CHAPITRE PREMIER L'INTERNATIONALE
Née à Londres, en 1864, l'Association internationale des Travailleurs — la première Internationale, comme on l'appelle couramment dans l'histoire du socialisme moderne — survit peu à 1870.
Après avoir tenu quatre Congrès, à Genève, à Lausanne, à Bruxelles et à Bâle, elle en devait convoquer un cinquième pour le premier lundi de septembre 1870. « Dans un an, avaient déclaré en 1869 à Bâle les délégués français, l'Empire aura cessé d'exister et dès aujourd'hui nous invitons l'Internationale à réunir son prochain Congrès à Paris. »
Le premier lundi de septembre 1870 tombait le 5. La veille, l'Empire avait été renversé. Mais on était en pleine guerre. L'heure était peu propice à un Congrès international. Il n'en fut point question.
La guerre portait à l'Association un coup fatal. Au lendemain de la Commune et du vote de la loi Dufaure, qui punissait de peines effroyables toute affiliation, les débris de ses sections furent traqués, voués à une vie clandestine et impuissante.
A l'extérieur, quelques Congrès continuèrent à se réimir, de moins en moins nombreux, de plus en plus divisés, à Bruxelles, à Genève, à Berne, à La Haye. Mais, en fait, l'Association était ruinée par les querelles intestines qui la divisèrent en marxistes et bakouniniens, les premiers voulant imposer leur caporalisme autoritaire et leur germanisme, les seconds s'efforçant de propager les
conceptions anarchistes et libertaires. Les blanquistes français s'en retirèrent. Le Congrès de la Haye (1872), où Karl Marx et sa coterie firent transférer à New- York le siège du bureau de l'Internationale, signa son arrêt de mort.
La seconde Internationale.
De 1875 à 1890, nous assistons à la formation, dans les divers pays européens, sous les titres de Partis ouvriers ou de Partis social-démocrates , de partis socialistes nationaux : Parti social-démocrate allemand, sorti de la fusion des lassalliens et des marxistes et ayant à sa tête Bebel et W. Liebknecht ; Parti ouvrier français, avec Jules Guesde, Benoît Malon, Eugène Foumière, Gabriel Deville, Paul Brousse, Joffrin, S. Dereure, etc. ; Parti ouvrier belge, avec César de Paëpe, J. Volders, Anseele et Van Beveren ; Fédération social-démocratique d'Angleterre, avec H3'ndman et Beldford-Bax ; Parti des travailleurs socialistes italiens, avec Andréa Costa, Turati, etc. ; Parti social-démocrate autrichien, avec . Adler ; Parti ouvrier espagnol, avec Pablo Iglesias, etc.
Les principes de lutte de classe et le matérialisme économique de Marx triomphent dans ces divers partis ouvriers. La défaite française de 1870 a fait passer à Berlin la prépondérance socialiste, comme la prépondérance économique, comme la prépondérance diplomatique et mihtaire. D'autre part, la répression cruelle de la Commune de Paris a porté un coup terrible à l'idéalisme dans le cœur ulcéré et meurtri des prolétaires
Le 14 juillet 1889' s'ouvre à Paris un Congrès socialiste international (i). Il tient ses séances salle Pétrelle, rue Rochechouart. Il est convoqué par la fraction guesdiste (Parti ouvrier français), qui représente plus particuhèrement en France le socialisme marxiste, par la fraction
(i) Entre la an de la première Internationale et le Congrès de 1889, qui donne naissance à la seconde, se placent un certain nombre de conférences et de Congrès socialistes internationaux : Congrès de Gand {1877), Congrès de Coire (1881), conférences ouvrières internationales de Paris {1883 et 1886), Congrès corporatif international de Londres (1888). Mais ces diverses réunions n'avaient groupé que peu de délégués d'un petit nombre de nationalités.
blanquiste qui a suivi Vaillant, enfin par la Fédération nationale des S3Tidicats et groupes corporatifs de France qui venait de tenir son Congrès annuel à Bordeaux (i). En réalité, il est organisé directement par la social-démocratie allemande, ainsi qu'en témoigne la lettre suivante de Liebknecht adressée à la fraction possibiliste française :
Les députés socialistes démocrates allemands ont pris la résolution de prendre part au Congrès ouvrier international qui, d'après les résolutions du Congrès ouvrier de Bordeaux, doit se tenir à Paris dans le cours de l'année présente. Pour faire les préparatifs nécessaires, il nous a paru indispensable d'avoir une conférence préparatoire. Avec nos amis suisses, belges et hollandais, nous avons convenu de tenir la conférence préparatoire à Nancy le i8 janvier. Nous venons d'inviter nos amis les marxistes et les blanquistes français..': (2).
