‹ La fable des origines à nos joursChapitre 8 sur 10 · LA FAB:E · texte numérisé non relu

LA FAB:E

Labyrinthe de Versailles et dans les Fables d'Ésope en quatrains, il s’est piqué réellement « d'une élégance laconique » (1). Trente-neuf de ces apologues devaient être gravés sur le socle des groupes en plomb doré, qui représentaient des scènes ésopiques et décoraient le bosquet du Labyrinthe. La concision était doncnaturellement de rigueur. Mais on regrette que cet esprit fin et délicat, après avoir rimé des madrigaux précieux ou de ravissants ballets pour la cour du roi Soleil, se soit plié à cette contrainte pesante, et surtout qu'il ait conservé un cadre aussi étroit quand il ne s’agissait plus d'inscriptions. Benscrade réalisa le prodige de surpasser la brièveté d'Ésope dans des morceaux de cette espèce :

Une vache raillait avec peu de justice

Un bœuf qu’à la charrue elle voyait tirer;

Mais, comme on la menait un jour au sacrifice :

« Adieu! lui dit le Bœuf, je m’en vais labourer, s

Et ne croirait-on pas qu'il voulut faire subir à La Fontaine le traitement qu'Ignatius Magister avait infligé à Babrius, quand on lit cette fable véritablement «express » : |

Le Rat et la Grenouille auprès d’un marécage S'entrelenaient en leur langage, Le Milan fond sur eux Et les mange tous deux? (2),

Benserade pourra réussir dans des apologues

(1) 1saac de Benserade (1612-1691) a écrit d'aimebles poésies {égères et les ballets de la Nuit, des Amours malades. des Plaieirs de l'Ile enchantée.

(2) Comparer également aux fables correspondantes ae La Fontaine : le Renard et la Grue, le Lièvre et la Tortue, le Renard et le Bouc, le Corbeau et le Renard, la Souris, le Chat el le petit Coq, ete

d'un caractère épigrammatique, car en pareil cas la forme du quatrain est excellente; et nous voulons bien qu'avec le Cygne et la Grue, il ait « excité l'émotion » (1). Mais son extrême concision finit par devenir ridicule, et Théodore de Banville ne songeait évidemment point à ces fables étiques quand il affirmait retrouver en lui « la simplicité et le trait heureux de notre grand fabuliste ».

Boursault, lui, ne s'imposa point l’entrave fâcheuse du quatrain : il ne fut pas, toutefois, moins prosaïque que le poète du Labyrinthe. Ce dramaturge avait eu l'étrange idée de transporter l'apologue sur le théâtre (2). Dans des pièces à tiroirs, qui s'appellent Ésope à la cour et les Fables d'Ésope, il fit débiter à propos de tout et ‘de rien par le spirituel bossu le Renard et la Téle peinte, la Grenouille et le Bœuf, le Loup et l'Agneau. Après une surprise légitime et d'assez vives protestations, les spectateurs se résignèrent à goûter cet austère plaisir. Cela ne les empêcha point sans doute d'estimer qu'il eût mieux valu ne point recommencer d'aussi piteuse façon les chefs-d'œuvre de La Fontaine; et l’on peut, en bonne justice, juger de même les apologues semés dans les Lettres nouvelles, à propos d’un conseil

(1) Voici celte fable, que loue Sain:-\!arc Girardin :

La Grue interrogeait le Cygne, dont le chant

Bien plus qu’à l'ordinaire était doux et touchant : «+ Quelle bonne nouvelle avez-vous donc reçue ?

— L'est que je vais mourir. dit le Cygne à la Grue. »

{2) Voir sur Edme Boursault :1628-1701) notre brochure la Ca. . médie. Les Fables d'Ésope sont de 1690; Ésope à la Cour ne parut qu'après sa mort, en 1701

donné ou d’un fait-divers tout récent (1). Si le Figuier foudroyé, le Cog et la Pouletle, les Deux Rais sont des apologues passables, ailleurs, en revanche, il est impossible d’être plus pauvre et plus gauche que le fut Boursault, par exemple dans l’Écrevisse et sa fille, le Faucon malade, les Colombes et le Vautour. 1l aurait dû se contenter d’être un spirituel et courageux auteur comique : . on a peine à lui pardonner d’avoir écrit tant de fables en dépit de Minerve et du bon goût.

Parmi ces pâles imitaleurs des fabulistes antiques, on est heureux de rencontrer, quoique bien au-dessous de La Fontaine, Eustache Le Noble, un homme de talent.

Quel étrange personnage que cet ancien magistrat devenu faussaire ! Il prouve une fois de plus par son exemple, malgré les dires de Boileau, combien souvent une œuvre littéraire ne se sent point « des bassesses du cœur » (2). Écrivain fécond, infatigable, maintes fois heureux, notre aventurier fut vraiment le premier en date des « gens de lettres »; il vécut du produit de sa plume; et il fournit abondamment aux libraires, odes et sares, pamphlets et dialogues, pièces de théâtre et livres d'histoire. Mais, cependant, ce polygraphe

(1° Le Fiçuier se trouve dans une lettre à Pellisson, ami fidèle de Fouquet; Boursault adresse le Coq et la Poule à une mère voulant marier sa fille contre son gré; il conte le [éron à propos d'une fille difficile qui épousait un malotru.

(2) Eustache Le Noble (1643-1711) appartenait à une famiile d’honorables magistrats et fut procureur général au Parlement de Metz. Ce débauché commit des faux, fut jeté à la Conciergerie, et s'évada en compagnie de Gabrielle Perreau, « i& belie épicière ». Grâce à ses libelles contre Guillaume d'Orange, il ne fut pas inquiété et put vaquer en paix à son métier de littérateur. |

avait une prédilection marquée pour un genre. Il adorait les apologues et il en glissa un peu partout dans ses libelles, ses traités, ses comédies : dans les Étrennes d'Ésope, les Travaux d'Her. cule, l'École du monde aussi bien que dans son Ésope, sa Grotte des fables et ss Pierre de touche politique (1). On le vit recommencer plusieurs fois le même apologue, tant il était désireux de la perfection; et, après les avoir «changées, corrigées, augmentées », il réunit ses meilleures pièces en un recueil définitif qu'il intitula Contes et Fables (2). C’est le seul livre qu'ait soigné vraiment ce prodigue, qui gaspilla au jour le jour les ressources de son esprit.

