‹ La durée et l'étendue du voyage d'Hérodote en ÉgypteChapitre 23 sur 93 · C. SOURDILLE · texte numérisé non relu

C. SOURDILLE

Une fois franchis les propylées, — c'est-à-dire le premier pylône, — Hérodote se trouva dans « la cour », en d'autres termes dans l'espace qui s'étendait entre le mur d'enceinte et les bâtiments constituant le temple proprement dit. On lui fît remarquer certaines parties réparées par Amasis ; ce pharaon avait fait venir pour cette fin d'énormes pierres, les unes des carrières voisines de Memphis, les autres, les plus considérables, d'Eléphantine, à vingt jours de Sais (1). Dans la cour le voyageur grec aperçut des obélisques, un lac circulaire grand comme celui de Délos (2), surtout des tombeaux. Là en effet reposaient tous les rois originaires du nome saïte. Le tombeau d'Apriès se voyait à gauche en entrant. Le plus éloigné du temple était celui d'Amasis : il était constitué par une salle hypostyle dont les colonnes de pierre avaient des chapiteaux à feuilles de palmier; à l'intérieur, une sorte de petite chambre, avec une porte à chaque extrémité, renfermait le cercueil (3). Enfin, derrière le sanctuaire, tout le long duquel il s'adossait, se trouvait le tombeau d'un dieu dont Hérodote se fait scrupule de dire ici le nom, mais que nous savons avoir été Osiris (4).

Pénétrant alors dans une certaine partie du temple, celle qu'il appelle « le palais royal » (5), il y admira, exposée à la vue de tout le monde dans une salle richement ornée (6), une génisse de bois. Elle avait la taille d'une grande génisse vivante, figurée non pas debout, mais sur les genoux, et était couverte dune housse de pourpre qui ne laissait paraître que la tête et le cou, plaqués d'un or très épais; entre les cornes brillait un cercle d'or imitant le soleil (7). Devant elle, le jour brûlaient des parfums, et toute la nuit veillait une lampe. Dans une pièce attenante se dressaient une vingtaine de colosses en bois représentant des femmes nues. On avait raconté à notre auteur que la génisse était un coffre où reposait la fille de Mykérinos, et que les statues de

(i) II, 178. — (2) II, 170. — (3) II, iGu* — (4) H, 170. — (5) Voir ci-dessus, p. 49 et note 2. — (6) II, i3o. — (7) II, i32.

femmes figuraient les concubines du même pharaon : si celles-ci n'avaient pas de mains, c'est qu'on les leur avait coupées pour les punir d'avoir livré la jeune fille à son père. Mais l'historien traite ce dernier trait de niaiserie, car il avait vu les mains tombées de vétusté aux pieds de ces statues (1). Il ne parait pas avoir pénétré dans quelque autre partie du temple.

Est-ce dans ce même édifice que Ton consultait l'oracle d'Athèna (2)? Hérodote ne l'indique pas. 11 est du moins certain que les Égyptiens affluaient en grand nombre aux fêtes solennelles de la déesse. Ces fêtes ne le cédaient en importance qu'à celles d'Artémis et d'Isis (3). Dans la nuit du sacrifice, tous les habitants de Sais, pour une raison tenue secrète, allumaient en plein air des lampes autour de leurs maisons, et l'historien de décrire curieusement ces lampes : c'étaient de petits vases, on y versait de l'huile mélangée de sel, la mèche y flottait, et brûlait toute la nuit. Dans toute l'Egypte, au même moment, avait lieu une illumination semblable : c'était la fête « des lampes allumées » (4). Une fois par an aussi, lors du deuil mené en l'honneur du dieu dont Hérodote se refuse à dire le nom, on exposait à la lumière du soleil la génisse de bois où reposait la fille de Mykérinos (5). Enfin sur le lac du temple, la nuit, on représentait les souffrances du même dieu. Notre auteur affirme qu'il en connaît le détail, mais qu'il ne peut le révéler : cette représentation faisait partie des « mystères » égyptiens (6).

