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une admirable naivelé ; eat-ce que c'est ma faute si cea mesaieure me regardent sans cesse? Si je ne les regardais pas aussi uo peu , moi , ib croiraient que j'ai peur de voir mon pauvre cœur subjugué par leur bonne mine. »
Cette réponse était fort peu catholique ; aussi le cardinal ne put s'empêcher de froncer le sourcil, et il fit signe à madame de Venelle de sortir ; mais à peine cette respectable douairière fut^elle dehors, qu'incapable de soutenir plus longtemps un r61e qu'il n'avait accepté ce jour^là que fort à contre-cœur, il prit la main de sa nièce , et , l'attirant tout doucement auprès de lui , la fit asseoir sur un bras de son fauteuil; puis, lui donnant familièrement un petit coup sur la joue:
c Crêpa , Grepa , lui dit-il avec bonhomie , c'est bien mal à vous de donner ainsi des sujets de mécontentement à madame de Venelle , qui est si bonne pour vous et qui a consacré tant de soÎBS à votre éducation.
— Oui , murmura à mi-voix la jeune fille , parce qu'elle espère ainsi obtenir une grosse pension pour elle et quelque bonne charge à la cour pour son gendre, ce qui tiendra lieu de dot à sa fiUe. »
Le cardinal, sans paraître remarques cette interruption , y^ontinua :
i II ne se passe guère de jour où je ne reçoive quelque plainte sur votre compte, Grepa ; serez-> vous donc toujours coquette ? »
A cette dernière question Crêpa aurait pu répondre : Mon oncle, je commence à peine. Mais ,. cette fois, le cardinal ne lui en laissa pas le temps, et avec le même ton que s'il eôt été dans son confessionnal , gourmandant quelque illustre 'pénitente de sang royal , il ajouta :
c C'est un grand péché , Crêpa , que de donner des distractions aux jeunes gens, surtout pendant les offices, et saint Augustin dit quelque part... >
Jusque-là l'exhortation , bien qu'assez peu sévère , comme on voit , allait à merveille , et le cardinal commençait déjà à se trouver pleia d'onction et d'éloquence, nonobstant sa goutte ; mais la citation qu'il cherchait venant à lui manquer , son naturel revint au galop , et frappant sur son fauteuil avec une pétulance tout italienne , il s'écria :
c Au surplus , quoi qu'en dise saint Augustin^ si vous ne voulez entendre la messe pour Dieu ,. eh bien ! au moins, entendez-la pour le monde.»
. Crêpa sourit en entendant le cardinal résumer d^une façon si peu orthodoxe un discours dont le préambule Tavait presque effrayée.
€ Méchante ! lui dit Mazarin en lui prenant la tête entre ses mains et la baisant au front ; tu sais bien que je te préfère à toutes mes autres nièces et tu abuses de ma bonté pour toi !
-*- Vous me préférez , mon oncle ? repartit vivement Hortense ! eh bien ! donnez-m'en donc nne preuve.
— £hl quelle preuve veux-tu que je te donne ? N*es-tu donc pas bien'convaincue de ce que je te
dis là ?
— Pas tout à fait.
— Que faut-il faire pour te convaincre ? '
— Oh ! je ne vous demande pas grand' chose, mon oncle : mariez-moi I i
A ce dernier mot, le cardinal tressaillit.involon« tairement sur son siège , et , n'eût été sa goutte , il se serait certainement levé.
c Te marier I s'écria-t-il, te marier I mais tu es folle, ma pauvre Crêpa! à quatorze ans à peine ! .
-7- Qu'importe, si je trouve un mari qui veuille
bien de moi à cet âge ? Vous avez marié ma sœur
Olympe à M. le comte de Soisspns ; On beau jeune
seigneur H. le conûétable Golonna ; vous de* maode la main de ma sœur Marie , et vous la lui ayez promise. Je ne vois pas pourquoi, moi seule, je resterais fille , dont j'enrage , pour être toujours grondée par madame de Venelle. »
En parlant ainsi, mademoiselle HortenseMan^ cini avait un petit air boudeur qui lui allait à merveille, et de grosses larmes commençaient à se montrer comme des perles brillantes au bord de ses paupières. Le cardinal s'en montra pres-^ que attendri.
c Allons l dit^il ^ console-toi , je voulais t'en faire un mystère, mais je n'en ai plus le courage en voyant ton chagrin. Eh bien , oui ^ ma petite Grepa, je songe à te marier^ entends^tu ?
— Est-il possible ? s'écria la jeune fille en sautant au cou du cardinal qu'elle étreignit dans ses bras, et en lui prodiguant les plus tendres caresses. Vrai? bien vrai? mon oncle , vous ne me trompez pas? Oh ! combien vous êtes bon pour moi, et que je suis heureuse 1 II sera bienheureux aussi* Il a donc osé tous parler, vous demander ma main, lui? Oh ! c'est à en mourir de joie ! >
Ici le iront du cardinal s'obscurcit sensiblement, et ce fut d'une voix à peine articulée qu'il balbutia ces iuots :
< IL.. loi«..QuB«.«iit*..
-^ Gomment ! reprit la pauyre Hortenie Kwt îaterdtte ; comment , mon oncle , vont ne sayei pas? >
Sans doute le cardinal allait apprendre bien des choses, lorsque la porte de la salle où se passait cette scène s'ouvrit brusquement , et un page de la chambre entra.
C'était le page favori du cardinal, un charmant garçoi^ de quinze à seize ans , de la physionomie la plus intéressante, dont les cheveux'blonds re^ tombaient en boucles soyeuses autour d'un cou digne d'être mis en comparaison avec celui de l'ÂpoUon du Belvédère. On le nommait don Alonzo de Lara y Penaflor, deux beaux noms castillans dont la noblesse était aussi grande que la pauvreté de celui qui les portait , et il était venu chercher fortune en France, à la suite de la jeune reine, depuis peu époçse de Louis XIV.
t Qu'est-ce donc? s'écria le cardinal avec mauvaise humeur et sans faire attention au trouble de ce jeune homme , non plus qu'au regard d'intelligence qui venait d'être échangé entre lui et mademoiselle Hortense de Mancini. .
— Monseigneur, répondit le page, c'est M. le maréchal duc de La Heilleraye, qui revient de
son gouvernement de Bretagne, avec M, le marquis, son fils, et que vous avez promis de recevoir ce matin. Tous deux demandent à être introduits pour présenter leurs devoirs à Votre Éminence.
— Ils prennent bien leur temps, grommela le cardinal en jetant un oblique regard sur sa nièce; mais il n'importe, je ne puis me refuser à les recevoir, je Tai. promis : et puis , que dirait^on si Ton me voyait faire incivilité à des gens .qui tenaient de si près à feu M. le cardinal ? Le maréchal serait capable d'ameuter contre moi toute la cour. Allez, AlonzOt allez vite, et dites qu'on les introduise !»
Et comme mademoiselle Hortense se disposait à sortir, le cardinal ajouta d'un ton fort sec :
c Restez , mademoiselle, je vous l'ordonne. »
Hortense s'assit sur un tabouret auprès de son oncle, après avoir pris sur une table le premier livre qui lui tomba sous la main pour lui servir de contenance ; c'était le bréviaire de Paris.
Le maréchal entra avec son fils, un grand jeune homme, beau, bien fait, la moustache passablement frisée et cirée, le visage plein de douceur et de noblesse, mais naturellement timide et inquiet, ce qui ne laissait pas de contraster
«eovîbleiiieiil avec Tair franc et otfvert du père.
c Parbleo, mon cher maréchal , s'écria Mazarin du plus loin qu*il Faperçut, et en se soulevant sur un bras de son fauteuil , je suis on ne peut plus aise de vous voir, et vous rends grâces de venir visiter un pauvre malade.
— Monseigneur, reprit le duc, permettes-moi de présenter à Votre Éminence ainsi qu'à mademoiselle Hortense de Mancini quelqu'un dont je TOUS ai souvent entretenu , et qui meurt d'envie de prouver à Votre Éminence qu1l est ainsi que moi son serviteur dévoué. C'est mon fils unique, Armand , marquis de La Meilleraye.
— Qu'il soit le très-bienvenu ! » répondit le cardinal, car nul, on le sait, ne possédait mieux que lui le grand art de dissimuler , lorsqu'il le voulait bien , toutes ses impressions ; puis , se tournant vers le jeune homme : f Les deux noms que vous portez sont également illustres, lui dit-il , car l'un , celui que vous a donné w>tre parrain, est le prénom d'un grand ministre dont je suis le successeur bien indigne , et l'autre , celui que vous a donné votre père , est le nom d'un grand homme de guerre qui sait tout l'état que je fais de lui. Je ne doute pas que vous ne
kt Bouteniefe dignement Tan «t runtre. Vous Tavez déjà prouvé dans la dernière campagne y où je sais que vous voua êtes bravement battu pour le service du roi. Continuée, monaienr, cou* tinuez : l'avenir est beao et large devant vous , SOQS un jeune monarque comme le nôtre. >
Pendant le cours de cette allocution, le jeune marquis s'était incliné, mais sans pouvoir trouver à répondre une parole , tant ses regards étaient absorbés dans la contemplation de la belle jeune fille qui se tenait devant lui , et dont Tadolesceoce réalisait si bien toutes les promesses que son enfance avait faites. 11 était là sur son siège, la tête penchée en avant, respirant à peine, Tcnl fixe, et comme pétrifié. Le cardinal s'en aperçut, et se tournant vers le vieux duc :
c Mon cher maréchal , s'écria-t-il d'un air narquois , qpe ne me disiez-vous que c'était vous qui veniez pour l'oncle , et votre fils pour la nièce? je ne me fusse point mis en frais d'élo^ quence , ce qui me fatigue toujours la poitrine depuis quelque temps.
— Veuillez excuser mon fils, monseigneur, répondit le duc , il m'a souvent parlé de made« moiselle Hortense de Mancini , qui n'est pas tout à fait pour lui une inconnue.
— \m» m'étonoez , reprit le cardîoai avec une pélvlance toat itaHenne, madame de Veuelle ne m'ec avait jamais parlé , et madame de Venelle, ajoata-t-4i en regardant fixement Horlense, a Thabitode de me rendre compte de tout , ainai qu'il convient à une bonne^et fidèle gouvernante. Est-ce au couvent des Filles-Sainte-Marie de Chaillot, ou bien au chàleau de Brouage que cette connaissance s'est faite? Car je ne sache pas qu'oQ ait pu voir ailleurs mademoiselle Hortense deMancini. >
Ces derniers mots forent prononcés avec beaucoup de fierté ^ et le jeune marquis jugea devoir prendre la parole :
€ Monseigneur, dit^il , sept ans et demi se sont déjà écoulés depuis que j'ai eu Thonneur de voir pour la première fois avant, aujourd'hui mademoiselle Hortense , car j'étais présent à son débarquement à Marseille, où l'an de mes parents commandait au nom de Sa Majesté. Je n'étais encore qu'un enfant alors , mais ce souveni* est resté gravé profondément dans ma mémoire. >
Ce fut au tour d*Hor tense à contempler le jeune bomme, mais il ne parut point qu'elle eût conservé aucune trace dans sa pensée de l'événement que M. Armand de La Meilleraye venait de rappeler.
Le vieux duc , qui était avant tout un homme de guerre, et qui , à ce titre, possédait peu le grand art d'envelopper sa pensée dans des circonlocutions plus ou moins élégantes, plus ou moins haBiies, se résolut tout à coup à briser la glace , et il s'écria avec sa grosse gaieté habituelle :
€ Pardieu ! monseigneur, il n'est pas étonnant que mon fils se souvienne et que mademoiselle Hortense ait oublié ; car, quand un jeune garçon a été embrassé sur les deux joues par une jolie fille , il n'en saurait être autrement. >
A ces derniers mots , une vive rougeur couvrit le visage d'Horiense , et le jeune marquis luimême ne put s'empêcher d'adresser à son père un regard de reproche. 11 y a. de ces souvenirs bien doux dont on fait volontiers confidence à tout le monde , une seule personne exceptée , celle qui s'y trouve forcément associée. A partir de cet instant , la conversation , malgré toute l'habileté du cardinal et tout le sans-façon du vieux duc , devint on né peut plus embarrassante pour un chacun. Heureusement, la porte de la salle s'ouvrit tout à coup avec fracas , et un officier aux gardes vint annoncer à Mazarin que le roi se dis* posait à venir lui faire visite.
• « Sortez, Hoirtensè! > s'écria aussitôt le cardiûal d'un air effarouché.
Le vieux ministre avait trop bien appris à se méfier des visites intéressées du jeune monarque, depuis qu'Olympe et Marie, les deux aînées de ses nièces, avaient été successivement l'objet des inconstantes amours de Louis XIV adolescent , et comme les premiers anneaux de cette chaîne à jamais fameuse de séduisantes beautés qui ont prêté au grand roi leur part d'immortalité. Encore , en ce temps-là , Louis XIV était libre , et Mazarin avait pu , dans ses rêves d'ambition , espérer voir un beau matin son écusson écartelé à l'écusson royal de France; mais maintenant Louis XIV était marié à une infante d'Espagne. Qu'importait , dès lors , qu'Hortense fût cent fois plus belle que ses sœurs! ou plutôt n^éiait-cepasune raison de plus pour la soustraire aux regards dangereux du jeune roi ? Hortense sortit donc, et le maréchal profita de cette circonstance pour lever le siège et emmener son fils , ne voulant pas troubler un entrelien qui, sans doute , allait être consacré aux affaires les plus importantes de l'État.
