CHANT H U I T I E M E
L'impur dessein de la borde stupide Fait frissonner la troupe Agauippide.
Elles tremblaient qu'un arrêt des destins A Marmontel u'abandounât leurs charmes.
Dans uu couvent de timides nounains , Au front modeste^ aux yeux doux et be'nius , Un grenadier répandrait moins d'alarmes.
Rien n'est égal à cet effroi mortel Qu'aux doctes sœurs inspire Marmontel.
Témoins du trouble où ces complots perfides Avaient plongé les chastes Piérides , Apollon veut dissiper leur frayeur.
♦< Quoi ! leur dit-il , mes compagnes lidelles, « Quoi ! sous mes yeux craindre qu'un ravisseur « De vos appas ne profane la fleur !
« Consolez-vouSj vous resterez pucelles. » Plaisant moyen de consoler des belles I
Le dieu pourtant , dans le fond de son cœur , Quoi qu'il en dit, ne pouvait sans ombrage Voir contre lui se former cet orage :
Non qu'il craignit , car un dieu n'a pas peur; Mais des projets de la fière Immortelle Voulant du moins percer la profondeur, Il résolut de députer vers elle
Un espion qu'on nomme ambassadeur.
Pour cet emploi brillant et difficile, Jadis à Rome il eût choisi Virgile , Homère en Grèce aurait eu cet houneur, 31il ton dans Londre , et le Tasse à Ferrare. Un seul Français, favorisé comme eux, Du grand Henri chantre à jamais fameux, Pouvait pre'tendre à ce titre si rare.
Il fut nommé. Le Parnasse applaudit :
L'eu vie alors fut réduite à se taire.
Flatté d'un choix qui prouvait sou crédit Près d'Apollon , l'impatient Voltaire , Quoique malade, et presque octogénaire, Chez la déesse en hâte se rendit.
Même on prétend que , pour aller plus vîte, Il enfourcha le superbe grisou Dont autrefois à sa Jeanne il fit don. Cette monture assez hétéroclite, Chemin faisant, lui rappelait Fréron.
Peut-être ici quelque lecteur profane Demandera : Mais à quoi bon cet âne ? Je vous l'ai dit, il fallait un coursier Pour transporter notre illustre malade ; Et puis, d'ailleurs, ce baudet singulier
CHANT HUITIEME, g;
De son espèce est-il donc le premier One Ton ait fait conseiller d'ambassade? Ah ! ic connais maint âne plus grossier, Qui daus l'état occupe un plus beau grade : Respectez donc le ce'leste baudet, Et laissez-moi , de grâce, aller au fait.
Pour illustrer à jamais son entrée , Une brillante et nombreuse livre'e Accornpaguait le grave ambassadeur, Et de son rang annonçait la splendeur.
Comme il en fit le choix à la volée , C'était un peu marchandise méle'e.
J'en suis fâché; mais d'un historien La loi première est de ne cacher rien.
Un des suivants était Robert Covelle , Grand sectateur de la loi naturelle, Qui doit sa gloire au libelle grivois Ecrit en vers contre les Genevois. Plus loin venait, aux ordres de Voltaire, D'aventuriers une troupe légère ; Le dur Martin, le prudent Cacambo , Et ce Panglos qui voyait tout en beau, Et ce Candide, ainant de Cuncgonde, Vaurien aimable , et libertin charmant,
o3 LADUNCIADE,
Lui qui par fois combat si plaisamment La Provideuce , arbitre de ce monde ; Tous égrillards et pécheurs endurcis , Et se moquant du peuple circoncis.
On discernait, dans la joyeuse bande , Maints beaux-esprits frondeurs de la légende. L'un des premiers est Guillaume Vadé > De l'évangile ennemi décidé.
On y voyait l'auteur de l'Ecossaise, Qui , sous le nom de Jérôme Carré , Donna le jour à plus d'une fadaise Dont le public ne lui sut aucun gré; L'abbé Bazin, discoureur agréable, Par qui l'histoire est travestie en fable ; Certain docteur appelé Zapata , Et , pour tout dire, un lils de Loyola , Le père Adam, qu'on n'attendait point là.
Quelque censeur va in objecter encore Que , dans l'espoir d'en imposer aux yeux , L'ambassadeur aurait pu choisir mieux.
Brutus, Œdipe , Orosmane , Zamore , Tant de héros si justement fameux, Tant de grands noms que la gloire protège , Et qui vivront chez nos derniers neveux .
CHANT HUITIÈME. 99 Lui formeraient un pins noble corte'ge.
C'est mon avis. Ce chois précipité Fut de sa part une te'me'rité.
Avec sa suite, à la hâte assemble'e, Son excellence, ainsi que je l'ai dit, Piquant des deux sur sa monture aile'e , Chez la déesse en pompe descendit.
Les sots d'abord lui fermèrent la porte ; Ils ignoraient quelle était son escorte. Ils redoutaient que l'escadron guerrier Ne méditât contre eux quelque entreprise, Et dans leur camp ne vînt les défier; Mais en voyant les branches d'olivier Qu'offrait Voltaire en sigue de franchise, Stupidité revint de sa méprise.
Le général l'avertit eu secret Que, par ses soins et par son entremise , Peut-être bien Voltaire on gagnerait; Que sa livrée on lui débaucherait, Et qu'au surplus le pis-aller serait De l'arrêter de concert avec elle.
A l'instant donc le ministre du dieu,' Qui commençait à murmurer un peu, Fut introduit aux pieds de l'Immortelle.
TCO L A D r H C I A D E ,
Observant tout avec un œil malin Qu'il promenait sur l'assemblée entière , L'ambassadeur, appuyé d'une main Sur le neveu du docte abbé Bazin, Ainsi parla pour entrer en matière :
. Ecoutez-moi , je suis le vieux Voltaire , « Et d'Apollon plénipotentiaire.
« Aux préjugés, tyrans du genre humain *, m Je fis longtemps une implacable guerre, « Le fanatisme expira sous ma ma m, « Et mou génie a consolé la terre. »
Sur ce ton noble il eût continué;
Mais chez les sots le sublime est hué.
Fréron , d'ailleurs, se mit si fort à braire ,
Au seul aspect de l'âne son confrère,
Que de ce bruit le vieillard irrité ,
Prit cet affront pour une hostilité.
Ce n'est point lui , c'est le dieu qu'on outrage
Sa dignité l'oblige à se venger :
A haute voix il allait exiger Qu'on lui remit le coupable en otage, Se promettant de le bien corriger.
* Ces quatre vers , qui paraissent dignes de servir d'inscription au portrait de Voltaire, ont été ajoute* pat Fauteur.