Ce qu'il apprit à Sais est réparti dans un nombre considérable de données. Tout ce qu'il a signalé du temple et de

(i) II, i3o-i3i. — (2) II, 83. — (3) II, 59. — (4) II, 62. — (5) II, i3a.

(0) II, 170. Il semble bien que ces diverses cérémonies s'accomplissaient à l'occasion de la même fête, celle de la mort d'Osiris au mois de Khoïak. Dans l'un des jours de cette fête tombait celle de Nit (Athèna) (le 2G du même mois, d'après le calendrier d'Esneh). Voir à ce sujet G. Sourdille, Hérodote et la religion de l'Egypte : comparaison des données..., p. 85-87, q5- 96, 182. Le mois de Khoïak correspond à peu près au mois de novembre; or on démontrera dans le dernier chapitre du présent ouvrage (Conclusions : brièveté du voyagé) qu'HÉRODOTE s'est trouvé à Sais justement à cette époque de l'année.

ses cérémonies témoigne qu'il s'y est renseigné avidement sur les choses religieuses : notamment c'est à propos des « mystères » célébrés dans l'enceinte sacrée qu'il fut instruit de la partie essentielle de la légende osirienne, c'est-à-dire de ce qu'il a su de plus intime dans la mythologie des Égyptiens (1), et il est fort probable que ses informateurs ne s'en tinrent pas en cette matière à cette seule communication. C'est à propos des sévices exercés par Gambyse, dans la même ville, sur la momie d'Amasis qu'il rapporte la raison de la momification, à savoir la volonté des Egyptiens de soustraire les corps aux atteintes des vers (2); et sans doute c'est là encore, à cette occasion, qu'il enquêta sur les divers procédés d'embaumement dont il nous a entretenus (3). On ne saurait prouver qu'il ait formé ou reçu à Sais la théorie en vertu de laquelle la Grèce aurait dû à l'Egypte la plupart de ses institutions; tout au moins sa conviction s'y est-elle fortifiée, s'il y apprit, comme il semble, le séjour de Solon à la cour d'Amasis (4) et l'emprunt fait par le premier au second de la loi obligeant les citoyens, sous peine de mort, à déclarer tous les ans leurs moyens d'existence (5). Il est possible qu'il ait également puisé là un certain nombre de renseignements sur la géographie physique et politique du pays. En effet, assure-t-il, le'trésorier du temple d'Athèna est le seul homme qui se soit vanté devant lui en Egypte de connaître les sources du Nil (6); en outre la manière dont il introduit

(i) Voir C. Sourdille, 1. 1., p. G9-70 et p. 391, — (2) III, 16. — (3) II, 86- 89. - (4) I, 3o.

(5) II, 177. Le fait rapporté est du reste inexact. Gutsghmid, De rerum Aegyptiacarum scriptoribus Graecis ante Alexandrum magnum, dans le Philologus, X (i855), p. 638: « Vti uerum esse potest quod I, 3o narrât Solonem ad Amasim, Aegyptiorum regem, sese contulisse, ita cum aliis de causis, tum propter temporum rationem id maxime a uero abhorret quod eundem Solonem tov àpycaç vofxov Aegyptio i 11 i Amasi debere putat (II, 177); nam Solo Athenis leges tulit anno 5g4 a. C. et Amasis anno demum 670 regnare coepit. »

(6) II, 28. M. Wiedemann [Herodots zweites Bach, p. 96) estime qu'HÉrodote a puisé à Sais ses informations sur les diverses branches du Nil (II, 17). Je ne crois pas qu'on puisse être aussi affirmatif. Hérodote a nommé sept bouches du fleuve; mais il en omet une bien connue, la tanite, et en

dans son récit la division des Egyptiens en castes et la liste des nomes fournissant des guerriers, — à propos de la lutte d'Apriès et d'Amasis (1), — nous porte à considérer ces informations comme originaires de Sais. En tout cas c'est indubitablement dans cette ville qu'il se fit raconter pour la plus grande partie Fhistoire de ces pharaons dont il aperçut les tombeaux dans l'enceinte du temple ; et ce n'est pas peu dire, car à partir de l'avènement de Psammétichos son récit prend une ampleur toute particulière; sur Amasis surtout, le dernier et le plus « philhellène » des grands rois saïtes, il est intarissable (2).