Tout d’abord — et chez un pamplétaire la chose est fort naturelle — Le Noble composa des fables politiques. Cela dut paraître alors une nouveauté. Le Père Commire avait bien raillé déjà les Hollandais dans le Soleil et les Grenouilles et il avait célébré la victoire du Cog gaulois sur le faucon prussien, l'aigle d'Autriche, le lion espagnol. Mais il écrivait en latin, c’est-à-dire pour une petite élite, et son exemple n'avait guère décidé La Fontaine à tenter cette voie périlleuse (3). Le Noble, lui, n’hésita point : il s’y jeta à corps perdu. Les dialogues de la Pierre de touche, si fantai-

(1) La Grotle des fables par exemple, se compose de huit dialogues sur la Saure, le Luxe, la Justice, etc., au milieu desquels on raconte une fable appropriée au sujet de la discussion.

(2) Ce recucil parut en 1699. « Les contes sont ceux, nous dit l'auteur, dans lesquels on introduit quelques dieux ou quelques hommes et les fables sont celles dont les animaux occupent la scene. »

(3) Le père jésuite Commire (1625-1702) écrivit d'excelletes poésies latines. La Fontaine imita sa fahle des Grenouilles.

sistes et si violents, sont pleins d'apologues dirigés contre les monarques de l’Europe. C'est toujours interminable, compliqué, peu naturel. La pensée politique étouffe l'art : on la sent trop et cela nous glace. Du reste, pour comprendre {a Guerre de l'Aigle et du Coq, les Animaux et le Lion, le Roi des fleurs, il faut posséder à fond l'histoire de France aux alentours de 1690. L'auteur est même obligé de donner des explications aux contemporains qui n'auraient point reconnu dans Junon l’Église catholique, dans l'oiseau de paradis le pape, dans la Couronne impériale, le Pas d’âne et les Pissenlits l'empire d'Autriche, la Hollande, les princes d'Allemagne, ligués contre le Lys avec la Fleur d'orange. Malgré d'incroyables efforts pour soutenir l’allégorie et la rendre compréhensible, que de froideur! que l'ingéniosité devient fatigante ! que tout est lourdement écrit, pauvrement versifié ! On s'amusa, auxvu° siècle, de ces attaques et de ces flatteries. Mais le grave défaut de pareils apologues c'est qu'ils n’intéressent plus les générations suivantes. Le Noble était trop fin pour l’ignorer ct il abandonna la fable politique où il avait fait preuve d'une audace qu'on ne surpassera Jamais.

H prend sa revanche, d'ailleurs, quand il se borne à raconter, sans préoccupation d'autre sorte. Tout en exploitant le même fonds que La Fontaine et ses prédécesseurs, il essaie de renouveler, et, véritablement, il renouvelle.

Voici, dans le recueil de Contes et Fables, la forme définitive qu'il impose à ses pièces. Après un litre et un sous-litre, il met un distique latin,

« dont le premier vers contient la fable, nous ditil, et l’autre, le sens moral (1) ». Il fait ensuite un préambule où, tantôt copieusement, tantôt de façon vive et spirituelle, il expose le précepte qu'il désire prouver, avec force allusions à Florice, Gripon, Corinne, à Porcine la grosse et à Dosars la maigre, à mille autre contemporains désignés sous leurs vrais noms ou sous de transparents pseudonymes (2). Enfin, voici «la narration dela fable », suivie par « un petit précis de morale en prose qui contient toute la leçon ».

La forme extérieure et la conduite de ces fables s'éloignent assurément de l'ordinaire. Dans le corps du récit c'est partout la même recherche de l'originalité. Le Noble s'amuse à expliquer comment put se produire l'aventure ; il enjolive les situations, et il insiste; il amplifie les dialogues et les discours (3). Rien de suggeslif à cet égard comme la lecture du Loup et de la téte de bois où le moindre détail est l'objet de développements pittoresques, mais quelquefois intempérants (4).

(1) La Cigale el la Fourmi, par exemple, a pour sous-titre « l'Economie » et commence par ce distique :

Provida marcentem ridet Formica Cicadam.

Dat labor acer opes, desidiosus eget.

(2) Voir notamment les préambules du Bœuf et de la Grenouille, du Singe habillé, du Baudet et du petit Chien, du Renard et des raisins. Dans celui du Paon ei de Junon, l'auteur fait l'éloge de Turenne, de Vauban, de Bourdaloue, de Colbert.

(3) Voir, par exemple, le Singe et le Chat, le Serpent et l'Enclume, le Renard et les raisins, le Corbeau el le Renard, le Loup et ‘ l'Agneau, elc.

#) Le Noble loue le talent du sculpteur, décrit son atelier et es statues qu'il renferme, explique pourquoi cet atelier est déscrt. Lorsque le loup est entré, il nous dit longuement les impressions de la bête fauve devant les marbres qui représentent

Rien de curieux comme le Passager, le Lion, l’Ane et le Renard, qui est une adaptation ingénieuse des Animaux malades de la peste {1).

Même après La Fontaine, on lit avec plaisir la confession hautaine du lion qui menace; la confession cynique du renard qui achète scn juge trente ducats; la confession piteuse de r’âre qui, pressé par la faim, lécha un peu de farine tombée à terre. Et, en bonne conscience, Le Noble sut différer agréablement du Bonhomme, en traitant les mêmes sujets que lui.

