,

seloD toute apparence;c*e8t delà dochesae deMaza* rin. Ce mariage quioccupe les esprits n'est qu'une comédie concertée entre la duchesse et miss Charlotte pour détourner les soupçons du monde et déjouer les projets de Tcngeancedu prince Philippe de Savoie. L'amour s'est enfin réveillé dans le cœur d'Hortense, le phénix vient de renaître de ea cendre. Ce eœur que n'avaient pu toucher les hommages de tant de gentilshommes, la fleur du bel air et de la galanterie, de tant de princes et de rois même, ce cœur n'a point su résister à l'influenge magique d'une ressemblance peut-être trompeuse sous plus d'un rapport. En aimant un homme qui lui présente le portrait vivant de celui qu'elle a tant pleuré, la duchesse se persuade qu'elle est demeurée fidèle à Alonzo de Lara, et qu'elle n'a point changé d'amour. C'est là une de ces subtilités sophistiques comme on en rencontre tant, pour peu qu'on veuille se livrer à l'étuded'une passion qui, malgré les plus savantes explorations, présente encore bien des secrets et des mystères. Et d'ailleurs, quand il n'en eût pas été ainsi , ne vient-il pas tôt ou tard dans la vie de la femme la plus légère, la plus coquette , et en apparence la plus insensible, une époque fatale où elle subit la loi qu'elle a imposée à tant d'autres, loi

mystérieuse et terrible , dont le joug est d*autaiH plus pesant qu'on Ta plus longtemps éludé , et dont les conséquences semblent, suivant une loi toute roaibématique , s'acçrotlre en raison directe du carré des distances? Hortenseen était arrivée à cette époque , et , bien qu'elle cherchât à se le dissimuler à elle-même , elle n'avait jamais éprouvé pour Alonzo de Lara tout ce qu^elie éprouvait pour le baron de Banier. Avec le temps, le gland s'était fait chêne, le ruisseau était devenu torrent. La duchesse de Maz^rin avait senti enfin bouillonner dans ses veines le sang des Mancini.

Ici on se demandera sans doute comment la mission confiée au trop aveugle Saint-Évremond avait amené un résultat diamétralement opposé à celui que la duchesse semblait en attendre. A cet égard, quelques explications sont nécessaires. M. de Banier n'avait pu voir liortense sans éprouver pour elle le sentiment qu'elle inspirait à tous ceux qui l'approchaient; toutefois, instruit par l'exemple de son père, et désespérant de réussir là où tant d'autres avaient échoué , il eût vraisemblablement quitté Londres sans se faire présenter à la duchesse de Mazarin, alors même qu'il lui avait en quelque sorte sauvé la

vie , si Saint-Évremond ne fût venu lai-méme rinviter, de la part de son idole , à comparaître devant elle pour recevoir ses actions de grâces. Dès ce moment, un rayon d'espérance vint illuminer Pàroe du beau Banier; mais ce fut bien mieux encore lorsqu'une seconde visite de Saint-Évremond lui eut révélé toute sa puissance, en lui montrant la crainte que déjà il inspirait. La perspective d'une mort certaine n'eût pu même l'empêcher alors de tenter cette magnifique conquête qui se présentait pour lui avec tant de chances de succès. Cependant, avec ce tact parfait qui en amour comme en toute autre chose supplée souvent aux qualités les plus brillantes et aux talents les mieux établis, il se donna bien de garde de résister à la prière que la duchesse lui adressait par l'organe de son vieux chevalier, et il se résolut à quitter momentanément l'Angleterre; mats avant son départ il avait eu soin de faire parvenir secrètement à Hortense un message des plus respictueux où il sollicitait, en récompense de sa soumission, Tautorisation de revenir.

' Qui fut bien embarrassé, ce fut la duchesse en recevant ce message , et il est assez difficile de conjecturer le parti qu'elle aurait pris , si

l'idée ne lui fût venae de communiqaer Téptlre de Banjer à la plus intime de ses amies, cette jeune miss de Beverweert dont il a été déjà question. Charlotte de Beverweert, Fune des filles d'honneur delà princesse Anne, qui devait être reine plus tard , avait inspiré peu de temps auparavant une vive passion au comte de Melos, ambassadeur de Portugal , et cette aventure , brusquement dénouée par la mort du comte, avait fixé Tattenlion sur elle. Habituée à vivre aa milieu d'une cour dont les Mémoires du chevalier de GrammotU nous ont révélé ce qu^on peut appeler, au moins, la grande facilité de mœurs, cette jeune fille s'étonna fort qu'Hortense pût hésiter à accorder au baron de Banier l'autorisation qu'il sollicitait d'une façon si humble et si timide , et ce fut elle qui proposa à la duchesse, à charge de revanche bien entendu, si l'occasion «'en présentait , de jouer dans toute cette affaire le rdie de plastron. Après quelques combats, Hortense finit par accepter l'offre de son amie, et l'on a vu que cette combinaison stratégique avait parfaitement réussi.

