CHAPITRE PREMIER Mouvement nouveau des études Juridiques
Causes de ce mouvement. — Tendance générale vers le romanJsme ;
introduclion de rélémeni littéraire et de rélément historique. — Causes d^afDBLiblÀssement des Facultés de droit.
Tout contribuait alors à apporter dans renseignement du droit des changements considérables. En dehors des raisons intimes,
particalières à la Faculté de Paris, auxquelles nous avons fait précédemment allusion, les grands événements que traversait l'Église auraient suffi pour modifier bien des choses dans la doctrine des régents. Le concile de Trente avec ses rénovations et ses récentes décisions, la Réforme même avec Tirrésistible courant d*idées qu'elle avait agitées, produisirent dans le domaine du droit des effets identiques, sinon égaux à ceux qu'ils causaient dans celui de la théologie. Il n'est pas jusqu'à Taffaiblissement chaque jour plus accentué du régime féodal de la société qui n'amenât d'innombrables variations de détail dans le droit, et par conséquent aussi dans l'exposition qui en était faite. A côté de cet ensemble de causes, il.faut encore signaler l'imprimerie avec l'essor scientifique qu'elle donna à toutes les branches des connaissances humaines, et la renaissance littéraire accompagnée des recherches historiques, de la critique naissante qui lurent ses conséquences. Tels étaient les éléments nouveaux avec lesquels on avait désormais à compter. Nous n'exagérerons rien en disant qu'ils firent subir au caractère des écoles juridiques une altération significative.
Les Universités elles-mêmes n'étaient plus ce que nous les avons connues, car leurs antiques privilèges disparaissaient par suite des dispositions du concile de Trente, relatives à la résidence et au cumul des bénéfices. De là, un revirement inconscient, sans doute, mais incessant et bientôt complet de l'enseignement. La méthode ingrate et épuisée des glossateurs anciens se trouvait irrésistiblement amenée à faire place à des procédés plus en harmonie avec les besoins nouveaux et les nécessités modernes. Le mouvement général portait de ce côté et un avocat au Parlement pouvait écrire les lignes suivantes, qui l'auraient fait honnir cinquante ans plus tôt : c Grondent les scolastiques, c logiciens, sphisiciens, les surnaturelz et quinte essencians « reueurs , et si autres se veullent enrichir de leurs magnifiques « noms et se mettre en leur antiène sophistiquerie tant qu'ilz « voudront. Je dirai que la vraie filosofie est comprinse dans les c liures de droit et non dans les inutiles et muettes bibliothèques < des filosophes^ » Certes, il y eut exagération dans cette rébellion contre la philosophie scholastique, mais le chaos d'arguments alambiqués et spécieux, dans lequel elle avait perdu son ancienne précision et sa lucidité indéniable, explique en partie le dégoût
1. (CharoDdas le Caron). La Claire ou de la prudence du droit, par Lois Caroit, Droit cooseillaDt, Parisien et aduocat au souverain sénat des Gaules. Paris, Cauellat, 1554, p. 23.
qu^elle inspirait alors. <c Res, non verba » : tel était le cri général. Remarquons aussi qu*en bien des points le droit nouveau s'op* posait à Tancien et que la dialectique audacieuse des réformarteurs avait besoin de rencontrer sur son chemin une doctrine juridique à la fois plus serrée et plus synthétique. Aussi, de Rome même partit en quelque sorte le signal de cette rénovation nécessaire. Au lieu des longues décrétâtes naturellement embar-^ rassées et indigestes, on eut les réponses brèves et nettes des Congrégations: en place des juridictions contradictoires 8*épui« sant mutuellement par Tabus de Tantique procédure, on vil fonctionner les tribunaux spéciaux et éclairés de la cour pontificale. G*était une nouvelle phase de Tunification disciplinaire qui s'ouvrait, c^était un pas immense fait en avant dans le domaine du gouvernement ecclésiastique.
