LES ALPES
!• — Partie Occidentale * .
Situation des Alpes. — Développement des recherches. — Division des Âlpes. — Zone du Mont-Blanc. — L'éventail houiller et la zone du Rrionconnais. — Lambeaux de recouvrement. — Claris. — Simplon et Tessin. — Jusqu'à la Doire Baltée. — Zone d'Ivrée et Massif de la Dent Blanche. — De lo Doire Baltée au Gesso. — Jusqu'à la mer. — Les Âipes en Corse. — Relations avec TÂpennin.
Situation des Alpes. — Les considérations qui viennent d'être exposées sur le Nord de l'Afrique mettent en évidence la situation spéciale des chaînes alpines, dont les Â/pes proprement dites forment la partie médiane et dont, pour préciser, nous désignerons l'ensemble sous le nom d^Alpides, Elles appartiennent aux Altaïdes posthumes.
Les Alpides s'étendent du Pont-Euxin jusqu'à Gibraltar. Au Nord sont situées les Calédonides, anté-dévoniennes, et dont les plis ont une direction subméridienne; au Sud s'étendent les Saharides, dont l'orientation est analogue, mais dont l'âge est un peu plus ancien. Dans l'intervalle, marquant par leur direction perpendiculaire une nouvelle phase des phénomènes orogéniques, se rencontrent les restes, découpés en horsts, des Altaïdes anté-permiennes. qui s'étendent en arc de cercle depuis la Silésie, à travers l'Allemagne, la France, l'Espagne et le Maroc, jusqu'au Djebel Béchar près de Figuig. Ces restes forment le cadre à l'intérieur duquel se sont édifiées les Alpides.
Si maintenant nous jetons un regard sur l'ensemble du méridien terrestre, dans les limites où il est accessible à l'étude, c'est-à-dire depuis le Spitzberg jusqu'au Cap de Bonne-Espérance, nous constatons que ce cadre est le seul espace à Vintérieicr duquel, depuis t extrême Nord
[1. Traduit par Ch. Jacob.]
jusqu'à V extrême Sud, se soient manifestes des plissements post-permiem d'une intensité notable. Les Montagnes du Cap, en effet, sont tout au plus d'âge permien. Les plissements posthumes du Bassin de Paris et de Londres et les autres Altaïdes posthumes n'atteignent qu'une faible amplitude. On peut donc dire, sans craindre de se tromper, que presque toute la contraction post-carbonifère d'un grand fuseau méridien s'est fait sentir à Vintérieur de ce cadre. Cette constatation, dans ce qu'elle a d'essentiel, a déjà été faite par Haug.
Il faut ajouter que les Alpides ne se montrent pas aussi étrangères à regard des Altaïdes que celles-ci le sont vis-à-vis des Calédonides et des Saharides. Et l'on peut comprendre plus facilement que, malgré les rapports intimes avec l'Asie, des terminaisons libres se trouvent aux extrémités orientales et occidentales des chaînes alpines, à l'Est dans le Balkan Oriental, dans l'éperon de Valeni, dans le pli le plus interne et le plus oriental des chaînes du Jura (Gislifluh-Kestenberg, continué par un anticlinal de la Mollasse *), et de même à l'Ouest, dans les Baléares.
Mais le cadre s'ouvre vers l'Est et le Sud-Est. Après que les Sudètes ont disparu sous les Carpathes, que le bord de la Pate-forme Russe, de même que la Chaîne Cimmérienne, ont été débordés et qu'ainsi, sur cette étendue, le cadre a été franchi par les Alpides, — depuis la Crimée jusqu'à Figuig, une A^aste région, appartenant au Sahara et à l'arc marginal des Dinarides, demeure ouverte. A l'intérieur de cet arc marginal est compris, comme on le sait, un soubassement intercarbonifère; mais des plissements s'y sont produits suivant le mênie plan, jusqu'à l'époque tertiaire, et ces plissements sont dirigés vers le Sud. Là dominent par conséquent des caractères asiatiques (III, p. 444).
