I. — Historique
Dans les premiers temps de ma pratique, j’ai eu quelques mécomptes, par suite de mon impéritie dans la manœuvre du forceps. Je me suis donc ingénié de bonne heure à rendre cet instrument plus maniable et d’un moins dangereux emploi.
J’avais maintes fois remarqué que le placement rigoureusement symétrique des cuillers n'était pas indispensable pour leur assurer une bonne prise. Cette notion acquise, il ne m’a pas fallu un grand effort d'imagination pour concevoir un nouveau mode de préhension de la tète. J’ai accentué la courbure sur le plat des cuillers, j’ai décroisé les branches, je les ai implantées sur une poignée transversale. J’avais conçu le reteoceps, inaugure la méthode rétrocépitile.
Dès le premier essai du nouvel instrument, j’ai été, je puis le dire, émerveillé du résultat. Application facile et rapide, indolore pour la iemme, sûrete d’action très grande, telles furent les qualités précieuses que je reconnus à cet agent de préhension ainsi modifié.
J’ajouterai que ces dispositions nouvelles avaient été si heureusement calculées que, malgré une série de perfectionnements successifs, portant sur mon système d’articulation, l’instrument est resté le même sur le point essentiel, c’est-à-dire sur la configuration des branches, sur le mode d'action dévolu aux cuillers.
M’étant empressé de faire quelques publications sur le nouvel engin obstétrical, de nombreux confrères me prièrent de vouloir bien le leur procurer. En moins d’un an, j’ai dù en faire fabriquer sous mes yeux environ 150
modèles. Non moins satisfaits que moi de l’excelience des résultats obtenus, ces mêmes confrères se firent un devoir de faire conna tre les avantages du retroceps dansles divers organes de la presse médicale. Je ne fus donc pas étonné, dans une même semaine, de recevoir de MM. Guéride,Lüer et Charrière, la proposition de se charger de la fabrication d’un instrument qui, jusqu’alors, avait été confectionné par un simple serrurier. Je donnai la préférence au premier de ces fabricants, par cette seule raison que son offre avait précédé celle des autres.
Au point de vue de mes intérêts, je puis le dire, le choix n’a pas été heureux. Quand, au moment de l’exposition de 1867, le professeur Tarnier me fit l'honneur de me céder sa chaire pour la démonstration de ma méthode, je fis sur le fantôme des épreuves si décisives, que je portai la conviction dans l’esprit de mes nombreux auditeurs. Au sortir de l’amp i théâtre, feu Robert (de la maison Charrière et Collin), désirant s’assurer le monopole delà fabrication de mon instrument, me fit les propositions les plus avantageuses. Je n’avais signé aucun engagement avec Guéride ; mais je lui avais donné ma parole. Je crus donc devoir décliner ces offres séduisantes. Guéride est resté mon fabricant, jusqu’au moment de la guerre néfaste qui ferma les portes de Paris et apporta une interruption funeste dans les transactions commerciales. Depuis cette époque, le rétroceps est tombé dans le domaine commun. Chaque fabricant possède aujourd’hui son modèle. On a pu en voir des spécimens dans les vitrines de la plupart des exposants du palais du Champ-de-Mars. J’ajouterai que ces copies sont loin d’être toujours heureuses. J’en vois, surtout en ville, quelques-unes dont l’exécution laisse à ce point à désirer, que j’en renie la paternité de la manière la plus formelle.
Ainsi que toutes les conceptions utiles, le rétroceps a rapidement parcouru une brillante carrière. Il a bientôt franchi nos frontières et traverse les mers. On le retrouve depuis St-Pétersbourg, jusqu’à Madrid; depuis Constantinople, jusqu’à file de la Réunion.
L’Ecole de Paris, on devait s’y attendre, n’a eu pour un instrument susceptible de sauver des milliers d’existences, qu’indifférence et dédain. On lui a surtout reproché d’être un instrument d’une manœuvre trop facile, bon seulement pour les sages-femmes et les apprentis accoucheurs (sic).. Trois auteurs justement estimés, cependant, n’ont pas dédaigné de faire mention du rétroceps dans leurs ouvrages.
Dans leur Arsenal de la chirurgie contemporaine (1872) t. II. pages 1028-1031, MM. Gaujot et Spillman donnent, avec de nombreuses figures, une longue description de mon instrument. Ils expriment le regret qu’il ne soit pas plus largement utilisé.
Le docteur Verrier en a également donné la description et la figure, dans les pages 482, 483, 484 de son excellent Manuel pratique de l’art des accouchements (1874).
Le professeur Tarnier lui consacre les pages 1033-1036 de la neuvième édition, revue et annotée, du Traité des accouchements de Cazeaux (1874).
Ces auteurs, à ma connaissance, sont les seuls qui aient bien voulu faire mention d’une méthode qui, par sa simplicité et sa sécurité, apporte une révolution complète dans l’art obstétrical.
Malgré la conspiration du silence qui, dans une certaine sphère, semble organisée contre elle, j’éprouve cependant la satisfaction de voir l’emploi de mon instrument se répandre de plus en plus dans la province et à l’étranger. Le jour viendra — et, j’en ai la conviction, ce jour n’est pas éloigné — où tout accoucheur, le plus habile comme le plus modeste, aura à cœur d’associer, dans sa trousse obstétricale, au forceps traditionnel, le nouvel instrument qui, je ne crains pas de l’affirmer, rend dans la pratique des services beaucoup plus nombreux.