CHAPITRE ONZIEME
Olivier Raymond, déjà très-surpris de la présence du baron de laRochaiguë, devint presque inquiet en l'entendant dire à l'assemblée:
— Je demande à présenter quelques observations à l'honorable assistance avant la lecture des deux contrais qu'elle se prépare à entendre.
— Monsieur le baron de la Rochaiguë a la parole, — reprit M. de Maillefort en souriant.
— Encore une fois, qu'est-ce que ce diable d'homme vient donc faire et dire ici? — reprit tout bas Oli\icr à Gerald.
— Je n'en sais, ma foi, rien, mon bon Olivier, — répondit le duc de Senneterre de l'air du monde le plus candide, — écoutons, nous le saurons.
Le baron toussa, glissa la main gauche sous le revers de son habit, et dit de sa voix la plus grave :
— Au nom désintérêts qui me sont confiés, je prie Monsieur Olivier Raymond de vouloir bien répondre à quelques questions que je me permettrai de lui adresser.
— Je suis à vos ordres. Monsieur, — répondit Olivier de plus en plus surpris.
— J'aurai donc l'honneur de demander à Monsieur Olivier Raymond, si je ne lui ai pas proposé, en ma qualité de tuteur de Mlle de Beaumesnil, ayant pouvoir et mission de faire celte proposition, si je ne lui ai pas proposé, dis-je, la main de ma pupille, Mlle deBeaumesnil? A ces mots Ernestine échangea un regard significatif avec M. de Maillefort.
— Monsieur... — répondit Olivier au baron en rougissant, aussi contrariée qu'embarrassé de cette interpellation à lui faite devant plusieurs personnes qu'il ne connaissait pas, — je ue comprends ni la nécessité, ni l'opportunité de la questiou que vous m'adressez.
— Je suis donc obligé de faire appel à la loyauté, à la sincérité, à la franchise bien connues de l'honorable assistant, — reprit solennellement le baron, — et de l'adjurer de répondre à cette question: Lui ai-je proposé, oui ou non, la main de ma pupille, Mlle de Beaumesnil ?
— Eh bien! oui... Monsieur... dit Olivier avec impatience, — cela est vrai.
— Monsieur Olivier Raymond, — reprit le baron, —
LdDuchesse. IV. \\
n'a-t-il pas refusé nettement, catégoriquement... positivement, cette proposition?
— Oui, Monsieur...
— L'honorable assistant ne m'a-l-il pas donné pour raison de son refus ,)Un engagement de cœur etd'hon- ,,neur pris précédemment, et qui devait, disait-il, as- ,,surer le bonheur de sa vie?" Ne sont-ce pas là les propres paroles de l'honorable assistant?
— Il est vrai. Monsieur, et, grâce à Dieu, ce qui était alors pour moi la plus chère des espérances ... va devenir aujourd'hui uneréalité, — ajouta le jeunehorame en regardant Ernestine.
— Un tel désintéressement est vraiment inouï, — dit à demi-voix la duchesse de Senncterre à sa fille. — C'est la fréquentation de ces gens-là qui a gâté notre pauvre Gerald.
Mlle de Senneterre baissa les yeux et n'osa pas répondre à sa mère, qui reprit :
— Mais, je n'y comprends plus rien... puisque cet héroïque Monsieur refuse Mlle deBeaumesnil,que vientelle faire ici,., et son imbécille de tuteur aussi?... je m'y perds... Attendons.
Ernestine, malgré la joie et la fierté que lui causait cette espèce de publicité donnée à la noble conduite d'Olivier, n'était cependant pas encore absolument rassurée
au sujet des scrupules qu'il pouvait ressentir en apprenant que la petite brodeuse était Mlle de Beaumesnil.
— Je n'ai plus qu'à remercier M. Olivier Raymond de la loyauté de ses réponses, — dit le baron en se rasseyant, — et l'honorable assistance voudra bien prendre acte des nobles paroles de mon interlocuteur.
— Pourquoi, diable, ce gaillard à longues dents, et qui est aussi important qu'un Suisse de cathédrale, vientil débiter ses phrases? ... — demanda tout bas le commandant Bernard à Olivier et à Gerald.
— Je n'y comprends rien, mon oncle; je suis, comme vous, très-élonnné que ce Monsieur vienne rappeler ici... et à ce moment, la proposition que l'on m'a faite !
— Cela ne peut avoir d'autre inconvénient, — répondit Gerald en souriant, — que de rendre ta chère Ernestine encore plus éprise de toi, en apprenant ce que tu as sacrifié à ton amour pour elle...
— Et c'est justement l'espèce de retentissement donné à une action si simple qui me contrarie beaucoup,
— reprit Olivier.
— Et ta as raison, mon enfant, — ajouta le vieux marin. — On fait ces choses-là pour soi... et pas pour les autres. — Puis s'adressant au duc de Senneterre, —
— dites donc. Monsieur Gerald, ce brave petit bossu qui
est à côté du notaire, est le marquis dont vous m'ayez parlé, n'est-ce pas?
— Oui, mon commandant.
