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mais les Aéfamorphoses du singe, le Chameau el le Bossu, l'Occasion manquée; c'est surtout la Vénus de Zeuxis, cetle historielte ravissante, dont les Athéniens eussent savouré avec délices l’élégance; la grâce et l'esprit.
Avec lui s'achève ce xvir* siècle, où triompha la doctrine de l'invention, où souvent la Fable oublia son ancien rôle, où elle se jeta dans la bataille philosophique et sociale. Elle perdil beaucoup à ce jeu-là; elle devint moins désintéressée, moins générale, moins sereine; et, pour ce seul motif, on ne trouverait rien alors de comparable à La Fontaine, même si, parmi cette cohue de fabulistes, avait surgi le vrai poète que le prosaïque xviu* siècle était incapable d’enfanter.
La fin du genre. — À partir de cette date, tout est dit sur l'Apologue, et l’on pourrail fort bien conclure, si l’on ne craignait d’être taxé d'injustice envers les fabulisies du xix° siècle. Ce qui enthousiasme désormais c'est la haute poésie lyrique avec ses envolées sublimes et ses images éclatantes. En face de cette Muse fougueuse et fière, la Fable fait assez pauvre figure; elle apparaît déjà vieillotte; elle a le tort immense d'avoir brillé pendant « le règne auguste de la perruque ». Nombre d'auteurs secondaires lui donnent toutefois des soins ; mais peu d’entre eux ont un mérite réel, et tous suivent à la trace leurs prédécesseurs.
La plus grande partie de ces poètes illustrent les maximes de la morale ordinaire. Disciples fidèles de La Motte, ils s'efforcent d'y réussir à l’aide de contes nouveaux et ingénieux, sauf Gin-
guené qui,dansles Fables nouvelles et les Fables inédites, s'inspire des maîtres italiens (1). On peut faire bon marché des Apologues de Dutremblay, parent éloigné de La Fontaine, ainsi que des Fables et contes en vers, où François de Neufchâteau bavarde longuement à propos d'aventures un peu communes. Mais, dans les Fables et méditations d'Ulric Guttinguer, on appréciera l’allure et le babillage spirituel de la Perruche et du Rossignot, du Chien et de la Chaîne ; on écoutera volontiers Jussieu, le neveu du célèbre naturaliste, recommander avec vivacité et belle humeur la patience, la bonté d'âme, l'humilité, dans l’Anon, l'Abeille et la Fourmi, le Grillon et le Ver luisant : et on lira avec plaisir, parmi les apologues auxquels s’amusa Naudet, le savant bibliothécaire, celui des Deux mains, dontilse sert pour exhorter à l'étude, au lieu de l’employer comme Furetière ou Aubert à ridiculiser les « sergents » ou à glorifier le Tiers-Etat (2). Tous ces fabulistes, du reste, abusent des personnages abstraits, des aventures singulières, des titres bizarres. Mais tous ont peu de goût pour la lutte et préfèrent ouvertement la satire générale de l’humanité.
Ce n’est point le cas d’autres fabulistes, bien mieux doués que les précédents. Il bataille ferme cet Arnault, qui tenta vainement la gloire par des tragédies ambitieuses et la conquit avec huit
(1) Ce sont Bertholo di Georgi, l'abbé Passeroni (8 volumes de Fables Ésopiques, en 1786) et l'abbé Lorenzo Pignotti (Fables,
en 1779).
