LAPS
‘Dans toutes les industries, le problème ne se pose pas de la même manière. Il ne faut pas oublier que les gros établissements. ne sont pas seuls en cause et qu’il ne s’agit pas toujours de fabrication d'automobiles ou de machines-outils. Force est bien de constater que les grandes industries n’occupent qu’une petite place dans l'ensemble de la ‘production française.
Dans un rapport présenté à la Chambre de Commerce de Lille, au début de 1919, par son secrétaire, M. Guilbaut, nous trouvons sur ce sujet les renseignements suivants (1) :
« Les statistiques nous montrent que sur 368.162 établisse- » ments industriels existant dans notre pays, il n’y en a que » 4.966 qui occupent de 100 à 500 ouvriers et 578 seulement qui » en emploient plus de 500. 90 %, de ces usines ou ateliers occu- » pent moins de 20 ouvriers et leur rendement, qui constitue le » gros de la production nationale menace d’être profondément » amoindri si l’on vient à réduire de façon notable la durée du » travail ».
Reprenant ces chiffres, M. Lainé, président du Syndicat général des marchands de cycles et d'automobiles, objecte que les. entreprises de faible importance ne peuvent remédier à la diminution des heures de travail ni par l'augmentation de la maind'œuvre, qui est chère et rare, ni par l'amélioration du machinisme qui est très réduit, soit que les capacités financières des. patrons soient faibles, soit que le caractère de l'entreprise ne
nécessite pas un outillage perfectionné (2).
(1) V. Journée Industrielle, 1 avril 1919.
(2) V. Journée Industrielle, 20 avril 1919.
M. Lainé fait observer que dans le syndicat qu’il dirige les. petits patrons ne sont pas en général des constructeurs, mais surtout, en ce qui concerne l'automobile, des réparateurs. Or les réparations ne sont pas des produits manufacturés qui sortent en quantités plus ou moins grandes de machines-outils dirigées par l’ouvrier : les réparations sont surtout du temps passé et ne se prêtent même pas à un travail par équipes, car elles demandent
à être effectuées de bout en bout par le même artisan.
Des arguments analogues peuvent être présentés pour les autres petites entreprises qui, représentant 90 % des établissements industriels recensés, constituent une partie importante et non négligeable de la production française. Et même dans certaines grandes industries employant des machines les perfectionnements peuvent ne pas être envisagés pour un avenir rapproché : ils sont subordonnés aux progrès de la technique. Dans les établissements métallurgiques, par exemple, la fabrication de l'acier ne peut pas subir une amélioration immédiate : les procédés Bessemer où Martin, qui ont révolutionné la technique métallurgique,
ne seront pas remplacés du jour au lendemain.
Enfin, à ne considérer que les industries employant un outillage susceptible de perfectionnements, une distinction s'impose à première vue entre les trois éléments principaux de la produc-
tion : main-d'œuvre, matière première et machine. Nous avons vu rapidement que les perfectionnements de machines admissibles et souhaitables dans de nombreux cas n’étaient pas susceptibles de remédier partout et immédiatement au déficit probable de la production. La matière première subit elle aussi une crise
-de raréfaction et par conséquent de hausse de prix. Reste la main-
d'œuvre. C'est d’elle en définitive qu’il s’agit au cours de cette étude, mais nous n'avons simplement retenu à son sujet que la durée du travail et non l’utilisation de ce travail. Or beaucoup de techniciens et d’industriels pensent que la production dépend en grande partie de la main-d'œuvre utilisée suivant des métho-
des rigoureusement scientifiques. :
La plus célèbre d’entre elles est incontestablement la méthode
de l’ingénieur américain Taylor qui a été l’objet de controverses passionnées aussi bien dans les milieux patronaux que dans les milieux ouvriers. Elle présente une très grande importance, car toutes les méthodes actuelles d'organisation du travail en
découlent plus ou moins et tendent vers la «taylorisation ».
L’exposé de la méthode Taylor et des controverses qu’elle a suscitées dépasserait le cadre de notre étude. De très nombreux ouvrages ont été publiés sur ce sujet qui est redevenu d'actualité avec la réduction de la journée de travail. Le système Taylor permet de mettre, selon la célèbre formule américaine « l’homme qu'il faut à la place qu'il faut ».