Ce fragment de l'édifice périphérique de l'Asie, dans son ensemble. a pénétré, à l'intérieur du cadre des Alpides, vers le Nord-Ouest, tout en restant plissé vers le Sud; et il a si profondément influencé leur développement que, sous le méridien d'Innsbruck, leur largeur se réduit à environ 100 kilomètres. La contraction de la planète se manifeste donc, dans cet espace, de deux manières différentes, à savoir : par le mouA'ement d'ensemble des Dinarides, qui ne résulte pas d'un plissement, et par l'entassement des dislocations de diverse nature qui ont édifié les Alpides. Pendant cette élévation, le cadre s'est donc rétréci à partir du Sud-Est; et c'est une circonstance digne de remarque que les Dinarides ne jouent jamais, comme les Altaïdes, le rôle d'avantpays ( Vorland) passif et résistant, mais qu'il faut plutôt leur attribuer.
1. Fr. Mühlberg, Archives des Se. phys. et nat., Genève, 4* période. XVIII, 1904, p.34(» (Soc. Helv. Se. Nat., Winlerlhur). [Voir aussi F. Mühlberg, Geologische Karte des unteren Aare- Reass- und Limmat-TaleSy 1 : 25 000. Herausgegeben von der Geolog. Commissioo, 1904 (Beilr. zur Geol. der Schweiz, Specialkarte n* 3i).]
en qualité d*arrière-pays {Rückland), par exemple au Brenner, une légère action de poussée.
Nous allons maintenant examiner tout d'abord les Alpes.
Développement des recherches. — Cinq États : l'Italie, la France, la Suisse, la Bavière et rAutriche, se partagent ces majestueuses montagnes. De ce fait, une certaine inégalité a régné dans le travail scientifique, à une époque où ni les communications à grande distance, ni l'accessibilité de la montagne, ni les cartes topographiques n'étaient comparables à ce qu'elles sont aujourd'hui.
Les recherches se sont déi'^eloppées dans l'ordre que prescrivent à la fois la méthode inductive et la nature de l'objet étudié.
Tout d'abord vint la période analytique et descriptive, La Carte géologique de la Suisse d'Escher et Studer et la Carte géologique de l'Autriche de Franz von Hauer peuvent passer pour des monuments de cette époque.
A ces premiers travaux s'ajoutèrent bientôt les essais de synthèse locale, parmi lesquels on peut citer les premières coupes d'Escher, relatives à l'accident tectonique connu sous le nom de double-pli glaronnais, puis la tentative de Desor, en 1865, pour grouper les massifs centraux de la Suisse suivant des arcs concentriques, et la proposition faite l'année suivante, en 1866, par Charles Lory, de ramener à des failles la structure des Alpes Françaises ; et, pour qui veut les examiner avec attention, les mémoires de Gerlach, datant de cette époque, renferment maintes vues d'un précurseur. Ensuite, à mesure que s'élargissait le champ des régions comparées entre elles, on vit s'imposer l'unité de tout le système alpin, le caractère passif des massifs centraux, la structure dissymétrique de la chaîne, le mouvement général vers le Nord et le rôle résistant de l'avant- pays. Déjà, en 1877, Friedrich Teller remarquait que les calcschistes (Kalkphyllit) s'enfonçaient sous le flanc Sud-Est des formations gneissiques de l'Oetzthal et de Stubai, comme si ces calcschistes étaient compris dans un large pli du gneiss, plongeant obliquement vers le N.N.W. *.
Des lignes directrices s'ébauchèrent pour les Alpes, auxquelles vinrent s'ajouter les Carpathes et l'Apennin; les Dinarides furent séparées. Pendant que le plan d'ensemble se dévoilait ainsi peu à peu, un grand progrès dans l'intelligence de la structure interne fut réalisé, en 1884, par la comparaison que fit Marcel Bertrand avec le bassin houiller franco-belge : la possibilité du transport horizontal des masses
1. F. Teller, Aufnahmen im oberen Oetz- und Passeie r thale {Yerhandl. k. k. Geol. Reichsanst., 1877, p. 233).
(charriage) était démontrée*. On reconnut ensuite la ressemblance de la première zone des massifs centraux de la Suisse de Desor (du Mercantour et du Pelvoux jusqu'au Mont-Blanc et jusqu'au Rhin) avec Tavant-pays varisque.
