ACTE PREMIER
cette générosité me permet d’attendre une position que son crédit peut me faire obtenir. Mais si quelqu’un, madame, entoure ses bienfaits de discrétion, c’est le duc lui-mème, qui a exigé de moi un silence que je ne tiens pas du tout à garder,
C’est de la franchise, et cela montre en vous une singularité de plus.
ASPINVAL, cherchant.
Une singularité?., soit! Mais, à propos de franchise, je serais heureux, madame, de trouver en vos paroles un peu moins d’obscurité.
Je vais vous satisfaire. (Mouvement d’Aspinvai.) Comme tout le monde, monsieur, je me plais à reconnaître en vous des manières qui annoncent le gentilhomme.
ASPINVAL.
Madame!...
Malheureusement, ce gentilhomme est réduit aujourd’hui par la destinée à se soumettre à une condition fâcheuse, à accepter une tâche au-dessous... beaucoup au-dessous de son mérite!
ASPINVAL.
Mais, madame...
Permettez!... J’ai dit beaucoup au-dessous. (Appuyant.) Et je désirerais sincèrement qu’il se trouvât dans une position meilleure, et qu’il pût estimer la main qui la lui aurait faite, il aurait alors le droit de s’estimer lui-mème tout ce qu’il vaut.
ASPINVAL. v
Plus je vous écouto, madame, et plus vos paroles me troublent. J’ignore ce que vous pensez en ce moment. Certes, si ma vie a été parfois celle d’un martyr, elle n’a jamais été celle d’un saint, mais sans croire me flatter, j’ai pour moi une estime...
Complète.
ASPJNVAL.
Elle le serait, madame, si j’avais la vôtre.
Tous pouvez l’obtenir. (Après un temps.) Monsieur le comte, vous n’ètes pas né pour vous priver de fortune.
ASPINVAL.
Je l’avoue, madame, la fortune m’est nécessaire comme l’espace à qui veut courir, l’air à qui veut respirer. Il n’y a
que deux indépendances, colle du /nillionnaire et celle du gueux; j’ai la faiblesse de préférer celle du millionnaire.
Eh bien, comte, sans connaître la position que vous fait la bienveillance dangereuse du duc, et vous ayant dit combien il m’était pénible de vous voir dans une situation si particulière, j’espère que je ne blesserai pas votre délicatesse en vous assurant que je serais heureuse do vous voir changer de bienveillance et accepter d’uno main loyale...
ASPI.NVAL. (Mouvement réprimé.)
Permettez-moi de vous dire, madame, qu’il n’y a que les fées qui puissent sans abaisser un homme le protéger ainsi. Pour terminer ce malentendu, que je veux oublier) daignez, je vous en supplie, me dire seulement en quoi peut m’étre dangereuse la protection de M. le duc?
Tant de naïveté, monsieur, c’est vraiment trop d’esprit.
ASPINVAL.
Accordez-moi moins d’esprit, je vous en conjure, et apprenez-moi... '
Puisque vous refusez mes offres, je refuse à mon tour. Ce serait, du reste, vous dire ce que vous paraissez vouloir vous cacher à vous-môme, et, dans cette conviction, je n’ai rien à'ajouter. (Elle salue.) Voici ma dame de compagnie et je regrette beaucoup...
ASPINVAL, saluant.
J’ai donc l’honneur de vous saluer, madame, et malgré une erreur qui m’est peu favorable, je n’en suis pas moins votre serviteur reconnaissant; mais...
Mais?...
ASPINVAL.
Mais avec obscurité... (Eu sortant.) AhI il faudra bien que le duc...
LA DUCHESSE, lo suivant du regard.
Me serais-je trompée?... Le duc ne donne rien pour rien, non! non! Que serait donc alors cet homme?