Connu partout en France, ce système est à peu près unanimement admis en théorie. Mais son application pratique suscite des critiques aussi bien de la part des ouvriers que de la part des employeurs. Ceux-là sont surtout opposés au chronométrage des mouvements, tandis que les patrons s’effrayent des difficultés de mise en train de ces méthodes et des frais qu’ elles nécessitent.
Pendant la guerre un courant favorable à l’organisation scientifique des méthodes de travail s’est manifesté. Des syndicats
de techniciens ont adopté dans leurs programmes d’action la
FD SEE ; l
base de l'organisation scientifique du travail (1). Mais le mouvement ne s’est pas arrêté aux techniciens, intermédiaires obligatoires entre le patronat et la masse ouvrière. Des industriels de plus en plus nombreux reconnaissent la nécessité d’appliquer au travail des méthodes scientifiques. Nous citerons à ce sujet l'opinion de M. André Citroën, qui occupe une place importante dans l’industrie automobile française. Dans un rapport présenté au Musée Social, au début de 1919, 11 s’exprimait ainsi (2) :
« La nécessité où se trouve notre pays de faire face à d’énor- » mes besoins en produits manufacturés, et de conduire son 1in- » dustrie avec une main-d'œuvre réduite en nombre comme en » qualité nous crée le devoir de rechercher tout ce qui peut con- » tribuer à éviter un gaspillage de forces et à obtenir le meil- » leur rendement de l'outillage mécanique.et du travail hu- » main... N
» Organiser scientifiquement le travail dans une entreprise » industrielle ou commerciale, comprend une diversité d’opé- » rations qui peuvent se ranger sous trois chefs :
» 19 L'aménagement de l’usine ; |
» 20 L’étude et la description des travaux à exécuter ;
» 39 L'étude physiologique et psychologique de l’ouvrier.
» Il est nécessaire de placer le personnel dans les conditions » les plus hygiéniques et de disposer autour de lui les outils et » les matériaux qui lui sont nécessaires de telle façon qu’il dépense » pour s’en servir le moins de temps et d’efforts possible.
» La préparation et la répartition du travail doivent être le
(1) V. Journée Industrielle, 13 mai 1919, et I. O. S., n°08 111, 112 et 118. (2) NATIONS NES:
/ hole
fait de spécialistes. C’est à un bureau particulier que revient le soin de décomposer le travail, de classer les opérations d’après le temps nécessaire pour leur achèvement respectif, d’après l'importance qu’elles présentent pour le montage final. C’est à lui que revient également la tâche de fournir aux contremaîtres et aux ouvriers des instructions et des descriptions précises, qui leur épargneront toute hésitation et qui assureront
l'exécution exacte des programmes arrêtés.
» Il importe que les industriels contribuent à la création d’un service d’études scientifiques du travail, où des spécialistes entourés des instruments appropriés évalueront les diverses capacités des ouvriers et procèderont à l'étude minutieuse des travaux industriels en tant qu’ils exigent un effort humain. Par
cette double étude il s’agit d’arriver à un double résultat :
» 19 Répartition du travail selon les aptitudes et meilleure
utilisation de l’homme ;
» 29 Elimination de tous les efforts inutiles et substitution au taylorisme spontané de tout travailleur un taylorisme scien-
‘tifique ».
* L'auteur termine son étude en demandant la création de labo-
ratoires chargés de déterminer les méthodes scientifiques de tra-
vail et d’en vulgariser l’enseignement.
Enfin, les ouvriers eux-mêmes, depuis longtemps hostiles par
principe aux méthodes scientifiques de travail, ont des idées
moins absolues et l'influence des militants syndicalistes n’a pas
té étrangère à cette évolution.