C. Schmidt indiquait cette ressemblance dès 1889^; en 1890, Michel- Lévy allait plus loin, en rapprochant la structure du Mont-Blanc de celle du Plateau CentraP, et Kilian, en 1891, affirmait sans hésiter que ces massifs centraux sont des fragments de Tavant-pays*.
Sur ces entrefaites se faisait sentir, à TEst, un plus vif besoin de comparaison avec l'Ouest; les fruits eh étaient, en 1890, la carte d'ensemble de la Chaîne des Alpes de NoëS et, en 1891, l'ouvrage de Diener sur les Alpes Occidentales, dans lequel ce savant définissait les caractères de la zone du Briançonnais *.
Une divergence d'opinions arrêtait dans leur essor les travaux français et italiens. Les Schistes lustrés étaient considérés en Italie comme paléozoïques ou anté-paléozoïques, suivant l'opinion de Gastaldi; et cette manière de voir trouvait en Zaccagna un défenseur particulièrement autorisé. Lory leur assignait un ûge mésozoïque. La solution resta en suspens jusqu'en 1894, où Marcel Bertrand les attribua définitivement à l'époque mésozoïque, si toutefois des formations tertiaires n'en faisaient pas également partie'. Peu après, par la découverte de fossiles mésozoïques, Franchi et Stella confirmaient l'exactitude de ce résultat*.
1. M. Bertrand, Rapports de structure des Alpes de Claris et du Bassin houHler du IVord (Bull. Soc. Géol. de Fr., 3" sér., XII, 1883-84, p. 318-330, pi. XI, carte de la p. 329).
2. C. Schmidt, Zur Geologie der Schweizeralpen. In-8*', 52 p., 1 pl., Basel, 1889.
3. Michel-Levy, Étude sur les roches cristallines et eruptives des environs du Mont-Blanc (Bull. Service Carte géol. de la Fr., n«* 9, 1890, 26 p., 4 pl.).
4. W. Kilian, Notes sur V histoire et la structure des chaînes alpines de la Maurienne^ du Briançonnais et des régions adjacentes (Bull. Soc. Géol. de Fr., 3' sér., XIX, 1890-91, p. 571-661): par exemple p. 042 : « la première zone alpine... apparaît ainsi... comme une suite ûe fragments remaniés de Vancienne chaîne hercynienne ».
5. Franz Noë, Geologische Vebersichtskarte der Alpen, 1 : 1 000 000, Wien, 1890 [avec ErUinterungen... précédées d'une Introduction par Ed. Suess. In-8% 27 p.].
6. Cari Diener, Der Gebirgsbau der Westalpen. In-8", v-243 p., 2 cartes, Wien-Prag- Leipzig, 1891.
7. Marcel Bertrand, Études dans les Alpes françaises. Structure en éventail, massifs amygdaloJdes et métamorphisme (Bull. Soc. Géol. de Fr., 3« sér., XXII, 1894, p. 69-162, pl. IV-VI. dont 2 cartes).
8. s. Franchi, SuW età mesozoica délia zona délie piètre verdi nelle Alpi Occidentali (Boll. R. Comitato Geol. d'Ital., XXIX, 1898, p. 325-482, pl. V-IX, dont 1 carte); et plusieurs mémoire> plus récents. [Voir aussi S. Franchi, W. Kilian et P. Lory, Sur les rapports des schistes lustrés avec les faciès dauphinois et briançonnais du Liaj(Bull. Service Carte Géol. de la France, XYIII. 1907-1908, n" 119, p. 135-141, pl. I-II : phot.; reprod. Travaux Laborat. de Géol. Fac. de$ Se. Grenoble, IX, 1908-1909, p. 191-201, pl. Ml); S. Franchi, Bibliografia ragionata dei principali lavori concernenti la cronologia dei terreni a « faciès piemontese • (Zona délie piètre verdi, schistes lustrés, Bündner-Schiefer y SchieferhQlle) (BoII. R. Comitato Geol. d'Italia, XL, 1909, p. 562-591).]
