QUATRIÈME PARTIE
Le lendemain, il partait pour Hossegor, laissant rintérim de son ministère à Caldry. L'entrevue avec sa femme fut singulièrement triste, dans la petite maison claire où, parmi des armes, des bronzes, des masques de l'Extrême-Orient, le colonel, les yeux brillants et les joues tachées de rouge, très maigre sous la couverture, haletait sans se plaindre; tandis que sa compagne fidèle, à présent esseulée, malade d'inquiétude, rôdait à pas silencieux d'ombre autour de son lit.
Entre Gabrielle et Maurice, point d'expUcation nouvelle; à quoi bon? Que se fussent-ils dit? Une seule idée les rapprochait dans cette grande rupture morale : sauver le vieillard.
Le médecin traitant venu de Rayonne, une célébrité, ne cachait pas son inquiétude. M. Dopsent était usé, l'huile baissait dans la lampe. Cependant la venue de Maurice le ranimait; sa main brûlante pressait parfois affectueusement
Hosted by
celle de sa bru. Maurice, avec douleur, contemplait la face durcie qui, à force d'avoir vécu aux colonies, toute creusée à présent entre les pommettes saillantes, rappelait le visage d'un de ces Jaunes qu'il avait combattus et essayé de civiliser.
— Approuves-tu les prescriptions de M. Le Taillet? demanda un soir Gabrielle à Maurice.
Elle ne lui adressait la parole que pour les nécessités du service; le reste du temps, impassible, muette, repliée sur elle-même, sans hostilité, sans tendresse, d'une inexorable froideur qui l'émouvait plus que les reproches les plus amers. D'Alice, ils n'avaient jamais reparlé; elle se tenait pourtant entre eux, invisible.
Maurice leva les épaules.
— Je... oui, je crois qu'il soigne bien mon père.
— Pourtant, tu es médecin?
Il eut un geste découragé :
— Je ne sais plus... Voilà des mois que je n'exerce point. Il me semble que j'ai tout oublié.
Gabrielle retint mal son saisissement. Quoi, ce qui avait été sa carrière, son beau métier d'audace, de vigueur contre la maladie et la mort; ce qui lui avait permis de ressusciter des mourants, de rendre des enfants à leurs mères affolées; ce prestigieux pouvoir du médecin, guérisseur, confident, bienfaiteur attendu, guetté du seuil des portes, son passé le plus noble allait-il sombrer aussi dans ce désastre?
Elle dit très émue :
Hosted by
— Mais c'est ton père!
Il répliqua :
— Justement.
Se tromper? Il ne se pardonnerait pas une erreur de diagnostic ni une faute de traitement envers celui qu'il aimait et vénérait davantage, depuis qu'il songeait à tout ce qu'il pouvait perdre en le perdant. L'exemple de son père comme éducateur, comme ami le pénétrait de respect, d'admiration. Son père, sa mère!... Pour la première fois, il s'avisa du vide que son départ pour Paris avait dû laisser dans ces vieux cœurs...
Non, il ne voyait pas clair, il comprenait mal les prescriptions de Le Taillet; il éprouvait l'humiliation d'une déchéance inattendue. L'exercice de la médecine exige le coup d'œil exercé, les facultés de l'esprit tendu, un entraînement quotidien. Il se sentait rouillé, il ne retrouvait plus son sang-froid des cas graves. Médecin, il ne l'avait plus été, ou si peu, depuis son élection : ordonnant à Ginette Hélyotte une pommade à la cantharide pour les cheveux, et à Alice des cachets d'aspirine pour la migraine : médecin pour dames, médecin pour rire. Et quand il s'agissait de sauver son père, il restait là, les bras ballants, indécis, torturé.
Deux jours après, un mieux s'annonça; et il put repartir pour Paris où coups de téléphone et dépêches le rappelaient. La grève de Dosmont, calmée croyait-on, reprenait avec force sous l'impulsion de la Confédération générale du Travail.
Hosted by
Et un scandale financier, le krach soudain de Crapennes, sa fuite avec mandat d'arrestation et limiers à sa poursuite, venait, lancé par Vlmpartialy d'éclater comme une bombe chargée de boue qui salissait déjà ses protecteurs et ses alliés, les plus hautes notabilités parisiennes.
— Je reviendrai dès que je pourrai m'échapper, dit Maurice très assombri par les mauvaises nouvelles ; en attendant, merci pour mon pauvre père et pour maman.
Elle eut un geste vague : elle n'accomplissait que son devoir; d'ailleurs elle n'était là qu'une garde-malade attitrée, puisque le médecin de la Fondation et une infirmière se relayaient auprès d'elle. Maurice dit, sans la regarder :
— J'ai chargé Fraulein d'aller chercher Charlette à Eastbourne, et les vacances vont te ramener Michel; tu seras moins seule.
Elle ne répondit pas, elle avait entendu cependant.
Il hésita à lui dire autre chose, en prenant congé d'elle; à cause des domestiques, ils échangèrent des adieux de convenance. Il se pencha sur la petite Lou, qui le regardait de son joli air préoccupé. Il l'éleva en l'air, l'embrassa, la reprit et l'embrassa encore. Puis^ précipitamment, sans oser regarder sa femme en face :
— Au revoir !
Gabrielle ne se mit pas à la fenêtre pour le voir partir; mais quand l'auto ronflante eut décru dans le lointain et qu'on n'entendit plus rien, elle s'ac-
Hosted by
couda pour contempler le paysage. Les roses remontantes du jardin fleurissaient en bouquets roses, thé, neige et feu sombre. Les vitres des serres étincelaient comme de grandes plaques d'or. Sur les pelouses un jet d'arrosage éparpillait sa pluie d'arc-en-ciel. Un coup de sonnette tinta : le facteur. Elle se rappela ce jour où il apportait avec d'autres lettres le faire-part de Varaise. C'était loin...
Elle ne savait déjà plus rien de lui ; il ne saurait plus rien d'elle. Ferait-il ce voyage au Canada dont il avait souvent parlé? Afïronterait-il, avec le lieutenant Jackson, les glaces du pôle Sud? Qu'importait?... Il était hors de sa vie future à présent. Perdu à jamais. Et seule la soutiendrait l'amère conscience du devoir accompli.
Mais une petite main la tirait par sa robe. Lou, tenant dans ses bras une poupée à figure enveloppée de linge, sa poupée malade, sa plus laide, sa plus vieille, sa préférée, lui demandait, d'une voix singulièrement douce :
— Dites, maman. Est-ce que vous croyez que bon papa va mourir?
Gabrielle frissonna, et serrant l'enfant dans ses bras :
— Il ne faut pas dire ces choses, Lou. Comment as-tu cette idée-là?
— Parce que bonne maman pleure toute seule dans sa chambre.
— Non, Lou, ton grand-père guérira. Viens
Hosted by
retrouver Augustine, elle te ramènera à la maison.
— Maman, est-ce qu'il nous faudra nous aussi vieillir pour mourir un jour? Augustine a dit qu'Hamburu allait mourir. Il est très vieux, n'est-ce pas?
Mme Dopsent ne répondit pas. Quelle étrange enfant, en communion constante avec la nature, les bêtes, les gens du peuple, perdue en sa rêverie, inquiétante parfois. Charlette de sa gaieté, Michel de ses jeux de garçon la secoueraient, heureusement. Elle soupira, revit le vieil Hamburu dans le jardin, le tonneau d'arrosage traîné par Poiluchon, comique sous son chapeau de paille.
Où était le temps où Pierre Duadic expliquait aux enfants la vie des abeilles?... Un ami dévoué et fervent, celui-là, laissé aussi derrière eux sur le chemin sans retour. Il apprenait maintenant le latin à des écoliers dans une froide petite ville du Nord, ayant refusé par scrupule la place avantageuse — un passe-droit — que Dopsent avait obtenue pour lui à Rambouillet. Elle songea une minute à la vie simple, médiocre, mais riche d'âme et de pensée qu'il aurait, à moins que la province, une vie plate, une femme trop ménagère... Nul ne vit pleinement le sort qu'il ambitionne ; au bout de tout idéal croule une faillite. Elle secoua son amertume et entra dans la chambre de Mme Dopsent.
A sa vue, la vieille femme essuya vivement ses yeux.
Hosted by
— Mère, vous n'êtes pas raisonnable. M. Le Taillet se montrait presque content ce matin.
— Oui, ma fille; tu as raison, ma chère Gabri; mais j'ai une gêne à te l'avouer, ce n'est pas seulement sur mon pauvre Charles que je pleure.
— Mais sur quoi donc, mère?
— Ma pauvre enfant... tu souffres sans te plaindre. Entre Maurice et toi, il y a quelque chose, n'est-ce pas? Un cœur de vieille maman ne s'y trompe pas !
— Il n'y a rien, mère ; Maurice a du chagrin, il adore son père; puis sa carrière l'absorbe. Ne vous inquiétez pas en vain.
Mme Dopsent leva sur elle ses yeux décolorés. Entre ses boucles blanches, son visage prit une expression d'une pathétique douceur :
— Ma chérie, c'est des jeunes, c'est de vous deux que je peux m'inquiéter, car pour mon pauvre Charles...
Elle se tut et reprit, les yeux fixés sur le mur :
— Nous avons trop vécu ensemble, nous tenons par un lien trop fort pour que rien nous sépare. Je sens que, s'il mourait, je ne lui survivrais pas.
Gabrielle lui saisit les mains, remonta aux épaules rentrées, saisit la tête frêle et embrassant les joues parcheminées :
— Mère, ne dites pas de ces fohes!
Mais elle se rappelait les phrases songeuses de Lou, et devant ce pressentiment de l'enfant igno-
Hosted by
rante, et de la vieille épouse qui avait tant vécu, elle eut peur.
Pourtant, le lendemain, le mieux continua. Sur l'insistance de M. Le Taillet, elle put même sortir une heure, afin de respirer l'air pur. Machinalement ses pas la portèrent vers la Pierre Bleue. La maison d'un gris bleuâtre montrait, à travers le parc, ses balcons de bois fleuris de géranium; elle aperçut un jardinier bêchant une plate-forme et tout à coup, sans qu'elle sût d'où ils étaient venus, elle sentit Dick et Pussie qui lui léchaient les mains de leurs langues chaudes. Ils n'aboyaient pas et fixaient sur elle leur museau de loup et leurs yeux d'or jaune.
Elle les caressa, muette, et fit le tour du domaine ; mais devant la grille elle passa sans entrer, et les coUies de surprise la regardèrent. Elle apercevait la terrasse d'où jadis elle guettait Maurice, se rappela la fine piqûre d'épingle au cœur, le jour où il avait détourné d'elle son regard et lancé son cheval vers le fond courbe de l'étang.
Comme alors, le sable miroitait à la lumière, mais aujourd'hui avec des lueurs mouillées et des flaques, la marée s'en allant. Les bois, d'un vert intense, chatoyaient dans le bleu du ciel, et c'était le silence et la sohtude. Mais une angoisse palpitait pour elle aujourd'hui dans le soleil et l'air chargé de résine. Elle se retourna vers sa maison où elle n'osait pénétrer, où elle n'avait ni le cœur ni l'envie de rentrer. Elle resta là un moment, comme une
Hosted by
étrangère, devant le bonheur enfui ; puis, se penchant vers Dick et Pussie, elle leur dit à voix basse en leur montrant la barrière qu'ils avaient sautée, jadis, pour rejoindre Maurice :
— Rentrez !
Ils obéirent d'un bond, et tandis que de l'autre côté ils la regardaient immobiles, elle s'éloigna seule à pas lents vers la petite maison où l'on disputait une vieille vie à la mort.
Hosted by
Maurice s'était rejeté dans la fournaise, dormant à peine deux heures par nuit, disputant aux journées morcelées les cahots de son travail, comme si, ministre improvisé et reconnaissant son insuffisante préparation, il s'efforçait de s'assimiler d'un coup son écrasante tâche. A quoi bon pourtant? Combien de temps durerait-il, en des circonstances si critiques?
