‹ La durée et l'étendue du voyage d'Hérodote en ÉgypteChapitre 68 sur 93 · La Ville · texte numérisé non relu

La Ville

Distances de Thèbes à Héliopolis, à la mer, a Ëléphantine . — « A remonter cTHéliopolis à Thèbes, la navigation est de neuf jours, ce qui fait 4,860 stades... Depuis la mer jusqu'à Thèbes il y a 6,120 stades (2), et 1,800 de Thèbes à Ëléphantine » (3). On a montré plus haut que les évaluations de ce genre, en ce qu'elles ont de primitif, c'est-à-dire en tant qu'elles représentent un certain nombre de journées de voyage, n'étaient pas le fait d'Hérodote, qu'elles étaient des évaluations sans doute officielles, fondées sur le nombre minimum de jours nécessaires aux courriers du gouvernement pour se rendre d'un point à un autre (4). Il n'y a aucune raison d'en chercher la source spécialement à Thèbes; elle se trouvait bien plus vraisemblablement au siège du gouvernement, à Memphis.

L'absence absolue de pluie à Thèbes. — « Sous le règne de Psamménitos, fils d'Amasis, un événement extrêmement prodigieux pour les Egyptiens se produisit: il plut à Thèbes d'Egypte, ce qui auparavant n'avait jamais eu lieu, et n'a pas eu lieu depuis lors jusqu'à moi, comme le disent les Thébains eux-mêmes: car il ne pleut absolument jamais dans la Haute Egypte, mais alors il tomba une petite pluie à Thèbes » (5). Ici le témoignage des Thébains est explicitement invoqué; or, il est impossible, absolument impossible que des Thébains se soient exprimés de la sorte. Une petite pluie tombe bien à Thèbes de deux à quatre fois l'an, et tous les

(i) Sauf pour ce qui concerne la religion (voir ci-dessous, p. 172 sqq).

(2) Ce chiffre est inexact d'après les indications mêmes d'HÉRODOTE. Il compte de la mer à Héliopolis « par le milieu des terres », c'est-à-dire en ligne droite, juste i5oo stades (II, 7), ce qui, ajouté aux 4860 qui représentent la distance d'Héliopolis à Thèbes, donne un total de 636o stades au lieu de 6120. L'explication de Gutsghmid est la seule plausible : Hérodote a confondu la distance qui sépare Thèbes de la mer avec la longueur du périmètre de la Thébaïde, évaluée précisément par lui (II, 16) à 6120 stades. Cf. Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 69. — (3)11, 9.

(4) Voir plus haut, p. 107-110. — (5) III, 10.

huit ou dix ans des averses de courte durée mais torrentielles s'abattent subitement sur le pays, formant des ruisseaux dont les traces sont toujours visibles sur les deux chaînes de montagne (1). Faut-il accuser ici Hérodote de mensonge ? L'erreur, ou plutôt l'exagération, s'explique facilement sans avoir recours à cette hypothèse. Le prodige est rapporté à l'occasion de la bataille que Psamménitos (Psammétichos III), successeur d'Amasis, allait livrer aux Perses envahisseurs. Que la triste destinée de ce prince, qui devait régner à peine quelques mois, eût été annoncée par un présage, c'est ce qui ne pouvait faire l'objet d'aucun doute pour des Grecs; aussi remarqua-t-on cette coïncidence qu'il était alors tombé quelques gouttes d'eau à Thèbes, où les pluies sont très rares en effet. Ce prodige faisait donc partie de l'histoire de Psamménitos, et comme toute l'histoire racontée par Hérodote se rattache exclusivement aux traditions de la Basse Egypte (2), c'est là que l'événement lui a été rapporté. Mais en passant par Thèbes il ne lui a pas été difficile d'en interroger les habitants sur la climatologie de la région. Il a été confirmé par « les Thébains eux-mêmes » dans cette opinion qu'il ne pleuvait pas chez eux, — ce qui doit se comprendre généralement parlant; — et comme il avait entendu dire ailleurs qu'une petite pluie tombée à Thèbes avait passé pour un pro-