Entre temps, les vues de Marcel Bertrand sur les charriages avaient mûri. A TOuest, Kilian et Haug décrivaient des lambeaux de recouvrement à Textérieur du Mercantour et du Pelvoux. Schardt, qui fut sans doute dans cette voie Tun des premiers initiateurs, donnait des coupes instructives de grands recouvrements aux environs du Lac de Genève. En 1901, Lugeon put prouver que non seulement les Alpes Helvétiques, situées à Textérieur (au Nord et à TOuest) de la zone du Mont-Blanc, étaient déversées au loin et offraient une disposition en écailles, mais encore que de vastes fragments des hautes régions situées à Tintérieur (au Sud et à l'Est) de cette zone ont franchi cette dernière pour être charriés sur les chaînes externes. L'ensemble du Chablais et les Alpes de Fribourg est formé par de telles masses transportées*.
Plus à l'Est, de consciencieuses recherches, portant sur de longues années, amenaient Heim, dans la région du double-pli glaronnais, à la conviction qu'il n'y a qu'un seul grand pli couché, suivant l'opinion de Marcel Bertrand et d'autres géologues. Dans la haute vallée de rinn, Lugeon et Termier trouvaient que, sous la nappe des Alpes Orientales, se montrent, dans une fenêtre, d'autres nappes plus anciennes. Steinmann qui, au début, s'était montré d'un avis différent, se rangeait bientôt à cette manière de voir.
Dans la partie occidentale des Alpes Orientales, Rothpletz avait de très bonne heure admis de tels charriages. Plus tard, et notamment au Congrès de Vienne, en 1903, Lugeon, Termier et Haug ont essayé de mettre en évidence, pour d'autres régions des Alpes Orientales, une structure analogue. L'opinion fut émise que toute la zone des Alpes Calcaires Orientales, longue de 480 kilomètres, flottait sur un substratum étranger.
En même temps se poursuivaient, très loin l'un de l'autre, deux nouveaux groupes d'investigations : le premier correspond aux études,' non enco.re terminées, de Becke et de ses collaborateurs sur le a gneiss central » (Central-Gneiss) des Tauern; le second a été le fruit de la construction du tunnel du Simplon, qui a fourni un point de départ pour l'analyse des zones internes des Alpes Occidentales.
Les résultats inattendus de ces efforts ont excité l'ardeur au travail; l'essai qu'on va lire est entrepris à une époque où les découvertes nouvelles affluent en une suite ininterrompue, et où la connaissance des différentes parties des Alpes est encore très inégalement avancée *. On
i. Maurice Lugeotn Les grandes nappes de recouvrement des Alpes du Chablais et de la Suisse (Bull. Soc. Géol. de Fr., 4« sér., I, 1901, p. 723-825, pL XIV-XVll, dont 1 carte). Voir, ciaprès, p. 714, note 1.
[2, Sur la géologie des Alpes Françaises et Suisses, voir, outre les travaux cités
ne peut spéculer sur leur mode de formation qu'en faisant de nombreuses réserves, et en s'appuyant sur la base plus large qui sera fournie par une comparaison avec d'autres grandes chaînes de montagnes. Pour ce motif, ces considérations seront renvoyées à un chapitre ultérieur.
Division des Alpes. — Trois limites, de nature différente, permettent d'établir (abstraction faite de la Chaîne du Jura et de la régiou mollassique) une division des Alpes, qui peut être utile pour une première vue d'ensemble.
La première est la limite nettement marquée au Sud ou limite dinarique, A partir du bord méridional du Bachergebirge, en Styrie, elle se dirige presque en ligne droite vers l'W.N.W., traverse le Brenner entre Brixen et Sterzing, tourne ensuite vers le S. S.W., puis vers le S.W. et vers l'W.S.W., atteint l'Adda et, empiétant sur la partie septentrionale du Lac de Côme et du Lac Majeur, arrive enfln à la plaine lombarde, par un tracé en arc de cercle qui passe à l'Ouest du Lac d'Orta. C'est une ligne de compressions et d'intrusions.
La seconde est la limite des Alpes Occidentales vers les Alpes Orientales. Elle n'intéresse pas la zone du Flysch. Elle est surtout marquée sur le bord occidental du Rhätikon, et se continue par l'Oberhalbstein, puis au Nord du groupe de la Disgrazia. Elle jalonne la superposition d'un élément oriental et plus élevé sur d'autres parties montagneuses occidentales et plus basses.