Les chefs de service pouvaient lui soumettre les dossiers. Quelle impulsion donnerait-il à la lente machine? Pouvait-il trouver en lui la force de concentration nécessaire, sans cesse dérangé, tiraillé, débordé? Et son amour dévorant pour comble d'inquiétude? Et l'état de son père, dont toutes les deux ou trois heures Gabrielle l'informait par coup de téléphone ou dépêche. Encore parlait-on d'une grève imminente des Postes qui interromprait toutes communications. La grève de Dosmont déjà gagnait tous les corps du bâtiment.
A certaines minutes, Dopsent jugea lourde sa responsabilité. Parmi ses collègues, aucune solidarité. Les conseils des ministres se débattaient
Hosted by
dans l'incohérence, énervés par l'inconnu du lendemain. Le président du Conseil, Méjannes, flottait au jour le jour, en brasseur d'affaires qui vit d'expédients; Fernacques, éloquent dans le vide, opposant des tirades sonores à la brutalité des événements; Caldry, d'une intransigeance sectaire, parlant, lui ex-révolutionnaire, de proclamer l'état de siège et de fusiller les meneurs ; Ligones félin, cherchant à compromettre Méjannes pour prendre sa place. En ces heures douloureuses, Maurice sut ce que c'est que le maniement des hommes et quelle impuissance comporte l'autorité.
L'affaire Grapennes prenait une ampleur inattendue; des plaintes en escroquerie affluaient au Parquet. Chose plus grave : on parlait de concussions, d'achats de vote. Les légendes affolantes de Panama renaissaient, des histoires de chèques couraient sous le manteau.
La Voix publique qui, par rivalité de V Impartial, avait soutenu Crapennes, le lâchait brusquement, annonçait dans un article de Sigismond Pec des révélations sensationnelles. Dans la coulisse, Hélyotte inspirait cette tactique; mais ses rancunes d'ambition trompée servaient les plans de Le Vigreux qui, lui aussi, avait un compte à régler avec Caldry et voyait, dans l'élévation éventuelle de Ligones, un allié puissant pour de gros marchés.
Dopsent, avec stupeur, se vit un matin pris à partie par la Voix publique, pour la révocation
Hosted by
d'un employé vaguement anarchiste. On bafouait les heures de présence exigées par le ministre et le travail qu'il imposait aux bureaux. On pubhait en première page le portrait de cet agent, le chapeau melon de travers, la pipe à la bouche, gouailleur, et en dessous sa tête à lui, Dopsent, si mâchurée par le cUchage qu'il avait l'air pustuleux. En gi'osses manchettes échelonnées : Employé et Ministre. Fonctionnaires -Esclaves. U arbitraire de V Etat-Patron. Ils se fâchent!
Les réclamations qu'il formula sur l'heure auprès de Le Vigreux ne rencontrèrent qu'ironique courtoisie. Le directeur protestait qu'il n'y était pour rien : — Pour rien, cher ami ! — C'était ce mauvais coucheur de Sigismond Pec. Il le lui envoyait, persuadé que le ministre allait s'entendre avec lui.
Et en effet, Sigismond Pec arrivait, avec son air de mauvaise bête grasse et rance. Il posait son ultimatum, vingt mille francs pour étouffer l'affaire. Dopsent, soulevé d'un afflux de sang, bondit pour le prendre à la gorge et le jeter dehors; il s'arrêta à temps, sur l'entrée opportune d'Odel. Sigismond Pec s'en alla, paisible, en brossant du coude son chapeau que, de peur, il avait laissé tomber. Maurice allait payer cher cette peur-là.
— Hein, croyez-vous?... disait-il derrière la porte refermée à son chef de cabinet. Sans vous, je l'aplatissais.
Max Odel eut une grimace significative :
Hosted by
— A votre place, monsieur le ministre; enfin.,. On téléphonait de la Justice, C'était Fernac-
ques :
— Il faut que je vous parle immédiatement,
— Pouvez-vous venir?
— Non, je vous attends.
Dopsent trouvait un homme effondré : le lion blanchi offrait une mine de fauve piteux et battu. Il ne poitrinait plus ; son dos se voûtait, il se tenait la tête dans sa main :
— La gaffe, dit-il, un imbécile de policier a mis la main sur Crapennes; on le ramène, il va être emprisonné.
— Eh bien?
— Il parlera!
Maurice regarda les yeux effarés du vieux lutteur, eut peur d'y lire une épouvante égoïste. Ce qu'on disait tout bas des besoins d'argent de Fernacques lui revint ; non, c'était impossible !
— Que voulez-vous qu'il dise?
Fernacques détourna les yeux :
— Des mensonges, évidemment,
— Cela n'atteint aucun de nous.
— On ne sait jamais... Conseillez-moi, mon ami.
— Vous êtes garde des Sceaux et ministre de la Justice : cela ne regarde que vous,
Fernacques lui jeta un regard singuKer et dit avec un accent profond :
— Oui, vous avez de la fortune. Vous n'avez pas de besoins.
Hosted by
— Moi? dit Dopsent.
Il se tut : à quoi bon révéler à Fernacques que dans le krach du banquier il allait perdre près de cent cinquante mille francs, peu à peu engagés en actions dans diverses affaires, et ce que lui avaient coûté Alice et sa propre vie fastueuse, l'exagération de ses dépenses, roulées dans ce tourbillon de luxe et de plaisir.
Fernacques dit :
— Je vais faire appeler le procureur général et saisirai le Conseil des Ministres des mesures à prendre : il faut que chacun accepte ses responsabilités.
Une trépidation fébrile l'agitait maintenant; il secoua, comme si son col le serrait, sa face apoplectique. Dopsent s'étonna de ce revirement et, plein de tristesse, le laissa dans un battement de portes, jetant des ordres.
Il trouva, en rentrant à son ministère, Alice Gomeau-Pierres installée dans le petit salon qu'occupait Odel, et où celui-ci, respectueux et galant, l'avait introduite, dès que l'huissier eut annoncé la femme du ministre du Commerce. Odel s'éclipsa ; derrière lui, Maurice tira le verrou, décrocha les récepteurs du téléphone; ces cinq minutes de repos, il ne les avait pas volées. Il s'avançait, tendant les mains, les lèvres vers elle, comme un enfant vers un beau fruit ; mais l'immobilité qu'elle gardait le déconcerta, et l'étrange gravité de son visage.
Hosted by
Il lui découvrait, depuis plusieurs semaines, une expression qu'il ne lui connaissait pas auparavant et qu'il redoutait, comme si, sous son masque suave, apparaissait un visage de volonté têtue et fermée ; dans la courbe mystérieuse du sourire, il craignait de lire une amertume et un reproche secrets. Et cela gâtait sa joie. Puis elle se dérobait à ses étreintes. Plus de rendez-vous furtifs. La prudence les interdisait. Car maintenant, ils vivaient cette vie à plein jour des grands sur qui tous les yeux se braquent, et qu'on épie et assiège pour tirer d'eux quelque chose.
Elle le regardait fixement, avec de grands yeux de sphinx.
— Qu'y a-t-il encore? fit-il.
— Mon mari sait tout.
— Ah!...
— Vous ne pensez pas à mon angoisse?
— Si... ne soyez pas injuste!
— Vous m'avez perdue, mon ami.
— Je vous ai aimée, Ahce.
— Oh! je ne vous fais pas de reproches... A quoi bon? Je paierai seule vos torts et les miens.
— Que s'est-il passé?
— Les soupçons d'Henri ont pris forme, il nous a fait filer; une enquête a découvert l'appartement qui abritait nos rendez-vous et vos lettres. Vous ne le connaissez pas : cet homme calme a des fureurs sauvages. Il m'a maltraitée, il voulait faire un esclandre. Il a réfléchi, il se taira, mais il
Hosted by
m'impose le divorce. Et vous ne m'épouserez pas, pour refaire ma situation perdue,..
Maurice la regardait avec une attention extraordinaire, un trouble accablé, où mille pensées contradictoires, mille sentiments violents se heur talent. Pour la première fois, à quels insaisissables indices? un doute, une appréhension informulée naissaient en lui : — était-elle sincère? Et jusqu'à quel point? Mentir? Oh! pas précisément; mais ne faussait-elle pas, dans un but obscur, la vérité? Il repoussa cette intuition, comme une injustice en un pareil moment.
— Alors? dit-il.
— Alors... je vous le demande?...
— Je vais voir votre mari. Nous causerons d'homme à homme.
Il prononçait ces mots résolument, trop courageux pour fuir l'explication pénible avec l'homme outragé ; mais elle se leva, dramatique :
— Non, Maurice, pas cela! Un malheur arrive vite. La douleur affole Henri, vous dis-je.
— Il était mon ami, ou, du moins, j'étais forcé de le traiter comme tel. S'il veut un duel, je suis à ses ordres.
Contradiction éternelle des idées et des actes... Sa conscience réprouvait le duel absurde et barbare qui ne démontre rien, sinon le courage, ou l'adresse. Et son point d'honneur le jetait à présent au-devant d'un autre homme pour le tuer, ou mourir.
Hosted by
— Henri ne se battra pas. Il divorcera et me jettera à la rue.
Elle regardait Maurice dans les yeux, attendant le geste, le cri du sauveur. L'offre spontanée de se libérer lui aussi pour l'épouser.
Mais cette idée, qu'il avait accueillie dans les mirages troubles de l'ivresse amoureuse, à se préciser, le refroidissait. Des scrupules sourds, des préventions inquiétantes le pai^alysaient, devant l'irrévocable ouvert :
Il répondit, sombre :
— Je suis là, moi, votre amant.
— C'est un mari qu'il me faut.
— Je suis là, Alice, je vous le répète; je serai le compagnon de votre existence brisée, je vous aimerai assez pour que vous me pardonniez le mal qu'involontairement je vous ai fait.
Elle répondit, calme :
— Je vous ai dit un jour que je n'accepterais jamais certaines situations. J'y suis venue pourtant, par faiblesse à votre égard. Mais je ne descendrai pas plus bas. J'ai tout sacrifié pour vous, tout perdu. Mais je veux garder le respect de moimême. Votre égale, oui, votre femme, oui; mais une passante qu'on recueille et qu'on garde par pitié, qu'on peut quitter un jour de lassitude, non, mille fois non!
Il la contemplait d'un aii^ d'humilité profonde :
— Je ne puis cependant faire plus, Alice.
Elle se redressa et son pied impatienif battit le
Hosted by
parquet, tandis qu'il ne pouvait s'empêcher de l'admirer et de la désirer encore, tant de perfections s'harmonisaient aux contours voilés de son corps et tant son visage exhalait de grâce poignante :
— Quelle lâcheté chez tous les hommes!... fitelle.
Il répondit, grave :
— Je vous assure que je ne suis pas lâche.
— Quand je pense que vous m'avez laissée insulter par votre femme, chasser comme une domestique !
— Ne parlez pas ainsi, je vous en prie!
— Bien, je sais ce que je voulais savoir; adieu, mon ami.
Son masque était si tragique que Dopsent eut peur.
— Où allez-vous?
— Où voulez-vous que j'aille? chez moi. Mais ai-je encore un chez moi? Les huissiers, les garçons pourront faire d'ignobles plaisanteries sur la femme que vous avez aimée. Oh! Maurice... Maurice!...
Cet accent désespéré le toucha plus que les plaintes amères et les reproches. Il lui prit les mains avec détresse :
— Du courage, tout n'est peut-être pas perdu. Henri vous aime, il vous pardonnera...
Elle le regarda, les joues agitées d'un frémissement sardonique, comme si elle allait éclater d'un rire insultVnt :
Hosted by
— Et VOUS, pardonneriez-vous si votre femme vous trompait avec le beau Varaise?
Il se redressait :
— Voilà une vilaine parole, Alice. N'insultez pas les absents.
Il revoyait Gabrielle au chevet de son père, active, dévouée, les yeux rougis d'insomnie. Varaise?... C'était la seconde fois qu'on lui jetait ce nom à la figure. Des doutes mal éclaircis rampèrent dans son cerveau. Non, il ne la soupçonnerait pas ! Pourtant des dents invisibles lui mordaient le cœur. Allons donc!... Gabrielle!
