‹ La faiblesse humaineChapitre 5 sur 12 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Un an encore s'était écoulé.

Par cette belle soirée de mai, chaude comme le plus chaud juin, Francis Wats donnait une soirée; il se piquait d'offrir à des invités de choix un divertissement rare. Chez lui, on ne rencontrait pas les cohues mêlées du Tout-Paris; les mêmes éléments pourtant y figuraient, mais sertis avec discernement. Bon pour un Givreuil, affamé de réclame et vivant double sa vie de plaisir et de travail, de composer avec un cynisme aimable sa ménagerie. Wats, indépendant, exigeait avant tout la valeur intellectuelle et morale.

Des étrangers de marque donnaient à ces réceptions un cachet particulier. Le talent d'un grand écrivain y voisinait avec le courage d'un explorateur polaire ou la témérité du premier aviateur qui de Marseille atteignit la Corse. Certaines gloires du féminisme montraient leurs beaux visages de foi, à côté de purs visages de

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d72 LA FAIBLESSE HUMAINE

femmes ou de jeunes filles. L'atmosphère qu'on respirait là rappelait celle des hauteurs; le vent du large avait soufflé sur les esprits rassemblés dans les salons ou les jardins illuminés.

L'an dernier, La Duse avait apporté un éclat mémorable à la soirée de Wats, la flamme de son génie capricieux, son visage d'une altière séduction resplendissant pour la gloire de Shakespeare. Ses gestes de fièvre, dans Lady Macbeth, déchaînaient l'orage d'une grande âme d'artiste. Cette fois-ci, le mot de la surprise réservée aux invités commençait à courir sur leurs lèvres. Isadora Duncan, la Danse incarnée, devait paraître entourée des enfants agiles, ses élèves.

Maurice Dopsent, privé de ses commensaux ordinaires, clients et courtisans, se mêlait, maussade, aux groupes où plus d'un visage lui était connu ; car il faisait à présent partie de ce grand monde ouvert qui contient tant de castes, mais il n'appartenait pas exclusivement à ce monde fermé ; aussi, malgré la sympathie ou l'intérêt que lui témoignaient certains, errait-il dépaysé, là où sa femme évoluait à l'aise avec grâce, comme dans un milieu digne d'elle.

Sa nouvelle fortune, l'élévation récente de Maurice au sous-secrétariat du ministère du Travail attribué à Caldry, ne la flattait pas démesurément. Si une bouffée de vanité — n'était-efle pas femme, et fière malgré tout de son mari? — l'avait frôlée, ce n'allait pas jusqu'au vertige.

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Cette fête qu' « uncle Francis », elle le devinait, donnait un peu pour elle, lui procurait cette délicate sensation de plaisir qui tient aux raffinements de l'esprit et aux sympathies du cœur. Avec le plaisir d'y rencontrer des intelligences et des valeurs morales de premier ordre, elle ressentait l'allégement d'échapper à un milieu qu'elle n'aimait pas, et dans lequel Maurice continuait à se mouvoir, plus clairvoyant peut-être, mais entraîné par les premiers pas, la fatalité des circonstances.

Ici, plus de Ligones à tête de hyène, de Comeau- Pierres bouffi et veule, d'Helyotte aux yeux de caniche fureteur; plus de Fernacques, cachant sous son mufle majestueux ses appétits voraces. Ni Ginette ni Alice n'avaient, malgré leur désir piqué et rageur, pu pénétrer ici. Wats, avec sa bonne figure de père Noël à barbe blanche, les avait consignées à la porte de cet Eden parisien. Et cette attention du vieillard la visait, elle n'en doutait pas. Impossible de se tromper aux regards affectueux qu'il lui jetait en passant auprès d'elle, et qui se posaient aussi sur celle avec qui elle causait en ce moment : Mme de Serquy, retour du Thibet, toujours aussi décolletée, riant haut, s'égayant dans cette serre chaude de lumières et de parfums, après les fatigues et les périls subis.

Il avait pour tous un mot affable, témoignant aux femmes cette galanterie respectueuse d'autrefois à laquelle le sans-gêne cavaher d'aujourd'hui

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donne tant de prix. Un moment, il s'approcha de Maurice que Serquy venait de quitter, pour s'entretenir avec un membre de la Conférence de la Haye, et lui dit :

— Votre femme est bien en beauté ce soir mon ami.

Maurice eut un vague sourire : son amour-propre seul était flatté. Pour lui, et depuis des mois, i' n'existait plus qu'une femme : Alice. Elle s'était glissée dans sa vie comme' une couleuvre, avec un art si souple et si naturel qu'il n'en soupçonnait pas l'habileté. Elle avait su le pénétrer de sa valeur, de sa vertu, de sa supériorité féminines. Et l'insidieux et tenace ascendant qu'elle exerçait était bien fort, puisqu'elle était parvenue à réfréner la violence de son désir, et, se posant en madone, à exiger de lui des ferveurs de néophyte. Non sans peine et sans luttes. Mais elle savait admirablement lui accorder, aux instants de révolte et d'exigence, une concession dérisoire qui lui permettait la patience. Elle lui avait persuadé qu'il devait la mériter, et se disputant parcelle à parcelle, elle reculait la récompense suprême qu'il voyait flamboyer, comme une splendeur nue, dans son cerveau congestionné.

Il lui soumettait ses doutes, ses perplexités, presque en tout prenait conseil d'elle. Ce rôle de compagne et d'amie, jadis tenu par Gabrielle, elle le remplissait par une substitution machiavélique, sachant dissimuler et le laisser en appa-

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rence responsable de ses résolutions. Cet homme intelligent qui avait vécu, qui savait tant de choses, était pris comme un enfant. L'amour l'aveuglait.

Et pourtant, il n'était pas heureux. Une conscience comme la sienne ne pouvait se laisser étouffer entre les joHes mains pâles de l'oiseleuse. Il se harcelait de remords. Il se jugeait très coupable envers sa femme; autrefois il l'offensait moins, s'avouait-il, avec de fugitives trahisons qu'il s'efforçait d'ailleurs de lui laisser ignorer; maintenant, une grande part, sinon la meilleure de lui-même, s'abandonnait à cette foi étrangère.

Wats reprit, amical :

— Gabrielle a l'air presque joyeux; un air qu'elle n'a plus tous les jours, l'avez-vous remarqué? Elle mérite pourtant le bonheur; c'est votre avis, n'est-ce pas, Maurice?

Dopsent répondit, se défendant par avance :

— Pourquoi ne trouverait-elle pas la v^ie à son goût? Tant de femmes se contenteraient de la nôtre.

Gela, c'était une phrase d'iilice Comeau-Pierres. Elle le flattait avec une ingéniosité renouvelée, elle le grandissait si bien qu'il en venait à juger de haut Gabrielle, en qui il avait eu tant de confiance. Alice, sans paraître y toucher, ne laissait jamais passer une occasion d'amoindrir ou de discréditer sa rivale. Les femmes excellent à ces traits empoisonnés. Alice les lançait avec le

sourire le plus innocent, jouant l'amie dévouée et méconnue, cherchant à irriter peu à peu Maurice contre sa loyale compagne. Un jour, c'était le caractère de Gabrielle qu'elle mettait en suspicion; un autre jour sa bonne foi : elle tirait parti des plus légères divergences, des plus futiles désaccords du ménage,

— Certes, dit Wats, mais Gabrielle, comme toutes les femmes profondément attachées, trouve peut-être que vous lui appartenez moins. Il n'est pas étonnant, — fit-il avec un sourire expressif, — que vous inspiriez des sympathies de toutes natures, monsieur le sous-secrétaire d'Etat; mais aucune tendresse, croyez-moi, n'égalera la sienne. Gabrielle est l'unique.

— Je m'en doute bien, fit Maurice souriant aussi, avec agacement.

Une autre suggestion d'Alice lui revint ; allait-on l'accabler toujours de la perfection de Gabrielle? Oui, c'était entendu; ménagère admirable, mère modèle, épouse sublime... Quoi encore?...

Soit, il était bien imparfait, lui, pour cette femme incomparable; au surplus était-elle seule au monde ? En cherchant bien, n'en trouverait-on pas d'à peu près semblables? Ainsi Maurice en était venu à renier par moment des mérites qui le gênaient comme un reproche secret.

Mme Jacquil, qui ne figurait certes pas à la soirée de Wats en vertu d'une suprématie particulière, mais à titre de vieille amie, se dressa

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entre eux, spectrale. Une rivière de diamants, à inspirer envie à une reine, cachait les sallières de son cou et faisait ressortir sa maigreur. Elle demanda à Maurice son bras et Temmena dans une embrasure de croisée.

— Eh bien, ça ne va pas?

— Qu'est-ce qui ne va pas?

— Vous, cousin. Votre Egérie, votre Muse, votre belle amie n'est donc pas là?

— Je ne sais de qui vous voulez parler?

— Devinez? Son petit nom commence par un A..., Al..., Ali..., Alice... N'est-ce pas que c'est doux à prononcer?

Elle le menaça de son éventail, et agitant l'aigrette de ses cheveux, elle minauda, semblable à la mort peinte et attifée :

— Ah! Maurice, mauvais sujet!...

Puis, sérieuse :

— Mon cher ami, je crois utile de vous avertir. Votre cœur est si bon qu'il pourrait s'y laisser prendre. Vous désoleriez Gabrielle et vous vous exposeriez à de cruels mécomptes. Flirter avec Mme Comeau-Pierres est bien, l'aimer serait une sottise.

— Où voyez-vous que je songe à l'ainler,? fit Maurice sèchement. ;

— Bon, bon, on n'a pas des yeux poiM nepas voir. i \ .

— Et une langue pour ne pas parler, ripostà-t-il d'un ton acerbe.

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— Vous ne me piquerez pas, cousin; nous sommes de trop vieux amis. Ecoutez ce que je vous dis. Vous avez un bandeau sur les yeux, le bandeau classique de l'amour. La petite Comeau- Pierres est une fine mouche. Ce n'est pas sans motif qu'elle a jeté son dévolu sur vous.

— Je ne sais pas ce qui me vaut cet avertissement insolite de votre part, fit Dopsent blessé. Je dois cependant vous dire que rien n'autorise la sévérité avec laquelle vous parlez d'une femme que je respecte et estime particulièrement.

— Mais, mon ami, elle vous plumera, comme elle en a plumé d'autres. Sa fortune qu'elle a gagnée, Dieu sait comme, avec le vieux sénateur Barol, protecteur de son mari et aussi le sien, à elle, a été gaspillée depuis longtemps. Le ménage est pourri de dettes. Elle n'a jamais eu que des amants riches.

Dopsent pâlit de colère :

— Des amants !

— Mais oui, mon petit Maurice. Et tant pis si vous le prenez mal. Un homme averti en vaut deux.

Elle s'éloigna, enchantée d'avoir semé une fois de p'iué le doute, le soupçon, la souffrance. Dopsent, serrant \jqs poings, murmura :

— Il' faut toujours qu'elle médise des uns ou desaujtres ! AUce, mais c'est la droiture et l'honneur même. Que le monde est bas et méchant !

Mais un levain fermentait, la jalousie dormante

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et toujours aux aguets de rhomme. Si c'était vrai ! Si le vieux Barol, mort maintenant, avait été pour elle autre chose qu'un ami vénéré... Si vraiment d'autres hommes?... Pouah! L'infamie... Mais il n'y avait qu'à regarder ses yeux, son visage, voilà qui ne mentait pas. Il haussa les épaules :

« Qu'est-ce que je fais ici? Pourquoi ai-je accepté d'y venir? )>

Une envie folle de la revoir le saisit. Il avisa Max Odel qui causait avec Roudry et un député de la « grande époque », un des derniers amis de Gambetta, de Ranc et de Spuller. Au chn d'oeil, celui-ci comprit et accourut :

— Je m'absente; si je ne suis pas rentré à temps pour ramener Mme Dopsent, voulez-vous bien vous en charger? Je lui laisse l'auto.

— A vos ordres, patron.

— Si ma femme s'inquiète, ce qui est peu probable, dites-lui que j'avais un travail pressant.

Ce fut à Max Odel de cHgner de l'œil.

Et Maurice fila, sans qu'on s'en aperçût, pendant qu'on se répandait devant les fenêtres du salon, au bas des perrons. Les massifs du fond du jardin, baignés de lune, venaient de s'éclairer ainsi que les grandes pelouses et les allées, sous la pâleur renforcée de rayons électriques tamisés de bleu.

Un orchestre invisible préluda à la Marche turque de Mozart. Les invités debout, les dames assises, des groupes à l'écart virent d'un bosquet

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surgir, haute dans ses voiles diaphanes, tanagréenne et chaste, Isadora Duncan.

Paris venait de la fêter. Elle avait conquis la foule et ravi les artistes, les lettrés, les poètes par son art pétri des plus émouvantes attitudes de l'art pictural et plastique. Elle avait, selon les rites de la beauté éternelle, imposé à tous les regards l'émerveillement de ses envolées joyeuses, de ses cadences nobles et de sa fougue indomptée.

