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CHAPITRE DOUZIEME

Les assistants à la signature du contrat s'approchèrent de la table où étaient déposés les deux actes, etMlle de Beaumesnil dit tout bas à Herminie avec un accent d'inquiétude :

— Hélas! mon amie... ma sœur... voilà le moment décisif, tout va se découvrir ; que va penser, que va faire M. Olivier? léserais sous le coup de la révélation de je ne sais quelle faute commise par moi, que je ne me sentirais pas plus inquiète...

— Courage... Ernestine, — répondit Herminie, ■ — ajez toute confiance dans M. de Maillefort.

Si Ernestine éprouvait quelque crainte au sujet des scrupules d'Olivier, le bossu n'était pas plus rassuré au sujet de la susceptibilité d'Herminie qui, à cette heure, ignorait encore qu'elle était portée au contrat comme fllle adoptive du marquis de Maillefort, prince-duc de Haut- Martel.

Ce fut donc avec Cn certain serrement de cœur que le bossu s'approcha de la jeune fille et lui dit:

— C'est à vous de signer, mon enfant.

Le notaire présenta la plume; la jeune fille la prit, et, d'une main tremblante de bonheur et d'émotion, elle signa:

Herminie...

— Eh bien! mon enfant, — lui dit M. de Maillefort, qui l'avait regardée écrire, et qui la vit sur le point de remettre la plume au notaire, — pourquoi vous arrêter ainsi?

Et, comme sa protégée le regardait muette de surprise, le bossu poursuivit :

— Sans doute,... continuez donc,... et signez: Herminie de Maillefort.

— Ah ! je comprends tout maintenant, — dit Gerald à sa mère, avec une émotion profonde, — M. de Maillefort est le meilleur, le plus généreux des hommes.

Herminie, qui avait continué de regarder le bossu sans trouver une parole, lui dit enfin :

— Mais, Monsieur,... je ne saurais signer... Hei'tninie... de Maillefort,... ce nom...

— Mon enfant, — reprit le bossu d'une voii touchante, — ne m'avez-vous pas dit bien souvent que vous ressentiez pour moi une affection toute filiale?

— Sans doute. Monsieur...

— N'avez-vous pas cru — continua le bossu — ne pouvoir mieux ra'exprimer votre reconnaissance qu'en me disant que je vous témoignais la sollicitude d'un père?

— Oh! oui, Monsieur, du père le plus tendre... — s'écria la jeune fille avec effusion.

— Eh bien! alors, — dit le marquis en souriant avec une bonhomie charmante, — qu'est-ce que cela vous fait, de porter mon nom? Vous m'avez déjà promis que, si vous aviez un fils, il le porterait, ce nom...N'êtesvous pas, d'ailleurs, par le cœur, par votre attachement pour moi... par ma tendresse pour vous, mon enfant d'adoption?... Pourquoi ne signeriez-vous pas ce contrat comme ma fille adoptive?...

— Moi, Monsieur? — dit Herminie, qui ne pouvait croire encore à ce qu'elle entendait, — moi, votre fille adoptive?...

— Eh bien! oui... Sachez enfin mon orgueil... je me suis vanté de cela... je vous ai fait môme désigner ainsi dans le contrat.

— Monsieur... que dites-vous?...

— Voyons, — ajouta le bossu, les larmes aux yeux et avec un accent irrésistible, — croyez-vous que j'aie légitimement gagné le glorieux bonheur de pouvoir dire à tous: c'est ma fille .. . refuserez-vous enfin d'honorer encore, en le portant... un nom toujours respecté?

— Ah ! Monsieur, — dit Herminie, ne pouvant k sou tour retenir ses larmes, — tant de bonté...

— Eh bien! alors, signez donc, méchante enfant, — dit le marquis en souriant, les larmes aux yeux, — sinon l'on s'imaginerait peut-être qu'une belle et charmante créature comme vous, a honte d'avoir pour père adoptif un pauvre petit bossu comme moi.

— Ah ! cette pensée ! — dit vivement Herminie.

■ — Eh bien! alors, signez, signez... vite, — ajouta le marquis.

Et, par un mouvement rempli d'affection, il prit la main d'Herminie comme pour guider sa plume, et, s'approchant ainsi d'elle, il lui dit, sans que personne l'entendit:

— Enfin... celle que nous regrettons ne m'a-t-elle pas dit: soyez un père pour ma fille?...

Tressaillant à ce souvenir de sa mère, étourdie par cette proposition si inattendue, vaincue enfin par l'attendrissement, par la surprise, par sa reconnaissance pour le marquis, la jeune fille d'une main tremblante d'émotion signa au contrat :

Herminie de Maillefort.