— C'est drôle, il a parfois l'air malin comme un singe, et parfois boa comme un enfant... Tenez, maintenant, avec quelle douceur il regarde Mlle Herminie.
— M. de Maillefort est un cœur comme le vôtre, mon commandant, c'est tout dire.
— Silence, Gerald, — dit tout bas Olivier; — le notaire se lève, il va lire ton contrat.
— C'est pour la forme, — dit Gerald; — car, au fond, peu importe ce contrat; les véritables conditions de notre amour, nous les avons réglées de cœur à cœur avec Herminie.
Le mouvement d'attention et de curiosité, excité par l'interpellation de M. de la Rochaiguc, étant calmé, le notaire commença la lecture des contrats de mariage d'Herminie et de Gerald.
Lorsque, après les préliminaires d'usage, le garde- 7iotes arriva à l'annonciation des noms, prénoms et qualités des époux, M. de Maillefort lui dit en souriant et d'un air d'intelligence:
— Monsieur, passons... passons, si vous le voulez bien, nous savons les noms, et arrivons au point impor-
tant, au règlement des questions d'intérêt entre les deux époux.
— Soit, Monsieur le Marquis, — répondit le notaire, et il continua:
— ,,I1 est convenu par le présent contrat, que les ,,dits époux sont et seront séparés de biens, quant à ,,ceux qu'ils possèdent et ceux qu'ils pourraient pos'sé- „der un jour."
— C'est vous, ma chère enfant, — dit le marquis à Herminie, en interrompant le notaire, — qui, lorsque je je vous ai expliqué hier les différents modes qui régissaient les questions d'intérêt entre les époux, avez insisté pour que la séparation de biens eût lieu, et cela par un sentiment d'extrême délicatesse, car, ne possédant rien que le beau talent dont vous avez si honorablement vécu jusqu'ici, vous avez absolument refusé la communauté de biens et les avantages que M. de Senneterre eût été si désireux de vous voir accepter.
Herminie baissa les yeux en rougissant et répondit :
— Je suis presque certaine, Monsieur, que M. de Senneterre excusera et comprendra mon refus.
Gerald s'inclina respectueusement, tandis que Berthe, sa jolie sœur, disait tout bas à sa mère :
— Comme les sentiments de Mlle Herminie sont bien d'accord avec sa charmante figure si noble, si distinguée! n'est-ce pas, maman?
— Certainement. . . oh! certainement, — répondit Mme de Senneterre avec distraction, car elle se disait à part soi : — avec ces belles délicatesses-là, ma belle-fille ignorant que le marquis l'avantage énormément, n'en sera pas moins séparée de biens avec mon (ils, mais bah ! ... elle l'aime tant que, lorsqu'elle se saura riche, elle reviendra sur cette disposition.
Le notaire poursuivit:
5,11 est convenu et entendu que les enfants mâles „ qui pourront naître du dit mariage, joindront, eux et ,,leur descendants, à leur nom de Se7ineterre celai àe ,, Haut-Martel. Cette clause a été consentie par les dits ,, époux, à la demande de Louis-Auguste, Marquis de ,,Maillefort, prince-duc de Haut-Martel."
Herminie ayant fait un mouvent de surprise, le bossu lui dit en regardant Gerald :
— Ma chère enfant, ceci est un petit arrangement de vanité nobiliaire, auquel Gerald a douné son approbation, certain que vous ne verrez aucun inconvénient à ce que votre fils porte, joint à son illustre nom... le nom d'un homme qui vous regarde et qui vous aime comme sa fille.
Un touchant regard d'Herminie, empreint de reconnaissance et de respectueuse tendresse, répondit au bossu, qui dit au notaire:
— Cet article est le dernier du contrat?
— Oui, Monsieur le Marquis.
— Nous pourrons lire maintenant le contrat de Mlle Ernestine, — reprit le bossu, l'on signerait ensuite les deux contrats.
— Certainement, Monsieur le Marquis, — répondit le notaire.
— A notre tour, mon garçon, — dit tout bas le commandant Bernard à son neveu, — quel dommage de ne pouvoir mettre dans ce contrat que je vous donne, à cette chère enfant et à toi, une bonne petite fortune . . . mais, hélas! mon pauvre ami, — ajouta le vieux marin, d'un air à la fois souriant et attristé, — tout ce que je vous laisseraijamais . . . après moi, ce sera la bonne vieille maman Barbançon... Merci du cadeau de noces... n'estce pas?
— Allons, mon oncle, pas de ces idées-là...
— Et dire que nous sommes trop pauvres pour lui offrir, à celte chère Ernestine, le moindre petit présent de 6ançailles-, j'avais pensé à vendre nos six couverts d'argent, mais Mme Barbançon n'a pas voulu, disant que ta femme aimerait mieux un peu d'argenterie que des afflquets.
— • Et Mme Barbançon avait bien raison, mon oncle, mais silence... écoutez.
En effet, le notaire, prenant le second contrat, dit tout haut:
Nous allons passer aussi les noms.
— Passez... passez, — dit le marquis.
— J'arrive au seul et unique article concernant le règlement des questions d'intérêt entre les deux époux.