On l'avait vue, fière comme une Diane chasseresse, mimer, de son ardent visage et de son corps élyséen, le poème de la joie ou de la douleur humaine. Statue vivante jusque dans l'immobilité, on avait encore dans la mémoire les contours heureux, les Hgnes poignantes avec lesquelles elle avait traduit les pathétiques motifs des Iphigénies de Gluck. Chacun se la rappelait, tordue en volutes de tendresse ou cabrée pour la menace; tour à tour le geste qui adjure, le regard qui caresse, le bond de fuite, le vertige dyonisiaque ; trame diverse et mouvante où l'on retrouvait les fleurs qui tombent, le vase sacré qui s'incurve, le javelot qui se darde, la double flûte des danseuses, le vent, l'eau, le feu, la nature aux mille formes fuyantes.

La Duncan s'avança au miheu de la pelouse, et, réunissant ses doigts allongés, la tête renversée vers l'astre, elle parut offrir à la lune magique son rêve, comme un lotus des eaux; puis à la coupe de ses mains elle but le rayon céleste, exta-

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siée de l'ivresse nocturne, se haussa sur la pointe des pieds et, dans l'élan de sa molle draperie, s'envola. Fantômale, elle dansait sur la pelouse ; et ses pieds nus, ses jambes nues semblaient de chair ferme et immatérielle à la fois, tant le rythme qui les emportait était léger et subtil.

A la voir plier et se redresser, grande fleur de songe, une allégresse pure venait au cœur, une joie d'essence divine. Elle libérait du poids de leur corps, du poids de leur âme ces spectateurs immobiles. Gabrielle Dopsent chercha la main de Mme de Serquy pour lui faire partager son enchantement. Au lieu de son amie, elle vit auprès d'elle André Varaise. Il se tenait comme une ombre discrète dans son sillage. Ses visites étaient restées rares. Il s'arrangeait pour l'apercevoir, la saluer et s'en allait. Cette réserve la touchait. Dans une attente respectueuse, il attendit qu'elle daignât remarquer sa présence : ils échangèrent une inclination de tête et ne rompirent pas d'une vaine parole le charme. La musique, sur un motif obstiné et doux, berceur et nuancé, enveloppait Isadora. Elle avait saisi une gerbe de fleurs et exprimait le ravissement de leur parfum et de leur jeunesse. La danse s'animait, comme si la griserie de la terre et de la nuit montait plus forte en elle. Et son geste appela les enfants.

Sylphes ailés, tuniques légères, bras et jambes Ques, petits visages heureux, ils accoururent deci de-là, de partout : ainsi les liirondelles rasent

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le sol, les colombes tournoient, les papillons voltigent. Elles accoururent. Et alors, sur la pelouse, à travers les allées et les bosquets, ce fut une chose inouïe que cette guirlande de fleurs vives se liant, se déliant, semblant éclore et s'évanouir, que cette ronde flexible pareille à un ruban irisé, que l'évolution cadencée des petits pas voltigeant autour de la Duncan, grande sœur ou jeune mère qui les emmenait à sa suite, les dispersait ou les rappelait.

Gabrielle attendrie participait à cette joie libre et ailée. Il lui semblait voir danser, rapetissé à la taille des adolescentes, le Printemps de Botticelli. Son regard ému rencontra en toute franchise, en toute pureté celui d'André Varaise. Une seconde trop courte, ils communièrent dans la beauté. Car, sensation délicieuse et intense, en cette floraison de menues et puériles danseuses à la ressemblance d'Isadora, il semblait que tout son art s'épanouissait, matérialisé soudain selon les aspects changeants et avec le sourire adorable de la vie.

Quand Gabrielle détourna les yeux, Varaise n'était plus à son côté. Une déhcate pudeur l'avait éloigné d'elle; elle ne vit que le bon regard d' « uncle Francis » qui épiait, comme une récompense, son sourire.

La Duncan venait de se fondre dans le feuillage au bruit des applaudissements, la musique s'était tue, le jardin redevenait noir.

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— Ah! parrain, dit Mme Dopsent en soupirant — et elle mêlait peut-être une sensation inavouée à Tenchantement de cette pensée : — Que c'était beau ! Et que ne peut-on vivre toujours ainsi !

Maurice, dans un taxi-auto hélé au vol, roulait vers l'avenue Kléber, où demeuraient les Comeau- Pierres.

Il éprouvait une tristesse irritée, jointe à la fatigue où le jetait le surmenage de ses nouvelles fonctions. Sans compter, depuis des mois, il brûlait ses réserves. La migraine cerclait ses tempes : ses nuits se traînaient en insomnies, et bien qu'il eût renoncé à tout alcool et au régime échauffant des premiers mois, son estomac fatigué, ses reins sensibles, des palpitations l'avertissaient : il fallait enrayer, se ménager.

Mais le moyen? Dopsent croyait à sa mission.

Entré dans le nouveau ministère sous Caldry, Ligones, Fernacques, il tenait à honneur de se signaler par son zèle. D'autant plus qu'à l'épreuve, il commençait à déchanter sur ses amis de la première heure : la dureté avec laquelle Caldry avait attaqué le ministère tombé ; l'âpreté à l'argent que laissait percer Fernacques besogneux; les menées tortueuses de Ligones contre ses propres collègues ; bien des signes inquiétants lui avaient ouvert les veux.

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Il souffrait de l'involontaire complicité d'idées, d'attitudes que son point d'honneur, la fidélité de sa gratitude lui imposaient ; car en somme, par Givreuil, il avait bénéficié de leurs bons offices, de leur camaraderie compromettante. Ils l'avaient hissé aA^ec eux au pouvoir; il se devait de ne pas être ingrat. Sa perspicacité, moins aveuglée d'intérêt personnel, plus avertie à la pratique de la vie politique, lui laissait démêler le profit qu'ils tiraient de lui et de son inattaquable honnêteté : il leur servait de caution, il était leur otage aux mains nettes. Ce rôle le blessait.

Et Givreuil ! Encore un qui valait moins à être mieux connu; praticien incomparable, mais charlatan sans scrupule, chassant au client millionnaire, payant des rabatteurs mondains, fendant des ventres royaux pour en extraire des liasses de billets de banque. Cette vie parisienne, à la mieux connaître, que d'abîmes, que de déchéances, que de misères morales elle révélait !

Le pouvoir du moins le consolait-il?

Son titre de sous-secrétaire d'Etat! Honneur précaire, à la merci d'une interpellation, de la pelure d'orange sur laquelle les cabinets glissent : des gueules de requin dans le sillage, les coalisés de demain. En revanche, une responsabilité lourde à son cœur probe, en ce temps de syndicats, de conflits brutaux entre ouvriers et patrons. Justement, une grève de terrassiers venait d'éclater en Seine-et-Oise. On n'en pouvait prévoir les consé-

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quences. Gomme menace, rélectricité avait manqué à rimproviste trois soirs de suite dans Paris. Le pouvoir? Ce mot pourtant, de son mirage, l'avait grisé, quand du fond des Landes il l'avait vu luire.

Le pouvoir?... Mais puisqu'il était à même de s'en rendre compte, placé si près de la barre, était-ce, pour un ministère, diriger le navire du pays, que ce flottement au vent des circonstances, ces coups de sonde entre les écueils? Que sortait-il de ces discussions confuses à la Chambre, de ces séances vouées à l'incohérence, à Vaura magnétique de foules impulsives et contraires? Avec quelle lenteur, à travers quelles entraves aboutissaient les moindres projets de loi! Certains, des plus généreux et des plus urgents, attendaient depuis quinze, vingt ans.

Il songea :

« Que je ferais mieux de rentrer en effet travailler. »

Car il se jetait dans le travail avec une sorte de folie stoïque, comme s'il y trouvait une rançon, une excuse, un rachat pour sa conscience inquiète. Mais ce travail même ne le satisfaisait pas : besogne d'arbitre entre les bureaux, rapports à connaître, signatures à donner. Un commis en chef. Ce n'est pas l'action libre et créatrice qu'il avait rêvée. Et l'assaut des recommandations à repousser, ou à subir!

Il se dit encore :

(( Pourquoi n'ai-je pas ramené GabrieUe moi-

même? Elle souffre... Elle ne se plaint pas. » Mais il ne lui en savait qu'à moitié gré, car il eût opposé à ses griefs la mauvaise foi de l'homme dans son tort. Une ou deux fois déjà il s'était échappé en brusques colères, car il était violent : et les soucis accumulés du présent ne contribuaient guère à le calmer.

Il murmura :

« A quoi bon penser à cela? »

Demain, à la Chambre, il aurait à répondre à une question posée par Jacomelle, un membre de la droite. Il pesa les mots qu'il dirait, en perçut le creux et l'insuffisance. Lalucidité de ses doutes, de ses regrets informulés l'effrayait parfois. Il se sentait de brusques écœurements de son métier. Quand il assistait impuissant à quelque vilenie, à un abaissement de caractère, à un mensonge, à tout ce que l'on tolère sous le nom de nécessité gouvernementale ou d'intérêt de parti, il lui arrivait de se demander s'il n'était pas entré dans une cave louche? Les bouffées de la cuisine politique lui donnaient des nausées, puis il se raidissait. Sans doute de telles laideurs s'avéraient inévitables. L'essentiel était de ne pas s'y salir les mains. Mais qu'était devenue sa personnalité, cette belle personnalité dont il était heureux et fier lorsqu'il l'employait autrefois à fertiliser le sol et les âmes, à répandre des idées saines, à faire le bien simplement ?

Absorbé, fondu dans un groupe, il devait suivre

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J88 LA FAIBLESSE 1UJMAINI-:

un mot d'ordre, obéir en soldat à des gens qu'il n'estimait pas tous. Les vieux amis qu'il avait, et qu'il sentait refroidis, Laloubers, Brousseval, Serquy même, lui avait-il semblé, ne valaient-ils pas mieux que la bande où il faisait nombre?... Si Gabrielle avait eu raison?... Mais là son orgueil se rebiffait, il niait la plaie vive...

Quoi, n'était-ce rien, en dix-huit mois, d'avoir su conquérir une place dans le parti radical-socialiste, de s'être fait écouter et applaudir au cours de deux interpellations, l'une sur les retraites ouvrières, et l'autre sur l'alcoolisme? N'était-ce rien, hier médecin de province, d'avoir gravi les échelons du pouvoir, de figurer comme sous-secrétaire d'Etat, presque ministre, en tête du gouvernement, de voir son portrait popularisé par la presse, de dîner à l'Elysée, de prononcer aux cérémonies officielles des grands discours d'homme de gouvernement? N'était-ce rien de susciter des envieux, des jaloux, des ennemis, de connaître cet enivrement, malgré tout délicieux, du pouvoir, enivrement trouble fait d'éléments complexes, du meilleur et du pire, du plus légitime orgueil et des plus médiocres vanités? Ne vivait-il pas à plein, ne possédait-il pas une âme multipliée?

Il avait retiré son chapeau, offrait son large front au soufïïe frais de la nuit. Un bien-être lui vint. Il chassa les pensées fâcheuses :

« Quand tout cela sera vrai ! Le Vigreux a raison ; il faut savoir accepter les faits ; ils nous dominent. ))

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Mais alors, d'autres soucis Tassaillirent ; une brusque dégringolade des « Cuivres thibétains » lui avait fait perdre plus de trente-cinq mille francs. Il avait voulu se rattraper en jouant à la Bourse sous le couvert de Grapennes : un coup superbe... mais la déveine : différence à payer : seize mille. On a beau ne pas tenir à l'argent !...

Et par surcroît, les outrageantes paroles de la cousine Jacquil croassèrent à son oreille. Il s'efforça de les écarter; elles revenaient, obsédantes. Puis il se préoccupa de songer qu'il était en froid avec la Voix publique, ayant dû refuser à Le Vigreux une faveur inadmissible : depuis six mois on ne publiait plus ses articles. Bail! il se sentait de taille à se passer de tels appuis !

L'auto stoppa. Il entrait, trois minutes après, dans le boudoir d'Alice Comeau-Pierres, un boudoir où les fleurs électriques ne versaient qu'une lueur voilée, un boudoir où les meubles, les bibelots prenaient un aspect d'irréalité et de demisonge, un boudoir clos et parfumé comme une alcôve. Son amie était étendue, dolente, sur un divan, dans un déshabillé de crêpe de Chine rose pâle. Elle parut touchée et ravie de le voir, et se soulevant à demi :

— Ah! Maurice, c'est déhcat à vous d'avoir deviné que je serais seule et triste ; je vous espérais sans oser croire à votre venue.

Au fond, elle couvait une rage sourde d'amourpropre froissé ; mais elle gardait sur elle-même un

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complet empire, et chacune de ses paroles dosait Pefîet qu'elle voulait produire et la connaissance qu'elle avait de son partenaire.

— Isadora a-t-elle bien dansé? reprit-elle languissamment, en passant sur son front une main où scintillaient des bagues' de grand prix.

— Je le suppose, je n'ai pas attendu.