M. Henry Preté, secrétaire du Comité d'action des organisa-
tions ouvrières écrivait à peu près à la même époque que M. Citroën (1) : |
« Dans un but légitime de préservation, les travailleurs ré- » clament qu’une limite hygiénique soit apportée dans l'effort » musculaire ou cérébral pour permettre à l'organisme de récu- » pérer l'énergie dépensée, d’où obligation de réduire la fatigue » à la fois par l'application intelligente des outils de travail (sys- » tème Taylor) et par la réduction de la durée de l'effort (dimi- » nution des heures de travail) ».
M. Jouhaux, secrétaire général de la C. G. T., a écrit dans le. Populaire de Nantes : « L’intensification de la production dépend » uniquement de l’outillage modernisé et surtout des méthodes » de travail nouvelles qui permettront d'utiliser pleinement » les facultés de la main-d'œuvre. C’est surtout et avant tout » un problème d'organisation (2) ».
Dans un accord important élaboré pour régler l'application de ia journée de huit heures et signé par les représentants de l'Union des Industries Métallurgiques et Minières, de la construction mécanique, électrique et métallique et des industries qui s’y rattachent et par les représentants de la Fédération des Ouvriers en métaux de France, la clause suivante a été inséter los
« Les représentants de la Fédération des Métaux ont déclaré » qu’il rentrait bien dans l'esprit des organisations ouvrières
» que les travailleurs devront sympathiquement s'adapter au
(L)EVPT IONS PER 0102 (2MVEETNIONRS. 10012 620 (3) Journée Industrielle, 19 avril 1919.
MA CAES 1
» développement du machinisme et aux méthodes rationnelles » de travail pour que la production retrouve rapidement un » équilibre indispensable au bien-être général ».
De cet ensemble d'opinions exprimées par des patrons, des ouvriers et des techniciens, nous pouvons retirer l'impression que les méthodes scientifiques de travail sont admises et reconnues nécessaires pour parer à l'insuffisance de la production:
Le gouvernement français ne s’est pas désintéressé de la question puisqu'il a favorisé l'unification de certains types de produits fabriqués de manière à en accroître la production. C’est la « standardisation » (1) qu’on peut ainsi définir (2):
Constituer et faire adopter pour une catégorie de produits, une série de types ou échantillons bien gradués satisfaisant à la plupart des cas usuels, l’'espacement des échantillons devant toutefois rester assez serré pour rendre exceptionnel l’emploi d’objets hors série. |
Ramener le fonctionnement des machines productrices de même nature à des conditions types, afin que tout travail puisse être exécuté dans le temps minimum, quelle que soit la machine employée.
Formuler et faire adopter des règles dont l’uniformité a pour but de permettre aux opérateurs de changer de machines sans, avoir à rééduquer leurs reflexes. |
On voit tout l’intérêt de cette classification qui permet, en
réduisant le nombre des types d’objets fabriqués, d'augmenter
(1) Standardisation, du mot anglais standard (régulateur), signifie : unification des types de fabrication de certains produits industriels. (2) V, Journée Industrielle, 3 juin 1919.
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par le travail en série la capacité de fabrication des types adoptés.
Le Ministre du Commerce a institué en 1919 (1) des commissions de standardisation dont le rôle est de favoriser et même de rendre obligatoire ces unifications de types, qui par le travail en série permettent de diminuer largement les prix de revient.
Mais pour intéressante que soit la standardisation, elle ne peut s'appliquer avec fruit que dans les industries d’une certaine importance. Les petits ateliers de fabrication ne peuvent guère en tirer parti. Or nous avons vu, à propos du machinisme, qu'ils constituent une partie importante de l'industrie française. Les méthodes scientifiques d'organisation du travail ne pourraient pas’ leur être non plus d'un grand secours. En effet, comment peut-on concevoir une application du système Taylor dans un petit atelier de dix ouvriers ? Ce n’est pas théoriquement impossible, mais les frais de premier établissement sont trop élevés pour le petit patron et comme il ne fait pas du travail en grande série les résultats qu’il pourrait obtenir sont trop aléatoires.
Devons-nous donc conclure que les espérances qu'ont fait concevoir les méthodes scientifiques de travail dépassaient la réalité et que la production française ne sera améliorée que dans une faible mesure ? M. Ribot, en défendant la loi de huit heures devant le Sénat, a soulevé incidemment cette question à propos. de la création d’une équipe supplémentaire dans les établissements industriels. Comme on lui objectait le chiffre réduit de la
population industrielle française, il disait (2) :
(4) V. Journal Officiel, 25 juillet 1919. Chambre, p. 3688. (2) Journal Officiel, 24 avril 1919. Sénat, p. 705.
