CHAPITRE PREMIER
La Fable. — Sous latente des peuplesnomades en Asie, et, dans l'atelier des forgerons où se réunissaient l'hiver, pour bavarder ensemble, les Hellènes avides de beaux récits et d'odyssées merveilleuses, la Fable naquit de bonne heure et se développa obscurément. Elle devait bientôt fuir loin de ces demeures trop étroites et vagabonder à travers le monde, jusqu’au jour où un grand poète l'introduirait dans l'assemblée des Muses et la ferait s'asseoir aux côtés de la Comédie et de la Satire, non loin de l'Épopée et de la Tragédie.
Ses ambitions furent longtemps très humbles.
(1) L'influence des fabulistes antiques ayant été considérable sur La Fontaine et sur ses prédécesseurs français, nous consacrons — par exception — un chapitre à l'antiquité dans cette bro-
chure. Nous ferons aussi dans la Fable plus de citations : les textes du moyen âge et du xvie siècle étant difficiles à se procurer.
Voici ce qu’elle se proposa: raconter, soit en vers, soit en prose, quelque plaisante ou triste aventure, dont les acteurs sont généralement des objets inanimés, des arbres, des plantes, et surtout des animaux se comportant comme les hommes auxquels ils empruntent leur langage. C’est une conteuse sans prétentions qui se sert de l’allégorie pour amuser de grands enfants, avant de l’employer à leur faire des leçons profitables. Aussi, . ne lui prêtons pas, dès l’origine, des intentions qu'elle n’a point. En vain, Phèdre nous dira-t-il : « L’esclave sans défense n’osait s'exprimer comme il aurait voulu : la fable servit de voile à sa pensée, et il se mit à l’abri de la délation par des fictions ingénieuses (1). » Non ! la Fable ne voulut point alors critiquer d’une façon sournoise les gens trop haut placés pour qu'on les attaquât directement. Elle pourra, par la suite, prêcher la vertu aux hommes ou fronder, sousle masque, les puissants du jour. Mais, ni morale, ni satirique, elle donna simplement satisfaction, lors de ses débuts, à un besoin de notre esprit : elle fut « une métaphore ou une allégorie continuée », selon la trés juste expression de Saint-Marc Girardin qui ajoute : « La métaphoreet l’allégorie sont une des manières les plus naturelles de parler ». Comment, d’ailleurs, les premiers hommes n’auraient-ils point cultivé ce genre spécial d’allégorie ? Ils remarquèrent, tout comme les modernes, que les bêtes ont avec nous certaine communauté de sentiments, de vices et de ver-
a) Phèdre, prologue du livre II].
tus. Ils le comprirent même plus nettement, car ils avaient affaire de plus près aux animaux; et ils en vinrent à exagérer lesaptitudes d’un renard, d'un loup, d'un éléphant, aussi bien qu’à leur attriuer nos facultés et à les doter de notre langage « Pendant l’âge d'or, écrit Babrius, les bêtes avaient, elles aussi, un langage articulé; elles
parlaient ; et leur agora était au milieu des bois.
Il bavardait, le rocher ; elles jasaient, les feuilles du pin ; elle conversait, la mer, 6 Branchos, avec le matelot et le navire » (1). Et ce fabuliste de la décadence gréco-romaine dit cela avec un sourire de lettré. Mais il explique bien l’état d'esprit des sociétés primitives. C’est de bonne heure que l’on s’avisa de prêter aux bêtes nos habitudes sociales et notre intelligence. L'Apologue naquit ce jour-là.
Il devait être et il fut long et prolixe. De même que l’on faisait l'épopée des hommes, on débuta par celle des animaux. Puis, certains épisodes plurent davantage; ils furent isolés du reste, et l'on en tira des conclusions qui s’adressaient à l'humanité tout entière. Enfin, la Fable prit abso-
-Jument conscience d'elle-même. Elle devint et
elle reste encore un récit de modeste étendue,
indépendant de tout vaste ensemble, et dont les
tendances, quelquefois satiriques, sont le plus souvent morales. D'ailleurs, brève ou longue, européenne ou orientale, affichant des préoccupalions immédiates ou lointaines, la Fable peint l'homme et le monde ; la Fable donne des leçons
(1) Babrius, fables (édition Desrousseaux), préambule du livre I.
d'expérience plus que des préceptes de vertu — car ce que l’on critiquera chez La Fontaine c'est au genrelui-même qu'on pourrait le reprocher —; la Fabie doit se soumettre à d'impérieuses conditions.
Elle sera « générale » tout d'abord. En effet, à moins qu’un homme de génie n’invente quelque hème susceptible d’intéresser toujours, il convient de s’en tenir dans la fable à l'héritage légué par la vieille sagesse des nations. C'est lorsqu'ils désespèrent d'égaler leurs prédécesseurs que les fabulistes s'appliquent à trouver sars cesse du nouveau. — Elle sera « naturelle ». C'est-à-dire qu'à tout animal on conservera, autant que possible, ses mœurs et sa physionomie particulière ; mai! on évilera, cependant, d'obéir au respect superstitieux de la science qui entraverait l'essor de l'imagination. — Elle sera « littéraire », enfin ; et nulle qualité plus que celle-là ne lui est nécessaire. Ne faut-il point dans un cadre dramatique présenter tout avec naïveté ct précision, avec éloquence et poésie ? Historiette et moralité ne doivent-elles pas être harmonieusement fondues ensemble ? Et, quand on traite une matière devenue à la longue plus que banale, par quoi, sinon par la beauté de la forme, s'approprier ce lieu commun ? |
Grâce à un merveilleux poète, la Fable, qui avait tâtonné pendant des siècles, posséda un jour, mais un seul jour, les qualités que nous signalons. Avant La Fontaine, en effet, il y avait eu bien des fabuiistes honorables, auxquels l’art manquait trop souvent. Après le Bonhomme, on
vit surgir nombre de fabulisies ingénieux qui voulurent plaire par leurs inventions nouvelles ou leurs hardiesses philosophiques et sociales. L'ascension avait été lente : la chute fut rapide ct profonde. Mais, tout là-haut, la Fable a un immortel représentant, l’'Homère et le Théocrite, le Platon et le Démosthène, le Sophocle et l’Arislophane d’un genre, que l’on jugea « digne des enfants » et auquel, dans son Art poélique, Boileau ne fit point l'honneur de le nommer... même entre le Vaudeville et l'Épigramme.