Parmi les délégués français qui prennent part au Congrès de la salle Pétrelle, l'on remarque : Jules Guesde, Paul Laf argue, Gabriel De ville, Dormoy , Lavigne, Roussel, Crépin, Dereure, Vaillant, Landrin, Chauvière, Ferroul, Féline, etc.
Parmi les délégués étrangers : Aveling, gendre de Karl Marx, Cunningham-Graham, pour l'Angleterre ; Lavroff, pour la Russie ; Amilcare Cipriani, pour l'Italie ; César de Paëpe, Volders, Anseele, pour la Belgique ; Domela-Nieuwenhuis, pour la Hollande ; Adler, pour l 'Autriche-Hongrie, etc.
Mais la social-démocratie allemande, elle, est venue en nombre. Elle a assisté à la formation des partis socialistes dans les diverses nations et elle estime que l'heure est venue de mettre la main dessus, d'assurer sur eux l'hégémonie marxiste. Autour de Bcbel, de Liebknecht et de Singer, ils sont là quatre-vingt-dix : députés au Reichstag, agents de la Triple- Alliance, officiers et sousofficiers d'armée active et de landwehr, grenadiers poméraniens et uhlans de Thuringe. Ils se sont rendus
(i) Cette Fédération, qui précède la Confédération générale du Travail, avait été fondée en 1886 au Congrès syndical de Lyon et vécut jusqu'à 1895. En fait, elle était dirigée par des militants guesdistes.
(2) Cf. Sylvain Humbert, Les Possibilistes (MarcelRivière.édit., Paris, i9ii,p. 56-58).
au Congrès de Paris comme à un conseil de guerre. Et après avoir recueilli les instructions d'Engels, après entente avec les gendres et les filles de Marx, l'on décide la constitution d'une nouvelle Internationale ouvrière et la tenue régulière de Congrès socialistes iniemationaux (i).
C'est ce que l'on appelle la deuxième Internationale.
Elle tient successivement les Congrès de Bruxelles (1891), Zurich (1893), Londres (1896), Paris (1900), Amsterdam (1904), Stuttgart (1907), Copenhague (1910), Bâle (1912).
Le Congrès suivant devait avoir lieu à Vienne en août
Chacim de ces Congrès groupe quelques centaines dtdclégués : députés, universitaires, joumaUstes, financiers, industriels sociaUstes pour qui le Congrès est un but de tourisme et qui s'y rendent comme à une saison d'eaux. Toujours les mêmes, depuis vingt ans. Prenez les comptes rendus ofiîciels des Congrès, consultez les listes des congressistes : ce sont les mêmes que l'on rencontre à Amsterdam, à Copenhague ou à Bâle. Ils apprennent la géographie en vo3'ageant.
A chaque Congrès, sur les murs de la salle des séances, sont exposés les portraits de Karl Marx, de LassaUe et d'Engels, enguirlandés de feuillage. Les délégués défilent devant ces saintes gravures, s'agenouillent pieusement et répètent, en manière de prières, les deux formules léguées par les prophètes: «Les prolétaires n'ont pas de patrie », et : « Prolétakes de tous paj^s, unissez- vous ! »
D'un Congrès à l'autre, depuis 1900, l'Internationale ou\T:ière est représentée et administrée par un biureau composé de bons bourgeois, le Bureau socialiste international (B. S. L), dont le siège est à Bruxelles, à la Maison du Peuple du parti ouvrier belge, et auprès duquel chaque « section nationale » — autrement dit chaque parti affilié — mandate un ou plusieurs délégués.
(i) En même temps qu'avait lieu rue Rochechouart le Congrès international de l'Eglise mar.xiste, un autre Congrès socialiste international, convoqué par la fraction des socialistes possibilistes parisiens (Brousse, Allemane, A. Lavy, Prudent-Dervillers, etc.), se réunissait rue de Lancry. A partir de 1891, les possibilistes, qui sont divisés en deux groupements, ne prennent plus l'initiative de Congrès internationaux et participent aux Congrès internationaux marxistes.
