‹ La Duchesse de MazarinChapitre 2 sur 14 · SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE HAOMÂN ET G · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE HAOMÂN ET G

Ao printemps de i6S5, une galère de Gênes enlra dans le port de Marseille. Au nombre des passagers qu'elle contenait se trouvaient trois jeunes filles, dont la plus âgée, à peine sortie de Tenfance , pouvait avoir environ douze à treize ans, et la dernière n'annonçait pas plus de sept années. Un certain air de famille empreint sur leurs physionomies letr faisait aisément recqnnaltre pour sœurs. Bien que toutes les trois fussent assez mesquinement vêtues, elles semblaient Tobjet des respects de tout réquipage, dont elles commandaient d'ailleurs Tatlention à un autre

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^itre, car toutes les trois promettaient d'être belles. Les traits de leur visage du profil le plus pur et légèrement hàlé par le soleil présentaient déjà ce caractère à la fois plein de charme et de fierté qu*on rencontre chez les femmes dans une grande partie de lltalie , et principalement aux environs de Rome. Une surtout entre ces figures enfantines fixait tous les regards : c'était la plus jeune. Quoique tout dans cette petite fille indiquât qu'elle n'avait point une autre origine que ses sœurs, il y avait pourtant dans toute sa personne je ne sais quelle expression d'insouciance naïve et d'espièglerie qui rappelait bien plutôt la France que l'Italie. Ses yeux pétillants de malice et de grâce , ses yeux qui , un jour à venir, devaient porter le trouble dans tant de cœurs, et sa bouche animée par le plus charmant sourire, présentaient un étrange contraste avec les figures brunes et rêveuses de ses sœurs, qui se tenaient à ses côtés, les paupières abaissées et encore humides de larmes.

Lorsque la galère eut jeté l'ancre , et que les trois jeunes filles eurent pris place sur l'embar-* cation qui devait les conduire à terre, il se fit tout à coup un grand tumulte sur le rivage. De toutes les rues qui avoisinent leCport débouchaienl

à Vesmj en cairosse, en litière, 6n chaise à porteurs, tout ce qu'il y ayait alors de gens de condition et d*aatorités constituées dans la ville de Marseille. Partout on entendait retentir ce cri : Les Toilà ! les voilà I Et chacun se dirigeait en toute hâte vers le port, si bien qu'à voir Temimssement avec lequel cochers, valets et porteurs cherchaient à se devancer les uns les autres , on eût dit qu'aux premiers arrivants devait échoir quelque magnifique récompense. Peu s'en fallut même que le sang ne vint à couler, à la suite d'une rixe qui s'était élevée entre les gens de monseigneur l'évéque et ceux de monseigneur le gouverneur de la province , car chacun de ces illustres personnages avait annoncé l'intention d'arriver le premier au débarcadère; et comme les carrosses ne pouvaient parvenir jusque-là , le rusé prélat eut recours à un expédient assez bizarre pour assurer à l'autorité spirituelle la prééminence , qui , à son avis, devait en toute circonstance lui appartenir. Au moment où on s'y attendait le moins, il sauta fort légèrement à bas de son carrosse, et ses ouailles ne furent pas médiocrement surprises en voyant leur digne pasteur, porté au pas de course par quatre vigoureux laquais, s'arrêter enfin tout hors d'haleine au bord

de la mer, en jetant un regard de triomphe nir son compétiteur, resté en arrière. Celui-ci laissa échapper un juron fort énergique , car Tembarcation dans laquelle les jeunes filles avaient pris place n'était plus séparée du rivage que par une vingtaine de brasses , et monseigneur de Marseille envoyait déjà de la plage sa bénédiction épiscopale aus trois sœurs.

Enfin la barque toucha. A cet instant le canon du fort se fit entendre , et le gouverneur , qui était parvenu à rejoindre Tévèque , s'écria avec un dépit auquel se mêlait pourtant on léger sentiment de satisfaction : *

c Vous avez beau faire , monseigneur , vous pouvez marcher plus vite que moi avec Faide de vos valets ; mais entre nous deux , c'est toujours moi qui parlerai le plus haut et le plus fort. Entendez-vous? i

Et une nouvelle bordée de canon fit trembler le rivage. L'évèque tressaillit et se mordit les lèvres ; puis, après avoir parlé bas à Tun de ses gens , il répondit tranquillement :

c Qui sait, monsieur? Dieu vient parfois en aide à ses serviteurs. »

A peine il achevait ces mots , que toutes les cloches de la ville, mises en branle comme par

une puissance myslérieuse et sornalaréite , remplirent les aîrs de leurs bruyantes volées. 1^ gouverneur confondu baissa la tête, en murmurant tout bas :

f Le vieux frocard veut devenir cardinal. >

L^évêque le regarda fixement, et s'écria à mivoix presque en même temps , comme un musicien qui en accompagne un autre :

c Le soudard a grande envie d'un bâton de maréchal. >

Alors, par un mouvement spontané , les trois jeunes filles, .qui se tenaient à Tarrière de Tembarcation, les bras entrelacés, se levèrent pour passer à Tavant. Tout à coup la plus jeune , celle dont le visage rayonnait de tant^e joie enfantine, sembla jetef sur ses compagnes un regard de ' défi.