La ‘able orientale. — Au dire de quelques théoriciens, c’est le mystérieux Orient, patrie des contes fantastiques, qui pourrait seul revendiquer la paternité du genre. Cette tradition est aujourd'hui fort ébranlée. Mais il n’en reste pas moins que l'Inde et la Perse offrirent, dès une époque lointaine, un terrain des plus favorables à l’éclosion de l’'Apologue.
On ne saurait dire exactement ce qu'était, lors de ses débuts, la fable asiatique. Les rédactions qui nous parvinrent sont, en effet, de date assez moderne. Le Pantcha-Tantra, ou « les Cinq chapitres », que rédigea en sanscrit le brahmane Vischou Sarma pour le fils d’un monarque indien, doit remonter tout juste au troisième siècle avant le Christ. L'Hitopadésa, ou « l'Instruction utile », n’est qu'une sorte de remaniement des « Cinq chapitres » avec addition d'épisodes ‘irés d’autres ouvrages. Plus tard, au vi‘ siècle de notre ère, le Pantcha-Tantra fut traduit ou adapté en pehlvi c’est-à-dire en vieux per-
san (1), et, au vm* siècle, en arabe sous le nom de Calila et Dimna. L'éditeur arabe, qui met en scène deux chacals et un brahme, attribue le livre à Pipay (2), sur lequel 1l raconte des anccdotes plus que suspectes. Sous ses différentes formes, en tout cas, le Panicha-Tantra jouit d’une grande vogue dans toule l'Asie, ct il pénétra même en Chine où il provoqua d'intéressantes imitations (3). Les Arabes et les Juifs d'Espagne devaient le faire connaître à l'Europe; el c'est ainsi qu'au xvu° siècle, La Fontaine put s'inspirer de ses antiques prédécesseurs, gràce au Livre des lumières et au Modèle de la sagesse des anciens Indiens (4). Il y a là toute une tradition, dont l'influence nous apparaît considérable.
D'après les textes que nous possédons — l’action de la fable européenne ayant élé minime en Asie — on peut affirmer que nous avons dans le Panicha-Tantra et dans ses adaptations diverses le type des fables orientales et même de la fable primitive. Ce sont, dit Saint-Marc Girardin, « des contes à tiroirs qui s’emboîtent l'un dans l’autre ». Rien de plus vrai que cette définition. On a commencé par raconter l’entrevue
(1) La version du Panlcha-Tantra en pehlvi a disparu.
(2) Pilpay ou Bidpaï aurait vécu deux cents ans av.J.-C. — C'est un personnage imaginaire, tout comme le sage Lockman identifié quelquefois avec Esope.
(3) Voir les Avadanas de Stanislas Julien, où les fa” les d'origine hindoue se mêlent à des fables chinoises.
(4) L'orientaliste Gaulmin est, sans doute, celui qui publia le Livre des lumières ou la Conduïte des rois, composé par le sage Pilpay, Indien, traduit en français par David Sahib, d'Ispahan, ville de Perse. Quant au Modèle de la sagesse des anciens Indiens, qui parut en 1666, il a pour auteur Poussines. Ce sont deux traductions très abrégées,
LA FABLE DANS L'ANTIQUITÉ. 1i
de deux renards; mais l’un des rusés compères narre à son tour une aventure, où une écrevisse pour donner conseil à quelqu'un invoque l’exemple d’un éléphant qui rapporte l'histoire d'un rat, et, soyez-sûr que maître Ronge-maille ne vous fera point grâce de son apologue, lui aussi. Nous égrenons un chapelet de fables pour revenir tardivement au premier grain ou plutôt à la fable initiale. Et cet enchevêtrement est bien le fait de conteurs primitifs entrelaçant mille épisodes pour constituer, non sans adresse, un ensemble plus facile à retenir en ces époques où lécriture était, sinon tout à fait inconnue, du moins forl peu pratiquée.
Cela dit, nous n'avons guère besoin de signaler la prolixité naïve de ces conteurs qui examinent Jonguement le pour ou le contre et s’appesantissent sur d’insignifiants détails. Mais ce qui est plus caractéristique encore c'est que l'animal entretient des rapports presque suivis avec l'homme, auquelilse montre la plupart du temps supérieur en intelligence, et qu’il sauve de graves périls, non sans lui témoigner un souriant dédain ({f). Mais, également, si l'on peut apprendre dans ces fables à être prudent, à se résigner devant le triomphe de la force, à ne point frayer avec les gens d'une caste différente, quelles leçons de méchanceté, de cruauté implacable, de vengeance féroce, ne contiennent-elles point ? « Tu es maître de la vie de ton ennemi : sers-toi de cette
(1) Par exemple, des brahmes imprudents seraïent viclimes de leur bonté pour des crocodiles ou autres bêtes nuisibles, sans l'intervention d'une écrevisse sensée ou d'un renard matois.
occasion », dit un renard à un homme trop généreux (1). Et cette morale, bien digne d'une époque barbare, nous alteste le caractère antique de ces fables, qui sont intéressantes cependant, malgré leurs défauts de toute sorte, narce que La Fontaine les lut et les imila.