Naturellement une correspondance s'était engagée ainsi entre Hortense et Banier ; car, observés comme ils l'étaient l'un et l'autre par tant de gens

ii^éresté» à pénétrer leur secret, c'était le seul moyen qoî leur fût offert de se communiquer leurs sentiments, et le mystère même dont il fallait envelopper ce commerce épistolaire ajoutait d'au^ tant plus de charmes à toute cette intrigue. Cependant cette correspondance, d'abord toute respectueuse d'un côté, toute réservée de Vautre, avait fini, comme c'est assez l'usage, par devenir fort passionnée des deux parts. M. de Banier, qui, oomme l'amant dont parle le Tasse, s'était montré peu exigeant de prime abord , commençait à se plaindre de ne point voir le terme de son douloureux martyre. Reçu assez rarement chez la duchesse, et seulement aux heures où ses nombreux courtisans y étaient admis, la voyant quelquefois à la cour, mais toujours en présence de témoins , c'est à peine s'il pouvait échanger avec elle, à la dérobée, quelques tendres protestations, quelques douces œillades, légères faveurs qui ont tant de prix et qu'on cherche si vite à remplacer par d'autres , sans songer qu'entre foutes ces fleurs que butinent les amants, ce sont les plus humbles et les plus modestes qui sont aussi presque toujours les plus charmantes et qui exhalent le plus de parfums. Ce n'était point assez pour lui de pouvoir se dire : c Cette femme

dont la merveilleuse beauté est célèbre dans toute TEurope, cette femme qui a dédaigné Taraour de tant de princes et de monarques , cette femme qui ne saurait paraître en quelque endroit que ce soit sans qu'aussitôt tous les regards se concentrent sur elle avec admiration , cet(e femme m'aime , elle me Ta écrit. > A ce témoignage pour lequel des rois auraient donné leur couronne* des gentilshommes tout leur sang , des poètes leur immortalité, des ctirétieus leur salut, Tambitieux Banier voulait en joindre un autre. Il voulait pouvoir dire aussi : i Cette femme me Ta prouvé. > Pour cela, il avait osé solliciter un rendez-vous secret, rendez -vous d'abord positivement refusé, puis ensuite toujours différé par Hortense. Le matin même, il avait adressé à la duchesse une lettre à la fois brûlante et désolée , une sorte d'ultimatum amoureux où il se représentait comme bon à mettre en terre sous huit jours , s'il était réduit à vivre plus longtemps au régime où on l'avait mis depuis trois mois. C'est de cette lettre qu'il avait été si fort question dans sa rencontre avec la ducbesse.

De son côté, parvenue à Ce moment suprême qui précède la défaite» Hortense était en proie

aux plot cruelles incertitudes, soit qtt*ayant toujours vécu jusqu*alors par l^esprit et par le cœur, elle sentit s'éveiller en elle plus d*un scrupule, , avant de commencer une existence toute nouvelle et de franchir la dernière barrière devant laquelle elle se fût arrêtée, soit plutôt encore qu*elle tremblât d'exposer ainsi son amant à tonte la vengeance de Philippe de Savoie. En effet, ce dernier, voyant son amour repoussé par elle, avait tenu parole et s'était attaché à ses pas comme une ombre importune, voulant empêcher le trésor qu*il n'avait pu obtenir de tomber en d'autres mains , à défaut des siennes. Hortense ne pouvait sortir, se montrer à la cour, à la promenade, à la comédie, sans voir luire devant elle deux yeux noirs remplis d'un feu sombre, et qui ne la perdaient pas de vue un seul instant. Saint-Évremond pouvait désormais dormir tranquille. Il avait dans la personne de M. de Savoie un remplaçant tel qu'il pouvait le désirer. En toute autre circonstance, pentrêtre , la duchesse eût-elle au moins voulu rester libre dans son logis; mais, comme elle se sentait coupable, elle n'osait en interdire l'entrée au seul représentant de sa famille qui vécût sous les mêmes cieux qu'elle , de peur d'éveiller ses soupçons. Ainsi, elle goûtait inté-

rieiiremeni tous les charmes d'un amour partagé, mais avec toutes les appréhensions attachées à un amour illégitime. Au surplus, à cet égard, il ne faut pas trop la plaindre ; car ces appréhensions même ne sont-elles pas hien souvent un attrait de plus, et le paradis terrestre seraii^il bien digne d'envie sans Farbre de la science auquel il est défendu de toucher?

Souvent, dans les fêtes que Charles II, à Texemple de Louis XIV, multipliait dans ses résidences royales de White-Hail ou de Windsor, Baoier et Hortense se rencontraient , et alorâ , que de délices dans une main furtivement pressée au milieu d'un quadrillie, dans un simple regard, dans quelques paroles rapidement échangées au passage, au milieu de la confusion d*une partie de chasse, sous les antiques et discrets ombrages de la forêt de Windsor! Gomme alors leurs deux âmes s'élançaient Tune vers l'autre , et, s'isolant par la pensée de toute cette foule bruyante qui les environnait, s'en allaient , doucement unies, planer loin , bien loin, au-dessus des palais, audessus des chênes séculaires, comme les âmes de Francesca et de Faolo dont parle Dante ! Pendant trois mois entiers , s'aimer, se voir* se récrire, ce fut là tout leur bonheur. Pourquoi faut-il

qu'ils n'aient point su s'y renfermer? Mais La Fontaine rstvait déjà dit alors :

Amour, Amour, quand tu nout (iens.