(i) Cf. Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 106-107. M. Maspero (Hist. anc.y in- 12°, 7e édit., igo5, p. 685) rapporte qu'il a vu à Thèbes, — mais une fois seulement, — « tomber la pluie pendant trente-trois heures d'affilée ». Des pluies d'orage sévissent également plus au sud (au Gebei Silsileh, Gaillaud, Voyage à Méroé, I, p. 297-298) et dans la Nubie, même au-dessus delà seconde cataracte. Gaillaud, 1. 1., p. 335 : « Nous passâmes [au sud d'Ouady Halfah] sur un terrain argileux, encore humide des pluies qui l'avaient arrosé. Mon guide me dit qu'à l'époque de la crue du Nil, il avait séjourné dans cet endroit, et y avait observé des amas d'eau provenant des pluies d'orage. On le remarque également à Thèbes et le long des chaînes libyque et arabique ; mais cela n'arrive pas toutes les années ; les grandes averses sont très rares. » Gf. ci-dessus, p. 18-19.

(2) Hérodote n'a rien dit des grands rois thébains dans leurs relations avec Thèbes; et non-seulement il ne rapporte aucune des traditions de cette ville, qui fut en somme avec Memphis la plus importante des capitales de l'Egypte, mais encore il ignore totalement ce que les rois philhellènes de la XXVIe dynastie ont fait pour elle.

dige, il a pu être naturellement porté à donner à l'affirmation des Thébains une valeur exagérée, croire de bonne foi que, d'après leur propre témoignage, il ne pleuvait jamais, abso. lument jamais dans la Haute Egypte.

Cambyse a Thèbes. « Oasis ». — Le nom de Thèbes intervient plusieurs fois dans le récit qu'Hérodote a laissé des expéditions de Cambyse contre les Ethiopiens et les Ammoniens. Arrivé dans cette ville, le Grand Roi dépécha cinquante mille hommes contre le temple de Zeus Ammon; pour lui, continuant sa route avec le reste de son armée, il marcha sur l'Ethiopie. Une disette terrible l'obligea bientôt à rebrousser chemin (1) ; lors de son retour à Thèbes il avait perdu une bonne partie de ses troupes (2). Quant aux soldats envoyés contre les Ammoniens, ils partirent avec des guides et allèrent sûrement jusqu'à « Oasis » ; « cette ville, ajoute Hérodote, est occupé par des Samiens qu'on dit être de la tribu eschrionienne; sept jours de route à travers les sables la séparent de Thèbes, et l'endroit s'appelle en grec Vile des Bienheureux ». Ce qu'était ensuite devenue l'armée perse, « les Ammoniens et ceux qu'ils en avaient instruits » pou-, vaient seuls le dire; suivant leur témoignage, elle aurait été anéantie par une tempête de sable » (3). Est-ce à Thèbes même qu'Hérodote a obtenu ces informations ?

Ce qui concerne proprement les expéditions de Cambyse lui fut sans doute communiqué dans la Basse Egypte avec le reste des aventures du même monarque, aventures dont la Basse Egypte avait été le théâtre (4). Cambyse était mort en 522, c'est-à-dire depuis assez de temps pour que son histoire, déjà en partie légendaire, se fût établie : l'on croira difficilement qu'Hérodote en ait recueilli le premier les éléments divers au hasard des localités qu'il visita, et qu'on ait ignoré à Memphis les expéditions dont le mauvais succès avait provoqué, à Memphis précisément, la folie furieuse du Grand

(i) Le fait n'est pas absolument exact; voir Maspero, Hist. anc, III, p. 667-668. — (2) III, 25. — (3) III, 26. — (4) Voir notamment III, 10-16, 27- 29, 37, 64.

Roi. Toutefois, c'est des Cyrénéens, comme on l'a dit plus haut, qu'il a pu apprendre d'abord ce que les Ammoniens racontaient de l'armée perse envoyée contre eux (1). Il en résulte qu'il ne lui a pas été nécessaire d'aller à Thèbes pour obtenir ces informations ; et comme son témoignage est muet à cet égard, ce n'est pas vraisemblablement là qu'il a été renseigné sur ces expéditions de Cambyse contre l'Ethiopie et l'oasis d'Ammon.

Est-ce à Thèbes qu'il apprit la distance de cette ville à « Oasis »? La durée de sept jours attribuée au voyage est excessive de moitié : trois jours et demi devaient suffire alors, comme ils suffisent aujourd'hui (2), et les gens de Thèbes n'auraient sans doute pas manqué de le faire savoir à notre auteur. En réalité cette durée de sept jours, indiquée à propos de l'expédition des Perses contre les Ammoniens, représente le temps que mit l'armée de Cambyse à parvenir jusqu'à « Oasis » : cette armée, encombrée d'impedimenta d'autant plus nombreux qu'il fallait traverser le désert, et dont chaque soldat ne pouvait être monté à chameau, a eu sûrement besoin d'un temps beaucoup plus considérable pour faire le chemin que les caravanes ordinaires. Par là se trahit l'origine de la donnée: comme, d'après le témoignage

(i) Voir plus haut, p. 147.

