‹ La Durée du Travail: Dans le Commerce & l'IndustrieChapitre 84 sur 90 · LU · texte numérisé non relu

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Nousiest-il possible de tirer une conclusion utile de cette petite: enquête ? Nous ne le croyons pas et ceci pour deux raisons principales : la première que nous avons déjà donnée est que l’application de la journée de huit heures est trop récente pour avoir pu donner lieu à des statistiques précises ; la seconde, est que le petit nombre des*observations recueillies ne nous permet pas de

généraliser dans une matière aussi délicate.

On ne peut cependant pas contester l'intérêt de ces indica-

| tions, d'autant plus que les industriels qui ont bien voulu répondre

à notre questionnaire occupent une place importante dans l’in-

dustrie limousine. En reprenant certaines réponses mous obte-. nons quelques éléments de conclusion, que nous croyons d’une

portée générale.

En premier lieu la dirainution de la production a été constatée partout ; le rapport de diminution enregistré corresporid à peu près au rapport de réduction de la journée de travail. Dans le cas d’une réduction de la journée de travail de neuf à huit on. constate une diminution de un neuvième ; dans le cas d’une diminution de dix à huit on constate une diminution de deux dixièmes. La production horaire n’a pas augmenté. Un atelier de constructions mécaniques constate une légère bonification attri- . buée à la suppression du casse-croûte (2/100). Nous remarquons. également que nulle part on n’a réalisé de perfectionnement de.

machines.

Une hausse correspondante du prix de revient est enregistrée. Nous pouvons faire ici une remarque tout à fait générale concernant la double incidence de la journée de huit neures. La.

conséquence directe c'est le maintien du salaire pour une produc-

tion réduite, d’où augmentation du prix de revient. La conséquence indirecte c’est la hausse des matières premières ou des fourniturés ayant subi de leur côté la répercussion de la journée

réduite, et provoquant une nouvelle hausse du produit fabriqué,

Le nombre des ouvriers n’a pas été augmenté. Il semble y avoir pénurie de main-d'œuvre, ou mauvaise répartition.

Toutes les réponses indiquent que la journée de huit heures ne constitue pas la limite de} l'effoft normal d’un ouvrier adulte. Cependant üne réponse (porcelaine) incline vers la journée de neuf heures et à la rigueur vers la journée de huit heures. Dans une note explicative, M. A. Relier, ingénieur A. M. qui a bien voulu nous donner ces renseignements, indique, qu’en principe la journée de huit heures n'aurait pas dû apporter une grande perturbation dans la production . Il ajoute que des ouvriers consciencieux auraient pu produire autant en huit heures qu’en dix heures, mais que, malheureusement, les mauvaises habitudes qui avaient disparu lors du changement de régime avaient reparu huit jours après (dix minutes de grâce à l’entrée, casse-croûte, collation, dix minutes de grâce à la sortie). La journée de huit

heures, conclut-1l, est devenue la journée de sept heures. :

Tels sont les éléments de cette enquête que nous jugeons particulièrement intéressante. Loin de nous la pensée de généraliser à outrance, mais d’une si faible portée que puisse être notre conclusion nous dirons cependant que le problème des huit heures ne nous paraît pas insoluble. La réforme a été appliquée au plus mauvais moment, mais l’excuse qu'on pourra invoquer, c'est que ce moment n’a pas été choisi. La journée de huit heu-

res a symbolisé pour les masses ouvrières les aspirations conte-

nues pendant cinq années de guerre. La poussée a été si forte, lors du vote de la loi, qu'il n’y a vraiment pas eu de résistance tant de la part des Chambres que des organisations patronales consultées. Des protestations se sont fait jour en grand nombre, mais il n'y a pas eu d'action organisée contre les huit heures. Quelle est la raison exacte de cette attitude des industriels et des commerçants ? Est-ce indifférence ou calcul ? Il serait bien ‘difficile de le rechercher et, au surplus, ce serait inutile. Nous sommes, devant le fait accompli et nous en mesurons les conséquences.

Le pays souffre d’une crise de sous-production qu’on impute en grande partie à la journée de huit heures (1). Nous admettons que cette opinion est exacte pour une part, mais, avons-nous dit plus haut, le problème ne paraît pas insoluble. La solution de la question des huit heures est liée au problème de la main-d'œuvre et au problème de l'outillage. La main-d’œuvre, probablement insuffisante, est surtout mal répartie. Dans certaines, régions il y a pléthore, tandis que dans cértaines autres

ily a vraiment pénurie: on le constate d’après, le paiement

(1) V. notamment Bulletin du Ministère du Travail, 1919, p. 494. Enquêtesur l’activité des établissements industriels et commerciaux en juillet 1919. Un inspecteur du travail de la circonscription de Marseille dit que là où l’application de la journée de huit heures n’était pas préparée par l’emploi d’un outillage très moderne, elle à entraîné une baisse dans la production. A Paris, une inspectrice déclare que les industriels voudraient trouver chez leur personnel un esprit de conciliation qui fait totalement défaut. Les débuts de l'application de huit heures ne sont pas très encourageants. Malgré lès promesses faites par les ouvriers et insérées dans les conventions, on est obligé de reconnaître que la production à baissé de 2] 10€, Cette baisseest surtout sensible dans les travaux dans lesquels la machine n'intervient. pas. ,

