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» heures de travail n’est pas posée aussi nettement que dans les » autres pays ».
L’objection tirée de la crainte de la concurrence internationale, théoriquement très puissante, n’a plus actuellement une très grande valeur. Les huit heures qui font l’objet des revendications ouvrières dans presque tous les pays sont pour ainsi dire partout réalisées, soit par la voie législative ou par décrets, soit par des accords intervenus entre organisations patronales et ouvrières. L'étude détaillée de cette question fera l’objet d’un chapitre spécial. KE
Mais, si nous pouvons. admettre que la plupart des pays producteurs appliquent la journée de huit heures ou vont l’appliquer sous peu, il nous faut reconnaître que la France se trouve dans une situation spéciale. Nous avons parlé des pertes terribles qu’elle a subies pendant la guerre. Elle est de toutes les nations celle qui a fait les plus lourds sacrifices, puisque les plus riches de ses territoires ont été ravagés, tandis que les grands pays concurrents n’ont pas souffert dans leurs installations industrielles ou commerciales. Et au point de vue des vies humaines quelle situation est la sienne ?
Les membres patronaux de la commission des traités internationaux du travail ont fait remarquer (1) qu’en ce qui concerne la perte de main-d'œuvre, la France a été frappée une fois et demie plus que l'Allemagne, deux fois et demi plus que la Belgique, trois fois plus que l'Angleterre et que l'Italie, cinquantesix fois plus que les Etats-Unis d'Amérique.
(1) Rapport Godart, p. 10.
=TRAIQTESS
Le pourcentage des pertes par rapport à la population donne
le tableau suivant pour quelques pays concurrents de la France (1).
CHIFFRES POURCENTAGE \ des morts par rapport
PAYS DE LA POPULATION à " His Éranoet de À DE FRS ner 39.000.000 3.55 % Grande-Bretagne Vi RME EE RTE E 45.500.000 13600 Etats UNIS TRE EPA RE PATES eme 102:017:312 002807 JE sel TE MS PAIE OU AI Dr td M CO NEO 37.000.000 1503008 BeIPIQUE ER RCE cle 7.570.000 0.595 POSAIT RE M NNPENSPRE 5.960.000 0.14 %
Nous voyons que les pertes françaises dépassent malheureusement de beaucoup celles des autres pays.
D'autre part, la France est un pays à faible natalité, et cette particularité ajoutée aux pertes subies du fait de la guerre met notre pays en délicate posture sur le marché international.
Il deviendra difficile à nos industriels d’amortir rapidement leur matériel, en augmentant le nombre des équipes de travail. M. Touron, dans sa critique de la loi de huit heures du Sénat, n'a pas manqué de le faire remarquer (2) :
« Lorsque les industriels, grands et petits; se verront à la tête » d’un matériel qui leur aura coûté très cher, — et ce sera d’au- » tant plus leur cas qu’ils auront renouvelé leur matériel à l’épo- » que actuelle où les machines sont hors de prix — lorsqu'ils » s'apercevront qu’en ne faisant fonctionner ces machines que
» huit heures par jour, ils ne pourront arriver à en amortir le
(1) Chiffres établis avec les documents officiels français publiés par M. Raiberti, rapporteur du budget des affaires étrangères, et avec les documents anglais, tirés des pièces officielles publiées par The Nound Table, en avril 1919.
(2) Journal Officiel, 24 avril 1919. Sénat, p. 701,
coût, ou plutôt à les user assez vite pour avoir la possibilité de les remplacer par du matériel plus moderne quand celui-ci apparaîtra, l’idée leur viendra tout naturellement d'utiliser les machines plus de huit heures par jour. Et pour cela il est un moyen très simple qui se présente immédiatement à l’esprit : organiser des équipes, marcher avec l’aide de deux équipes de huit heures pendant seize heures et même en triplant les équipes, pendant 24 heures par jour, comme cela a lieu dans certains pays. Mais dans cette course au clocher pour augmenter la production et pour diminuer le prix de revient afin de devenir les maîtres du marché mondial, nous serons certainement les plus mauvais marchands, parce qu'il sera impossible à la France de doubler sa population industrielle du jour au lendemain. Là, + des nations à grande natalité, comme l'Italie, le Japon et
l'Allemagne pourront facilement installer deux postes et même
trois, nous en serons réduits à ne pouvoir appliquer la mesure
que dans les plus grandes industries, celles à feu continu.