(2) D'après Stein, ad Herod., III. 26. 5 ff., « le voyageur Caillaud [sans référence] indique également une distance de sept jours entre Thèbes et la Grande Oasis ». Il doit y avoir erreur de la part de Stein. Fréd. Caillaud a visité deux fois l'Oasis d'El-Khargeh : en 1818 [Voyage à l'Oasis de Thèbes et dans les déserts situés à l'orient et à l'occident de la Thèbaïde fait pendant les années i8i5, 1816, 1817, 1818, rédigé et publié par Jomard, 1821, p. 85-96), et en 1820 [Voyage à Mèroé, au Fleuve Blanc,... à Syouah et dans cinq autres Oasis, I. 1826, p.23i-24o). Dans l'un et l'autre voyage c'est seulement au retour qu'il alla directement de la petite ville d'El- Khargeh à la vallée du Nil : la première fois, parti de cette localité le 11 juillet, il couchait près de Farchout le i4 ; la seconde fois, il prenait route le 4 mars pour arriver à Siout dans la journée du 8. La distance d'El- Khargeh à Siout n'est pas sensiblement différente de la distance d'El- Khargeh à Thèbes (environ 220 kilomètres). Aujourd'hui, le trajet par chameau de Farchout (entre Siout et Thèbes) à la même oasis, d'environ 200 kilomètres, s'effectue également en trois bons jours (cf. Bénédite, Egypte, dans la collection des Guides-Joanne, p. 616).

d'Hérodote (1), les détails rapportés sur l'échec de l'expédition avaient pour auteurs les Ammoniens, ce sont les Ammoniens qui, par l'intermédiaire des Cyrénéens (2), indiquèrent ce nombre de sept jours, dont Hérodote n'a pas vu le caractère exceptionnel. Au reste, il a parlé ailleurs de Thèbes à propos du désert, et sûrement encore d'après les Cyrénéens. Il nous assure en effet que Thèbes est à dix journées de l'oasis d'Ammon (3) : or, quand la distance indiquée par lui de Thèbes à l'oasis d'El-Khargeh est de moitié trop grande, celle de Thèbes à l'oasis de Siwah est trop courte de plus de moitié (4). En voici la raison. Décrivant la Libye sablonneuse, qu'il fait commencer précisément à Thèbes, et dont il place le terme aux colonnes d'Héraklès, il déclare que « de dix jours en dix jours» on voit des fontaines d'eau douce autour desquelles se trouvent des habitants. « Les premiers rencontrés à partir de Thèbes sont les Ammoniens, à dix journées de cette ville. A dix autres journées de chemin après les Ammoniens est le territoire d'Augiles: c'est là que les Nasamons vont en automne recueillir les dattes » (5); à dix jours d'Augiles sont les Garamantes ; à dixjours des Garamantes les Atarantes, etc. (6). C'est par la longueur systéma-

(i) III, 26. — (2) Voir plus haut, page 147. — (3) IV, 181.

(4) Fréd. Caillaud a fait son voyage à l'Oasis de Siwah (Siouah) ou Oasis d'Ammon en partant, non de Thèbes, mais d'un point beaucoup moins éloigné, à savoir de Médînet el-Fayoum {Voyage à Méroé, etc., I, p. 29-59) : ayant pris route le 22 novembre 1819 à midi i/4, il arrivait en vue de Siwah le 9 décembre au soir, soit après 17 jours, dont deux passés au repos (p. 36) ; au départ « les guides parlaient de quinze à vingt jours de traversée » (p. 32). Le même voyageur est revenu de Siwah au Nil par la Petite Oasis (El-Ouah el-Bahryeh; 9 jours 1/2, p. 128-145), l'Oasisde Farafreh (4 jours, défalcation faite de deux jours employés à visiter des ruines, p. 145-199), l'Oasis de Dakhel (4 jours, p. 214-218), la Grande Oasis ou Oasis d'El-Khargeh (4 jours, p. 223-23o); ce n'est pas la seule route, mais c'est la plus facile de Siwah à Thèbes par le désert. Si l'on ajoute au nombre des jours nécessaires à l'accomplissement de ces étapes les trois jours et demi qui séparent de Thèbes la Grande Oasis (voir p. 166, note 2), on trouve qu'il faut de Siwah à Thèbes, sans tenir compte des arrêts, pourtant indispensables, 25 jours de traversée. Ce chiffre ne peut évidemment être fixe, mais il ne saurait tomber au-dessous de vingt, même en coupant plus directement à travers le désert.

