ITINÉRAIRE PRÉCIS D'HERODOTE
sûrement entre elles solution de continuité. Ce n'est pas que la partie inférieure du canal, qui longeait la chaîne libyque par derrière Memphis, restât à sec durant la période de l'inondation, mais le niveau des eaux devait y être sensiblement moins élevé que dans la partie supérieure : si Memphis se trouvait alors dans une sorte d'île artificielle (1), c'est que le Nil débordait sur la vallée avoisinante un peu au-dessus de cette ville. Dans ces conditions Hérodote n'a pas pu se rendre directement du Fayoum à Memphis : voilà pourquoi, pour revenir au Nil, il a fait exactement en sens inverse le chemin qu'il avait déjà parcouru.
Il est possible maintenant de déterminer sur la carte son itinéraire entier avec une précision absolue.
Hérodote est arrivé en Egypte par Canope. Sans s'arrêter autrement dans cette ville, il s'est rendu à Naucratis par Anthylla et Archandropolis, où il n'a probablement pas pris pied. Après avoir séjourné à Naucratis, il a suivi un canal courant à l'ouest de la branche canopique, et il a gagné ainsi Memphis non par Kerkasore et la pointe du Delta, mais par les pyramides (2). De toutes les villes d'Egypte c'est Memphis qui l'a retenu le plus longtemps. De là descendant un peu au nord, il a entrepris une excursion spéciale à Héliopolis (3), où il ne semble pas toutefois avoir fait un long séjour. Il est revenu ensuite da/is la direction de Memphis et a effectué son voyage dans la Haute Egypte. En remontant alors le cours du fleuve il a passé non loin de la « ville d'Hermès » (Hermopolis), sans doute sans s'y rendre ; il s'est arrêté à Ghemmis et peut-être un instant à Néapolis. Sa principale étape fut celle de Thèbes ; il faut reconnaître pourtant qu'elle dut être assez courte. De Thèbes il a poussé jusqu'à Eléphantine, qu'il n'a guère fait que toucher, et il a repris en sens inverse le trajet qu'il venait d'accomplir. C'est sur ce voyage, soit à aller, soit plutôt au retour, que s'est greffé son voyage au lac de Mœris et au Fayoum : arrivé à la hauteur du
(i) Voir plus haut, p. 10-12. — (2) Voir plus haut, p. 8-9. — (3) II, 3.
Gebel Abou Féida, il a descendu le grand canal — l'actuel Bahr Yousouf — qui arrose cette partie de l'Egypte (1), et s'est rendu ainsi à la « Ville des Crocodiles ». Il est remarquable qu'il a suivi la même route pour en revenir. Le voyage de la Haute Egypte terminé, il a entrepris la visite du Delta. Par Atarbéchis vraisemblablement, il a gagné Sais, où il est demeuré un temps relativement long, puis, plus au nord, Buto et Chemmis. Coupant alors droit au sud-est par Busiris, il atteignit près de Bubastis le canal de la mer Erythrée : il le suivit jusqu'aux environs de l'actuel lac Timsah, jusqu'à Buto (d'Arabie), en passant devant Patumos. Par le même chemin il revint à Bubastis ; après s'y être quelque peu arrêté, il descendit la branche pélusienne en visitant Daphnae, lés Camps (Stratopeda), enfin Péluse avec Paprémis, dernière station de son voyage en Egypte.
Brièveté du voyage d'Hérodote. Ses conséquences. Véracité du voyageur. — Les dates extrêmes du séjour d'Hérodote dans la vallée du Nil ont été le commencement d'août d'une part, et la fin de novembre de l'autre; parce que ce sont là des dates extrêmes, les quatre mois qu'elles déterminent doivent être réduits vraisemblablement à trois mois et demi environ. Pour accomplir l'itinéraire ci-dessus décrit ce fut un temps en vérité très restreint. Quand on n'a pas lu les relations des voyageurs qui ont visité l'Egypte avant le milieu du xixe siècle, on se fait malaisément une idée des difficultés de toute nature auxquelles l'étranger se trouvait en butte dans un tel pays, et des pertes de temps qui en résultaient. A terre, c'était, non pas une fois, mais à maintes reprises, la recherche d'interprètes, d'une barque et d'un personnel, la discussion des conditions du transport, l'achat de provisions, Pacquisition de produits d'échange; sur le fleuve, c'était la violence du courant, les caprices du vent, parfois les échouages; toutes difficultés qui s'aggravaient encore d'incidents dus au hasard ou à la malveillance. Accorder à Hérodote
(i) Voir plus haut, p. i3i-i32.