En somme Hérodote a remarqué à Sais le grand temple d'Athèna et le palais royal compris dans la même enceinte;

introduit une autre, la saïte,qui n'a pu exister, Sais ne se trouvant qu'à un kilomètre de la bouche canopique. Qu'a-t-il entendu par la bouche saïte ? Strabon (XVII, i. 20) rapporte que ce nom était justement donné par quelques-uns (ttvéç) à la bouche tanite ; aussi quelques commentateurs, notamment Brugsch, dans Stein (ad /oc), pensent-ils qu'il y avait dans l'est une seconde ville appelée Sais. M. Wiedemann répond avec raison que les traditions monumentales s'opposent à cette hypothèse. Au reste il apparaît bien que la donnée de Strabon se réfère à celle d'HÉRODOTE; c'est pourquoi Gutschmid a tort de vouloir lire dans Strabon aroua Savmxov, leçon exclue en outre par ce fait que ce dernier ne connaît que Tàvtç(et Tavmxov <7~6\l<x) (XVII, 1. 20, 4i ; cf. 18, 20, etc.). L'opinion de M. Wiedemann est la suivante : « Lorsque Hérodote réunit ses informations à Sais, on lui désigna le bras du Nil qui coulait juste devant comme ayant une importance particulière ». Cette explication ne semble pas admissible. Hérodote a bien connu la branche canopique, dont il a parlé à plusieurs reprises (II, i7; u3, 179); d'autre part il a fait un long séjour à Sais, et même les renseignements qu'il y obtint présentent une précision tout à fait remarquable : est-il possible qu'il ait ignoré le nom de la branche du fleuve qui coulait presque sous les murs de la ville '? bien plus, est-il possible qu'il ait cru voir près de Sais un bras qu'il déclare au même endroit dérivé de la branche sébennytique ? Le texte de Strabon attestant la leçon a-ô\i.y. EocïTtxdv dans le passage en question d'HÉRODOTE, je pense que les informateurs de notre historien ont prononcé devant lui Savtttxbv ard^a, du nom de Tanis, en égyptien « Zân », dans la Bible «San », en assyrien u Sana », aujourd'hui « San el Hagar », mais que, n'ayant pas reconnu là le nom de la ville de Tanis (TavÎTYjç vo[/.6ç, II, 166), il a été trompé par la ressemblance des mots EavtTixov et SatTixdv. Pour faire cette confusion il suffisait qu'il connût le nom de Sais ; rien n'indique qu'il ait reçu cette information dans cette ville même.

(1) II, i63-i68 — (2) I, 3o, 77; II, 43, i54, 162-163, 169, 172-177; III, 1, 2, 4, 10, 16, (4o-47)> (!25).

s'il n'en a pas signalé d'autres monuments, il a du moins décrit ceux-là avec un luxe de détails vraiment extraordinaire. Il a raconté plusieurs traits des cérémonies qui y étaient célébrées ; à propos de l'une d'elles il a noté tel rite, celui des lampes allumées, avec la minutie d'un témoin très intéressé. A Memphis sa vue a embrassé plus de choses, à Sais elle a été plus précise. De même pour les nombreux renseignements qu'il obtint dans l'une et l'autre ville sur l'histoire, la géographie, la religion : à Memphis ils se rapportèrent à des siècles plus nombreux, à des sujets plus divers; à Sais ils furent plus circonstanciés, et notamment pour l'histoire plus suivis, pour la religion plus intimes. C'est à Memphis et à Sais qu'Hérodote a séjourné le plus longtemps et avec le plus de profit.

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