Cela ne veut pas dire qu’il renonce aux procédés de La Fontaine. Il en fait, au contraire, un usage aussi judicieux que fécond. D'abord, 1l recourt au ton familier, et, non seulement il émaille son récit d'expressions populaires ou triviales, telles que « gober », « roupiller», « pondre ses œufs », « vendre ses coquilles », mais il imite le réalisme de la Vieille et des deux Servantes lorsqu'il peint cet amusant tableau d'intérieur :

« Parbleu, voilà du feu, répliqua le Satyre, Approche-toi! Caprine, apporte-nous du bois. » La Bouquine obéit; c'était une gaillarde, Qui le voyant tout nu trembler, en prit pitié. Le Pitaud se réchauffe, et cependant prit garde Que bonne soupe aux choux bouillait sur un trépié, Avec morceau de lard poussant une fumée

Dont la chambre était embaumée.

la louve de Romulus, le mouton de Phrixos et deux dogucs vigoureux. Puis il expédie assez rondement l'épisode de la têle, si gracieuse, mais sans cervelle,

(1) Le lion, le renard et l'âne traversent la Manche; une tem. pête éclate, et il s’agit de jeter dans la mer celui qui attire sur le vaisseau Îa colère céleste.

À cetle odeur suavce il ne se pressa pas De partir; cependant, voilà la soupe cuite.

La jeune femme prend nappe, serviettes, plats

Et met le couvert au plus vite, Prend la culière à pot et dresse le brouet..…. Tandis que le Satyre avec un martinet Descendit au cellier pour y remplir la cruche (1).

Ensuite, après ces faniliarités plaisantes, el pour provoquer le rire par contraste, il introduit subitement quelque comparaison épique ou quelquerapprochement majestueux. Ici, deux animaux lui rappellent Roger ct Bradamante; là, une jeune grenouille suit sa mère, « à bonds inégaux, comme Ascagne sulvait son père, en fuyant d'Ilion les murs un peu trop chauds »; et le Pot de terre combattant le Pot de fer, en présence de « marraitons attentifs », c'est Turnus disputant à son rival « l’Infante latine » devant deux peuples anxieux (2). |

Enfin, avec un rare bonheur d'expression, Le Noble sut tracer le portrait d'un animal et nous décrire son manège. Nous reconnaissons M° Aliboron à ce signalement très précis :

Il avait le rein fort, gigot souple, bon pié, Et queuc à porter la croupière,

Le museau un peu long en signe d'amitié, Mais la cervelle un peu grossière.

Nous admirons la chatte « belle, à poil bien ondé, l’œil moitié vert et gris » ou le coq « sur

(1) Le Pitaud et !e Bouquin (« Le Satyre et le Passant » de La Fontaine). « Pitaud » veut dire: « paysan »; « Bouquin » siguiie: « Satyre »; un « martinet » est une sorte de chandelier plat.

(3) Voir le Rat,la Grenouille et le Milan; la Grenouille et le Bœuf: tes deux Pots.

ses pieds superbement planté, bien chaussé d'éperons, bien barbé, bien crêté +. Et comment n'admettre point l'enthousiasme des taureaux,

Quand une génisse à peau blanche,

Ongles dorés, doré muscau, Tète fine, beaux yeux, beau poitrail, belle hanche, $e montra devant cux plus charmante qu'lo (|.

Tout cela nous autorise donc à saluer en cet auteur, beaucoup trop méconnu, un élève intelligent de La Fontaine. Il est regrettable évidemment que Le Noble ait comn:is nombre de maladresses el de négligences; qu'il abuse de la mythologie précicuse et verse, en revanche, dans la grossièreté; qu'il ne respecte point la mesure et laisse vagabonder sa plume au gré de son inspiralion. Mais la « narration » pétille de verve et d'esprit elle charme par le pittoresque du détail et l’imprévu du trait; on y sent la main d’un versificateur habile, qui entrelace avec souplesse octosyllabes, alexandrins, petits vers (2). Et, grâce à son . imaginalon, non seulement Le Noble domine les purs disciples de La Fontaine, maisil nous semble

(1) Voir le Baudet et le petit Chien; le Cog rt le Diamant; la Challe d-venue femme ; le Ral et le Taureau; la Grenouille et le Bœuf; le Rat. :e ville et le liat de village ; les deux Écrevisses ; le Singe et le Chat

(2; Signalons dans la Montagne qui accouche et dans le Chat et 12 Coq :

— A la fin, elle accouche, et que met-elie au monde ? Un rat!

— On eut besoin d'un magistrat Qui pût avec pleine puissunce Protéger l'innocent, punir le scélérat.

Qui piil-on paër remplir cet emploi d'importance ? Un chat.

le plus intéressant fabuliste qui ait paru, depuis le Maître jusqu’à Florian (1).

En définitive, tous alors subissentla dominalion du Bonhomme, devant lequel s’inclinent même Furetière et Fénelon, qui inventèrent leurs sujets de fables. Cependant, par désir de la nouveauté, on s'engage de plus en plus du côté oùil avait risqué quelques pas : on fait de la satire personnelle ; on s'occupe de politique; on aborde la philosophie. L'heure est venue où l’Apologue va décidément se

transformer (2). |

De La Motte-Houdart à Florian. — Loin de décroître au xvin° siècle, la vogue de la Fable va grandissant chaque jour. On ne saurail établir la liste complète de ceux qui cultivent alors le genre. Le Fablier français, en 1771, contient quatre-vingt-six noms de poètes ayant écrit depuis moins de quatre-vingts ans; et, en 1819, Arnault dira dans sa préface : « La Fontaine mis à part; on compte au moins deux cents fabulistes français, et la cinquième partie de ces auteurs cest vivante ». | |

Ne nous étonnons pas de voir pulluler les fabulistes. Les beaux esprits se servent de l’Apologue pour obtenir des succès de lecture à l'Académie ou dans les cercles mondains. Les philosophes et leurs adversaires l'utilisent pour la bataille des

(1) Lire surtout de lui l’Ane charge de fleurs et de fumier; te Singe et le Chat ; le Pilaud et le Bouq:in ; les deux Écrevisses ; le Passager.