Comme l'un et l'antre descendaient le grand escalier, le jeune homme leva les yeux au ciel,
Toai I. 3
ei pou89a ea mtoe temps un profond soupir.
c Qu*e8t-ce donc? qa^a9*-to ?* s'écria le due avec un sourire qui en disait plus qu'il n'était gros.
— Ce que j*ai , mon père ! ce que j'ai ! répon-*dit Armand de La Meilleraye du ton leplusmélan* colique ; écoutez-moi , je veux être sincère , et ne m'en veuillez pas si mes paroles sont une offense pour vous , comme elles sont peut-être un péché devant Dieu ; mais je me soucie peu de mourir trois mois après, pourvu que mademoiselie Hortensè de Mancini devienne un jour ma femme. «
Deux personnes qui montaient en ce moment l'escalier côte à côte recueillirent ces dernières paroles. C'était un seigneur d'environ quarante* cinq ans , à l'air martial , dont les yeux pleins de feu et de malice brillaient sous deux sourcils d'une épaisseur peu commune , et une femme assez jeune, autant qu'on pouvait en juger aous les plis d'une mante de soie de couleur sombre qui enveloppait son corps, et en d^it du masque de velours noir dont , selon la mode de l'époque % son visage était couvert.
«Peste! s'écria en riant l'homme aoK. épais sourcils, voilà un amour qui mérite d'éUe exaucé. Qu'en pensez-vous, madame? >
La perMHme à laqnettd a*adr6ttatl cettd question auicba , à traders les étrmtes ouvertures de son masque , un long regard sur Armand de Là Meilleraye ; puis , se retournant vers son interlocuteur :
« Qittvousdit, monsieur, répondit^lle, qu'il n^en sera pas ainsi?
— > Ma foi, madame, reprit celui-ci, je tous avouerai que je n'entends rien à Tastrologie ni à la chiromancie.
-*- Vous avez tort, M. de Saint-Ëvremond.
— Tiens ! tiens ! vous savez mon nom , à pré^ a^t ! Comment cela se faifr41 , car je ne reconnais point votre voix ?
— Qtti ne connaît M. le maréchal de camp de Saint^-Évremond , Thomme de guerre le plus voluptueux et le bel esprit le plus belliqueux de tout le royaume? Tamant aimé de Marion Delorme , de Ninon de Lenclos , de...
*^ De grâce , reslons-en là , madame ; car, à force de me parler de mon passé , vous finiriez par me mettre en défiance de mon avenir.
— Et ce serait peut-être avec raison , mon^sieur ; car, ou je me trompe fort , ou le terme de toutes vos prospérités en guerre , eu galanterie, en fortune , est bien proche.
<^Eh ! eh ! madame , je n'avais pas besoin de rhonneur de cette rencontre pour savoir que je me fais vieus.
— Pas assez.
— Comment Ten tendez-vous?
— L'âge vient, il est vrai; mais la sagesse et la prudence viennent-elles avec lai?
— C'est donc à dire qu'elles me manquent?
— Quelquefois.
— En ce moment , peut-être ?
-^ Oh ! un bel esprit comme M. de Sunt- Évremond ne risque jamais de trop parler.
— Vous oubliez, madame, que pour un bon mot j'ai déjà passé trois mois de ma vie à la Bastille. Je ne veux plus parler maintenant.
— Cela vaut pourtant mieux, que d'écrire.
— Je n'en crois rien.
•^ Avant qu'il soit peu , vous pourrez vous en convaincre.
— Madame , vous piquez ma curiosité au suprême degré. Vous semblez me connaître... parfaitement ; et pourtant , chose étrange I j'ai beau chercher dans. mes souvenirs, le son de votre voix m'est tout à fait inconnu.
— Vous me voyez aujourd'hui, monsieur,, pour la première fois.
— Croyez, madatoe, que je ferai tout pourvue ee ne soit pas la dernière.
— En ête8-?ou8 bien sûr, M. de Saint-Évremond ! Moi , je gagerais le contraire. .
•*~ Oh ! la bonne plaisanterie I II faudrait pour eela que vous fussiez laide, vieille et sotte. Je sais déjà que vous êtes spirituelle ; je mettrais ma tète à couper que vous êtes jeune; c*est à vous maintenant de me prouver que vous êtes belle en soulevant votre masque , et je me déclare à llnstant même votre chevalier.
, — - Vous oubliez , monsieur , que vous êtes déjà celui d'une dame de la cour, avec qui vous avez rendez-vous, ce soir, dans ce château même, en Tabsence de son mari. Cette dame, vousp1alt-il que je dise son nom ?
— Oh I non pas , non pas. Savez-vous , madame, que tant de science finit par m'éponvanter ?
— Que serait-ce donc si je vous disais mon nom?
•^ J*espère bien que vous ne me le cacherez pas.
— Telle est pourtant mon intention.
— Vous êtes de la cour, n'est-ce pas , ma-*
dame ?
*^ Je suis de la cour ei de k fille.
— Ah!... mais j'y songe, je m$ bteit peu cWil ; je. ne ydus ai seulemeut pas encore offert ma main. Yeuillez raccepter.
-^ Je tous remercie , je rais toujours seule*
— Au moins il n*est pas défendu , «que je pense , de yous suivre. .
-T^ Vous en êtes le tnaiire y monsieur. • i
Sur ces entrefaites » M. de Saiot-Évremottd et la bigarre aieolyte avec laquelle il avait jusque-là marché côte à côte étaient parvenus dans ka partie du palais habitée par le cardinal de Mazarin et,à Ventrée même des appartements du premier mi-* nistre» A ce moment, rincon&ue s'arrêta, et Saiat-Ëvremond en fit autant.
c Eh mais , madame , s'écrîa**t^il ^ est^ïe que par hasard vous iriei aussi faire visite à Son Éminence?
La dame au masque fit un geste ai&rmaiif.
« Oh! pour le coup, reprit le maiéchal de camp , voilà une merveilleuse rencontre ! Je viess également présenter mes devoirs à M. le cardinal. Ainsi , vous le voyez , il faut vous résigner ; nonseulement je vais voir votre visage , mais aussi je saurai votre nom. i
Comme il parlail ainsi, un huissier qui se tenait
à la porte des appartements s'approcha et dit à Vante voix :
c Monseigneur le cardinal vient de donner Tordre de fermer les portes. Son Éminence ne vent pins recevoir personne aujourd'hui.
— Ah ! palsambleu ! dit Saint-Évremond , c'est différent : mais dussé-je vous suivre jusqu'à Rome, madame, souffrez que je m'attache à vos pas. »
La dame au masque ne répondit point ; car elle venait de prendre à part l'huissier du cardinal, et elle lui avait dit deux mots à l'oreille ; cet homme s'était incliné , et il s'était écrié avec le plus vif empressement :
c Venez , madame , je vais vous introduire. >
Là-dessus , ^inconnue fit une profonde révérence à M. de Saint-Évreroond , et le laissa sur le seuil , tout ébahi.
La visite du roi au cardinal fut fort courte. D'abord, en 1660, Louis XIV était absorbé par des préoccupations bien autrement importantes pour lui que les affaires de TÉtat. Les carrousels, les bads, les intrigues galantes, occupaient à peu près exclusivement son esprit ; et puis , quand bien même des pensées plus sérieuses seraient venues parfois le troubler au milieu de ses fiètes et le rappeler an sentiment de sa position, il est douteux que Mazarin et Anne d'Autriche , ces deux pâles fantômes incessamment placés entre son peuple et lui, eussent consenti à lui aban-
donner les rênes d'un char qu% étaient habitués à conduire d'un commun accord depuis longues années. A peine le jeune monarque se fut-il retiré, que le cardinal, après avoir cette fois ordonné de ne laisser pénétrer âme qui vive dans- son cabinet, envoya quérir sa nièce Hortense.
« £h bien! lui dit-il du ton le plus affectueux, ma chère Grepa, au moment où notre entretien a été interrompu par ce fâcheux maréchal de LaMeilleraye avec son grand llandrin de fils, tu te disposais, ce me semble, à me faire un aveu sur Tinclination que t'aurait inspirée un jeune seigneur de la cour. Voyons, mon enfant, je t'écoute, ne crains rien ; tu sais qu'à ton égard j'ai toujours été indulgent, trop indulgekit même, s'il faut en croire tes sœurs, qui sotil jalouses de ma lendretrae pour toi« Quel ssC ce jeune seigneur ? i . Bortense, qui avait tenu les yeux baissés pen-* dant cette allocution , lés releva lorsqu'elle fut terminée, et, ayant jeté un regard furtif sur son oncle, elle apprécia aussitôt toute Tétetidue de la foute qu'elle avait commise en laissant soupçonner avec tant d'étoorderie le premier secret de tonte jeune fille à celui à qui eUe avait le plus d'intérêt à le tenir caché. Quelque fin et rusé ^ue pût être Mâzarin, sa nièce, tout enfant qu'elle
était eiHXNre, le conoaiwiiil irop bîeB pour n^ pat deviner, soiia le masque tranquille et souriant qu'il avait au donner à aon visage, le dépit et la colère dont il était intérieurement animé. S*il était parvenu à disaimoler ces impressions, c'est que quelque ténébreuse machination , germai(it au plus profond de son àme , lui en faisait une loi. Aussi Hortenie répondit-elle avec un calme pour le moins ausiii bien joué que celui du car* dinal :
< Pardonnez^moi, mon bon oncle, si je vous ai tendu un piège ; mais la vérité est que je n'aime personne au monde, après Dieu, que vous, mes sœurs et le roi. Or, comme il est impossible que j'épouse aucune de ces personnes-là, j'ai, pour le présent, une grande vocation à rester fille.
-^ Et moi, reprit le cardinal d'un air narquois, je croîs, mademoiselle Hortense, que vous faites en ce moment un gros péché.
— Lequel, mon oncle?
"««- Vous mentez* '
— Oh ! mon oncle I
— Et c'est mal, en vérité, c'est fort mal ; car enfin, c'est me prouver que vous vous méfies de moi, votre bon oncle qui vous aime tant. Voyons, Grepa ^ parle-moi à coeur ouvert : n'est-ce pas
qu'il y a de par le monde un gentilhomme qni te courtise et que tu trouves à ton goût, et que tu n'oses me le dire , parce que ce gentilhomme n'est peut-être pas aussi bien partagé par la for<^ tune que je pourrais le désirer? Eh! ma chère enfant, qu'importe cela, s'il est de bonne maison! Est-ce que je tiens à la richesse, moi? Mon Die6, pas du tout , je vous en prends à témoin. D'ail^ leurs^ s'il est jeune, et il est jeune, n'est-ce pas? eh bien ! on pourra le poasser à la cour. Avant d'être arbre, pardieu ! il faut être arbrisseau ; et moi qui te parle, je n'ai pas été nommé d'emblée cardinal et premier ministre. Ainsi donc, ce gen* tilhomme est... >
Il y avait tant de bonhomie apparente dans ces paroles de Mazarin, et surtout dans le ton avec lequel elles étaient accentuées, cet homme célèbre savait si bien , lorsque ses intérêts étaient en jeu , subjuguer et fasciner ceux-là même qui étaient le plus en défiance de lui , qu'Hortense se demanda si» par hasard, son oncle ne parlait pas franchement alors , et s'il ne convenait pas de saisir au vol une occasion qui pouvait ne plus se représenter de longtemps. Inquiète, irrésolue, eHe attacha sur le cardinal ses deux grands yeux déjà pleins d'une hâtive pénétration ; puis sou»
dain, avec une grâce toute câline, jetant ses deux bras au cou du vieux ministre :
c Ce gentilhomme, s'écria-t-elie, c*est... vous, mon oncle, i
Mazarin, qui pensait déjà tenir sa proie , ne put réprimer une violente grimace ; toutefois , comprenant que le plus sûr moyen d^arriver à ses fins était encore de ne montrer aucune défiance, il reprit aussitôt, en se dégageant douce* ment des bras de sa nièce :
c En voilà bien d'une autre! Allons, vous êtes une petite folle qui n'aurez jamais, de votre vie, un grain de bon sens , et qui seriez capable de faire perdre aux autres le peu qu'ils en ont. Dorénavant, tâchez de ne plus me mettre la puce à Foreille avec vos imaginations ; car , vois-tu , Grepa , je suis si crédule que j'avais donné tète bainée dans le piège que tu m'as tendu. Oui , cette joie, lorsque je t'ai parlé de mariage, cet amoureux si timide qui s'était enfin résolu à me demander ta main, j'avais pris tout cela pour argent comptant. Ah ! la bonne histoire ! et je l'avais crue ! pauvre bélitre que j'étais l Comme on a bien raison de se moquer des oncles , dans les comédies, et comme tu vas rire avec tes soeurs à mes dépens! Ha! ha! j'en ri» déjà
ALIX. BK UTuani. — T. I. ^
moi-même à présent. Âinri, ne te gêne pas, fais comme moi : ha ! ha ! >
Et le cardinal, éclatant de rire, se renversa sur Ton des hras de son fauteuil. Hortense, bien que visiblement interdite de cet accès d'hilarité , 8*y associa elle* même tant bien que mai , et ainsi s'acheva un entrelien qui, dans le principe, avait semblé devoir se dénouer d'une façon presque tragique. Mais la jeune fille ne fut pas plutôt rentrée dans sa chambre , qu'elle se jeta sur un siège et se mit à fondre en larmes.