Ledit Bureau est chargé des opérations urgentes, des décisions et convocations que peuvent comporter les circonstances. Les statuts du Bureau définissent ainsi son rôle et sa composition :
Art. 4. — Un Bureau socialiste international, constitué sur la base de la représentation des sections nationales aux Congrès internationaux, continuera les jonctions de ceux-ci. Chaque section pourra envoyer au Bureau deux délégués mandatés. Les délégués peuvent se faire retnplacer par des suppléants, mandatés par les partis affiliés. Les secrétaires nationaux de la Commission interparlementaire aurcmt qualité de délégués adjoints au B. S. I. et pourront, en cette qualité, assister aux réunions du Bureau socialiste international.
Art. 5. — Le Bureau a un secrétaire permanent dont les fonctions ont été déterminées par le Congrès de Paris de 1900. Le siège du secrétariat est fixé à Bruxelles et la délégation belge fait fonction de Comité exécutif (i).
L'Internationale ouvrière a pour but le triomphe du socialisme intemational, et comme, aux yeux de l'Internationale, la guerre est le plus grand obstacle aux revendications ouvrières et au développement du sociahsme, eUe se donne pour mission immédiate et supérieure de combattre l'idée de guerre, de prévenir la guerre par tous les mo5'ens possibles, d'empêcher toute coUision entre les prolétaires qui sont frères sans distinction de races, de langues, ni de nationalités. Et c'est ainsi que le problème du militarisme et de la guerre, de l'attitude du prolétariat socialiste en cas de guerre, est l'une des questions qui reviennent le plus fréquemment en discussion dans les Congrès internationaux. Successivement, il fut mis à l'ordre du jour des Congrès de Bruxelles, Stuttgart et Copenhague.
Au Congrès de Bruxelles.
Le Congrès de Bruxelles (16-23 août 1891) avait à son ordre du jour : « Le Militarisme, de la Position et des Devoirs de la Classe ouvrière vis-à-vis du Militarisme ».
(i) Règlement des Congrès socialistes internationaux et du Bureau socialiste international, adopté par le Congrès de Stuttgart.
b LA FAILLITE DE L INTERNATIONALE.
C'est là que Domela-Nieuwenhuis, représentant le « Parti démocrate-socialiste hollandais », déposa et soutint sa proposition fameuse — qui est, chronologiquement, la première faite en ce sens — sur la Grève générale en cas de guerre :
Le Congrès...
Déclare que les socialistes de tous les pays répondront à la proposition d'une guerre par un appel au peuple pour proclamer la grève générale (i).
La proposition fut combattue par W. Liebknecht (Allemagne), par Branting (Suède), par Jean Volders (Belgique) et par Edouard Vaillant (France), qui, quelques années plus tard, dans les Congrès nationaux du Parti socialiste unifié et dans les Congrès internationaux, devait soutenir des propositions analogues à celle de Nieuwenhuis. « La Grève générale, opposée à la déclaration de guerre, dit W. Liebknecht, est de la phraséologie. »
La proposition hollandaise, mise aux voix par nationalité, fut repoussée par 13 voix contre 3. La proposition suivante, rapportée par Liebknecht et Vaillant, fut adoptée à l'unanimité moins une abstention, celle de la Hollande. En voici le texte :
Le Congrès...
Déclare que le militarisme, qui pèse en ce moment sur V Europe, est le résultat fatal de l'état permanent de guerre ouverte ou latente, imposé à la société par le régime de V exploitation de l'homme par l'homme et la lutte de classes qui en est la conséquence ;
Affirme que toutes les tentatives ayant pour objet l'abolition du militarisme et l'avènement de la paix entre les peuples — •
(i) Cette utopie de la grève opposée à la guerre n'était point nouvelle. Déjà, en i865, Vermorel l'avait formulée dans un article intitulé La grève des peuplescontre la guerre. « Il suffit de se croiser les bras, écrivait-il, de faire la sourde oreille et de rester immobile. Pour faire la guerre, il faut des hommes et de l'argent, des levées extraordinaires et des emprunts. Eh bien ! qu'on ne donne ni hommes ni argent f» (Le Courrier français^ 10 juin 1866).
En 1868, le troisième Congrès de la première Internationale, réuni à Bruxelles, vote, après un rapport de Charles longuet, une résolution disant notamment : « Le Congrès recommande surtout aux travailleurs de cesser tout travail dans le cas où une guerre viendrait à éclater dans leurs pays respectifs. »
quelque généreuses qu'en soient les intentions — ne sauraient être qu'utopiques et impuissantes, si elles n'atteignent pas les sources économiques du mal ;
Que seule la création d'un ordre socialiste mettant fin à l'exploitation de l'homme par l'homme mettra fin au militarisme et assurera la paix définitive ;
Que, par suite, le devoir et l'intérêt de tous ceux qui veulent en finir avec la guerre est d'entrer dans le parti socialiste international qui est le véritable et unique parti de la paix.