(2) Nous nous bornons à rappeler que Senecé, M. de Ficubet Vergier, Régnier-Desmarais, Trousset de Valincour, Fontenelle écrivirent aussi des fables estimables.

idées ; ils propagent leurs doctrines sous le voile de l’allégorie; ilsles gravent ainsi dans la mémoire des enfants ou des gens du peuple. D'ailleurs, au point de vue de la forme, on continue de suivre La Fontaine; on garde précieusement sor vers « libre »; on s'efforce d'’unir, comme lui, tous les tons. Mais pour le fond des pièces, l'indépendance devient absolue. Fénelon et Furetière avaient été d's exceptions à leur époque. Maintenant tous abandonnent les sujets traditionnels, s'enorgueillisseit d’avoir conté quelque chose de neuf, ou bien imitent les Anglais, les :taliens, les Espagnols, de préférence aux Grecs et aux Latins. C'est une révolution dans le genre ; el celui qui en donna le signal fut Antoine Houdart de La Motte, un assez médiocre poète, mais un homme de beaucoup d'esprit (1).

Aujourd'hui tout à fait déchu, cet arrogant personnage jouissait alors d’une autorité qui lui permit de provoquer un tel mouvement. En compa- gnie de Fontenelle, il donnail le ton aux écrivains de cette époque de transition. Tous deux affichaient leurs tendances scientifiques : ce qui ne les empêchait pas, au contraire ! de soutenir cent paradoxes en malière de littérature. Ils abaissaient les Anciens devant les Modernes; ils condamnaient le vers au nom de la logique; 1ls avaient voué un culte aux idées abstraites et à la raison. Aussi, très fier de son savoir, très confiant dans la solidité de son jugement, La Motte multipliait

(1) La Motte-Houdart (1672-1731) est surtout connu pour le rôle qu'il joua dans la querelle des Anciens et des Modernes. Il écrivit des odes, des églogues, des tragédies, des opéras.

les théories à propos de tous les genres poétiques que lui faisait aborder sa présomption (1). Et c'est ainsi qu'il fut amené à composer sur la Fable un prétentieux Discours dont les effets furent très grands.

Voici l'idée maîtresse de cette dissertation pédante où certains chefs-d'œuvre de La Fontaine sont lourdement critiqués. La fable étant « une instruction déguisée sous l’allégorie d’une action » (car ce serait « chose monstrueuse » que de viser un autre but en imaginant un apologue), «il faut se proposer d'abord quelque vérité à faire entendre ». Mais souvenez-vous de dédaigner « les vérités triviales » ; et La Motte veut désigner ici, non seulement les vérités rebattues ou trop évidentes (2), mais « celles qui ont déjà été maniées par la fable, à moins qu'elles ne l’aient été d'une manière défectueuse ». « Getle vérité une fois choisie », on la cachera sous une allégorie qu’on aura bien soin de n ‘emprunter à 1 00e Soyez original et inventez |

A l'appui de cette théorie, La Motte, en 1719, publia ses Fables nouvelles, dont il se montrait fort orgueilleux (3) et dont Fontenelle affirma qu'elles étaient plus agréables que celles même de

(1) I ne se conformait pas toujours lui-même à ses propres théories. Après avoir blâämé La Fontaine de débuter souvent par la merale, c'est la morale qu'il met en tête de plusieurs fables.

(2) Le Chat et la Chauve-Souris :

« Que sert par un conte importun De me prouver que deux et deux font quatre ? »

13) Il écrivait, avec une feinte modestie : « Il a fallu enfin être tont à la fois Ésope et La Fontaine. C'en était saas doute trop pour:moi »

La Fontaine. D'où provenait pour ce recueil l'admiration des contemporains et de La Motte ? Celui-ci nous le fait savoir en deux mots. « Je me suis proposé, dit-il, des vérités nouvelles. A huit ou dix idées près, qui ne m ‘appartiennent que par des additions ou par l'usage moral que j en fais, il a fallu inventer les fables pour exprimer mes vérités ». Soit ! bien que souvent il se borne, sans y songer peut-être, à rajeunir de vieux sujets (1). Mais ces « nouvelles » fables, toujours très recherchées, manquent, à maintes reprises, de naturel. Pouvons-nous admeitre, par exemple, qu'un jardinier soit assez sot pour cultiver des ronces au détriment des fleurs et des arbres fruitiers (2)? D'autre part, la rigueur scientifique nuit aux apologues de la Motte. Ses morales sont judicieuses, claires, heureusement exprimées (3). Mais on s'aperçoit vite qu'il les a toutes choisies d'abord; qu'il leur sacrifie les agréments de la mise en scène et du conte; qu'enfin il s’ingénie à les prouver comme des théorèmes de géométrie. De là une allure très compassée, beaucoup de froide logique, et, en revanche, peu de couleur el de sentiment.

On nous objectera, sans doute, que plusieurs apologues de La Motte sont ingénieux. Nous le reconnaissons bien volontiers. Mercure el les

(1) Le Fromage (l'Huître ct les Plaideurs ; la Beletic, le Chat et le petit Lapin); ta Rave (le Bucheron et Mercure); l'Enfant et les noisetles (la Belette entrée dans un grenier) ; le Chat et la Souris (le Renard et le Coq, etc.).

‘2 La Ronce et le Jardinier.

{3) Par exemple : « Je parle peu, mais je dis bien! » C’est L caractère du sage. — C'est souvent un malheur que d'être trop utile. — L'ennui naquit un jour de l’uniformité, etc.

Ombres, la Montre et le Cadran solaire, les Deux Grillons, la Rave nous attestent qu'il savait narrer avec précision, vivacité, finesse. Dans le Fromage, amusante critique des magistrats de l’époque, nous relevons destraitsexcellents. Dans /e Bonnet où, grâceàune coiffure magique, certain bourgeois peut apprécier les sentiments réels de son entourage, il y a toute une petite comédie piquante. Et quelle agréable ironie renferme cette conclusion d’une fable qui nous montrait la conversion d poissons effrayés par un feu d'artifice :

« Malheur aux plus petits, c’est le dîner des gros J'en dis ma coulpe, et le remords m’en presse. Nous avons allumé les célestes carreaux.

‘ Retire ta main vengeresse, Jupiter, fais-nous grâce, et nous te promettons De n'être plus inhumains ni gloutons. »

Le feu cessa pendant la repentance:

La peur s’évanouit et l'appétit revint.