— Alors, adieu, dit-elle d'un ton bref.
— Quand vous reverrai-je?
— Je ne sais pas...
On heurtait à la porte, discrètement, puis plus fort :
— Monsieur le ministre... c'est moi, Odel.
Dopsent dit à Alice, en l'emmenant à travers le
large cabinet de travail vers une porte qui menait aux appartements particuliers et débouchait sur un petit escalier de sortie :
— Passez par là.
Avait-elle dit la vérité, seulement?...
Il revint ouvrir à Odel.
— Monsieur le ministre, le président du Conseil vous convoque à cinq heures, avec M. Fernacques ; et voici une dépêche.
Elle était de Mme Dopsent :
Etat stationnaire. Plutôt mieux.
Hosted by
Il ajouta :
— Il y a des bagarres autour des chantiers du métro : la garde républicaine a dû charger.
Il vit son ministre le regarder intensément, comme s'il avait quelque chose à crier, un mot, un ordre ; puis Dopsent, — c'était vraiment trop d'émotions à la fois, — haussa ses bras et les laissa retomber d'impuissance.
Ah! le pouvoir!...
Hosted by
Maurice quitta à six heures du soir la place Beauvau, avec une impression de colère et de dégoût.
On y avait discuté la situation faite au ministère par le plongeon de Crapennes et le parti qu'en tirait la presse hostile. Méjannes et Fernacques penchaient pour arrêter à tout prix les poursuites. Si un non-lieu...
L'argument décisif qui revenait dans leur conversation était : l'intérêt du parti. Eviter à la veille des vacances une interpellation. Que la Chambre, dès après-demain, se dispersât, et les députés, joyeux comme des collégiens, décamperaient au plus vite vers leurs circonscriptions réchauffer le zèle de leurs électeurs. Nul ne se souciait d'une crise ministérielle en ce moment. Et en y mettant le prix, — il y avait la manière, — de faveurs et de compromissions, on romprait peut-être la grève de Dosmont : d'après les renseignements de la préfecture de police, le meneur principal se laisserait acheter, Méjannes s'en chargerait.
« Voilà donc ce que c'est que de gouverner?
Hosted by
pensait Maurice. Ils n'ont rien prévu, ni moi. Et au lieu d'une action ferme et suivie, c'est à ces misérables moyens qu'on recourt : transiger et corrompre. Qui dit d'ailleurs que le procureur général, s'il est un caractère, influencera son Parquet et qu'on arrive à étouffer l'affaire de cet impudent Crapennes, qui s'est vanté de déshonorer le Parlement et le ministère? Qu'il y a loin de la conception théorique du pouvoir avec les entorses qu'on lui donne ! Et la loi? Et la morale? Et les principes qu'on invoque toujours en pareil cas? Gomme on sait les faire gauchir, comme on les plie à la nécessité!... »
Avide d'absolu, son cœur droit, son cerveau sans souplesse répugnaient à ces voies obliques; mais la sagesse pauvre et prosaïque lui montrait les dangers du grand jour et de la franchise. Evidemment, Fernacques, à voir son visage ravagé, portait un tourment secret. Dopsent, sans vouloir approfondir à quelles défaillances son collègue avait pu se laisser aller, comprit son devoir humain de solidarité ; le silence, l'ombre, l'oubli, tout valait mieux que d'inutiles scandales. Mais sa conscience protestait. Ce n'est pas cela qu'il avait rêvé jadis dans sa bonne foi et son ignorance, lorsqu'il était venu, grand homme de province, s'enliser dans les boues dorées de Paris.
Il jeta à son chauffeur :
— Rue Gaumartin.
C'était J'adresse du rez-de-chaussée sur coar,
Hosted by
à double entrée, où il recevait Alice. Peut-être lui aurait-elle écrit un mot; peut-être, espoir fou, serait-elle venue elle-même?
Comme il eût dû s'y attendre, il ne trouva rien ni personne. L'appartement était en ordre, la concierge n'avait même pas ces airs curieux et dissimulés qui suivent des événements insolites. Elle affirma que personne n'était venu l'interroger, ni aujourd'hui ni les jours précédents. Comment concilier cela avec l'espionnage qu'Alice attribuait à son mari? Le soupçon, une seconde fois, mais aussitôt écarté, l'assaillit; et il songeait à ces médisances de la cousine Jacquil qui l'avaient indigné, naguère, en le troublant profondément malgré lui, dans les replis obscurs de l'être, là où le mauvais désir et la jalousie basse fermentent. La pureté d'Alice, pourquoi n'y croyait-il plus avec la même ferveur?
Une angoisse l'étreignit, un remords. Par quel drame intime elle devait passer! Le besoin de la défendre luttait en lui contre la peur de lui nuire davantage. Il eût donné beaucoup pour se trouver en face de son mari, et il lui fallut toute sa volonté pour ne pas courir provoquer une explication mortifiante pour lui-même et certainement désastreuse pour elle. La réflexion qu'il fit, que Comeau- Pierres était le maître d'agir et le trouverait facilement, le retint. Du moins voulait-il voir Alice; il repassa au ministère : sauf Odel et un ou deux secrétaires, tout le personnel était parti.
Hosted by
Il passa chez lui, avenue Henri-Martin; rien. Il dînait chez Givreuil et s'excusa au téléphone. Les voix, les propos, les rires, cette gaieté de commande que la bienséance impose, tout lui paraissait odieux.
Il dîna mal et seul, avec la place vide de Gabrielle en face de lui. Fraulein Bues était allée chercher Charlette à Eastbourne. Il éprouva le besoin de contempler, sur la cheminée du salon, les portraits de sa femme et de ses enfants. Puis il alla regarder dans sa chambre, longuement, celui de son père et de sa mère. Que faisait-il là? Est-ce que son devoir n'était pas auprès du vieillard? Mais que pouvait-il? Le Taillet s'en acquittait mieux que lui. Et Gabrielle...
Le souvenir d'Alice lui revint, insupportable : le besoin lancinant de la revoir.
Le timbre de la porte, le téléphone, encore une nuit où il ne fermerait pas l'œil... Un de ses secrétaires... La vie le reprenait.
La première nouvelle qui le surprit, au matin, fut un article de la Voix publique, avec ce titre en gros caractères : Crapennes a parlé. Et dessous : Un carnet de chèques compromettant.
Dopsent lisait :
« Le prisonnier de la Santé doit bien s'amuser en lisant notre journal : il s'appliquera les vers de La Fontaine :
Cet animal est très méchant, Quand on l'attaque, il se défend
Hosted by
(( On ne peut, toutes réserves faites sur les griefs imputés à Crapennes et que l'instruction éclaircira, nous y comptons bien, nier que ce gaillard-là ait de l'estomac. Il vient de tirer de sa poche son carnet de chèques, et avec un sourire circulaire il en commence la lecture. Les chèques, direz-vous, se sont envolés ? Rassurez-vous, on les retrouvera bien dans une poche ou dans une autre. En tout cas les talons restent et ils accusent.
(( Nous dirons peut-être demain quels noms ou quelles initiales y figurent : la Hste est longue.
(( On nous affirme dès à présent qu'on lit distinctement sur l'un Méj..., sur l'autre Fern..., et sur un troisième M. Do.., La Voix publique se déclare incapable de résoudre cette énigme et fait appel à la sagacité de ses lecteurs. »
Maurice pâlit : oh! les gredins !
Le sang battit à ses tempes, il étouffait; il se plongea la tête dans l'eau glacée d'une cuvette : pendant cinq minutes il craignit une congestion, il se répétait :
— Bandits! bandits!
Qu'y avait-il de vrai dans l'imputation contre Méjannes et Fernacques? Car évidemment c'était eux qu'on marquait au fer rouge. Son honnêteté se refusait à croire qu'ils eussent pour un intérêt quelconque vendu leur appui à ce Crapennes. De Méjannes, il eût répondu; de Fernacques aussi, presque ; mais qu'on le visât, lui, qu'on eût l'audace de suspecter son honneur?...
Hosted by
« Je vais prendre Le Vigreux à la gorge et le forcer à rétracter! »
Il ne fit qu'un saut chez Méjannes qui, dodu dans son peignoir, armé d'un gant de crin, se frictionnait le dos au sortir du bain. Il plaisantait en homme que rien n'étonne :
— Chantage! Voulez-vous parier que je leur ferme la g... bouche?
Fernacques, chez qui Dopsent courut, était livide. Il vitupéra, le poing levé, dans une période cadencée, la liberté de la presse. Maurice comprit qu'il ne devait compter que sur lui seul. II se rendait chez Le Vigreux quand Max Odel se dressa devant lui :
— Ça non, monsieur, assez d'imprudences comme cela!
— Laissez-moi passer, dit Dopsent d'une voix brusque.
— Vous me le reprocheriez demain, monsieur le ministre. Casser Le Vigreux ne recollerait pas les affaires.
— Quand je pense qu'il a osé...
— Il osera bien plus si vous manquez de sangfroid.
Maurice ironique demanda :
— Vous ne voyez pas d'inconvénient à ce que je lui envoie mes témoins?
— Si ça peut vous soulager ; quoique, pardonnez ma franchise, dans votre situation, cela me semble un enfantillage. Et je serais bien surpris que le
Hosted by
président du Conseil et le garde des Sceaux vous imitent.
Il ajouta, rivant son monocle et souriant de son glabre visage :
— J'ose le dire, vous êtes jeune, monsieur le ministre î
Dopsent désignait deux témoins, son vieil ami Serquy, justement de passage à Paris, et un général en retraite, ami de son père. Ils perdaient leur journée à jouer à cache-cache avec Le Vigreux; au soir seulement, ils apportaient sa réponse. Il refusait de se battre avec un ministre dans l'exercice de ses fonctions; d'ailleurs on n'avait pas nommé en toutes lettres Maurice Dopsent. Et pourquoi se reconnaissait-il? Après tout, ajoutait Le Vigreux avec insolence, il ne refuserait pas à l'homme privé, une fois le ministère tombé, la réparation qu'il n'accordait pas au fonctionnaire public.
Dopsent se retourna avec fureur vers Max Odel et agitant ses poings robustes :
— M'empêcherez-vous encore de...
— Plus que jamais; croyez-moi, ne gâtez pas la partie que M. Méjannes gagnera pour vous.
Maurice ne voulait rien entendre. Il s'asseyait à son bureau et écrivait vivement quelques lignes.
— C'est bien, dit-il, je vais porter ma démission au Président de la Répubhque.
— Et ce soir, fit Max Odel, tout Paris dira que vous plaidez coupable.
Hosted by
— Ah! fit Dopsent atterré, qui ne put s'empêcher de grincer des dents en déchirant la feuille en petits morceaux, tandis que son chef de cabinet le regardait avec un respect sympathique mêlé de pitié. Il aurait cru le patron plus fort. Fait-on de la politique quand on le cœur si chatouilleux et l'estomac si peu fait à digérer des crapauds?
Une visiteuse inattendue le tira d'embarras :
— Madame, dit-il à Ginette Hélyotte qui, plus en forme et en beauté que jamais, forçait la porte du ministre sans égard pour l'huissier effaré, — venez à la rescousse, et dites à Monsieur Dopsent de ne pas prendre si au sérieux un sale article de Sigismond Pec.
Mme Hélyotte lui fit signe de la laisser seule avec Maurice. Il leva sur elle un regard de douleur :
— Ginette, vous ne le croyez pas au moins, vous?
— Moi? mon cher Maurice, je répondrais de vous comme de l'enfant qui vient de naître. Ne vous mettez donc pas en cet état. Personne, entendez-moi, personne ne croira que vous avez reçu un centime.
— Mais comment ce Crapennes a-t-il osé?...
Ginette Hélyotte, renseignée dès l'instant en
haut lieu, lui exphqua la scélératesse du banquier : en inscrivant calomnieusement ces initiales (et il avait même porté des noms entiers) sur des talons de chèques non touchés, il jetait la suspicion sur
Hosted by
des gens intéressés, bon gré, mal gré, à le défendre. Il liait son sort au leur pour les contraindre à le sauver, car prouver l'innocence n'était pas moins malaisé que de prouver la culpabilité.