Avant de quitter la terre d'Asie, mentiunnons
les paraboles de la Bible, qu'on nous reproche-
rait de passer sous silence. Il ÿ en a qui sont de toute beauté. Celle des arbres où le buisson accepte, pour l'exercer despotiquement, la domination qu'ont refusée l'olivier, le figuier, la vigne, est une satire de la royauté médiocre et malfaisante. Celle de la brebis du pauvre, adressée par le prophète Nathan au roi David, nous charme par la protestation éloquente du droit contre la force (2). La parabole, surtout politique, est donc un habile moyen de faire entendre, à l'aide d’images, la vérité au peuple et aux puissants. Mais, tout en admirant son audace et sa briéveté éloquente, n'insistons pas. Elle nous semble, en effet, se distinguer de l’Apologue, dont elle n'est, pour ainsi dire, que la cousine germaine ; et, véritablement, le genre de la fable n’exista point chez les Hébreux.
L'Apologue chez les Grecs (3). — La Fontaine écrivit en tête du livre III de son premier recueil : « L'invention des arts étant un droit d’aînesse,
(1) Panicha-Tantra (traduction Dubois, pages 39 à 54).
(2) Livre des J'uges, c. 9, et Il: livre des Rois, c. 12
(3) Étant donné qu'il est fort difficile de fixer la chronologie des rédactions grecques et latines des principaux recueils antiques, nous étudions d’abord la fable grecque, ensuite la fable latine. .
nous devons l’apologue à l’ancienne Grèce ». Le Bonhomme ne pouvait connaître encore le Livre des lumières et le Modèle de la sagesse; mais, plus tard. il eut raison de ne point corriger ces deux vers. C’est bien à la tradition gréco-latine que se rattachent, jusqu’à 1670, nos fabulistes ; et, d'autre part, pour cultiver la fable, les Hellènes n'attendirent point que des esclaves ou des voyageurs leur eussent apporté quelques contes orientaux. Elle jaillit spontanément du génie grec et rien n'est plus naturel. Car « rien ne convenait mieux à un peuple inventif et conteur, que cette forme ingénieuse qui plaît en même temps à la raison et à l'imagination, satire et drame à la fois, où l'esprit et la fantaisie trouvaient également leur compte. On démontrait une vérité morale et on imaginait une historiette. L’allusion vivement sentie doublait l'agrément du récit (1). » ;
L'Apologue ne semble point avoir existé, tout d’abord, à l’état de genre distinct. Il se glissa timidement dans quelque coin d'une vaste composition, par exemple dans les Travaux et les Jours où l’on s’attendrait à lui voir faire des apparitions plus fréquentes, étant donné le ton moral et sentencieux de l'ouvrage. Voici l'Épervier el le Rossignol d'Hésiode : c'est le plus ancien monument de la fable européenne :
Ainsi parla un épervier au rossignol, dont le cou est chatoyant et qu’il emportait très haut dans les nuages, après l'avoir pris dans ses serres. Le malheureux, meurtri par les ongles recourbés, gémissait à fendre l’âme. Alors l’épervier
(1) À. et M. Croiset, Histoire de la lllérature grecque (2° édition), t. 1, p. 446.
lui adressa brutalement ce discours : « Insensé! pourquoi ces cris ? Un bien plus fort que toi te tient en sa puissance. Tu vas où je te conduis, malgré la douceur de tes chants. À ma guise, je ferai de tni mon diner ou je te relâcherai. Bien fou qui voudrait résister à la volonté des plus forts : il n’aurait pas la victoire et ne recueillerait que honte et malheur! » Ainsi parla l’épervier rapide, l’oiseau au vol puissant (1).
Ï1 faut regretter qu'Hésiode s’en soit tenu à cet heureux essai; car il ya du mouvement et de la poésie dans l’Épervier et le Rossignol. Ce petit morceau offre bien, d’ailleurs, en ses dix vers, l’élégante simplicité que les Grecs estimeront toujours et avant tout dans le genre. Mais — comme, plus tard, dans les Histoires d'Hérodote (2) — la Fable ne se montre encore qu'incidemment pour donner quelque sage conseil ou lancer contre les grands un trait desatire avec la libertécoutumière aux Hellènes. Elle n’a point encore acquis un domaine particulier.
Quelqu'un le lui constituera bientôt. Ce ne sera point Archiloque ou Stésichore : ce satirique et ce poète lyrique composèrent une fable ou deux par hasard (3). Mais, au vi° siècle avant J.-C., parut un homme qui est véritablement le père de l’apologue hellénique, et le nom d'Ésope vivra toujours.
Sur le personnage lui-même nousavons peu de données certaines. Le moine Planude prétendit bien nous tracer de lui une biographie véridique ;
1) Hésiode, Travaux el Jours, vers 203 et suivants. Le poète u’Ascra dut vivre à la fin du 1x° siècle av. J.-C. |
(2) Hérodote, Jlisloires, livre [, c. 141 (Le pêcheur qui jaue de la flûte).