La jeune artiste ignorait qu'elle acceptait et consacrait ainsi la généreuse donation du bossu, dont elle ne connaissait pas la fortune considérable.

Le commandant Bernard se sentit si ému de cette scène, qu'il s'approcha du bossu, et lui dit:

— Monsieur, je suis ancien officier de marine et oncle d'Olivier. Je n'ai l'honneur de vous connaître., que par tout le bien que M. Gerald m'a dit de vous... et par l'appui que vous aviez bien voulu lui prêter pour faire nommer Olivier officier... Mais ce que vous venez de faire pour Mlle Herminie, montre un cœur si généreux, qu'il faut que vous me permettiez de vous serrer la main.

— Et bien cordialement, je vous l'assure, Monsieur, — répondit le marquis en répondant à l'avance amicale du vétéran ; — je n'avais non plus l'honneur de vous connaître, que par tout le bien que moa brave Gerald, l'ami intime de M. Olivier, m'avait dit de vous... je savais les avis remplis de haute raison et de délicatesse que vous aviez donnés à Gerald, lorsqu'il s'est agi de son mariage avec Mlle de Bcaumesnil, et comme les gens de cœur sont rares. Monsieur... c'est une bonne fortune pour moi que de me rapprocher devons... Cette bonne fortune ne pouvait d'ailleurs me manquer, — ajouta le bossu en souriant, — car vous aimez Ernestine et Olivier comme j'aime Herminie et Gerald; aussi, je vous demande un peu la bonne vie que nous allons mener avec ces deui jeunes et charmants ménages.

— Pardieu! Monsieur, vous me rendez bien heu-

La Duchesse, ÏS. \2

reuï, — dit le vétéran; — alors, je vous verrai souvent... car je suis décidé à ne pas quitter Olivier et sa femme.

— Et moi, à vivre avec mes enfants, Gerald et Herminie, et comme nos deux chères filles s'aiment en sœurs...

— Elles ne se sépareront pas non plus, — dit le commandant, — et alors...

— Et alors nous vivrons tous en famille, — ajouta le bossu.

— Tenez, Monsieur, — s'écria le vétéran, —si j'avais été dévot, le diable m'emporte! si je ne dirais pas que c'est le paradis que le bon Dieu m'assure pour mes vieux jours.

— Allez, Monsieur Bernard, tous les honnêtes gens sont de la même religion, celle du cœur et de l'honneur, c'est la vraie, c'est la bonne. Mais dépêchons, ces deux pauvres enfants meurent d'impatience de signer leur contrat à leur tour...

— C'est vrai ! — dit le commandant, et s'adressant à Ernestine :

— Allons! Mademoiselle, écrivez vite au bas de ce bout de papier ce nom qui va me donner le droit de vous appeler ma fille quoique je vous doive la vie, — ajouta gatment le vieux marin, — car entre nous deux c'est toujours le monde renversé... ce sont les filles qui donnent la vie aux pères.

Ernestine prit la plume des mains du notaire avec une angoisse inexprimable, que partagaient, pour des motifs diflférents, tous les acteurs de cette scène, à l'exception d'Olivier et du commandant Bernard.

Ernestine signa donc au contrat:

Ernestine Ferl-Puis de Beaumesnil.

Puis elle offrit, d'une main tremblante, la plume à Olivier.

Celui-ci s'empressa de signer avec un bonheur indicible...

Mais à peine avait-il tracé son prénom d'Olivier, que la plume s'échappa de sa main, et il resta un instant penché sur la table... muet, immobile de stupeur... se croyant le jouet d'une illusion, en lisant au-dessus de son nom, qu'il venait de commencer d'écrire, cette signature:

Ernestine Fert-Pnis de Beaumesnil.

La cause de la surprise d'Olivier était si prévue par la plupart des assistants, que tous gardèrent, pendant quelques instants, un profond silence.

Le commandant Bernard, seul, éleva la voix et dit à son neveu:

— Eh bien! mon garçon... que diable as-tu? ne sais-tu plus signer ton nom?

Puis, le vieux marin, encore plus étonné du silence des autres personnes, les interrogea du regard; mais,

sur toutes les physionomies, et notamment sur celles d'Ernestine et d'Herminie, il remarqua une expression grave, inquiète.

Le vétéran, pressentant alors quelque sérieux incident, dit à son neveu:

— Olivier... mon enfant . . . qu'y a-t-il? qui t'empêche de signer?...