— Croyez-vous, fit-elle, qu'il avait mentionné mon mari, et des hommes aussi inattaquables que vous : Aucassin, Roudry ? Mon mari en est indigné. Demain la Voix publique dévoilera la fourberie et déclarera solennellement la probité insoupçonnée des intéressés.
— Merci bien, fit Dopsent amer. Et Crapennes?... Elle baissa la voix :
— Crapennes, à l'heure qu'il est, a pris la poudre d'escampette et on ne le rattrapera plus cette fois : une évasion bien combinée...
— Il a pu?...
— Je n'ai pas dit : combinée par lui. Mon mari, qui combattait le ministère, mais qui est trop chevaleresque pour ne pas réprouver de pareilles infamies, s'opposera à tout incident demain à la Chambre. Le Parlement en vacances, dans huit jours on ne parlera plus de rien.
— Et cela s'appelle la politique!... fit Maurice avec un haut-le-cœur.
— Ne pensez plus à ces horreurs, et récompensez-moi d'être venue vous rassurer; vite, un sourire, monsieur le Ministre, à votre fidèle alliée.
— Ah ! Ginette, vous êtes bonne !
— Des peines de cœur? fit-elle en le menaçant du doigt.
Hosted by
Il la regarda, et sentant sa détresse monter, le submerger, il murmura, accablé :
— Je suis si malheureux.
Elle lui mit la main sur l'épaule :
— Confiez-vous à moi.
Et elle s'assit tout près de lui, émouvante de grâce, si près qu'il la respirait, comme une grande fleur.
— Alice?... interrogea-t-elle.
— L'avez- vous vue? pouvez-vous me dire quelque chose?
— Elle a très bonne mine, nous avons goûté tout à l'heure chez Williams. Nous n'avons parlé que de chiffons.
— Son mari sait tout.
— Oh! fit légèrement Ginette, il savait depuis longtemps.
Maurice murmura, avec reproche :
— Pourquoi dites-vous cela?
— Parce que ce sont des choses que vous êtes le seul à ne pas savoir.
— Alors, il lui pardonnera?
Elle eut envie de rire et le regardant avec de grands yeux :
— Mais, que je sache, il ne lui a jamais rien reproché : ils font un excellent ménage. Il a sa vie. Mandarine; elle a sa vie, et... vous, pour le moment.
— Pourquoi, moi... pour le moment?
— Ah çà! mon cher? dit Ginette stupéfaite,
Hosted by
VOUS n'avez pas la prétention d'avoir été le seul?
Il ne répondit pas et la regarda avec une stupeur faite de méfiance, d'irritation et d'anxiété...
Tout ce qu'on avait dit et qu'il n'avait pas voulu croire!...
Elle reprit :
— Non, vous l'avez cru? Mais vous êtes par trop candide aussi... Ah! Alice est forte.
— Alors, elle a eu des... amants avant moi?
— D'où sortez-vous?
— Des amants... généreux peut-être?
— Plutôt, oui.
— Ecoutez, Ginette, ou vous calomniez indignement une femme que j'aime encore, ou elle est la dernière des ...
— Oh ! si vous vous fâchez, mon ami !
— Ginette, je suis torturé; il serait abominable à vous d'accuser sans preuves !
— Tenez- vous vraiment à être édifié?
— Oui, oui ! Je veux savoir.
— Vous me maudirez après...
— Non, je vous le jure... Sais-je au juste ce que j'éprouve en ce moment? Je suis dans une de ces crises, voyez-vous, quand on est remué jusque dans les profondeurs et que l'âme sombre de détresse...
— Pauvre Maurice. C'est un autre amour qu'il vous aurait fallu, puisque vous deviez en passer par là.
— Peut-être... Pourquoi m'avez-vous repoussé
Hosted by
alors?... Quel parfum mettez-vous sur vous, Ginette ?
— De l'œillet; comme votre main brûle! Que de soucis, n'est-ce pas? Courage, mon ami.
— Pourquoi aimez-vous ce... ce lansquenet de Woinville ?
— Woinville? Mais non, je l'ai plaqué; il est bête comme son cheval.
— Comme vous m'avez plu, Ginette! Vous rappelez-vous, chez Givreuil, ce soir où vous portiez une robe de crêpe de Chine, si souple qu'elle faisait partie de votre corps.
— C'est du passé...
— Il me semble que c'est hier.
— Vous oubliez Alice?
— C'est vrai, fit-il avec une plainte sourde. Je ne puis croire... fit-il après un silence. Et pourtant ! Allons, dites-moi tout, j'ai du courage.
— Ici, impossible, donnez-moi un rendez-vous... Elle sourit et ajouta :
— ... Discret. Vous devez en avoir l'habitude. Une idée singuHère traversa Maurice. Il tira de
son gilet une petite clé, donna l'adresse de la rue Gaumartin. Là, nul témoin... Elle le regarda avec un éclair pétillant au coin de l'œil.
— Eh bien, à demain, trois heures.
Elle ajouta :
— Je me compromets terriblement; mais je m'en moque. Et votre huissier, qui tout à l'heure voulait me retenir par ma robe !...
— Moi aussi, je voudrais vous retenir; ne partez pas, je suis si seul.
Elle le regarda avec ses yeux clairs, tout son visage épanoui de malice provocante :
— Eh bien ! encore une minute, et je me sauve ; je dine à l'ambassade d'Italie. Mais vous y dînez aussi ?
— Oh, moi!
— Si, si, j'exige que vous veniez... Que dirait-on si vous ne paraissiez pas? Il faut vous montrer ce soir.
— L'horrible vie!...
— Alice et son mari n'y seront pas, je ne sais pourquoi; elle s'est fait excuser, m'a-t-elle dit... Mais j'y serai, moi... Je vais me faire belle pour que vous puissiez m'admirer...
— Je ne vous suis donc pas indifférent?
Elle lui répondit, bien en face :
— Non, Maurice.
Il se sentit faible, avide d'un réconfort ; et amolli d'une gratitude soudaine :
— Laissez-moi vous embrasser, Ginette.
Le baiser qu'il destinait à la joue de la jeune femme glissa. Ce fut leurs bouches qui se rencontrèrent.
Il voulut la retenir, mais Ginette Hélyotte s'enfuit dans un éclat de rire troublé.
Seul, Dopsent rajusta machinalement l'épingle de sa cravate. AUce? Serait-ce vrai?,.. La glace lui renvoyait un visage qu'il ne reconnaissait pas.
Hosted by
Ginette avait prophétisé juste : le lendemain la Voix publique annonçait à la fois l'évasion de Crapennes, aveu, faisait remarquer le journal, de sa culpabilité, et innocentait les suspects de la veille, en révélant la perfidie du maître escroc. La grève de Dosmont, son remous inquiétant, s'affaissait comme un liquide en ébullition, sous lequel on éteint le feu.
L'Impartial, la plupart des journaux mêlaient leurs voix en un concert de réprobation contre les viles manœuvres par lesquelles on avait voulu discréditer le ministère; certains louaient l'habileté de Méjannes, l'éloquence de Fernacques et la droiture de Dopsent, un de ces rares caractères qui... Méjannes avait arrosé.
Maurice songea qu'Hélyotte, si la ruse de Crapennes ne l'avait pas compromis avec les autres, n'eût pas mis autant de zèle à arranger les choses. L'intérêt, une fois de plus, avait été le bon conseiller, cet intérêt que Dopsent retrouvait à présent partout mêlé aux mille actions humaines.
Il attendit trois heures avec une impatience fiévreuse. Il se sentait écartelé de sensations ter-
Hosted by
ribles. L'image de son père le poursuivait; remords, angoisses; qui sait ce que chaque heure apportait de destruction en ce corps affaibh? Et sa mère? Gabrielle, dans la lettre de ce matin, ne lui cachait pas combien elle s'inquiétait de la faiblesse et de la dépression morale de la pauvre âme...
Le souvenir de Gabrielle le poursuivait aussi de honte et de douleur... Jamais elle ne lui avait été, tant le cœur est contradictoire, aussi chère qu'en ce moment où AUce le possédait encore, et où il ressentait, en un désarroi stupéfiant, l'attrait magique de Ginette. Jamais il n'avait soupçonné ces complications d'existence, ces tiraillements d'âme, ces mystérieuses profondeurs des sens. Et il ne s'affranchissait un instant de ces hantises que pour sentir retomber sur lui le poids de ce titre qu'il avait tellement ambitionné, et dont il n'éprouvait plus aucun orgueil, tant le mépris et le dégoût de ce qu'il avait dû souffrir dans sa fierté lui faisaient paraître vains ce pouvoir impuissant, ces honneurs entachés de boue. Ah ! certes ! il était au-dessus des injures comme des éloges d'un Sigismond Pec! Mais, orgueilleux, Maurice avait tenu à l'opinion; et la rétractation formelle du journal ne le consolait pas du calice d'amertume vidé la veille jusqu'à la lie.
Jamais les hommes ne lui avaient paru plus petits, plus bêtes, plus méchants. Il en venait à prendre en pitié l'ambition, même assouvie, qui
Hosted by
payait de telles rançons. L'idée qu'on avait osé jeter son honneur en pâture à l'ignorance des uns, à la malveillance des autres, à la niaiserie des crédules, à l'indignation des dupes l'exaspérait d'une horripilation insupportable, lui mettait aux lèvres un goût de fiel et de sang, l'envie de se venger en frappant, en broyant ses agresseurs.
Une surexcitation nerveuse, seule, le soutenait dans ce surcroît de fatigues; jours trépidants, nuits sans sommeil. Mais son âme tournait à tous vents. Des impulsions irrésistibles, des retours brusques le chaviraient. Il ne se reconnaissait plus la lucidité ni la volonté qui seules permettent de régler la conduite. Un être discordant, frénétique l'habitait.
Si encore il avait pu se pencher sur lui-même, sonder les abîmes de sa pensée ; mais il était comme un homme ivre qu'un flot tumultueux d'images assaille : ses sensations le débordaient. Il se voyait emporté par un ouragan de mobiles confus, de forces ignorées, de passions inconnues de luimême. La révélation de ce qu'il contenait en lui, de ce que les événements faisaient jaillir d'étranger à lui, le bousculait d'un vertige où se mêlait une cruelle joie, la douloureuse volupté de soufïrir et de faire soufïrir.
(( Quoi, se disait-il, j'ai souci de mon honneur social, je ne voudrais pas qu'on me croie un coquin, capable de recevoir de l'argent, et — quelle absurde contradiction ! — mon honneur d'homme,
Hosted by
fait de fidélité, de loyauté et de pureté passionnelles, je m'en désintéresse. J'aime Gabrielle et je reste envoûté par l'influence d'Alice. J'aime Alice et je convoite Ginette : il me semble que dans ses bras je goûterais une volupté incroyable, accrue par la perversité des autres trahisons. Quel homme suis-je donc? Quels bas-fonds d'âme et de corps je me découvre! »
Une pensée de Joseph de Maistre lui revint, à peu près en ces termes : « Je ne sais pas ce que c'est que la conscience des scélérats, mais j'ai vu parfois ce qui se passe dans celle des honnêtes gens : c'est à faire frémir. »
Plus il sentait qu'une telle dégradation l'éloignait de Gabrielle, plus il en éprouvait un désespoir farouche, celui que la fiction romantique attribue aux maudits. Il aspirait à elle comme vers une source fraîche, et ne voyait autour de lui que l'aridité de sables brûlants où se rouler, nu et luxurieux, comme une bête livrée à l'instinct.
Et il était un être intelligent, supérieur à la moyenne, moral d'intentions, malgré ses défaillances, altruiste, ardemment épris de justice, ce qu'on appelle un brave homme. Que valaient les autres, alors?
Les yeux de Ginette, ces yeux hardis, pleins de lueurs mouillées, l'obsédaient ; et la bouche de Ginette, ce fruit rouge dont il avait savouré hier la pulpe douce et chaude, et le visage de Ginette, et le corps voilé de Ginette.