Chacun alors ne se souvint Que d'aller chercher sa pitance.

Leur vœu d’humanité souffrit bien du déchet, Le brochet pénitent déjeûna d’un brochet,

. Oui! La Motte excellait à manier l'épigramme ; il trouvait des expressions mordantes pour railler nos travers ou nos vices ; et il a réussi chaque fois qu’il ne fut besoin que d'esprit. Mais le souffle lui fait défaut. Ce contempteur de la forme poétique r'e iamais élé un poète. Faute d'inspiration, il nous présente des asstrections glaciales. Faute d’avoir senti la beauté plastique d'une Lhrsce ou l'harmonie d'un alexandrin, il écrit d'un style que la concision rend obscur (1) et ne s’apercoit pas

Gi) Le style de La Motte est non seulement concis, mais con‘tœuclicment elliptique. Cela donne de la vivacité, mais c’est à l1 snguc fatigant.

LevRAULT, — La Fable. 9

que ntimbre de vers sont durs; prosaïques, barbares. Enfin son amour de la science et ses prétentions exagérées le conduisent à un pédantisme précieux qui est, dans la fable, fort déplaisant (1). Ilreste donc fort loin de La Fontaine, quoi qu’en pensent ses contemporains ; mais la postérité se montra cruelle pour ce spirituel auteur. En France, cependant, l'esprit fait pardonner bien des fautes ; et l'on aurait dû tenir compte, en outre, à La Motte de l'influence considérable qu'il exerça sur l'évolution de l’Apologue. | Aucun des fabulistes de cetle période ne se peu comparer à La Motte, qui demeura, sans conteste, leur maître à tous : ni Lebrun, dont le Renard et Le Coq est humoristique ; ni le jésuite Ducerceau, bon latiniste mais médiocre poète français, qui voulut imiter le style de Marot et confondit le naïf avec le trivial; ni même Richer, l'avocat normand, qui écrit avec simplicité quoiqu'avec sécheresse, et qui fait preuve de gentillesse ou d'esprit dans les Deux Enfants, le Chat el le petit Chien, le Miroir. Tous ces auteurs, et beaucoup d’autres encore, se ressemblent, du reste, en ceci que, convaincus par les théories de La Motte, ils imaginent la plupart de leurs apologues. Et, en étudiant leurs œuvres, on découvre plus facilement les écueils sur lesquels vous jette et vous brise la fureur de l'invention. Voyez plutôt Grécourt, un petit abbé du xvine siècle à l'esprit frivole et léger (2). On a

(1) FautAl rappeler que pour lui une grosse rave est « un phènomène potager » et le cadran solaire « le greffier solaire »

(2) Villart de Grecourt (1684-1743) a écrit des poésies légères qui furent publiées en 1747, après sa mort, mais qui circu.erent de son vivant. | k

surfait le personnage, dont maintes gens goûtèrent

beaucoup la « galanterie ». Mais, quand il n'écrit pas desfables égrillardes, il compose des allégories assez fades, où il nous conte les amours des bêtes sans aucun souci de la vraisemblance et du bon sens (1). Il met à ses pièces des titres étranges, tels que la Luneet la Jarretière, les Philosophes et les Bouchons, le Pot de chambre et le Trophée. Il abouche pour des entretiens prosaïques le dindon et la fraise, la guêpe et l’andouille, la baleine et le ver à soie. Il fait même descendre de la lune les rats, chassés de là-haut, le long d’un immense arc-en-ciel. Et, tout heureux de n'être point banal, il affronte le ridicule avec une assurance qui déconcerte.

Voyez aussi Pesselier, un homme de cœur et un homme raisonnable cependant. Quelques-unes de ses Fables nouvelles, publiées en 1748, se recommandent parleur élégance et leur fincsse ; mais le désir de l'originalité quand même vient gâter tout. Dans ce recueil, l’encens discute avec la poudre à canon; une étoile, voulant monter au zénith, « perd la tête et fait le saut » ; un ruisselet « ose porter ses pas » sur le domaine d'un jet d’eau plein de morgue ; et l'œil se vante de « faire tourner les têtes à l'envers », tandis que la qantoufle marie « sa propriétaire » au jeune seigneur qui l'a trouvée (2). Et, n'ayant plus

(1) L'Amour el le Respect; l'Amour et la Raison; l'Amon-et la Folie; le Papillon et les Tourterelles ; la Macreuse et la Salamandre; le Broc het et le Papillon où se trouve cette énormité : « Un brochet ét ait amoureux d'un jeune papillon femelle!! »

(2) Voir l'Encens et la Poudre à canon ; l’xtoile égarée; le Jet

d'eau ef le Ruisseau; l'Œïil et la Pantoufle. La fable à mettre en musiq u6 est intitulée : la Rose de la veille et la Rose du jour.

COPScience du mauvais goût dans sa passion Pour la nouveauté, Pesselier ne s'avise-t-il point d'é crire un apologue « à mettre en musique », avec € récits», « airs » et refrains!

Voilà où conduisent les théories de La Motte, nt cela nous prouve que, dans la fable, il est très difficile et très périlleux d'inventer. Les esprits moyens perdent aussitôt l'équilibre. Les geus de valeur eux-mêmes ont peineà produire quélque chose qui ne soit pas trop subtil, trop spécial, trop exclusivement destiné à satisfaire une élite de mondains ou d'intellectuels. La Fable est fille de l'imagination populaire et elle ne saurait admettre les raffinements bizarres qui l'éloipnent de'sa naïveté primitive. Avec son lumineux bon sens, il avait compris cela, ce Bonhomrue qui, plus que tous les autres, eût été capable d'inventer de nombreux sujets. Les disciples du prétentieux La Motte étaient trop fats pour le comprendre. Et c'est pourquoi nous ne lisons plus maintenant que par curiosité littéraire la plupart des fables du xvur* SiéCic. Duës ne sui point 2sse7 naturelles et ont perdu por: nous toute espèce d'intérêt.