(3) Stés.chore conta aux habitants d'Himère la fable du Chevat qui veul se venger du Cerf. recueillie dans le recueil ésopique
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mais il vivait quelque dix-neuf cenls ans après son héros, et pour ajouter foi à cette histoire, digne de la sultane Scherazade, il fallait être celui qui a dit : « Si Peau d'âne m'était conté, j'y prendrais un plaisir extrême (1) ». Contentons-nous de savoir que cet Ésope fut une sorte de sage, dont la célébrité était devenue immense au v° siècle {2}, Il se plaisait à raconter des apologues en prose (3) qu'il ne dut point fixer sur le papier. Aussi furent-ils modifiés par la transmission orale, cependant que leur nombre augmentait à chaque génération. En effet, dans toutes les parties du monde où se parlait la langue grecque, Ésope avait eu vite des émules. Kybissos composa des fables libyques, auxquelles Eschyle fait allusion; et le fait que l’on distingua des fables ciliciennes, cypriennes, phrygiennes, égyptiennes, sybaritiques, est des plus significatifs. Nul doute que beaucoup de ces apologues n'aient trouvé place dans le Recueil des fables d'Ésope, publié au 1v° siècle avant J.-C. par Démétrios de Phalère (4). Il s’est malheureusement perdu, et il ne subsiste que l’édition beaucoup trop moderne de Planude. Si bien qu'il nous faut juger Ésope d'après letexte qu'éta-
(:) Voici tout ce qui semble certain. Ésope fut contemporain de Crésus, servit dans la maison d'Iadmon le Samien qui l'affranchit, voyagea beaucoup, et périt de mort violente à Delphes.
(2) Aristophane parle souvent du fabuliste et fait dire à un personnage des Oiseaux : « Tu es un ignorant et un paress® +: tu n'as point pratiqué rsope ». :
8) Babrius (préambule du livre premier) dit que la Muse d'Esope est theubier, c'est-à-dire libre des entraves de la versification. — Socrate, prisonnier, s'exerçait à mettre en vers les fables d'Ésope (Platon, Phédon, {).
(4) Atoorafuv Adyuy ouvayéyn (825 environ av. J.-C.). — La Fable s'appelait chez les Grecs : aïvoçc, püboc, Aéyos.
blit un moine grec du xiv° siècle avec une douteuse fidélité.
À nous quiconnaissons La Fontaine, l'apologue ésopique nous semble totalement dépourvu d'imagination et affligé d’une sécheresse déplorable. « Phèdre était si succinct qu’aucuns l'en ont blâmé; Ésope en moins de mots s’est encore exprimé », disait notre grand poète {1). Qu'on lise
la Belette, le Corbeau, la Poule et l'Hirondelle, la
Poule aux œufs d’or, les Limaçons, le Nègre, mainte autre fable; et l’on sera édifié, car elles ressemblent toutes à l'Aigle et la Tortue, que nous citons :
Une tortue suppliait un aïgle de lui apprendre à voler. Mais, comme il lui remontrait que c'était chose contraire à sa nature, elle le pria plus instamment encore. L'ayant donc prise avec ses serres et l’ayant enlevée très haut, il l’abandonna. Mais la tortue, dans sa chute, se brisa sur des
pierres. — Cette fable prouve qu'il en cuit à ceux qui, par envie, n’écoutent pas les gens plus sensés.
Si vous comparez cette fable à la Tortue et aux deux Canards de La Fontaine, quelle impression de nudité ! quelle absence de pittoresque ! quel manque d'art! C’est proprement un froid théorème de géométrie. Certes, 1l y a parfois un effort de Démétrios ou de Planude pour jeter des fleurs sur tout cela. Le Bouc et le Renard, le Lion et le Rat, le Singe et le Dauphin, par exemple, sont plus habilement développées. On peut relever de droite ou de gauche quelques jolis traits. Ici, la grenouille entraîne la souris dans la mare en coassant joyeuse : « Brékékékex, coac, coac ». Là, un
(1) La Fontaine livre VI, fable 1, vers 12.
moucheron raiïlle en ces termes le lion orgueilleux : « Tu égratignes et tumords ? Dansune dispute, ja femme en fait autant à son homme». Ailleurs, le coq, gardé par un chien assoupi, se voit sollicité de descendre d’un arbre par un renard, désireux « d’embrasser un si beau chanteur », mais prie son courtisan « de réveiller le portier qui dort entre les racines » (1). Tout cela n’est point méprisable; mais ce sont bonnes fortunes assez rares. Généralement le récit est maigre et terne; aucun personnage n'est étudié comme il faut; on se borne à l’anecdote suffisante pour démontrer une vérilé d'ordre pratique (2). Dans la véritable fable ésopique, rien ne révèle un poète ou un lettré.
Longtemps après, un autre fabuliste grec se piqua de posséder les qualités qui faisaient défaut à Ésope, et il lui fut, en réalité, supérieur. Son recueil semble avoir été fort goûté par les écrivains de la décadence latine et les érudits du moyen âge. Avianus, qui vivait au im° ou au ve siècle après J.-C., traduit ses apologues ou s’en inspire. L'évêque de Nicée, Ignatius Magister, les réduit en quatrains à l'usage des écoliers. Et c'était l’acte d’un admirateur, sans doute, mais d’un admirateur maladroit. En effet, on délaissa vite le texte original, qui s’égara ; et, faute de le connaître, les modernes n’apprécièrent point ce « Gabrias », à propos duquel La Fon-
(1) Voir les fæples : Le Chien, le Cog ef! le lisnard; le Lion a le Moucheron; la Grenouille el le Rat.