» De ce fait nous nous trouverons en face de concurrents faisant produire à la machine le double et le triple de ce que nous pourrons lui demander ; croyez-vous que dans ces conditions nous puissions lutter avec avantage sur le marché mondial ? »
Il faudra suppléer à l'insuffisance numérique des ouvriers par
une amélioration des machines et une meilleure organisation du
travail. Le problème n’est pas impossible à résoudre, mais la
solution demandera du temps. Cependant la loi de huit heures
existe, elle est appliquée. Il semble qu’un large délai eut du être
prévu pour permettre au pays meurtri de regrouper ses forces.
Un avant-projet gouvernemental élaboré en mars 1919 admet-
tait bien ce principe. Il contenait un article ainsi conçu :
Lis AQU
« Toutefois les maxima de durée du travail effectif fixés à l’arti- » cle 6 seront augmentés d’une heure, jusqu’à la mise en appli- » cation d’une convention internationale les rendant obligatoires » dans les principaux pays concurrents. Il en sera de même pour
» les mines autres que les mines de combustibles ».
La Commission administrative de la C. G. T. demanda l’annulation de ce paragraphe et il ne fut pas reproduit dans le projet
déposé à la Chambre.
Il faut le regretter. En Suisse, la loi qui entrera bientôt en application laisse une certaine marge en vue de la lutte contre la concurrence étrangère. En Belgique, aucun texte ne sera voté avant qu’il ne soit rendu obligatoire par les résolutions de la Conférence de Washington. Tous les pays ont pris des précautions. La lutte sera donc rude, mais il est permis d’espérer que dans l'immense effort de reconstruction nationale, les organisations patronales et ouvrières feront preuve de modération et sauront comprendre
l'importance de leur rôle.
Une dernière objection d’un autre ordre, et d’ailleurs d’une bien moindre importance, a été faite contre la journée de huit heures. On a dit que les huit heures de travail donneraient à l’ouvrier des heures de loisirs pour lesquelles il ne serait pas préparé et qu’il emploierait à fréquenter les cabarets. Cette opinion est très répandue dans les milieux les plus différents et il faut reconnaître qu’elle n’est pas complètement erronée. Beaucoup d’ouvriers fréquentent les cabarets et constituent la plus grande partie de la clientèle des marchands de vin. Maïs sont-ils complètement
responsables de cet état de choses ? Que vont-ils chercher dans
LD Te
les « assommoirs ? » L’oubli de leur travail et un peu de gaîté que: ne peuvent leur procurer leur intérieur misérable.
Comment l’ouvrier pourrait-il avoir le goût de la vie de famille dans un logement étroit, sombre, sale et peu aéré ? Il n'a que le désir d’en sortir et de chercher ailleurs des distractions. Au dehors, c’est le cabaret, c’est. l'alcool et ses funestes conséquences : chez lui ce sont de déplorables conditions de vie favorisant deux fléaux également redoutables : la tuberculose et là dépopulation. Augmenter les loisirs de l'ouvrier par la journée de huit heures. aboutirait donc à favoriser la disparition de la race.
Est-ce à dire que le seul remède’ à l'alcoolisme, à la tuberculose et à la dépopulation, consiste à faire travailler l’ouvrier assez. longtemps pour que le manque de liberté l’oblige à délaisser le cabaret ? Doit-on considérer les ouvriers comme une catégorie spéciale d'individus non susceptibles d'amélioration et perpétuellement condamnés à une tâche écrasante ? C’est pourtant le résultat auquel on aboutit en poussant à fond l’objection que: nous avons énoncée. Et on en constate immédiatement l’injustice. On ne peut pas faire supporter aux ouvriers un état de choses dont ils ne sont pas responsables.
