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CHAPITRE TR0ISIE3IE

Le duc de Senneterre, jeune homme à peu près de l'âge d'Olivier Raimond, avait une tournure pleine de distinction, une physionomie charmante, les cheveux et la moustache noirs, les yeux d'un bleu limpide et doux ; il était velu avec une élégante simplicité.

— Mou oncle, — dit Olivier au vieux marin en lui présentant le duc de Senneterre, — c'est Gerald, mon meilleur ami . . dont je vous ai parlé.

— Monsieur ... je suis enchanté de vous voir, — dit le vétéran avec une simplicité cordiale en tendant la main à l'ami de son neveu.

— Et moi, mon commandant, — reprit Gerald avec une sorte de déférence hiérarchique puisée dans l'habitude de la vie militaire, — je suis heureux de pouvoir vous serrer la main ; je sais vos paternelles bontés pour Olivier . . . et comme je suis un peu son frère . . . vous comprendrez combien j'ai toujours apprécié votre tendresse pour lui.

— Messieurs. . voulez-vous manger la soupe dans la

maison ou sous la tonoelle . . . comme à l'ordioaire, puisqu'il fait beau? — demanda Mme Barbançon.

— Nous dînerons sous la tonnelle ... si le commandant le permet, ma chère Madame Barbançon, — dit Gerald, — le temps est, superbe ... ce sera charmant.

— Monsieur me connaît? — s'écria la ménagère en regardant tour à tour Olivier et le duc de Senneterre avec ébahissement.

— Si je vous connais, Madame Barbançon, — reprit gaîment Gerald, — est-ce qu'Olivier n'a pas cent fois parlé de vous au bivouac? nous nous sommes même plus dune fois joliment disputés à propos de vous .... allez!

— A propos de moi?

— Je crois bien ... Ce diable d'Olivier est Bonapartiste enragé. .. Il ne vous pardonnait pas d'abhorrer cet affreux tyran ... et moi, je prenais votre parti . .. car je l'abhorre aussi, le tyran, dit Gerald d'un ton tragique, ce scélérat d'ogre de Corse !

— Ogre de Corse ! ! vous êtes des nôtres, Monsieur . . touchez là . . . nous sommes faits pour nous entendre, — s'écria la ménagère triomphante.

Et elle tendit sa main décharnée à Gerald, qui répondant bravement à cette étreinte, dit en riant au vieux marin :

— Ma foi, mon commandant, prenez garde ... à vous, et gare à toi aussi, Olivier . . . vous allez avoir à qui parler .. . Madame Barbançon était seule contre vous deux . . . mais elle a maintenant en moi un fameux auxiliaire . .

— Ah çà! Mme Barbançon, — dit Olivier, en venant au secours de son ami, — dont la ménagère semblait

vouloir s'emparer, — Gerald meurt de faim . . . vous ne I songez pas à cela . . . Voyons, je vais vous aider à appor-^ ter la table ici, et à mettre le couvert.

— C'est vrai • . . j'oubliais de dîner, s'écria la ménagère ; et se dirigeant en hâte vers la maison , elle dit au neveu de sou maître:

— Venez-vous ra'aider? Monsieur Olivier. ;

— Je vous suis, — ri^pondit le jeune sous-officier.

— Ah ça ! mon cher, — lui dit Gerald , — est-ce que i tu crois que je vais te laisser toute la besogne?

Puis se tournant vers le vieux marin :

— Vous permettez, mon commandant? .... J'agis sans façon; mais quand nous étions sous-ofliciers, plus ! d'une fois, Olivier et moi, nous avons préparé la table] pour la chambrée ; aussi vous allez voir que je ne m'en | acquitte pas trop mal.

Il serait difficile de dire avec quelle gaîlé, avec quelle i parfaite et naturelle bonne grâce, Gerald aida son anciea camarade de régiment à mettre le couvert sous la ton- : nelle: tout cela fut accompli si simplement, si allègre- i ment, qu'on eiit dit que le jeune duc avait toujours, i comme son ami, vécu dans une médiocrité voisine de la pauvreté.

En une demi-heure, Gerald, pour plaire à son ami, , avait, comme on A\\.,Jait la conquête du vétéran et de sa ménagère, qui faillit à se pâmer d'aise en voyant son ami ' anti-bonapartiste manger avec un appétit sincère la soupe à l'oignon, lasalade et la vinaigrette, dont Gerald denian- ; da deux fois par un raffinement de coquetterie.