La troisième ligne est la moins accusée des trois, ou mieux celle
dans les notes suivantes : VIII* Congrès Géologique InierneiiioneA, Livret-guide des Excursions en France. In-S**, Paris, 1900 (notamment XIII', Alpes du Dauphiné et Mont-Blanc. Excursion sous la conduite de Marcel Bertrand et W. Kilian, 52 p., 3 pi.; et XIII", Massif du Pelvoux et BriançonnaU. Excursion sous la conduite de P. Termier. 43 p., 1 pi.); H. Matte, Doeaments pour servir à la description géologique des Alpes Delphino-Savoisiennes. Compte rendu d'une Excursion géologique faite par les élèves des diverses facultés des Sciences de France, sous la direction de W. Kilian (Travaux Laborat. Géol. Fac. Se. Grenoble, VI« 1901-1902, p. 109-202, pi. II-IV : phot. et coupes); Ministère des Travaux publics. Carte géologique delà France à Véchelle du millionième, 2* éd., 1905, feuille S.E. ; Alb. Heim, Der Bau der Schweizeralpen. In-i", 26 p., 2 pl. (Neujahrsblatt Naturf. Gesellsch. Zürich, 110. Stück, 1908); H. Schardt, Géologie de la Suisse. Gr. in-S*", 59 p., 2 pl., nombr. flg. dans le texte, Neuchàtel, 1908 (article extrait de : La Suisse, Étude géographique, etc.); Léon Bertrand. Le rôle des grands mouvements horizontaux dans la formation des chaînes de montagnes (Revue Générale des Se, XIX, 1908, p. 152-162); Léon Bertrand, Le rôle des nappes de charriage dans la structure des Alpes Occidentales et Orientales (Revue Générale des Se, XX, 1909. p. 153-170); W. Kilian, Aperçu sommaire de la Géologie, de l'Orographie et de l'Hydrograptde des Alpes Dauphinoises (Annuaire Soc. des Touristes du Dauphiné, n** 33, 1908; reprod. Travaux Laborat. Géol. Fac. Se. Grenoble, IX, 1908-1909, p. 293-383, pl. l-III : carte et coupes. 14 flg. dans le texte); Km. Haug, Caractères stratig raphiques des nappes des Alpes françaises et suisses (C. R. Acad. Se, CXLVIII, 1909, T' sem., p. 1345-1347); Sur les racines des nappes supérieures des Alpes Occidentales (Ibid., p. 1427-1430); Les géosynclinaux delà Chaîne des Alpes pendant les temps secondaires (Ibid., p. 1637-1639).]
que des événements postérieurs ont le plus masquée. Elle sépare, à l'intérieur des Alpes Occidentales, les Alpes Piémontaises des Alpes Helvétiques. Abstraction faite de quelques déviations qui seront bientôt mentionnées, elle part du bord oriental du Mercantour, passe près du bord oriental du Pelvoux et du Mont-Blanc, arrive, vers l'Est, à la vallée du Rhône, puis s'étend, par le Val Bedretto et par Airolo, vers le bord Sud du Saint-Gothard. Une zone oligocène suit par places cette limite; c'est la zone des Aiguilles d'Arves de Haug, que nous appellerons ici avec Termier zone interne du Flysch. Elle se montre déjà au bord de la Méditerranée, et Kilian a encore reconnu sa présence sur le versant oriental du Mont-Blanc.
Sur le bord externe, on constate de même la séparation de ces branches des Alpes. La Chaîne du Jura conflue avec les Alpes Helvétiques en décrivant un coude dirigé vers l'intérieur, au voisinage de Chambéry *. Les Alpes Helvétiques (appelées ici Alpes Dauphinoises) subissent une déviation analogue, correspondant au Pelvoux et recourbée à l'intérieur vers la haute Durance, puis une seconde tournée vers le Var. Elles se terminent avec ce nouveau coude, tandis que les Alpes Piémontaises sont coupées obliquement par la mer et réapparaissent dans le Nord-Est de la Corse.
En suivant ce mode de division, la zone du Briançonnais, dont il a souvent été question, doit être considérée pour la majeure partie comme appartenant aux régions externes des Alpes Piémontaises.