— Gabrielle était-elle donc souffrante?

— Non, je l'ai laissée là-bas ; je préférais achever ma soirée auprès de vous.

— C'est tout à fait gentil. Mais je vous en préviens, vous subirez peut-être la présence de mon mari, qui peut rentrer de bonne heure, me sachant fatiguée.

Au vrai, rien n'égalait l'indifférence de Comeau- Pierres pour sa femme, si ce n'est celle qu'elle ressentait pour lui. Elle le savait à l'Olympia d'où vraisemblablement il ne rentrerait que tard dans la nuit, après avoir soupe au café de Paris avec Mlle Mandarine, sa maîtresse, chanteuse légère. Oh oui! Mais en attisant le mécontentement de Maurice, en se montrant gardée, en le faisant aspirer à la voir plus librement, elle savait atteindre son but. Il fronça en effet les sourcils et murmura :

— Jamais seuls. C'est une souffrance pour moi, Alice...

Elle le regarda tendrement ;

— Allons, venez là, à mes pieds. Prenez ce siège.

Elle désigna un pouf bas, de son petit soulier

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à boule de strass qui tomba, comme par hasard. Il le ramassa et, se penchant vivement, saisit le pied gainé de soie noire à jours et le baisa dévotement, avant de la rechausser.

— Maurice, je me fâcherai! Ces façons me déplaisent souverainement, dit-elle d'un ton froid et boudeur.

— Voyons, soyez bonne, je ne suis déjà pas si heureux...

— Pauvre ami, vous souffrez. Eh bien, je ne vous gronderai pas cette fois. Mais comprenez donc que j'ai besoin d'avoir toute confiance en vous. C'est vrai, vous avez l'air morose... Qu'y a-t-il? J'espère que ce n'est pas encore à cause de moi, et que votre pauvre ménage...

A force de répéter à Maurice que Gabrielle, jalouse, lui rendait la vie difficile, elle finissait par le lui persuader.

— Laissons cela, dit-il d'un air contraint.

Elle savait, avec un tact inconnu de la plupart

des femmes, quand on pouvait appuyer ou quand il convenait de s'abstenir :

— Soucis d'Etat? La grève de Dosmont?

Il eut un geste vague : à quoi bon évoquer ces choses, à l'heure où, près d'elle, il ne désirait que les oubUer? Elle pressentit que ce qui le préoccupait tenait à eux-mêmes, à elle, peut-être. Elle le regarda fixement et lui dit :

— On vous a encore dit du mal de moi ?

— Quelle idée?...

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192 LA FAIBLESSE IIUMAINP.

— Mon ami, ce que je craignais se réalise.

L'amour le plus pur a beau se cacher, garder toutes les précautions, il se devine : le monde curieux, jaloux, soupçonnera toujours des êtres comme nous. Allons, confessez-vous, ne craignez pas de me peiner. Je sais ce que la méchanceté, la perfidie peuvent inventer.

Il haussa les épaules et lui prit la main, examina les bagues, assez attentivement pour qu'elle crût indiqué de lui dire :

— Vous regardez cette marquise ? Les diamants sont d'une belle eau. C'est mon vieil et cher ami Barol qui me l'avait donnée.

Il eut un imperceptible mouvement. C'est vrai que dans sa curiosité entrait un peu, non de suspicion, mais d'incertitude. Une calomnie progresse toujours sourdement. Il se disait :

« Ces bagues sont bien belles ! Qui donc les lui a données ? Comeau- Pierres est-il si galant ? »

— Ah ! dit-elle d'un air rêveur, pauvre Claude Barol, le meilleur et le plus droit des hommes... Quand je pense qu'il s'est trouvé des êtres assez dégradés pour calomnier et essayer de calomnier auprès de mon mari l'afîection de ce vieillard?

Elle épiait Maurice sans en avoir l'air :

— Vous aussi, fit-elle avec éclat... Oh! je devine... On a suggéré... Ah! que c'est lâche, que c'est vil !

Et dans un élan de révolte, elle se redressa, montrant un visage de vierge outragée :

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— Mais non, Alice; calmez-vous... On ne m'a rien dit... Et ce qu'on pourrait me dire..

— Ah! mon ami... Mon seul ami...

Elle lui avait saisi les mains, les serrait avec force :

— Et que vous a-t-on raconté encore? Quelles horreurs m'a-t-on prêtées ? Ah ! Cet affreux monde où il faut vivre! Si je vous disais, Maurice... Mais non, à quoi bon? Vous ne le croyez pas. Vous me connaissez du moins, vous !

— Oui, chère amie! Oui...

Et il ne pouvait s'empêcher de songer qu'il ne la connaissait pas ou si peu, et si mal, tant elle se dérobait, ne disant de son passé et d'elle-même que l'essentiel, évitant toute précision et, d'avance, tout contrôle. Si cependant — parbleu, c'était absurde! — s'il était possible, — ...il n'y croyait pas, mais enfin! — si elle avait eu des amants!... Il n'allait pas jusqu'au bout de l'abjecte insinuation ; qu'elle fût vénale, cela non, il se refusait à l'admettre. Avait-elle jamais rien voulu accepter de lui, depuis qu'il la connaissait ? A peine quelques fleurs, des bonbons. Encore en se fâchant. Comment soupçonner que ces bagues pussent toutes porter un nom, consacrer une liaison fructueuse? Ce diamant : Barol et son ventre en poire, sa perruque, ses petits yeux en vrille de goret panamiste; ce rubis, le beau comte d'Estérac, avant que, décavé à Monte-Carlo, il se fit sauter la cervelle d'un coup de revolver; cette émeraude, Mathieu Loche, le

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peintre un peu fou, disparu, en Amérique disaient les uns, où il roulait des barriques sur les quais, douché, disaient les autres, dans une maison de santé; cette petite opale givrée, Grapennes, qui lui, sagace, avait rompu à temps. Aussi ne lui avait-elle jamais pardonné.

Alice à présent sanglotait :

— Mon Dieu, mon Dieu... et l'on vous a dit que j'étais riche, n'est-ce pas, de libéralités honteuses, et qu'Hemi était peut-être un époux complaisant?... Riche, quand sous cette façade correcte que la vie sociale nous impose, nous sommes acculés aux dettes; riche, quand ces bijoux que vous admirez sur moi, mon collier d'émeraudes, ces bagues, toutes, oui, sauf celle de mon pauvre vieil ami Barol, sont fausses, fausses, entendezvous bien! Et cela, parce qu'il m'a fallu payer des engagements d'honneur pris par Henri pour un ami, au nom duquel il a répondu. Un secret que je vous livre; mais j'ai si confiance en vous!...

Maurice, confondu et désolé, persuadé par ces larmes et cet accent de sincérité, dit avec passion :

— Vous aviez des tourments et vous me les aviez cachés, c'est mal! Si vous m'aimiez vraiment, ne m'auriez-vous pas confié ces misères? Dites-moi tout, Alice; tout ce que je possède est à votre disposition.

Elle releva la tête et fixa sur lui ses beaux yeux scintillants; une émotion profonde se mêlait à l'efîort qu'elle faisait pour sourire :

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— Mon cher Maurice, mon bon Maurice, non, je n'ai jamais douté de vous; merci de votre offre généreuse, je ne l'accepterai jamais...

— Pourquoi, mon amie, mon aimée?...

— Parce que je vous aime, mon grand ami, parce que je ne veux pas que le sale, le vilain argent soit entre nous. Oubliez ce que je viens de dire. Vous êtes le seul homme de qui je ne puisse rien accepter.

Dopsent vécut cette minute comme un rêve.

La raison, la prudence, tout lui criait : « Prends garde ! » Il savait qu'il agissait en homme submergé par l'ivresse; mais l'illusion le dominait comme ces imaginatifs que sont souvent les savants, les êtres de pensée abstraite ; il ne pouvait se reprendre, il roulait au gouffre :

— Quelle folie, dit-il ardemment, quel enfantillage. Est-ce là de l'amour?

— Oui, Maurice. Si vous étiez mon mari, avec fierté, avec joie je consentirais à votre aide, puisque entre mari et femme qui s'aiment tout est commun.

— Votre mari!... répéta-t-il troublé, anxieux, car son désir n'avait jamais dépassé le titre d'amant.

Elle lut clair en lui, prévit la fausse route, — il était trop tôt pour s'y engager.

Belle joueuse, avec une sérénité poignante, elle déclara :

— Vous ne le serez jamais. Vous vous devez à la famille que vous avez fondée; d'ailleurs je

n'admets pas le divorce, il est contraire à ma religion intime. Il fait trop de victimes, innocentes ou non; il ne laisse derrière lui que des ruines. Votre femme ne l'accepterait jamais. Il vaudrait mieux, je vous le dis avec douleur, renoncer l'un à l'autre pendant qu'il en est encore temps, peut-être...

Elle vit le haut-le-corps de protestation de Maurice ; se séparer ! Il répondit durement :

— Parleriez-vous ainsi, si vous m'aimiez?

Auriez-vous ce sang-froid et cet affreux courage 1

Ses doutes renaissaient, malgré lui. Gomment avait-elle deviné le trouble qu'il rapportait ! Gomme elle était allée au-devant de ses soupçons? Pourquoi d'elle-même avait-elle nommé Barol à qui il pensait? Pourquoi cette suggestion de mariage qui le déroutait, car l'idée de quitter Gabrielle ne lui était jamais encore venue, et il l'eût repoussée avec révolte. Infidèle, oublieux, ingrat envers son bonheur, il y tenait quand même par les liens vivaces, éternels du passé, les enfants, la vie commune. Divorcer? Il faudrait qu'il fût devenu fou! Et elle insinuait qu'ils devraient se séparer? Se jouait-elle de lui? Gette idée, qu'il avait eue et toujours écartée, l'obsédait à présent.

Elle le regardait en face, calculant les risques, la part du feu :

— Si je ne vous aimais pas, si j'étais la créature qu'on vous a dit que j'étais, ne serais-je pas depuis longtemps votre maîtresse et n'aurais-je pas

accepté que vous subveniez à ce luxe que je hais et méprise?

C'était irréfutable; mais le cœur suit d'autres raisons que la raison.

— Allons donc, répondit-il, vous seriez mienne ! vous ne me donneriez pas l'espoir pour me plonger ensuite dans le découragement, vous auriez l'audace, la franchise des grandes amoureuses.

— Ah! Maurice! Maurice, que votre instinct d'homme est grossier à côté du nôtre ! Vous dites m'aimer, et vous consentiriez, que dis-je, vous souhaitez me voir avilie, condamnée aux rendezvous qui se cachent, aux commérages des sots et des méchants!

— Vous braveriez tout cela, si vous m'aimiez ! Elle gémit, tordant ses mains et son corps, dont

les courbes s'arquèrent, plus désirables :

— Que vous êtes cruel ! Je savais que vous me feriez ces reproches. Je pressentais qu'ils précéderaient ma défaite. Cette défaite que vous me reprocherez après.

— Jamais!...

— Si, vous n'êtes qu'un homme; vous me mépriserez...

— Jamais, chérie...

Il s'était agenouillé, il l'étreignit sans songer qu'on pouvait les surprendre ; elle le repoussa et, par une retraite savante, à reculons, guida sa poursuite vers le fond de la pièce. Un guéridon se

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dressait derrière elle, elle l'esquiva. Une chaise barrait le passage, elle la déplaça comme pour s'en faire un obstacle :

— Maurice, ayez pitié de moi... songez que ma résistance est pour vous la plus sûre garantie que ces odieuses calomnies sont fausses!

— Je n'y crois pas, je vous aime, j'ai tant attendu...

— Attendez encore... Laissez-moi me donner un jour... un jour prochain, je vous le promets, mais librement...

Il sentit qu'elle lui échapperait encore et ne se douta pas qu'elle prévoyait, à cet instant même, le jeu du loquet et le soulèvement de la tenture.

Il l'enlaça, posa sa bouche chaude sur ses lèvres. Elle parut défaillir, et, derrière elle, la porte de la chambre céda, la tenture s'affaissa, le petit verrou sur eux fit : clac.

— Oui, je suis à vous, Maurice, répondit-elle enfin pâmée, délirante, j'ai tort, je me perds...

— Non, non, je vous adore!

Elle reculait toujours, sa robe se prit sous le pied de Maurice; la chaise longue se trouvait là...

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Gabrielle, ce jour-là, sentait plus amèrement l'absence de ses enfants. Elle avait dû se séparer d'eux dans leur intérêt, confier Miche, turbulent et dispersé, aux deux frères Verneuil, les sages éducateurs de la maison des Roches, installée près de la Bouille, dans la verte campagne normande. La maison des Roches, s'inspirant des meilleures institutions anglaises et des idées de DemoHns, devait à ses conditions hygiéniques, son confort et les vertus d'une éducation de premier ordre, — fondée sur la confiance et l'estime des rapports entre élèves et maîtres, — des succès étonnants.