11 va sans dire que, pendant ce gai repas, le vieux marin, délicatement provoqué par Gerald, fut amené à par- ,

1er de ses campagnes; puis, ce respectueux tribut payé à l'aDcienneté du vétéran, les deux jeunes gens évoquèrent à leur tour toutes sortes de souvenirs de collège et de régiment.

Avant depoursuivre ce récit, rappelons la disposition de la tonnelle qui, appuyée à un mur coupé par une sorte de baie grillagée, permettait de voir danslarue, d'ailleurs fort peu passante.

Le vétéran venait d'allumer sa pipe, Gerald et Olivier leurs cigares; les deux jeunes gens s'entretenaient depuis quelques instants de leurs anciens compagnons de classe et d'armée, lorsque Olivier dit à son ami :

— A propos, qu'est devenu cet animal de Macreuse . . . qui faisait le métier d'espion au collège? Te souviens-tu? ... un gros blond fadasse ... à qui nous donnions, en nous cotisant, de si belles volées! car il était deux fois grand et fort comme nous.

Au nom de IVlacreuse, la figure de Gerald prit une expression d'aversion et de mépris singulière et il répondit :

— Diable ... tu parles bien légèrement de M. Célestin de Macreuse.

— Comment, de Macreuse? — dit Olivier — il s'est donné du de, celui-là? ... On ne savait d'où il venait, ni qui étaient son père et sa mère? Il était si gueux qu'il mangeait six cloportes pour gagner un sou . . . Je lui en ai toujours voulu, carilfaisaittoutpour avilir la pauvreté ..

— Et puis, — repritGerald, — cruel à plaisir, te rappelles-tu... ces petits oiseaux auxquels il crevait les yeux avec une épingle . . . pour voir comment ils voleraient ensuite.

— Canaille ! — s'écria le vétéran indigné, en lançant

précipitamment deux ou trois bouffées de tabac. — Cet ., homme-là doit mourir dans la peau d'un sacré gueux, si , on ne l'écorche pas tout vif !

— Je crois que votre prédiction s'accomplira, mon | commandant, — dit Gerald, en riant, puis s'adressant à Olivier: — je vais bien t'étonner en te disant ce qui est i advenu de M. Célestin de Macreuse ... En quittant le | service, j'ai recommencé ma vie de Paris. Je t'ai dit, je j crois, combien ce qu'on appelle notre monde, à nous autres du faubourg Saint-Germain, était parfois rigoureu- j sèment exclusif; jugez de mon étonnement, lorsque, un | beau soir, j'entends annoncer chez ma mère, M. de Ma- i creuse. C'était notre homme. J'avais conservé une si | détestable impression de ce mauvais garçon, qu'allant trouver ma mère, je lui dis: — Pourquoi donc recevezvous ce Monsieur qui vient de vous saluer ... ce grand ; blond jaunasse? — Mais c'est M. de Macreuse, — me I répondit ma mère avec un accent de considération très- ; marquée. — Et qu'est-ce que M. de Macreuse, ma chère mère? Je ne l'ai pas encore vu chez vous? — Non , car il ; arrive de voyage, me répondit-elle. — C'est un jeune! homme très-distingué, d'une piété exemplaire, et le fon- '■ dateur de Vœitvre de Saint-Pohjcarpe. — Ah diable! et ' qu'est-ce que c'est que Y œuvre de Salnt-Pohjcarpe , ma chère mère? — C'est uneassociation pieuscquia pour but i d'enseigner aux pauvres la résignation à leur misère en faisant comprendre que plus ils souffriront ici bas, plus ; ils scrontheureux là-haut. — Sinovero benefrovato, dis- ; jcen riantàmamère. Maisilme sembleque ce gaillard-là; a la joue bien rebondie, a l'oreille bien rouge pour pré- ! cher l'excellence des privations. — Mon fils, reprit grave- ]