On iMut bien dire : Adieu, prudence.

Voici ce qui se passa, ce même soir, au palais de Wbiic-Hall : miss Charlotte de Beverweert, en acceptant le rôle de plastron, n'avait pu s'empêcher de remarquer que le baron de Banier était un charmant cavalier; et, au fait, il aurait fallu qu'elle fût aveugle pour ne point s'en apercevoir. Dans toute la cour, il n'était question que* du beau Suédois. Jermyn, cet adorable Jermyn dont il esttant parlé dans les Mémoires du chevalier de Gramtnontf et qu'on avait longtemps désespéré de remplacer, Jermyn avait trouvé un successeur* Toutes les filles d'honneur de la reine Catherine, de la duchesse d'York et de la princesse Anne, n'avaient d'yeux que pour Banier. il n'était pas jtfsquau souvenir de la fatale destinée de son père qui ne répandit sur le visage du charmant étranger une auréole de mélancolique poésie qui lui allait à merveille. M. Waller le poète Waller, qui était encore plus vieux que Saint-Évremond, mais qui, ainsi que lui, élait resté un oracle en

ALRX. DE LAVIRUne. — T. II. lU

matière dégoût, abjurant à cet égard tout amourpropre national, déclarait que la {fiilme de la beauté, à la cour d^ Angleterre, appartenait, pour les hommes, à un étranger, le baron de Bauier, comme elle appartenait déjà, pour les femmes, à une étrangère, la duchesse de Mazarin. Il ne faut donc point s'étonner si miss Charlotte se lassa, un beau jour, d'avoir toutes les charges de remploi qu'elle avait accepté, sans en recueillir le moindre bénéfice. Elle se demanda s'il était bien naturel que la belle Hortense Mandni fit comme le chien du jardinier, et qu'elle empêchât d'appartenir à autrui ce dont elle semblait faire fi pour elle-même.

Miss Charlotte était une jolie fille fort sémilhinteet qui^ grâce à un commerce presque journalier avec madame de Mazarin , avait fini par devenir presque Française. Le soir dont nous parlons , ayant remarqué la préoccupation de Banier et en ayant aisément deviné le motif, elle se mit à le railler sur sa constance , en lui disant qu'elle ignorait jusqu'alors que les Suédois fussent comme les Grecs, qui avaient mis dix ans à prendre une vitle^

c Quant à moi , ajouta-t-elle, si j'étais homme, j'agirais tout différemment , de crainte, après un

, — su —

%ié^e 81 long , de me trouver hors d^élat d'en entreprendre d^antres. »

Banier se mordit les lèvres , mais il se donna bien de garde de répondre. A ce moment, le roi s'approcha. Sa Majesté était de fort belle humeur, attendu qu'à cette époque elle venait, suivant en cela encore, mais un peu tardivement peutéire, l'exemple de son royal émule Louis XI V, de prendre le parti de gouverner seul , sans son parlement , ce qui lui permettait de ne plus songer absolument qu'à ses plaisirs , laissant à ses ministres le soin des affaires publiques. Âussi^ Charles II, s'adressant, en riant, à la fille d'honneur de la princesse sa nièce :

< Sur ma foi , miss , dit-il , je serais curieux de savoir quelles sont les confidences que vous faites à M. le baron de Banier?

— Rien de plus facile , ' sire , répondit impétueusement la jeune miss; je demande à M. le baron laquelle des deux danses il préfère , de la sarabande ou de la courante.

— Et moi , je gage , reprit gaiement le roi , que M. de Banier est homme à suspendre son choix jusqu'à ce que vous ayez bien voulu les danser toutes les deux avec lui . N'esl-îl pas vrai^ monsieur ? >

Banîer s'inclina : pouvait-il faire autre chose? El miss Charlolte balança son éventail devant son visage. Était-ce pour dissimuler sa rougeur ou son envie de rire ? '

c Eh bien ! continua le roi , je suis prôt à me faire juge du camp à Tinstant même. Qu'on aille quérir les violons ! >