« C’est évidemment une infériorité que d’avoir une popula- » tion réduite par la guerre ; à cela nous ne pouvons rien, mais » s’il faut organiser les deux équipes on le fera. Cela entraînera » naturellement une diminution du nombre des usines. À ce point » de vue la statistique nous a montré que la grande industrie » se développait chez nous beaucoup moins vite que l’industrie » moyenne et la petite industrie. C'était au point de vue écono- » mique et moral une bonne situation pour la France. Mais la » loi générale de l’industrie est aujourd’hui qu’il faut produire » vite et beaucoup, pour cela il faut concentrer les moyens de » production dans des organismes plus puissants. nous nous » adapterons ».
Il est bien certain que la concentration des industriels est une question actuelle. Tout en reconnaissant l'intérêt que peuvent présenter le petit commerce et la petite industrie, on ne peut nier qu'ils sont la cause d’une somme considérable d’énergie perdue et d’une moins-value certaine de la production.
M. Ripert, secrétaire de la section commetciale de l'U. S. T. I. C. A., exprimait cette opinion avec force dans une étude de l’organi- . sation du travail (1) :
« Pour diminuer la durée du travail, l'amélioration de l’outil- » lage sera nécessaire sans doute, et la taylorisation s'impose » à tous avec la suppression des efforts gaspillés.
» Cependant quelle que soit l'amélioration de la technique » dans l’atelier et l’application du taylorisme aux ouvriers, nous
» n’aurons rien fait si nous n’appliquons pas le même taylorisme
St SO
» aux patrons en coordonnant la technique entre les usines ac- » tuellement rivales, en supprimant. entre chefs d’industrie l’ef-
» fort gaspillé que représente la concurrence...
» Sait-on ce que nous coûte la concurrence comme heures » de présence à l’atelier ? Quel travail est dépensé en pure-perte » dans cette société, rien que pour opposer les hommes les uns » aux autres ? l’incohérence et l'anarchie de notre industrie nous » coûtent plus de quatre heures par jour... Petite propriété, » petit commerce, là est le temps perdu, le travail gaspillé. C’est » là qu’il faut mettre la pioche bon gré, mal gré. ;
» Déjà les trusts ont mis en évidence l’économie de travail » que représente dans une industrie donnée, cette suppression
» de la concurrence. Traduisons cette économie en diminution
de la journée, au lieu de la laisser monnayer en bénéfice. Là
» est la journée de huit heures... à
» En résumé, pour réaliser la journée de huit heures il faut » avoir le courage de dire au petit commerce, à la petite indus- » trie et à toutes nos petites initiatives que leur rôle est terminé ». La concentration n’est pas le remède universel au déficit de la production mais avec l’amélioration de l'outillage et des mé-
thodes de travail elle permettra de le combler en grande partie.
Dans certains cas particuliers, la solution sera plus difficile à trouver. Il y a des industries où le facteur « temps » joue un rôle prépondérant que ne sauraient atténuer ni le machinisme, ni le système Taylor. Dans les industries chimiques par exemple, certaines réactions exigent une durée précise pour l'obtention d'un produit déterminé et on ne peut prévoir une amélioration
immédiate des procédés employés.
Dans la métallurgie il est absolument impossible d'intervenir dans le cycle desréactions chimiques qui exigent un temps donné. Pour la fabrication de la fonte aux Hauts Fourneaux, pour l’obtention d’un acier défini dans un four Martin, il faut non seulement des praticiens exercés, un tour de main qui justement différencie entre eux les aciers obtenus par la même méthode dans des aciéries différentes, mais encore l'opération doit-elle durer un temps donné qu'il n’appartient pas à l’homme de restreindre à sa volonté (1). |
On ne saurait mieux comparer l'opération qui consiste à obtenir tel acier au!/molybdène ou au tungstène qu'à celles auxquelles procèdent certains fins cuisiniers devant leurs fourneaux, lorsqu'ils disent minutieusement les conditions nécessaires à l’élaboration de leurs chefs-d'œuvres gastronomiques. Or, en cuisine, nul n’ignore que le.temps importe beaucoup dans la réussite finale et personne ne songerait à demander à un rôtisseur de diminuer le temps nécessaire à la cuisson d’un poulet.