‘des indemnités de chômage dont lé montant est fort élevé,

alors que presque partout on manque de bras. La solution de la

crise de répartition est une question d'organisation. La crise de

quantité, plus grave, peut être en partie atténuée par l'emploi de la main-d'œuvre féminine et aussi par la main-d'œuvre étrangère à l'emploi de laquelle il faudra bien se résoudre quand on la trouvera. : |

Le problème de l'outillage ne comporte pas une solution aussi ‘simple et aussi rapide. Les perfectionnements ou les remplacements de machines ne sont pas aisés, même pour les industriels qui cherchent à les favoriser. Le remplacement des machines est entravé par le marasme général de la production. Les

ateliers de construction les mieux organisés demandent des dé-

lais de livraison qui atteignent en moyenne deux ans (1). Fau-,

dra-t-il que pendant ces deux añnées la production de la France soit paralysée ? | Un effort doit donc être demandé à tous et des sacrifices doi-

vent être consentis aussi bien par les employeurs que par les ou-

vriers. Ceux-là voudront-ils le faire, ceux-ci voudront-ils le com-"

prendre ?

La solution de la question des huit heures dépend cependant de la bonne volonté des uns et des autres. Le Ministre du Travail désireux de se réndre compte des résultats de la journée de huit heures à prescrit une enquête générale au début de 1920 (2).

Cette enquête, dont les résultats ne sont pas encore publiés,

(1) Journée Industrielle, 20 décembre 1919.

i(2) V. Bulletin du Ministère du Travail, 1919. Actes officiels, p. 214!

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avait pour but de rassembler, non des arguments pour ou contre les huit heures, mais toutes les constatations de faits précis et prouvés, quel que fut ie sens dans lequel elles pussent être interprêtées. L'action du gouvernement, en ce qui concerne la journée de huit heures sera déterminée par cette enquête.

Cependant, quels que Soient les renseignements recueillis, il paraît difficile d'envisager des changements importants dans la loi. Les masses ouvrières ne permettraient pas qu’on touche à ce texte, considéré par elles comme une de leurs conquêtes essentielles, arrachée de haute lutte à un patronat hostile. Supprimer la journée de huit heures aboutirait à provoquer des troubles profonds dont la répercussion sur la production serait peut être encore plus fâcheuse que ne pourrait l'être la loi elle-même. C'est d’ailleurs l'opinion de M. Isaac, Ministre du Commerce, qui déclarait le 7 mars 1920 à la Chambre du commerce de Lyon (1). « La loi est devenue comme une sorte de conviction religieuse qui plane sur l'humanité tout éntière. eine suis pas de ceux, — et les membres du gouvernement auquel j'appartiens pensent comme moi, — qui croient qu’on pourra légiférer én sens contraire ».

Les dérogations dont le principe est admis par la loi permettraient peut-être d’obvier dans uné assez large mesure aux inconvénients des courtes journées. On a même proposé de considérer la crise actuelle de sous-production comme une nécessité d’ordre national, prévue par l’article 7 de la loi, en vue des déroga-

tions à accorder (2).

(1) V. Journée Industrielle, 9 mars 1919.

(2) Journée Industrielle, 19 février 1920, P. Normand.

Ce serait peut-être aller un peu loin et l’assimilation ne paraît pas devoir obtenir de grandes chances de succès. Il n’en est pas moins vrai que des dérogations sont nécessaires et qu'avec le concours des organisations patronales et ouvrières, un #”odus vivendi doit être adopté au moins provisoirement.

Rien n’empécherait plus tard lorsque lès conditions de la production se seraient améliorées de revenir au principe même des huit heures et à sa stricte application. Mais, et c’est l'intérêt de tous, il importe avant tout qu’une grande nation telle que la France, qui a triomphé militairement au prix de sacrifices immenses, ne succombe pas sur le terrain économique, sous le poids des charges trop lourdes que paraîtrait devoir lui imposer FE journée:

de huit heures trop strictement appliquée.

Vu: le Président, Raoul JA.

Vu: Ze Doyen, El F. LARNAUDE.

Vu et permis d'imprimer, Le Recteur, PAMAPPELE

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