Zone du Mont-Blanc. — Cette zone, formée de roches anciennes, s'étend depuis le Mercantour, par le Pelvoux, les Grandes-Rousses, Belledonne et le Mont-Blanc, jusqu'au Saint-Gothard et au Massif de l'Aar. La disposition de l'arc semble correspondre en gros à l'allure des plis varisques dans l'avant-pays. Mais un examen plus approfondi montre que ce parallélisme ne se présente que dans l'Est; avec la chaîne de Belledonne commence une déviation plus accusée; dans la partie méridionale de ce massif, ainsi que dans les Grandes-Rousses, la direction N.-S. domine, en opposition avec les contours des massifs montagneux^; et il en est de même de la direction E.-W. dans la partie Sud-Ouest du Mercantour ^
[1. Voir la feuille de Chambéry (169) de la Carte géologique (létaiUée de la France, par A. Riche, H. Douxami et D. Hollande, 1901 ; et le grand ouvrage de J. Révil, Géologie des chaînes jurassiennes et subalpines de la Savoie, 1. In-S"", viii-626 p., Chambéry, 1910.]
[2. P. Lory, Quelques observations dans la partie méridionale de la Chaîne de Belledonne (Bull. Soc. Géol. de Fr., i" sér., 1, 1901, p. 179-183; réimpr. Travaux Laborat. Géol. Fac. Se. Grenoble, VI, 1901-1902, p. 67-71).]
3. S. Franchi (Boll. H. Comitato Geol., XXV, 1894, p. 240) indique encore la direction S.E.
Indépendamment de cet écart entre la direction des roches et celle de la chaîne, on doit en outre remarquer la disposition en quinconce {wechelstandige Reihung) des massifs centraux. Michel-Lévy et Ritter ont constaté qu'à Textérieur des Grandes-Rousses, la branche méridionale de Belledonne, qui vient ensuite, se dirige obliquement, par Beaufort et le Prarion, vers les Aiguilles-Rouges, et passe par conséquent au Nord du Mont-Blanc. La continuation de la branche septen trionale de Belledonne se dirige encore plus au Nord, par Flumet, vers Mégève\ Des circonstances analogues se produisent pour la ligne Rhône-Furka-Urseren-Andermatt-Rhin antérieur, qui sépare le Saint- Gothard du Massif de TAar.
La direction de ces limites obliques se relève vers le N.E. un peu plus que le bord interne de Tare. La liaison des sédiments n'a pas seulement été réalisée jadis suivant ces lignes, mais aussi à travers les hauteurs intermédiaires, du moins dans une partie de la zone du Mont- Blanc. Ce fait est prouvé par le lambeau jurassique que Favre a signalé sur un des sommets des Aiguilles-Rouges et par la présence de synclinaux mésozoïques dans les massifs gneissiques eux-mêmes. Dans les Grandes -Rousses et le Pelvoux, Termier a distingué des synclinaux anciens, antétriasiques, et d'autres synclinaux alpins plus récents. Les plus anciens sont croisés par les plus récents sous des angles divers, le plus souvent aigus ^. Mais quand les plis alpins contournent le pied d'un massif ancien, comme au Sud du Mercantour, ces plis se meuvent à la manière d'un liquide au bord d'un barrage, et l'écart, par rapport à la direction des plis anciens, peut atteindre un angle droit.
Les extrémités des différents massifs se résolvent parfois en deux ou trois — l'extrémité méridionale du Mont-Blanc en six ou huit — anticlinaux séparés de gneiss, entre lesquels pénètrent des synclinaux remplis de terrains sédimentaires. Dans l'intérieur des massifs, ces synclinaux se perdent, et l'ensemble paraît homogène; mais on voit cependant que, s'il était moins fortement érodé, le noyau montagneux serait partagé beaucoup plus loin vers l'intérieur par plusieurs plis parai-
pour la partie italienne; pour le Sud-Ouest, voir L. Bertrand, Élude géologique du Nord des Alpes-Maritimes (Bull. Service Carte géol. de la Fr., IX, 1897-1898, p. 121 et suiv.).