ment ma inère, ce que je vous dis est fort sérieux. Les personnes les plus recommandables se sont jointes k ïœuvi'e de M. de Macreuse . . . qui déploie dans l'accomplissement de ses desseins un zèle évangélique. Mais le voici ... je veux vous présenter à lui. — Ma mère, lui disje vivement, de grâce, n'en faites rien. . . Je serais forcé d'être impoli. Ce monsieur me déplaît, et ce que je sais de lui, rend cette déplaisance insurmontable. Nous avons été au collège ensemble, et . . . — Je ne puis continuer, le Macreuse s'avança vers ma mère, j'étais resté assis auprès d'elle. — Mon cher monsieur de Macreuse, — ditelle à son protégé de l'air le plus aimable, après ra'avoir jeté un regard sévère, — je vous présente mon fils . . . un de vos anciens condisciples, qui sera charmé de renouveler connaissance avec vous. — Le Macreuse me salua profondément, et, du haut de sa cravate, me dit d'un air compassé: — ,, J'étais absent de Paris depuis quelque 5, temps, Monsieur, et j'ignorais votre retour en France, „je ne m'attendais pas avoir l'honneur de vous renconjjtrer ce soir chez Madame votre mère . . . nous avons en ,, effet été au collège ensemble ... et ... " — C'est pardieu vrai. Monsieur, — dis-je au Macreuse en l'interrompant ... — et, s'il m'en souvient, vous nous espionniez ... au profit des maîtres, vous mangiez six cloportes pour avoir un sou, et vous creviez les yeux des petits oiseaux avec des épingles: c'était probablement aussi dans le charitable espoir que leurs souffrances leur seraient comptées là-haut?

— Bien . . . touché, — dit le commandant en riant aux éclats.

— Et qu'a répondu le Macreuse? — reprit Olivier.

La Diic/iesse, I. 3

— La îarge face de ce mauvais drôle est devenue cramoisie, il a tâché de sourire et de balbutier quelques mots ; mais soudain , ma mère me regardant d'un air de reproche, s'est levée, disant à notre homme, pour le sauver de son embarras: — Monsieur de Macreuse, voulezvous me donner le bras pour aller prendre une tasse de thé?

— Mais, — dit Olivier, — comment cet homme a-t-il été présenté dans ton monde si exclusif?

— C'est ce que personne ne sait , — répondit Geral'J ... — Une foisla premièreporte de notremonde ouverte, toutes les autres s'ouvrent d'elles-mêmes . . . mais cette première porte si difficile à franchir, qui l'a ouverte à ce Macreuse? ... on l'ignore ; . . . quelques-uns ccpendai!! pensent qu'il a été introduit dans notre société par un certain abbé Ledoux, directeur très à la mode dans notre quartier. Ceci ne manque pas de vraisemblance, et j'en ai pris l'abbé en aussi grande aversion que le Macreuse, ... si du reste mon mépris pour ce mauvais drôle avah besoin d'être justifié, il le serait pour moi . . . par \c jugement qu'a porté du Macreuse un homme très-sir. gulier qui ne se trompe jamais dans ses appréhensions.

— Et quel est cet homme infaillible? — demanda Olivier en souriant.

— Un petit bossu pas plus grand que ça, — ditGeralti en élevant sa main à la hauteur de quatre pieds et demi environ.

— Un bossu? — dit Olivier très-surpris.

— Oui, ... un bossu spirituel comme un démon, incisif en diable, raide comme une barre de fer, pour ceui qu'il mésestime ou qu'il méprise; . . . mais rempli d'af-

fcction et de dévoùment pour ceux qu'il honore .... et ceux-là sont rares ... ne cachant d'ailleurs janaais à personne l'éloignement ou la sympathie qu'on lui inspire.

■ — Il est heureux que son infirmité lui permette d'avoir ainsi son franc-parler, — dit le commandant, — sans cela . . . votre bossu jouerait un jeu diablement dangereux, au moins.

— Son infirmité, — dit GeralJ en riant, — quoiqu'il en soit atrocement bossu, le marquis de Wailleforl . . . est . . .

— C'est un marquis, dit Olivier.

— Tout ce qu'il y a de plus marquis et de la plus V ieille roche, il est puiné delà maison ducale et priucière de Haulmarlel, dont le chef s'est retiré en Allemagne depuis 1830, mais quoique atrocement bossu, te disais-je, M. de Maillefort est alerte et vigoureux comme un jeune homme malgré ses quarante-cinq ans, et déplus .... tiens ... toi et moi, nous sommes, sans vanité, de trèsbons tireurs, n'est-ce pas?

— Mais oui.

— Eh bien, le marquis nous rendrait huit coups de bouton sur douze . . . C'est un jeu digne de l'incomparable Bertrand . . ., léger comme l'oiseau, rapide comme la foudre.

— J'aime aussi beaucoup ce brave petit bossu-là, — dit le vétéran, très-intéressé; — s'il a eu des duels, ses adversaires devaient faire de drôles de figures.

— Le marquis a eu plusieurs duels dans lesquels il a été charmant, de gai persil! ige, de sang-froid et de courage , — répondit Gerald, — c'est ce que m'a dit mon j[)ère dont il était l'ami.

— Et . . . malgré sa bosse, — demanda Olivier, — il \a dans le monde?