La situation ne laissait pas d'être embarras^ santé. Les caprices des rois , des rois absolus surtout , sont choses respectables quand on vit à la cour. Les violons « qui n'étaient jamais bien loin , au temps joyeux de Charles II , avaient répondu sur-le-champ à l'appel qu'ils venaient de recevoir.. Bref , il fallut bien s'exécuter, et Banier et miss Charlotte durent , sans désemparer ^ danser successivement la sarabande et la courante. Tous les deux s'en acquittèrent à merveille ; car , à cette époque , la danse , comme Tescriroe et i'équilation , était un art presque exclusivement réservé aux passe-temps de la noblesse dans toute l'Europe civilisée , un art dans lequel les rois et les reines s'attachaient à exceller , et qui , pour nombre de gens de qualité , tenait lieu de toutes les autres connaissances comme de tous les autres talents. De grands applaudissements éclatèrent dans l'assistance,

lorsque le beau Banier , qui , dans celle circonstance , avait rempli son rôle avec une grâce et une noblesse parf:)ites , reconduisit sa danseuse , et Charles II , enchanté du petit divertissement qu'il venait de se procurer à lui-même ainsi qu'à sa cour, s'écria :

c Sur ma foi ! je ferais fort embarrassé moimême maintenant de choisir entre la sarabande et la courante. Si miss Charlotte veut embrasser son danseur sur les deux joues, et, en conscience, elle lui doit bien cette récompense , je crois qu'il pourra nous dire ensuite lequel il préfère des deux baisers, laquelle il préfère des deux danses. >

Tout le monde se mit à rire , et la fille d'honneur, sans trop se faire prier et pour concilier à la fois le soin de sa pudeur et le vœu du roi , tendit successivement ses deux joues au baron de Banier, qui y imprima un double baiser. Ce baiser retentit jusqu'en un coin de la salle où celle scène se passait , et qui était occupé par la duchesse d'York et la duchesse de Mazarin. Tout entourée alors qu'elle était d'un monde d'adorar teurs, se disputant à l'envi , sous les yeux même du roi et des personnes royales , qui une parole, qui un regard , Ilortense ne put s'empêcher de tressaillir, et , alors , pour la première fois peut-

êlre ide sa vie» elle sentit sourdre au fond de son cœur je ne sais quel ferment de dépit, de jalousie peut-être, jusqu^alors ignoré et qui fit passer comme une ombre sur son charmant visage. Déjà depuis quelques instants elle n'était plus la même, et bien qu'elle cherchât à cacher sous le masque de son eiijouement ordinaire les préoccupations dont elle était agitée, il était facile de voir qu'elle faisait effort pour se mettre au diapason de la gaieté générale. Son Altesse Royale madame la duchesse dTork, qui causait en ce moment avec elle, s'en aperçut : *

c Eli ! bon Dieu , dit-elle, duchesse, qu'avecvous? Je ne voui» vis jamais si sérieuse que ce soir. »

Et comipe Hortense , un peu embarrassée de celte interpellation, assurait , non sans rougir, qu'elle n'avait jamais été plus joyeuse, le prince Philippe de Savoie, qui se trouvait dans un groupe voisin, murmura à mi-voix :

€ Je sais bien , moi, pourquoi madame de Mazarin est si sérieuse ce soir.

— Pourquoi donc, prince? dit Saint-Évremond.

— Pourquoi ! répondit M. de Savoie, vous lenes absolument à le savoir ? Eh bien ! ajouta-t-il

en se paichant à son oreille, c'est parce qu'elle oublie que nous sommes là tous les deux à la regarder, i

Saint-Ëvremond attacha sur son interlocuteur des yeux -pleins de surprise, comme s'il eût cherché dans l'expression de sa physionomie la signi fication des paroles qu'il venait de prononcer, puis il s'écria avec une bonhomie qui n'était pas sans, un certain fond de malice :

c Ma foi, prince, je n'ai point le talent de deYiner les énigmes, et si vous tenez absolument à jouer ici (ê rôle de sphinx , je vous engage à choisir d'autres confidents, ou... d'autres victimes , puisqu'on prétend que le sphinx avait la déplorable habitude de dévorer ceux qui ne le comprenaient pas.

* — Ainsi ferai-je , » reprit gravement M. de Savoie.

A ce moment, madame de Mazarin fit appeler ses pages, et elle se retira. Comme la nuit était fort belle et qu'il faisait un magnifique clair de luoe, elle voulut s'en aller à pied, ainsi qu'elle était venue, en traversant le parc de Saint-James. Saint-Évremond et M. de Savoie l'escortèrent jusqu'à sa demeure.

Moins d'une heure après cet incident, comme

le baron de Banier sortait du palais de White-Hall et se disposait à rentrer chez lui, il se sentit tirer par la manche de son habit , et une main glissa dans la sienne une clef et un billet. 11 porta ses regards autour de lui avec surprise, et, aux rayons de la lune, il lui sembla reconnaître le petit Pompée, le nègre de madame la duchesse de Mazarin, qui s'enfuyait mystérieusement dans Tombre que projetaient les murs du palais. Celte clef, ce billet, ce messager bien connu qu^il avait cru entrevoir, tout cela lui fit battre le cœur, un frisson plein de volupté parcourut tout son corps, et il se sentit près de chanceler. Pressant convulsivement entre ses doigts la clef et le billet, comme s'il eût craint qu'on ne voulût les lui arracher, et sans même y porter les yeux, il se dirigea machinalement du c6té du pabis Mazarfn, ainsi qu'on appelait alors la demeure d'Hortense, en traversant à son tour le parc de Saint-James, à cette heure entièrement désert. Lorsqu'il fut parvenu à environ trois cents pas de While-Hall, et que tout bruit eut cessé de retentir à sou oreille, il s'arrêta et déplia d'une main tremblante le billet qu'on venait de lui remettre, non sans s'être préalablement assuré que nul œil humain ne pouvait l'apercevoir, puis, éclairé par la lune,