Il faut donc se résigner. Le facteur temps, en métallurgie comme en cuisine; ne peut pas être éliminé. Il faudra toujours, sui-
vant les cas, 6 à 8 heures pour chaque coulée de haut fourneau ; temps variable suivant le tirage, la température extérieure, éto tous facteurs qui échappent au même titre que les opérations chimiques, à la volonté des opérateurs.
De même aux fours Martin où le travail est 2tment très compliqué, très précis, où l'élaboration du métal est lente et
dosée, où le mélange doit atteindre, à 2/10 près de manganèse,
(1) Zllustration Economique, n° 5, p. 128.
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de carbone ou de silicium, la composition correspondante à tel ou tel acier, la durée varie entre un minimum de six heures ‘et un maximum de dix-huit héures d’une coulée à l’autre.
Dans les industries d’art, à production limitée (bronzes d’art, orfèvrerie de luxe) où tout le travail se fait à la main, la réduction de la journée de travail portera un coup sensible à la production. On peut objecter que ces industries ne sont pas d’une néces-
sité vitale pour la production française. Il est vrai.
Mais, dans les transports, dont on ne peut nier l'utilité, est-il possible d'imaginer un mécanicien de locomotive, un conducteur de tramway, un chauffeur de navire rattrapant le temps perdu par une production accrue. Il semble bieri qu’il faille attendre la mise en service de machines plus rapides et par conséquent s’exposer pendant longtemps à supporter les conséquences de la réduction du travail. On voit qu’une solution uniforme ne saurait être adoptée et nous sommes obligés de conclure d’une manière forcément imprécise. Il ne semble pas possible de décider
à priori que la production ne sera pas diminuée du fait de la ré-
duction de la journée de travail. L'amélioration des machines
aura certainement une influence bienfaisante ; le perfectionnement des méthodes de travail permettra souvent de récupérer le temps perdu, mais l’adaptation sera lente. De nombreux techniciens sont favorables à la réforme et estiment que la production ne sera pas atteinte, mais ils demandent un délai d'application. La diminution brutale de la journée de travail se traduirait certainement par une baisse équivalente dans la production et aurait
de funestes conséquences pour l’avenir du pays.
A cet égard il paraît intéressant de rechercher quelles ont
L'LoOUE
été les conséquences de la loi du 30. mars 1900 fixant à 10 heures le maximum journalier de travail dans les ateliers occupant des adultes en même temps que des femmes et des en- ‘fants. Dans le rapport de la Commission Supérieure du Travail pour 1907 (1), l'Inspecteur divisionnaire de Rouen constate que pour obvier aux effets de la réduction légale du travail les industriels ont établi des organisations telles que les suivantes :
Dans les filatures de coton écru on a eu recours à l’organisation temporaire, soit de deux équipes faisant huit heures de travail effectif, soit d’une équipe travaillant dix heures et d’une autre occupée seulement pendant quatre ou cinq heures.
L'organisation du travail par deux équipes de huit heures, en fonctionnement depuis six mois dans une filature de coton, est ainsi décrite par l'inspecteur de la troisième section : « L’organisation s'applique à la presque totalité du personnel. Les salaires sont établis de telle façon que les ouvriers gagnent autant en huit heures que leurs camarades des autres usines qui travaillent pendant dix heures. Le personnel n’est pas mécontent de cette organisation : il la trouve excellente pour l'été. Mais les femmes et les enfants qui font partie de la première équipe n’hésitent pas à déclarer qu’il est pénible de se rendre à l'atelier, quelquefois éloigné de plusieurs kilomètres de leur domicile, pour commencer le travail à cinq heures du matin ; ceux ou celles qui composent la seconde équipe font la même remarque en ce qui concerne l’heure tardive de la fin du travail ».
