‹ La DunciadeChapitre 13 sur 26 · LA V I S I O N · texte numérisé non relu

LA V I S I O N

AIuse, reviens au boudoir amoureux:

Qui du lie'ros trompa les tendres vœux.

Entre les bras de la stupide fée

Il s'abandonne aux charmes de Morphée ,

Qui, sur ses yeux, pour prix de ses travaux,

D'un doux sommeil répandait les pavots;

Et cependant sou amante ûdelle

Veut lui payer, par des bienfaits nouveaux,

Le noble effort qu'il a tenté pour elle.

Elle commande aux folles Visions , Aux Songes vains, aux Larves mensongères, De le couvrir de leurs ailes légères , De l'entourer de leurs illusions ; Et sur-le-champ la troupe fantastique , Du sombre empire accourant à sa voix, Peint à ses yeux , dans un songe magique , La déité donnant partout des lois, Et l'univers rempli de ses exploits.

Que ces tableaux lui fout aimer sa reiue ! (Qu'avec plaisir, au-devaut de sa chaîne, 11 voit voler les peuples et les rois !

Du charme heureux telle e'tait la puissance, Que des objets de ces divers tableaux La fugitive et trompeuse apparence Semblait réelle aux regards du héros :

Il croit veiller et sentir leur pre'sence. Tel, en dormant, un chien rempli d'ardeur, Ooit tout-à-coup entendre le chasseur; Au son du cor, il s'agite , il aboie, Et semble prêt à fondre sur sa proie : Ou tel encore un ge'ne'reux coursier, Toujours fidèle a son instinct guerrier, Héve aux combats, fre'mit, s'impatiente, Et de sou pied frappe la plaine abseute : De même alors le héros enchanté Enteud, voit , suit sa chère déité.

Elle conduit la horde hyperborée De ces brigands que le Nord a vomis, Désolateurs de l'Europe éplorée, Et des beaux-arts farouches ennemis.

Sous ses drapeaux, allez, troupe cruelle, Aux bords du Tibre où sa voix vous appelle.

CHANT SEPTIÈME. 8l

Portez la flamme aux palais des Césars; Foulez aux pieds ces superbes remparts Où dominaient les descendants de Mars.

Rome à genoux , du haut de ses collines, Avec effroi contemplant ces ruines, Les bras tendus, les yeux noyés de pleurs, Supplie eu vain d'implacables vainqueurs. En proie au glaive, asservie, expirante, La cite'-reine a perdu ses honneurs :

De l'univers elle fut l'épouvante, Et l'univers a trouvé des vengeurs.

Du sein de Rome embrasée et fumante , Le général est soudain transporté Vers ces climats où la Stupidité Aujourd'hui même est encor triomphante.

Quelle autre scène à ses yeux se présente ï La déité se coiffe d'un turban , Tient dans ses mains le sabre et l'alcoran : A ses genoux l'erreur, l'hypocrisie, Le fanatisme a fait tomber l'Asie , Et l'ignorauce affermit sou pouvoir.

Le Musulman, féroce par devoir, Guide' par elle aux murs d'Alexandrie, Va signaler sa pieuse furie.

Voyez les arts pleurant sur leurs débiis :

$2 LADUNCIADZ,

Voyez brûler ce vaste amas décrits, IXoble de'pôt des tre'sors du ge'nie.

Que de travaux en un jour efiace's !

Que de grands noms à-la-fois e'clipse's , Trompent le vœu des filles de rne'moire !

Or maintenant, messieurs les beaux-esprits, Tous immortels, si l'on veut vous eu croire, Petits auteurs d'uue chanson à boire, D'uu madrigal, d'uu bouquet pour Doris, Compilateurs de fadaises nourris , Qui de vos noms croyez remplir l'histoire , Commentateurs de fatras vermoulus, Lisant toujours pour n'être jamais lus , Il vous sied bien de pre'tendre à la gloire î

Mais la de'esse accourt dans nos climats : Elle y triomphe; et sur sou front barbare Met tour-à-tour le casque et la tiare.

L'hermite Pierre accompagne ses pas.

Pre'lats, abbcs, nonnains, moines, soldats, D'aventuriers innombrable ramas, Font à l'hermite un cortège bizarre.

Tous à l'euvi, presse' d'un même vœu , Guerriers sans chef, meurtriers sans aveu , Précipitaient leur marche fanatique ,

Et s'enivraient de l'espoir chimérique

De délivrer le tombeau de leur dieu.

Que produisit la téméraire audace

De ces brigands ennoblis par le Tasse ?