il se mit à lire ; 8on pressentiment ne Favait point trompé ; ce billet était bien de la main d'Hortense, qaoiqu*il ne portât pas de signature. Ce billet ne contenait que ces mots, baisés par Tamoureux Suédois, au moins autant de fois qu'ils comprenaient de lettres :

€ Je vous attends. Cette clef ouvre la petite porte qui de mon appartement conduit dans le parc. I

Heureux Banier! ce premier rendez-vous, si ardemment souhaité, et dont il commençait à désespérer, ce premier rendez-vous qui lui promettait tant d'ineffables délices , Teût-il obtenu , ce jour-là , s'il n'avait point ilnprimé par deux fois ses lèvres sur les joues fraîches et rosées de la belle Beverweet? N'était-ce point Iris en personne qui venait, sans s'en douter, de lui ouvrir les portes du temple du Soleil 1

11 est minuit, l'heure du silence et de Tamour, la plus douce des heures , en dépit de toutes les légendes plus ou moins terribles, de tous les crimes plus ou moins atroces que Timagination, liévxeuse des poètes et des dramaturges s'est plu à rattacher à ce mot presque cabalistique : Minuit ! Hortense , après s'être fait déshabiller par ses femmes, les a congédiées, et, vêtue d'un simple peignoir, elle s'est mise à sa fenêtre, d'où l'on aperçoit le parc de Saint-James. L'air est tiède encore des rayons du soleil, qui, à Londres même< à la fm du mois de juillet, pénètrent

brûlants à travers le voile de vapeurs que cherche en vain à leur opposer la Tamise. La lune inonde toujours de ses molles clarlés les arbres du parc et prête aupaysage toute la magie de ses amoureux reflets.

Accoudée sur son balcon , dans une attitude pleine de langueur et de volupté, la duchesse de Mazarin laisse pencher sa tête dans la direction du palais deWhite-Hall et de celte allée à jamais célèbre que suivit trente-quatre ans auparavant le roi Charles I"' pour se rendre au supplice. Mais il est peu probable qu^en ce moment Hortense songe le moins du monde au roi Charles I®'. Aussi bien, l'agitation de son sein, la rougeur et la pâleur qui viennent alternativement couvrir son visage , tout annonce qu'elle est intérieurement en proie à une fièvre brûlante qui se trahit en dépit de tous ses efforts pou/* demeurer calme et immobile. Souvent , lasse sans doute de fixer ses regards dans la même direction, elle les reporte vers le ciel, comme si elle cherchait à lire sa destinée dans les étoiles, mais bientôt elle laisse retomber nonchalamment sa tête. Dans un de ces mouvements sa coiffure s'est détachée, et ses beaux cheveux noirs ont roulé en boucles épaisses sur ses épaules demi-nues. Oh ! c^est alors

qu'elle e8t vraiment belle, et celui qui Tapercevrait à sa fenêtre serait tenté de la prendre pour quelque-charmante effigie de la Madeleine repentante , détachée du tableau d'un grand maître du xvi^ siècle et venant s'enivrer de Tair tiède et parfumé d'une nuit d'été, d'une de ces nuits où tout invite à l'amour, jusqu'à ce que l'aube la force de rentrer dans son cadre. Horiense , rien en vous, du moins à cette heure encore, ne rap* pelle la Madeleine de l'Évangile , sinon votre beauté. Pourquoi donc abandonner ainsi vos longs cheveux et vos épaules demi-nues au souffle du vent de la nuit?

Tout à coup la duchesse a tressailli, et elle a refermé brusquement sa fenêtre. Est-ce donc qu'elle a senti l'air fraîchir, ou bien faut-il penser qu'elle aura rougi à l'idée d'ôlre surprise à attendre, elle la duchesse de Mazarîn?

Elle s'est emparée vivement d'une guitare et elle y laisse errer ses doigts machinalement, essayant tour à tour vingt préludes divers, mais sans s'arrêter à un seul ; puis voici qu'entre tous ces préludes il en est un qui lui revient à la mémoire, et en même temps je ne sais quel frémissement douloureux s'empare de tout son corps. Dès lors, c'est en vain qu'elle cherche à former

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d'autres accords « à moduler d'autres airs ; toujours cet importun prélude revient, malgré tous ses efforts , se placer sous ses doigts ; toujours , par une sorte de combinaison magnétique , les mêmes notes s'enchainent dans sa pensée et re^ tentissent dans son oreille , et il lui semble que, si elle ouvrait la bouche , ces notes s'échapperaient encore de son gosier. Ce prélude est celui de la romance espagnole que chantait jadis le page Alonzo de Lara. Bien plus, au moment où, pour mettre fin à ce supplice, elle vient de jeter avec impatience sa guitare loin, d'elle , un chant vague et indécis s'élève dans la maison, un chant à peine perceptible pour toute autre personne que la duchesse , et c'est encore celte même romance espagnole que le jeune Dery fredonne en allant se coucher.