— Parfois il lè'fréquente assidûment, puis il reste des mois entiers sans y paraître . . . c'est un caractère très-original. Mon père m'a dit que le marquis avait élé long-temps d'une mélancolie profonde ; moi, je l'ai toujours vu gai, railleur, et des plus amusants.

— Mais on doit le craindre comme le feu , — dit Olivier, — avec sa bravoure, son adresse aux armes et son esprit.

— Tu ne peux t'imaginer, en effet, combien, par sa seule présence, il gêne, il inquiète, il impose à certaines gens, que notre monde, si susceptible pour des niaiseries, reçoit pourtant en raison de leur naissance, malgré | des vilenies notoires. Aussi pour en revenir à Macreuse, | dès qu'il voit entrer le marquis par une porte , il sort par une autre ... i

Cet entretien fut interrompu par un incident insigni- -, fiant dans un autre quartier, mais assez peu commun aux BatignoUcs. ,

Une belle voiture, élégamment attelée de deux su- i perbes chevaux, s'arrêta juste en face de la baie grillagée 1 de la tonnelle, où étaient réunis les trois convives. 1

Cette voiture était vide.

Le valet de pied, assis à côté du rocher, et, comme! lui, vêtu d'une riche livrée, descendit du siège, et tirant ' de sa poche une lettre dont il semblait consulter l'adres- i se, regarda de côté et d'autre comme s'il eût cherché. ! un numéro, puis il disparut en faisant signe au cocher de le suivre.

— Depuis dix ans, — dit le vieux marin — voilà la

première voiture de ce calibrc-là que je vois aux Bulignolles . . . c'est fièrement llatleur pour le quartier.

— Je n'ai jamais vu de plus beaux chevaux, — ditOlivier d'un air connaisseur; — ce sont les tiens, Gcrald?

— Ah çà ! tu me prends donc pour un millionnaire ? — répondit galment le jeune duc; — j'ai un cheval de selle ... et je mets au cabriolet un des deux chevaux de ma mère, quand elle ne s'en sert pas. Voilà mon écurie ... Ce qui ne m'empêche pas d'aimer les chevaux à la folie et d'être un enragé sportmaa, comme nous disons dans notre argot. . . Mais, à propos de cheval, te rappelles-lu ce lourdaud brutal, nommé Mormand, un autre de nos condisciples?

— Mormand? certainement, encore une de nos communes antipathies, et qu'esl-il devenu?

— Aussi un personnage !

— Lui . . . allons donc?

• — Un personnage ... te dis-je . . . pair héréditaire, il siège à la noble chambre ... il y parle ... on l'écoute . . . c'est un ministre ... en herbe.

— De Mormand !

— Eh mon Dieu oui! . . . mon brave Olivier, il est important, il est lourd , il est pâteux, il est sot (je ne dis pas bète , mais sot) , il ne croit à rien qu'à son mérite , il est possédé d'une ambition implacable, il appartient à une coterie de gens jaloux et haineux, parce qu'ils sont médiocres, ou médiocres parce qu'ils sont haineux; ces gaillards-là se font la courte-échelle avec une habileté supérieure; Mormand a un large dos, les reins souples ... il arriva . . . l'un portant l'autre . . .

A ce moment le valet de pied, qui avait disparu avec

la voilure, revint sur ses pas, avisa à travers la grille les personnages rassemblées sous la tonuelle, s'approcha, et, mettant la main à son chapeau :

— Messieurs, pourriez-vous, s'il vous plaît, me dire si ce jardin di^pend de la maison du numéro 7 ?

— Oui, mou garçon, — répondit le commandant.

— Alors, Monsieur, ce jardin est celui de l'appartedu rez-de-chaussée? — demanda le domestique.

— Oui, mon garçon.

— Pardon, Monsieur, c'est que voilà trois fois que je sonne, et l'on ne me répond pas . . .

— C'est moi qui habite le rez-de-chaussée , — dit le commandant fort surpris, — que voulez-vous? . . .

— Monsieur. . . c'est une lettre très-pressée pour une . . . Mme Barbançon, qui doit demeurer ici.

— Certainement . . . mon garçon, elle y demeure, — répondit le vétéran de plus en plus étonné.

Puis apercevant la ménagère au fond du jardin , il lui cria :

— Eh! maman Barbançon. . . pendant que vous complotez sournoisement contre mes plates-bandes, voilà trois fois que l'on sonne à la porte de la rue et vous n'entendez rien . . . veuez donc ... on apporte uue lettre pour vous . . .

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