Hosted by
Il regardait la pendule avec irritation : à deux heures, il n'y put tenir, se jeta dehors. Marcher dans les rues remettrait de l'ordre dans ses idées, et il fuirait tout contre-temps malchanceux. Mais il ne pouvait songer qu'à son désir; Ahce, Gabrielle, — qu'il se reprochait de confondre ensemble — s'imposaient à l'obsession qu'implantait en lui la pensée de Ginette. Elles le poursuivaient toutes trois : l'épouse grave et muette dans sa douleur sacrée; l'autre énigmatique et terrifiante d'inconnu ; dire qu'il l'avait eue à lui et qu'il l'ignorait toute ! la troisième fascinante d'un attrait de vice sans hypocrisie et par le mystère que recèle la possession non éprouvée encore.
Une auto passait. Il se fit conduire au Bois. L'avenue des Champs-Elysées était foule et lumière ; les jets d'eau retombaient en pluie d'écume, l'Arc-de-Triomphe s'ouvrait sur du jour bleu. Voilà donc ce Paris qu'il avait voulu conquérir! L'indifférence paisible des promeneurs le surprit : quel contraste avec la tourmente qui se déchaînait en lui ! Le pouvoir, eh bien, il l'avait : quel mirage évanoui, dès qu'on s'approche ! Etre ministre, ce n'était que cela? Un homme, accablé de charges et de soucis, passe au milieu de milliers d'individus qui ignorent son visage et savent à peine son nom. La célébrité, c'était ce leurre ! Recevoir au vol un regard averti, un coup de chapeau empressé. Quelle duperie! Ce n'est pas en surface, ce n'est |)as en largeur que la vie compte, mais en profon-
Hosted by
deur. Ce n'est pas dans le morcellement du moi que s'exalte l'ivresse de vivre, mais dans l'unité forte des pensées et des actes. Se réaliser, donner son effort le meilleur, dans le milieu le plus favorable, voilà le devoir.
« Avoue-le, pensa-t-il, tu t'es fourvoyé. Tu as pris les ailes d'Icare pour t'aplatir pantelant sur le sol ! ))
Cette constatation lui fut la plus douloureuse de toutes, parce qu'elle atteignait en lui les fibres essentielles, celles qui répondent à nos raisons d'agir les plus impérieuses : l'orgueil et la satisfaction de soi.
Et de nouveau la voix lui cria :
« Que fais-tu ici? Qu'attends-tu? Tu cherches des prétextes pour gagner quelques instants : en réalité ton rendez-vous avec Ginette. )>
Et il songea à quelles dupUcités le condamnait sa conduite ; prendre la femme d'un homme dont chaque jour on serre la main, quelle vilenie! Il en avait souffert en présence de Comeau-Pierres ; n'aggravait-il pas son cas en trompant Hélyotte, homme de plaisir, il est vrai, laissant à sa femme une juste réciprocité d'action? N'importe! Tout cela n'était pas beau. Et Gabrielle, abandonnée là-bas, trop fière pour se plaindre, assez digne pour ne jamais pardonner un si cuisant outrage. Et ses enfants qui un jour pourraient savoir, comprendre : la belle éducation, le noble exemple, en vérité, qu'il leur donnait là !
Hosted by
Alors l'envie lui vint, obsédante, — déjà il Pavait eue hier, — de déposer ses chaînes et, quittant le pouvoir, de redevenir un simple citoyen. Il ne manquerait pas d'ambitieux pour le remplacer ; et dans le nombre, plus d'un serait mieux qualifié que lui. Il ne déserterait pas au moment du péril. Le départ des Chambres arrêtait la vie pohtique du pays ; les ministres n'étaient plus que des expéditeurs d'affaires. Tout l'avait convaincu qu'il ne se maintiendrait pas à la hauteur des événements, si ceux-ci engageaient le redoutable inconnu de la guerre sociale. Les principes, les plus saines conceptions théoriques comptent bien peu, quand il faut agir sans délai, assumer les responsabilités d'actes rigoureux. On ne s'improvise pas berger des hommes : l'art de jouer avec leurs appétits, leurs intérêts et leurs passions est le plus difficile qui soit. Il lui en coûta cruellement de s'avouer que Gabrielle avait vu juste.
Mais quoi? S'avouer vaincu? Renoncer, quand, à force de chance et aussi un peu de mérite personnel, — car enfin, cela, il pouvait l'admettre, — quand il était, oui! parvenu à son rêve et venait de se hisser presque miraculeusement au faîte? Cette rapide ascension aboutirait à un plouf soudain, la noyade si brève que, les remous vite effacés, l'eau du fleuve coulerait comme auparavant ? Quelle démence le saisissait ?
Aurait-il lutté, espéré, souffert pour rien? Estce que les forts abdiquent? Dût-il assumer une
Hosted by
responsabilité écrasante devant le pays, l'histoire, c'était son honneur et son devoir d'affronter les risques et les dangers de sa char-ge, puisqu'il en acceptait l'enivrement. Car enfin, c'était enivrant, le pouvoir!
L'était-ce? Il y a des heures dégrisantes où la nausée... Gabrielle l'avait-elle donc connu mieux qu'il ne se connaissait lui-même? Cassandra, parlant à un sourd et à un aveugle, elle lui avait prédit l'avenir.
Il en ressentit une souffrance acre, chaude, chercha, sans pouvoir les trouver, des torts impondérables à lui reprocher, sa responsabilité dans cette crise d'ennui et de fringale à vivre qui l'avait poussé vers l'action et l'aventure. Moins parfaite, eût-elle animé de sensations plus variées, plus vives leur côte à côte? Mais pouvait-il lui reprocher d'être restée la compagne idéale? La faute incombait à lui qui n'avait su, ayant le plus rare bonheur, s'en contenter; elle tenait à l'imperfection de sa nature, à l'éternelle faiblesse humaine.
Mais cet hommage que sa raison rendait à Gabrielle, laissait son cœur et ses sens mécontents et inassouvis. Une autre femme qu'elle lui avait révélé d'autres ivresses; et d'AHce son obsession revint à Ginette, comme à une précieuse conquête qu'il ne se fût pas pardonné de ne point tenter. Maurice, misérable, éprouvait le besoin d'épuiser toutes ses faiblesses, avec cette secrète indulgence que les mâles, même les moins brutes, portent aux
Hosted by
entraînements de Famour, et le rêve d'y trouver l'opium, l'oubli torpide de sa conscience aux abois. Sa montre l'avertit : il cria dans le porte-voix l'adresse. Une inquiétude, faite de plaisir et d'anxiété, irritait les papilles de sa chair, vibrait en ondes au long de son échine. Une femme voilée, quand il sauta de voiture, s'engouffra devant lui sous le porche. Il la suivit. La porte se referma sur eux. Il tenait Ginette dans ses bras. Elle se dégageait doucement.
— Vous ai-je menti? dit-elle. La Voix publique de ce matin...
— Ah! oui, fit-il d'un air las, avec l'écœurement que de pareilles choses fussent possibles.
Elle le regarda :
— N'est-ce pas étrange que ce soit moi qui vienne ici?
Et avec sa décision prompte, elle retirait les épingles de son chapeau; il l'aidait à enlever sa jaquette, constatait, au frôlement libre du corps, qu'elle ne portait pas de corset et que les courbes de ses hanches ne trahissaient pour dessous qu'un jupon de soie molle : ainsi s'avouait-elle venir pour lui appartenir, plus que par un inutile aveu.
— Je vous ai promis des preuves, dit-elle.
Tenez-vous tant à les connaître ?
Il comprit qu'elle hésitait, et quelle pudeur d'âme se mêlait à une besogne dont ils partageaient la tristesse sans gloire. Mais il voulait savoir : Ahce, même à l'instant où il se laissait aller à la
Hosted by
tromper, était encore trop vivante en lui pour qu'il ne voulût pas trouver dans ce qu'il allait apprendre une excuse à sa trahison.
Elle lui dit, méfiante :
— Vous l'aimez donc encore? Moi qui croyais que vous étiez venu ici pour moi.
Il ne put réprimer une expression de souffrance : savait-il ce qui se passait dans son cœur troublé?
— Décidément, mon ami, je crois que j'ai fait une sottise en venant ici, et je me demande si le mieux ne serait pas que je m'en aille?
— Vous ne ferez pas cela! fit-il. Ne soyez pas coquette, ne soyez pas méchante. Tout votre mérite, Ginette, est dans votre spontanéité qui vous absout.
— Eh bien, laissons Alice, il me répugne presque ici de vous la dévoiler. Je ne voudrais pas vous devoir à une désillusion et à une douleur, ami; je veux vous tenir de vous-même.
Dopsent, dans son enivrement fiévreux, pensa qu'il était berné, que Ginette n'avait point de preuves ; mais AHce, chose étrange, à cet instant lui paraissait indift^érente ; c'était Ginette qu'il voulait. Son désir irrité ne se prêtait pas à une discussion oiseuse. Ses mains, pour toute réponse, s'égarèrent sur la jeune femme.
— Vous voilà comme je vous veux, dit-elle caressante, et comme je vous aime.
Ses paupières brusquement se cernèrent, son sourire prit une singulière gravité.
Hosted by
En dégrafant le corsage de dentelle, il vit palpiter sa gorge; toute honte, tout regret, tout souvenir s'abolirent en lui : son être ne tendait plus qu'à ridée fixe, douloureuse d'acuité. L'enlaçant, il l'emporta sur le lit : le monde extérieur sombra pour lui dans l'univers fragile d'un être frémissant, une crise de baisers écrasant une petite bouche, le mystère d'un visage de femme extasiée, dont les prunelles se perdaient dans les siennes.
Le temps coula... Jamais Maurice n'avait connu à ce point cette frénésie vitale; la volupté qu'il tirait de Ginette et lui rendait l'emportait comme une eau rapide et sans fond : c'était l'oubli du monde et de soi, un anéantissement dans la chair divine. D'autres femmes, pudiques ou égoïstes, se laissent adorer. Elle se prêtait avec l'art des grandes courtisanes qui veulent enivrer, en s'enivrant.
Les minutes et les heures passaient. Que ne peut-on mourir ainsi? Ce vœu insensé, Maurice le formait en caressant entre ses mains le visage pathétique de sa maîtresse d'un jour, pareille à une Bacchante avec ses joues en feu, sa chevelure dénouée et ses seins charmants, qui tour à tour sortaient de l'impalpable chemise.
Mais, silencieuse, la porte s'ouvrit; et AUce
Comeau-Pierres, qu'aucun bruit de serrure et
aucun glissement de pas n'avait annoncée, parut.
Elle resta pétrifiée, les contemplant d'un
Hosted by
affreux regard : on la voyait pâlir, pâlir encore, jusqu'au blanc des plus froides statues.
— Eh bien, oui, fit Ginette avec un aplomb paisible. Voilà, ce n'est pas avec moi que tu pensais le trouver ?
— Si, fit Alice d'une voix changée. Quels misérables vous faites!...
— Souviens-toi d'Estérac! dit Ginette. Nous sommes quittes.
La pâleur d'Alice devint verte, son visage se transfigura comme celui des belles jeunes femmes qui se muent en sorcières; elle enlaidit affreusement. Plus rien de séraphique ne subsistait dans ces traits ravagés, tordus par une convulsion démoniaque. Elle chercha une injure, trouva un mot infâme, en souffleta Ginette, qui ricana :
— Oh ! nous ferions la paire !
Raide, sans retourner la tête, Alice partit, en faisant claquer les portes.
Maurice, mal revenu de sa stupeur, empêtré du rôle ridicule qu'un homme joue en semblables moments, obsédé par ce visage de furie, contempla Ginette avec tristesse; et d'un ton lourd de blâme :
— Pourquoi avez-vous fait cela? Car vous l'avez avertie?
— C'est vrai, dit Ginette. Remerciez-moi, mon cher, vous voilà libre.
— Pourquoi m'avez-vous joué ainsi?
— Ingrat! fit-elle simplement.