Cette fois Hortense ne peut plus maîtriser son trouble. Elle se lève et parcourt son appartement à grands pas. On dirait qu'oppressée par un rêve pénible, elle s'efforce de l'écarter de son esprit, sans pouvoir y parvenir. La bouche béante, l'œil presque hagard, elle s'arrête un instant pour consulter un calendrier ^suspendu près de sa chemin née, puis , se cachant le visage entre ses mains, elle se met à fondre en larmes; c'est que ce

prélude y qui la poursuivait tout à Theure , était un avertissemetu du ciel ; c'est qu'en consultant son calendrier elle a reconnu avec terreur, cette belle duchesse , cette Madeleine désolée, qu'à pareil jour, quatorze ans auparavant, elle avait revu pour la dernière, fois , étendu dans son cercueil, celui qui n'oublia jamais Hortense, lui, et qui mourut pour elle. honte ! ô douleur ! Cet anniversaire qu'elle devait solenniser à tout jamais par le deuil et par la pénitence, c'est par le parjure et l'infidélité qu'elle se dispose à le célébrer! Haletante, éperdue , elle se frappe la poitrine et éclate en sanglots ; elle se précipite à genoux et demande grâce à ces mânes chéris d'un outrage qu'ils n'ont point encore reçu; puis une espérance vient luire dans la nuit de son cœur. Pompée n'est point de retour. Pompée n'aura peut-^tre point rencontré M. de Banier, et, dans ce cas, tout est réparable encore ; mais à peine elle s'est bercée durant quelques secondes de cette illusion, que déjà l'on frappe discrètement à sa porte et que l'enfant, par un geste , lui annonce qu'il a rempli son message.

Malheureuse Hortense! si, du moins, elle pouvait envoyer à Banier un nouveau message , solliciter de sa générosité, de sa délicatesse, rajournemcni

d'une entrevue désormais criminelle? Mais où le trouver maintenant? Sans doute il est en chemin, sans doute il approche, le cœur palpitant d^amour et d'espoir. Que faire ? ô ciel ! que faire ? Il a la clef de la porte qui conduit dans Tappartement. Cette porte, il est vrai qu'on pourrait la verroui^ 1er intérieurement ; mais , en éprouvant nne résistance à laquelle il ne doilpoints'altendre, n'estil pas à craindre que Banier n'emploie quelque autre moyen pour passer outre, qu'on n'entende du bruit, qu'on ne prenne l'alarme dans la maison ! Ou bien Banier, irrité et humilié en même temps d'un affront inexplicable , ne peut-il pas concevoir le projet d'aller chercher ailleurs un accueil plus hospitalier ? Oh ! cette pensée, cette pensée qui seule peut-être a précipité l'heure de sa victoire, cette pensée est affreuse pour une femme qui aime ; et Hortense ne peut se le dissimuler maintenant, c'est Banier qu'elle aime de toute son âme. Âlonzo n'est plus qu'un souvenir perdu dans la brume des années, une ombre, un fantôme doux et triste qu'on se platt à évoquer aux heures de mélancolie. Mais Banier existe lui , Banier a des droits aussi non^seulement 'à tout l'amour , mais à toute la reconnaissance d'Hortense. Ne lui a-t-il pas sauvé la vie? Banier

et Alonzo, d^ailleim, n'est-ce pas nue seule et même personne? et Dieu, qui voulut donner à tous deas les mêmes traits, la même voix. Dieu, dans son inépuisable bonté, ne leur aurait-il pas donné la même âme? On plutôt encore, Tàme d'Âlonzo de Lara, en quiltant cette enveloppe périssable à laquelle elle était attachée, ne serait* elle pas venue animer le corps du baron de Banier ? Oh ! oui , cela doit être ainsi. Qui disait donc qu'Hortense allait être parjure et infidèle? Elle ne saurait Tétre , et si la méiempsycose , cette riante chimère éclose dans le cerveau d*un des plus aimables philosophes de Tamiquité, n'est que tromperie et mensonge en ce qui touche les âmes vulgaires , elle doit être vraie, à coup sur, pour les âmes des amants.