c Mes sœurs , s'écria-t-elle d'une voix pleine de fraîcheur et de mélodie, et à laquelle Tidiome italien dont elle se servait ajoutait un charme de plus; mes sœurs, je gage que c'est moi, votre cadette, qui toucherai la première celte belle terre de France , où tant de bonheur nous est promis. >

A peine elle avait prononcé ces mots, qu'elle prit

«on élan , et , légère comme une biche, s'élança

d'nn bond à Tavant de la barque. Là, sans voo'loir accepter la main que lui offraient «îmukanément le gouverneur et Tévèque, elle sauta k terre avec tant d'étourderie , qu^elle donna du pied contre une pierre et tomba. Peu a'etf fallut que dana sa cbute elle ne se briaàt la tète. Tous les assistants jetèrent un cri d'effroi , et le neveu du gouverneur, un tout jeune homme de treize à quatorze ans, d'une physionomie fort intéressante, qui se tenait auprès de son oncle , se précipita pour la relever ; mais, avant qu'on etUteu le temps de lui porter secours , la jeune fille était déjà debout, et riait comme une folle. Cependant, son front, qui avait porté sur le sable, était ensan* glanté; çUe n'y prit seulement pas garde, et, se tournant vers ses sœurs avec un petit air mutin qui allait à merveille à son gracieux visage, elle leur cria:

c J'ai gagné ! >

Les deux autres jeunes filles descendirent à terre à leur tour ; mais c'était à qui leur viendrait en aide de toute la noble assistance accourue à leur rencontre, et peu s'en fallut que monseigneur de Marseille, renouvelant la galanterie de Raleigh, ne se débarrassât de son manteau épiscopal pour les empêcher de se mouiller les pieds sur le sable-

Toates deux, s'approchèrent de leur jeune sœtir^ ella plus âgée, arrêtant sur elle un regard pleia de mélancolie, murmura ces mots à son oreille:

c Grepa, Grepa, ne ris donc pas ainsi , car j'ai bien peur qu'il ne t'arrive malheur en ce pays, puisque tu es tombée en le touchant.

—-Pauvre Grepa! s'écrièrent d'une Yoix les deux sœurs, comme si cette exclamation eût été l'écho de quelque litanie funèbre.

—Taisez-vous, reprit vivement l'enfant; vous savez bien que je ne crois pas aux présages. >

Les deux sœurs haussèrent tristement les épaules*

Le gouverneur n'en attendit. pas davantagCi et, tirant de sa poche un petit écrit, il se mît aie lire à haute voix , en adressant aux trois jeunes fiUes force salutations et révérences. Quant à celles-ci, elles se contentèrent d'ouvrir de grands yeux, car elles n'entendaient pas un mot de français. Après le gouverneur, ce fut le tour de l'évèque; puis vint le général des galères, puis... Bref, comme à Marseille, en 1653 , les harangueurs étaient en grand nombre , et de plus fort diserts, les trois jeunes étrangères auraient bien pu n'en être pas quittes avant la fin du jour , si celle qu'on avait appelée du nom de Crêpa n'avait

pris le parti de donner à entendre par aé8 gealéf au neveu du gouverneur que ses sœurs et elle avaient besoin de repos/ Aussitôt on vit l'adoles-< cent. tirer son oncle par la manche et lui parler mystérieusement à Foreille. A peine eut-il prononcé quelques mots , que le gouverneur fit un violent soubresaut, et, interrompant brusquement M. le lieutenant criminel du bailliage au beau milieu de sa harangue, il déclara en jurantqu'il ne souffrirait pas qu'une seule parole fût ajoutée. Rien n'égale le ravissement dont fut saisie la petite Grepa en se voyant obéiesi promptement. Elle lança à son jeune interprète rœilladela pli|8 reconnaissante , et on pourrait presque dire déjà la plus assassine, une œillade tout empreinte de coquetterie et de précocité méridionale ; puis , comme si cette démonstratiou ne lui eût pas paru suffisante , elle s'élança familièrement au cou du jeune homme, qu'elle embrassa sur les deux joues avec une charmante cordialité. Celui-ci rougit beaucoup. Fut-ce d'embarras ou de plaisir? Peutêtre bieii éprouvait-il ces deux sentiments à la fois.

Les trois étrangères étant montées en litière , tout le monde les suivit processionnellement jusqu'à la cathédrale, où fut chanté un Te Deum

solennel d*actîon de grÂce. Le soir, la ville de Marseille fut illuminée par ordre de M. le gouverneur. 11 y eut ballet et gala à Thôtel de ville.