Le militarisme est la conséquence du régime capitaliste, le socialisme seul peut mettre fin à la guerre entre les peuples comme à la lutte entre les classes : ces affirmations vagues et théoriques — qui dispensent de résolutions pratiques et précises — re\'iendront inlassablement et éternellement dans les Congrès internationaux ultérieurs.
Au Congrès de Stuttgart.
Le Congrès de Stuttgart (16-24 3-OÛt 1907) porta encore à son ordre du jour : « Le Militarisme et les Congrès internationaux •>.
Gustave Hervé y fit son apparition. Dans une intervention où il malmena assez vivement la social-démocratie allemande, — à qui il reprocha de s'être « embourgeoisée depuis trente ans » et de n'avoir « plus que le verbalisme révolutionnaire », — il fit l'apologie de sa propagande antimilitariste et antipatriotique, qui, dit-il, a commencé à porter ses fruits. « Les mutineries de nos régiments du Midi sont un indice ; elles eussent été impossibles il y a dix ans. Notre propagande a désarmé notre gouvernement français. Votre état-major a bien \ai. La guerre, en France, ce serait l'insurrection par la désorganisation de la mobilisation. » Hervé exagérait.
VaiUant et Jaurès, tout en faisant des réserves sur la motion Hervé, en présentèrent une analogue, mais plus vague. « L'Internationale, dit Vaillant, doit déterminer ses moyens d'action nécessaires. Dans tel cas, l'agitation parlementaire peut suffire. Dans d'autres circonstances, il faut aller jusqu'à une action plus décisive, à un mode d'action combiné d'agitation populaire apte à empêcher
les conflits et les guerres. C'est des faits mêmes que sortiront les mo^'ens d'exécution. >
Bebel répondit aux socialistes français. Puis une souscommission, présidée par Vanderv-elde, fut chargée d'amalgamer les diverses motions et de proposer au Congrès un texte sur lequel se ferait l'union de toutes les formules et de toutes les tendances.
La résolution ainsi rédigée est interminable. Ce n'est pas une décision de Congrès ; c'est une brochure ! En voici quelques phrases :
Le Congrès...
Confirme les résolutions des précédents Congrès internationaux concernant l'action contre le niilitarisme et l'impérialisme et rappelle que l'action contre le militarisme ne peut pas être séparée de l'ensemble de l'action contre le capitalisme...
Les guerres sont donc de l'essence du capitalisme et ne cesseront que par la suppression du système capitaliste...
Toute cette partie de la résolution n'est que la reproduction ou le démarquage de la résolution du Congrès de Bruxelles. C'est du déjà vu. Suit un long exposé historique des efforts déjà tentés par le syndicalisme et le socialisme international, à l'occasion de conflits entre nations : les Trades-Unions anglaises et les Syndicats parisiens ont fraternisé au lendemain de Fachoda ; les socialistes allemands et français se sont opposés à toute guerre à l'occasion du Maroc ; les socialistes de Suède sont intervenus pour empêcher une attaque contre la Nor\'ège, etc. Et la conclusion de tout cet exposé théorique et historique est la suivante :
Si une guerre menace d'éclater, c'est un devoir de la classe ouvrière dans les pays concernés, c'est un devoir pour leurs représentants dans les Parlements, avec l'aide du Bureaii international, force d'action et de coordination, de faire tous leurs efforts pour empêcher la guerre par tous les moyens qui leur paraissent les mieux appropriés et qui varient naturellement selon l'acuité de la lutte des classes et la situation politique générale (i).
(i) Septième Congrès socialiste international, compte rendu analj'tique publié par le secrétariat du Bureau socialiste international (Bruxelles, imp. lithogr. Veuve Désiré Brismée) ; 1908.
La motion est plus abondante que décisive.
Dire que l'on fera tous ses efforts pour empêcher la guerre, cela n'engage à rien. Dire qu'à cet effet chaque pays « usera des moyens qui lui paraissent les mieux appropriés », qui donc ne souscrirait à une pareille formule? Aussi la motion est-elle votée à l'unanimité.
Mais comme elle ne résout rien, la question revient encore en discussion, trois ans plus tard, au Congrès de Copenhague (28 août-3 septembre 1910).
Au Congrès de Copenhague.