A mesure que ces idées passent dans Timagi^ nation de la duchesse de Mazarin, son front s'éclaircit; ses yeux, tout à Theure voilés de larmes amères , reprennent tout leur éclat ; sa respiration est plus libre. Aussi bien, qu'on ne se hâte point d'accuser sa légèreté habituelle , car elle vient de former une bonne résolution. Puisque Banier doit venir , puisque dans un instant d'égarement elle a cédé à ses instantes prières ,

imisqu'cllelui a envoyé cette clef, la clef du para-

uo.

dis , eh bien ! elle le lais&era pénétrer daiis son appartement ; mais, une fois qu'il sera entré dans ce sanctuaire , elle se jettera à ses genoux , elle lui demandera grâce , et Banier, qui l'aime d'un amour si respectueux et si tendre , Banier ne voudra point , dans un pareil jour, outrager les mânes d'Aionzo de Lara. Bien plus, il priera avec elle pour le repos de Tàme du fidèle et malheureux page.

Plus tranquille après avoir formé ce projet, Hortense se relève. A ce moment une horloge placée dans un coin de la chambre vint à sonner, et -d'abord ce bruit de Tairain qui retentit au milieu du silence de la nuit la glace d'épouvante ; puis, en portant les yeux sur le cadran de Thorloge , elle s'aperçoit que l'aiguille marque une heure.

t Une heure, déjà, dit-elle, et Banier n'est point encore venu! Comment se fait-il? Mon Dieu, ne m aimerait-il pas autant qu'il me le dit dans ses lettres? i

Et, pour se rassurer, elle va quérir un coffret où 8e trouve déposée cette précieuse correspond dance. N'est-ce pas un moyen de s'entretenir avec lui, avant même qu'il ne vienne? Entre tous ces messages , elle recherche de préférence ceux que

sa méoioîre lui retrace comme les plus teodres , el elle se irouve ainsi conduite à remonter jus» qu'au premier de tous ; car celui-là, quelque respectueux , quelque timide qu'il ait pu être , est toujours celui auquel on se reporte avec le plus de délices. Tout à coup, en feuillelanl ces doux souvenirs, un petit papier qui s'y est trouvé mêlé, un papier jauni par le temps s'échappe du coffret. C'est encore un message d'amour, mais celui-là n'a point été écrit par le baron de Banier. C'est le dernier billet d'Alonzo do Lara, le billet dans lequel il avait renfermé une boucle de ses cheveux (cette boucle y est encore); le billet tracé avec son sang et qui contenait ces seuls mots : Le temps et Hortense.

Le temps ! le temps ! oh ! vous étiez bien jeune alors, beau page, et vous ne saviez pas, comme l'a dit le poète :

...' combien dans on jour an brind^berbe qai poasse Efface de tombeaux.

Vos charmants cheveux blonds, votre billet, longtemps Hortense les porta sur son cœur comme un talisman infaillible ; mais un jour est venu où le talisman est demeuré saos pouvoir ,

et alors on t*a relégoé au fond d'un coffret de bois de sandal, et alors, dans ce tombeau, votre pauvre petit billet s'est trouvé enseveli avec vos cheveux sous les lettres de votre successeur, comme si, en associant ainsi le passé et le présent, voire Hortense avait espéré vous rattacher par un nouveau lien Tun à l'autre.

■ En retrouvant , dans une circonstance aussi solennelle, cette pieuse relique, la duchesse laissa échapper un cri , comme si Pâmant qu'elle lui rappelait se fût dressé devant elle couvert de son linceul. Était-ce donc encore un avertissement du ciel ? Au surplus , il lui eût été difficile de se livrer, à cet égard, à aucune réflexion; car, au même instant, un léger brnit se fit entendre dans le passage qui de Tapparlement conduisait à la petite porte s'ouvrant sur le parc* A ce bruit, Hortense sentit son cœur battre, comme s'il allait s'élancer de sa poitrine, et elle referma précipitamment le coffret ; puis , tremblante , les yeux baissés , elle attendit, bientôt la porté de la chambre roula mystérieusement sur ses gonds, le pas d'un homme retentit sur le plancher, une respiration oppresséer vint bruire à l'oreille de la duchesse, mais nul n'éleva la voix. Étonnée, Hortense leva les yeux, et alors, oh ! qui pourrait

rendre son effroi ! elle aperçut devamt elle le prince Philippe de Savoie. Il était là, pâle, muet, immobile.

c Monsieur, s^écria-t-ellc en proie à la plu» cruelle angoisse et d'une voix à peine articulée, monsieur, que voulez-vous de moi, et qui vous a permis ?... Sortez! sorteï ! >

Un sourire amer et presque imperceptible vint e(Beurer les lèvres du jeune prince.

f Madame , rcpondit-H , je sais bien que ce n'est pas moi que vous attendiez à cette heure, vous attendiez M. le baron de Banier. Eh bien ! il est venu , il est là sous votre balcon , et j'ai pensé que vous seriez bien aise de rapprendre de ma bouche.

— Ah ! vous l'avez tué , reprit Hortense* avec un accent terrible, vous êtes un meurtrier !

