‹ La durée et l'étendue du voyage d'Hérodote en ÉgypteChapitre 14 sur 93 · I. A L'OUEST DU NIL : 4. CANOPE ET SES TARICHKES · texte numérisé non relu

I. A L'OUEST DU NIL : 4. CANOPE ET SES TARICHKES

en arrivant en Egypte, il n'est pas douteux qu'il a passé par cette ville. Combien de temps y a-t-il séjourné ? L'examen de ce qu'il nous en apprend peut nous le faire présumer dans une certaine mesure.

Alexandre (Paris), rapporte-t-il, après avoir enlevé Hélène, fut forcé par des vents contraires « d'aborder à la bouche du Nil qu'on appelle aujourd'hui canopique et aux Tarichées. Il y avait sur le rivage un temple d'Héraklès qui s'y trouve encore maintenant. Si un esclave s'y réfugie et s'y fait marquer des stigmates sacrés pour se donner au dieu, il n'est pas permis de mettre la main sur lui. Cette coutume continue de s'observer de la même manière depuis son institution jusqu'à moi. » Il ajoute que les esclaves d'Alexandre profitèrent de ce droit d'asile pour accuser leur maître devant les prêtres et Thonis, gouverneur du pays (1). Il y a deux parts à faire dans les renseignements fournis ici sur Canope. Les uns sont de simples constatations ; indépendants du récit, ils reposent vraisemblablement sur une vue directe du pays. En effet, puisque Hérodote a passé par là, il a dû voir les Tarichées : c'était, comme l'indique le nom, un endroit où se faisaient des salaisons de poissons, endroit qui, d'après le contexte, attenait à la ville (2). De même il a dû constater qu'il y avait tout proche un temple d'Héraklès, lequel, déclare-t-il, existait encore de son temps; ce temple était situé dans l'étroit espace qui séparait Canope du fleuve : une localité nommée justement Hérakléum s'y développa plus tard, de sorte que Strabon et Diodore appellent la bouche du Nil indifféremment « canopique » ou «hérakléotique » (3). Mais il y a dans le texte qui nous occupe un renseignement d'une autre nature, qui concerne non plus la topographie, mais

(i) II, n3. — (2) Il y avait plusieurs établissements du même genre le long de la côte; Hérodote en cite encore un près de Péluse (Tarichées de Péluse, II, i5); Etienne de Byzance en mentionne un autre près de l'embouchure mendésienne.

(3) Strabon, XVII, 1. 1\ ; Diodore, I, 33. Ptolémée (IV, 5. iG) dit que « l'Agathodsemon » ou « grand fleuve » se jette dans la mer par la « bouche hérakléotique ».

une institution : c'est que le sanctuaire d'Héraklès aurait joui du droit d'asile. La donnée est en fait inexacte : si les temples égyptiens possédaient des esclaves, auxquels naturellement personne ne pouvait toucher, rien ne nous permet de croire qu'ils aient eu le privilège de rendre inviolables tous ceux qui s'y réfugiaient (1). Ce détail est trop étroitement adapté au récit, dont il est en quelque sorte la cheville ouvrière, pour que nous ne lui attribuions pas la même origine qu'au récit lui-même. Or l'anecdote a été contée à l'historien, si l'on en croit son témoignage, à Memphis(2) ; ce n'est donc pas à Ganope qu'il en a eu connaissance.

Il est une autre donnée dont on en peut dire autant. « Anciennement, dit ailleurs Hérodote, Naucratis était la seule ville de commerce; il n'y en avait pas d'autre en Egypte. Si quelqu'un abordaità une autre bouche du Nil [que la canopique], il devait jurer qu'il y était venu malgré lui, et, après avoir fait ce serment, se rendre avec son vaisseau à la bouche canopique ; ou, du moins, si les vents empêchaient cette navigation, il était obligé de transporter ses marchandises dans des barques à travers le Delta jusqu'à ce qu'il parvînt à Naucratis. Telles étaient les prérogatives dont jouissait cette ville (3) ». L'obligation où l'on était autrefois d'aborder à la bouche canopique n'étant pas un fait que notre auteur ait pu constater, il a été nécessairement renseigné à ce sujet d'une manière indirecte. Il est évident par ce passage et par le chapitre qui le précède, chapitre consacré tout entière l'organisation de Naucratis, que c'est à Naucratis, et non à Ganope, qu'Hérodote a reçu cette information.

Ainsi la situation de Ganope à l'embouchure occidentale du Nil, l'existence d'un établissement de salaisons nommé

(i) Cf. Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 436; C. Sourdille, Hérodote et la religion de l'Egypte : comparaison des données.., p. 177.

(2) Les prêtres questionnés ici (II, n3) sont les prêtres de Memphis, dont l'autorité est invoquée depuis II, 99; c'est du reste à propos du prétendu temple d'Hélène à Memphis qu'HÉRODOTE raconte toute l'histoire. On s'accorde généralement à en voir la véritable source dans l'œuvre d'HÉcAtée (cf. Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 435). — (3) H, 179.

§ I. A L'OUEST DU NIL I 5. ANTHYLLA - 6. ARCHANDROPOLIS 37

Tarichées, et la présence sur le rivage d'un temple d'Héraklès, voilà tout ce que le séjour d'Hérodote à Ganope lui a permis de constater directement. Les données relatives au droit d'asile qu'aurait eu le temple d'Héraklès et à la nécessité imposée anciennement d'importer toutes les marchandises par la bouche canopique se réclament d'une autre origine. Or constater deux ou trois faits, et obtenir des renseignements sur les institutions ou l'histoire d'un pays sont deux choses différentes : la première suppose seulement qu'on a passé en ouvrant les yeux ; la seconde exige tout le loisir nécessaire pour se familiariser avec des inconnus et entrer en conversation avec eux. Hérodote n'a donc fait que passer à Canope, il n'y est resté que le temps strictement nécessaire pour se procurer les moyens de remonter le Nil, et ne s'est pas attardé dans une cité nouvelle, aux traditions par conséquent assez peu nombreuses encore (1), lorsque tant de monuments antiques et de villes célèbres l'attiraient ailleurs.

Page 1