(2) Voici les dates de leurs recueils : Ginguené (1810 et 1814); Dutremblay (1801) ;Fr. de Neufchäleau (1835); Guttinguer (1837). Signalons également Derbigcy en 1835, Jauffret en 1814. Porchat
en 1840
livres de Fables, en 1814 et 1819 (1). Le premier recueil égratignait moins les parlisans de la monarchie qu'il ne renfermait de sages conseils et des vérités utiles à tous. Mais, par sa fidélité à l'Empereur et son hostilité aux Bourbons, Arnault se fait exiler de France; il se voit rayer sur la liste des membres de l’Académie ; et à ces mesures tyranniques il répond en attaquant avec âpreté ses proscripteurs. Les mœurs politiques de la Restauration -. bien plutôt que les personnes — sont persiflées impitoyablement par lui dans des pièces comme {le Hanneton, les Sabots de Palichinelle, les Chiens qui dansent el les Chiens qui ne dansent pas. Nous reprocherons au poète de mettre beaucoup trop en scène « des êtres inanimés, soit artificiels, soit naturels », et de baptiser d’apologues des bluettes charmantes, qui n'en sont pas : /a Charilé si dramatique, le Coli-. maçon où il condense tant de philosophie malicieuse, et la Feuille, une idylle exquise, dont les trois derniers vers seront éternellement cités (2). Mais sa précision « épigrammatique », sa finesse et son à-propos, sa bonhomie familière ou, par instants, son éloquence, enfin l’art de clore une - pièce avec une formule nette et qui porte, tout légitime la réputation durable de cet auteur plus spirituel que puissant.
Il ne peut s'empêcher, lui aussi, de polémiquer sans relâche l’ardent Viennet, sur qui s’achar-
(1) Antoine Arnault (1766-1834) fut directcur des Beaux-Arts sous l'Empire et secrétaire de l'Université.
(2) Je vais où va toute chose,
Où va la feuille de rose Et la feuille de laurier.
LEVRAULT, — La Fable. 10
nèrent les romantiques auxquels il faisait la partie beile avec de méchantes tragédies et des épopées lamentables (1). Mais ce souflre-douleur de la jeune école composait depuis longtemps des apologues qu'il n’osait livrer au public. Un jour, il en risqua quelques-uns à une séance de l'Académie; ‘le succès fut considérable ; et, désormais, tous lui reconnurent un joli talent de fabuliste. C’est que ce médiocre poète était fort bien taillé pour la fable politique. Là, sa facture vieillie ne choquait point comme au théâtre. Ii ne fallait qu'un peu de bon sens et de cette humeur agressive, dont il avoue que la nature l'avait genéreusement pourvu. Aussi est-ce merveille de voir le libéral distribuer des coups de boutoir terribles aux réactionnaires entêtés, de mêmequ'auxdémagogues flagorneurs, aux publicistes sans conscience, aux députés sans conviction. Et les sarcasmes, pleins d'amertume et de violence, ne sont point rares chez Viennet, quoique souvent il leur préfère une gaieté vive et narquoise, qui va cingler sur leurs tréteaux superbes les polichinelles de la presse et du parlement. | |
Enfin, plus fortement encore qu'elle n'avait possédé Arnault et Viennet, la passion politique s'empare du fabuliste Lachambaudie (2). Fils de
(1) Viennet (1777-1868). L'édition complète de ses Fables porte la date de 1865 (dix livres de 21 ou 22 fables chacun). Sigualon parmi ses nombeux apologues politiques : le Vaisseau en péril; le Chat reformaleur ; l'Os à ronger ; la Bulaille des Chiens; le Tribun et le Fourmilier ; la Corneille et ia Frésaie ; le Mouton révollé ; l'Ivrogne et la Borne ; l'Ane chargé de vessies ; le Renard égalitaire; etc.
(2) Pierre Lachambaudie (1807-1872). {édition de ses œuvres que nous avons sous les yeux est celle de 1855, qui contient 262 fables réparties en 12 livres.