Il y avait un bon quart d'heure qu'elle était dans cet état , lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit. Hortense tressaillit et essuya vivement ses yeux, car elle trembla d'apercevoir la figure froide et morose de madame de Venelle, et dV voir à rendre un compte sévère de ses larmes ; mais , heureusement pour elle , la terrible gouvernante était, en ce moment, occupée ailleurs, et la personne qui entra à sa place avait, alors surtout, bien des titres à toutes les sympathies d'Horlense. C'était la seconde de ses sœurs, cette célèbre et infortunée Marie de Mancini, dont les grâces et l'esprit avaient si longtemps subjugué Louis XIV, celle qui , sans l'opposition d'Anne d'Autriche, eût peut-être été reine de France;
eefle enfin qui, nouveile Bérénice, avaii dit à aon royal amant, le jour où elle 8'arracha de ses brasi, pour aller loin de lui, dans la solitude de Brouage, sur les bords de TOcéan, chercher, non point à Totthlier, mais à être oubliée de lui : i Vous êtes roi, vous pleurez et je pars ! »
En Papercevant , Hortense courut à elle , et ^ se jetant dans ses bras avec des sanglots :
c Âh ! Marie , Marie , s'écria-l*elle ; et moi aussi, je suis bien malheureuse !
— Qu'esl-ce donc ? que se passe-t-il ? reprît Marie de Mancini après Favoir embrassée tendrement. Tu as encore mal pris ta leçon de danse ou de musique, ma pauvre Hortense, et tu auras été réprimandée par madame de Venelle. Voyons, raconte-moi cela , afin que je le console de ton grand chagrin.
— Âhl ma sœur, repartit douloureusement Hortense, c'est bien pis que cela.
— En vérité, dit Marie avec un sourire mélancolique, sais-tu que tu . m'effrayes ? Quelle est donc la grosse faute que tu as commise? >
Et comme Hortense, le visage caché entre ses deux mains , se taisait toujours , sa sœur reprit:
c Tu as brisé quelque objet de prix dans la
gal^ie de notre oncle, et tu redoutes de paraître en sa présence?
— C'est encore pis que cela.
— Oh ! pour le coup, j'y renonce.
— Me te fâche pas, ma bonne sœur, je te le dirai, si tu veux me jurer, par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, de n'en ouvrir la bouche à personne, pas même à notre sœur Olympe.
— Oh ! c'est donc un bien grand secret?
— Oui, ma bonne sœur, c'est un grand secret.
— Eh bien ! je te le jure... par lui,
— A la bonne heure ! Marie, tu sauras dose qu'il y a ici, dans ce palais, une jeune homme... dont je suis aimée.
— Âh ! mais toi , Hortense , est-ce que ta l'aimes aussi ce jeune homme? >
Hortense devint fort rouge, et se jeta de nouveau dans les bras de ta sœur.
c Pauvre enfant I balbutia Marie ; déjà ! mais tu n'as pas quinze ans !
— Ma sœur , tu n'étais guère plus âgée , ee me semble, lorsque tu as commencé à aimer le roi.
— C'est vrai, c'est vrai; et quel est-il, ce jeune homme?
— Hélas ! ma sœur, il est bien peu de chose encore , bien qu*il appartienne dans son pays , comme il Ta dit, â^une illustre maison.
— Mon Dieu , il t'a donc parlé , ce jeune liomme?
— Obi non, ma sœur, mais il m'a écrit...
— Et tu lui as répondu ?
— Une fois seulement.
•^ Ahl malheureuse! et c'est?...
— Alonzo de Lara , le page favori de notre oncle.
— Un enfant aussi t Crêpa, Grepa, ma pauvre Grepa, je te plains, ou plutôt, tu avais raison, nous sommes bien à plaindre toutes les deux, et c'est une étrange et fatale destinée que la nôtre. J'ai aimé... j'aime encore au-dessus de moi, et Dieu m'en a cruellement punie. Toi, tu as préféré descendre ; plaise à Dieu qu'il ne t'arrive pas aussi malheur I
— Hélas !
— • Songe donc : si mon oncle , si madame de Venelle découvraient jamais l... Toi que M. le cardinal idolâtre entre nous toutes , toi sur qui il a concentré toute son ambition, toutes ses espérances ! toi, Hortense, pour qui il a refusé, dit-on,
les plus beaux partis, non pas même du royaume,
mais d6 taute FËurope, le duc de Savoie...
— Oui, mais il fallait lui sacrifier les intérêts de la France.
— Le roi d'Angleterre.
— Oui, mais il était errant et proscrit alors.
— £t aujourd'hui qu'il est triomphant, qui te dit que ce mariage ne se fera pas ? Milord Saint- Alban et milord Montaigu, les favoris de Charles II, sont dans les intérêts de M. le cardinal, et Ton a besoin de lui ; d'ailleurs le roi Charles a vu ton portrait , et on dit qu'il raffole de toi.
— Ah ! Marie, Marie, aie pitié de moi, ne me parle pas ainsi ; car tes paroles augmentent encore mon désespoir. Si tu savais ce qui m'est arrivé ce matin ! j'ai failli me trahir en présence de mon oncle. Et tout à l'heure encore , si je ne l'avais pas si bien cotanu , j'allais peut-être lui révéler...
— Ah ! c'était perdre au moins l'un de vous deux.
^ Je l'ai bienjBcnti, et j'ai cherché à détourner ses soupçons. Dieu veuille que j'y sois parvenue ; mais il a tant de pénétration et il sait si bien dissimuler, que je n'ose encore espérer...
— Pauvre Hortense 1
— Tu vois , ma bonne Marie , combien j'ai
besoin de tes conseils , de ton assistance. Qae^ dois-je faire?
— Écoute , dit Marie en baissant la voii ei en saisissant mystérieusement la main de sa sœur; si tu veux à ton tour me jurer par tout ce qu'il y a pour toi de plus sacré au monde de ne révéler k âme qui vivre la confidence que je vais tefaire^ îly apeutrétreencore pour toi quelque espoir. »
Pendant que Marie de Mancini s'exprimait ainsi, son front s'était assombri ; ses noires prunelles brillaient d'un feu depuis longtemps inaccoutumé et presque lugubre. Hortense la contempla fixement ; et, saisie d'un vague effroi, elle répondit en tremblant :
c Ma sœur, je te le jure aussi... par lui.
— Eh bien, reprit Marie, tu sauras que notre sœur aînée , la comtesse de Soissons , m'a fait connaître une femme qui est instruite des plus secrets événements qui se passent à la cour et à la ville, une femme qui sait lire dans l'avenir : c'est... i ,
 ce moment, Hortense devint pâle et pressa vivement la main de sa sœur en lui faisant signe de se taire ; car, à travers la lourde portière de tapisserie qui masquait la porte d'entrée de la chambre, son oreille inquiète venait de recueillir
comme le braîi d^uoe respiration qu'on chercherait à rete'nir. Au même instant , la portière se souleva , et cette fois madame de Venelle parut en personne. Elle jeta sur les deux sœurs un regard soupçonneux, et s'écria :
c Que faiies-YOus là , mesdemoiselles ? N'entendez-vous pas qu'on sonne les vêpres ? Venez, Tenez donc ; tout le monde est déjà rendu dans la chapelle.
— Déjà l'heure des vêpres ! repartit Horlense avec élourderie , oh ! mon Dieu ! comme c'est fâcheux ! on va me voir avec la même toilette que j'avais ce malin à la messe. »
En parlant de la sorte, Horlense voulait-elle donner le change à sa gouvernante, ou bien fautil croire que cette exclamation lui était échappée spontanément dans toute la légèreté de son âge ? Quoi qu*il en soit, sa sœur, en Fentendant , ne put réprimer un geste de surprise. Quant à ma* dame de Venelle , elle haussa les épaules en arrêtant sur la jeune* fille un regard courroucé, et toutes les trois se dirigèrent vers la chapelle.
L'office dura fort longtemps, car les vêpres furent suivies du salut. Lorsqu'il fut terminé, le jour baissait sensiblement. Au moment où les nièces du cardinal sortirent la cha|)clle, au milieu
delà eonfiMion inévitable en pareille circonslanee, Horteoae sentit une main chercher la sienne, et quelque ehose comme un billet fut glissé entre ses doigts. Elle tressaillit, car Tobscurité n*éiait point telle qu'elle n'eût parfaitement reconnu le charmant petit page aux cheveux blonds et bouclés, au regard mélancolique et doux. Celui-ci disparut presque instantanément ; mais, dans le rapide coup d'œil échangé entre lui et elle, il sembla à Hortense que le page élait encore plus triste que de coutume , et elle crut même avoir distingué au bord de ses paupières des traces de larmes.
Que se passait*il donc encore, et quel nouveau malheur la menaçait dans la personne du jeune page? C'est ce qu'elle ne sut que fort tard dans la soirée ; car l'impitoyable gouvernante ne la quitta plus dès lors d'un seul instant, et voulut même être présente à son coucher. Lorsqu'enfin elle se vit seule, elle déplia le papier avec une angoisse presque fiévreuse , e^t voici ce qu'elle lut à la lueur d'une lampe de nuit :
c Mademoiselle,
c S'il est vrai que vous ayez quelque pitié d'un malheureux qui se meurt d'amour pour
vous , accordez-moi , par grâce , quelques in*atantft d'entretien. Cent le premier et le dernier que j'ofte réclamer de vous : puis-je espérer que vous ne le refuserez pas? Je passerai toute cette nuit sous votre balcon, attendant votre réponse. Demain il ne serait plus temps. >
Hortense ne put s'empêcher de verser des larmes en lisant ce funeste billet qui , tout mystérieux qu'il fût , n'en était pas moins conçu de façon à étouffer tout ce qu'au fond de son cœur elle pouvait conserver encore de doute et d'espé^ rance. Comme elle s'épuisait en conjectures k cet égard, minuit sonna à l'horloge du château.
c Minuit ! déjà minuit ! dit-elle , et il est là sans doute , il attend que j'ouvre cette fenêtre ; mais le puis-je? le dois-je? Oh! non. Pourtant ce pauvre enfant doit passer toute la nuit sous ce balcon , et , s'il venait à être aperçu , que penserait-on de lui? que penserait^on de moi-même ? Mon Dieu, que peut-il avoir à m'apprendre, et ne suis-je donc pas déjà assez malheureuse ? i
En même temps, Hortense se leva; puis, s'étant enveloppée d'une mante et ayant chaussé ses pieds nus dans ses mules de velours , tremblante, elle se dirigea à pas de loup vers la
fenêtre. Que de précautions ne dut-elle pas em* ployer pour Pouvrir ! car le moindre bruit pouvait réveiller madame de Venelle, dont la chambre n''était séparée de celle d'Hortense que par un cabinet de toilette. Comme le cœur lui battit pendant cette opération délicate ! Elle commença par entr'ouvrir furtivement les volets intérieurs , mais à ce moment une pensée lui vint : la lueur de la lampe pouvait être aperçue du debors et appeler l'attention de quelque ronde de nuit; aussi bien , elle sentait qu'elle faisait mal , et Tobscurité , en même temps qu'elle sert à cacher les mauvaises actions , donne presque du courage pour les accomplir. La lampe fut éteinte, et bientôt les deux battants de la croisée glissèrent sur leurs gonds avec tant de mystère , que Tobservaieur le plus attentif n'aurait pu concevoir Pombre d'un soupçon.
Dès que Tair frais de la nuit commença à pénétrer dans la chambre , ilortense passa sa léte charmante entre les battants de la croisée , dont le soubassement n'était distant du sol que d'environ huit à dix pieds. La nuit était fort sombre ; c'était une véritable nuit de novembre, brumeuse et sans étoiles. Tout dormait dans le château. Pas une lumière ne brillait au milieu de cette myriade de fenêtres qui s'é|5anouissent sur les quatre faces de la cour d'honneur. On n'entendait au loin d'autre bruit que le pas mesuré des sentinelles sous la grande voûte auprès de l'en-
TO>l I.
trée , et par intervalles le mugissement mélancolique du vent de la nuit, qui emportait les der^ nières feuilles des arbres dans le parc et dans la forêt.
Hortense s'enhardit jusqu'à pencher son corps au-dessus de la balustrade en fer qui garnissait le balcon , et alors elle aperçut au-dessous d'elle une forme humaine enveloppée dans une cape et la tête couverte d'un feutre à larges bords. C'était bien en effet Âlonzo qui , en véritable amant espagnol , faisait ainsi le guet sous la fenêtre de sa belle maiiresse , attendant patiemment qu'il plût à Hortense d'avoir pitié de son douloureux martyre. Seulement , pour toute sérénade, le pauvre enfant avait dû se borner aux bruissements plus ou moins harmonieux de la bise, qui faisait au loin, dans la forêt, une étrange musique.