— Lisez ce nom... mon oncle, — répondit le jeune homme en indiquant d'un doigt tremblant la signature d'Ernestine:

— Ernestine... Vert-Pois de... Bkaumesnil, — s'écria le vieillard, approchant le contrat de ses yeux, comme s'il ne pouvait croire à ce qu'il voyait; puis il reprit, en se tournant alors vers Ernestine :

— Vous, Mademoiselle... vous?... Mademoiselle de Beaumesnil?

— Oui... Monsieur, — dit gravement M. le baron de la Rochaiguë ; — moi, tuteur de Mlle de Beaumesnil , je déclare, je certifie, j'affirme que Mademoiselle est en effet ma pupille ... et c'est pour cela que ma présence à son mariage était indispensable.

— Mademoiselle... — dit Olivier à Ernestine d'une voix altérée et en devenant très-pâle, — excusez ma stupeur... toutes les personnes présentes... ici la comprendront. Vous... Mademoiselle... de Beaumesnil!... Vous... que j'ai crue pauvre et abandonnée... parce que

vous me l'avez dit... Mais alors, quel était le but de cette feinte?

Ernestine, voyant l'expression pénible des traits d'01i>ier, sentit son cœur se briser, ses larmes coulèrent, et elle ne put prononcer que ces mots, en joignant ses mains d'un air suppliant:

— Pardon!... Monsieur Olivier!... pardon!...

Il y avait une candeur si touchante dans ces seuls mots de la pauvre enfant, s'excusant, avec cette adorable naïveté, d'être la plus riche hérilière de France, que tous, jusqu'au baron et à Mme de Senneterre, furent délicieusement attendris; Olivier lui-même sentit les larmes lui venir aux yeux.

M. de Maillefort comprit qu'il était temps de poser nettement les faits et de détruire jusqu'aux moindres scrupules d'Olivier, carie bossu voyait clairement que le jeune homme, à bon droit étonné du mystère étrange dont Mlle de Beaumesnil s'était jusqu'alors entourée à son égard, souffrait cruellement de la lutte que se livraient son amour et son ombrageuse délicatesse.

— Veuillez, MonsieurOlivier, et vous aussi. Monsieur le commandant Bernard, me prêter quelques moments d'attention, — dit le marquis, — et vous allez savoir le mot d'une énigme qui doit vous surprendre et vous inquiéter . . . Mlle de Beaumesnil, orpheline, immensément riche, ignorant d'abord, dans sa candeur, les

passions cupides qui s'agitaient autour d'elle, eut foi à des louanges exagérés, à des démonstrations aflfectueuses, qui cachaient des projets intéressés , lorsqu'un jour, un ami de sa mère, ne pouvant malheureusement faire plus, a du moins averti Mlle de Beaumesnil que, autour d'elle... tout était mensonge, flatterie, avidité, bassesse ... et que , si elle était le prétexte des empressements qu'on lui témoignait, son énorme fortune en était le seul motif ; cette révélation fut terrible pour Mlle de Beaumesnil ; dès lors obsédée par la crainte de n'être jamais aimée que pour ses richesses... elle trouva bientôt insupportable cette défiance de tout et de tous... Aussi, sans appui, sans conseil, Mlle de Beaumesnil résolut courageusement de savoir enfin sa valeur réelle. Cette appréciation devait lui servir à mesurer la sincérité des adulations dont on la poursuivait. Mais, cette vérité, comment la savoir? Un seul moyen restait à Mlle de Beaumesnil: se dépouiller du prestige qui entourait la riche héritière, se donner dans un monde oii elle était inconnue, pour une pauvre orpheline vivant de son travail, et...

— Oh! assez. Monsieur... assez... — s'écria Olivier avecunaccent d'admiration profonde, — je devine tout maintenant... Quel courage!...

— Elle a fait cela! — s'écria le commandant Bernard, enjoignant les mains par un mouvement d'adora-

tion. — Mais elle a donc toutes les vaillances! ! Braver une si pénible épreuve!... se jeter sous une roue pour m'empécher d'être broyé...

— Vous entendez votre oncle... Monsieur Olivier, — ditle marquis. — Quelle que soit, àcetteheure, la position de Mlle de Beaumesnil, n'avez-vous pas toujours à acquitter envers elle une dette de reconnaissance?...