Bon nombre d’industriels, dit le rapport, reconnaîssent et
(1) Bulletin du Ministère du Travail, 1908, p. 1086 à 1088.
An et
déclarent loyalement que la réduction à 10 heures de la journée normale des femmes et des enfants n’a pas déterminé la diminution de la production. L’inspecteur de la troisième région cite à ce sujet un fait caractéristique : « Un teinturier apprêteur de Reims, observateur consciencieux, a remarqué que lorsqu'il était autorisé, en vertu du décret du 15 juin 1893, à augmenter de deux heures par jour la durée du travail quotidien de tout son personnel, la production pendant la première semaine augmentait sensiblement de deux dixièmes, mais que la semaine suivante elle décroissait rapidement, et qu’au bout de vingt jours environ elle retombait au même niveau que celle obtenue pendant le travail normal de dix heures ». |
Dans d’autres régions on admet que dans les filatures il y a eu diminution de production proportionnelle à la réduction du travail, diminution à laquelle on a remédié par l'augmentation ou le perfectionnement du matériel ou l'emploi d'équipes supplémentaires,
Dans son rapport pour l’année 1908 (1), la Commission Supérieure du Travail déclare que la réduction à dix heures de la journée de travail est désormais admise par les industriels et que la tendance est à admettre cette limitation dans les ateliers où on n'occupe que des adultes. L'une des causes de cette tendance est l'amélioration de l'outillage ainsi qu’une meïlleure organisation permettant un travail plus intense.
Le rapport pour 1909 s'exprime ainsi relativement à la durée
du travail (2) : « La question suivante a été, cette année encore,
(1) Zbidem, 1909, p. 1214.
{2) Zbidem, 1911, p. 26.
Éattes
» posée aux inspecteurs : la production a-t-elle diminué depuis » l’abaissement du travail à dix heures édicté par la loi du 30 » mars 1900.
» M. l’Inspecteur divisionnaire de la circonscription de Dijon » estime qu'après dix ans d'application de la loi de 1900, les » conséquences de la limitation de la journée à dix heures sur la » production n'apparaissent plus. Il faut d’ailleurs ajouter que » les divers procédés employés par certains industriels et surtout » l'amélioration de l'outillage ont contribué dès le début de l'ap-
» plication de cette loi à maintenir la production à son niveau » antérieur.
» D’après l’Inspecteur divisionnaire de Lille, cette loi aurait
» plutôt régularisé la production ».
Ces constatations sont encourageantes, mais il convient de remarquer qu’elles se font jour après une période de huit à dix ans. Leur intérêt n’est donc pas immédiat et la plus grande par- tie des adversaires de la journée de huit. heures admet qu'après une aussi longue période l'adaptation doit être faite. Les critiques portent plus sur les délais d'application que Sur le principe même des huit heures.
C’est pour cette raison qu’on a proposé de subordonner l’adoption de la réforme aux perfectionnements de l'outillage et à une meilleure organisation du travail. Théoriquement, cette idée n’est pas sans valeur. On conçoit très bien, en effet, que les patrons puissent dire à leurs ouvriers : « Nous perfectionnerons » nos machines et nous améliorerons l’organisation de nos usines; » de votre côté vous accepterez de travailler suivant des métho-
» des scientifiques et si le rendement aïnsi obtenu est tel,que la
Ge AD lo
» production de huit heures de travail soit équivalente à celle: » de l’ancienne journée de travail, nous vous promettons de bonne » foi d'adopter la réforme ».
Mais les ouvriers ne tiennent pas à se prêter à cette expérience, car ils craignent de faire un marché de dupes et de ne pas avoir les garanties nécessaires à la réduction de la durée du travail si le rendement demandé est atteint. Les militants syndicalistes sont sceptiques et ne croient pas que les patrons accompliront de bonne grâce les transformations nécessaires. Ils exigent l’application immédiate des huit heures et pensent qu'avec cet aiguillon les bonnes paroles se transformeront en actes énergiques.