Quelque invisible que pût être à son balcon mademoiselle Hortense de Mancini par la nuit la plus noire qu'il soit piossible d'imaginer, elle n^échappa point aux regards ardents de son jeune amant. Dès qu'elle parut, Alonzo 6ta respectueusement son chapeau et posa sa main sur son cœur; puis, s'aidant d^une des saillies du mur, il s'élança avec agilité jusqu^au balcon dont
il étreignit la balustrade de fer entre ses doigts. Hortense effrayée se retira involontairement, mais lui :
c Oh ! mademoiselle , je vous en sa^lie , n^ayez nulle crainte , je redescendrai si tel est votre bon plaisir, mais alors je ne pourrai plus distinguer vos yeux charmants, et j'ai si peu de temps à les voir encore : ne m'enviez donc pas cette précieuse faveur.
— Demeurez, balbutia Hortense avec une vive émotion, mais promettez-moi de ne point chercher à escalader ce balcon.
— Mademoiselle, je jure par les cendres de ma mère de me conformer en tous points à toutes vos volontés. Ne sois- je point votre esclave? Laissez-mot seulement vous bénir et vous adorer comme la Vierge qui est aux cieux, vous qui avez daigné accueillir mon humble prière; laissezmoi m'enivrer du son de votre voix , daignez me tendre votre main pour que j'y colle mes lèvres. Après cela, mademoiselle, je pourrai mourir.
— Mourir ! vous , Alonzo ! reprit Hortense d*une voix tremblante; pourquoi parlez -vous ainsi , et que signifie ce billet que vous m'avez adressé? Expliquez-vous, expliquez*vous au nom
du ciel, car ce billet, vos paroles, tout cela me glace d'eifroî.
— Hélas ! mademoiselle , ne savez-vous pas qu'à la pointe du jour il faut que je sorte de ce palais , que je m'en aille loin , bien loin d'ici , de vous surtout ? et loin de vous , mademoiselle , puis-je faire autre chose que mourir?
— Vous partez, Alonzo! vous partez l mais pourquoi ?
— Demandez-le à monsieur le cardinal. Pendant que vous étiez à vêpres, Son Éminence m'a fait appeler et m'a dit que le roi avait besoin de quelqu'un de sûr pour porter à Sa Majesté Catho> lique un message de la plus haute importance , qu'on avait jeté les yeux sur moi , et que j'eusse à faire à l'instant même mes dispositions de départ.
— Eh bien ! Âlonzo , c'est une séparation cruelle , il est vrai , mais qui ne saurait être de longue dorée.
— Âh ! mademoiselle , d'abord je l'ai pensé comme vous, mais monsieur le cardinal a ajouté, en fixant sur moi un regard que je n'oublierai jamais , un regard qui semblait lire au fond de mon âme mes plus secrètes pensées et qui me brûlait : c Je ne doute pas , Âlonzo , que Sa
Majesté Catholique ne vous récompense digue* ment, en vous conférant dans sa maison militaire un grade en rapport avec votre naissance. Le message dont vous êtes porteur lui en fait la demande formelle. » A ces roots , mademoiselle, j*ai senti que je pâlissais , et j'ai été sur le point de défaillir. Toutefois, dissimulant de mon mieux mon désespoir, j'ai eu assez de force encore pour répondre à Son Éminence que je la remerciais de ses bontés, mais que la France était devenue mon pays d'adoption, et qu'à moins que monsieur le cardinal n'eût plus mes services pour agréables , je lui demandais humblement la faveur de revenir, ma mission accomplie, les continuer auprès de lui»
— Eb bien! Alonzo?
— Eh bien ! mademoiselle, monsieur le cardinal a froncé le sourcil , et j'ai reconnu alors que quelqu'un lui avait appris mon amour pour vous , car il a répondu d'un ton cruellement railleur : I Je n'ai guère l'habitude de revenir sur une décision. Cependant il n'est rien que je ne fasse pour vous , Âlonzo ; et, si vous tenez tant à revenir en France , il vous sera loisible de le faire. J'aurai soin qu'on vous y prépare un gtte ; il ne manque pas dans le royaume de prison
d*État. • Là-de88U8 , il s'est mis à rire ea me regardant d'un air de mépris , et m*a congédié d^un geste.
— mon Dieu ! balbutia Hortense en se cou- Trant le visage de ses mains ; mon Dieu , ayez pitié de nous ! >
Et tous deux confondirent leurs larmes. Aa bout de quelques instants Hortense reprit :
I Maudissez-moi, Alonzo, carc^estma fatale étourderie qui est cause de tout.
— Oli ! repartit vivement le jeune homme , quand la mort la plus cruelle m'attendrait au pied de ce balcon , je mourrais en vous bénissant.
— Pauvre enfant ! que le ciel vous protège ; mais savez-vous bien que toutes vos démarches doivent être épiées , qu'à cette heure on est sans doute à votre recherche, et que, si vous êtes surpris à cette place, mon oncle sera sans pitié pour vous ? Oh ! redoutez tout de sa vengeance et fuyez, Âlonzo , fuyez , pendant qu'il en est temps encore.
— Âhl que m'importe à présent la vengeance de monsieur le cardinal ? Puisque je ne dois plus vous voir, tout est fini, tout est perdu , tout est brisé pour moi.
— Alonzo , je vous en supplie , ne parlez pas
ainsi. Vous livrez , il le faut » je Texige ; non « loul n^est pas fini , tout n'est pas perdu encore. Le temps et moi, c'est la devise de monsieur le cardinal. Je veux que la vôtresoit : Le tempset Hortense, entendez-vous, ÂIodzo ? Oui, pauvre enfant, aujourd'hui sans patrie, sans famille, sans fortune, sans ami peut-être, je veux vous tenir lieu de tous ces biens qui vous manquent; je veux que vous ayez foi en moi comme en votre étoile ; oui , Âlonzo , je veux être la fée dont la baguette doit faire succéder à votre passé de douleur et de misère un riant avenir. Et maintenant vous pouvez partir, car je jure ici devant Dieu, Alonzo, et devant vous, que, tant que vous vivrez, je ne serai jamais à un autre qu'à vous. >
Pendant que le jeune homme, palpitant, éperdu , s'enivrait de toutes les sensations que ces douces paroles faisaient pénétrer dans son àme , Hortense avait penché sa tête presque au niveau de la balustrade en fer qui garnissait le balcon, et les boucles de ses beaux cheveux noirs , dans lesquels le vent de la nuit se jouait capricieusement , venaient effleurer les lèvres de l'amoureux page. Bientôt même, soit qu'Hortense eût, involontairement sans doute, baissé sa tête davantage, soit que le timide Âlonzo eût osé
avancer la sienne , ce ne forent pins seulement les cheveux de la jeune fille que rencontrèrent les lèvres frémissantes de son amant.
 ce moment si délicieux et si solennel du premiei* baiser, ce moment que rien dans la vie ne saurait faire oublier, on entendit à peu de distance un bruit semblable à celui d'une fenêtre qu'on ouvre avec précaution. Hortensc tressaillit et releva vivement la tête en prêtant une oreille attentive. Tout à coup à ce bruit vint s'en joindre un autre plus alarmant encoi^e. Dans Tintérieur même de l'appartement une voix retentit , terrible et menaçante comme la trompette de Parchange au jour du jugement dernier. Cette voix était celle de l'Argus impitoyable préposé à la garde de mademoiselle Hortense de Mancini , en qualité de gouvernante et sous les traits de madame de Venelle. Hortense , épouvantée , se rejeta en arrière et referma précipitamment la fenêtre , pendant qu'Âlonzo, de son côté, s'élançait au bas du balcon.
Comme il venait de toucher le sol , peu s'en fallut qu'il ne fût renversé par un homme qui , passant brusquement auprès de lui , le heurta avec violence. Cet homme laissa échapper un énergique juron ; puis, ayant saisi l'enfant par
le bras, il le regarda entre les deux yeux, car la nuit était toujours à peu près aussi noire , et 8*écria à voix basse :
€ Eh mais, je ne me trompe pas, c*est le senor Alonzo de Lara , le plus charmant des pages.
— M. le maréchal de camp de Saint-Évremond ! reprit de même le jeune homme déconcerté.
— Que diable , beau page , venez-vous faire à cette heure dans la cour d'honneur du château ?
— Mais, monsieur le maréchal de camp , qu'y venez-vous faire vous-même ?
— Oh ! moi , c'est autre chose I J'aime beaucoup la chasse à Taffût.
— Ahr
— Surtout quand la nuit est bien noire; et puis, voyez- vous, mon garçon, le gibier que je chasse appartient à toute la noblesse du royaume , du «jour où elle a un poil de barbe au menton. Or il y a , malheureusement pour moi, longtemps que j^en suis là , tandis que vous... »
Ici M. de Saint-Évremond releva la tête dans la direction du balcon de mademoiselle Hortense de Mancini , et abaissant ensuite son regard sur le page, qui, muet, interdit, semblait comme pétrifié :
c Vous , ajouta-t-îi, vous n^étes encore quitta enfant, et vous osez déjà, ce me semble, chasser gibier royal ! Mon petit hidalgo , prenez garde, il n'y Ta de rien moins que de la hart , entendezvous?
— Que voulez- vous dire? reprit le page.
— Ce que je veux dire ? repartit Saint-Évre^ mond , vous allez le savoir, beau page ; car, en ma qualité de chasseur, j'ai la vue k)ngue et Toreille fine, et voici venir à nous des gens qui vont vous apprendre ce qu'il en coûte de descendre la nuit du balcon des demoiselles. Ce sont meiK sieurs les gardes de la porte.
— Oh ! grâce ! grâce ! balbutia Tenfant , qui devint pâle comme la mort. Monsieur le maréchal de camp, sauvez-la , sauvez-nous !
— Ouais ! je ne m'étais donc paa trompé !
Écoutez : au moment où ils vont démasquer leur lanterne, enfoncez votre chapeau sur vos. yeux, couvrez-vous le nez de votre cape, et surtout ne me démentez pas , ou vous êtes perdu. »
En -même temps, Saint-Évremond, élevant la voix, s'écria : '
c Ah! vilain petit masque, je t'y prends à conter fleurette aux femmes de mademoiselle de Mancini ! Viens çà, drôle, que je te conduise à ton
précepteur, afin qu'il te fasse une bonne morale en latin et en grec. Marche, marche devant moi» libertin ; je t'apprendrai à faire Famour aux aer* vantes, et, s'il t'arrive de t'encanaiiler encore, je te déshériterai, entends-tu? i
Tout en pariant ainsi , Saint-Évremond avait été rejoint par messieurs les gardes de la porte , qui s'arrêtèrent à sa vue; mais lui, avec on grand sang*froid :
c Messieurs , que je ne vous dérange pas , je vous en prie ; c'est^ mon neveu , le petit du Guast, que j'ai été obligé de venir chercher moi-même par les oreilles à cette heure de la nuit , sous le balcon d'une fille de chambre. N'en dites mot à personne, au moins, de crainte de scandale. Bonjour, messieurs. Je retourne bien vite k mon logis en ville, de peur de pleurésie. >
M. de Hirepoix, cornette aux gardes de la porte , qui dirigeait l'escouade-, répondit :
c Votre neveu n'est point celui que nous cherchons , fort heureusement pour lui , mon<^ sieur le maréchal de camp, et vous pouvez passer votre chemin en toute liberté. Son Ëminence ne vous veut que du bien , à vous, et nous sommes, ces messieurs et moi, vos serviteurs, M. de Saint-Évremond.
— Bien obligé, répondit le gentilhomme, qui se dirigea à grands pas vers la porte , en compagnie de son prétendu neveu.
— Par la mordieu ! dit M. de Mirepoix dès que le maréchal de camp eut touf'né le dos , c'est un plaisant original que M. de Saint- Évremond ! Il ne veut pas que bon chien chasse de race.
— Ah ! bah ! reprit un autre, quand le diable devient vieux , il se fait ermite.
— Oui , repartit un troisième , mais il y a des diables qui /restent diables toute leur vie , et je gage que M. de Saint-Évremond sera de ce nombre. >
La conversation allait peut-être continuer sur ce ton entre MM. les gardes de la porte , lorsque M. de Mirepoix , fronçant le sourcil , s'écria :
c Messieurs, W est défendu de parler sous les armes. D'ailleurs, c'est une pénible mission, vous le savez, que celle que nous avons à remplir en ce moment. Ce page espagnol de M. le cardinal, que nous cherchons, va être, à l'instant même, conduit à la Bastille , et il faut qu'il ait commis un grand crime , car l'ordre porte qu'il sera écroué dans la tour où sont les prisonniers à vie.
Pendant ce temps-là „ Âlonzo de Lara fran* efaissait les portes du château de Sain uGer main, gràce à rintervention puissante de M. de Sarint* Ëvfemond, et moins d'un quart d'heure après il se trouvait libre et sain et sauf, en compagnie de de C8 seigneur, à rentrée de la forêt , sans que tous deux eussent encore échangé une seule parole depuis leur sortie du château. Une fois parvenu dans cet endroit solitaire, le maréchal de camp crut devoir rompre le silence.