— Ah! Monsieur, — s'écria Olivier, — cette dette... cause sacrée de l'affection la plus vive... j'espérais l'acquitter en offrant à Mlle de Beaumesnil de partager mon sort un peu moins malheureux que le sien . . . car je la croyais pauvre et abandonnée... Mais, à présent. . . . je

— Un dernier mot. Monsieur Olivier, — dit vivement le marquis en interrompant le jeune homme, — Mlle de Beaumesnil et moi nous connaissions et nous respections votre orgueuilleuse susceptibilité. Aussi, pour vous épargner le moindre sujet de reproche envers vous-même, nous étions convenus avec M. de la Rochaiguë, ici présent, de vous mettre dans l'alternative de manquer à une promesse sacrée, faite à une jeune fille que vous croyiez bien malheureuse, ou de refuser la main de Mlle de Beaumesnil... Vous êtes noblement sorti de cette épreuve, si dangereuse pour tout autre; vous avez sacrifié un mariage fabuleusement riche à votre affeclion

pour la pauvre petite brodeuse. Quelle plus grande preuve de désintéressement pourrez-vous jamais donner?

— Aucune... — dit le commandant Bernard. — Je suis plus jaloux que personne de l'honneur d'Olivier, aussi je luid irai que, s'il est honteux d'épouser une femme pour son argent, il ne faut pas non plus, lorsqu'on aime sincèrement la meilleure des créatures , refuser de tenir un engagement d'honneur.... d'acquitter une dette sacrée... parce que cette adorable personne se trouve avoir un jour beaucoup d'argent. Eh pardieu! mon brave Olivier, suppose que Mlle Ernestine, pauvre hier, a hérité ce matin d'un parent archimillionaire aa Monomotapa , et que tout soit dit; que diable, il ne faut pas non plus que ce malheureux tasde millions soit un trouble-fête!

— Oh! merci. Monsieur Bernard, — s'écria Ernestine en se jetant au cou du vieux marin, dans un élan d'expansion filiale, — merci... de ces bonnes paroles.... auxquelles M. Olivier ne trouvera rien à répondre.

— Je l'en défie bien, — dit Gerald en prenant la main de son ami avec émotion. — En un mot, mon bon Olivier, rappelle-toi ce que tu me disais il y a quelques mois, lorsqu'il était question de mon mariage avec Mlle de Beaumesnil.

— Et puis enfin, — dit à son tour Hcrminie, — n'estce pas toujours Ernestiue, la pauvre petite brodeuse.

que vous et nioi^ Monsieur Olivier, nous avons tant aimée?

— Tenez, Monsieur, — ajouta Mme de Senneterre, — le désintéressement dont vous avez fait preuve en refusant l'offre deM.de laRochaiguë, me frappe tellement, que vous aurez beau vous marier avec Mlle de Beaumesnil, vous serez toujours, dans ma pensée, celui qui a refusé la plus riche héritière de France pour épouser une pauvre fille sans nom et sans fortune.

Olivier, pour ainsi dire accablé sous des preuves d'estime et de sympathie, si diverses dans leur sincérité, éprouvait cependant encore une secrète humiliation de partager, lui, si pauvre, l'immense fortune de Mlle de Beaumesnil; aussi reprit-il :

— Je sais que je n'ai pas le droit de me montrer, en ce qui touche la délicatesse et l'honneur, plus exigeant que les personnes qui m'entourent; je sens que ce que je viens d'apprendre de Mlle de Beaumesnil, ne fait qu'augmenter, s'il est possible, mon respect, mon dévoûmentpour elle, et cependant...

Le marquis interrompit Olivier, et allant au-devant de sa pensée:

— Un mot encore. Monsieur Olivier, — dit-il, — vous éprouvez une sorte d'humiliation àparlagerla grande fortune deMlle deBeaumesnil; cette humiliation, je la comprendrais, si vousne deviezvoir dansles biens immenses

que vous apporleErnesline, qu'un moyen de vous livrer ii une oisiveté prodigue et stérile,.... de mener une vie de luxe et de dissipation, aux dépens de votre femme.... Oh! alors, oui, honte! ignominie! pour ceux qui contractent de ces ignobles marchés !... Mais tel ne doit pas être votre avenir. Monsieur 01i>ier ... tel ne doit pas être non plus le vôtre, Gerald... car vous ignorez, et Herminie... ma Glle... ma chère 011e... ignore aussi que sans lui donner une fortune en rien comparable à celle d'Ernestine, je lui assure, de mon vivant, environ cinquante mille écus de rentes, dont je viens d'hériter en Allemagne...

— A moi, Monsieur, une telle fortune ! — s'écria Herminie. — Oh! jamais... jamais... je vous conjure de...

— Écoutez-moi, mon enfant, — dit le bossu en interrompant la jeune Dlle ; — écoutez-moi aussi, Monsieur Olivier... Ernesline, dans quelques pages louchantes que vous lirez un jour... pages écrites sous l'invocation de la mémoire de sa mère, a tracé, dans l'adorable candeur de ison ame, ces mots que je n'oublierai jamais:

— J'ai trois millions de l'entes!