« A Stuttgart, dit \'aillant, nous avons déclaré que nous sommes d'accord sur les principes ; aujourd'hui, il faut trouver les mo^^ens. A Stuttgart, nous nous sommes déclarés contre la guerre ; maintenant il faut passer à l'action, à la propagande. »
Quels seront les moyens? En quoi consistera l'action? La Grève générale, l'insurrection. « Ce sont là, poursuit-il, des moyens extrêmes, mais auxquels il faut recourir, s'il le faut ». Il ajoute encore : " Les moyens ne pourront jamais être trop extrêmes, puisqu'il s'agit d'empêcher la guerre. >>
En conséquence. Vaillant et Keir-Hardie, délégué de y Independent Labour Party, proposent le texte suivant :
Entre tous les moyens à employer pour prévenir et empêcher la guerre,
Le Congrès considère comme particulièrement efficace : La grève générale ouvrière, surtout dans les industries qui fournissent à la guerre ses instruments (armes, munitions, transports, etc.), ainsi que l'agitation et l' action populaires sous leurs formes les phis actives.
Le Congrès de Copenhague adopte une résolution reprenant les formes les plus vagues et les plus \'ieillottes du marxisme et répétant ce qui a déjà été dit à Bruxelles, à Stuttgart et ailleurs, savoir : que les guerres ne sont actuellement causées que par le capitalisme et particulièrement par la concurrence économique internationale des Etats capitalistes sur le marché du monde ; qu'elles
lO LA FAILLITE DE L INTERNATIONALE.
ne cesseront complètement qu'avec la disparition de la société capitcdiste, etc.
Quant à l'amendement Keir-Hardie-Vaillant, le Congrès décide qu'il sera « renvoyé pour étude au Bureau socialiste international et que celui-ci fera son rapport à un prochain Congrès socialiste international sur les propositions que l'amendement contient (i). »
Le prochain Congrès international est fixé à Vienne, au cours du mois d'août 1914. « Si vous venez chez nous, — avait dit Adler, ■ — vous pourrez vous convaincre que Vienne est non seulement la ville des Empereurs, mais qu'elle est devenue aussi un centre de la social-démocratie et que la bannière rouge a été plantée à Vienne par les puissantes mains des prolétaires de toutes les nationalités autrichiennes. »
Le Grand Pardon de Bâle.
Mais d'ici le Congrès de Vienne, l'Internationale va se trouver aux prises avec les événements.
Depuis Stuttgart, depuis Copenhague, que d'incidents ! que d'occasions de conflit ! que de difficultés diplomatiques ou militaires ! En 1911, c'est l'affaire d'Agadir, au cours de laquelle se manifestent avec une indiscutable brutalité la volonté belliqueuse et la gallophobie enragée de l'Allemagne et où la France n'évite la guerre et ne sauvegarde ses droits acquis au Maxoc qu'en sacrifiant le Congo. En 1912, c'est la guerre entre la Turquie et l'Italie. Celle-ci acquiert la Tripolitaine par le traité de Lausanne. La même année, c'est la guerre balkanique, la guerre de la Serbie, de la Bulgarie, de la Grèce et du Monténégro, ligués contre la Turquie. Les répercussions auprès des grandes puissances européennes en sont telles qu'à plusieurs reprises on peut redouter qu'une étincelle, jetée par quelque joueur téméraire ou imprudent, n'allume l'incendie.
Le Bureau socialiste international se réunit à Bruxelles les 28 et 29 octobre 1912 et décide la convocation d'un
(i) Huitième Congrès socialiste international, compte rendu analytique publié par le secrétariat du Biureau international (Gand, 1911).
Congrès international extraordinaire qui aura pour titre « Congrès international contre la guerre >>.
C'est à Bâle, les 24 et 25 novembre, que se réunit ce Congrès extraordinaire. On y trouve les mêmes figures que dans les précédents Congrès : Haase, Adler, Anseele, Keir-Hardie, etc. Mais les Français sont venus particulièrement nombreux. Il y a là une quarantaine de députés, MM. Jaurès, Sembat, Albert Thomas, Compère-Morel, Lecointe, Raffin-Dugens, Vaillant, Mistral, Sabin, de la Porte, Voilin, Fourment, Goude, Dejeante, Ducarouge, etc., sans parler des militants comme MM. Gustave Hervé, Louis Dubreuilh, Lucien Roland, etc. L'âme du Congrès est le Suisse-allemand Greulich, dont nous aurons plus loin à examiner le rôle particulier, quand nous parlerons des socialistes suisses (i).