(2) N'oublions pas toulefois que la plupart des morales tauron 011 ix!lozoi) furent ajoutées ou medifiécs par Ics moiocs du moyen êge.
LEVRAULT, — La Fable. 2
taine, si prompt, d'ordinaire, à s'enthousiasmer, écrit avec une négligence dédaigneuse :
Mais sur tous certain Grec renchérit et se pique D'une élégance laconique;
Il renferme toujours son conte en quatre vers;
Bien ou mal, je le laisse à juger aux experts (1).
Il est fâcheux que notre fabuliste n’ait pu lire |
le manuscrit du xvi° siècle, retrouvé en 1844 par le savant Minoïde Minas dans un réduit infect, au couvent du mont Athos. Nous possédons maintenant environ 136 fables de Babrius (2), et nous estimons que La Fontaine aurait puisé là-dedans des détails fort intéressants, sinon même dessujets nouveaux.
Sur l’existence de Babrius, il a couru moins de légendes que sur celle d'Ésope; mais nous avons également moins de renseignements précis. Il . vécut probablement au n° siècle après J.-C., sans qu'on en puisse fournir de raison décisive(3). D'autre part, sa nationalité demeure inconnue. Quelques-uns croient qu'il fut Romain, à cause des latinismes qu’on relève dans son œuvre (4).
{1) La Fontaine, livre VI, fable 1, vers 13 et suivants. Dans une note, La Fontaine l'appelle « Gabrias ».
(2) Suidas dit que Babrius avait composé dix livres de fables. Les 136 qui nous restent avaient été divisées en deux livres, dont lé dernier est fort incomplet. Dans le manuscrit du mont Athos, elles se succèdent par ordre alphabétique, d'après la lettre iniliale de chaque premier mot du premier vers.
(8) Lachmann croit que Babrius écrivait vers 72 av, J..C.; Boissonade se décide pour le rie siècle de notre ère ; M. Desrousseaux n'ose se décider entre le tr° et le 11e siècle. Il est certain qu'Avianus le nomme et que Babrius n'a donc pas vécu après le 11° ou le ive siècle. On remarquera que Phèdre semble l'ignorer et que, lui non plus, ne parle pas de Phèdre.
(4) Ce serait un certain Valerius Babrius, écrivant en grec
comme Marc Aurèle. BakéGpros (B&u6gtos) serait la traduction du nom latin,
D’autres le déclarent originaire de Syrie, parce qu'il lance des traits satiriques contre les Arabes et qu'il attribue l'invention de l’apologue aux Syriens (1). Ce sont là conjectures gratuites, tout comme celle qui fait de lui un chrétien en s'appuyant sur le caractère de plusieurs « morales » : à ce compte-là, Ésope aurait donc été, lui aussi, un seclaleur de Jésus. Mieux vaut renoncer à des affirmations téméraires. Babrius est un écrivain grec, qui a lu le recueil constitué par Démétrios el qui a suivi les traces d’ Ésope en réussissant à être plus artiste que lui. Tout le reste n'est qu'hypothèses séduisantes: cela seul demeure certain.
N'attendons point, d’ailleurs, de Babrius qu'il répudie toujours la brièveté si chère aux Grecs. Un grand nombre de ses apologues ne comptent même pas dix vers (2); et — si les qualrains qui subsistent doivent être imputés à Ignatius Magister — d'autres morceaux, manifestement écrits par Babrius, sont d’une sécheresse bien fâcheuse, Mais, quelquefois, nous goûtons en de courtes pièces le charme d'une simplicité élégante (3). Mais 1l y a des fables dont le thème est développé avec plus d’ampleur par un homme qui sait son métier (4). On sent que Babrius avait des prétentions littéraires; il les étale dans ses préambules où il se vante d’avoir, le premier chez les Grecs,
1) Babrius, Fables, préambule du livre II, édition Desrousseaux.
{2) Dans l' édition classique de M. Desrousseaux (Hachette), sûr 43 fables 44 ont moins de 10 vers.
(3) Voir, par exemple, la Lampe (fable 95).
(4) Soixante-trois fables ont de 10 à 20 vers; cinq autres de 2a
& 325 la quatre-vinslième, de beaucoup la plus importante, estun petit poème de 102 vers.
don è « comme monture » à l’Apologue « le mythiambe bridé avec un frein d'or » (1); et il arrive souvent que le résultat n’est point trop inférieur aux prétentions.
Les hellénistes blâmeront Babrius de parler une langue trop mêlée et lui reprochcront des incorreclions ou des platitudes. Cependant, tout le monde s'accorde à louer la pureté de sa versification et la précision gracieuse de son style. On note chez lui nombre d'expressions heureuses ou de mots amusanis: c’est le rat qualifié de « larron domestique » ; c'est une bête fauve répondant à son bienfaiteur par « un sourire aux dents aiguës »; c'est le loup, qui croyait se voir jeter en pâture un marmot désobéissant et qui, revenant bredouille, dit piteusement à sa louve:
« Hélas! j'ai cru à la parole d’une femme! » Et, bien que les caractères des acteurs soient insuffisamment éludiés, le Loup et l'Agneau nous plaît par la vivacité du dialogue, en même temps que le récit nous semble assez piquant déjà dans le Renard et le Corbeau (2).