Tant d'argent à moi seule! Pourquoi cela? Pourquoi tant à moi, rien àudc autres?

Mais c'est donc une grande iniquité que l'héritase?

Cette fortune immense, comment lai-js gagnée ?

Hélas ! par votre mort , ô ma mère ! 6 mon père !

Ainsi, pour que je sois si riche, il faut que f aie perdu les deux êtres que je chérissais le plus au monde !

Pour que je sois riche , peut-être faut-il qu'il y ait des milliers de jetines filles , comme Herminie , toujours exposées à la détresse , malgi'é une vie laborieuse et irréprochable...

— Oh! — ajouta le marquis avec une animation croissante, — dans ce généreux cri d'un cœur ingénu, dans ces paroles naïves, comme la vérité qui sort de la bouche d'un enfant... il y a toute une révélation... Oui, vous dites vrai, Ernestine, l' héritage est une grande iniquité ... lorsqu'il perpétue la dégradation et les vices d'une vie oisive et blasée... oui, l'héritage est un fiéau , lorsqu'il soulève... et excite les exécrables passions dont vous avez failli être victime, pauvre chère enfant! oui, l'héritage est sacrilège, lorsqu'il concentre dans des mains égoïstes d'immenses richesses qui pourraient donner des moyens d'existence et de travail à des milliers de familles... mais aussi l'héritage peut quelquefois s'ennoblir jusqu'au sacerdoce., si l'héritier pratique avec ardeur les devoirs sacrés, imprescriptibles , que r humanité impose à celui qui possède , envers ceux qui ne possèdent pas \... OUI, l'héritage devient un sacerdoce, si le détenteur d'incalculables moyens d'action consacre

sa vie entière à les appliquer à l'amélioration morale et matérielle de tous ceux que la société déshérite en faveur de quelques privilégiés ; et maintenant, — reprit le bossu, avec une émotion profonde, en prenant la raaio d'Herminie et d'Olivier, — dites! mes enfants, voyezvous de l'humiliation, de la honte, vous, pauvres hier, à devenir riches, selon ces principes de fraternité humaine? Reculerez-vous devant cette sainte et souvent difflcile mission, qu'il faut accomplir chaque jour avec le dévoûment le plus éclairé, si l'on veut se faire pardonner cette exorbitante inégalité qu'Ernestine, dans sa noble candeur, caractérisait en disant:

Pourquoi tant à 7noi, et rien aux auti'es?

— Ah! Monsieur, — s'écria Olivier avec enthousiasme, — Pourquoi la fortune de Mlle de Beaumesnil n'est-elle pas plus immense encore !

Et reprenant la plume d'une main tremblante de bonheur et de joie, le jeune homme signa au bas du contrat: Olivier Raymond.

— Enfin! — dirent Ernestine et Herminie en se jetant dans les bras l'une de l'autre.

Au moment où M. de Maillefort allait monter en voiture avec Herminie, qu'il emmenait, car elle devait dès lors habiter chez son père adoplif, M. Bouffard, en proie

à une curiosité désespérée, apparut Inopinément aux yeux du bossu.

— Parbleu, cher Monsieur Bouffard, — dit le marquis à l'ex-épicier, — je suis ravi de vous rencontrer; l'on a bien raison de dire que la Providence emploie quelquefois les plus singuliers moyens pour arriver à ses fins , car vous êtes un de ces très-singuliers moyens, cher Monsieur Bouffard.

— Monsieur le marquis est trop honnête, — reprit le représentant du pays légal, en écarquillant les yeux sans rien comprendre aux paroles du marquis.

— Savez-vous une chose, cher Monsieur Jlouffard? C'est que, sans votre impitoyable avidité de propriétaire, Mlle Herminie, ma fille adoptive, ne serait peut-être pas à cette heure duchesse de senneterre,

— Comment? Mademoiselle... Comment? mapia-

7iisle.... fille d'un marquis et duchesse de Senneterre

— balbutia M. Bouffard abasourdi, pendant que le bossu et la jeune fille montaient dans un brillant coupé, qui les emporta rapidement.

Quelque temps après la signature du contrat, lespei'sonnes du monde, ainsi qu'on dit, recevaient ces deux billets de faire-part:

Mo7isieur le baron de la Rochaiguë a l'honneur de vous faire part du mariage de Mademoiselle Ernestine

DE Beaomesnil , sa pupille, avec Monsieur Olivier Raïmond.

Monsieui' le marquis de Maillefort , prince-duc de Hatit-Martel, a l'honneur de vous faire part du mariage de Mademoiselle Hkrminie de Maillefort, sa fille adoptive, avec Monsieur le cZî<cGeralddeSeknetekre.

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