Surveillés sans qu'ils s'en doutassent, invités à exercer leur conscience et leur initiative, développés par des sports gradués, les élèves peu nombreux et privilégiés de cette maison d'élite offraient un air de santé, de loyauté qu'on rencontre rarement dans nos tristes internats. Deux mois d'adaptation avaient rendu à Michel ses yeux francs, sa face ouverte, le goût du travail, remplacé ses sournoises obsessions troubles par des notions justes et des sentiments sains. Gabrielle en gardait aux frères Verneuil une gratitude profonde,

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mais avec le regret de n'avoir pu continuer ellemême cette tâche de protection salubre dont elle s'était fait autrefois une loi.

Charlette habitait Eastbourne, au Lyceiim tenu par Mlle Salamine, une Française de valeur, agréée par l'aristocratie de Londres qui lui confiait ses filles. Là aussi une éducation morale et hygiénique opérait sur l'enfant, d'abord désespérée de son exil, malade de nervosité, peu à peu assagie, modelée au rythme d'une existence à la fois fortifiante et apaisante.

Quant à Lou, qui dépérissait à Paris, il avait fallu la renvoyer dans les Landes, confiée, sous la surveillance de Fraulein Busch, aux bons soins des grands-parents Dopsent. Ils écrivaient que quelques semaines avaient suffi à la résurrection. Racinée à nouveau dans le sol natal, la petite plante s'épanouissait, fraîche et tiède. Lou faisait de grandes promenades sur son vieil ami Poiluchon; et pour les collies Dick et Pussie, pour la famille de chats : Masque, Mme Reine et Patafiole, elle montrait des tendresses incroyables. Son âme rêveuse reprenait contact avec la vie familière, les êtres et les choses. Ses grands-parents raffolaient d'elle.

Tout était pour le mieux, sauf pour Gabrielle, privée du but essentiel de sa vie, d'une de ses meilleures forces de résistance. Elle se résignait mal à ce grand vide; oui, la santé, le développement des enfants avant tout! Mais elle demeurait dé-

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semparée, attendrie à la vue de leurs chambres muettes. De quel cœur elle appela les vacances qui les réuniraient !

Elle traversait une crise redoutable. La trahison de Maurice, qu'elle soupçonnait et dont elle repoussait pourtant la cruauté, — mais le doute était presque aussi douloureux que la certitude; — la défection de celui en qui elle avait mis son âme la plus haute ; l'effroi qu'elle ressentait à le voir devenir si différent de lui-même, comme aliéné par un envoûtement mystérieux, changé dans ses goûts, ses façons de voir, jusqu'en des nuances presque insaisissables de la parole et du geste; la pensée qu'il devenait un étranger pour elle et qu'il la regardait avec les regards froids et lointains qui accusent l'indifférence et l'oubli; peu à peu la séparation de tous liens de tendresses, chambres et lits à part, l'affreuse sensation de la solitude, — toutes ces constatations désolantes l'angoissaient jusqu'au martyre.

Avoir vécu d'un être, en lui, par lui; et vivant, le sentir qui part, meurt en vous. Vérifier avec désespoir, révolte et impuissance, que l'amour qu'on donne s'alimente surtout de celui qu'on reçoit; et s'épouvanter de voir tarir en soi la tendresse dédaignée que le cher compagnon, de son souffle, de sa présence, de ses yeux tendres faisait jadis fleurir. Etre pleine d'énergies avides de se réaliser, d'aspirations légitimes, de cette foi romanesque et de cette raison positive qui font la beauté

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des unions durables, et se dire : « Cela n'est plus. » Avoir le cœur amputé, l'âme glacée. Eprouver le frisson désolé du veuvage : ah ! oui, la sombre crise pour un être encore jeune, en pleine maturité de sève, si pondéré, si courageux soit-il !

Gabrielle éprouvait un immense, un affreux désenchantement.

D'abord la fièvre, cette mauvaise griserie de vie parisienne à laquelle elle s'était laissée prendre, lui avaient fait illusion. Plus qu'elle n'eût voulu, — et elle se le reprochait plus qu'il n'était raisonnable, — elle avait, introduite dans un miheu dont elle ne soupçonnait pas la frivolité, le luxe corrupteur, l'amoralité, partagé sans plaisir, en y résistant même, une vaine existence de parade, de coquetterie et de vanité. Les plus forts résistent mal à une certaine atmosphère. Mais elle s'était ressaisie : le discret parrainage d' « uncle Francis )> lui avait fait du bien; elle avait par lui connu d'autres êtres que ceux qui gravitaient autour de l'appât du pouvoir, parlementaires aux dents longues et aux mains crochues, bateleurs de l'art, du barreau, de la médecine. Elle s'était liée, surtout depuis la soirée d'Isadora Dimcan, avec des hommes supérieurs d'une droiture incontestée, des femmes de dévouement et de magnifique charité ; elle y avait trouvé un réconfort momentané.

Mais presque aussitôt, au contraste, sa vie manquait plus cruellement sous elle; elle avait eu la douleur de juger son mari et son entourage, son

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mari sur qui, elle ne pouvait se le dissimuler, ceux qu'elle estimait, Wats, Duadic, André Varaise portaient un blâme silencieux et sévère. Elle commençait à discerner en elle, avec une secrète terreur, des langueurs inconnues, des désirs vagues et cuisants, et cette nostalgie morbide, (f ce vague à l'âme » qui contient tant de sourds élans vers l'inconnu, l'aventure, l'au delà du terre à terre quotidien. Elle s'étonnait de faire comme une maladie morale. De même qu'elle ne reconnaissait plus Maurice, elle ne se retrouvait plus.

Des pensées qu'elle n'avait jamais eues l'assaillaient. Un découragement morne mêlait à ces sensations un goût de cendre. Elle croyait vieillir et se détournait de son miroir. Si, allante, des lassitudes la prenaient, la maintenaient étendue, un inutile travail de broderie à la main ou un livre dont elle oubliait de tourner les pages.

A ces heures de dépression succédait une envie de sortir. Mais les visites, les corvées officielles, les magasins de luxe redoublaient son dégoût de tous et de tout. Restait l'activité utile, donnée aux œuvres de charité : dame patronnesse ici, dame commissaire là. Elle s'y dévouait par devoir. Mais l'impuissance de ces dérivatifs, l'affectation de philanthropie qui s'y mêlait l'irritaient, tandis que l'infinité des maux qu'elle s'efforçait de soulager l'accablait. C'était effrayant de voir tant de misères. Et quand elle rentrait dans son bel appartement de l'avenue Henri-Martin, que Dopsent avait

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préféré garder plutôt que de s'installer, avec des accessoires du Garde-meuble, dans un froid local officiel, elle éprouvait une tristesse plus grande et comme une honte d'être riche, belle, enviée.

Mais était-elle belle encore? Le serait-elle longtemps? Le souci creuse, use, fane. Déjà elle ne retenait plus Maurice; que serait-ce, si elle perdait son charme? Jamais elle n'avait songé à cela, dans sa confiance sereine en lui, en elle, en eux. Et maintenant elle tenait à cette beauté qu'il dédaignait, pour la lui réserver un jour. Mais y reprendrait-il goût? D'autres pourtant l'eussent appréciée.

Oui, d'autres. L'expression discrète ou brutale de certains regards le lui manifestait. Hélyotte lui faisait une cour assez éloquente : plus d'une fois, dans le regard du jeune Max Odel, elle avait saisi sous la vitre de son monocle un éclair aussitôt dissimulé. Pierre Duadic l'avait pieusement aimée, l'aimait de loin. Et André Varaise...

La vie est mal faite... Pourquoi l'aimait-il, le pauvre garçon!... Songer qu'à force de volonté il s'imposait le supplice de ne plus lui parler de son culte fervent. Qu'il se privait de la voir, qu'il restait à l'écart, timide, dans l'ombre. Cette attitude si noble l'émouvait parfois aux larmes; elle ne pouvait s'empêcher de comparer cette constance, cette loyauté du souvenir aux faiblesses de Maurice. Dire qu'elle lui avait si sévèrement reproché ce flirt passager : la femme en sarrau penchée sur

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le fermier de Soorts agonisant, rinfîrmière aux bandeaux roux.

Qu'était-ce à côté de ce qu'il éprouvait pour Alice Comeau-Pierres ? Cette femme la soulevait de répulsion. Tout en elle était faux. Sous sa figure de vitrail, que dissimulait-elle de bas et de honteux?

Elle songeait à Varaise. Aucune ambition égoïste, aucune tare de vanité ne le diminuaient. Comme absent de ce pour quoi les autres luttent, se collettent, courent à l'or et à la puissance, il était hautain et désintéressé. Elle revoyait, malgré elle, obsédante, la fière silhouette : les yeux où tant de rêve se concentrait dans une flamme noire, la face maigre et ambrée d'un portrait de Clouet.

Justement, aujourd'hui, elle devait le retrouver à Auteuil, une faveur insigne qu'elle lui accordait là, et presque une récompense de la fidélité qu'il gardait à sa promesse, puisqu'il était si sage... oui, étrangement sage... quand elle se rappelait le choc de leur rencontre fortuite, dans la petite salle des maîtres hollandais au Louvre, ses déclarations passionnées... Bon! allait-elle lui reprocher sa délicatesse, et ne devinait-elle pas ce qu'il lui en coûtait?

Elle consulta la pendule : il lui fallait s'habiller ; il la conduirait au touchant petit asile où une amie de sa mère, Mme Dubois du May, abritait quelques pauvres filles perdues, arrachées avant ou après Saint-Lazare à leur affreux métier. Elles trou-

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valent là le refuge, la bonne nourriture, les douces paroles, une petite oasis de bonté dans l'aride enfer.

Elle était dans son cabinet de toilette, bras nus, en cache-corset; sa nouvelle femme de chambre allait lui passer sa jupe; — Odile était allée faire ses couches dans son pays, — quand Ginette Hélyotte, malgré son ordre de ne recevoir personne, força sa porte.

Elle éclatait de vie, lumineuse à l'excès ; et sur ses cheveux blonds le plus absurde, le plus fou des chapeaux à plumes se campait avec une insolence heureuse.

— Il y a des siècles qu'on ne s'est vues, Gabri. Vous devenez bien sauvage?

Mécontente d'être ainsi surprise, Gabrielle passait vivement un saut de ht en linon et congédiait sa camériste.

— Mais que je ne vous dérange pas, dit Ginette qui, elle, n'avait aucune pudeur, recevait ses amies nue dans son bain ou passant sa chemise.

Elle rit par habitude de montrer ses dents éblouissantes, et gaiement :

— Je passais devant votre porte; vous savez, les brocanteuses de la rue de Provence : il y a une occasion de dentelles étonnantes, ma chère; voulez-vous les acheter de moitié, de quoi faire à chacune une grande écharpe?

Elle s'ingéniait parfois à ces trafics, mais le plus souvent courait pour abréger aux magasins les plus chers.

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— Il faudrait bien que je devienne raisonnable, dit-elle, mon nouvel amant n'a pas le sou.

— Ginette, exclama Mme Dopsent plus que choquée, révoltée, comment osez-vous parler ainsi, même en plaisantant?

— C'est vrai, dit Mme Hélyotte, j'oublie toujours que vous êtes la belle vertueuse. Mais je ne plaisante pas : un amant, est-ce donc une chose si extraordinaire? L'étonnant serait de n'en avoir pas. Allez, vous en viendrez là, ma petite, comme moi, comme les autres. On ne peut vivre sans amour.

— Jamais, dit la jeune femme avec une répulsion sincère. L'amour vaut plus, voyons, que ces ravalements-là. On souffre, on lutte, on se sacrifie. Pourquoi profanez-vous ce mot? Un amant, vous en parlez comme d'une robe neuve ou d'un bijou. Et vous ne l'aimez seulement pas !

— On a les amants qu'on peut, fit Ginette avec intention et sans paraître choquée de cette franchise.

Elle avait vu, avec un amour-propre vexé et une jalousie peu à peu piquée au jeu, Dopsent faire la cour à Alice. Son expérience l'avertissait qu'entre celle-ci et lui l'inévitable s'était accomph. Chose étrange : elle en souffrait. Pourtant, c'est sincèrement qu'elle avait repoussé autrefois ses assiduités.

— A quoi bon être mariée, alors, avoir accepté des devoirs? demanda Gabrielle de toute son honnêteté, une lueur de reproche et un vrai cha-

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grin dans les yeux. — Car enfin, vous avez un mari, une fille.

— J'ai un mari, dit Ginette, mais puisqu'il me trompe avec une facilité qui n'a d'égale que sa diversité, pourquoi, je vous prie, me priverais-je d'en faire autant?

— Mais Juliane?

— Ma fille? Juliane est très bien élevée, et ne manque de rien. Je l'aime beaucoup, ce qui ne m'empêche pas de tenir à son père par vieille habitude et d'aimer mon amant par plaisir. Vous savez qu'il est charmant : c'est un officier de dragons à Versailles, le baron de Woinville. Je vous le présenterai après-demain chez les Fernacques, au ministère.

— Je n'irai pas.