— Ça ne sera pas long, — dit tout bas le commandant Bernard.
— Monsieur, — reprit Olivier en souriant, — permettez-moi de vous interrompre; cet article du contrat me paraît superflu, car, j'ai eu l'honneur de vous le dire hier, je ne possède rien que mon traitement de souslieutenant, et Mlle Ernestine Vert-Puis ne possède rien non plus que son état de brodeuse.
— Cela est vrai. Monsieur, — reprit le notaire en souriant à son tour; — mais cependant, comme il faut se marier sous un régime quelconque, j'ai cru pouvoir adopter celui dont je vous parle, parce qu'il est le plus simple... et insérer au contrat que vous vous mariez en communauté de biens avec Mlle Ernestine Vert-Puis.
— Alors, il eût été plus régulier de dire que nous nous marions en communauté de non-bieiis, — reprit galmcnt Olivier; — mais c'est égal, puisque c'est l'usage, nous acceptons la clause, n'est-ce pas. Mademoiselle Ernestine?
— Certainement, Monsieur Olivier, — reprit Mlle deBeaumcsnil.
— Allons, Monsieur le notaire, — reprit le jeune homme en riant, — c'est entendu, moi et Mlle Ernestlne nous mettons tous nos biens en commun,., tous sans exception, depuis mon épaulette de sous-lieutenant jusqu'à son aiguille de brodeuse, donation complète, mutuelle!
— Et il n'y aura pas de difficultés , pour le partage, — dit tout bas le commandant Bernard en soupirant. — Ah! ... je n'ai jamais eu envie d'être riche, si ce n'est aujourd'hui !
— Il est donc entendu que l'article relatif à la communauté de biens subsiste au contrat, — reprit le notaire, — je poursuis:
,,Les dits époux se marient sous le régime delà com- „munauté de biens, et se font une donation mutuelle „ et complète de tous les biens mobiliers, immobiliers ,, et autres valeurs quelconques, qu'ils pourraient pos- „ séder un jour, de leur chef ou par héritage."
— Des héritages ! . . . pauvres enfants; ma croix et ma vieille épée . . . voilà ce qu'ils ont à attendre de moi. Monsieur Gerald, — dit tout bas le vétéran au duc de Senneterre.
— Bah! mon commandant, — reprit gaîment Gerald, — qui sait?
Pendant que le vieux marin, ne partageant pas l'espérance de Gerald, secouait mélancoliquement la tète.
le notaire reprit, en s'adressant à Ernesline et à Olivier:
— Celte rédaction vous paraît convenable, Mademoiselle, et à vous aussi. Monsieur?
— Je suis d'avance de l'avis de M. Olivier à ce sujet, — dit Mlle de Beaumesnil.
— Je trouve la rédaction parfaite. Monsieur le notaire, — dit Olivier toujours gatment, — et je vous certifie que de votre vie vous n'aurez inséré, dans un contrat, une cause moins sujette à contestation que celle-là.
— Maintenant, — reprit gravemement le notaire en se levant, nous allons procéder à la signature des contrats.
Mme de Senneterre, ayant profilé de ce mouvement général, s'approcba deM.de laRochaiguë, et lui dit, sortant à peine de sa stupeur:
— Âhçà! mon cher Baron, pourriez-vous me dire ce que cela signifie?
— Quoi donc! Madame la Duchesse?
— L'imbroglio qui se joue ici.
— Madame la Duchesse, cet imbroglio a failli me rendre fou.
— Mais ce M. Olivier croit donc que Mlle de Beaumesnil est brodeuse.''
— Oui, Madame la Duchesse.
— Mais comment vous a-t-il refusé la proposition que vous lui avez faite?
— Parce qu'il en aimait une autre, madame la Duchesse.
— Quelle autre?
— Ma pupille.
— Quelle pupille?
— Mlle de Beaumesnil, — répondit le baron, avec une joie féroce, et ravi de rendre à autrui la torture que lui avait fait subir le marquis.
— Monsieur le Baron, — reprit arrogamment la duchesse de Senneterre, en toisant M. de laRochaiguë, — est-ce que vous prétendez vous moquer de moi?
— Madame la Duchesse ne peut pas présumer que... je sois capable de m'oublier à ce point.
— Mais alors. Monsieur, que signifle cet imbroglio? Encore une fois, comment se fait-il que M. Olivier vienne répéter ici qu'il a refusé la main de Mlle de Beaumesnil, et que cependant il soit prôt à signer son contrat de mariage avec elle? et puis, qu'est-ce que c'est que ce roman de Mlle de Beaumesnil, brodeuse?
— Madame la Duchesse, j'ai promis' le secret à M. deMaillefort, veuillez vous adresser à lui; il n'a pas son pareil pour dire le mot des énigmes.
— Mme de Senneterre, désespérant de rien apprendre du baron , s'approcha de M. de Maillefort et lui dit:
— Eh bien! Marquis, saurai-je, àlafln?
— Dans cinq minutes, ma chère Duchesse, vous allez tout apprendre, — répondit le bossu.
Et il alla dire quelques derniers mots à l'oreille du notaire.