Hosted by
Il la contemplait toujours, effrayé de ces abîmes d'inconscience que la vie de Paris lui révélait dans certaines âmes féminines. Lut-elle un regret d'Alice dans ses yeux? Elle l'enjamba sans cérémonie et, dans sa chemise transparente, courut prendre sur la cheminée son sac-porte-monnaie en peau de serpent. Elle en tira des lettres et les jeta sur le lit.
— Tiens, tu peux les lire maintenant. Tu sauras le nom de ses amants, et ce qu'elle est et ce qu'elle vaut. Oui, je sais ce que tu penses. Mais, moi, je ne pose pas « à la vertu ». Je vis à ma guise. Je ne mens jamais. Telle que je suis, je vaux mieux que celles qui singent les honnêtes femmes. Je ne donne que ce que je promets, je ne promets que ce que je tiens : du plaisir. M'as-tu demandé plus?
Elle était belle en disant cela, rejetant à deux mains ses cheveux en arrière, dégageant un front lisse et nu comme celui de la vérité; son accent sincère impressionna Maurice. Machinalement il avait saisi les lettres : c'était l'écriture d'Alice. Il en reçut un coup au cœur. Des lettres d'amour... D'amour, était-ce possible?... Ginette, penchée sur lui, commentait les phrases :
— Çà, c'est à Claude Barel; çà, au beau comte d'Estérac... Celle-ci, dont les phrases sont bien chaudes pour une femme si pure, sont adressées à Mathieu Loche, le peintre ; et celle-là, la dernière, à Grapennes. Rien que cela. Tous les échantillons. Tu vois que tu n'as pas eu la primeur de sa vertu.
Hosted by
Il paraissait atterré.
Elle expliqua comment elle avait en sa possession ces lettres. Alice se les faisait soigneusement rendre, à chaque rupture; un jour d'alerte, elle les avait confiées à Ginette ; et celle-ci qui, pour de vieilles rancunes, tenait à garder des armes contre elle, ayant dit les avoir brûlées, Alice n'avait osé trop insister.
— Tu as menti au moins cette fois, dit Maurice durement.
— Et après? Mais votre stupide morale ne comprend rien aux femmes. Elle m'avait pris un amant,
— Tu t'es vengée.
Il considérait le lit saccagé et Ginette demi-nue, blottie dans une bergère, comme on considère un champ de bataille, le soir du désastre. Dire qu'il avait cru à la pureté d'Alice, et qu'il avait, dans une heure de folie, songé à unir son existence à la sienne!... Pouah!...
— Vous voilà défrisé. Excellence, dit la jeune femme en souriant.
— Ah! Ginette... Ginette... soupira-t-il.
Et il ne savait plus s'il aimait encore ou haïssait Alice. Une immense tristesse, un flot de ténèbres déferlaient en lui.
Elle se rhabillait avec des gestes lents, en silence.
Il soupira :
— Si vous m'aviez aimé, du moins. Mais vous
Hosted by
ne pensiez qu'à votre orgueil et à votre vengeance : tout cela est si petit, si laid.
Elle vint à lui doucement, et lui mettant la main à l'épaule :
— Comme vous me serriez contre vous, tout à l'heure!...
Et elle souriait avec une sorte de malice et de voluptueux reproche.
Emu malgré lui, il la saisit à la taille, mais elle déclara :
— C'est fini, bel ami. Ne vous plaignez pas : vous voilà délivré de deux femmes encombrantes. Aidez-moi à mettre ma voilette.
Quand ce fut fait, elle lui dit :
— Savez-vous si je ne vous aimais pas?...
Laissons cela... C'est de l'histoire ancienne... Voulez-vous un conseil, Maurice? C'est celui de l'amie, rien qu'une amie, que je resterai pour vous. Allez retrouver votre femme.
Il fit un geste de colère. Le généreux conseil, et de quelle bouche autorisée, vraiment! Elle répéta, malicieuse :
— Vous êtes trop facile à rouler pour nous autres. Et coquette, d'un joH ton de gratitude :
— Mais il y a bien l'agrément.
Et lui tendant ses fines mains gantées :
— Adieu, monsieur le Ministre.
— Vous serez la dernière qui m'aurez appelé ainsi, fit gravement Maurice. Ce soir j'aurai donné ma démission.
Hosted by
Elle le regarda sans trop de surprise, compatissante pour ce qu'une telle détermination représentait de déboires :
— Pauvre ami... Voilà qui va faire bien plaisir à mon mari 1
Et avec un rire un peu forcé, en s'en allant :
— Ça lui était bien dû.
Maurice se vit seul. Il resta une demi-heure immobile dans le noir, puis tâtonnant pour ouvrir la porte, s'éloigna.
Un télégramme l'attendait au ministère :
Père au plus mal. Je cous supplie de venir. Gabrielle.
Deux heures après, sa démission acceptée, après les résistances d'usage, Odel pourvu à une préfecture, ses secrétaires désignés à des compensations flatteuses pour leur amour-propre, Dopsent, avec des mains impatientes, bouclait sa valise. Trouverait-il encore son père vivant?
Etait-ce bien lui qui venait de reconquérir sa liberté? Lui qui, lassé, mais non rassasié, déposait le fardeau prestigieux que tant d'autres enviaient, rejetait son titre de ministre et sa fonction de député? Un prodigieux étonnement le poursuivait d'avoir fait cela. Les commentaires des journaux, les commérages des gens... Et comme on ne peut être guéri d'un seul coup de cette ivresse, il songeait, avec un involontaire regret, à ce qu'il allait perdre : respects, quémandages,
Hosted by
courbettes, toute l'adulation intéressée de son entourage.
Alice, Ginette lui semblaient subitement lointaines, un rêve confus qui s'évapore.
Il crut remarquer que le valet à favoris noirs soupesait avec moins de déférence sa valise, en la descendant.
Ah! oui! Il faudrait s'habituer à redevenir un passant anonyme. C'était donc vrai?
Dopsent soupira : il n'était plus qu'un homme parmi les hommes.
Hosted by
Gabrielle vivait des heures d'angoisse affreuse. Les dépêches des journaux lui avaient appris Fodieuse imputation dirigée contre son mari. Elle en avait été bouleversée. Pas une minute, elle ne douta de lui.
Que sa conscience eût subi de légers fléchissements, ces compromis d'occasion que la politique rend inévitables, elle le déplorait; mais admettre qu'il pût s'être entaché dans une louche affaire d'argent, cela, non, jamais ! Mais comme elle hait les risques courus, les représailles auxquelles l'exposait une situation aussi en vue; c'est avec rage qu'elle maudit cette ambition fatale qui amassait tant de ruines.
Elle était à bout de forces, sinon de courage; pendant ces jours et ces nuits de veille, une fièvre sèche et lucide l'avait d'abord soutenue. L'espoir de sauver le père de Maurice la dressait contre la maladie : alerte, ingénieuse, luttant avec son intelligence, son dévouement. Maintenant, devant l'agonie inévitable, elle fléchissait.
L'état de Mme Dopsent mère l'alarmait de plus en plus : le médecin diagnostiquait en cet
organisme usé une grave lésion du cœur insoupçonnée jusqu'à présent, une insuffisance mitrale aggravée par les émotions de ces derniers jours, et à la merci d'une secousse brutale.
Si Maurice était là, encore ! Certes, sa présence lui serait pénible; dans ce contact quotidien et silencieux, ce côte à côte distant, s'avérait une rupture plus sensible que s'il était absent, hors des yeux , sinon du cœur. Si près l'un de l'autre et si loin, lui infligeait une torture intolérable. On se résigne presque à ne plus voir un être qu'on a adoré, parce que l'éloignement le pare, au mystérieux sortilège du souvenir, des mérites anciens; tandis que la présence souligne les désaccords et les disparates. Voir un étranger dans celui qui fut notre pensée, notre chair, est le plus abominable supplice. En souhaitant que Maurice accourût au plus tôt, Gabrielle redoutait cette venue autant qu'elle l'espérait. Mais le devoir parlait plus haut que son tourment; et sa piété filiale voulait que le père eût cette suprême consolation d'étreindre encore une fois son fils, avant le grand départ d'où nul n'est revenu.
Conscient de son état, ne se plaignant pas, stoïque devant l'inévitable, la face injectée, les mains tremblantes, le colonel se bornait à répéter, d'une voix faible :
— Maurice... où est donc Maurice!
Gabrielle se reprochait sa créduhté, sur la foi de M, Le Taillet, dans ce répit laissé par le mal;
elle aurait dû avertir son mari plus tôt; elle se blâmait, comme d'une défection envers le mourant, d'avoir malgré elle eu souci de Maurice, de lui avoir laissé le temps et le sang-froid nécessaires pour se débattre au milieu des difficultés terribles qu'elle supposait.
Elle se le représentait se battant pour son honneur, blessé, tué peut-être. Puis, quand elle songeait qu'il se consolait peut-être des misères de sa gloire auprès d'Alice, son sang se figeait dans ses veines. Etait-ce de la jalousie, du dégoût ou de la pitié, ce lancinement aigu de l'idée fixe, cette petite mort qu'elle endurait?
Ah! comme Paris, ce Paris qu'elle redoutait tant, dans son instinct de femme, le lui avait volé ! volé dans ses pensées moins confiantes et détournées d'elle ; volé dans son affection blasée, dirigée vers des rivales d'une séduction artificielle; volé jusque dans l'essence de son être! Une révolte la dressait, faisait craquer, dans un étirement énervé, les jointures de ses membres, les os de ses mains. Folle, de l'avoir livré à lui-même en le laissant làbas! Mais qui aurait soigné ce vieillard si bon pour elle, dont les regards tristes souriaient encore vaguement aux siens? Que serait devenue la pauvre mère éperdue, sans résistance, dans cette maison en désarroi? Elle n'avait fait que son devoir en venant à leur aide. Elle n'avait pas eu même le choix .
Ah! Maurice, cruel ingrat! Elle s'interrogeait
Hosted by
avec angoisse. Qu'avait-elle donc fait pour le perdre ainsi? En quoi avait-elle démérité? Etaitelle moins intelligente, moins belle que cette femme pour qui un tel vertige l'avait envoûté qu'il avait pu songer à renier sa vraie compagne et ses enfants ? Oui, peut-être, trop confiante en elle et en lui, ne l'avait-elle pas assez aimé, d'un amour vigilant, ombrageux, perspicace! Et qui sait si, d'écouter la voix plaintive de Varaise, de parlementer avec cet amour défendu, elle n'avait pas perdu là des heures précieuses pour sa propre sauvegarde?
Quel châtiment, en ce cas !
Car enfin, si André Varaise l'avait émue de sa douleur, attendrie par sa fidélité, elle avait eu le courage de briser cette affection si sûre, si droite, dont rien ne l'eût forcée à rougir venant d'un si noble cœur. Mais ce droit même de l'écouter, si peu que ce fût, pour le convaincre et l'éloigner, l'avait-elle eu? Peut-être avait-elle mal agi en se laissant apitoyer un instant par un tel élan de passion, et peut-être, par une obscure justice des choses, est-ce cette faute involontaire qu'elle expiait si cher aujourd'hui?
Mais sa franchise répondait :
(( Non, je suis restée pure d'intentions à Maurice, à Maurice oublieux, à Maurice parjure. Non, je pourrais le front haut lui raconter tout ce qui s'est passé entre André et moi. Le pourrait-il, lui, de sa trahison avec cette malheureuse? Comme elle a su l'ensorceler ! D'où vient à ces femmes-là
Hosted by
ce don fatal de plaire ? Elle est belle, mais trouble : elle sent la fausseté ; elle a les yeux des créatures vénales. Je n'ignore rien des folies qu'il a commises pour elle; et ce n'est pas cet argent gaspillé que je regrette; mais comment a-t-il pu, lui qui est intelligent, lui qui est bon et qui aurait eu jadis horreur de me faire souffrir, lui que j'ai connu si noble et si haut, succomber à de pareilles séductions? »
Alors elle oubliait ses rancœurs, son orgueil blessé, pour ne plus s'abandonner qu'à l'irrésistible appel de sa douleur invoquant le retour au bercail du coupable :
(( Qu'il vienne, que j'entende sa voix, que je retrouve ses yeux ; même suppliciante, sa présence me sera douce, dans l'amertume. Malheureuse, je l'aime encore! Et si j'osais me l'avouer, jamais il ne m'a été si cher que depuis que la terreur de le perdre me poursuit !
