CHAPITRE DEUXIEME
Olivier Raymond, jeune homme de vingt-qualre ans au plus, avait une physionomie attrayante, expressive ; sa courte veste d'uniforme en drap blanc (rehaussée du ruban rouge) et côtelée de brandebourgs de laine d'un jaune d'or, son pantalon bleu de ciel faisaient parfaitement valoir sa taille souple, élégante et mince, tandis que son petit képi, aussi bleu de ciel, posé de côté sur sa courte chevelure d'un châtain claircomme samoustache retroussée et sa large impériale, achevait de donner à sa personne une tournure coquettement militaire ; seulement au lieu d'un sabre, Olivier tenait ce jour-là sous son bras gauche une grosse liasse de papiers, et àsa main droite un formidable paquet de plumes.
Le jeune sous-officier ayant déposé ces pacifiques engins sur une table, s'écria joyeusement :
— Bonjour, maman Barbançon.
Et il osa serrer entre ses dix. doigts la taille ossue de de la ménagère.
— Voulez-vous bien finir... mauvais sujet.
— Ah bien oui... je ne fais que commencer... il faut
■La Duchesse, I. Jî
que je \ons séduise, mamaa Barbançon.
— Me séduire, moi?
— Absolument... c'est indispensable... j'y suis forcé.
— Et pourquoi?
— Pour que vous m'accordiez une grâce, une fa- \eur!
— Voyons... Qu'est-ce que c'est?
— D'abord... où est mon oncle?,
— A fumer sa pipe sous sa tonnelle..
— Bon... Attendez-moi là... maman Barbançon, et réparez-vous à quelque chose d'inouL
— A quelque chose d'inouï? Monsieur Olivier.
— Oui... àquelquechose de monstrueux... d'impossible...
— De monstrueux, d'impossible, — répéta Mme Barbançon, tout ébahie en voyant le jeune soldat se diri ger vers la tonnelle.
— Bonjour, mon enfant, je ne t'attendais pas si tôt, — dit le vieux marin en tendant la main à son neveu avec une joyeuse surprise, — déjà de retour, tant mieux...
— Tant mieux... tant mieux, — reprit gaîment Olivier. — Au contraire, car vous ne savez pas ce qui vous menace?
— Quoi donc?
— Voyons, mon oncle... du courage...
— Finiras-tu? fou que tu es...
— Fermez les yeux... et en avant...
— En avant? où? contre qui?
— Contre maman Barbançon, mon brave oncle.
— Pourquoi faire?
— Pour lui annoncer... que j'ai in>ilé... quelqu'un à dîner...
— Ali! diable... — fit le vétéran.
Et il recula d'un pas sous sa tonnelle, au seuil de laquelle il se trouvait alors.
— A dîner... aujourd'hui... — poursuivit le sousofficier.
— Ah! fichtre!! — fit le vétéran.
Et cette fois il recula de trois pas sous sa tonoelle.
Et déplus, — poursuivit Olivier, — mon invité... est un duc...
— Un duc! ! nous sommes perdus! ! — fit le vétéran.
Et il se réfugia au plus profond de son antre de verdure, où il parut vouloir se maintenir comme dans un fort inexpugnable.
— Que le diable me brûle, si je me charge d'aller annoncer ton invitation à maman Barbançon.
— Comment, mon oncle? la marine... recule?
— C'est un coup de main, une affaire d'avant-poste... ça regarde la cavalerie légère. ..tu n'es pas hussard pour rien, mon garçon... Allons! va, enlève-moi ça... en fourrageur... Justement la voici là-bas... Mme Barbançon... la vois-tu?
— Justement, elle est à coté du bassin... ça retombe dans votre élément... dans les opérations navales. Allons! mon oncle... à l'abordage.
— Ah! mon Dieu! ... elle vient... la voilà... s'écria le vétéran en voyant la ménagère qui, très-intriguée par les
quelques mots d'Olivier, s'approchait dans l'espoir de satisfaire sa curiosité.