(5) IV, 181-182. — (6) IV, i83-i84.

tiquement identique prêtée à tort à ces distances que s'explique la prétendue situation de l'oasis d'Ammon à dix jours de Thèbes. Ces renseignements venaient à coup sûr des Cyrénéens (1), assez mal informés, comme il arrive généralement, par les Bédouins du désert (2). 11 n'y a donc pas lieu de croire qu'Hérodote ait appris à Thèbes les distances, du reste très inexactes, qui selon lui séparaient cette ville des oasis libyennes.

Ce n'est pas là probablement non plus qu'il fut informé de la signification du mot « oasis », qu'il rend par « lie des Bienheureux ». Le mot semble non pas grec, mais égyptien. Qu'étymologiquement il signifie ou non « l'Ile des Bienheureux » (3), il apparaît qu'en fait les Egyptiens ont consi-

(i) Parmi les différents voyages cI'Hérodote, il n'y a que celui de Cyrène qui lui ait permis de se renseigner sur ces contrées de la Libye. Des rapports existaient sûrement entre les diverses Oasis d'une part et d'autre part entre ces Oasis et Cyrène; cf. II, 32 : « Voici ce que j'ai entendu raconter à des Cyrénéens qui, disaient-ils, étant allés consulter l'oracle d'Ammon, entrèrent en conversation avec Etéarquë, roi des Ammoniens. De propos en propos, on en vint à parler des sources du Nil et de l'ignorance où l'on était à leur sujet. Etéarquë raconta qu'un jour des Nasamons arrivèrent chez lui. Les Nasamons sont un peuple de Libye qui habite la Syrte et un pays peu étendu à l'est de la Syrte Ces Nasamons étant donc arrivés, il leur demanda s'ils avaient quelque chose de nouveau à lui apprendre sur les déserts de la Libye. » Suivent les aventures de cinq jeunes princes du pays, partis avec l'intention « de reconnaître les déserts de la Libye et d'y pénétrer plus avant qu'on ne l'avait fait jusque-là ».

(2) Fréd. Caillaud, Voyage à Méroé, etc., I, p. 43 '• « L'aspect morne et silencieux de ces plaines stériles a pour le voyageur quelque chose de triste et d'accablant qui est indéfinissable. Souvent, pour charmer l'ennui de ces marches fatigantes et monotones, les Arabes s'entretiennent des aventures qui leur sont arrivées, ou bien ils se livrent à des récits fabuleux sur les pays qu'ils ont parcourus et sur les contrées dont ils ne connaissent que le nom. C'est surtout le merveilleux qui plaît à leur imagination; il n'est contes si absurdes qu'ils ne débitent sur les déserts qui séparent l'Egypte de Syouah... » Voir à la suite dans le môme auteur (p. 44~46) quelques-uns de ces contes.

(3) Le mot "Oaai;, A'jaatç, rTa<nç est généralement rapproché du mot égyptien wah (cf. K. Sethe, dans la Zeitschrift fur àgtjptische Sprache, XLI, 1904, p. 47-48). Pour Spiegelberg (Die Uebersetzung des Wortes Oase bei Herodot III, 26, dans la Zeitschrift, XLÏI, 1906, p. 85-86), la transcription d'HÉRODOTE Maxàpwv vriaoç serait non pas, comme l'ont pensé Rawlinson, Stein et d'autres, une sorte d'expression poétique, mais d'après le texte grec, une traduction, qui correspondrait à une expression égyptienne 'iv-hsj-w, prononcée O-hasiew : d'où Oasis. « Cette explication, ajoute Spiegelberg, mon-

