ScflULTE, op. cit,, I, p
tique à celle des professeurs de théologie, et puisaient à pleines mains dans le vaste recueil, pour établir les points de doctrine dont ils exposaient la théorie. Chaque maître cueillait à son choix ce qui lui convenait, pour le classer à nouveau suivant son plan, et le faire ressortir d'après ses idées personnelles. On s'étonnerait cependant à bon droit, qu'après la réunion et la publication officielle des Décré taies, une œuvre privée comme celle de Gratien eût encore conservé le privilège d'être enseigné exclusivement dans les écoles par les maîtres les plus éminents, préférablement au recueil autorisé \ Certes, il y a là matière à réflexion. Pour quels motifs en a-t-il été ainsi ? Nous ne le savons pas au juste, mais il est des vraisemblances qu'il ne faut pas mépriser. Outre la priorité d'existence du Décret qui pourrait bien avoir influé sur sa conservation dans les chaires supérieures, sa riche variété de faits et les multiples aperçus qu'il ouvrait sur l'ancienne discipline pourraient à la rigueur expliquer en partie la longévité de son enseignement, mais il y avait incontestablement aussi d'autres raisons moins innocentes, dont nous serons amenés à dire quelques mots dans le chapitre sidvant.
Dès que les Décrétales parurent en corps de lois, les étudiants apprirent la législation moderne dans le texte nouveau, et, ce n'est que lorsqu'ils possédaient à fond ces données exactes et précises qui font le praticien , que les maîtres leur faisaient contempler dans Gratien les variations des textes dont on ne leur avait d'abord fait Tinter prétation que suivant la discipline actuelle. Ainsi, bien imparfaitement^ il est vrai, et sans l'appui d'une critique sérieuse, mais avec des avantages réels, les règles juridiques étaient un peu ramenées sur le terrain de l'histoire. Le canoniste arrivait insensiblement, grâce aux textes contradictoires du Décret, à comprendre la vaste portée de la science dont les bacheliers ne lui avaient encore découvert que l'utilité pratique. Indépendamment de cette signification historique et philosophique, le Décret, tout en demeurant œuvre privée, n'en possédait pas moins une valeur textuelle très réelle. Les décisions des conciles généraux, les déclarations pontificales ne perdaient pas pour y être insérées, leur autorité universelle, mais elles recevaient en plus une sorte d'interprétation coutumière dont s'éclairaient certaines questions intéressantes au point de vue spéculatif de récole, et sur laquelle s'appuyaient les motifs déterminants de la pratique. Le Décret de Gratien semble avoir servi de
t. Arsenal, ms. 1121, p. 138, 142.
contrepoids à certaines tendances exagérées dont quelques juristes d*au-delà des monts se sont parfois rendus coupables, et c*est l'espèce de mépris dans lequel il est tombé à Bologne qui a été cause des tendances si tranchées en sens opposés qui ont caractérisé cette école et celle de Paris au xiv* et au xv* siècle, et depuis, davantage encore. La différence des mouvements inverses a même été telle, hâtons-nous de l'ajouter, que les canonistes français perdant toute mesure sont allés se jeter dans Terreur gallicane. Il serait intéressant, ditThaner*, « de comparer récole scolastique de droit canon qui avait son centre national à l'Université de Paris, avec les écoles italiennes. Une comparaison de ce genre serait une des excursions les plus importantes dans le domaine du droit ecclésiastique, et aiderait à saisir sur le fait les origines du gallicanisme. » Sans admettre complètement cette dernière affirmation du savant allemand, qui a été fortement contestée, nous pouvons cependant tirer profit du sens général de sa remarque pour saisir cet aspect spécial du Décret. La qualité propre du Décret de Gratien, celle qui l'a fait estimer des docteurs de Paris, alors qu'un texte officiel était déjà recommandé, c'est donc cette union au droit coutumier, cette cohésion avec les anciens usages, avec la discipline primitive dont l'oubli a servi de prétexte à tous les novateurs pour couvrir leurs rébellions schismatiques. Les auteurs canoniques les plus classiques ont consacré le nom de coiUume qui rend excellemment cette qualité particulière du Décret*.
Tout le droit était primitivement compris dans le Décret, et même après l'apparition des Décrétales, on continua de l'y rechercher ; il y avait tant de choses dans cette vaste compilation ! Les anciens usages, les modifications constantes et si variées qu'avaient subies les lois ecclésiastiques : tout y était sujet à étude et à comparaison pour les esprits inquiets qui cherchaient à faire une synthèse des différents éléments et des forces variées qu'ils voyaient concourir à la constitution de l'Église.
On comprend, en feuilletant les pages laborieuses où le moine italien a entassé avec profusion tous les fragments épars tirés des Décrétales, des écrits des Pères et des canons des conciles, que son œuvre demeurât l'enseignement de choix réservé aux maîtres les plus savants, à ceux qui possédaient réellement, dans son
1. SiUungsàerichte der Ahademie der Wissensehaften. Wien, 1875, LXXIX, p. 233 (Zwei anonyme Glossen zur Somma Stephani Tornacensis).
2. Faoicaiv, in cap., Super inordinaia, c. 35, x, de Prsb., m, 5, n« 23, p. 187. RBiFFEifSTUSL, Prœm,, par. 5, n« 63-85.
ScmiALZORUKBER, Difsert. prmni., n«> 262 et 275.
universalité, cette grande science qui touche à la fois à la. théologie, à la philosophie, à la chronologie et à l'histoire, et qui réunit l'étude des chartes à celle de la jurisprudence. Si Ton joint à ce vaste assemblage de faits et de choses Tintérét que le professeur faisait naître en dirigeant ses investigations dans le domaine spécial de la conduite privée des clercs, ou dans les détails de l'administration ; en s'appliquant à l'étude du gouvernement général de l'Église ou en décrivant ses institutions particulières, il ne sera pas difficile de se rendre compte de la production exubérante de gloses et de commentaires * qui ne tarda pas à surcharger l'attention des étudiants. Le docteur fouillait dans ces forêts presque inextricables de développements et de conclusions, il soumettait les textes à son analyse pour en exprimer la doctrine, et c'est de ce travail immense que sortait l'érudition qui suffisait à animer et à entretenir les écoles d'alors.