De longs malheurs aux vainqueurs, aux vaincus,

Des fiots de sang par leurs mains répandus ,

Et l'éternel et honteux esclavage

Du saint tombeau dont on ne parle plus.

Aux noirs accès de leur aveugle rage , A cet esprit de vertige et d'erreur , Stupidité reconnaît son ouvrage , Et leur délire établit sa grandeur.

Pour mieux régner sur l'Europe soumise, Elle s'assied au trône de l'église.

L'épaisse nuit des superstitions Vient aveugler toutes les nations.

Au gré d'un prêtre, à sa voix sanguinaire, L'Europe entière est un champ de fureur : Sur un décret de l'anneau du pécheur , On voit le fils armé contre sou père ; A l'aigle altier l'humble agneau fait la guerre ; Et le pontife, abusant de ses droits, Ose marcher sur la tête des rois.

Alors s'élève un pouvoir sacrilège ,

Ne pour flétrir les autels qu'il protège. C'est par le glaive et par les feux vengeurs Qu'il asservit, et croit gagner les cœurs. "Vêtu d'un froc , l'absurde fanatisme Erige eu loi cet affreux despotisme, Ce tribunal imbe'cille et cruel, ^Monstre sanglant qui frappe au nom du ciel.

Dans ce chaos d'iguorance profonde , La de'ite' , souveraine du monde , Levant sou front couronne' de brouillards, Promène au loin ses stupides regards.

De son aspect la fatale inûueuce Se fit surtout sentir à notre France.

Elle y régna daus ces siècles grossiers , Trop célébrés par nos vieux romanciers , Où, noblement dépourvus de science , D'illustres fous , appelés chevaliers , Couraient le monde avec leurs écuyers , Et s'escrimaient du glaive et de la lance ; Où nos aïeux croyaient aux négromans, Aux possédés, et même aux revenants; Où la raison , sur les bancs des écoles , Avait fait place aux vains raisonnements, Aux graves riens , aux sottises frivoles , Dont nous berçaient de prétendus savants

Qui j sous les mots , étouffaient le bon sens. Ciel! quel ramas de formes scolastiques , D'arguments creux , de rêves fantastiques, Logeaient alors, sous leurs bonnets carrés, Tous ces pédants plaisamment bigarrés , Noirs, blancs, gris, bruns, capucbonnés, fourres, Et de la paix ennemis déclarés!

Ces disputeurs , fiers de leur ignorance , N'étaient pas seuls les fléaux de la France. Dans leurs cbâteaux mille petits brigands , De leurs cautons subalternes tyrans , Rivaux jaloux , ardents à se détruire, Toujours armés, et toujours prêts à nuire , Pour leur plaisir détroussaient les passants, Puis s'égorgeaient, c'était l'esprit du temps. Temps malbeureux ! âge de barbarie , Siècles affreux qui lassent mon pinceau , Privés de mœurs , demies d'industrie , Mais regrettés de Jean-Jacques Rousseau !

Dieu! quelle nuit encor plus exécrable , Par des forfaits tristement mémorable , Traîne après elle une éternelle borreur! D'un Dieu de paix les prêtres en fureur Osent prescrire à des mains meurtrières

86 LA DtTHCIADE,

De se plonger dans le sein de leurs frères. Paris sanglant les voit avec terreur Offrir au ciel d'homicides prières.

Stupidité' , le poignard à la main , Conduit ce peuple enivré d'un faux zèle ; Elle applaudit à ce zèle inhumain :

Qui le croirait? La sottise est cruelle! Mé6ez-vous de sa feinte douceur, Car la Discorde est son horrible soeur.

A ces tableaux d'antiques balourdises , Qui du héros fixaient l'attention , La déité, sans interruption , Fit succéder nos modernes sottises Que je supprime avec discrétion.

Eh ! qui pourrait se résoudre à décrire Ces jours marqués d'opprobre et de délire, Où les Fraucais , à leur perte acharnés , L'un contre l'autre à Teuvi déchaînés , Impatients du joug de leurs ancêtres, Et désormais ne voulant plus de maîtres, Avaient choisi pour se donner des lois Un noir essaim de pédans, de légistes, De charlatans, d'histrions , de sophistes , Enorgueillis de remplacer les rois, Et coioraut du nom de république ,

CHANT SEPTIÈME. 87 Aux yeux des sots, leur régime anarchique!