— Mon oncle, — dit résolument le jeune soldat, au moment oùMmeBarbançon parut au seuil de la tonnelle, — toute retraite nous est coupée... mon invité arrive dans une heure au plus tard... il s'agit de vaincre ou de mourir... de faim... nous et mon invité, dont il faut au moins que je vous dise le nom: c'est le duc de Seuneterre.
— Ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela, malheureux! — reprit le commandant, — c'est à maman Barbançon... car la voici...
A l'approche de la redoutable ménagère, Olivier s'écria:
— Maman Barbançon, mon oncle a quelque chose à vous dire.
— Moi? du diable si c'est vrai, par exemple! — reprit le vétéran en s'essuyant le front avec son mouchoir à carreaux. — c'est toi qui as à lui parler !
— Allons, mon oncle... maman Barbançon n'est pas si terrible quelle en a l'air; avouez-lui la chose en douceur.
— C'est ton affaire, mon garçon... Arrange-toi.
La ménagère, après avoir regarde alternativement l'oncle et le neveu avec une curiosité môlée d'inquiétude, dit enOn à son maître :
— Qu'est-ce qu'il y a donc. Monsieur?
— Demandez cela à Olivier, ma chère... Quant à moi, je n'y suis pour rien... je m'en lave les mains.
— Eh bien! madame Barbançon, — dit intrépide-
ment le jeune soldat, — au lieu de deux couverts pour notre dîner... il faudra en mettre trois! \oilà!
— Comment! trois couverts! Monsieur Olivier, pourquoi trois?
— Parce que j'ai invité à dîner un ancien camarade du régiment...
— Jésus! mon bon Dieu! — s'écria la ménagère avec plus d'effroi que de courroux, en levant les yeux au ciel; — un invité... et ce n'est pas le jour du pot-au-feu... nous n'avons qu'une soupe à l'oignon, une vinaigrette du boeuf d'hier et une salade.
— Eh bien! que voulez-vous donc de plus, maman Barbançon? — dit joyeusement Olivier, qui s'était attendu à trouver la ménagère bien autrement récalcitrante. Une soupe à l'oignon confectionnée par vous... une vinaigrette et une salade assaisonnée par vous... c'est un repas des dieux, et mon camarade Gerald se régalera comme un roi. Remarquez bien que je dis pas comme un empereur... maman Barbançon.
Celte délicate allusion aux opinions anti-Buonap artistes de Mme Barbançon passa inaperçue. A ce moment, la rancuneuse amante du vélite disparaissait devant la ménagère.
La ménagère reprit donc avec un accent de récrimination douloureuse:
— Ne pas avoir choisi le jour du pot-au-feu! ça vous était si facile. Monsieur Olivier!
— Ce n'est pas moi qui ai choisi le jour, maman Barbançon... c'est mon camarade.
— Mais, Monsieur Olivier, tous les jours, dans la société, on se dit sans façon... „>e venez pas aujour-
„d'hui, mais venez demain, nous aurons le pot-au-feu. ,, Après tout, on n'est pas entre ducs et pairs."
Olivier eut envie de porter à son comble l'angoisse de la ménagère, en lui disant que justement c'était un duc qui allait venir manger sa vinaigrette; mais ne voulant pas mettre à cette rude épreuve l'amour-propre culinaire de Mme Barbançon, il se contenta de lui dire :
— Le mal est fait, maman Barbançon... tout ce que je vous demande c'est de ne pas me faire affront devant un ancien camarade de l'armée d'Afrique.
— Jésus... mon Dieu! pouvez-vous craindre cela, Monsieur Olivier? vous faire affront... moi? c'est tout le contraire... car j'aurais voulu... que...
— II se fait tard, — dit Olivier eu interrompant ces doléances, — mon ami va arriver avec une faim de soldat... Ah! maman Barbançon, ayez pitié de nous!!