— Sérieusement, ma chère amie? Vous me faites de la peine. Ne prenez donc pas la vie si au tragique. Pour ce qu'elle vaut !

Et sur le silence de Gabrielle qui la toisait, avec une stupeur toujours renouvelée devant tant d'inconscience :

— Vous regardez mon tailleur! N'est-ce pas qu'il me va bien? Voulez-vous parier qu'Alice le copiera? Tenez, Gabri, vous ne me rendez pas justice !... Si je vous notifie que j'ai placé mes préférences dans l'armée, ce n'est pas par ostentation, mais pour que vous ne soupçonniez pas mon amitié. J'ai le cœur pris. Maison louée, comprenez-vous? Je ne suis pas Alice, moi. On est honnête à sa

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manière. Si jamais vous avez pu douter de moi, n'en doutez plus.

— Pourquoi aurais-je douté de vous? demanda Mme Dopsent avec hauteur.

— Parce que nos maris... Tous se valent, fitelle avec un peu d'amertume.

« Parlez pour le vôtre! )> faillit répondre Gabrielle que cette conversation à bâtons rompus, frivole en apparence, étreignait d'une angoisse divinatrice. Pourquoi Ginette lui parlait-elle d'Alice?

— Ah! ma chère, il n'en faut pas beaucoup a une femme pour s'emparer de l'homme le plus bourgeoisement fidèle, le plus rétif à l'aventure. Quelques minauderies, quelques agaceries, et le voilà pris. Ils ont ça dans le sang !

— Pas tous, dit Gabrielle pâlissant.

— Mais si, tous, affirma Ginette. C'est pourquoi je vous le dis, Gabri, une femme comme vous, qui en vaut bien dix comme AHce et moi, au moral, — précisa-t-elle par une coquetterie qui sur le reste gardait des distances bien féminines, — une femme comme vous a le droit de se faire sa vie, le devoir même. Œil pour œil, dent pour dent, c'est mou principe.

— Que voulez-vous dire? Parlez donc! Pourquoi ces insinuations?

— Je n'insinue rien, dit Ginette, piquée au vif. Quand vous ouvrirez les yeux, vous verrez clair. Oh! Alice a joué serré.

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Elle ajouta, vindicative :

— Reste à savoir si elle l'emportera longtemps... Pauvre Gabrielle, vous souffrez... Une autre vous l'aurait toujours dit, qui ne serait pas votre amie comme moi. Vous étiez donc aveugle?...

— Laissez-moi, voulez-vous, dit Gabrielle, se sentant défaillir, et elle repoussa l'aide que Ginette interdite et peut-être honteuse voulait lui porter...

— Sonnez votre femme de chambre, alors, vous êtes à faire peur. Je m'en vais, oui...

Et sur le pas de la porte :

— Soyez donc une femme ! Intelligente et désirable, vous n'avez que l'embarras du choix pour êtro aimée et vous venger!

— Gardez vos conseils pour celles qai pensent comme vous, dit Gabrielle, agitant la main, pour la congédier.

Seule, elle éclata en affreux sanglots. En être là, qu'une âme aussi misérable que celle de Ginette Hélyotte vînt lui apprendre son malheur et lui apporter l'aumône, l'injure de sa pitié dérisoire, ses conseils outrageants... Maurice ! oh î Maurice... î S'être tant aimés, avoir mis en commun une si belle vie pour arriver à cet écroulement ! Une révolte la secoua. Elle lava ses yeux, sécha son visage, et avec une sorte de hâte fébrile acheva de s'habiller.

Ah! certes, bien des honnêtes femmes étaient lâches de se sacrifier ainsi, de subir la loi injuste du maître. Elle aurait pu être aimée, qui sait, vivre heureuse, si tant est qu'un triste bonheur fleurisse

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dans la honte. Elle était aimée : à cette heure un être l'attendait, prêt, sur un mot d'elle, à lui dévouer sa vie. Non, elle ne voulait pas ! Non, le crime de Maurice, car après ce qu'elle avait pardonné, — cette fois, il commettait un véritable crime! — ne la libérait pas. Mais était-il juste qu'elle souffrit en silence, n'avait-elle pas le droit d'élever la voix à son tour?

Le divorce? Elle n'y songeait pas. Jamais un mariage comme le leur ne serait rompu ; on ne peut, jugeait-elle, anéantir certaines unions, exiler les enfants, jeter au vent les cendres du foyer. Une séparation? Peut-être sa dignité l'y contraindraitelle? Le lien relâché pourrait se retendre un jour et les river à nouveau. Non, elle n'aurait même pas cet effreux courage. Elle devait lutter pied à pied, sur place, défendre ses droits, son titre d'épouse et de mère, s'efforcer de ressaisir son mari, puisqu'elle l'aimait.

Mais l'aimait-elle encore? Si près du coup qui venait de la frapper, elle ne ressentait qu'indignation et mépris, en rejetait une part sur Ginette. Si cette effrontée avait menti? Si Maurice n'éprouvait pour la Gomeau-Pierres qu'un attrait sentimental... Crédulité inepte ! Allons donc; tout le lui criait, qu'il la possédait déjà 1

Et malgré elle, dans ce remous de sentiments exhalés du plus profond d'elle-même, des boues secrètes, elle se disait avec une sorte d'exaltation fiévreuse :

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« Mais moi aussi, je suis aimée. André m'aime. Je me suis sacrifiée à cet époux ingrat que le pardon même n'a pas relevé. Vais-je me sacrifier encore et toujours? »

L'heure de la tentation solennelle, qui vient à l'âge décisif de la femme, soufflée à cette minute par les mauvaises voix de l'orgueil et du ressentiment, sonnait pour elle. Qu'elle dit un mot, qu'elle ébauchât un geste, et selon le conseil de Ginette, elle rendait plaie pour plaie, apprenait l'horrible joie de se venger, et se perdait en d'autres ivresses mystérieuses, celles que les romans dépeignent, dans l'enivrement de la passion et l'oubli du monde entier, celles qui, de leurs troubles cauchemars, hantent parfois l'insomnie des femmes les plus pures,

Varaise l'attendait. Elle lui avait promis de venir.

Oui, mais pas ainsi, pas dans le désarroi du naufrage, pas dans la tourmente de son âme soulevée. Elle devait lui apparaître calme et souriante, celle que rien de mauvais n'effleure, qu'aucun triste désir n'avilit. En cette minute d'affolement, elle n'était pas digne de lui.

Pour elle, pour lui, pour Maurice, pour ses petits, elle voulait rester celle qu'on respecte, l'épouse sacrée, la mère !

Elle ne sortirait pas.

Elle retira les épingles de son chapeau, sa voilette, sa longue jaquette de tussor blanc; elle

rentra dans son salon. Maurice, son chapeau sur la tête, son pardessus sur le bras, y pénétrait en même temps qu'elle.

Elle n'eut pas le loisir de s'étonner sur cette présence inattendue; un élan monté du fond de son être la dressa en face de lui, impérieuse, implorante, belle de désespoir :

— Maurice, je sais tout. Alice... Ne nie pas! C'est vrai?...

Cette fois, il ne chercha pas d'évasion. Il eut un geste las et la regardant avec une détresse infinie :

— Oui.

Dans l'afîreux silence l'irréparable se prolongea.

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C'était à la soirée du ministère de la justice, donnée par Fernacques et Mme Fernacques. Dopsent, — sa femme n'était pas venue, — se tenait dans un salon écarté avec Givreuil, Ligones, Hélyotte, Méjannes, Grapennes et Sigismond Pec. De temps à autre quelque sénateur ou quelque député à mine de conspirateur, éclairée ou soucieuse, venait renforcer le groupe, s'en détachait comme un gros bourdon qui va butiner et revenait chargé de sa provision de nouvelles.

— Il est évident, disait le journaliste en dirigeant sur Ligones son regard noir et venimeux, que vous et vos collègues serez flanqués demain par terre si Hélyotte vous interpelle à fond.

Celui-ci, déçu de ne pas faire partie du ministère, enragé de ce qu'il considérait comme une trahison après les promesses échangées, comptait exploiter la grève des terrassiers de Dosmont, la déplorable échaufîourée de la veille près du barrage : deux dragons noyés, leurs camarades ripostant à coups de carabine, cinq grévistes tués ou blessés : un de ces drames sanglants de la mêlée sociale dont la grande Presse d'information, comme

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LA FAIBLESSE HUMAINE 2i5

la Voix publique et V Impartial multipliaient l'horreur par leurs titres sensationnels, leurs phrases de mélo.

Ce matin, la Voix publique avait étalé, en première page, le visage écrabouillé d'un ouvrier, son œil jailU de l'orbite. U Impartial, pour ne pas être en reste, exhibait le masque hagard et bouffi d'un soldat. PubUcité hideuse, que tout le monde réprouvait, sans oser le dire tout haut.

Crapennes regardait tour à tour chacun des assistants, comme s'il cherchait celui de qui devait dépendre sa fortune. Il avait perdu des sommes énormes, mais relançait des spéculations nouvelles, en joueur déterminé.

Ligones, son poil rêche hérissé, ses yeux intelligents et sournois avivés d'une mauvaise flamme, dit :

— La responsabilité du massacre incombe toute au ministère de l'Intérieur.

— Peu importe, dit Hélyotte. Le cabinet est solidaire.

Méjannes, qui briguait un portefeuille, jeta, avec sa grosse faconde :

— On le cassera, mais les morceaux pourront resservir.

Et se tournant vers Ligones :

— Vous, mon cher, et vous aussi, fit-il en s'adressant à Dopsent.

— Caldry en sera-t-il? demanda celui-ci.

De son ministre, il blâmait le sectarisme étroit,

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l'idéologie tranchante; mais il s'estimait lui devoir de la gratitude; car Caldry, entre tous, avait insisté pour que le sous-secrétariat de son ministère lui fût offert.

— Certainement non, répondit Ligones en baissant la voix, il a été un des plus maladroits dans la conduite des événements.

— Nous publierons demain un document sur sa vie privée qui le coulera, dit Sigismond Pec avec une impudence blasée.

Dopsent, révolté, regarda le journaliste, la tête hargneuse de Ligones, la face vulgaire de Méjannes, Hélyotte et sa jolie figure ridée de faux jeune homme. Il allait répondre quand un bras se glissa sous le sien; et Comeau-Pierres, avec son paisible sourire, lui glissa, confidentiel :

— Je crois que ma femme a quelque chose à vous dire.

Dopsent se laissa entraîner. Angoissé par le drame de la veille, sentant peser sur tous et sur lui la responsabihté d'un pareil malheur, il se demandait si l'orgueil du pouvoir vaut de semblables tourments. Il en méprisait encore plus ces intrigues louches, ces trahisons méditées : Ligones acceptant qu'on démolît ses collègues, pourvu qu'il leur succédât, Hélyotte interpellant, moins pour le bien du pays que pour son intérêt, Méjannes péchant en eau trouble. Ce qu'on lui proposait avait une odeur de marché. Et l'insultante famiharité de Sigismond Pec, avec la force vénale,

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la pesée frauduleuse sur l'opinion du journal de Le Vigreux ! Où était donc celui-ci, qu'il ne se joignait pas d'avance à la curée?

Au seuil d'un des salons fleuris de lumières, de fleurs, de femmes décolletées, parmi la presse des habits noirs, Gomeau-Pierres lâcha Maurice *

— Alice est là-bas, au fond, dit-il tranquiflement.

Dopsent venait de l'apercevoir, toute neigeuse dans sa robe de hnon brodée, une |grâce liliale sur son énigmatique visage, plus pure, plus séraphique que jamais.

Etait-ce la même femme qu'il avait renversée et saisie comme une proie délicieuse, abandonnée à la fougue de son amour? Il revoyait tout, avec un frémissement dans les fibres : la première étreinte sur la chaise longue, les autres depuis, rendez-vous fugitifs, appartement discret. Par ce don d'elle, si imploré, tant attendu, elle l'avait attaché passionnément, enivré du philtre de ses baisers.

Redoutable épreuve, où bien des amoureuses succombent sous la clairvoyance de l'homme, après qu'il a repris son sang-froid, mais dont elle était sortie victorieuse.

Il songeait à la complicité qui les liait, à l'aide généreuse qu'il l'avait contrainte d'accepter, plus de soixante mille francs en quelques jours. Et comme dans un rêve il croyait assister, témoin dédoublé, à la scène d'avant-hier après que Ga-

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brielle Peut brusquement interrogé, leur cruelle, si cruelle explication.

Scène affreuse, à laquelle il ne pouvait penser sans honte. Comment, lui, qui se croyait bon, juste, qui naguère adorait sa femme, avait-il pu la torturer ainsi? Quel affreux besoin de sincérité lui avait arraché de la gorge l'aveu, comme s'il vomissait un crapaud? D'où lui venait cette horrible sécheresse qui devant elle avait paralysé son repentir, glacé sa pitié? Quoi, ces vaines paroles, ces gestes gauches... alors qu'il aurait dû la secourir, la consoler, l'envelopper de douleur compatissante. Rien d'humain, la stupeur devant le gouffre.