O des grands cœurs mâle divinité', Toi, dont ]e uom si cher, si respecte', Fait sous le dais pâlir la tyrannie , Besoin de l'homme , auguste Liberté' , Qu'ils étaient loin de sentir ton ge'nie ! Tous ces brigands parlaient d'humanité, Tous invoquaient la sainte égalité'; Et cependant, sous leurs mains homicides, D'or et de sang également avides , En longs ruisseaux , coulant de tous côtés, Le sang français inondait nos cités.

Stupidité, qui se plaît au carnage, Eu bonnet rouge assiste à leur sénat , Souffle sur eux les poisons de la rage, La soif du meurtre , et l'ardeur du pillage.

Ici Marat, le féroce Marat, Enveloppé de sa toge sanglante, L'œil teint de bel , et la bouche écuman'e , Un glaive en main, prêchait l'assassinat. O temps! ô mœurs qui n'outpoint eu d'exemples! A ce brigand j'ai vu dresser des temples!

Là, plus obscur, et non moins scélérat,

Un vil Chabot , méprisable apostat * , Jaloux du monstre , et voulant lui complaire - Le proclamait arbitre de l'e'tat.

Plus loin ,Couthon,Saint-Just, et Robespierre. Qui de tombeaux couvrit la France entière, Formaient les nœuds de leur triumvirat.

Sous les efforts de leurs mains sacrilèges, On voit tomber ces prodiges des arts, Ces monuments, l'orgueil de nos remparts : Jusqu'aux autels n?ont plus de privilèges! Les vovez-vous ces monstres inhumains , Conspirateurs, factieux, assassins, Sur nos débris e'ievant leur fortune, A flots presse's assiéger la tribune , Tandis qu'au loin , tout uu peuple hébété, Fait retentir le nom de liberté ?

Mais, à ces cris qui frappent son oreille , Le général en sursaut se réveille,

* Apostat , non pour avoir quitté le froc ridicule dont la superstition l'avait affublé dans sa jeunesse , mais pour avoir trahi la cause de la liberté, en devenant le complice et ensuite la victime du parti qui opprima: i alors la Convention nationale.

Devinant mal ce qu'il vient d'entrevoir,

Et toutefois plein d'un secret espoir,

Se retrouvant aux pieds de l'Immortelle,

Comble' d'honneurs qu'il partage avec elle.

Heureusement la Hère déité

N'a pas toujours cette férocité'.

Le ridicule à la fureur succède.

Pauvres humains, à la ville, à la cour,

Eu robe, en froc, vous êtes tour-à-tour

Sots ou méchants : c'est un mal sans remède.

Quand le héros, fier de sa vision,

En savourait la douce illusion,

Et qu'enivré du songe prophétique ,

Il voit déjà de nouveaux Marmontels

Répandre au loin sa doctrine hérétique ,

Et du bon goût renverser les autels ,

Que faisiez-vous, nymphes de l'Hippocrène,

Divinités si chères autrefois

A nos Français , quand le plus grand des rois

Vous appelait aux rives de la Seine ,

Et qu'on vous vit accourir à sa voix ?

Filles du ciel , ô inuses adorées!

Tout a changé ; ces beaux jours ue sont plus. La barbarie habite nos contrées, Et les accords de vos lyres sacrées D'un siècle ingrat sont à peine entendus. Stupidité dès longtemps vous menace, Et des complots de son orgueil jaloux

Déjà le bruit est monté jusqu'à vous.

De ses guerriers vous connaissez l'audace ,

Pudiques sœurs; ah! pour vous j'en frémis!

Par un serment ils se sout tous promis,

Si le destin leur livre le Parnasse ,

De faire , hélas ! à vos chastes attraits

L'affront cruel qu'on ne vous fit jamais.

D'avance entre eux ils disputent leur proie.

Tels que jadis, sur les cendres de Troie ,

Les fils d'Atrée , Ulysse, Mérion,

Pyrrhus, Ajax , tous les chefs de la Grèce,

Dans les transports d'une insolente ivresse ,

Se partageaient les veuves d'Ilion,

Telle est des sots la superbe folie.

Diderot veut qu'on lui cède Thalie.

Robe prétend, même aux yeux des vainqueurs,

De Polymnie arracher les faveurs.

Alille rivaux menacent Melponiène.

Plus fier qu'eux tous, l'auteur d'Aristomène ,

S'il en eût cru ses brûlantes ardeurs ,

Pour effacer l'affront de sa neuvaiue ,

Eût, à lui seul, violé les neuf sœurs.

31ais il s'arrête, et veut borner sa gloire

A profaner la muse de l'histoire.

Pauvre Clio, quoi ! tes trésors divins

Seraient eu proie à ses pesantes mains !

Page 1