Un corbeau — nous dit Babrius — était perché tenant un fromasc en son bec. Un renard rusé, qui convoitait le fromage, trompa l'oiseau par ce discours : « O corbeau, tu as de belles plumes, une vue perçante, un cou admirable. Tu étales une poitrine d’aigle. Tu surpasses toutes sortes d’espèces par la force de tes griffes. Et un oiseau tel que‘toi est muet? Il ne chante point?» A cet éloge, le corbeau sentit son cœur tout gonflé d’orgueil. Il se mit à croasser, après avoir laissé choir le fromage, dont s’empara la bôte maligne, en lui disant d’un ton railleur : « À ce que je vois, tu n'étais
{1! Préambule du livre II. Le vers dont se sert Babrius est le choliambe ou iambe « boiteux ».
(2) Édition D'esrousseaux, fables 63 et 74.
pas muet. Non! tu parles! Tu possèdes tout, eorbeau… sauf de l'esprit! »
N'est-ce pas gentiment conté et n’y a-t-1l point là un talent réel? Mais Babrius mérite encore de retenir l'attention, parce qu'il voulut élargir le domaine de la Fable. Il estima qu'elle ne devait point abandonner à la satire le privilège de lancer des épigrammes aux sots et aux coquins de l’époque : aussi ne ménagea-t-il point les railleries aux Béotiens et aux Arabes, aux juges et aux médecins. Il crut également qu’elle pouvait emprunter leur cadre à d’autres genres; et, si l’on veut, par exemple, une bucolique en miniature, qu’on lise le petit morceau suivant:
Un chevrier rappelait ses chèvres à l’étable. L'une d'elles n’obéissait point et continuait à brouter sur la pente d’un ravin le doux feuillage de l’ægile et du lentisque. Il lui brisa une corne en lui jetant une pierre de loin. Alors il la supplia : « O chèvre, d ma camarade d’esclavage, .je t'en conjure, au nom de Pan, gardien des prairies, ne vas point, chèvre, me dénoncer à notre maître! C’est malgré moi que je t’atteignis en te lançant ce caillou. » Mais la chèvre lui répondit : « Comment dissimuler un dommage évident ? J'aurais beau le taire, ma corne le criera » (1).
L'auteur de cette esquisse aurait pu rivaliser avec Théocrite. Il se contenta de rester fabuliste ; mais autant qu'il était possible alors, dans un genre condamné à la modestie, il montra qu'il avait pratiqué assidûment les poètes et suivi les lecons des rhéleurs. |
Telle fut l’évolution de l’Apologue chez les Grecs. Dès le vi* siècle avant J.-C., son indé-
(1) Babrius, édition Desrousseaux, fable 3 à
pendance s'affirme. Il se rattache à la poésie « gnomique »; et, de même qu'Hésiode, Solon ou Théognis, les fabulistes s’exprimèrent avec justesse et concision. L'élégance, naturelle au génie grec, ne fut point nécessairement proscrile ; mais on ne songea que fort tard à revêtir la Fable de cette beauté littéraire qui finira par l'égaler aux plus grands genres. La Grèce, ce pays de merveilleux artistes, aurait dû avoir son La Fontaine. Mais on ne saurait comparer au maître moderne ni le naïf Ésope, ni l’ambitieux Babrius.
La Fable en Italie. — En disant que la Fable fut peu cultivée et même médiocrement goûtés par les Romains, nous semblerons émettre un paradoxe. N'est-ce pointun genre où l’on formule des préceptes utiles, dont cette nation, éminemment pratique, se montra soucieuse avant tout ? Et se peut-il que l’on n'ait guère imité à Rome le maître grec, loué en ces termes par Aulu-Gelle: « Ésope enseigna la sagesse, non avec l’impérieuse sévérité d’un philosophe qui dogmatise, mais en dissimulant ses leçons sous des fables piquantes et aimables qui faisaient entrer les plus profitables réflexions dans les esprits gagnés par l'attrait du plaisir » ?
C’est cependant la vérité. Évidemment, comme en Asie Mineure ou en Grèce, on se servit de l’Apologue dans des circonstances particulières, et Ménénius Agrippa ne se repentit point d’avoir conté les Membres et l'Estomac aux plébéiensrévoltés. Mais tandis que, par un effort analogue à celui de notre Pléiade, les poètes latins essaient de lut-
ter avec Homère et Sophocle, Ménandre et Théocrite, Pindare et Anacréon, la Fable ne séduit aucun auteur : elle doit s’estimer heureuse que la Satire complaisante lui accorde une petite place à son foyer.
L'hospitalité, d’ailleurs, fut récompensée largement. Aulu-Gelle, affirme que, dans une de ses satires, Ennius imita /’Aloueile et ses petits « avec beaucoup de science et de grâce »; et nous l'en croyons sur parole (1). Mais nous avons mieux que le témoignage d’un critique bien informé. Nous avons le bon Horace, et cet aimable moraliste, ce conteur charmant eût été — s'il l'avait voulu — le La Fontaine des Romains. Certaine de ses Épitres est une grappe d’apologues : pour faire entendre à Mécène qu'il sauvegardera son indépendance, il lui débite gentiment l’histoire de la belette entrée dans un panier de froment, l'anecdote du Calabrais malhonnête offrant des poires à son hôte, et la mésaventure du crieur Vultéius, cet ancêtre du savetier Grégoire que dupa le financier « tout cousu d'or ». Ailleurs, dans une satire, Horace insère l’apologue exquis du Rat de ville et du Rat des champs, auprès duquel semble bien pâle la fable correspondante de La Fontaine (2) Il est fort amusant le festin offert au citadin, « qui touche à tout d'une dent dédaigneuse » et décide son camarade à le suivre en lui déclamant les lieux communs de la morale épicurienne. On sou-
(1) Aulu-Gelle, Nuits attiques, livre II, c. 29. Le critique cite seulement la morale de la fable : « Ayez toujours cette vérité présente à l'esprit : n'attends rien de tes amis pour tes affaires, quaud tu peux les faire toi-même ». |
(2) Horace, Ébpitres I, 7, et Salires, IL, 6.
rit de voir les mœurs romaines pratiquées par M° Ronge-maille, retroussant sa toge afin de mieux servir à table et goûtant les mels qu'il apporte, tout comme un esclave déguslateur.