Chez La Motte et Richer s’affirmait aussi une autre tendance, qui se précisera davantage au fur et à mesure que l'on avancera dans le siècle. Les fabulistes seront presque tous imbus de l'esprit philosophique, «1, par conséquent, ils agiteront des questions politiques ou sociales. N'oublions pas, en effet, que, depuis la Régence jusqu'à ja Bévolution, les philosophes livrent un assaut décisif à l'ordre de choses établi. Or. :omme l'Apologue est très propice à de vives attaques.

dirigées sous le couvert d'une historiette inoffensive, on se sert de lui pour ébranler le gouvernement et les puissances séculaires qui le soutiennent Déjà, cet esprit destructeur se manifeste chez Richer ou chez La Motte. Sans être aucunement des révolutionnaires, ils cèdent au plaisir de critiquer les abus. Et, par-dessus la magistrature ou la noblesse, leurs épigrammes atteignent la royauté elle-même, comme en font foi ces vers de La Motte dans les Grenouilles et les Enfanis :

Y pensez-vous, Messieurs les Princes ?

Vous vous piquez de nobles sentiments.

Vous voulez batailler, conquérir des provinces : Ce sont là vos amusements.

Mais savez-vous bien que nous sommes Les victimes de ces beaux jeux ?

« Bon! il n’en coûte que des hommes ! »

Dites-vous. N'est-ce rien ? Vous comptez bien les sommes; Mais pour les jours des malheureux C'est zéro : belle arithmétique Qu'introduit votre politique!

Certains ont prétendu que nous sommes redevables aux étrangers de la fable politique — non point celle de Le Noble qui pourchassait les ennemis du roi, mais celle où l’on bat en brèche l'ordre social. Et, assurément, pendant tout le xvm® siècle, nos auteurs — s'ils n’inventent point — imiteront les autres fabulistes de l'Europe. L'Anglais John Gay leur fournira des modèles, ainsi que les Allemands Gellert et Gleim, Litchiwer et Lessing (1). On en trouverait bien des preuves,

(1) Il ne saurait être question d'étudier ici ces auteurs. Leurs recueils de fables parurent aux dates suivantes : John Gay, 1726; Litchtwer, 1748; Gleim, 1756; Lessing (le restaurateur de la brièveté ésopique), 1759. F | nu”,

en 1754, dans les Fables et contes de Boullenger de Rivery, et, en 1773, dansles Fables nouvelles d’'Imbert ou de Dorat. La chose est indiscutable ; el l’Apologue regagne en gravité un peu sombre ce qu'il perd, à pareille école,de gràce,debellehumeur: de légèrelé. Mais, au point de vue politique, l'influence étrangère nous semble avoir été bien minime. On a fort bien indiqué, par exemple, que Gay s'attaque surtout aux ministres et auxcoteries parlementaires. Chez nous, où la liberté ne règne pas comme chez les Anglais, c’est contre l'absolutisme qu'onlutte, et contreles privilèges accordés à des hommes qui, pour obtenir de tels avantages, se donnèrent seulement « la peine de naître». On bataille pour la liberté politique, pour l'égalité sociale; et ce n'est point de John Gay qu'elle apprit à le faire, notre race toujours frondeuse depuis Jehan de Meung jusqu'à Jean de La Fonlaine, qui accorde en certains apologues la supériorité à l'homme du peuple (1). Avec les progrès d’une philosophieaudacieuse, cette tendance devait fatalement se développer, et lesfabulistesétrangers ne peuvent revendiquer que l'honneur d'en avoir favorisé le développement.

Voici donc l'esprit philosophique qui domine dans les apologues inventés par nos poètes avec plus ou moins de bonheur (2). Rares sont les gens qui ne s’avisent point de censurer la société contemporaine et de prêcher des réformes. Le père jésuite Desbillons résiste à cette mode, en 1768,

(1) Le Marchand, le Gentilhomme, te Päire et le Fils de roi. (2) Imbert ne craint pas de faire parler plume, fauteuil, fusil, abit, oreiller. Il est, cependant, moins ridicule que Grécour1.

dans ses Fabulæ Æsopicæ; et, soucieux avant tout de l’éternelle morale, ce qu’il reproche à nos grands, ce ne sont pas leurs privilèges mais leurs vices. En revanche, ses confrères succombent plus ou moins à la tentation, même ceux qui n'appartiennent pas à la cabale philosophique. Le naïf Aubert, à qui Voltaire prodigua sa « vieille eau bénite de cour », exalte le Tiers État au détriment de la noblesse dans /a Main gauche et la Main droite (1). Dorat lui-même — qui le croirait ? — Dorat, l’épicurien souriant, le pimpant mousquetaire, l’Anacréon musqué des boudoirs et des coulisses, prend le parti du peuple dans la moralité du Jet d'eau et du Réservoir et compose, en manière de jeu, cet apologue subversif qui s'appelle le Sceptreet l'Éventail :

Un sceptre magnifique et d’un riche travail Avec dédain voyait un éventail.

« Es-tu fou, lui dit-il ; il te sied bien, beau sire! De faire tant le renchéri!

Songe à tous ceux qui t'ont flétri.

Si tu sers quelquefois, plus souvent tu sais nuire. Je me moque, d’ailleurs, de ton autorité.

Reviens, crois-moi, de ton erreur profonde.