1. À. Michel-Lévy, Note sur la prolongation vers le Sud de la Chaîne des Aiguilles-Bouges: Montagnes de Pormenaz et du Prarion (Bull. Service Carte géol. de la Fr.« 111, 1891-1892, d*'27, p. 393-452, 7 pi. dont 1 carte péol.); El. Ritter, Feuille d'Albertville (Ibid., VU, 1895-1896. n«" 44, p. 144-146); Et. Ritter, La bordure sud-ouest du Mont-Blanc (Ibid., IX, 1897-1898, n' 60. p. 445-676,6 pi. dont 1 carte géol.), et dans d'autres publications.
2. P. Termier, Le Massif des Grandes-Rousses (Bull. Service Carte géol. de la Fr., VI, 1894- 1895, n» 40, p. 169-287, 7 pi. dont 1 carte géol. ; en particulier p. 272) ; le même. Sur h tectonique du Massif du Pelvoux (Bull. Soc. Géol. de Fr., 3* sér., XXIV, 1896, p. 734-758, pi. XXV : carte) [reprod. dans Ém. Haug, Traité de Géologie, 1, Paris, 1907, in-8% p. 212, flg. 73].
lèles, analogues à ceux qui se montrent, par exemple, dans le Pelvoux. Cette pénétration des plis a été décrite, il y a de longues années, par Heim au Saint-Gothard et à l'extrémité orientale du Massif de TAar, puis par Lugeon à l'extrémité Sud-Ouest de ce massif. Heim désigne ce phénomène sous le nom de Verfaltung ; dans le dernier exemple, les langues étirées de gneiss se réduisent à une largeur de 2 à 4 mètres ^
On a longtemps attribué une signification importante à la structure en éventail du Mont-Blanc. Une telle structure se montre en effet dans la coupe de Ghamonix à Gourmayeur; mais l'ensemble du massif est constitué, comme l'ont établi Duparc et Mrazec et comme l'ont confirmé Ritter et d'autres observateurs, par des plis serrés et déjetés vers le N.W. ^. Il faut se représenter le soubassement ancien du Mont-Blanc comme un synclinal de schistes cristallins; au N.W. et au S.E. de ce synclinal se trouvent deux zones de schistes plus anciens, au milieu desquels s'élèvent des masses de granité et de protogine^ Des galets de protogine ont été rencontrés dans un poudingue houiller '\
Baltzer a décrit trois intrusions granitiques dans le Massif de l'Aar. Elles appartiennent au groupe des granités varisques de l'Erzgebirge, du Harz, etc. *. Quoiqu'ils montrent clairement des caractères varisques, par exemple dans la transgression du Garbonifère moyen et supérieur d'eau douce, les massifs constitutifs de la zone du Mont-Blanc ne doivent cependant pas être considérés comme des horsts varisques. Ge sont des parties surélevées du soubassement des Alpes, qui ont été plissées avec celles-ci et qui sont elles-mêmes constituées par des plis parallèles répétés. Ges massifs apparaissent au jour parce que les axes longitudinaux de certains faisceaux de plis s'élèvent et s'abaissent simultanément (surélévation des axes).
1. Alb. Heim, Geologie der Hochalpen zwischen Beuss und Rhein (Beilr. zur Geol. Karte der Schweiz, XXV. Lief., i891, p. 246); M. Lugeon, Deuxième communication préliminaire sur la Géologie de la Bégion comprise entre le Saneisch et la Kander (Eclogœ Geol. Ilelv., VIII, 1905, p. 421433).
[2. La structure en éventail, localisée entre Ghamonix et Gourmayeur, semble devoir s'expliquer par le refoulement contre le Massif du Mont-Blanc d'une « écaille », qui constitue la partie culminante des montagnes voisines du Chétif et de la Saxe; W. Kilian, Bull. Service Garte Géol. de la Fr., XVIII, 1907-1908, n" 119, p. 150-151, flg. 4 : coupe. Voir aussi S. Franchi, Profilo schematico Ira il M'« Grand' Assaly ed il Colle del Gigante (Boll. Soc. Geol. Italiana, XXVI, 1907, Adunanza generale. Seit., 1 pi. en couleurs).]