— J'en ai peur , répondît froidement le prince; mais M. le baron de Banier, s'il recouvre ia parole ,. pourra vous dire que tout s'est passé entre nous suivant les règles de l'honneur et comme il convient entre gentilshommes» Je vous avais prévenue, madame, et vous auri^r étt songer que vous aviez affaire à un Ma'ncini. En*me vengeant, j'ai vengé votre mari ; maintenant , vous êtes libre de recevoir M. le baron de Banier

à toute heure ; cç n'est pas moi qtii m^y opposerai, et vous ne me reverrez plus. >

Hortense, atterrée, se laissa tomber sur le plancher , sans même attendre la fin de ces cruelles paroles. Lorsqu'elle revint à elle , M . de Savoie avait disparu , et à sa place était le cadavre de M. le baron de Banier. La duchesse se traîna jusqu'auprès de ce corps sanglant et inanimé qu'elle étreignb entre ses bras, et , se penchant sur ce visage adoré qu'un simple regard d'elle illuminait naguère de tant d'amour, elle imprima sur ses lèvres décolorées un long baiser d'amante, le premier peut-être, un baiser 6ii elle avait mis toute son âme. Hélas ! son beau Banier ne put le lui rendre.

Ainsi s'accomplissait encore une fois l'horoscope de la Voisin , que les yeux d'Hortense donneraient la mort à bien du monde ; ainsi , l'époux outragé et l'amant oublié se trouvaient vengés en même temps d'une façon bien cruelle; désol'mais , le page du cardinal Mazarin n'avait plus rien à ^vier an fils du vainqueur de Leipzig, et l'un et l'autre, tués pour Hortense, pouvaient être confondus par elle dans la même pensée comme dans le même souvenir.

A la nouvelle de cette catastrophe i M. le duc

de Mazarin crut le moment propice pour déterminer la duchesse à revenir auprès de lui ; mais, redoutant Tirrésistible fascination qu'elle exerçait sur les hommes , il s'adressa à quelques jeunes . dévotes de la cour qui lui promirent de lui ramener son Hortense. Parmi elles se trouvait une personne à laquelle madame de Mazarin avait jadis témoigné , en France , quelque amitié , et qu'on nommait madame de Ruz. Ce fut elle qui se mît à la tête de la députa tion. Toutes ces dames se rendirent à Londres ; et, ayant demandé à voir la duchesse, elles furent introduites par des pages vêtus de deuil dans un appariement entièrement tendu de noir et éclairé par des cierges et des lampes funéraires. C'est là que la jolie duchesse de Mazarin, cette femme si encensée et si enviée, Tàme de louies les fêtes de White-Hall et de Windsor, passait sa vie, depuis la mort de son beau Banier. Madame de Ruz , rayant embrassée tendrement , crut devoir lui expliquer de prime abord l'objet de son voyage, et comme elle l'exhortait à retourner avec son mari, qui était disposé à oublier tout le passé et à lui ouvrir ses bras, la duchesse, sans répondre un seul mot, lui fit signe de la suivre avec les dames qui l'accompagnaient.

Après avoir traversé plusieurs pièces tontes tendues de noir, madame de Ruz et ses acolytes se trouvèrent dans une ciiambre disposée en chapelle ardente. Au milieu de cette chambre, était un cercueil recouvert d'une draperie de velours noir que la duchesse souleva, puis elle ouvrit le cercueil. Un homme, jeune encore, y élait couché ; il était revêtu d'un élégant costume de cour et semblait plongé dans un doux sommeil. Celait le beau Banier. Après l'avoir tant aimé pendant sa vie, la duchesse n'avait pu se résoudre à s'en séparer après sa mort. Toujours esclave de toutes les fantaisies de sa reine adorée, Saint-Évremond avait obtenu que son ami, le célèbre docteur Ruysch , vint en Angleterre rendre, par ses merveilleux secrets, une apparence de vie à un rival dont le vieux maréchal de camp ne pouvait, disait-il, s'empêcher d'envier le sort.

La duchesse, ayant baisé le mort au front, invita tout le monde à s'agenouiller ; en même temps le jeune Dery entonna le psaume si poé-tique et si triste de Jérusalem qu'Horiense affectionnait particulièrement, et il fallut que madame de Ruz et les autres dames répétassent en chœur les répons de cette litanie funèbre. Lorsqu'elle

fut terminée , madame de Mazarin donna ordre il ses pages de reconduire la députation jtisqu'à la porte de son logis , mais sans ajouter une parole.

Madame de Ruz ne se tint point pour battue et revint à la charge; mais , comme il lui fallut de nouveau chaque fois subir la même cérémonie sans obtenir la moindre réponse satisfaisante, elle finit par perdre patience et se rembarqua un beau «natin pour la France avec la députation de jeunes dévotes.

Quant au prince Philippe de Savoie, il tint la parole qu'il avait donnée de ne plus reparaître en présence d'Hortense ; mais , ne pouvant vaincre Tamour fatal que lui avait inspiré la sœur de sa mère, il entra dans les ordres sacrés , ei mourut à quelque temps de là chevalier de Malte-, abbé de Saint-Pierre de Corbie , de Saint-Médard de :Soissons et de Notre-Dame du Gard, heureux s'il put trouver dans toutes ces dignités eccléfsiastiques loubli de la passion qui l'avait fait homicide !

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