Tu régis bien ou mal quelque État limité; Mais le sceptre de la beauté | Est vraiment le sceptre du monde. »

C'étaient là, d’ailleurs, des escapades ; car, bientôt, sous l'empire de la crainte ou de l'intérêt, l'abbé rimait l’Abricotier ou les Mites pour confondre les incrédulesou reprocher aux philosophes

(1) L'abbé Aubert (1731-1814) prit pour argent comptant ces paroles de Voltaire : « Vous vous êtes mis, Monsieur, à côté de

La Fontaine. De telles fables sont du sublime écrit avec paivelé. » Son recueil parut en 1674.

de « déranger nos cerveaux », tandis que Dorat, avec le Chapeau, raillait vivement le sophisme du progrès indéfini, si cher aux théoriciens de l'époque. Mais d'autres fabulistes se montrent plus systématiques et plus résolus. Imbert — chez lequel nous rencontrons souvent des souvenirs de Jean-Jacques — bafoue les courtisans qui se livrent à des complaisances criminelles pour capter la faveur du Prince, et il se réjouit de les voir supplantés ou bernés par des plébéiens intelligents (1). Les poètes de l'Encyclopédie, auxquels le compère Grimm donneasile dans sa Correspondance littéraire, sapent le Parlement, l’Église, la Sorbonne avec une audace incroyable. Boisard, enfin, le plus fécond des faiseurs d'apologues, mais également l’un des plus frondeurs, écrit des pièces comme cette Histoire où il flétrit les mauvais rois (2). Un Scythe ayant conquis une ville, y trouve une statue dressée à un monarque, avec une inscription sur le socle, «au très puissant, très bon, très juste et très clément ». Le vainqueur désire savoir quel fut ce Bien-Aimé, ce Père du peuple. Écoutez la réponse qu'il oblient :

Ce prince, dit l’histoire, horreur de ses sujets, Naquit pour le malheur de sa triste patrie.

Devant son joug de fer il fit taire les lois... Et fit le premier pas vers l’affreux despotisme.

Et, après avoir constaté la stupéfaction du Barbare, le fabuliste termine ainsi :

(1) Le Lion et le Chien; le Coursier supplanté par l'Ane; le Renard . etles Poules ; le Conseil d'État du Lion, etc.

(2) Boisard (1744-1833) publia un millier de fables. Son premier recueil est de 1773; le second de 1809.

Sa majesté sauvage était bien étonnée.

« Seigneur, dit un des courtisans,

Qui, durant près d’un siècle, à la cour des tyrans Traîna sa vie infortunée,

Seigneur, ce monument qui vous surprend si fort, Au destructeur de la patrie Fut érigé pendant sa vie...

On fit l’histoire après sa mort. »

Voilà ce qu'on publiait en 1773, et nous voyons donc que la Fable, soit qu'elle résiste aux idées nouvelles, soit qu'elle aide à les propager, devient de plus en plus politique et socialc(1). Elle ne cessera point d’être telle avec Florian, auquel vient aboutir tout l'effort des fabulistes du xvni° siècle, mais qui leur fut supérieur, et par le lalent poétique, et par le soin qu'il eut de réserver à la morale vérilablement humaine la large place qu'elle méritait.

Nul n'élait mieux préparé que Florian à composer des fables telles qu'on les aimait alors (2). Pendant son adolescence, il avait passé de longs mois auprès du patriarche de Ferney, dont il était quelque peu le parent. Il vécut les deux tiers de sa vie dans l'intimité du duc de Penthièvre, un grand seigneur philanthrope et libéral. Enfin, son caractère tendre et sensible subit l'influence d'une société qui, depuis Diderot et Jean-Jacques, se faisait gloire de larmoyer à propos de tout ou de

(1) Parmi les autres fabulistes du xvinie siècle, mentionnons le père André, Lemonnier, le duc de Nivernais, Barbe, Fumars, Bordes, Boufflers, Baculard d’'Arnauli, Grenus. Voltaire lui même écrivit une fable intitulée Le Loup moraliste.

(2) Jean-Pierre-Claris de Florian (1754-1594, après avoir été officier de dragons, mena l'existence d'un lettré auprès du duc de Penthièvre. Il a laissé, outre cinq livres de f'ables publiées

en 1792, Eslelle el Némorin, Numa et Pompilius, le Bon Minas, © Bon Père, etc.

rien. Cette sensibilité, ou plutôt cette sensiblerie, e. fflorianet » lui donna, d'abord, libre cours dans des romans chevaleresques, des pastorales que . Lebrun déclarait « fades et ennuyeuses », des arlequinades édifiantes où le cynique Ar Lecchino de Bergame devenait, pour plaire au duc de Penthièvre, un exemplaire de toutes les vertus. Il ne la contint pas, à plus forte raison, quand il composa les Fables, dans lesquelles — tout en affirmant son spiritualisme religieux, tout en plaisantant les philosophes qui se gourment pour des chimères (1) — il soutenait les revendications de la secte philosophique et critiquait avec vigueur les abus.

Plus âprement que La Fontaine, Florian attaque les êtres frivoles, hypocriles et méchants qui se pavanent à Versailles. Il fait sentir sa férule aux prédicateurs mondains et peu sincères, aux ministres incapables et peu soucieux du bien public, à la triste engeance des hommes de cour (2). Ces derniers, surtout, lui sont odieux. Il leur en veut d’être cupides, adulateurs, aptes à se transformer selon les circonstances comme le légendaire Protée. Il s’indigne de les voir parvenir aux honneurs par la bassesse en répétant avec le dromadaire : « Nous savons plier les genoux ». Il souffre de constater que le peuple, si fidèle aux rois, si dévoué, si méritant à tous égards (3), est la viclime de ces vilains messieurs.

En effet, les courlisans corrompent les princes

(1) Fables, II, 18, et III, 8.

(2) fbid., 1, 85 II, 15; III, 1, 4, 10, 15, etc. (3) Le Laboureur de Castille (Fables, IV, 8).

ct les empêchent d'être bons. Pour un roi de Perse ov un calife de Bagdad qui respectent l’'humble cabane ou le petit verger d'un pauvre diable (1), combien de rois,égarés parles flatieurs, ne songent qu’à leurs ambitions mesquines ou folles, envoient les nations à la boucherie, et méritent qu’on leur adresse ce reproche : « Faut-il que l'on meure pour vous ? » (2) Combien, trop absorbés par des soucis indignes d'eux, négligent absolument leurs sujets : tel Alphonse qui, préoccupé de voir des hommes dans la lune, se fit donner une verte leçon par un mendiant affamé :

Enfin, le pauvre le saisit

Par son manteau royal, et gravement lui dit :

« Ce n’est pas de là-haut, c’est des lieux où nous sommes Que Dieu vous a fait souverain.

Regardez à vos pieds! Là, vous verrez des hommes, Et des hommes manquant de pain » (3).