campagnards périgourdins el n’ayant reçu qu'une éducation incomplète, il fut une proie facile pour les utopistes de toute école; s’enrôla parmi les partisans de Blanqui, et dut à M. de Persigny, son camarade de journalisme, que l’on commuât en exil la peine de la déportation. Cela nous en dit long sur l'esprit qui anime les apologues dont la première édition parut en 1839 et fut suivie de beaucoup d’autres. Quand on le lit, on s'aperçoit vite, aux descriptions pittoresques, aux effusions lyriques, aux images recherchées, que Lachambaudie pratiqua les romantiques avant d'écrire ses fables, parfois ingénieuses et maniérées, parfois communes et pesantes. On s'aperçoit vite surtout qu'il est féru de politique et que la morale ordinaire cède le pas chez lui à la satire sociale. Il raille les littérateurs bourgeois. II malmène les adversaires de ses théories, tous — à l'entendre — égoïstes et malfaisants, sots ou coquins, voleurs ou bourreaux. Et ce panégyrisite du peuple, toujours pur, toujours juste, toujours exploité, nous vante « les douceurs de l’ère égalitaire », nous invile à goûter « les fruits délicieux » du socialisme, « cet arbre gigantesque », et nous présente comme un idéal la doctrine du comniunisme :
Aux champs de l’avenir mon âme enfin s'envole, Et se plaît à rêver pour toute nation
Les banquets fraternels, sainte communion Qu’enfants nous faisions à l’école (1).
Ces utopies nous gâtent de spirituelles épi-
(1) Fables (édition de 1855), I, 9, 10, 14; II, 7, 18; III, 8, 16: IV, V,7, 23, VIH, 1,12, 13, 22, et XI, 19.
grammes lancées, en passant, aux journalistes peu sérieux, aux députés fainéants, aux Brutus qui ont vendu leur conscience (1). On se lasse, à la fin, de ces déclamations perpétuelles, même à propos d’un orgueiileux réverbère ou d'un égoïste moineau. Si bien que l’on rejette ce lourd.volume — enrichi cependant par Pierre Leroux d’une introduction prétentieuse, indigeste, extravagante — pour relire, avec un plaisir que le contraste rend plus vif, les Animaux malades de la peste ou le Meunier, son fils el l’Ane.
Allons plus loin! Au-dessus de ces apologues, par lesquels on excite à la haine en ne croyant peut-ître prêcher que la jusiice, nous serions tentés de mettre, non pas même le Fabuliste des familles de M. de Gérando, les Allégories én prose de Théodore Ratisbonne, l'Ésope chrétien de Louis Tremblay qui tendent trop à l'édification religieuse, mais la modeste Comédie enfantine, parue en 1860. L'auicur, M. Louis Ratisbonne, s’est proposé d'écrire pour l’amusement et l'éducation des tout petits, un recueil de fables qu’ils pourront « dire et comprendre » (2). Son livre est une suite d’anecdotes rapiies et familières, généralement fort concluantes, bien appropriées aux jeunes lecteurs (3), mises habilement en scène et jolit::ent rimées par un écrivain
(1) Fables, LI, 5 ; IV, 14; V,6, et9; IX, 8 et 18.
(2) Signalons parmi les plus jolies fables « enfantines » : a Poule huppée ; l'Omeletle soufflée ; la Fourmi et la Cigale ; les Epis vides la Poupée ouverle; le Raisin gâlé; le Paon; le Piège. |
(3: Quelques pièces, cependant, dépassent la portée des intelligences enfantines : par exemple, la Fourmi rhilosophe; N'ergolez pas ; les Amphibies ; les Éloies; les Trois questions; la Ronde enfanline.