€ Mon jeune ami , dît-il au page, si vous m'en croyez, vous ne demeurerez pas un instant de plus en ce royal séjour de Saint-Germain ; et pour vous mettre à même de vous en éloigner aussitôt que possible, je vais vous donner mon cheval, qui m^attend avec un de mes valets à quelques pas d'ici, et qui devait me ramener à Paris. C'est une bonne bête qui m'a servi dans toutes mes campagnes, et qui vous conduira bon train, pour peu que vous la laissiez faire. Je vous la recommande. Enfourchez-la bravement, et fiez-vous à elle pour vous conduire en quelques heures bien loin d'ici. Si vous m'en croyez encore, vous sortirez de France le plus lot que vous pourrez, et vous VQus cacherez même à l'étranger, en attendant qu'il plaise à Dieu, dans sa bonté , de rappeler à
TOHI I. 6
lui monseigneur le cardinal , ee qni ne éem pas trop long, je Fespère pour tous, et peut-être un peu pour moi. Est-ce tout ! Ah ! non pas. Vous devez avoir besoin d'argent aussi. Tenez, preueE ma bourse ; j'ai eu ce soir quelque bonheur as jeu, et elle est assez convenablement garnie. Lâ*> dessus , mon enfant , embrassez-moi , et que le ciel vous conduise l
— Âh ! monsieur ! s'écria le jeune homme en se jetant dans les bras du maréchal de camp, comment reconnaître jamais tant de bontés?
— Laissez donc ! entre gentilstiommeSt on ue se prête pas, entendez-vous, mais on se donne. Vous avez besmn en ce moment d*un cheval et d'une bourse ; moi, je puis m'en passer : tout est donc pour le mieux. D'ailleurs, voyez-vous, mon jeune ami, depuis la paix honteuse des Pyrénées, qui nous a tous mis sous la remise , nous autres gens de guerre, et qui nous a fait pendre Parquebuse au croc, j'en veux au cardinal, et je ne suis pas fâché de lui jouer un bon tour. Vous êtes l'amant de sa nièce Hortense, n'est-ce pas?
— Monsieur le maréchal de camp , une telle pensée est un outrage pour elle, et je...
— Tant pis pour vous, corbleu ! tant pis pour vous ! C'eût été un charmant souvenir à emporter
poar oublier les ennitig de la roote, et an bon lardn à faire par avance au prince on roi qu'on lui destine pour époux. Je ne vous retiens plus maintenant. Adieu, mon jeune ami, faites-vous aimer de toutes les belles dames, buvez bien et battez- VODS de même. Telles sont les grèces que je vous souhaite. Pour ce qui me touche, ne soyez pas inquiet de moi cette nuit. Je m'en vais demander Fhospitalité à mon ami d'Otonne, qui demeure à quelques pas d'ici et boire avec lui quelques bouteilles des Trois-Côteaux à votre bon voyage, i Là-dessus, le maréchal de camp et le page, s'étant embrassés tendrement, se séparèrent.^ Alons^o sauta lestement en selle, tourna une dernière fois ses regards vers ce château plongé dans les ténèbres et qui renfermait toutes ses pensées, tous ses rêves, toutes ses espérances, puis il partit, et le bruit du rapide galop ^e sa monture s'éteignit bientôt dans les profondeurs de la forêt.
On était au 30 novembre. La cour venait de quitter te château de Saint-Germain pour -le Louvre, et le cardinal de Mazarin était revenu, de son côté, habiter le «plendide palais qu'il avait fait construire à proximité de la résidence royale et de celle de son prédécesseur, il était environ six heures du soir. Il y avait aux alentours de ia demeure du premier ministre un grand encombrement de carrosses, de litières, de chaises à porteurs et de valets , encombrement tout à fait en harmonie avec celui de la foule des courtij^ans qui se pressait dans les appariements. En effet,
bien qa^au dire des gens de Tait le cardinal, miné par la maladie^ n*eût plus que peu de temps à vivre, le soleil de sa puissance semblait n'avoir jamais été si radieux qu'à ce moment suprême où cette puissance allait s'évanouir avec sa vie.
Mazarin, paré, fardé, parfumé selon son habitude, était assis^à peu de distance de la cheminée, dans un grand fauteuil, devant une table de jeu, et jouait au cartes avec M. le comte de Soissons, mari de Falnée de ses nièces. Debout derrière son fauteuil, dans une attitude humble et respectueuse, se tenaient les plus grands seigneurs du royaume qui suivaient, au moins en apparence, avec le plus vif intérêt toutes les phases du jeu. Au coin de la cheminée , sur deux pliants posés sur le môme plan que le fauteuil du cardinal, se tenaient Marie et Horlense de Mancini stes nièces.
La tête penchée sur ses cartes , Mazario paraissait entièrement absorbé par les combinaisons du jeu ; mais il eût été dangereux de se fier à cette apparente préoccupation , et le fait est qu^il ne perdait pas une seule des paroles qui s'échangeaient à voix basse autour de lut, et qu'il eût , au besoin , nommé tous ceux qui se trouvaient dans la salle.
Toutes let fois qu'un nouveau renu enirail , eelui-cî s'approchait de la table de jeu et venait s'incliner devant le cardinal, puis devant mesdeiBoiselles de Mancini. Lorsque c'était quelqu'un de considérable, Mazarin, sans pour cela se dé^ ranger de son jeu, lui adressait quelques paroles ; dans le cas contraire, il se bornait à un simple signe de tète* Quelquefois le nouveau venu ne se contentait pas de saluer mesdemoiselles de Manoini, et une conversation s'engageait à mi-voix ; mais cette conversation était toujours fort courte, et l'on eût dit que les deux jeunes filles cherchaient elles-mêmes à Tabréger, tant elles répondaient d'un air distrait et rêveur. Souvent aussi leurs regards se tournaient vers la porte d'entrée , comme si elles eussent attendu avec impatience une personne qui tardait à se présenter.
Tout à coup, la voix lointaine du premier huissier, placé à la porte des appartements, fit entendre successivement et de suite plusieurs noms.
( Ce n'est pas encore elle , murmura Marie de Mancini à Toreille de sa sœur, et pourtant il est déjà six heures ! i
Mais, au nombre de ces noms , il en était un qui avait semblé produire sur le cardinal une sen-
sation étrange. En écoutant ce nom, Mazarhi avait laissé glisser involontairement ses cartes entre ses doigts, et tout le monde put remarquer un changement dans sa physionomie, lorsque M. le maréchal de camp de Saint-Évremond entra dans la salle. Ce dernier devint aussitôt le point de mirede tous les regards de rassemblée. Le nouveau venu méritait au reste , à plus d'un titre , Tattention particulière dont il était lobjet.
Charles de Saint-Denis, seigneur de Saint- Évremond, n'est pas Tun des originaux les moins curieux de ce xvu® siècle si fécond en illustrations de tout genre. Dans sa jeunesse , il s'était révélé d'abord comme l'un des plus vaillants hommes de guerre de son époque, et avait déployé dans les guerres de Flandre plus de courage, de sang-froid et de talents militaires qu'il n'en fallait pour devenir maréchal de France. 11 avait été blessé à Nortlingue , à côté de son général, le duc d'Engbien, depuis le grand Gondé, qui l'avait en haute estime; mais, comme il était* trop pauvre pour acheter un régiment , il était resté simple capitaine. Un jour, las de l'obscurité à laquelle il se voyait condamné, il se fit belesprit , et une satire fort ingénieuse qu'il publia contre le duc de Longueville lui valut les bonnes
gr&ces du cardinal de Mâzàriii , une grosse |)ènsion et le brevet de niarécbal de camp. Dès kH*s, ; M. de Saint-Évremond devint Thouime à la mode.. Les beautés les plus célèbres voulurent le ranger au nombre de leurs conquêtes ; les seigneurs le» plus riches et les plus qualifiés voulurent Tavoir pour ami. Ses bons mots et ses reparties firent les délices de toute la cour. Bien que déjà par-* venu à Tâge mur en 1 660 ( il avait alors quarantesept ans ) , c'était lui qui , avec ses deux amis le comte d'Olonne et le duc de Gréqui, donnait le* ton à tous les gens du bel air. Â la Comédie,. il décidait souverainement du mérite des pièces et des acteurs ; à la ville comme à la cour, nullefemme n'était belle si elle n'avait été proclamée telle par Saint-Évremond. C'était encore lui qui était l'arbitre souverain de la bonne chère, car ï\i se piquait d'être parfait connaisseur en cette ma-; tièrCy et ii eût sur-le-champ déserté une table oii l'on eût servi d'autres perdrix que des perdrix d'Auvergne, d'autres vins que ceux des Troit-^ Coteaux (Ai, Haut-Villiers et Avenay). Bref ,l'heureux maréchal de camp avait conquis sans peine et sans efforts cette royauté la plus charmante de toutes , celle que donnent l'esprit < la. grâce et la gaieté.
A ces causes , déjâi bien suffisantes poor expliquer la sensation produite par rarriyée de Saint-Évremond , il convient d*en joindre d^aatrès , tontes particulières à ce récit. Saint-Évre- ■îond , en tout temps Fun des plus assidiu couvtisans du cardinal , n^arail point paru depuis le jour de la Toussaint, c'est-à-dire depuis un mois. Le lendemain même , et sans prévenir ses ping intimes amis, il avait quitté son domicile, et nul depuis lors n'avait eu de ses nouvelles. Qu'étail-il devenu pendant ce laps de temps? C'est un mystère que nous croyons devoir éclaircir sur-lechamp aux yeux du lecteur, et, pour ce faire, il y a nécessité de remonter un peu en arrière «.
Saint-Évremond, après avoir si généreusement donné son cheval et sa bourse au page Àlonzo, s^en était allé, comme on Ta vu, demander Thosj^lité à son ami d'Olonne. Celui-ci, réveillé cb sursaut à une heure assez insolite, n'avait point manqué d'en demander le motif, et, tout en sablant quelques bouteilles d'ai, le maréchal de camp avait raconté tout au long Taveniure assez smgniière dans laquelle il venait de jouer un râle par le plus grand des hasards , car il avait été obligé lui-même , attendu le retour de certaki mari , de déguerpir, avant l'heure , do logis où
une belle dame avait Inen toqIu le receroir. Ladessus, M. le comle d'Oionne , qui était pnsdeiil et avisé , s'était inquiété pour son cher Sainl<^ Évremond , et lui avait remontré que liazariu était un viens renard , toujours Tceil et Toreille aux aguets, et qui savait sans doute déjà révasiou de son page, ainsi que le nom de celui qui Tavait favorisée, l^e susdit page ayant , selon toute ap» parence, pour ses bonnes œuvres , un logement préparé à la Bastille , il n'était pas douteux que le cardinal ne voulût pour le moins, en attendant qu'il eût été rattrapé , que ce logement servit à quelqu'un , et notamment au complice de Féva* sîon. Dans cet état de choses, le parti le plus prudent pour Saint-Évremond était de se tenir caché dans certaine retraite que d'Olonne indiqua , jusqu'à ce qu'on sût au juste à quoi s'en tenir sur les intentions du cardinal, ou du moins que son ressentement fût assez calmé pour loi permettre de revoir en face l'homme qui l'avait offenaé.
Notre maréchal de camp , qui avait déjà passé quelques mois de sa vie à la Bastille pour un simple mot, trouva que son ami d'Olonne raisonnait assez pertinemment , et se résolut à suivre son conseil. Mais au bout de quatre semaines >
iiovame il s'ennuyait à périr dans sa retraite , loin des belles dames , de ses amis , de la cour et de la Comédie , comme d'un autre côté le cardinal «''avait témoigné aucun soupçon à Tendroit du méfait dont il s'était rendu coupable, et que nul «xempt ne s'était présenté en son absence à son domicile, il sortit de sa taupinière, et entra bravement , le 50 novembre 1660 , à six heures du soir, au palais Mazarin.
 sa vue, il se fit immédiatement un grand silence. Saint-Évremond, sans se décontenancer, s'avança avec une grâce et une aisance parfaites jusqu'auprès de la table de jeu, et vint présenter ses devoirs au cardinal. Dans le premier moment, l'attente générale se trouva déçue , car Mazarin répondit par un simple signe de tête au malencontreux maréchal de camp, tout comàie s'il avait eu affaire à un simple coniette , ou comme s'il l'avait vu le matin même ; puis , se ravisant soudain :
c Âh ! ah ! s'écria-t-il d'un air narquois , c'est vous , M. de Saint-Évremond ? Je vous croyais «mort.
— Grâce à Dieu, monseigneur, répondit Saint- Évremond, je suis encore du nombre des vivants ; mais j'ai été fort malade.
— Ahl bon Dieu! que m'apprenez- vous là?
Êtes-Y0U8 bien 8Ûr au moins d^êlre tout à fait hors d^affaîre ?
— Monseigneur, je Fespère.
— A la bonne heure ! Et qu'elle était votre maladie ?
— Monseigneur, c'était un gros rhume.
— En vérité ! Vous serez, par aventure , sorti la nuit ?
— Il se pourrait.
— Oh ! moi , j'en suis bien sûr. Vous avez tort, M. de Saint-Évremond. 11 est fort dangereux de sortir la nuit. Approchez-vous donc du jeu. Messieurs , faites place à M. de Saint- Évremond. C'est qu'il n'y a rien de périlleux coijnme ces refroidissements.
— Oui , monseigneur, surtout quand on demeure un mois entier sans recevoir les rayons du soleil. »
L'allusion était trop diaphane pour ne pas être immédiatement comprise par tout le monde. Elle fut accueillie par un murmure d'approbation, et chacun se regarda , en se disant qu'il n'y avait que M. de Saint-Évremond pour répondre des choses si délicates.