3. L. Duparc et L. Mrazec, Recherches géologiques et pétrographiques sur le Massif du Mont- Blanc {Mém. Soc. de Phys, et d*Hist. Nat. de Genève, XXXllI, n" 1, 1898, p. 1-227, 22 pi. phot., 2 pi. profils); voir en particulier p. 194 et suiv. [Voir aussi la Carte géologique du Massif du Mont-Blanc, à l'échelle de 1 : 50000, levée de 1890 à 1896 et publiée par L. Duparc, L. Mrazec et F. Pearce. 1 f. in-folio, Genève, 1901: et l'étude de L. Duparc, L*âge du granit alpin (Archives des Se. Phys. et Nat., Genève, 4« Période, XXI, 1906, p. 297-312).]
4. Michel-Lévy, Étude sur les roches cristallines et eruptives des environs du Mont-Blanc (Bull. Service Carte géol. de la Fr., n» 9, 1890, p. 22).
5. A. Baltzer, Die granitischen Intrusivmassen des Àarmassivs (Neues Jahrb. f. Min., Beilage- Bd. XVI, 1903, p. 292-324, pl. XIII-XVI); Die granitischen lakkolithenartigen Intrusionsmassen
Ii*éventail houiller et la zone duBriançonnais. — Depuis la vallée du Rhône en amont de Sion jusqu'au bord de la mer près de Savone, s'étend une longue bande arquée de sédiments carbonifères et permiens (fig. 140). D'abord parallèle au bord interne de la zone du Mont-Blanc, elle comprend le Grand et le Petit Saint-Bernard, passe àl'EstdeMoûtiers, se suit par Briançon, est interrompue dans la vallée du Guil, reparaît sur le territoire italien, passe au Sud de Borgo San Dalmazzo et arrive enfin à la Méditerranée, aux environs de Savone, avec une direction sensiblement E.-W. *. Les roches sont souvent à demi crisrtallines ou même transformées en schistes gneissiques. Des empreintes de plantes, des veines écrasées d'anthracite ou même du graphite témoignent de leur âge.
Ce tracé en arc de cercle n'est pas une limite stratigraphique, ainsi que le montrent clairement les travaux de Kilian. La bande houillère présente, sur la plus grande partie de son parcours, surtout au Sud du Grand Saint-Bernard, la structure en éventail. Le côté occidental est déjeté vers l'Ouest, vers le Mont-Blanc et le Pelvoux, et le côté oriental vers l'Italie. Il en est ainsi dans toute la partie de la chaîne qui s'étend
des Aarmassivs (Congrès Géol. Internat., C. R., IX* Sess., Vienne, 1903, p. 787-798, 4 pi.). [Voir aussi A. Baitzer, Das Berneroberland und Nachbargebiete. Ein Geologischer Führer. In-18, xvi-348 p., 74 flg., 1 carte, Berlin, 1906; E. Hugi, Vorläufige Mitteilung über Untersuchungen in der nördlichen Gneisszone des zentralen Aarmassives (Eclogs Geol. Helv., IX, 1907, p. 441- 464); J. Königsberger, Einige Folgerungen aus geologischen Beobachtungen im Aare-y Gotthard-, und Tessiner Massiv (Eclogoß Geol. Helv., X, 1909, p. 852-896); J. Kœnigsberger, Geologische und mineralogische Karte des Östlichen Aarmassivs von Disentis bis zum Spannort. Mit Text. Freiburg i. B., 1910; A. Baitzer, Die intrusive Granit{Protogin)zone des westlichen Aarmassits (Eclogae Geol. Helv., XI, 1910, p. 280-282).]
1. M. Bertrand, Études dans les Alpes Françaises. Structure en éventailj massifs amygdaloîdes et métamorphisme (Bull. Soc. Géol. de Fr., 3» sér., XXII, 1894, p. 69-162, pi. IV-VI, dont 2 cartes). Un aperçu de Tensemble de la chaîne est donné par Pellati dans : Studio geologico-minerario sui giacimenti di Antracite délie Alpi Occidentale Italiane (Memorie descritl. délia Garta geol. d'Italia, Xil, 1903, pi. I). [Voir aussi la belle carte publiée par le R. Ufflcio Geologico, sous le titre de : Carla geologica délie Alpi Occidentali, dedotta dai rilevamenti eseguiti dagli ingegneri del R. Corpo délie Miniere, dal 1888 al 1906. 1 : 400000. 1 f. Roma, 1908.]