Il ne nous appartient pas de prendre parti puisque les deux opinions peuvent se soutenir et que la solution de ce problème est une question de bonne foi. Mais s’il est possible de tirer une conclusion de cette étude théorique des méthodes de production envisagée dans leurs rapports avec la durée du travail, nous admettrons que la production subira un fléchissement avec la réduction des heures de travail. C’est à peu près indiscutable.
Il est également presque certain que le fléchissement constaté ne s’éternisera pas et qu’on prendra des mesures énergiques pour y parer, mais la période d'adaptation sera peut-être périlleuse. Nous ne concluons donc pas d’une manière ferme : nous exprimons un espoir que les faits se chargeront de confirmer ou de
contredire.
La diminution probable de la production se traduira par une raréfaction des produits fabriqués sur le marché ; par conséquent, par une diminution de l'offre par rapport à la demande, c’est-à-
dire par une hausse de prix. En admettant même que le déficit
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de la production soit comblé, soit par l'augmentation du personnel, soit par les perfectionnements réalisés dans les machines ou dans
les méthodes de travail, les prix de revient des produits manu-
facturés seront plus élevés puisqu'ils seront majorés par le coût
de la main-d'œuvre plus nombreuse ou du nouvel outillage. Ce sera donc encore une haussè des prix. Il semble bien que cette hausse ne puisse pas être évitée puisqu'il est expressément convenu que les anciens salaires ne seront pas diminués par suite de
l'adoption de la nouvelle journée de travail.
Cette hausse générale des produits fabriqués aura une répercussion immédiate sur le prix de la vie. Celui-ci est en effet composé non seulement du prix des aliments proprement dits, mais aussi du prix de la multitude d’objets non indispensables à la vie que
la civilisation a imposé à l’homme et dont celui-ci ne saurait
se passer sans souffrir. Devant cette hausse générale les bénéfices
réalisés précédemment par les producteurs et par les intermédiaires paraîtront insuffisants et seront majorés. La crise pourra être d'autant plus grave que la raréfaction des produits facilitera la spéculation.
Cette conséquence de la hausse des prix sur le coût de la vie est inévitable, elle sera due en partie à l’adoption de la journée de huit heures. La crise subsistera tant qu’il n’y aura pas équilibre entre les prix des objets et les salaires ou traitements. Une fois cet équilibre établi, et après un laps de temps assez étendu, la gêne disparaîtra. Seule subsistera la hausse par rapport à l’étalon monétaire.
Une autre conséquence de la hausse des prix, serait la gêne
apportée aux industriels sur le marché international. Les indus-
triels étrangers n'étant pas obligés de limiter le travail de leurs ouvriers à huit heures par jour produiraient plus et à meilleur compte que les industriels français. Ils les concurrenceraient donc aisément, non seulement sur le marché international, ce qui influencerait dangereusement la balance du commerce, mais encore sur le marché français. Ce serait alors la ruine de nombreuses industries. La réforme demandée par les ouvriers pour leur pro-
curer un bien-être supplémentaire se retournerait alors contre eux.
Ce n’est pas seulement l’industrie française qui se préoccupe de la concurrence internationale. M. Touron a lu à la tribune du Sénat une lettre caractéristique de la Fédération patronale de l’industrie textile anglaise à la Fédération ouvrière qui de-
mandait une réduction des heures de travail (20 mars 1919) (1).
« Notre industrie diffère des autres en ce sens qu’elle est pres- » que en totalité une industrie d'exportation ; nous avons eu » autrefois et nous aurons encore davantage dans l'avenir à » faire face à la concurrence du monde entier : la concurrence » notamment du côté de l'Amérique, des Indes et du Japon » deviendra plus vive dans l'avenir qu’elle n’a été-dans le passé.
» Ni vous ni nous ne pouvons traiter cette question à la légère.
» On peut noter avec satisfaction $ur ce point que tant dans » les pays d'Europe que dans les pays d'Amérique, il y a toute » probabilité que le nombre d'heures de travail soit réduit. Nous » ne pouvons cependant ignorer la concurrence croissante des
» Indes et du Japon, pays où la question de la réduction des
(1) Journal Officiel, 24 avril 1919. Sénat, p. 702.
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