Mais celle qui lui faisait tout oubHer, la Circé aux yeux de songe se dressait devant lui. Ahce l'accueiUit avec un sourire détaché, lui fit place auprès d'elle. Une nouvelle bague, un saphir de toute beauté étincelait à son petit doigt ; c'était le dernier présent de Maurice succédant à un collier de perles magnifiques qu'elle portait avec une sérénité parfaite.

A voix basse, sous l'éventail, elle lui soufila :

— Vous ferez partie de la nouvelle combinaison ; vous remplacerez Caldry.

— Savoir, dit Maurice.

— Et vous prendrez mon mari comme soussecrétaire d'Etat.

— Je ne serai pas seul à décider cela; vous savez à quels pourparlers, à quels cotes mal taillées entre les partis cela tient, dit Maurice, choqué à

l'idée des rapports qui Tuniraient à Gomeau- Pierres, surpris qu'elle lui demandât cela, le lui annonçât presque comme chose naturelle.

Elle le regarda comme elle savait le regarder, si tendrement ; et dans ce regard il lut une expression voluptueuse nouvelle de souvenirs et de promesses...

— Sans doute, fit-elle, mais admettez que cela dépende surtout de vous ? Vous ne pouvez me le refuser.

Il songea qu'il devait bien, en effet, cette compensation à Comeau-Pierres ; l'étrange était que ce fût elle qui la lui suggérât. Jamais la conscience de la veulerie, de la nullité morale de ce gros homme ne l'avait autant écœuré ; pourtant il était encore loin de se laisser aller à croire que le sénateur fût un mari complaisant. Son malaise, pour être irraisonné, n'en fut pas moins profond. Il devina, il comprit qu'il jouait gros jeu à tenir tête à sa maîtresse, car il soupçonnait en elle une force souterraine, tenace et impérieuse sous ses airs de femme suave. Sa conscience l'emporta. Il avait refusé autrefois d'attaquer un ministère où il comptait des sympathies. Il ne marcherait pas cette fois-ci contre les collègues qui l'avaient élevé avec eux. Ces coups de Jarnac, en politique, il le savait, se donnent tous les jours. Il préférait renoncer à ses chances que de s'y prêter, voilà tout.

Evincer Caldry, instruit, travailleur acharné, d'une expérience supérieure à la sienne, serait,

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jugea-t-il, une mauvaise action. Et comment regarderait-il ensuite en face Fernacques, dont justement il apercevait tout près d'eux la noble tête de vieux lion? Quels que fussent les erreurs, les torts de ces hommes, il avait été des leurs; ils l'avaient accueilli; il leur devait son titre, il ne lutterait pas dans l'ombre pour prendre leur place au grand jour, il tomberait en même temps qu'eux,

— Eh bien? demandait Alice étonnée de son silence.

Il répondit :

— Si le ministère meurt, je ne serai pas un des héritiers. J'ai le malheur de mettre le sentiment, en certains cas, au-dessus de mes intérêts.

Il attendait un éclair d'irritation dans le regard de la jeune femme ou cette froideur qui est pire; mais Alice Gomeau-Pierres lui dit avec un regard ineffable :

— Comme je vous comprends, mon ami!

Elle eut un léger soupir :

— Je n'avais, croyez-le bien, souci que de votre carrière. Si je suis ambitieuse, c'est pour vous, non pour moi.

Il fut ému : rien de plus délicieux que d'être rassuré, quand on a cru s'attirer le désavœu d'un être qui pour vous représente l'ivresse vivante.

— Je partage vos scrupules, j'approuve que vous ne preniez part à aucune menée contre vos amis. Cette loyauté vous honore. Mais pourquoi vous refuser à faire partie d'une combinaison nou-

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velle. Et si c'était Caldry lui-même qui vous demandât de le remplacer ?

— En ce cas... fit Maurice ébranlé.

Il songea que son honneur, en effet, ne serait pas engagé. A côté des transactions, des capitulations de conscience qu'il voyait tous les jours se produire autour de lui, qu'était-ce qu'un compromis semblable ?

— Eh bien, non, fit-il tout à coup. Et puis, excusez ma franchise, l'idée d'avoir votre mari comme collaborateur, l'unité de vues, de rapports quotidiens qui en résulteraient, serait pour moi une souffrance de tous les instants.

Il n'osa dire combien il lui en coûtait déjà de serrer chaque jour la main molle et grasse de Comeau-Pierres. Ce rôle odieux à jouer, (( l'ami du mari », l'exaspérait.

Alice répondit avec calme :

— Si je vous l'ai demandé, c'est dans la seule pensée que vous prendriez souci de moi et de mon renom. Henri est jaloux, il a des soupçons; il s'étonnera évidemment que vous ne le traitiez pas en ami, que vous lui préfériez un indifférent. Une fois sur la piste... Mais n'importe, du moment que cela vous déplaît...

Il supposa qu'elle s'efforçait de ne pas laisser voir à quel point elle était blessée ; la cruelle alternative où elle le plaçait ! Dissiper les doutes de Comeau-Pierres en lui assurant une place qui flattait sa vanité, et subir auprès de cet homme

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qu'il trompait un quotiden contact, des plus humiliants ; ou éveiller son mécontentement et sa méfiance en compromettant et en exposant Alice...

— Laissez-moi réfléchir. S'il s'agit de vous, c'est différent.

Et il ne put s'empêcher de maudire l'engrenage où il se trouvait pris. Alice n'était pas vénale ni intéressée, oh non! et cependant il avait insisté pour qu'elle acceptât — et elle avait accepté, pauvre amie ! — la forte somme. Elle était droite et délicate, et voilà qu'elle lui demandait d'atteler son mari à son char victorieux, de l'associer à son destin. Les rançons du bonheur sont terribles ; et s'il est vrai que tout se paie, comme il payait déjà cher son amour pour elle ! Gabrielle savait. Entre eux, plus de confiance et de joie. Son foyer détruit, quelle amère rançon 1 Et cependant, il aimait tellement Alice, il la désirait tellement encore, qu'il s'avouait lâche.

— Je vous promets, dit-il, de faire de mon mieux. Ginette venait à eux, provocante, une aigrette

de diamant agrafée dans les cheveux.

— Vous cherchiez le baron de Woinville? lui demanda Alice avec un sourire perfide.

Elle savait l'intérêt que son amie portait à cette nouvelle relation.

— Non, dit Ginette, il est retenu à Dosmont par la grève.

— On m'a dit qu'il avait été blessé à la tête? insista Alice avec une douceur cruelle.

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— Presque rien; une brique que son casque a amortie : il a, d'un coup de pommeau de sabre, assommé son agresseur.

Les narines de Ginette palpitèrent, ses yeux eurent une lueur de chatte sauvage en disant cela. Elle se retourna vers Maurice :

— Conduisez-moi donc au buffet.

Il s'inclina. Elle retourna la tête vers son amie, avec un sourire délicieux :

— Mais je vous le ramènerai.

Maurice ne put, dans la foule qui le pressait contre l'épaule nue et les hanches de Ginette, — le troublant contact ! — s'empêcher de lui dire :

— Vous vous intéressez beaucoup à lui?

Elle le devina jaloux, et répliqua du ton le plus innocent :

— A qui donc?

— A ce M. de Woinville ?

— Mais oui. C'est un bel animal... Je vous choque?

— Quelle fanfaronne de vice vous faites, Ginette !

— Etes-vous donc si vertueux, Maurice?

— Moi, oh non, je ne suis qu'un homme, un pauvre homme.

— Plaignez-vous donc : on vous aime !

— Et vous aussi, je suppose?

Il la regardait avec une curiosité inquiète, un peu grondeuse. Il retrouvait près d'elle les sensations confuses d'un autre soir, chez Givreuil.

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Elle lui planta dans les yeux un regard expressif, caressant, irritant aussi, qui le défiait :

— Oh! moi, on m'aime toujours. Je suis nette et claire. Pas d'erreur sur la personne.

Il contemplait sa belle chair nue, le corps en fleur de Ginette, surpris qu'entre son amour pour Alice, il pût trouver place pour un autre désir. Ginette ne mentait pas, et devait faire une savoureuse maîtresse : un parfum de vice montait d'elle, capiteux, poivré.

Il détourna les yeux, contraint. « De quoi est donc fait, se demandait-il, le misérable cœur de l'homme, irrassasié, avide, si tourmenté? Et la luxure insatiable que fouette en lui la vue, le parfum, le frôlement de la femme ! »

Quand il eut présenté à Ginette une coupe de Champagne et une assiette de sandwichs, il se sentit effroyablement malheureux.

Elle lui dit en souriant :

— Homme de peu de foi, inconstant Maurice !

Je vous aurais aimé, moi, si vous aviez montré plus de persévérance.

Elle vit le trouble de son regard, et ajouta, en plantant ses dents blanches dans le sandwich :

— Trop tard, bel ami !

Mais ses yeux chatoyants, son sourire ironique et attirant, — quelle joUe bouche ! — démentaient la rigueur de la phrase.

Et levant sa coupe de Champagne, à mi-voix, rieuse :

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— A votre santé, monsieur le ministre !

Il ne protesta pas, acceptant d'avance les événements, l'a Dieu vat de la chance.

Gomeau-Pierres et Alice, qui arrivaient, elle au bras de Fernacques, lui conduisant Mme Ligones, échangèrent un imperceptible sourire.

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Comme tout le faisait prévoir, le ministère, après l'interpellation d'Hélyotte, mis en minorité sur l'ordre du jour, tombait. Méjannes, appelé à l'Elysée, acceptait de constituer un ministère. Le lendemain, des listes coururent : Ligones y figurait pour les Finances, Roudry pour les Postes, Télégraphes et Téléphones, Hélyotte pour le Commerce, et Caldry, qui avait montré les dents et qu'on redoutait, pour les Colonies ou l'Instruction publique.

Cet homme de fer, estimant sans doute comme Saint- Just qu'on ne peut gouverner vertueusement, avait racheté à Sigismond Pec les documents menaçants, fermé du gâteau de miel la gueule du Cerbère. Que Caldry consentit, lui, si intransigeant pour les autres, à de semblables défaillances, Dopsent en fut seul surpris. Il avait encore, grâce à sa puissance d'imagination, des illusions.

On lui proposait le Ministère du travail et, comme s'il avait été habilement préparé dans la coulisse, le choix de Comeau-Pierres pour le soussecrétariat d'Etat parut s'imposer.

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Dopsent subissait cette nécessité ; il ne regimbait plus. Quelques heures d'enivrement aux bras d'Alice l'avaient courbé, plus esclave sous le joug. Une dérive de son être et de sa volonté. Elle en profitait pour s'imposer, indispensable, présente jusque dans l'absence. Elle obsédait sa pensée. Il la portait en lui comme un poison délicieux.

Ce furent pour Gabrielle d'atroces heures. Depuis l'explication avec Maurice, un froid de mort était tombé entre eux. Ils s'évitaient, ils vivaient dans une atmosphère de catastrophe, sentant venir des douleurs pires, et impuissants à les conjurer.

Elle se disait seulement :

« Est-il possible que Maurice que j'ai connu droit, plein de déhcatesse au fond, étale la honte publique de sa promiscuité avec ce Comeau- Pierres et sa misérable femme? Ce n'est plus un secret qu'elle est sa maîtresse; tout se sait à Paris, La curiosité qui se porte sur les gens en vue, la mahgnité du monde et les indiscrétions de la presse, laisseront transpirer le scandale. Quelle abjection! Et Maurice se croyait pur, désintéressé, uniquement soucieux de son pays.

Qu'a-t-il fait comme député, comme sous-secrétaire d'Etat? Des besognes dont un autre, dont tout autre, consciencieux, se serait aussi bien acquitté. Ses grands projets, où sont-ils? Ses belles réformes ont-elles avancé d'un pas? Est-il une proposition de loi, une seule, qu'il ait pu amener au jour de la discussion; et quelle chance

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aurait-elle eu d'aboutir? Ces Comeau-Pierres!... Qu'il soit ministre, si c'est le terme de son ambition, soit! Mais devait-il y arriver ainsi, et avec ces alliés boueux? »

Elle s'enlisait dans ces mornes réflexions, quand la femme de chambre frappa et dit :

— C'est M. Max Odel qui voudrait parler à madame de la part de monsieur.

Gabrielle inclina la tête : qu'on le fit entrer. Que pouvait-il avoir à lui dire?

Odel la salua très bas; il avait pris encore plus d'assurance et la mèche de son front était plus arrogante. Il arrivait au but de ses désirs. Dopsent, qui l'avait pris la première fois comme sous-chef, allait le prendre cette fois comme chef de son cabinet. On le décorerait en juillet.

Il tenait une lettre à la main :

— Madame, Monûeur Dopsent, sur le quai de la gare de Lyon, m'a chargé de vous remettre ceci.

C'est vrai, Maurice devait, à Dijon, présider un banquet suivi d'une grande réunion publique où il prononcerait un discours sur les réformes républicaines. S'étant promis à échéance fixe, il tenait parole par scrupule, quoique sa présence fût plus justifiée à Paris.