— C'est pourtant vrai... — dit la ménagère, — je n'ai pas un moment à perdre...
Et la digne femme s'éloigna en hâte, répétant avec douleur:
— N'avoir pas choisi le jour du pot-au-feu !
— Ouf! ... — dit le vétéran lorsque la ménagère fut partie, — je respire. Eh bien! elle a pris ça beaucoup mieux que je ne l'aurais cru... Tu l'as ensorcelé. Mais à nous deux maintenant, Monsieur mou neveu! Tu ne pouvais pas me prévenir, afin que ton ami trouvât au moins ici un dîner passable? tu l'invites ainsi à brûlebourre: et c'est un duc par-dessus le marché... Mais dis-moi... comment diable tu as eu un duc pour camarade dans les chasseurs d'Afrique?
— En deux mots, >oici l'histoire, mon oncle; je
vous la dis, parce que vous aimerez tout de suite mon affii Gerald, car il n'y en a pas beaucoup de cette race et de cette trempe-là... je vous assure... lui et moi, nous avions étécamarades de classe auCollégeLouisleGrand. Je pars en Afrique... au bout de six mois, qui est-ce que je vois arriver au quartier (nous étions alors à Oran)? mon ami Gerald en veste et en pantalon d'écurie...
— Simple cavalier?
— Simple cavalier.
— Comment? grand seigneur et riche, sans doute, il n'est pas entré à Saint-Cyr?
— Non, mon oncle.
— Un caprice, alors? un coup de tête?
— Non, mon oncle, — dit Olivier avec un accent pénétré, — la conduite de Gerald a été, au contraire, parfaitement rédéchie; il est, en effet, très-grand seigneur de naissance, puisqu'il est, je vous l'ai dit, duc de Senneterre.
— Oui, l'on voit souvent ce nom-là dans l'histoire de France, — reprit le vieux marin.
— C'est que la noblesse de la maison de Senneterre n'est pas seulement ancienne, mais illustre, mon oncle ; du reste, la famille de Gerald a perdu la plus grande partie de l'immense fortune qu'elle avait autrefois; il leur reste, je crois, une quarantaine de mille livres de rentes... C'est beaucoup pour tout le monde; mais c'est peu, dit-on, pour des personnes d'une grande naissance, et d'ailleurs Gerald a deux sœurs... à marier.
— Ah ça! ... dis-moi comment et pourquoi ton jeune duc s'est fait soldat?
— D'abord, mon oncle, ce brave garçon est fort
original, fort spirituel, et il a toutes sortes d'idées à lui. Ainsi, lorsque au sortir du collège, Gerald s'est trouvé en âge d'être atteint par le recrutement, son père (il avait encore son père) lui a dit tout naturellement qu'il allait mettre à une bourse d'assurance afin de le garantir contre les chances du sort. Savez-vous ce qu' a répondu ce singulier garçon?
— Voyous un peu.
— ,,Mon cher père, — a dit Gerald, — il est un impôt ,,que tout homme de cœur doit payera son pays, c'est ,, l'impôt du sang, surtout lorsqu'on se bat quelque part. jjJe trouve donc ignoble de vouloir échapper, moyennant „(înances, aux dangers de la guerre en achetant un pau- ,,vre diable qui s'arrache à son champ ou à son métier „pour risquer d'aller se faire tuer à votre place... Ache- ,, ter un homme... c'est... passez-moi le terme, se don-
,,ner un brevet de Jean f , avecprivilége du gouverne-
„ment. Or, comme je ne suis pas jaloux de ce privi- ,,lége-là, si j'ai un mauvais numéro, je partirai soldat."
— Ah! pardieu! j'aime déjà ton jeune duc! ! — s'écria le vétéran.