Quelle vivacité dans le récit de la panique, lorsqu'aboient les chiens molosses! Combien sont naïvement sensées les réflexions finales du campagnard! Tout cela est joli, plein de pittoresque, admirable d'esprit et de belle humeur. Dans l’antiquité grecque et romaine, c’est le chef-d'œuvre de l’Apologue. |
La Fable avait ainsi des bonnes fortunes trop rares. Mais si agréable qu'il lui fût d’être hébergée par Horace, elle désirait mieux qu’un asile : elle voulait avoir ses pénates.
Il lui fallut attendre, pour cela, qu’un Grec, domicilié à Rome, lui obtint le droit de cité. Cet audacieux s'appelait Phèdre, il était originaire de Macédoine; on l'avait vendu comme esclave à l'empereur Auguste qui le fit instruire et l’affranchit. Bien que l’âge d’or de la littérature latine fûL passé, il voulut, sous le règne de Tibère, ajouter un fleuron à la couronne de sa nouvelle patrie. Tous les grands genres avaient été glorieusement abordés et Phèdre ne pouvait éspérer une place entre les Virgile et les Horace, les Properce et les Ovide .La Fable seule restait abandonnée dans un' coin. Le descendant des Hellènes se jugea capable de lui ouvrir la porte des cercles littéraires et d’accréditer auprès des Romains celle qu'avait aimée son pays nalal (1).
(1) Phèdre vivait au 1er siècle après J.-C. Son recueil comprend cinq livres de fables tout®s écrites en trimètres iambiques.
I] lui était impossible de se soustraire au patronage d'Ésope et il ne tenta même point dele faire. Mais, tout en imitant son célèbre prédécesseur, il se vante d’avoir donné aux choses « un tour nouveau » ; il estime « avoir rendu la forme plus parfaite », et il ajoute, non sans orgueil : « J'ai fail une route de l'étroit sentier tracé par Ésope; j'ai imaginé plus de fables qu’il n’en avait laissé » (1). Son désir d’être original se manifeste un peu partout. D'abord, en ces « bagatelles », en « ce pelit livre qui amuse et dicte aux hommes de bons conseils », la morale est plus utilitaire et plus romaine. Puis, des faits-divers contemporains et des historiettes romanesques, des « nouvelles », s'insinuent à côté des apologues ésopiques — sans avoir le caractère de généralité que la Fable exigea toujours (2). Enfin, bien que Phèdre se défende d’avoir la moindre intention satirique, il considère le genre comme un instrument d'opposition; il réclame pour lui l'honneur de protester contre la tyrannie. Son amertume se trahit souvent; sa colère éclate, et il faillit, un jour, « payer cher » la témérité qu’il eut d'égratigner un ministre dans les Grenouilles et le Soleil (3). Avec lui, la Fable se risque dans la voie périlleuse des allusions poli-
tiques, où elle aura toujours la tentation de s’en-
gager résolument.
Mais, pour triompher de son modèle, c’est avant tout sur la r7anière que Phèdre comptait, la manière
(1) Voir notamment les prologues des livres III et 1V.
(2) Par eiemple : Cæsar ad atriensem (II, 5), « Croire et ne pas croire » (III, 10), « Le bouffon et le paysan » (V, 5), « Le prince joueur de flûte » (V, 7).
(3 Phèdre, prologue du livre III, et livre [, fable 6.
plus importante ici que partout ailleurs. Faisant de nécessité vertu, il affecte, malgré le blâme des délicats, de rechercher la concision qu'il croit indispensable au genre (1). Aussi quelques-unes de ses fables ont-elles une briéveté lumineuse, une précision digne d’éloge. En revanche, la plupart du temps, quelle sécheressel et, sans vouloir l’acoa bler sous une comparaison avec la Besace de La Fontaine, n'est-il point maigre et misérable, le pauvre apologue que voici :
Jupiter nous a donné deux besaces. Il nous a mis sur le dos celle qui contient nos défauts et il a suspendu sur notre poitrine celle qui est lourde des vices d’autrui. De cette façon, nous ne saurions voir ce qui est mal en nous; mais
les autres font-ils une faute, nous la notons à l'instant même (2).
Cependant — tout comme Babrius qui ne l'avait point lu ou qu'il ne connut point — Phèdre affichait de grandes prétentions et se déclarait sûr de vivre « tant que la littérature latine serait en honneur » (3). Et il faut bien lui reconnaître une élégance un peu froide, la variété dans le style, le droit de conter agréablement, ainsi que le prouve le Loup et le Chien, son chef-d'œuvre. I] tâche parfois de peindre l'attitude des animaux. Il comprend qu un fabuliste doit se préoccuper des motifs qui font agir les personnages, de leur caractère, de leurs mœurs. Mais il manque de pittoresque, et, trop souvent, il tourne court. Allez donc, par exemple, retrouver la folle, lar-
(1) Phèdre, prologue du livre IT; épilogue du livre IV: livre III fable 10 (à la fin).
(2) Phèdre, livre IV, fable 10.