« Mais non, c'est impossible. Il a raison, un abîme nous sépare. Comment reviendrait-il à moi? Et en voudrais-je? Est-ce encore le Maurice que j'ai aimé, celui en qui j'avais une telle foi. En tuant en moi cette sécurité, c'est l'irréparable qu'il a mis entre nous. Il a empoisonné l'avenir. )>
Les rancunes de la femme trahie, venues de plus loin qu'elle, de ses éternelles compagnes de douleur, des premières victimes de la duplicité et de la tyrannie du mâle, soulevaient en elle leur défi :
« Et c'est à ce fourbe, à ce lâche que je me sacri-
Hosted by
fie, en pleine jeunesse et force de vie, belle encore, pour d'autres! Pour d'autres? Elle sourit amèrement : — Non, je suis sa femme, je ne puis appartenir qu'à lui. Ce n'est peut-être pas de la vertu, ce n'est peut-être pas de l'honneur : c'est un sentiment venu des profondeurs de mon instinct : je suis marquée à son effigie, je suis sa chose. Je ne demande qu'à le servir. »
Servir^ le mot dont elle avait fait toute sa fierté, sa devise. Comme il avait abusé de l'amour qu'elle lui avait voué, de son dévouement sans réserves : et dire que tous, presque tous étaient ainsi !
^ Mais je ne pense qu'à moi! se répétait-elle avec honte. Je fais de ma détresse le centre du monde, et ce pauvre père va mourir, que deviendra sa compagne? Et Maurice va vivre de nouvelles douleurs. »
Ainsi sa délicatesse trouvait-elle à se torturer, tandis qu'elle multipUait ses soins autour de M. Dopsent qui, s'afïaiblissant d'heure en heure, répétait :
— Maurice? Où est donc Maurice?...
— Il va venir, père, il sera bientôt là...
Mais arriverait-il à temps?... Sa dépêche l'annonçait pour le lendemain matin. Et les forces du vieillard baissaient à vue d'œil. Comment épargner à sa femme le dernier coup? Comment l'isoler, l'écarter? Tous les efforts de Gabrielle consistèrent alors à obtenir de la vieille épouse qui la main sur son cœur, suffocante, s'obstinait à revenir
Hosted by
auprès de son mari, qu'elle prît quelque repos et s'étendit sur un divan, dans la pièce voisine. Elle réussit, non sans peine, à lui faire prendre une potion calmante, et quand Mme Dopsent fut assoupie par l'opium, elle aida à la transporter dans une pièce éloignée, la déshabilla et la coucha.
Maintenant, pour M. Dopsent, la mort pouvait venir.
Elle entra à pas légers, s'assit au chevet du vieillard, prit sa main glacée, arrêta peu à peu son souffle. Miséricordieuse, elle lui fit la grâce d'une agonie sans souffrance. A l'aube, il passa, dans un frisson si faible qu'on pouvait le prendre pour un sursaut fugitif de la vie. Et ce fut l'immobilité sans nom, le froid descendu par tout le corps, les yeux vitreux sur lesquels, pieusement, Gabrielle abaissa les paupières. Une vie de courage, d'honneur, de droiture, une belle vie d'autrefois venait de s'éteindre. En pleurant sur cet homme de bien, Gabrielle pleura sur Maurice et sur elle-même.
Que les heures maintenant, la lugubre dernière toilette achevée, lui parurent longues! Avidement, elle implorait Maurice, sa force d'homme, à demeurer si morne et si seule, auprès de ce cadavre.
Mais comme elle contemplait cette face rigide, où la mort mettait son sceau de majesté, cette suprême splendeur des vies bien vécues, elle entendit derrière elle un gémissement. Epouvantée, elle se leva, soutint dans ses bras Mme Dopsent
Hosted by
blêmie, chancelante, vêtue d'une robe de chambre qui flottait autour d'elle.
La vieille femme résista à l'étreinte de sa bru. Ses bras étendus dans une adjuration vers le compagnon fidèle de sa longue existence, l'homme qui ne lui avait jamais causé la moindre peine, celui avec qui elle avait tout partagé, les soucis et les joies, les bons et les mauvais jours, elle murmura :
— Charles... Est-ce que tu dors?... Charles!
Réponds-moi !
Puis elle fit :
— Mon Dieu, est-ce possible?...
Et Gabrielle sentit que le corps de Mme Dopsent pliait entre ses bras, la tête roula lourdement contre son épaule; elle étendit la pauvre femme sur le tapis.
La garde, à ses cris, le médecin de la Fondation accoururent. Il saigna en vain ce demi-cadavre, en vain fît des injections d'éther et de caféine. Le cœur s'en allait; bientôt, il cessa de battre. Mme Dopsent venait de mourir, comme elle l'avait annoncé, n'ayant plus de raisons de vivre, puisque son Charles n'était plus,
A ce moment, une voix bien connue, des pas se firent entendre; elle voulut s'élancer, arrêter, prévenir Maurice. Il était déjà là, atterré, auprès de sa mère, auprès de son père, agenouillé entre ces deux morts, pressant tour à tour leurs mains, cherchant leur cœur anéanti, espérant un miracle,
Hosted by
voulant pleurer et ne trouvant pas une larme, crier sa douleur et restant muet, hagard, hébété d'horreur à faire pitié.
Gabrielle mit la main sur le front de son mari. Il la reconnut et éclata en sanglots.
Hosted by
L'enterrement de M. et Mme Dopsent eut lieu devant une assistance profondément recueillie. Si la curiosité qu'éveille un ministre, lorsqu'il cesse de l'être, avait amené des journalistes et des étrangers, la meilleure partie de la foule se composait des amis proches ou lointains, notoires ou obscurs de la famille Dopsent.
On y voyait Brousse val réconcilié avec Maurice, Stamar, les Serquy. « Uncle Francis » était venu saluer les vieux compagnons de sa jeunesse, ce couple uni dans la vie et que la mort ne séparait pas. Raphaële Jacquil, avec son teint de cire et ses orbites creuses, se répandait en lamentations de parade, comme une pleureuse.
Elle blâmait la simplicité de ces obsèques et, en ce qui la concernait, fit-elle confidence à M. Wats, elle avait fixé les plus minces détails de ses propres funérailles : il y aurait un char attelé de six chevaux, chacun tenu en main par un piqueur en habit noir à la française et botté, le chapeau lampion sous le bras. Son cercueil serait de bois d'amarante, recouvert d'une housse de velours violet. Son mausolée de
Hosted by
marbre de Carrare, avec figures d'anges debout.
A voir s'en aller, dans une stricte ordonnance, les deux corbillards, l'épouse derrière l'époux, les spectateurs émus se remémoraient mieux le colonel Dopsent et sa femme, que si un concours de troupes solennel, des marches funèbres, des porteurs de décorations et de couronnes eussent ajouté leur pompe à ce défilé. On songeait à la fin poignante de l'épouse mourant quelques heures après, au chevet de son mari. Tous les visages exprimaient l'émotion, et dans bien des yeux on voyait des larmes. On plaignait Maurice Dopsent, et ceux -mêmes qui, sur la foi des journaux et dans le feu des discussions politiques, avaient paru ses adversaires, désarmaient devant sa douleur.
Elle faisait peine à voir, à force d'être domptée et refoulée. Pâle et voûté, vieilli de dix ans, il s'avançait comme un automate, tête nue, sans regards que pour le cercueil qu'il suivait, et où sa mère reposait à jamais. Chancelant, il gravissait le calvaire sans faiblir, mais l'horrible angoisse qui l'étreignait était douloureuse à tous. Trouvait-il dans la piété silencieuse du cortège, dans la sympathie de la foule, un réconfort? On n'eût pu le dire. Il semblait en proie à l'idée fixe de tenir bon jusqu'au bout, ne penser à rien qu'au gouffre de désolation où il plongeait.
L'affreuse lucidité qui accompagne ces états d'âme lui avait cependant permis de discerner les absents et les présents : Pierre Duadic, discret,
Hosted by
suivait à l'écart, humble cœur tendre; Max Odel, excusé par dépêche, avait sans doute à Paris trop à faire pour lui-même. La Patchicore (il se rappela la mort du fermier de Seorts) n'avait pu venir, car elle avait mis la veille un gros garçon au monde, à l'heure même où s'éteignait le vieil Hamburu. Ainsi va le monde. Mais son mari, le forgeron de Labenne était là, gauche dans ses vêtements du dimanche. Hernès manquait. Mme Holtz représentait la Fondation qu'on allait se résoudre à fermer : le poids en devenait trop lourd. Bercksur-Mer recueillerait les petits malades. Encore une faiUite et une des plus tristes !
Parmi les hommes politiques, seul le ministre Roudry, cet homme silencieux qu'il eût aimé mieux connaître, était là, lui qui ne devait rien à son ex -collègue. Anglure, l'ancien contre-maître de la Scierie, miné d'alcoolisme et son arrogance tombée, suivait derrière les pêcheurs et les résiniers. Et venaient aussi les vignerons des sables, les parqueurs d'huîtres, les anciens et obscurs clients du docteur Dopsent.
Il faisait beau : une splendeur magnifique, l'indifîérence de la nature, la gloire du soleil dans la verdure sombre, le sentiment de l'éternel et de l'infini qui dépasse les courtes vies humaines, absorbe leurs peines et leurs joies, le vaste azur sans bornes, la poussière de la route, le tapis brun des aiguilles de pins et là-bas, derrière l'étang et le rideau d'arbres, les vagues déferlant en rouleaux
Hosted by
d'argent crêtes d'écumes : leur plainte morne qui n'éveillait plus, dans le cœur de Maurice, l'écho triomphant des tambours de la gloire, mais les coups de bêche du fossoyeur et les pelletées de terre sur un cercueil.
Après la cérémonie, après le défilé des amis, après le retour à la Pierre-Bleue, ce fut l'accablement désœuvré d'une fin de jour trop belle; l'iro nique éclat du coucher de soleil dans l'eau d'or fondu. Enfin, très tard, le crépuscule descendit, enlinceula le paysage, rendit noirs les pins dans le ciel vert qui tourna au gris, au mauve sombre, au bleu plein de suavité de la nuit piquée, peu à peu, d'étoiles.
Maurice, seul, dans son ancien cabinet de travail, songeait. Etait-ce songer, que cette lugubre immobilité aux yeux ouverts? La pièce semblait nue; d'être restée si longtemps inhabitée, elle avait perdu son âme. Maurice l'arpenta de long en large, et le parquet froid et sans tapis résonna. Il s'arrêta pour contempler, sous la vitre des bibliothèques, les livres reliés : tout ce que la médecine lui avait enseigné, et qu'il lui faudrait rapprendre s'il voulait recommencer sa vie austère d'autrefois. Puis il reprit son va et vient monotone, sa marche de bête en cage.
On l'appela pour dîner. C'était la première fois qu'il se retrouvait en face de sa femme et de ses enfants. Pierre Duadic, pour un soir, se tenait à son ancienne place ; et il y avait M. Wats et Frau-
Hosted by
lein Busch. On eût pu se croire au temps passé, mais les vêtements de deuil, mais le silence qui tombait entre les rares propos, mais la pâleur exténuée de Gabrielle, mais l'anéantissement de Maurice attestaient qu'une catastrophe avait passé sur eux.
A la fin du repas, le souvenir des deux chers vieux, du père et de la mère, enfouis maintenant à six pieds sous terre, voués à l'affreux silence de la destruction, étouffa Maurice. Il se leva, et on l'entendit là-haut qui marchait, marchait pour user sa détresse.
Les enfants s'étaient retirés. Pierre Duadic avait pris congé. « Uncle Francis » et Gabrielle, au salon, seuls, se regardaient intensément.
— Ah! parrain, que devenir?
— Sois bonne, répondit le vieillard, il souffre. Gabrielle hocha la tête : elle aussi souffrait. Mais
le moment était-il venu de le consoler? Accepteraitil même d'être consolé?