< Allons ! dit Mazarin en souriant , c'est
ALKZ. Dl lÂ^BIOIIB. T. I. 7
assez, monsieur le bel esprit; vous savez que je n'aime pas les flatteurs. »
Puis , se tournant vers son vis-à-vis :
c M. de Soissons , s^écria-t-il en abattant son jeu sur table, passe dix, à moi la partie. >
Dès ce moment , nul ne douta que Saint- Évremond ne fût pleinement rentré en grâce auprès du cardinal , et il se vit entouré , en un clin d'œil , d'une foule de gens empressés à se dire ses très-humbles serviteurs.
< Oui da ! se dit à part lui notre maréchal de camp, serai-je à la veille d'être nommé lien* tenant. général, ou bien faut-il croire que monseigneur est. comme ces chats qui jouent avec les souris avant de les étrangler ? >
Au bout de quelques instants , le cardinal reprit négligemment :
c A propos , M. de Saint-Évremond , il fant que je vous apprenne un événement arrivé en votre absence et qui vous surprendra fort. Vous savez bien ce page espagnol que m'avait donné Sa Majesté notre jeune et gracieuse reine...
— Eh bien, monseigneur? balbutia Sàint- Évremond, qui ne put réprimer un tressaillement et dont les yeux se portèrent involontairement sur Hortense qui avait pâli.
— Eh bien, monsieur, il a été pris du mât du pays , et il s'est sauyé la nuit de la Toussaint, pour aller je ne sais où. Jusqu'à ce jour on n*a pu découvrir sa trace. J'en ai été fort chagrin ; car j'étais attaché à cet enfant, et je n'ai pu encore me résoudre à donner sa place, bien qu'elle me fût demandée par beaucoup dé gens de qualité en faveur de leurs proches, i
Saint-Évremond respira ainsi qu'un homme auquel on vient d'enlever un énorme fardeau, et il répondit en souriant :
€ Je voudrais , monseigneur , être plus jeune de trente ans , afin de me mettre moi-même sur les rangs pour cette place.
— Et, reprit le cardinal, j'atteste Dieu que je ne vous la refuserais pas ; mais je veux faire quelque chose pour vous aujourd'hui, M. de Saint-Évremond , parce que je suis aise de vous revoir, et je vous accorde cette place... pour voire neveu. ,
— Grand merci, monseigneur, maisYotre Éminence fera bien de lui donner un suppléant pendant quelques années; car il est encore à la mamelle. >
Ces derniers mots furent accueillis par un concert unanime d'éclats de rire auquel le car-
droal loi*b)éme ne demeura pas étranger; mais Çaînt-Évremond n'eût pas plutôt cessé de parler, qo'il comprit toute Tétendue de la faute qu'il ve* nait de commettre.
. < Qu'est-ce à dire ? s'écria Mazarin , ah ça ! c'est donc un rêve que j'ai fait» lorsque j'ai pensé que vous aviez un neveu , tout à fait propre à entrer en page , un neveu dont vous étiez même fort embarrassé, je crois, certaine nuit, la nuit où vous avez pris froid sans doute, un.
neveu de la taille d'Âlon^o et qui même lui res'* semblait un peu ? Âh ! la bonne folie ! où ma pauvre cervelle a--t-elle été prendre tout cela? Plaignez-moi , M. de Saint-Évremoud, plaignezmoi , je me fais vieux , je radote.
— Diable 1 diable ! grommela Saint-Évremond entre ses dents , le vieux renard sait tout décidément , et je suis bien sûr de demeurer marécbal de camp toute ma vie, ai même... Allons , on a bien raison de dire qu'un bienfait n'est jamais perdu. >
Mazarin , qui n'était pas homme à lâcher sa proie , une fois qu'il la tenait entre ses mains, se disposait à revenir à la charge , lorsque, fort heureusement pour Saint-Évremond , l'attention du cardinal et de l'assistance se trouva détournée
pârTarriTée d*une personne assez considérable. Cette personne n'était autre qu'Olympe Mancini» comtesse dé Soissons. Le maréchal de carap, peu curieux d'essuyer une nouvelle bordée , ne crut pouvoir m'ienit faire que de profiter du dérangement occasionné par cette visite pour se retirer.
Gomme il se promenait à pas lents enrévassant sous le péristyle du palais , attendant la venue de ses porteurs, qu'un valet avait été prévenir, et se demandant s'il ne conviendrait pas de quitter Paris au plus vite et de retourner s^ensevetir dans sa cachette, il se fit tout à coup autour de lui, et presque sans qu'il s'en aperçût, un grand tumulte ; des pages et des laquais portant des flambeaux se précipitèrent en avant pour faire place à trois femmes qui descendaient l'es* calier et devant lesquelles un chacun se découvrait et sMnclinait avec toutes sortes de marques de respect. Saint-Évremond , se sentant coudoyé, s'arrêta , et se trouva face à face avec les trois nièces du cardinal, Olympe, Marie et Hortense. Cette dernière , à la vue du maréchal de camp, devint fort rouge, et lui lançant l'œillade la plus meurtrière , une œillade où elle semblait avoir concentré tout le feu de ses beaux yeux
noirs , elle s'écria de sa voix la plus douce et la plus mélodieuse :
c Bonsoir, M. de Saint-Évremond. »
Puis , elle ajouta bien bas :
f Merci pour lui et pour moi. i
Saint-Évremond ébahi ôta machinalement son feutre empanaché et regarda passer les trois sœurs , mais sans pouvoir trouver une parole. Toutes trois montèrent dans un magnifique carrosse étincelant de dorures et attelé de quatre chevaux blancs, richement caparaçonnés suivant la mode de Tépoque ; puis, la portière ayant été fermée , une voix cria : À la Comédie ! et les chevaux partirent au grand trot.
Alors seulement le maréchal de camp sembla revenir à lui; il poussa un profond soupir et murmura d'un air pensif :
c Heureux Âlonzo ! i
Peu d'instants après, ses porteurs ayant avancé sa chaise et lui demandant où il fallait le conduire, il répondit brusquement :
c  la Comédie ! pardieu , à la Comédie ! »
Comme il allait se mettre en route, un carrosse entra dans les cours du palais et se croisa avec sa chaise. Un jeune seigneur en descendit avec beaucoup de précipitation. Saint-Évremond ,
ayant far hasard passé sa tête par la portière , reconnut apparemment le nouveau-yenu ; car il se renfonça vivement dans sa chaise, et, durant le trajet du palais Mazarin à la Comédie , il ne cessa de marmotter entre ses dents avec un sourire moqueur :
c Pauvre La Heilleraye ! i
11 y avait grand monde à la Comédie, lorsque SaînUÉvrelnond y entra. Le maréchal de camp alla prendre place, suivant aon habitude, au coin du roi , sur Ton des tabourets disposés de chaque côté de la scène, en avant de la Laïus* trade, pour la commodité des gens du bel air. Là, sans donner la moindre attention au spectacle, ce qui était déjà de fort bon ton en 1660, il se mit à lorgner les belles dames qui s^épa* nouissaient au front des loges et des galeries , distribuant en même temps force saints à tous les gens de sa connaissance. Cependant on eût
pu remarquer que 8e8 yeux revenaient sape cesse* se fîxersur une grande loge vide, immédiatement attenante à la loge de la reine. Cette loge était celle de madame de Soissons.
Saint-Évremond se demandait , non sans quelque surprise, comment il était possible que cette loge restât vide, alors qu'il avait vu, moins d'une demi-heure auparavant, la comtesse et ses deux sœurs partir en carrosse pour se rendre à la Comédie. On ne pouvait raisonnablement supposer que le carrosse, attelé de quatre chevaux fringants, eût été devancé par la modeste chaise à porteurs du maréchal de camp. Encore moins pouvait-on s'arrêter à la pensée d'un accident quelconque. Saint-Évremond venait de suivre exactement la même route qu'avait du prendre le cocher de la comtesse. Quel étaic donc le motif d'un si inexplicable retard?
Pendant que Saint-Évremond se perdait en conjectures à cet égard, sacrifiant, avec sa légèreté habituelle , les graves préoccupations de sa position personnelle à celles que lui inspirait le souvenir d'un doux regard de jolie fille, il aperçut tout à coup, sur un tabouret voisin du sien, un homme dont les regards étaient ég.alement comme absorbés dans la contemplation de cette loge
vide. Cet homme était le jeune Armand de La Meilleraye.
c Encore lai ! 8*écria le maréchal de camp.
Âh çà ! 8uis-je bien éveillé ? i
Pais, mettant à profit le tumulte d*un entr'acte , il s'empresaa d'ajouter à haute voix , en saluant le jeune gentilhomme :
c II était écrit que nous nous rencontrerions ce soir, M. le marquis de La Meilleraye, et je suis bien votre valet de tout mon cœur. Je vous croyais à ce moment chez monseigneur le cardinal, où je vous vis, si je ne me trompe, descendre de carrosse il n'y a pas une demi-heure.
— Il est vrai, répondit La Meilleraye en dissimulant mal son embarras ; mais je n'ai fait que toucher barre chez monseigneur le cardinal, désirant venir aujourd'hui à la Comédie.
«— Eh! eh! repartit Saint-Évremond d'un air tant soit peu goguenard, c^est un désir bien naturel, monsieur le marquis ; mais , permettezmoi de vous le dire , vous êtes la dernière personne que je m'attendais à rencontrer ici ; car , depuis le temps que j'y viens assez assidûment , c'est la première fois que j'ai l'honneur de vous y voir.
— En effet, dit Armand de plus en plus em-
tarra'ssé, je confesse que j'avais jusqu'à (irésent peu de goût pour ce passe-temps ; mais que voulez-vous ? il y a commencement à tout.
— A la bonne heure ! »
Saint-Ëvreniond n'était pas de ces hommes
qui laissent tomber la conversation , et il avait déjà d'ailleurs plus d'une raison peut-être pour se montrer impitoyable envers La Meilleraye ; mais, comme il allait sans doute décocher quelque sarcasme au jeune marquis , il s'aperçut que celui-ci, qui jusqu'alors n'avait poini perdu de vue la loge vide ; avait tout à coup cessé d'y porter ses regards, et écoutait avec avidité la conversation de deux gentilshoiAmes des compagnies rouges. Placés à peu de distance, ceux-ci causaient également à haute voix.
c Mordieu I disait l'un , je ne vis jamais tant de beautés à la Comédie que ce soir, et je sais bien que , si l'on me donnait à choisir entre eiks toutes y je serais fort embarrassé.
— Ohl moi pas, répondit sur-le-champ son camarade , car j'en ai vu une tout à Theure, dans la loge que voici , qui les efface toutes. »
Et , en parlant ainsi , le jeune gendarme de la garde avait désigné du doigt la loge vide, c Madame de Soissons peut*étre , répliqua le
premier. Le fait est qu'elle était ravissante ce soir.
— C'est possible , repartit l'autre ; mais moi , je n*ai v» que sa sœur Horlense» Quels yeux ! quelle fraîcheur! quels beaux cheveux ! Une taiUe de nymphe avec cela ! i
Pendant que ces paroles retentissaient à son oreille, Armand de La Meilleraye, le corps penché en avant, était comme suspendu aux lèvres de celui qui Les prononçait. Ses yeux , ordinairement un peu voilés comme ceux des ^ens mélancoliques, brillaient d'un vif éclat; sa poiirine était haletante , et , lorsqu'il entendit ajouter : c C'est grand dommage qu'elle soit jrettéesi peu de temps à la Comédie ! i 11 laissa tomber sa tête sur sa poitrine , ainsi que le cpndamné auquel on vient de prononcer sa sentence.
Saint*Évremond ne put , en le regardant , se défendre d'un sentiment de compassion , et il munnnra derechef entre ses dents :
< Pauvre , pauvre La Meilleraye! »
Puîs>, attachant encore une fois ses regards Hurla loge, il ajouta :
c Sitôt venue , sitôt partie ! Il y a là-dessous jiQ mystère. >
Au booldequdques instants, le jeune marquis se leva de son siège.
< Est-ce que vous partez déjà? lui dit Saint- Évremond.
— Ma foi , oui ! répondit La Meilleraye. Décidément, je Yois que la Comédie n^est pas mon fait*
— Eh bien! reprit Saint-Évremond , il me prend fantaisie de faire comme vous. Je ne sais ce qu'ont les acteurs ce soir, mais ils me font songer à mon lit. Parlons. Où allez-vous de ce pas , monsieur le marquis ?
— Je retourne à TÂrsenal. Et vous?
--> Moi , je suis , parbleu , tenté d'aller demander à souper à cette bonne Ninon de Lenclos que je n'ai point embrassée depuis plus d'un mois. Holà ! porteurs , holà ! où êtes-vous , faquins? »
Mais Saint-Évremond eut beau appeler ses porteurs sous le péristyle et dans la rue , force lui fut de s'en passer; car ceux-ci , le croyant à la Comédie pour toute la soirée, s'en étaient allés tout bonnement au cabaret. Pour comble de mésaventure , le temps s'était mis à la pluie , il faisait un vent diabolique , et le ciel semblait sur le point de fondre en eau.