Elle étendit la main, et dit :

— Merci, monsieur Odel.

Elle le tenait à distance parce qu'elle n'aimait pas son allure d'aiTiviste sec et précis. Lui, soit qu'il subit le charme « de la patronne )>, soit qu'il

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s'imposât cette attitude, lui témoignait la plus respectueuse déférence.

— Dites-moi, fit-elle, comme il s'inclinait pour se retirer, savez-vous où en est le ministère?

— On me téléphonait à l'instant de l'Intérieur, madame, qu'il sera constitué ce soir; mais il y a du tirage et j'oserai dire : du grabuge. M. Hélyotte n'en ferait plus partie, et M. Comeau-Pierres prendrait le Commerce, à sa place.

Il ajouta, supposant que la chose offrait à Mme Dopsent un intérêt capital :

— Nous avons le Travail, cela va de soi.

— Et pourquoi Monsieur Hélyotte ne serait-il plus ministre? demanda Mme Dopsent, malgré elle curieuse.

Max Odel pinça les lèvres, ce qui donna à son sourire un pli sarcastique :

— Un tour de M. Ligones qui a bien voulu que M. Hélyotte tirât les marrons du feu, et qui ne veut pas qu'il les croque. Aussi a-t-il imposé à M. Méjannes M. Galdry, que M. Hélyotte ne peut souffrir. La politique a de ces beautés.

Gabrielle, d'un signe de tête qui remerciait, le congédia. Elle vit alors dans ses mains la lettre de Maurice : un large cachet de cire grenat, où il avait imprimé le camée de sa bague, une tête d'Hermès coiffée du pétase, la scellait. Elle la contempla un long moment comme si elle n'en saisissait pas la raison d'être, et tout à coup ses doigts se mirent à trembler. Elle regarda la lettre, la

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suscription et le cachet avec une inexprimable angoisse. Pourquoi lui écrivait-il?

Chose curieuse, elle ne se hâtait pas d'ouvrir. Les dernières phrases de Max Odel, la déception furieuse, certainement, d'Hélyotte et de Ginette, la désignation de Comeau-Pierres pour un ministère, tout cela chavirait dans sa tête. Le mot gouailleur d'Odel y tintait : la politique a de ces beautés.

Ah! oui...

Elle ouvrit et lut :

« Ma chère Gabrielle,

« Tout à l'heure je vais parler à trois mille personnes; je leur affirmerai ma foi dans les robustes destinées de mon pays, je leur crierai de quoi la France souffre, et quels remèdes la guériraient. De toute ma sincérité, je leur rappellerai ce qu'ils doivent à cette Répubhque si calomniée, dont ses adversaires prétendent, pour l'affaiblir, qu'elle se heurte à la désaffection de ceux qui lui doivent tant. Je leur montrerai l'œuvre accomplie depuis trente et quelques années. La réfection militaire, la transformation de l'enseignement, les lois de justice, d'assistance et de prévoyance sociales; les lois ouvrières, l'améhoration du sort des fonctionnaires, et enfin cette immense œuvre coloniale qui nous classe immédiatement après l'Angleterre. Ce discours résumera, une fois de plus, les convictions qui m'ont poussé à la vie po-

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litique, à ses embûches, à ses succès, à ses revers, et à son triomphe peut-être demain.

« Triomphe dont mon orgueil ne jouit que modérément, je t'assure, et dusses-tu en douter. Je sais maintenant quelle part de circonstances se mêle aux événements, et que le mérite n'est qu'un des facteurs, et pas toujours le plus sûr, de la réussite. Dans cette ascension rapide, dont je pourrais, dont nous pourrions peut-être nous enorgueillir, ma volonté n'a pas été la seule force motrice. Ce n'est pas ainsi que tu aurais voulu me voir, hier obscur médecin de campagne, devenir notoire, jouer un rôle officiel, présider, si peu que ce soit, aux destinées nationales.

(( Et c'est parce que j'ai profondément conscience de tout ce qui se mêle en alHage trouble à mon destin, que je sens le besoin de t'écrire, puisque, Gabrielle, une conversation de cette nature serait difficile en ce moment, ou presque impossible entre nous. La plume permet, sur l'intimité muette du papier, ce qui, avec la parole et ses réactions électriques sur les nerfs, ne pourrait être supporté. Dire que j'avais rêvé que tu pourrais être fi ère de moi!

(( Tout pesé, ma vie parlementaire n'a qu'à demi menti à son but. Mon succès personnel masque, je le reconnais, l'avortement de mes grandes ambitions et ne me console pas d'avoir si peu fait pour mon pays. Car bien que mon orgueil d'homme se réjouisse de prédominer, il ne remplit pas tout

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mon cœur. Mon ambition était plus haute. J'ai échoué. D'autres auraient-ils mieux réussi? Je ne sais. J'ai tâché de ne faire, comme mandataire du peuple, que le minimum des concessions indispensables. Je n'ai guère promis que ce que je pouvais tenir, ce que j'ai tenu. Mais si j'arrive à m' absoudre presque, pour la faillite de mon idéal civique, comme homme, je sens toute ma faiblesse vis-à-vis de toi et des autres ; et j'en éprouve un véritable désespoir, la plus profonde humiliation.

« N'être qu'un homme, mais valoir le plus que peut un homme, voilà ce que je m'étais proposé. Et ce qu'à quelques défaillances près, dans la mesure de mes moyens, j'avais atteint là-bas, dans nos Landes, en cette vie stable et forte, où chaque jour, comme un ouvrier probe, ajoutait sa poignée de ciment pour consolider la maison de notre bonheur. Hélas, que je me sens petit, avili et diminué! L'idée que tu ne verras plus en moi l'homme que tu estimais, que tu aimais, m'est amère comme la mort.

(( Songer qu'aux yeux des autres, je suis, je vais être un ministre, remplir cette fonction disputée, périlleuse, alourdie de responsabilités redoutables devant l'inconnu de demain, mais enviée et brillante; et que pour toi je serai, sous ce vêtement d'apparat, l'homme que seule tu connais dans son imperfection et sa misère; toi qui depuis des années vis à côté de mon cœur, et coudoies ma conscience.

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(( Je souffre horriblement, Gabrielle; et c'est à toi seule que je puis le dire en écartant pour un moment ta douleur, tes reproches, ton amour trahi et ton orgueil blessé, tout ce dont tu saignes par moi, par moi qui malgré tout t'aime et me désole de t'avoir porté ces coups affreux.

(( Quel abîme que nous-même 1 Et je me croyais bon, et si l'on m'avait dit que ces choses arriveraient, j'aurais cru insensé ce prophète de malheur. Gabrielle, ma femme malgré tout, mon amie, ma compagne des bons et des mauvais jours, toi l'élue, toi la bonne, toi la tendre, toi l'intelligente, toi que j'ai perdue, que tu me croies ou que tu ne me croies pas, il n'importe ! Je souffre, et toi seule peux m'entendre, même si tu te refuses à me plaindre et à me consoler.

(( Quelle déchéance et quelle détresse ! Il me semble que je vide jusqu'à la lie je ne sais quel philtre empoisonneur qui m'enivre et me tord de nausée. J'appartiens à une autre que toi, mais n'est-ce pas profaner ces mots de les employer ici, tant les sentiments qu'ils expriment peuvent être différents et attestent la pauvreté de la pauvre langue humaine. Oui, un autre être est dans ma vie et je ne me reconnais plus : suis-je encore moimême? Il me semble avoir deux personnalités qui s'entre-déchirent : un nouvel homme, le mauvais, surgi au cours de cette vie insolite et parmi les tentations de toute nature, m'entraîne; et l'ancien, le Maurice que tu as connu et qui n'est pas entière-

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ment mort, râle, agonise sous cette poigne violente, résiste et se retourne désespérément vers le passé. S'il était temps encore pour toi, pour moi, je te crierais : — Sauve-moi, Gabrielle.

« Puis ma raison vacille, je me demande quel vertige a passé sur moi et j'obéis à la fatalité qui me mène. J'y obéis avec rage et avec ivresse et en bénissant et en maudissant mon asservissement. Tout me le crie, ma pauvre amie : je ne suis plus digne de toi. Nous autres hommes, qui sommes rudes et grossiers, nous n'attachons pas au caprice d'un instant l'importance que la délicatesse de votre cœur jaloux y met. Mais il est une faute inexpiable, celle qui trahit peu à peu, outrage par l'abandon, la désertion de l'esprit et du cœur la noble compagne de nos pensées et de nos rêves. Celle-là, je la commets envers toi. Un dédale nous sépare, infranchissable. Derrière, tu m'apparais lointaine, telle que je t'ai aimée, vénérée, de quel respect, de quel culte pieux ! Je sens que celle que tu fus ne peut plus pardonner à celui que je suis devenu. C'est comme si une mauvaise fée nous avait rendu l'un à l'autre étrangers. Je te vois, je te reconnais, mais je ne puis aller à toi, pas plus que tu ne peux me reconquérir.

« Cette fatalité terrible qui s'est abattue sur nous, brise notre union. Nous sommes désormais, quoi qu'il arrive, perdus l'un pour j^'autre. Si tu pouvais m'oublier, si tu pouvais refaire ta destinée, je te dirais : oublie-moi, recommence à vivre.

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J'ai perdu le droit de t'imposer ma volonté, j'abdique. Je te rends ta liberté morale. Décide ! Je ne suis plus qu'un vaincu.

« J'ai pensé à la séparation, au divorce même. Je ne puis plus, et de quel droit? enchaîner ton sort au mien. Il va de soi que je prendrais tous les torts, — je les ai seuls — ; et que cette rupture pourrait se faire discrètement. Le pouvoir a du moins cela de bon. Si tu vois une arrière-pensée dans ce que je te propose, je te répondrai : oui, j'en ai une très nette. Me refaire une autre vie qui ne sera, hélas, que la parodie déformée de la nôtre. J'accomplirai un devoir de réparation. Si tu acceptes le divorce, Alice divorcera et je l'épouserai. Si honte que j'aie à t'écrire ces mots cruels, je me mépriserais davantage de te déguiser la vérité. Si tu préfères une séparation, je m'inchnerai devant ta volonté; tu sais que, trois ans après, le divorce nous libérerait avec toutes ses conséquences.

« Ma pauvre Gabrielle, en te montrant à quel point je m'oubhe peu dans ces tristes combinaisons, je te proteste que je pense aussi, surtout presque, à toi. La liberté peut te tenter; tu es jeune, tu es belle encore. Ah! pourquoi faut-il que je t'avoue que l'idée que tu serais à un autre homme me serait intolérable? Et nos enfants avec un autre père, non, il y a là quelque chose de monstrueux ! Ces contradictions, je ne puis les expliquer; je les sens, elles me bouleversent, elles me tuent : et il me faut les subir !

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(( Ma chère femme, par tout ce qui nous a rapprochés dans la vie grave et tendre, dans la confiance, dans la foi au même idéal de droiture et de vérité, pardonne-moi le mal que je te fais. Si à plaindre que tu sois, je suis, étant coupable et ayant honte de moi, plus malheureux encore que toi. Tout ce que j'ai perdu, gâché, flétri à jamais, à jamais!...

« Adieu, il faut que je rassemble mes forces, il faut que je fasse mon métier d'esclave et de ministre, puisque je l'ai voulu... On m'attend.

(( Maurice. »

Quand Gabrielle eut achevé sa lecture, elle était méconnaissable, le visage pâle, creusé, les paupières flétries; une expression de douleur crucifiante la transfigurait! Quoi, il en était là!... Le malheureux!... On frappa à la porte. Le valet de chambre gourmé vint lui dire :

— M. André Varaise demande si madame peut le recevoir.

Elle eut un instant d'hésitation, et se dirigeant vers son appartement pour redonner à sa figure un aspect présentable :

— Faites entrer et priez d'attendre.

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Le visage maigri d'André Varaise brûlait toujours du même feu intérieur : il avait cette beauté noble qui vient de l'âme, dans les crises profondes. Il resta debout, les yeux fixés sur la porte où il supposait qu'elle allait apparaître. Il semblait pénétré d'un sentiment unique; et une seule idée, en effet l'absorbait, toute de respect, de fidélité et de tristesse.

Dans ce décor luxueux où elle vivait, il se demandait si la Mme Dopsent qu'il avait connue autrefois pouvait se plaire? Il éprouvait, une fois de plus, le grand dépaysement qui lui rendait si douloureuses ses venues, pourtant si discrètes, chez elle.

Elle entrait sans bruit, et il vit tout de suite combien elle avait le visage altéré.

Il lui serra la main avec une pitié délicate et dit, s'excusant :

— Je tombe mal, madame, et vous maudissez l'importun...

— Non, mon ami, puisque je vous reçois.

Elle lui désignait un fauteuil. Et lui, de se sentir là en ^âsite, son chapeau à la main, souffrit; il

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aurait tant voulu pouvoir bannir tout formalisme, franchir les convenances et lui parler cœur à cœur, en toute vérité.