BRIÈVETÉ DU VOYAGE d'hÉRODOTE 253
quarante jours pour se rendre de Memphis à Eléphantine, vingt-deux jours pour effectuer le même trajet en sens inversent dix pour l'excursion au Fayoumparle BahrYousouf, c'est supposer qu'il s'est constamment trouvé dans des circonstances favorables, c'est aussi lui attribuer au plus une douzaine de jours répartis dans ses différents arrêts en Haute Egypte, et trois ou quatre jours passés en tout au Labyrinthe et à la « Ville des Crocodiles » (1). Pourtant cela fait un total de soixante-douze jours, c'est-à-dire à peu près deux mois et demi. Que reste-t-il pour la navigation de Ganope à Memphis, pour les stations relativement longues faites à Naucratis, à Memphis, à Sais, pourla visite de maintes autres localités du Delta, pour la lointaine excursion de Buto d'Arabie, bref pour les huit ou neuf cents kilomètres parcourus dans la Basse Egypte par des modes de transport nécessairement lents ? Il reste au plus cinq ou six semaines, dont quatre ou cinq se sont écoulées du dernier tiers d'octobre à la fin de novembre (2) : c'est peut-être une huitaine de jours consa-
(i) Cf. Maspero, Histoire ancienne, in-12, 7e édition. (1905), p. 802- 8o3 : a Le trajet du Caire à Assouân exige un mois seulement, si l'on a bon vent et si l'on marche sans s'arrêter plus qu'il n'est strictement nécessaire afin de renouveler les provisions. Pococke, ayant quitté le Caire le 6 décembre 1787, vers midi, était à Akhmîm le 17 du même mois, repartait le 28, arrivait le i3 janvier 1738 àThèbes, où il séjournait jusqu'au 17, et abordait le portd'Assouàn le 20 février au soir. Total : quarante-cinq jours dont quatorze passés à terre. Si le journal de voyage d'un contemporain d'Alexandre était parvenu jusqu'à nous, nous y lirions sans doute des dates semblables... La meilleure partie du temps se perdait en allées d'un point vers une autre; la nécessité de profiter d'un bon vent obligeait les voyageurs à négliger plus d'une localité intéressante. Dans les quelques endroits où le patron de la barque consentait à s'arrêter, la population était hostile au Grec. » S'il suffit à CAiLLAUDde 3i jours pour faire le même trajet (du 27 juillet au 27 août 1820, Caillaud, Voyage à Méroé et au Fleuve Blanc, I, p. 271-276), c'est qu'il s'arrêta fort peu en route, qu'il voyagea parfois de nuit, et qu'à partir de Daraou, le vent et le courant étant contraires, il fit route à dos de chameau. Obligé de rentrer précipitamment au Caire, il fit la descente du Nil en 19 jours (du ier au 19 septembre, id., 1. 1., p. 279-284), en voyageant autant que possible même la nuit, non sans courir des dangers. Enfin pour gagner de nouveau Assouàn, il dut, surtout à cause des calmes, mettre près de deux mois (du 27 septembre au 24 novembre, id., 1. 1., p. 289-300).