Aussi bien l’argument que nous venons de reproduire n’a pas été développé dans le sens d’une opposition absolue à la journée de huit heures. Et actuellement un très fort courant d’opinion se manifeste qui considère l’organisation des loisirs de l’œuvre et l'amélioration du logement populaire comme des réformes constituant le complément indispensable dela journée dehuitheures.
M. Justin Godart l’a mentionné brièvement dans son rapport (1).
(1) Page 4.
RANONSE
sur le projet gouvernemental où il dit : « Enfin — et ici l'Etat et » les Municipalités entrent en scène — à la famille ouvrière ayant » des loisirs grâce à la journée de huit heures, il faudra des loge- » ments sains, des espaces libres, des moyens de transports éco- » nomiques pour les banlieues, des bibliothèques publiques, des
» distractions éducatives et peu coûteuses ».
M. Albert Thomas, dans son discours devant la Chambre des Députés (1), après avoir montré les déplorables conditions de vie des ouvriers a rappelé le devoir de l'Etat de ne pas se désintéresser de la question du logement ouvrier. Au cours de la même séance, M. Pottevin (2) a comparé les conditions de vie de l’ouvrier français et de l’ouvrier anglais, et a fait connaître que le gouvernement anglais a prévu des avances s’élevant jusqu’à trois milliards pour la construction d'habitations ouvrières. :
Au Sénat, M. Henry Chéron prononçait, le 23 avril 1919, les
paroles suivantes (3) :
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« Nous avons un grand devoir à remplir pour la sauvegarde » morale des loisirs que la loi nouvelle va attribuer aux travailleurs. » C’est à la vie de famille qu’ils doivent aller ; c’est elle qui doit » en bénéficier. Il faut refaire le foyer que l’ouvrier, sa femme » et ses enfants ont trop souvent déserté pour l’usine. Nous de- » vons faire un effort considérable, immense, pour installer par- » tout l’habitation saine et à bon marché. C’est la seule manière
» pour nous de faire une concurrence utile au cabaret qui tue ».
, 4 (1) Journal Officiel, 18 avril 1919. Chambre, p. 2033. (2) Tbidem, p. 2034.
«(3) Zhbidem, 24 avril 1919. Sénat, P. 699.
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Et M. Ribot, reprenant la même idée, ajoutait (1) qu’il y avait nécessité de multiplier pour les ouvriers qui ont des loisirs, les moyens de ne pas les dépenser dans une oisiveté contraire à leur
santé et à leur vie.
En dehors du Parlement, la question du logement ouvrier a fait l’objet de nombreuses discussions et d’initiatives intéressantes. L'Information Ouvrière et Sociale cite (2) le système mis en pratique par la Société Parisienne d'Habitation Populaire constituée en 1912. Cette Société a pour but d'utiliser les immeubles existants en les modifiant ou en les transformant. « Elle satisfait d’abord aux prescriptions du bureau d'hygiène, » mais allant plus loin elle entreprend une transformation pro- » fonde de l'immeuble, n’hésitant pas, par exemple, à sacrifier » des pièces susceptibles d’être louées, pour les transformer en » W. C. supplémentaires, en paliers aérés, etc... même à démolir » des bâtiments entiers qu’elle estime inassainissables ou nuïisi-
» bles À la bonne aération et à l’ensoleillement des autres parties ».
Dans le programme du Syndicat des ingénieurs-mécaniciens, ‘se trouve le paragraphe suivant (3) :
« Création de nombreuses cités ouvrières en banlieue avec » tous les perfectionnements possibles dans l'aménagement inté- » rieur des habitations : lumière électrique, salles de bains, grands
» jardins, développement des moyens de transport interurbains ».
Les organisations ouvrières se sont occupées depuis longtemps
(1) Zbidem, p. 705.
CAVE TNONS no A2 (3) Journée Industrielle, 13 mai 1919.