§ V. TIIKRES. — 2. LA VILLE 169

déré primitivement les Oasis de l'ouest, notamment celle d'El-Khargeh à laquelle se réfère le texte d'Hérodote, comme un séjour des Mânes (1) ; la traduction s'appuie donc sur une donnée égyptienne. Toutefois on ne croira pas volontiers qu'il ait fallu aller à Thèbes pour obtenir cette information. La notion de l'île des Bienheureux n'est pas une notion quelconque, particulière à la religion de l'Egypte; elle a joué un grand rôle dans les croyances helléniques. Déjà Hésiode connaît des îles ainsi nommées, situées aux extrémités de la terre, sur l'Océan profond, où, loin des soucis, habitaient les héros de la troisième race, où le sol fertile se couvrait trois fois l'an de fleurs nouvelles et de fruits délicieux (2). Avec le temps, l'aristocratie de la naissance dut céder une place près d'elle à l'aristocratie de la vertu. D'après Pindare, habitaient « l'Ile des Bienheureux » tous ceux qui avaient satisfait à l'épreuve d'une vie trois fois renouvelée (3); des épigrammes funéraires d'époque plus récente montrent qu'on prit de plus en plus l'habitude d'y

tre qu'Hérodote ou sa source était redevable de cette étymologie à un Égyptien. » En fait, il n'est pas assuré que wah ait pu donner phonétiquement Oasis. Quanta l'expression 'w-hsj'-w, elle n'est pas attestée, semble-t-il, et il n'est pas certain que hsj-w (hosiou, hasiou) rende exactement le sens attribué ici par les Grecs à Màxapeç, L'hypothèse de M. Spiegelberg est pourtant séduisante, car l'idée d'f/e paraît faire partie intégrante de la compréhension du mot Oasis. On lit en effet dens Hégatée (fragm. 267, dans Mûller-Didot, Fragmenta historié, graec ., I, p. 18) : « 'To-aeiç, petite et grande île d'Ethiopie. Les insulaires sont dits 'To-outou de même que 'OaGÏTOH. » 'lVocEiç est certainement pour Tao-stç (l'index de Mùller porte du reste Hyasis), 'Oàa-etç, et ce mot désigne deux îles. Toutefois on ne peut considérer la question d'étymologie comme tranchée.

(1) Le mot ouit, par lequel les Égyptiens désignaient une oasis, signifiait aussi l'équipage funéraire d'une momie. « Ce nom, qui avait été donné aux Oasis quand on les connaissait mal, ne disparut pas quand on les eut visitées assez souvent pour savoir qu'elles étaient peuplées par des hommes vivants. » Voir Maspero, Le nom antique de laGrande Oasis et les idées qui s'y rattachent, dans ses Etudes de mythol. etd'archéol. égypt., II, p. 421-427, notamment p. 423.

(2) Hésiode, Travaux et Jours, v. 167 sqq.

(3) Pindare, Olympiques, II, v. 68 sqq. Dans un autre passage de Pindare [fragm. 1 33) il est question d'une vie renouvelée seulement deux fois. Sur cette sorte de contradiction voir Rohde, Pysche, 2e éd. (1898), II, p. 212, note 2.

voir le séjour des chers disparus (1). Il faut considérer ici particulièrement le texte de Pindare : il nous apprend qu'au ve siècle la conception de l'Ile des Bienheureux était en rapport étroit avec la doctrine de la transmigration des âmes. Or cette doctrine, au dire d'Hérodote, était originaire d'Egypte (2); elle y était connue des Grecs depuis longtemps, puisque, suivant son témoignage, « des Grecs en avaient fait usage, les uns plus tôt, les autres plus tard, comme leur étant propre ». On ne soutiendra pas que ces Grecs en aient été tous instruits à Thèbes, et que la connaissance n'ait pas dû s'en répandre dans la Basse Egypte : Pythagore, un des premiers sans doute de ceux qu'Hérodote déclare ne pas vouloir nommer à cette occasion (3), passait pour avoir été surtout l'élève des prêtres d'Héliopolis (4) ; d'autre part la notion de l'Ile des Bienheureux a joué un rôle trop important dans la mythologie hellénique pour que les Grecs d'Egypte en général, si curieux de tout ce qui pouvait rattacher leur religion à la religion égyptienne, n'aient pas accordé une spéciale attention à un point de rapprochement aussi remarquable. Ce n'est donc pas nécessairement, ce n'est même pas vraisemblablement à Thèbes qu'Hérodote a entendu parler de la théorie égyptienne qui plaçait dans la Grande Oasis l'Ile — ou une île — des Bienheureux.