(8) Phèdre, épilogue du livre IV.
rogante, l'importune mouche du coche dans celte fable de « l’affranchi d'Auguste » :
Une mouche vint se poser sur un timon, et, gourmandant la mule : « Quelle lenteur est la tienne! dit-elle. Ne sauraistu aller plus vite? Prends garde qu'avec mon aiïiguillon je ne te pique le coul — Je ne m'émeus guère de tes paroles, lui répondit la mule. Je redoute seulement celui qui, sur le siège du devant, m’excite, sous le joug, à l’aide de son fouet flexible, et commande à ma bouche avec les rênes que je blanchis d’'écume. Aussi, trêve à ta frivole insolence! Je sais, en effet, où je dois souffler et où je dois trotter. » Cette fable peut tourner en dérision quiconque sans force aucune profère de vaines menaces (1).
Non! l’auteur de /a Mouche et de la Mule n'avait pas l'habileté dramatique, grâce à laquelle un Raminagrobis, un Maître Renard, un Monsieur du Corbeau sont aussi vivants et aussi vrais que Tartuffe, Dorante ou Monsieur Jourdain. Et — comme, par ailleurs, il écrit en vers iambiques corrécts mais trop voisins de la prose — il est loin d’être un grand poète. Sec et lourd en maint endroit, incapable de s'élever au-dessus de la banalité ordinaire, presque dépourvu de pénétration psychologique, n'ayant ni le mouvement, ni l'image, ni la couleur, Phèdre abandonna, lui aussi, à un autre la gloire d'être tout ensemble dans la fable un moraliste et un dramaturge, un philosophe et un poète.
Chose véritablement étrange, ce Phèdre qui, sous un autre nom, exercera au moyen âge une influence considérable, les Romains le connurent peu ou le dédaignèrent. Sénèque semble lignorer quand il dit à Polyhe : « Je n'ose point
(1) Phèdre, livre III, fable 6.
aller jusqu’à te donner le conseil d'arranger avec cette grâce qui t'est propre des fables et des apologues à la façon d'Ésope, genre que n'a pas essayé le génie romain » (1). Quintilien ne le nomme point, lui si heureux toujours d’opposer aux Hellènes les écrivains latins. Apulée, s'amusant dans le second tiers du u° siècle, à refaire avec trop d'esprit le Corbeau et le Renard, parle du vieil Ésope et oublie Phèdre (2). Si Avianus n’était venu, plustard, rompre ce silence fâcheux, on pourrait sérieusement meltre en doute l'authenticité des Fables de « l’affranchi » (3). Avianus ne fait là que payer une dette de reconnaissance. Il a imité, en effet, le recueil de Phèdre tout autant que celui de Babrius. II l'a imité avec élégance et correction, mais sans talent véritable, puisqu'il n’a ni le don de la couleur, ni le sens dramatique, lui non plus. C'est un adaptateur qui délaie en des distiques faciles l’œuvre d’autrul. |
Au terme de celte première étape, voici les constatations qu’on doit faire. Sauf de rares incursions sur le domaine de la satire politique ou personnelle, la Fable se contente alors d’amuser les gens par un récit ou d'illustrer sèchement quelque leçon de morale pratique. Mais, seul, Babrius rêva vainement pour elle de plus hautes destinées; et l’unique chef-d'œuvre de la fable antique ce n'est point un fabuliste de profession qui l'écrivit, ce fut le satirique Horace, un soir
(1) Sénèque, Consolation à Polybe, c. 27.
(2) Apulée, Florides, c. 23.
(3) Avianus (rr° ou 11° siècle après J.-C.) a laissé un recueil de £2 fables. Il est le premi>r auteur latin qui cite le nom de Phèdre.
que dans sa villa de Sabine il avait écouté en vidant une coupe de Falerne, le voisin Cervius « débiter des contes de bonne femme ».
MÉMENTO BIBLIOGRAPHIQUE. Gallard et Cardonne, Contes el fables indirnnes (Paris, 1778,; Le Ll’anicha-Tantra, traduction de l'abbé Dabois (Paris, 1826) ; Fables de Lockmann, surnommé le sage, traduiles de l'arabe par M. Marcel (laris, 1803); L'IJitopadésa ou Instruction ulile, traduction de M. Lancereau (librairie Jouvet, 1855); Avadänas, contes et apologues indiens, traduction de Stanislas Julien (Duprat, 1859). — Esope : éditions Coray (Paris, 1810;, Schneider (Breslau, 1812), Halm (Leipzig, 1859). Babrius : éditions Eberhard (Berlin, 1875), Knæll (Vienne, 1858), Rutherford (Lon:dres, 1883), Desrousseaux (Paris, chez tHlachette, 1890). Phèdre: éditions Siebelis (1874), Müller (1877), L. Havet (1895). Avianus : éditions Frœhner (1862) et Ellis (1887).
Ouvrages de critique. — Saint-Marc Girardin : La Fontaine et les fabulistes, tome Ie; Loiseleur Delongchamps : Essai sur les fables indiennes; À. Weber, Essai sur les rupporls qui existent enire les fables indiennes et les fables grecques ; Edelcstand du Méril: Histoire de la fable ésopique; Walckenaer : Essai sur la fable et sur les fabulisies; A. et M. Croiset : Ilistoire de la liltéralure grecque; Schæll : Histoire de la littéralure grecque; R. Darestle : Babrius et la fable grecque (Revue des Deux-Mondes, 1846); Hervieux: Les fabulisles latins (1894); Nisard : Les pièles lalins de la décadence; Pichon : Histoire de la lilléralure luline (Hachette); Puech eë Jeanroy : Histoire de lalittéralure latine Mellottéey.