Ces trois petites filles si simplement vêtues > et dont Tarrivée mettait ainsi en révolution Tune des premières villes du royaume, devaient le jour à un pauvre gentilhomme romain , nommé Mîchieli-Lorenzo Mancini , et à Laura Mazarini , dont le frère était cardinal et premier ministre en France.

Le neveu du gouverneur se nommait Armand Charles de La Porte, marquis de La Meilleraye , et son père était duc et maréchal de France.

Ce même soir , con^me le gouverneur demandait à ce jeune homme laquelle il préférait des nièces du cardinal , il répondit :

< Mon oncle , je n'en ai regardé qu'une :

c^estla petite Crêpa. »

Le jour de la Toussaint de 1660, et par conséquent un peu plus de sept années après les événements qui forment le prologue de cette histoire, le cardinal de Mazarin, déjà souffrant des premières atteintes du mal qui le conduisit peu de mois après au tombeau, eut dans la ma* tinée, auch&teau de Saint-Germain, un long entretiea avec madame Henriette de France, reine d'Angleterre. Cette princesse , qui partait ce jour* là même pour alle^ rejoindre son fils Charles II, tout nouvellement rétabli sur le trône de ses pères, donna à M. le cardinal, en le quit^

tant, toutes sortes de marques d!amitié. Ce dont il fut question dans cette entrevue , nul ne le sut alors ; mais , lorsqu'au sortir de la grand'messe, madatue de Venelle , gouvernante des nièces du cardinal , se présenta devant Son Éminence avec, mademoiselle Hortense Mancini , le cardinal , bien qu'il souffrit cruellement de la goutte, adressa à la jeune fille le plus dout sourire et lui fit signe de venir Tembrasser.

t Monseigneur , dit madame de Venelle , dont un nuage de sévérité vint obscurcir les traits ; arrêtez ! mademoiselle Hortense ne mérite pas tant de bonté de votre part.

— Qu'esl-ce donc?,qu'a-t-elle fait? i s'écria le cardinal en contemplant tour à tour avec surprise ces deux physionomies si différentes, dont l'une, grave. et austère, apparaissait avec des rides sur le front et la menace à la bouche , tandis que l'autre , pleine de grâce et de fraîcheur, laissait percer sous de longs cils abaissés une assez vive expression de dépit et de confusion, tempérée poui^tant par un peu de ma* lice .

Et comme la gouvernante et la jeune fille gar* daient toutes les deux le silence, le cardinal ajouta avec un accent qu'il voulut rendre Révère , mais

que démentait suffisamment le demi-sourire fiottant sur ses lèvres :

€ Voyons, Crêpa, expliquez-vous : quelle faute avez-vous commise? >

Crêpa était le nom que mademoiselle Hortense Mancini avait porté dans son enfance en Italie , et queson oncle aimait à lui conserver dans Tintimité. C'était aussi, Ton s'en souvient, le nom qui, sept ans auparavant , avait retenti sur les bords de la Méditerranée, accompagné d'une épiihète peut-être prophétique.

Crêpa se tut encore.

f Qu'y a-t-il donc enfin ? reprit vivement le cardinal avec un mouvement marqué d'impa* liemce.

— 11 y a, monseigneur, s'écria madame de Venelle, il y a que mademoiselle Hortense , au lieu de suivre la messe sur son livre, comme il appartient à une jeune demoiselle de grande maison et surtout à une*nièce de Votre Éminence, s'amuse à regarder les jeunes seigneurs.

— Est-il vrai? Crêpa? i dit le cardinal scandalisé.

Et en même temps il fixa sur sa nièce des regards qu'il crut empreints d*un violent courroux, maris dans lesquels il était aisé de lire un grand

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fonds d*indulgence , et oo pourrait presque dire d*admiration ; car la merveilleuse beauté d*Hor* tense , cette beauté que tant de témoignages contemporains ont exaltée avec idolâtrie, n'avait peut-être jamais brillé d*un aussi vif éclat que dans ce moment où une pudique rougeur animait ses joues du plus pur incarnat. Hortense Mancini avait quatorze ans alors. Précoce comme le sont généralement les Italiennes , elle offrait déjà Tassemblage le plus accompli de tous les attraits qui, à cet âge, chez les autres femmes, existent à peine encore en germe. Aussi était*elle citée comme Tun des plus précieux ornements d^une cour qui pourtant peut-être , à aucune époque de notro histoire, ne présenta aux regards enivrés une plus riche collection de trésors en ce genre.

La jeune fille était restée un peu en arrière de sa gouvernante et presqueà rentrée de la chambre; mais , à la dernière question que venait de lui adresser le cardinal , elle se détermina à quitter cette position qui était trop celle d'une coupable» et à rompre le silence. Elle s'approcha donc timidement du fauteuil dans lequel le cardinal était assis, et levant sur lui ses beaux yeux dont elle connaissait déjà trop bien le pouvoir.

€ Mon Dieu, mon oncle! s*écria-t-eUe avec

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