— Dois-je vous féliciter? demanda-t-il. On m'assure que Maurice...

— Ne me félicitez pas.

— Oui, l'encens du pouvoir est trop grossier pour vous.

— Je n'en sais rien. Comme une autre, j'aurais pu en être grisée...

— Non, vous haïssez, j'en suis sur, la parade, le mensonge, la vanité, tout ce qui se mêle à cet orgueil-là et en est la plate rançon.

Elle fut touchée de sa sincérité et soupira :

— Me connaissez- vous ? Se connait-on soi-même ? Elle ne pouvait penser qu'à la poignante lettre

de Maurice.

Il répHqua :

— Il y a des êtres qui changent; il en est d'autres dont la trempe de pur métal ne peut pher ni s'altérer. Vous êtes exactement celle que j'ai connue jadis; mais alors, vous étiez plus heureuse, ou du moins, les peines que vous pouviez avoir n'entamaient que l'épiderme du cœur. A présent, pauvre amie, je sens que vous êtes atteinte dans le vif de l'âme, et c'est mon désespoir que mon impuissance. Cette impuissance que vous m'imposez et qui fait de moi, dans votre vie, un figurant inutile et non résigné, un intrus sympathique et rien de plus.

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— Ne dites pas cela, fit-elle avec vivacité; d'abord, vous ne devez pas parler ainsi, vous me Pavez promis; et ensuite ce n'est pas vrai, — et vous le savez, — que vous me soyez indifférent.

Il s'anima; son beau regard sombre, son sourire lassé eurent une expression passionnée :

— Ne rien pouvoir pour vous, n'être même pas l'ami qui conseille, le parent qui dirige; ne pouvoir, n'oser vous parler sans crainte de vous blesser, de vous irriter...

— André, pourquoi revenir sur ce qui est irrémédiable; ne perdez pas le mérite de votre sagesse et de votre courage.

— Ah! madame, vous ne soupçonnez pas, je le vois, ce que peut souffrir un homme lorsque pendant des années et des années il n'a formé qu'un rêve; lorsqu'une femme admirable, une âme exquise a incarné ce rêve, lorsqu'il sait qu'elle est pour lui l'élue, l'unique, et que hors d'elle il ne trouvera jamais le bonheur...

Elle le regarda avec une douceur attendrie, un regret apitoyé, avec la gratitude qu'elle se sentait devoir à ce culte pieux, à cette ferveur obstinée qui la plaçait si haut, sur ce piédestal dont toute femme est fière :

— Si, mon cher ami, je sais ce que vous souffrez, par ce que je souffre moi-même.

— Gabrielle!...

— Je sais l'homme que vous êtes, je l'estime à son prix. Si la vie avait été autre, et que je vous

eusse rencontré plus tôt, je puis vous le dire sans avoir à rougir : libre, je vous eusse aimée. Mais je ne suis pas libre.

— Affranchissez-vous ! Je vous le jure sur mon honneur, je vous le jure sur le souvenir pieux de ma mère, vous le pouvez sans déchoir, sans mentir en rien à la délicatesse, à la fierté de votre conscience. Vous me rendrez cette justice que je n'ai jamais, depuis le jour où vous me l'avez interdit, osé toucher aux plaies secrètes de votre âme. Jamais vous ne m'avez entendu porter contre votre mari une insinuation, si légère fût-elle. Mais à présent, j'ai le droit de vous le dire : en vous libérant ou en lui permettant de se libérer d'une chaîne dont il ne sent plus la beauté, qui sait si vous ne remplirez pas son vœu secret?

Elle pâlit. Quoi, cette douleur lui était réservée, que Varaise sût, lui aussi, dans quel abime de souffrances elle se débattait?

Elle répondit :

— J'ai pensé à cela aussi. C'est impossible. ' Il la regarda avec douleur et colère, comme

s'il ne comprenait pas tout de suite :

— Mais si vous perdez Maurice, que vous restera-t-il ?

— Mes enfants !

Rephant le coude contre le bras du fauteuil, il appuya son front sur sa main et dit d'une voix lente :

— Je me mépriserais de vous conseiller une

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mauvaise action; mais vos enfants deviendraient les miens...

— Non, André, tant qu'ils auraient leur père, même absent, même indigne. On n'a pas deux pères!...

Et en disant cela, une vive rougeur exhalée de sa plus noble pudeur colora ses traits.

Il répondit, de la même voix concentrée qui martelait, syllabe à syllabe, sa conviction :

— Ne vous payez pas de mots, même sublimes.

Votre morale admet le divorce, vous me l'avez dit plus d'une fois.

— Pour les autres, oui, pas pour moi. Comprenez-moi, André. Mes enfants, Maurice, moi, c'est une trinité que rien ne peut rompre.

Il eut un cri de révolte :

— Mais vos enfants grandiront, s'en iront, feront leur vie, eux aussi ! Vous serez seule, trahie, désespérée. Qui vous consolera? Le souvenir du bonheur passé? Quelle amertume! Le devoir que vous aurez cru remplir? Quelle désillusion!

— Je ne demande pas à être consolée.

— Ah ! vous ne m'aimez pas, fit-il avec désespoir, vous ne m'aimez pas!...

Elle eut un geste désespéré :

— Je me dois avant tout à Maurice.

Farouchement, il demanda :

— Mais qu'espérez-vous donc?

— Le sais-je?...

— Que Maurice vous revienne un jour, votre

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foyer n'en sera pas moins attristé par le regret, la crainte, les Parques du doute, la mort des sentiments irréparables.

Elle eut le même geste de lassitude résolue :

— Cela se peut.

— Et vous vous détournez de la vie, d'une vie nouvelle, ardente, heureuse? D'une vie où je voudrais payer de mon sang chacun de vos sourires, où tous vos désirs seraient des ordres, où je n'aurais qu'une idée, vous plaire et vous servir.

Elle se leva, et d'un geste franc mit ses mains aux épaules du jeune homme :

— Oui, André, je sais que vous m'apporteriez tout cela et je le refuse... Je le refuse avec une reconnaissance infinie; je ne puis pas, je ne veux pas enchaîner votre vie à la mienne. Tant que Maurice vivra, j'aurai la certitude morale, une certitude qu'aucun raisonnement n'ébranlerait, qu'aucune passion ne fausserait, — et cependant la vôtre me touche aux larmes, — la certitude décisive et douloureuse que l'emprise qu'il a mise sur moi, que les liens de notre mariage ne peuvent être déUés par mon consentement. Je ne suis pas l'épouse sans fierté qui se cramponne à une situation dont je ne compte accepter ni les avantages ni les honneurs, je ne suis pas larivale qui ne veut pas qu'une autre entre dans la maison dont elle a été jusqu'à présent la gardienne fidèle : je suis la femme de Maurice et la mère de ses enfants. Voilà tout.

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Il se leva et dit :

— C'est une résolution arrêtée?

— Arrêtée.

— Alors, je n'ai plus rien à ajouter. Que ferai-je désormais ici, que puis-je pour vous et pour moi? Vous ne m'entendrez plus me plaindre. Adieu, madame.

— Oui, adieu, André. Notre amitié ne pouvait, je le comprends, vous suffire.

Elle eut un admirable et noble sourire :

— Et pourtant!... D'ailleurs les circonstances mêmes m'eussent forcée de la prier d'être plus réservée encore.

— Oh! soyez tranquille, fit-il avec une amertume indicible, nul n'a plus souci que moi de votre honneur. Je disparaîtrai de votre vie sans bruit comme il y a neuf ans. Mais alors, je m'immolais avec la joie cruelle du sacrifice. Je respectais les droits de Maurice, les chances de l'avenir, votre jeunesse à tous deux, si pleine de promesses. A présent...

Il se mordit les lèvres au sang pour dominer son émotion :

— C'est affreux.

Elle dit simplement :

— Oui.

Il y eut un lent, long, déchirant silence après lequel il s'inclina lentement devant elle; elle ne lui tendit pas la main comme autrefois ; il n'y eut pas même cette parodie trompeuse des senti-

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244 LA FAIBLESSE HUMAINIC

ments qui ne s'exprimeront plus; il y eut le silence, le vide, l'absence et comme la mort.

Elle resta seule, debout et frémissante au milieu du salon.

On lui apporta un télégramme qu'elle décacheta.

Hossegor,

Charles atteint congestion pulmonaire, prévenez Maurice, Tendresses,

Marie Dopsent.

Son beau-père, sa belle-mère... Sa pensée bouleversée reflua vers les vieux parents si bons, si courageux, si résignés. Le péril s'annonçait grave, l'ombre de la mort passa dans la pièce.

Elle n'hésita pas une seconde, sonna Justine.

— Ma malle, ma vahse, l'auto, vite !

Elle consulta l'horaire ; il y avait un train dans une heure.

La femme de chambre s'affairait, elle revint en s'excusant.

— Madame, c'est Mme Comeau-Pierres qui insiste pour entrer.

Intrépide, souriante, un immense chapeau garni de roses safran sur ses cheveux noirs, Alice parut :

— C'est fait, Maurice et mon mari sont ministres! Que je sois la première à vous embrasser!

Elle ouvrit les bras.

— C'est inutile, dit Gabrielle.

L'autre pâlit :

— Pourquoi?

— Vous le demanderez à mon mari.

Alice devint verte, essaya de sourire, rajusta sa voilette, et pirouettant avec grâce, insinua :

— Peut-être Monsieur Varaise qui sort d'ici, et que j'ai le temps de rattraper dans l'escalier, m'expliquera-t-il votre attitude et la sienne. Car il a oublié, lui aussi, de me saluer... Il me semble épouser vos griefs avec une sympathie...

Gabrielle sourit, d'un beau mépris :

— Vous ne croyez pas m'atteindre, n'est-ce pas? Mais je vous trouve hardie d'oser me regarder en face. Quelle âme de boue avez-vous donc? Si c'est Maurice que vous venez chercher, il n'est pas ici ; si c'est pour moi que vous venez, inutile : à l'avenir, je ne vous recevrai pas.

— Vous me chassez?

— Je vous prie de vous retirer, ne me forcez pas à appeler.

— Vous n'aurez pas la joie d'un scandale!

Mais j'aurai ma revanche, je l'ai déjà!...

Elle attendit une seconde, jeta un regard de défi dans la glace et sortit.

Gabrielle s'assit à son bureau et écrivit :

(( Maurice,

(( Ce télégramme t'expliquera mon départ. Parons au plus pressé. Je vais à Hossegor soigner ton père. J'ai lu ta lettre et je viens de mettre à la porte ta maîtresse. Je te plains de toute mon âme.

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Je ne consens pas à une séparation. Je quitte cette maison pour n'y pas rentrer. A Hossegor, chez nous, je t'attendrai, si tu dois venir. C'est de là, que fut notre vie et notre amour, que tu me répudieras, si tu as ce triste courage. Adieu. »

Elle cacheta et dit à Justine :

— Vous remettrez cette lettre à monsieur dès son retour.

Une heure après le départ de sa femme, Dopsent rentrait. Sa nomination était officielle.

— Monsieur le ministre, que je sois le premier !... s'écria Odel avec effusion.

— Merci, merci, mon ami!

La femme de chambre lui remettait le télégramme et la lettre que Madame avait bien recommandé de...

Dopsent les parcourut et son visage s'assombrit. Un moment il resta frappé de stupeur, puis passa la main sur son front, l'air vague de l'homme qui ne sait s'il rêve ou s'il veille.

— Monsieur le ministre, dit un secrétaire accourant.

— Quoi, qu'y a-t-il? répondit Dopsent brusque.

— Des électeurs qui ont appris... Ils veulent vous féliciter...

— Tout à l'heure.

Mais déjà les coups de téléphone vibraient, les petits bleus pleuvaient, que le valet de chambre courbé en deux lui apportait de minute en minute

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sur un plateau. Des amis, des quémandeurs, des députés, la foule arrivait.

Le timbre de l'antichambre ne cessait de sonner sans discontinuer.

Et Maurice fiévreux serrait des mains; la maladie de son père, le départ de sa femme se heurtaient dans sa tête où sonnait ce mot de fanfare et d'orgueil malgré tout plus haut que sa douleur, plus fort que sa détresse, mot effarant, lourd d'avenir, gros d'imprévu, mystérieux dans sa précision fétichiste :

(( Ministre, je suis ministre. »

Oui, c'était la réalité du mirage, le vœu accomph, le succès inespéré, rapide, foudroyant presque. Il était parvenu au bout de ses désirs, à travers quels égarements, combien de faiblesses, d'erreurs> sur quel écroulement de ruines! Il triomphait pourtant. Mais Gabrielle, mais son vieux père, mais ses enfants... L'affreuse solitude des heureux, des riches et des puissants dans le désert de ces âmes, de ces voix, de ces regards, de ces gestes, de ces importuns bruyants qui se pressaient, se bousculaient autour de lui, l'envahit.

Il se répéta :

(( Je suis ministre! »

Et c'était de l'orgueil, et c'était de l'ivresse.

Une acre souffrance, aussi.

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