(2) Il en résulte que c'est vers le début de novembre qu'HÉnoDOTE a se-
crés à Memphis, six ou sept à Sais, et à coup sûr sensiblement moins — deux ou trois en moyenne — partout ailleurs. Qu'on tienne compte maintenant des moments fatalement perdus pour les raisons signalées tout à l'heure, qu'on songe notamment au temps nécessaire pour prendre langue avec des inconnus dans tant de localités diverses, à l'indifférence ou même à l'hostilité des indigènes, on comprendra combien, sur nombre de points, les enquêtes du voyageur ont dû être brèves et superficielles. En vérité, ni la durée de son séjour aux bords du Nil, ni la qualité de ses informateurs ordinaires, Grecs ou demi-Grecs qui pullulaient alors dans le Delta, ne lui ont permis de prendre contact avec la véritable civilisation égyptienne, et d'abjurer d'une manière sensible cette mentalité grecque naturellement si tenace et si exclusive (1) : même aujourd'hui, encore que le sens du relatif soit incomparablement plus développé que dans l'antiquité, quelle idée personnelle se pourrait-on faire, dans de tellesconditions, de la civilisation indigène ? Au reste ce n'est pas là nier la valeur de l'ouvrage d'Hérodote, c'est simplement la déplacer (2). Quant aux choses qu'il s'agissait non plus de comprendre mais uniquement de voir, par une autre conséquence d'un voyage aussi rapide qui laissait sans contrôle et le témoignage d'autrui et ses propres présomptions, Hérodote devait être fatalement conduit tantôt à des généralisations tantôt à des limitations excessives. Les exemples se présentent en foule ; que deux ou trois suffisent. Croyons, non pas que tous les ibis, mais que des ibis recevaient la sépulture à Hermopolis (3); croyons, non pas que l'Egypte ne produisait pas de
journé à Sais. Ce résultat concorde justement avec le fait que l'historien assista à une partie des grandes fêtes d'Osiris à Sais (voir plus haut, p. 61-62), car ces fêtes avaient lieu au mois de Khoïak, c'est-à-dire en novembre, ou vers novembre — les fluctuations du calendrier égyptien ne permettant pas une détermination plus précise.
(1) Cf. C. Soukdille, Hérodote et la religion de l'Egypte : comparaison des données..., p. 381-890.
(2) C'est ce qui sera montré dans le second volume de l'ouvrage précité de C. Sourdille sur Hérodote et la religion de l'Egypte; cf. plus haut, p. i57-i58, — (3) II, 67.
LA VÉRACITÉ l^HERODOTE 255
vin, mais qu'on importait du vin en Egypte (1); d'autre part croyons que l'hippopotame était sacré à Paprémis, mais non qu'il Tétait là seulement (2); croyons qu'à Sais on voyait non pas le tombeau, mais un tombeau d'Osiris (3) : bref, dans ce domaine des faits, accordons généralement une valeur certaine à ceux qui ne dépassent pas la portée d'une observation strictement personnelle, et réduisons à un fait particulier et précis les données qui vont visiblement au-delà. A ce titre encore et à cette condition, l'œuvre d'Hérodote a une grande importance, si du moins elle est sincère. Dès l'antiquité la bonne foi du voyageur n'a pas été moins contestée que celle de l'historien : notamment on a refusé, on refuse de croire à tout ce qu'il nous a rapporté de la Haute Egypte. A vrai dire, ce n'est pas sans un étonnement pénible, ni même sans une sourde irritation, que se lisent d'abord ces passages où le silence de l'auteur ne choque pas moins que ses paroles; mais en partant de cette hypothèse que ses données reposent sur quelque chose de réel, et en recherchant à quelle réalité elles ont pu correspondre, on a cru arriver dans le présent ouvrage à quelques solutions générales qui remplissent les conditions des différents problèmes, qui déterminent un état de choses rendu vraisemblable par des documents d'autre nature ou d'autre origine, et qui, justifiant l'hypothèse initiale, justifient en même temps Hérodote du reproche de mauvaise foi. Si quelque illusion s'est fait jour dans un travail aussi ardu, peut-être valait-il mieux, en l'absence de documents décisifs, s'attarder à vouloir comprendre que se presser d'accuser. En fait, dans les très nombreuses données qui ont été examinées ici, il est loisible de remarquer parfois de la part de notre auteur soit une adaptation du témoignage d'autrui à ses idées préconçues, à ses déductions personnelles (4), soit même une certaine préoccupation de donner le change sur la nature et la variété de ses sources ;
(i) II, 77. Voir plus haut, p. 33, !\o ; cf. Wiedemann, Herodots zweites Buch, p. 172 sqq.
(2)11, 71. — (3) If, 170. Cf. plus haut, p. 02. — (4) Cf. plus haut, p. 198-201.
mais pas une seule fois là où il a dit : « J'ai vu », il n'a fallu reconnaître qu'il nous a sciemment induits en erreur. Quand la vanité ou l'intérêt ont faussé tant de relations du même genre, quand tant de voyageurs se sont fiés et se fient au proverbe « a beau mentir qui vient de loin », l'éloge est moins négatif, moins insignifiant qu'il ne paraît à première vue, et c'est assurément un des titres d'Hérodote à notre estime que de l'avoir mérité.
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