— iV'est-ce pas, mon oncle, que c'est vaillamment pensé, — reprit Olivier avec une expression d'orgueil amical. — Quoique cette résolution lui parût très-étrange, le père de Gerald était trop homme d'honneur pour la combattre; Gerald est tombé au sort, et voilà comment il est arrivé simple cavalier aux chasseurs d'Afrique, pansant son cheval, étant de corvée ou de cuisine tout comme un autre, faisant rondement son métier, et allant sans mot dire à la salle de police, s'il s'attardait sans
permission; en un mot, il n'y avait pas de meilleur cavalier de son peloton.
— Et avec ça? crânement brave, hein? — dit le vétéran de plus en plus intéressé.
— Brave comme un lion, et si brillant, si gai, si entraînant dans une charge, que son entrain aurait mis le feu au ventre à tout un escadron ! !
— Mais avec son nom, ses protections, il a dû devenir vite officier?
— 11 l'aurait été probablement, quoiqu'il ne s'en souciât pas beaucoup, car une fois son temps fait, sa dette payée, comme il disait, il voulait revenir jouir de la vie de Paris, qu'il aimait passionnément.
— Brave et singulier garçon que ton jeune duc.
— Au bout de trois ans de service — poursuivit Olivier — Gerald était comme moi, maréchal-des-logischef, lorsque ayant témérairement chargé une groupe des cavaliers rouges, il a eu l'épaule cassée d'un coup de feu ; heureusement j'ai pu le dégager et le ramener mourant sur mon cheval. Mais la blessure de Gerald a eu dentelles suites, qu'il a été réformé; alors, quittant le service, il est revenu habiter Paris. Déjà liés par nos souvenirs de collège, nous étions devenus intimes au régiment. Nous avons continué de correspondre; j'espérais le voir à mon arrivée ici, mais j'ai appris qu'il était allé faire un voyage en Angleterre; ce matin, je passais sur le boulevard de Monceaux, lorsque j'entends qu'on m'appelle à tue-tète: je me retourne, je vois Gerald sauter d'un élégant cabriolet, courir à moi, et nous nous embrassons, — ajouta Olivier avec une légère émotion,— ma foi, nous nous embrassons comme deux
amis s'embrassent à la guerre, après une chaude affaire ... Vous savez ça, mon oncle?
— A qui le dis-tu, mon enfant?
• — ,,II faut que nous dînions et que nous passions ,,la soirée ensemble aujourd'hui, — m'a dit Gerald, où ,, loges-tu? — Chez mon oncle (je lui ai cent fois parlé „de vous; il vous aime presque autant que moi, dit Oli- „vier en tendant la main au vétéran); — eh bien! j'irai ,, dîner avec vous deux, — reprit Gerald, — ça va-t-il? tu ,,nie présenteras àton oncle; j'ai mille choses àte dire." Sachant combien Gerald est simple et bon garçon, j'ai accepté sa proposition, le prévenant que mes écritures nie forçaient à le quitter à sept heures , ni plus ni moins que si j'étais clerc d'huissier, — dit gaîment Olivier, — ou que si j'étais obligé de retourner au quartier.
— Brave enfant que tu es! — dit le commandant à Olivier.
— Je me fais une joie de vous présenter Gerald, mon oncle, certain que vous serez tout de suite à l'aise avec lui, et puis enfin... — dit le jeune soldat en rougissant légèrement... — Gerald est riche; je puis pauvre, il connaît mes scrupules, et comme il sait que je n'aurais pas pu payer mou écot chez quelque fameux restaurateur, il a préféré s'inviter ici...
— Je comprends ça, — dit le vétéran, — et ton jeune duc montre la délicatesse d'un bon cœur en agissant ainsi... Qu'au moins la vinaigrette de maman Barbançon lui soit légère, — ajouta joyeusement le commandant.
A peine avait-il exprimé ce vœu philanlropiqnc, que la sonnette de la porte de la rue retentit de nou\eau.
Bientôt l'oncle et le neveu virent Gerald, duc de Senneterre, s'avancer dans une des allées du jardinet.
Mme Barbançon, l'air affairé, le regard inquiet et décorée de son tablier de cuisine, précédait le convive improvisé.