Témoin de l'embarras du maréchal de camp , Armand de la Meilleraye crut devoir venir à son secours.
c Vous allez an Marais , lui dit-il ; moi , je ▼aia h TArsenal ; c'est tout à fait le même chemin : acceptez, s'il vous platt, une place dans mon carrosse. >
Saiot-Évremond ne se le fit pas dire deux fois, et , Tun et Tautre étant montés dans la voiture du marquis, celui-ci fit donner Tordre à son cocher de toucher d'abord rue des Toumelles , au coin de la petite rue Saint-Gilies , où demeurait , comme on sait , la" célèbre Ninon de Lencios.
c Pardieu ! mon cher marquis , s'écria Sainl-Évremond dès que la portière fut refermée , savez-vous qu'à nous deux nous figurons assez bien le passé et l'avenir s'en allant ensemble de compagnie! Vous êtes l'avenir; moi, je suis le passé.
— Âh ! M. de Saint-Évremond , vous voulez dire le présent.
— Va pour le présent ! Je suis encore assez présomptueux pour ne pas vous chicaner là-dessus , bien que ce présent-là ressemble furieusement au passé.
— Toujours gai , M. de Saint-Évremond !
— Que voulez-vous ? Quand on a tout à gagner et rien à perdre, le moyen d'être triste !
— Vous éteb bien heureux.
— Heurieuxl moi! Jesuis philosophe, voîlàtout/
— Je voudrais êlre à voire place.
— Laissez donc , vous n'y songez pas I Vous , jettue, rithe, qui adre:^ un jour les frangés de duc, vous enviez le sort d'un cadet de fakbilte» dont la jeunesse est déjà loin, qui n'a jamais connu la fortune , et qui est très-heureux d'élre assez noble pour pouvoir monter dans les car^. rosses du roi , et dans le vôtre en particulier ; car, sans cela, il risquerait fort d'aller à pied. Fi! û! mon cher marquis, quittez, de grâce, un tel langage , et , tenez , nous parlions tout à l'heure du passé ou du présent , je ne sais plus lequel des deux ; au surplus , Tun comme Fautre aiment assez à donner des conseils à l'avenir :
hu}z-moi donc vous dire que vous menez fort u r de existence pour un homme de votre âge et de votre qualité. On ne vous voit jamais à la Comédie, jamais au pharaon ; on ne vous connaît pas une seule maîtresse. Ah I mon cher marquis , la vie est si courte ! Croyez-moi , jouissez-en ; carpe diem, parbleu! comme dit Horace, mon poète favori. Voyons, là, entre nous ,^ vous pouvez m'ouvrir votre coeur en toute conGance. Est-ce votre père qui vous gêne ?
— En aacane façon. Monsieur le duc m'aime conme mi aiiae un fiU unique , et me laisse pleine liberté.
-— Eh bien, profitez-en donc, mordieu ! Écoutez, voulez-vous devenir, comme Yardes, comme Gréqui , un des rois du bel air et de la galanterie? Vot» n'avez qu'à parler, j'en fais mon affaire. Dès ce soir, je vous présente chez Ninon ; nous soopofis ensemble, nous nous grisons un tant soit peu avec les irois Coteaux ; vous faites la cour à la belle (je ne suis pas jaloux); vous lui plaisez, et, par la sambleu ! avant qu'il soit un mois, je veux qu'il ne soit bruit dans toutes les ruelles que de la métamorphose du marquis de La Meilleraye. Touchei là , mon élève , c'est chose convenue , n'est-ce pas? Envoyez un de vos gens à l'Arsenal prévenir que vous ne rentrerez ni souper '' coucher. » »VÎe"'*-
U faut croire qu'Armand de La Meilleraye fut médiocrement touché de cette allocution, car il répondît en hochant tristement la tête :
c Grand merci , mon dier M . de Saint-Ëvremond , maisUMit cela n'a pas pour moi le moindre attrait.
— Oui-dà, reprit le maréchal de camp, seriez- VOU6, par aventure, amoureux ?... là... sérieusement?
— C'ejt mon secret.
— Écoutez, marquis, j*ai bien peur d*avoir devÎD^ voire secret, moi qui tous parle.
— Que voulez- vous dire? balbutia le jeune homme , dont robscurité seule protégea la rougeur.
— Je veux dire que, certain jour, en descendant le grand escalier du château de Saint-Ger*
. main , il vous est échappé certaipes paroles à Tendroit de certaine personne qui tient d'assez près à M. le cardinal.
— Âh ! grand Dieu ! vous avez entendu ! Oh !
TOUS n'en avez ouvert la bouche à âme qui vive, n'est-ce pas, M. de Saint-Évremondt
— Ha foi , j'aurais été bien enbarrassé pour cela, voilà un mois que je n'ai conversé avec les
\ humains. > ^Nr^Puisil ajouta à part lui :
c Ah çày il ne manquerait plus qu'il me prit aussi pour confident. »
Mais déjà Armand de sLa Meilleraye lui aTait saisi la main, et, la pressant aTCC effusion :
c Mon cher M. de Saint-Évremond, s'écriait* il, combien je suis heureux d'une rencontre qui me permet enfin d'épancher mon cœur dans le sein d'un galant homme !
-^ Qu'est-ce que je imis ? ne put s'empâcber de mannotter entre ses dents le maréchal de camp ; nous y voilà !
— Oui, continua La Meilleraye , il n'est que trop vrai que j'aime, depuis un mois, que dis-je, depuis sept ans, mademoiselle Hortense de Mancinî« Je sens que je ne peux plus vivre sans elle, et j'ai recours à vous, M. de Sainl-Évremond, qui êtes à M. le cardinal, et qui, à ce titre, avez on libre accès dans son palais, tous les jours, à toute heure, afin que vous daigniez servir mon amour.
— En voici bien d'une autre! grommela Saint-Évremond. Ce pauvre marquis! il me fait vrsûment de la peine, et je suis presque tenté de lui dire... Pourtant ce secret n'est pas le mien.
— Eh bien ! reprit avec anxiété le jeune homme, vous ne répondez pas ! Oh ! mon Dieu, auriez-vous appris quelque chose de contraire à cet amour ? Parlez ! parlez ! je vous en supplie. »
Saint-Évremond se détermina enfin à répondre, et ce fut avec beaucoup de componction qu'il laissa tomber les paroles suivantes :
' c Mon cher marquis, je me tiens pour fort
booofé de votre confiance , maïs je ne saurais prendre l'engagement d'y répondre, comme veut, ]e désirez. Des considérations particulières queje ne puis vous dire.., les diiEcultés d'une pareille tâche.,, enfin, vous comprenez? >
Le fait est que La Meilleraye ne comprenait pas du tout^ et qu'il se contenta de répondre avec une douloureuse résignation :
< Puisque je ne puis compter sur votre asaiatance, au moins dites-moi ce que vous feriez à ma place.
— Peste ! murmura le maréchal de camp, voici qui devient encore plus embarrassant 1 A votre place, mon cher marquis, ajouia-t-il touthapt, à votre place, je vous confesse sans détour que je ne m'occuperais point d'une beauté que j'ai quelque «ujet de croire un tant soit peu coquette^ et sur laquelle son oncle a d'ailleurs, dit-on, de très-grandes vues. >
Ayant ain$i parlé, Saint-Évremond respira, et il en avait besoin.
€ Mais quand je vous dis , reprit Armand de La Meilleraye avec désespoir, quand je vous dis que je l'aime, que je ne songe plus qu'à elle, que j'en perds le boire et le manger!
— Alors, mon cher marquis, je n'ai plus qu'un
conseil à tous donner, c'est de tâcher de lui plaire.
— Mon Dieu, voici un mois que j*y fais tous mes efforts, sans qu'elle paraisse seulement y prendre garde. Ah ! mon cher M. de Sainl-Évremond , je donnerais de grand cœur tout ce que je possède pour plaire à Hortense. Xe ferais plus encore , oui , je crois que pour cela je serais capable de renoncer à une bonne part de mon paradis.
— Eh I eh ! prenez garde que le diable ne vous prenne au mot , et qu'il ne vous le fasse donner tout entier.
— Âhl du moins, si j'étais sûr qu'un jour...
Écoutez-moi, M. de Saint-Évremond, vous qui avez une si grande expérience du cœur des femmes , prenez en pitié mon martyre, et dites-moi senlement si vous pensez qu'à force de soins et d'amour je puis espérer ...
— Mon cher marquis, je ne suis ni astrologue ni devin.
— Hélas! mais croyez-vous au moins à la science de ces gens-là?
— Moi ! à vous dire vrai , je ne crois pas à grand'chose.
— Ah ! si j'étais bien sûr que ce ne soit pas un
^ros péché ^e chercher à lire dans ravenir !
— Je ne suis pas plus instruit que vous à cet égardf mais ce que je puis vous certifier, c*est que je sais plus d'une belle dame qui se fait tirer les cartes , au moins une fois par mois , ayant d'aller à confesse. Quelques-unes même , dans le nombre, ne se bornent pas là et ont recours à des philtres, qui pour avoir des enfants, qui pour se faire aimer.
— Et cela leur réussit-il ?
— Quelquefois.
— Quelquefois! répéta le marquis d'un air pensif. »
Il y eut un silence, puis le jeune La Meîlleraye reprit d'une façon presque mystérieuse :
c M. de Saint-Évremond, voulez-^vous me rendre un service ?
— Deux , si vous voulez, mon cher marquis.
— Vous plairait-il de me servir d'inlaroducteur, un de ces jours, chez quelque tireuse de cartes ?
— Quand il vous plaira : ce soir même, si vous voulez.
— Ce soir, oh ! non pas, il est trop tard.
— Comment donc, c'est la bonne heure, on ne tire jamais mieux les cartes qu'à la chandelle.
Et, tenez, notts devons être sur le point d'arriver chez Ninon : eh bieni il y ajustement dans son voisinage une personne dont elle m'a parlé, et qui est déjà en grand renom par la ville et même à la conr, bien qu'elle n'ait encore que peu d'exerdee : c'est une certaine Voisin ou Montvoisin , je ne sais trop lequel des deux , qui demeure à l'entrée dn faubourg Saint-Antoine. Voulez-vous que nous nous y rendions incoutinent? Je serai enchanté , pour ma part, de faire connaissance avec cette sorcière. »
En même temps, et sans attendre la réponse de son compagnon, Saint-Évremond ouvrit l'une des glaces du carrosse. 11 faisait en ce moment un temps effroyable; la pluie tombait à torrents, et le vent soo£Qait avec tant de furie, qu'il avait éteint les flambeaux que portaient les deux valets de pied debout derrière le carrosse.
c Pardieu! s'écria le joyeux maréchal de camp , nous sommes servis à souhait , il semble que ce temps-là soit fait exprès pour aller rendre visite à une sorcière, une véritable nuit de sabbat : on n'y voit goutte, pas un chien dehors. Il ne nous manque que des éclairs et du tonnerre pour compléter la partie. »
Le marquis, en proie à un trouble involontaire,
dcfPi&urait dans son corn , ttns articvter «ne pn* rôle. Ace moment, le carrosse s^arrèta , car on venait de toucher rue des TonrneUes, an coin de la petite rue Saint-Gilles, devant la maison de Ninon de Lenclos , et les deux valets de pied , étani descendus, ouvrirent la portière.
9 Bonsoir, M. de Saint-Ëvremond , dit La Heilleraye, et grand merci de votre compagnie. . — Comment, bonsoir? reprit le maréchal de camp ; à d'autres, monsieur le marquis ! Je vous crois trop de courtoisie pour me laisser m'*en aller seul à pied, par un temps pareil, an faubourg Saint-Antoine, car je vous avertis que je suis fer* mement résolu, pour ma part, à ne point souper ce soir avâut d'avoir embrassé madame Voisin, pour peu qu'elle soit passable. C'est à vous de voir s'il vous pbit de m'aceompagner dans son taudis, et de tenter avec mot Taventnre. »
La Meilieraye semblait encore irrésolo , mais Saint-Évremond coupa court à toutes 'Ses hésiiations, en lui disant tout bas à Toreille :
fl Songez qu'il s'agit de mademoiselle Her* tense de Maneini. »
Puis il ajouta à haute voix, et en \m fraf^pant dans la main :
c Allons , vous êtes aussi bon que courtois
coBipagiion, «t 0*681 cime conrmiue^ n*eêi-te pas? >
S^adres89Dt emaîte à an des valets de pied : < Holà! maroufle, s^écria-t-il; fais-moi le plaisir de frapper à cette porte que voici. Tu demanderas à parler à maderaoiRelle de Lenclos : tu lui diras qoe M. de Saint-Évremond lui présente ses devoirs et la prie de retarder quelque peu Fheure de son souper, pour Famour de lui. Ah ! ta ajouteras qu'il ne serait pas impossible tjue je lai amenasse un convive. Quant à toi , butor, dit-îl à Tautre valet de pied , ordonne , au nom de ton maître, à notre Automédon , de gouverner à droite jusqu'au bout de la rue ; puis , passant bien vke devant la Bastille , que vous aurearsoin de salner tous les deux pour moi , de s'arrêter à rentrée du faubourg. Le reste me regarde. Maintenant, marauds que vous êtes , fermez la portière, car le vent n'est pas chaud , et en route ! t Quelques minutes après, Saint-Évremond; aeeompagné d'Armand de La Meilleraye , pâle et presque tremblant, frappait à la porte d'une maison d'assez pauvre apparence , et devant laquelle était déjà arrêté un méchant carrosse de louage. La pluie tombait toujours avec un clapotement monotone : c^était le seul bruit qu'on
TOII I. 9
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ealendH , à pari les bniMpies rafales du vent d'ouest , qui venaient encore par intervaUef troubler de Içurs mugi^ements la nuit la plus noire et la plus maussade qu'il soit possible d'imaginer.