Ce mouvement ne se fit pas sentir partout d*une manière uni* forme : Tinfluence de certains milieux et de certains hommes sembla quelquefois le faire dévier, et particulièrement en France, il faillit conduire à Thérésie. Le principe de la raison individuelle, le besoin d*échapper à Tinterprétation littérale dans les sciences, conduisait insensiblement au libre examen en matière de religion. C'était la lutte de la raison et de l'autorité. Ce phénomène sensible au xvi* siècle chez les humanistes et les jurisconsultes, se renouvela dans les siècles suivants, mais ce n'était plus vers la réforme alors, c'était vers le jansénisme ou le gallicanisme, c'était du côté de Port-Royal et des sociétés qui héritèrent de son esprit que se portaient un Domat, un Daguesseau, et la magistrature entière ^ La tendance vers le romanisme, à laquelle s'abandonnèrent les meilleurs esprits et les travailleurs les plus ardents, se traduisit donc souvent par des avances faites au protestantisme. Michel de VEospUcUîui, malgré de bonnes intentions, en partie coupable de cette erreur. Ce magistrat, dont notre pays est justement fier, avait étudié le droit à Padoue, où il écoutait les leçons des Marc Benavides, Socin, Corti le Jeime, Parisio, et il rêvait l'alliance de la jurisprudence et des belles-lettres. Avec du Ferrier, qui fut le maître de Cujas, il travailla sans relâche à réaliser cette idée conçue en Italie au temps de sa jeunesse. Son influence se fit surtout sentir à Bourges. Malheureusement cette université ne brillait pas par son orthodoxie, les hérétiques s'y trouvaient à Taise : Calvin et Théodore de Bèze fuyiant l'un Paris, l'autre Orléans, s'y rencontraient sans étonnement, et les légistes endurcis, ennemis nés du clergé, amenaient lentement leurs élèves
1. Cf. LArsimiiAs, Estai sur l'histoire du Droit Français, Ut. VI, lact. u.
dans les rangs dés réformés. Paris, Orléans* et Toulouse prirent )iart^ dans des mesures diverses, aux tendances de rùniversité de Bourges, en même temps qu'elles sliabituaient à la méthode d'Alciat qui y était préconisée. Ces écoles apportèrent cependant comme une sorte de contre-poids qui retint les docteurs de Bourges sur la pente dangereuse où ils glissaient et ce fut peutêtre grâce à cette utile influence que la conmiotion religieuse, provoquée par la Réforme, ne produisit pas là comme ailleurs des ruines irréparables '. Partout en effet, la révolte luthérienne et calviniste, au lieu de favoriser le grand mouvement littéraire de la Renaissance, Topprimait et finissait par Tanéantir. Si à Bourges il n*en fut pas ainsi, ce fut parce que Tenthousiasme scientifique qui y régnait était soutenu par les efforts généreux de toute la nation française et des universités voisines qui ne s'abandonnaient pas à Terreur.
• A Paris le mal ne fut pas aussi sensible qu'à Boui^es au point de vue doctrinal. L'influence des idées nouvelles introduisit seulement dans renseignement une langue plus épurée et un goût plus développé pour la phrase cicéronienne. C*est à François Florent qu'on est surtout redevable de cette heureuse amélioration'. Florent quitta la Bourgogne, son pays d'origine , pour aller étudier à Toulouse où il fut le condisciple du fameux Pierre de Marca. Ses plaidoyers ne tardèrent pas à attirer sur lui l'attention de ses contemporains. 11 enseigna d'abord à Orléans ^, puis il fut appelé à Paris où ses leçons étaient toujours suivies par.ce que la capitale comptait de plus savant et de plus illustre. Uni par les liens de l'amitié aux humanistes célèbres, il entreprit avec eux de faire revivre dans toutes les branches de l'enseignement l'élément littéraire. Boucherat, Guillaume de Lamoignon, Jacques Amyot, Michel de Marillac et d'autres esprits distingués de l'époque se joignirent à lui et donnèrent aux études une vive impulsion ré-^
1. Orléans receTiit de nombreux écoliers d* Allemagne et des Flandres, appartenant •onvent à la Kaute aristocratie de ces pays, et la plupart étaient luthériens. — Calrin ▼int y étudier en 1530. - Cf. Bmantn, Histoire de la tille d'Orléans, t lU.
2. LMnfluence du protestantisme se fit aussi sentir à Paris, n*oublions pas qu*0det de Châtileon, qui se maria en costume de cardinal et embrassa publiquement Thérésie, était le oonsenrateur des pririlèges apostoliques de Paris. Les maîtres, pris dans leur ensemble, adhéraient à la doctrine orthodoxe, mais beaucoup d^indiridualités penchaient du c6té des novateurs.