Si ce n'est pas à Thèbes que l'historien fut informé des choses de la Grande Oasis, la donnée relative aux Samiens qui s'y étaient fixés n'est pas non plus d'origine thébaine.

(i) Voir un certain nombre d'exemples réunis par Rohde, 1. 1., p. 383, note 2, 3, et cf. p. 384, note i .

(2) II, 123 : « Les Egyptiens ont été les premiers à formuler cette doctrine que l'âme humaine est immortelle, que, le corps une fois détruit, elle entre incessamment dans le corps de quelque animal naissant, qu'après avoir passé dans toutes les espèces qui vivent sur la terre, dans la mer et dans l'air, elle entre de nouveau dans le corps naissant d'un homme, et que le temps de ces transmigrations est de trois mille ans. »

(3) Ibid. : « Il y a des Grecs qui ont fait usage de cette doctrine, les uns plus tôt, les autres plus tard, comme leur étant propre :je sais leurs noms, mais je ne les fais pas connaître. »

(4) Plutaroue, De Iside et Osiride, 10, nous apprend qu'il eut pour maître le prêtre héliopolitainŒnouphis.

Cette origine doit être bien plutôt cherchée soit à Naueratis, où des Samiens trafiquaient en grand nombre (1), soit à Samos même : Hérodote, comme on sait, y vécut plusieurs années; il en a connu à fond les localités, les monuments, l'histoire; il y a été au courant non-seulement des affaires de l'Etat, mais encore de celles de plusieurs familles (2) ; il ne pouvait donc guère ignorer un événement aussi notable que la fondation par les Samiens d'une colonie dans les sables brûlants du désert libyque, événement qui se rattachait sans doute à quelque incident mémorable de l'histoire de la grande île (3).

Telles sont, examinées au point de vue de leur provenance, toutes les données d'Hérodote sur l'expédition de Gambyse contre les Ammoniens et sur les Oasis du désert libyque : en définitive, le nom de Thèbes a beau y intervenir, il ne paraît pas qu'aucune ait eu Thèbes pour lieu d'origine.

(i) Hérod., II, 178. — Voir Mallet, Les premiers établissements des Grecs en Egypte, Index, aux mots Samiens et Samos, p. 486.

(2) De Samos ou des Samiens Hérodote a parlé I, 70, 142, i48; H, i48, 178, 182 ; III, 3g, 4°j 43-4q, 54-6o, 120-125, i3i, i3g, i4o, i42-i5o; IV, 43,g5, i52, 162-164; V, 99, 112 ; VI, 8, i3, 14, 23-25, g5; VIII, i3o, i32; IX, 90, 92, 96, 99, io3, 106. On a même supposé sans invraisemblance qu'il a composé des Sàjxtoi Xoyoi (Bauer, Die Entstehung des Herod. Geschichtswerkes , p. 35). Il n'importe pas qu'il ait visité l'Egypte avant Samos, — question non résolue, — il importe seulement qu'il ait rédigé sa relation des choses d'Egypte après avoir séjourné dans cette île, ce qui n'est pas douteux (cf. II, 148, 182, III, 39 sqq., etc.).

(3) Ce qui me fait croire à une sorte de colonie établie à « Oasis » plutôt qu'à un petit groupe de marchands comme on en rencontrait sûrement par toute l'Egypte, ce n'est pas précisément le fait que ces Samiens appartenaient tous à une même tribu, mais celui-ci que, appartenant à la même tribu, ils composaient la population à peuprès entière du pays ; Hérodote affirme en effet — Letronne l'a remarqué déjà (Mémoire sur la civilisation égyptienne, dans Œuvres choisies, éd. Fagnan, ire Série, I, p. i65) — « qu'Oasis » était possédée de son temps par des Samiens de la tribu eschrionienne (III, 26). Ce témoignage montre du moins quelle idée on se faisait alors, à Samos et en Egypte, de la nature et de l'importance de ce groupement. Il est possible au reste que la tribu eschrionienne ait émigré presque tout entière, car on n'en trouve pas d'autre mention dans l'histoire; on ne connaît à Samos que deux tribus, nommées S/r^îa et 'A<7z-jnÔL\<xux(Eti/mologicum magnum, éd., Sylburg [i595], p. 160, 1. 22 sqq. ou éd. in-4° de Leipzig [1816], p. i45).

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