On demeura quelque temps sans répondre au coup de marteau de Saint-Évremond ; mais, comme ce dernier se disposait à recommencer, une grosse voix retentit à travers la porte.
« Que voulez-vous? dit cette voix.
— Nous sommes, répondit Saint-Évremond , deux hommes de qualité qui veulent se faire Urer les cartes.
— L'heure est passée, reprit la voix.
— Vous en avez menti par la gorge , reparti!
Saint-Évremond , car voici un cocher qui n'a pas à coup sûr arrêté là sa vinaigrette pour faire dormir ses deux rosses. Sus donc ! ouvrez , et qu'on se dépèche , si vqus n'aimez mieux quç nous enfoncions voire porte.
— La porte est solide , s'écria-t-on de l'inté* rieur, et l'on ne craint pas vos menaces.
— C'est ce que nous allons voir, dit le maréchal de camp. >
Et en même temps il se mit à frapper à coups redoublés , de manière à faire retentir tout le
faubourg Saint-Antoine , pendant que La Meillenye , heureux peut-être de se voir quitte à si bon marché d*une visite qui lui inspirait un effroi involontaire , Texhortait à quitter la place et à remonter en carrosse.
f Non , mon cher marquis , répondait Saint- Évremond tout en lieuru^nl de plus belle ; j*en aarai le cœur net , et , si je ne parviens à démantibuler cette porte , j^aurai du moins la satisfaction d*empècher les hôtes de cette chienne de demeure de fermer Tœil de la nuit. >
Tout à coup , et au plus fort du jeu du marteau, à travers le treillis en fer d'une sorte de judas ou chattière pratiqué au beau milieu de la porte , une lumière parut , et une voix féminine, qui jusqu'alors n'avait point fait sa partie dans cet étrange concert, s'écria :
c Holà ! Vigoureux , faites ouvrir la porte à ces deux genlilshommes. >
En même temps , on entendit à l'intérieur un bruit de vcrroux et de serrures qu'on faisait jouer avec effort , puis la porte s'ouvrit. Saint- Évremond entra résolument, en retroussant le double croc de sa large moustache et avec un sourire de satisfaction sur les lèvres ; La Meilleraye le suivit en faisant le signe de la croix.
Armand de La Meilleraye et Saint-Éinremond se trouvèrent face à face avec une femme d'un âge mûr, grossièrement vêtue , et dont une saie coiffe brune dissimulait mal la physionomie farouche et repoussante. Cette femme tenait dans une de ses mains maigres et calleuses un grand chandelier de fer qui projetait une lueur sinistre sur les parois d*une allée obscure, humide et étroite, comme il en existe encore quelquesunes au centre du vieux Paris, dans les quartiers des Lombards et de la Cité. Un chat noir de la plus forte espèce, et dont Toeil semblait darder
des éclairs <, grinçait des deuts entre ses bras; enfin , une énorme paire de ciseaux appendae à son côté lui donnait une vague ressemblance avec celle des trois Parques préposée par les anciens, dans leur mythologie , au soin de couper le fil des existences humaines. Celte hideuse créature, qui remplissait dans la maison des fonctions de nature asseï diverse, n^était autre que la Vigoureux , qui a eu sa part de célérité à côté de la Voisin.
Dès que la porte eut été refermée et verrouillée de nouveau , la Vigoureux fit signe aux deux gentilshommes de la suivre. Après avoir traversé Tallée , ceux-ci montèrent sur les pas de leur :gttide, et non sans trébucher tàa plus d'un endroit , les 46gn3S vermoulus, d'oa esealîer digne «D tous poials d'une pareille demeure. Parvenus -è la haïUeur du premier éta^e » ils se disposaient k pénétMi dans l'îappartemeni lorsque la Vigoa^ reux les invita d'un geste à s'arrêter et à attendre. :En «ème leiaps elle ouvrit une porte el disparate laissanl nos deux geniilshoiwnesdans: une ebaeurite profonde. •
c Eh bien ! mon cher marquis , s'écria Saiat- Êvremond en éclatant de rire , qu'^ dites-vous? cela promet , et ?oilà on commencement d'aven-
tnre qui ymi mieox que idotes les tragéifies dm Bioode. Au moins nous sommes sûrs de ne pas noQs ennuyer, puisque c'est nous qui en sommes les kéros. >
Armuid de La MeiUeraye était, à ce qu'il pa«ndl, fort loin de partager toute la quiétude de •on compagnon , car il répondit en poussant un gros soupir :
c If a foi y M. de Saint^É?reroond , sHl faut TOUS parler franc, je commence à me repentir d*nne démareiie à laquelle vous savez que je ne me suis associé qu'à contro^cœur. On ne gagne jamais rien à tenter le ciel.
-^ C'est ce que nous verrons , reprit le maréchal de camp. Pour Dieu , mon cher marquis^ ayez- un peu de patience, et récapitulez dans vntre pensée les perfections de votre maîtresse ; <eh vous empêchera de trouver le temps long. »
En même temps Saint^Évremond , joignant l'exemple au précepte, se mit à chantonner une chanson alors fort en vogue, et dont chaque couplet commençait et finissait par ces vers :
« Elle a tant d^appas, ma Rosette, Ab! ma Rosette a tant d^appas! »
Mais il avait répété trois fois , pour le moins ,
chacun des sept ou huit couplets de lar cbamtoii^ sans fue la Voisin ou quelqu'un de ses adhérents eûl donné signe de vie.
c Par la sambleu! s'écria-t^il à la fin en frappant du pied avec violence, nous pràml^n tous deux pour des clercs de procureur, de nous faire faire ainsi antichambre sur Tescaliert Voici plut d'un gros quart d'heure que cela :dure ; il est temps d'en finir, et, si je ne craignais de me rompre le cou dans cet affreux labyrinthe où Ten n'y voit goutte, j'irais, de ce pas, couper les deux oreilles à notre Ariane. Elle est si laide qu'elle ne pourrait qu'y gagner, i
A peine il achevait ces derniers mots , qu^une porte , placée à cèté.de celle par laquelle la Vî«goureux avait disparu, s'ouvrit instantanément et donna passage à une jeune camériste d'une chat^ mante figure , vêtue du déshabillé le plus élé» gant , et tenant dans sa main blanche et potelée , non plus un sale chandelier de fer, mais un beau candélabre d'argent chargé de bougies psrfu* fumées. Cette fille, ayant fait avec un sourire plein de malice une profonde révérence aux deux gentilshommes, les pria fort poliment de la suivre, en ajoutant qu'elle avait ordre de les introduire auprès de sa maltresse.
La MeiUaft jfreiSamI-Évremood ébahit •'àvin^ oèreai, mais leur étonnement s'accrut encore bien davantage lonqa*îU traversèrent, «oaa les sospiees de leur noaYelle conductrice, plusieurs chainbrea meublées avec le plus grand luxe , o% le bruit de leurs pas était assourdi par de moelleux tapia aux riches couleurs , où Ter resplendiasait de tous côtés à la lueur fugitif e que projetait sur les meubles, sur les boiseries, le candélabre porté par la jeune fille. Enfin celleKii, ayant soukïré une portière en velours, invita d*un gracieux signe de tète les deux gentilshommes à pénétrer dans le cabinet de sa malresse, et, qoelqoes secondes après, La Meilleraye et Saint-Évremond se trouvaient en présence de la célèbre devineresse vulgairement connue sous le nom de la Voisin.
La Voisin ! Dès qu*on a prononcé ce nom , il semble qu'un crêpe Canèbre s'étend sur tous les objets , et qu'on va voir suigir au coin le plus ténébreux de qiDelque horrible taudis , au milieu d'un attirail de tètes de morts , d'oiseaux de nuit, de fioles et d'alambics , une sombre pythonisse , l'œil hi^rd , les cheveux épara sur ses épaules maigres et flétries, vêtue d'une robe noire en lambeaux, et étudiant sur quelque cadavre
étesdii à ms fMs les ravages 4*tta ml «oçéain , mystérieux, toajomssMMrtel et eimiHid*elLe seule.
La Voiski ! C'est eetle pèle figure dont le b^eher projette encore aujoufd^lnii snr la partie lA pki9 brillaate et la ptns glorieuse du règne de Louk XIV de si i«gid)res refiete ; c'est le epectre hideux dont les .horoscopes et. les poisons ont inspiré aux dnanalorges et aux rononcien Unt de ;scènes tour à umr terribles et saèglantee. Et pourtant, à aucune époque 4le sa TÎe^ la Voi«n n'exerça sur ses contemporains cet aseendani de terreur superstitieuse qui s'attache à sa mémoire et que sa tombe seule a droit à reirendiqiier. Se« raîM» donc cpie j vaee à distance , les figures historiques empruntent aux éTénemenis dans lesquels elles ont joué un r^le un caraclère de personnalité presque toujoursétrangerÀceluiqn'ëlles ont eu réellement? À ce compte, la brome que forment les aimées tout à Tentour des choses passées ne serait pas moins trompeuse que celle à travers laquelle nos sens perçeÎTent dans Tespace les objets matériels.
Catherine Deshayes, femme Montvoisin, ou même de MontvoisÎQ comme elle s& faisait appeler, avak commencé par exercer la profession de sage*femme ; mais bientét . lasse d*ttn métier qui
ne loi rappdrtaîl guère' et qui s^acconiinodait mal avec 866 goûia de plaîaîr et de dépense , doaée d*aiUeim de beaucoup d'esprit naturel , dHine grande peivpicadté et d'un génie trèa-pronomeé pour rintrîgue , elle tétait mise ^ un beau matin , a spéculer sur la superstition et les faiblesses buBuûoet^ElJe tirait les cartes, prédisait Favenir, composait des pbiUres à Tusage des amants mal-^ heureux* Bref, elle avait déployé tant d'habileté dans-ces divers manèges , qu'en peu de temps sa mai^OD $e trouva hantée par les gens les plus di^ tinguéa de la ville et de la cour* Dès lors , elle se ?it %n mesure de satisfaire à sa passion efifréoée pour le luxe. Dans son misérable taudis du .fyvt^ bourg Saint-Antoine intérieurement métamori> phosé eu palais, elle eut un suisse, des laquais et tipt table ouverte, La Fontaine, le naif et sublime La Fontaine, était un de ses commensaux ordinmres, et Ton sait que Timmoriel fabuliiite, de retour d'un petit voyage , venait avec sa bonhomie habituelle demander à dîner à la Vrâitt , le jour même où , s'adressant au suisse du lo^ « il apprit de cet homme que sa maltresse avait été , le nuitm même , exécutée en Grève comme sorcière et en^MÙseaneiise.
Au moment où se passe cetie partie de notre
histoire^ la Voisin était jeune et, dit-<m« assez agréable. C'était une femme de fort bonne humeur» qui paissait à cbanter, à rire et à festiner tout le temps qu'elle n'employait pas à Texerciee de la bizarre profession qu^elle avait embrassée. Habituée à un commerce journalier avec des gens de mœurs polies et élégantes , elle avait conquis le grand art d'imiter leur ton , leurs manières et leur langage , toutes les fois que son caprice ou •on intérêt le lui conseillait; mais, une fois qu'elle se trouvait, comme on pourrait dire, hors de scène , son naturel reprenait le dessus : elle fiiisait assaut de grossiers propos avec ses adeptes le prêtre Lesage, la Vigoureux et consorts. Elle redevenait enfin la femme dont parle madame de Sévigné dans ses Lettres ; et qui chantait des chansons à boire avec ses gardes , après avoir reçu la question extraordinaire.
. Telle était la personne en présence de laquelle La Meilleraye et Saint-Évremond venaient d'être introduits , et qui devait jouer un si grand rêle dans la destinée de tant de personnages illustres du xvn* siècle, notamment de cette famille vraiment épique des Mimcini , qui semble , comme jadis celle des Atrides, marquée au front du sceau de la fatalité.
. La Voisin, vêtue ce soir-là d^ane robe de groe de Tours brune garnie de bojiiffetCes de satin couleur de feu , la tête couverte de deux barbes de dentelle qui ne cachaient qu'à demi une assez belle chevelure noire, était nonchalamment assise sor une chaise longue au coin de la cheminée. Sur une table à côté d'elle on apercevait une guitare , quelques feuillets épars de musique et un volume entr'ouverl du dernier roman de Scudery. A la vue des deux gentilshommes elle se souleva à demi sur sa chaise, s'exeasa en fort bons termes de les ayoir fait attendre , puis , d'un geste plein de grâce, leur désigna deux sièges qu'un laquais galonné sur toutes les coutures venait d'avancer près du foyer. Alors , dn même ton que si elle eût été fille de duc et pair : . 4 £h bien I messieurs , s'écria-t-elle , quoi de nouveau , ce soir, au Louvre? £st-ce que vous venez déjà do petit coucher? Comment se portent Leurs Majestés? >
Armand de La Meilleraye était trop stupéfait pour trouver incontinent une réponse. Quant à Saint-Évremond , aux premiers mots prononcés par la devineresse, il avait tressailli, et, se frappant le front comme pour en faire jaillir un souvenir, il avait attaché sur son interlocutrice un
àLEX. DE LAVERCXE. — T. I. 10