délicat. « La Muse de Louis Ratisbonne, déclarait Théophile Gautier én 1868, a tracé avec une plume qui semble arrachée à l’aile d’un ange, le chaste ét naïf répertoire de la Comédie enfantine, que les mères lisent par-dessus l'épaule des enfants et que les pères emportent dans leur chambre, Charmé par la délicatesse d'un art qui se cache ». Nous souscrivons de grand cœur à cet éloge autorisé; mais il est triste que, pour rencontrer un fabuliste de valeur resté fidèle aux traditions du genre, il faille s'adresser à un poète qui prend pour public des enfants !.. Et l’on peut dire qu’à moins d'un miracle la Fable, chez nous, a vécu. Oùi! un miracle! puisque même un homme de génie aurait à vaincre des difficultés redoutables Qu'on examine l’histoire de l’Apologue dans notre pays! Pendant l’époque de simplicité naïve, si propice au développement d'un tel genre, nos fabulistes furent tout, excepté des artistes. Enfin, après de longs tâtonnements, quand l'heure favorable semblait passée, un grand homme vint qui traita lés sujets traditionnels avec l’art des maîtres cassiques, avec la naïveté d'autrefois. Et én admifant ces chefs-d'œuvre, ou 1a mvra!° de l’expérience trouve son expression définitive, nos écrivains auraient dû voir que l’Apologue ne pouvait plus être abordé, | Ils n'avaient point, en effet, comme dans le iyrisme ou au théâtre, la possibilité de varier à l'infini soit l'expression d'un lieu commun, soit la peinture d’une passion. Il leur fallait travailler sur cette morale naturelle qui, seule, est la matièére du genre et se ternit en circulant, comme le
monnaie qu’on éch n£g.. Aucun d'eux ne comprit que l’œuvre de La Fontaine avait été une « réussite », et que, jamais plus, on ne reverrait cet équilibre entre la culiure classique et la tradition populaire. Sans posséder la naïveté des ancêtres ou l’art incomparable du Bonhomme, on essaya de rivaliser sur le même terrain avec eux, ou bien l'on imagina des historiettes amusantes, mais offrant un intérêt moins universel que celui des apologues anciens. La Fable vécut de la sorte, non sans honneur ; car ses nouvelles fictions excitaient la curiosité mondaine, et on la jugeait bonne auxiliaire dans la rude bataille qu’on livrait.
Mais, un beau jour, au xix° siècle, tout lui manqua. La poésie de salon fut proscrite comme trop frivole. Moralistes et philosophes renoncèrent à l’allégorie « puérile» pour la diffusion des vérités. Puis, le Journalisme, qui s'arroge le droit de tout dire sans ménagements d'aucune sorte, fit dédaigner les épigrammes mordantes et fines de la Fable. Rien ne resta plus à la malheureuse de ce qui lui servit longtemps à prolonger son existence; et elle ne saurait guère espérer quelque prochain renouveau. Mais quoi qu'il advienne de l'avenir, le passé est rayonnant de gloire; et les grands genres littéraires voient marcher près d'eux cet Apologue, qui compte parmi ses adeptes — presque tous charmants et spirituels — un des rares poètes dont l'humanité tout entière redit le nom avec orgueil.
MÉMENTO BIBLIOGRAPHIQUE. — Editions des principaux fabulistes ! Ms. de Villedieu (Barbin, 1670); Furetière (Barbin, 1671); Le Noble : la Grotte des Fables (Martin et Jouvenel, 1696; : Contes et fables (Amsterdam, 1699), Œuvres complètes (Pierre Ribou, 1718):
I esmay (Veuve François Clousier, 1677) : Benserade : Labyrint} de Versailles (Imprimerie royale, 1677); Boursault : Théâtre (Compagaie des libraires, 1746); Théâtre choisi (Laplace et Sanchez), lettres nouvelles (Didot, 1738); Fénelon : Œuvres (Gosselin et Caron); La Motte-Houdart (Grégoire Dupuis, 1719), Œuvres (1754); Grécourt (édition de Luxembourg, (1761); Pesselier (Brault, 1748); Richer (Barrois, 1748) ; Imbert (Delalain, 1773); Le Bailly (Brière, 1823) ; Florian :Dufort, 1805, Jouaust, 1887) ; Arnault (Chaumerot, 1812, Bossange, 1825); Viennet : Fables complètes (Hachette, 1865) ; Lachambaudie (Bry, 1855); Louis Ratisbonne (Hetzel: Delagrave) ; Fablier français (Lottin, 1771); Fables de Florian, suivies d'un choix des plus jolies fables (Passard, 1853).
Ouvrages de critique. Saint-Marc Girardin : La Fontaine et les fabulistes, tome II ; Hémon : Cours de littéralure : Fénelon ; Janet: . Fénelon ; Léo Claretie : Florian; Lacretelle et Jauffret : Éloges de Florian; Sainte-Beuve : Causeries du Lundi (tomes VII, XIII, etc.