Tous ces monarques, Florian voudrait les éclairer sur leurs devoirs ; car il n’est pas républicain, il ne désire qu'un sage pasteur veillant avec amour sur ses moutons, et à ces égoiïstes, à ces indifférents, il conseille d'aller voir ce que devient le peuple, comme fit jadis ce jeune lion promené incognito par le chien, son gouverneur, à travers son futur royaume :

Il le fait voyager, montrant à ses regards

Les abus du pouvoir, des peuples la misère;

Les lièvres, les lapins mangés par les renards,

.e8 moutons par les loups, les cerfs par la panthèr3;:

(1) Fables, I, 8, et II, 21.

(2) 1bid., II, 12 ; III, 12 et 22.

(3) Le roi Alphonse (Fables, III, 9).

Partout le faible terrassé, Le bœuf travaillant sans salaire, Et le singe récompensé.

Le jeuno lionceau frémissait de colère :

« Mon père, disait-il, de pareils attentats Sont-ils connus du roi? — Comment pourraient-ils l'être ? Disait le chien : les grands approchent seuls du maître Et les mangés ne parlent pas » (1).

Donc Florian écrit des fables résolument poliliques, sans fiel toutefois et sans venin, « car on déshonore sa plume, en la trempant dans du poison ». C'était chose très naturelle chez un auteur qui partageait les utopies des philosophes et les illusions généreuses des contemporains sur ce paradis terrestre qu’on préparait aux nouvelles générations. Bientôt Florian allait écrire le Perroquel confiant, assister au déchaînement de la bêle humaine, et mourir, le cœur brisé, en voyant tant de beaux rêves aboutir à la tyrannie de l'échafaud. Mais, pour l'instant, ému par le spectacle des inégalités sociales et des misères plébéiennes, il compose des fables politiques, et c'est toute son âme qu'il y met.

Il la mit également tout entière dans des apologues, moins particuliers à son époque, et que contient en plus grand nombre son recueil. Ici encore notre sentimental poète se laisse guider par des idées philosophiques, par le sophisme dangereux de notre bonté native, et par celui, bien plus funeste, de l'identité du bonheur et de la vertu. Sa morale, d’ailleurs, est souriante. On se plaît à le voir condamner la vanité, l'intempérance

(1) L'Éducation d'un roi (Fables, II, 15}

l'hypocrisie, l'amour de la richesse corruptrice, l'ambilion qui nous pousse à « sortir de notre. sphère » et principalement l'égoïsme, ce perpétuel inspirateur de nos jugements et de nos actes. - On lui sait gré aussi de prêcher, non sans quelque sensiblerie un peu plaisante, la modération, l'amour du travail, la bonté, la reconnaissance, l'amitié sincère, « la charité du genre humain ». Mais il est inférieur au Bonhomme, parce qu'il se forge de notre espèce une image trop séduisante. La Fontaine nous avait donné sur l’homme les attristantes constatations d’un observateur pénétrant. Florianet écoute moins,avant de juger, les rudes avertissements de l'expérience que la douce voix de son cœur. Sa morale nous semble plus aimable et plus consolante : elle est moins profonde et moins vraie. | Cette inégalité entre nos deux meilleurs fabulistes ne cesse pas si l’on considère la forme après avoir étudié le fond. Florian eut l'excellente idée de ne pas suivre aveuglément La Motte. Il invente peu de sujets ; il préfère renouveler les apologues d'autrui par la manière dont il les traite (1); et il a bien raison de le faire, car la puissance manquait vraiment à sa fraîche imagination. N'allez donc pas lui demander la variété incomparable, l'éloquence, le lyrisme, la haute poésie du Bon: homme! Florian, avec un fin sourire, vous répondrait : « J'ai montré quelque part que le hnot ne saurait rivaliser avec le rossignol ». Mais, dans

(1) « J'en dois quelques-uns à Ésope, à Bidpaï, à Gay, aux fabulistes allemands, beaucoup plus à un Espagnol, nommé Yriarte, poète dont je fais grand cas, et qui m'a fourni mes apologues les plus heureux. » (De la Fable.)

des fables bien composées, très vives, et généralement très naturelles, il prodigua la grâce, la belle humeur et l'esprit. Il amusa par des rapprochements comiques dans le genre de La Fontaine, par son ironie délicate et mordante, par les traits malicieux qu'il décoche, surtout à la fin de l’apologue. Et, grâce à tout cela, ce poète, dont nous lisons avec plaisir le recueil, même après les chefsd'œuvre de La Fontaine, s’est acquis vraiment la seconde place, tout de suite après le Maître, mais, nul ne le conteste, bien loin de lui (1). |

Avant de conclure sur cette longue période, où la Fable compta un si grand nombre d’adorateurs, il y aurait quelque injustice à ne pas mentionner Le Bailly (2). Cet honorable fabuliste avait, lors de ses débuts, obéi, tout comme les autres, aux sollicitations de l'esprit philosophique, censurant les abus de Ja noblesse, maudissant la gloire sanglante, vantant aux rois la justiceetla bonté(3). Mais, après les excès de la Terreur, il se reprit ; ïl abjura ses idées primitives au point de célébrer le pouvoir absolu (4); il se consacra presque entièrement à la vieille sagesse des nations. Et, aujourd'hui, ce qui défend encore la mémoire de Le Bailly, ce ne sont point ses apologues politiques,

(1) Indiquons les meilleures fables de Florian : Le‘Singe el la Lanterne magique ; le Château de cartes; le Grillon; le Lapin et a Sarcelle; l'Aveugle et le Paralytique; le Renard qui prêche; l'Éducation d’un roi; la Carpe et les Carpillons; la Taupe et les Lapins; les Singes et le Léopard ; le Laboureur de Castille.

(a) Le Bailly (1756-1832) publia son premier recueil en 1784 et le

second, plus complet, mais surtout corrigé, en 1811. Son ouvrage .

se divise en 9 livres de 15 fables chacun (3) Par exemple, le Derviche et le Sullan ; le Roi de Perse el le Courtisan ; le Tonnerre et le Nuage; l'Enfant élevé par une Louve. (4) Les Rames el le Gouvernail.

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