Une noble émotion animait le visage de M. Wats, il dit :
— J'ai beaucoup vécu, j'ai connu beaucoup d'êtres, je crois qu'il n'y a qu'une vertu au monde : l'indulgence.
— Gela vous est facile à dire, à vous qui êtes la bonté même, fit tristement Gabrielle.
— Non, non, objecta « uncle Francis », personne n'est bon naturellement. Crois-tu que je n'ai pas vu, mille fois, la laideur des hommes, la vilenie
Hosted by
des femmes, des drames abjects d'intérêts, des passions hideuses? Crois-tu que je n'ai pas payé la rançon de ma fortune? On m'a exploité, on a mendié mes aumônes, on les a bafouées; j'ai rencontré beaucoup d'ingrats, j'ai vu la bassesse du cœur se répandre sur les visages; et je crois, malgré tout, qu'on doit être bon. Personne n'est parfait. Beaucoup ne sont qu'à demi responsables. Il faut avoir une infinie pitié des autres.
— Ah! s'écria Gabrielle, ne voyez-vous pas que je meurs de l'envie de lui pardonner?
Elle se reprit :
— Non; qu'ai-je même à lui pardonner? Vous avez raison, parrain, personne n'est parfait; moi moins qu'une autre. Si j'étais sûre qu'il ne repousserait pas l'aide que je lui apporte...
— Va le trouver, dit M. Wats
Mais elle ne put s'y résoudre, et ce soir-là le mari et la femme se couchèrent comme des étrangers, et le lendemain non plus ils n'eurent pas le courage de s'aborder. Mauvaise honte de Maurice? Pudeur de Gabrielle? Oui, et tout l'arrière-fond des souffrances informulées, une rancune que chacun eût niée s'il en avait eu conscience, des élans que l'orgueil saignant refoulait, la peur de voir l'irréparable surgir d'un nouveau malentendu, la triste épouvante l'un de l'autre, avec la soif avide de se comprendre, de se retrouver, et le désespoir de se dire : « S'il était trop tard ! Nous reconnaîtrons-nous? »
A l'un et l'autre, il y eut là des heures d'amertume inexprimable. Au soir, M. Wats partit.
Et cette nuit encore Maurice et Gabrielle, séparés, murés chacun dans son âme ulcérée, engourdis de douleur, puis térébrés par la conscience fulgurante de la réalité, vécurent les ténèbres d'un« véritable passion.
L'aube revint, le soleil se leva, éclairant le labeur des servantes, la promenade des enfants au jardin, l'éclosion des fleurs, le vol des abeilles, le caquetage du poulailler, les croupes dures des bœufs, les plumes Hsses des pigeons, la vie bourdonnante, l'étang bleu, la fête de l'été.
Gabrielle et Maurice se rencontrèrent sur la terrasse où jadis elle guettait ses retours. Ils échangèrent un pâle, douloureux et irrésistible sourire, un de ces sourires qui broient le cœur, mais mettent au regard une lueur d'âme violentée et presque heureuse de l'être.
— Gomme tu as l'air brisé, mon pauvre ami, dit-elle. Je voudrais tant pouvoir te redonner du courage.
— Tu m'en redonneras, Gabrielle, si tu ne te détournes plus de moi. J'ai expié, vois-tu.
Elle se levait droite dans le jour, maigrie, lasse; mais la vie renaissante se devinait, à fleur de peau, et il l'admirait comme une femme nouvelle, une chère disparue qui revient; si seulement, au lieu de ce grave et fier proûl qui se découpait sur le ciel clair, elle inclinait vers lui le pardon de ses yeux...
Hosted by
— Ecoute, fit-il tout à coup, je ne veux pas t 'implorer. Il faut avoir le mérite d'une explication franche et complète.
Elle le regarda, soudain angoissée : quelles paroles terribles allait-il prononcer, quoi d'irrévocable sortirait de cet entretien?
— Crois-tu, dit-elle presque timidement, que nous ayons le calme nécessaire? Ne veux -tu pas te reprendre pendant quelque temps encore?
J'attendrais, quoique, moi aussi, ce silence me soit une indicible angoisse.
— Gabrielle, murmura-t-il, tu ne croiras jamais plus en moi.
Elle baissa la tête; l'affreux passé la hanta : la jalousie et le souvenir des trahisons; elle répondit :
— Cela dépend de toi.
— Ah! fit-il consterné, j'ai tué ta confiance, tu ne m'aimes plus. Assieds-toi près de moi, sur ce banc. Personne ne nous écoute, nous sommes seuls comme au bout du monde. Laisse-moi me confesser sans réserves, te dire tout, mes faiblesses, mes erreurs, tout ce que tu ignores encore...
Un trouble presque désespéré s'empara de la jeune femme. Il la vit trembler :
— Non, dit-elle précipitamment, non, ne me dis rien.
— Si tu me revenais un jour, Gabrielle, je ne voudrais pas avoir volé ta pitié. Ecoute-moi, tu décideras après de notre sort. Mais d'abord laissemoi te dire ceci : ce qui t'a fait si injustement
Hosted by
souffrir n'existe plus. Tu ne dois plus rien craindre de moi, ni d'une autre.
Elle le regarda avec des yeux pleins de surprise, et aussi de crainte et d'espoir...
— Que dois-je comprendre? Tu ne penses plus à me quitter?
— Non, non, le cauchemar s'est dissipé, j'étais fou, j'étais aveugle : maintenant, je vois clair. Comment ai-je pu?... Quand tu es là, quand je pense à ce que tu as été, à ce que tu es pour moi ; la beauté morale, l'orgueil de mon cœur d'homme... Dire que j'ai pu aimer cette malheureuse...
Elle rougit, puis devint blanche, et le tremblement de son corps gagna ses mains; son émotion poignante se communiqua à Maurice :
— C'est fini, comprends-tu? Tâche d'oubher cette affreuse histoire...
Elle défaillit; il n'eut que le temps de la recevoir entre ses bras.
— Ah! Maurice...
Jamais il n'oublierait ce frisson de douleur et de joie. Elle s'arracha de lui convulsive, comme dans la violence du chaste abandon, lorsque, vierge, elle avait reçu son premier baiser :
— Est-ce vrai? Est-ce vrai?
— Oui, j'ai rompu; mais d'une façon qui me remplit de honte. J'ai peur de toi, Gabrielle, tu étais ma conscience vivante; si tu me méprisais trop, j'en mourrais. Tu ne peux savoir combien, privé de toi, je me soucierais peu de vivre, à présent...
Hosted by
Elle le regarda comme si elle ne comprenait pas : et cela lui fit mal, car elle allait souffrir encore.
Alors il se livra, déchargeant sa conscience sans égards pour elle, sans pitié pour lui : ses courtes infidélités d'Hossegor, avant la grande tentation qui l'avait jeté vers Paris et sa fièvre, il les avoua : l'américaine de Biarritz, la petite fermière de Saint-Vincent de Tyrosse, l'infirmière du jour de la mort de Labrit, Thérèse Maury. Il dit les surprises de sa vie agitée, dans ce Paris de luxe et de vanité, le trouble que lui avait causé, après Alice, Ginette : la pente glissante, la ohute. Il ne pouvait plus s'arrêter; un besoin de franchise absolue, de purification par la vérité, l'emportait. Malgré l'expression égarée, torturée de Gabrielle, il confessa sa dernière folie et maintenant, accablé de honte et regrettant l'imprudence de ses paroles, effrayé devant les tressaillements du martyre qu'il infligeait à sa femme, il la regardait pétrifiée, anéantie dans une désolation farouche.
Le silence se prolongea cruel, peu à peu lancinant à hurler.
— Oh ! Maurice, gémit-elle enfin, toi, toi que je plaçais si haut!...
Elle se cacha la tête dans les mains, comme pour ne plus le voir, comme pour ne plus voir la laideur et la tristesse des choses.
— Ah! Je savais bien, fit-il d'un ton morne... il a fallu que je te le dise pourtant... Aucune puissance humaine ne m'en aurait empêché... et voilà que
Hosted by
j'ai tout détruit... Tu ne m'aimeras plus, tu ne pourras plus m' aimer?
Il s'affaissa, les coudes aux genoux, la tête basse ; il semblait effondré.
Et le noir silence, dans le lumineux matin, s'éternisa.
Elle releva son visage atterré :
— Mon mari... dit-elle enfin d'une voix profonde.
Et dans ce mot qui trahissait son immortelle affection et l'absolvait pour son repentir, il sentit venir à lui la bonté qui lave les cœurs les plus souillés.
— Ah ! murmura-t-il, tu ne peux me comprendre toi que j'aimais... toi, si pure...
— J'ai été tentée comme les autres, Maurice, dit-elle en le regardant dans les yeux, et si je ne t'avais autant aimé, je ne sais si je n'aurais pas faibli comme tant d'autres.
Il la contempla, avec angoisse, balbutiant :
— Varaise? oui, on m'a dit...
Elle s'empourpra tout entière et dit vivement :
— Pourquoi ne m'en as-tu jamais parlé?
Il répondit :
— Parce que je n'ai jamais douté de toi.
Elle sentit l'accent de sincérité, l'hommage, et s'humilia :
— Je ne suis qu'une femme, Maurice, et peutêtre m'as-tu trop laissée à moi-même.
— Tu l'aimes donc? murmura-t-il avec une
Hosted by
douleur où sa jalousie laissait percer Tatavique rage sombre du maître, du mâle. Mais il eut un geste d'impuissance :
— J'ai perdu le droit de t 'interroger...
— Si, Maurice, si, tu auras toujours ce droitlà.
Et pansant généreusement la blessure dont saignait son orgueil, elle dit :
— Tu as tous les droits sur moi, je suis ton égale en douleur, je reste malgré tout ta femme. Je te parlerai, moi aussi. Depuis longtemps, je voulais libérer ma conscience...
Et à son tour, elle se confessa. Elle dit l'amitié fidèle et loyale, d'abord; puis qu'un autre sentiment... leur séparation; comment ils s'étaient revus, et comment ils s'étaient quittés, pour toujours...
Maurice l'écoutait avec un malaise rassuré pourtant, terrifié aussi : il aurait pu la perdre ! Un autre, moins honnête, aurait pu ramasser le trésor qu'il délaissait. Moins honnête elle-même, aurait-elle résisté au vertige ?
Il soupira :
— Gomme tu vaux mieux que moi!... Gela me dévore, vois-tu, cette idée que tu aurais pu... Non, n'est-ce pas?...
— Je t'aimais, Maurice, mais j'ai été tentée...
— Tu as triomphé, tandis que moi...
— Ton horrible confession rachète bien des torts...
— J'ai été bien faible...
— J'ai failli l'être...
— Ah! ma femme, me tendras-tu la main?
Ayons foi l'un dans l'autre : l'amour et la douleur ont cimenté notre union d'une manière indestructible.
— Que de ruines... soupira-t-elle.
— Je rebâtirai. Aide-moi seulement. Ce sera dur. Mais si tu veux, je serai fort.
— De toute mon âmeî...
Il prononça alors le mot qui coûtait le plus à sa fierté :
— Gomme d'avance tu avais eu raison! Je suis un vaincu.
— Non, mon cher ami, tu as lutté! Une telle défaite sera ta victoire demain.
— Gomme tu as foi dans la vie! Où mets-tu cette certitude?
— Dans la conscience de te servir. A chaque jour sa tâche. Tiens, regarde!...
Les trois enfants, en deuil, — mais une longue tristesse avait-elle prise sur l'insouciance de leur jeunesse ? — s'avançaient vers eux, Michel robuste, Gharlette grandie, Lou sereine, avec son air de songe. Ils agitèrent les bras, en signe d'appel. Riches de vie, portant leur destin inconnu au front, ce destin que l'éducation pouvait transformer, hausser, eùnoblir, ils se hâtaient vers leurs parents.
Gabrielle serra fortement la main de Maurice et dit :
Hosted by
— Voilà notre avenir!
Et sur ce visage si beau, le sourire reparut enfin, comme le premier, le faible rayon de soleil après la tourmente.
AUG4- Igl6