Une vaste réunion a lieu à la cathédrale, sous les voûtes du vieil édifice gotliique où se tint, jadis, au Moyen Age, l'un des plus fameux conciles de la chrétienté. Faisant allusion aux cloches qui ont salué l'arrivée des congressistes, Jaurès rappelle l'inscription de la cloche symbolique de Schiller : « Vivos voco, mortiios piango, fulgura frango (2) » :
Depuis des siècles, ajoute-t-il, des rêves d'espérance sont près d'émerger de dessous ces voûtes de pierre. Il n'y en a pas en de plus noble et de plus grand que celui que le socialisme veut réaliser dans la vie. A l'endroit où se tint le si long et si trouble concile de l'ancienne Eglise, nous, socialistes, nous travaillons pour notre idéal et sans crainte de schisme, mais avec une unité splendide d'âme et de pensée.
Les deux journées de Congrès aboutissent à l'élaboration d'un manifeste, qui est lu aux délégués de langue française par Jaurès, aux délégués de langue anglaise par Keir-Hardie, aux délégués de langue allemande par V. Adler, et qui est adopté à l'unanimité des congressistes.
Le manifeste prend les Turcs et les Albanais sous sa protection :
Le Congrès demande particulièrement aux socialistes des Balkans de s'opposer à toute oppression des peuples balkaniques qui se trouvent à cette heure dans un autre camp.
(i) Cf. chapitre X, Les Neutres.
(2) «J'appelle les vivants, je pleure les morts, je brise les foudres.
Vient ensuite la traditionnelle et inévitable protestation du socialisme international contre le tsarisme :
C'est avec une grande joie que le Congrès salue les grèves des ouvriers russes... Le tsarisme est l'espérance de toutes les puissances de réaction de l'Europe, le plus terrible ennemi de la démocratie européenne, comme il est le plus terrible ennemi du peuple russe. L' Internationale considère qu' amener sa chute est une de ses tâches principales.
Le manifeste se termine par une menace aux classes dirigeantes :
Que les Gouvernements sachent bien que dans l'état actuel de l'Europe et dans les dispositions d'esprit de la classe ouvrière, ils ne pourraient, sans péril pour eux-mêmes, déchaîner la guerre... Opposez au monde capitaliste de l'exploitation et du meurtre les masses du monde prolétarien de la paix et de l'union des peuples.
Les congressistes, qui ont accouché ^e trois pages de manifeste, s'imaginent qu'ils ont fait quelque chose d'efficace contre la guerre. Les délégués français se montrent particulièrement enthousiasmés de ce que M. Pierre Baudin a appelé le Grand Pardon de Bâle, et M. Albert Thomas s'écrie :
Oh ! ce n'est pas par hasard que les portes du vieux munster se sont ouvertes toutes grandes devant le magnifique cortège du Congrès. Ce n'est pas par hasard que les vieilles cloches de la chrétienté se sont mises à sonner à son approche. Quand l'Europe du Moyen Age était ravagée par les guerres féodales, c'était l'Eglise qui tendait à imposer aux barons ou aux rois la paix de Dieu; c'étaient les moines populaires qui, du haut des chaires, tonnaient contre les crimes.
Dans l'Europe du xx<^ siècle, l' Internationale ouvrière aura assez de foi et d'autorité pour imposer aux gouvernants capitalistes la paix des peuples (i).
Quelle illusion ! Les cloches de la cathédrale bâloise peuvent joyeusement sonner matines et sonner sous les
(i) L'Humanité, 26 novembre 1912, i''* page, 4*= et 5^ col., article sans titre d'Albert Thomas.
voûtes tour à tour les croyants de la religion et les dévots du socialisme international. Elles peuvent — si l'on veut reprendre la formule de Schiller — pleurer les morts et appeler les vivants. C'est désormais tout ce qu'elles peuvent.
La réunion de Bruxelles.
Plus l'on approche de la date du Congrès international suivant, fixé à Vienne, au cours de l'été 1914, plus la situation diplomatique devient tendue, plus l'histoire se précipite.
En mai 1913, traité de Londres, qui met fin à la première guerre balkanique. Seconde guerre balkanique entre les Bulgares félons, d'une part, et la Grèce et la Serbie, d'autre part; elle aboutit au traité de Bucarest.
En juin 1914, c'est le drame de Serajevo, qui fournit à l'Autriche et à l'Allemagne impériales, étroitement unies dans la même besogne belliqueuse et le même but de domination germanique, le prétexte depuis longtemps attendu et recherché.
Et voici l'ultimatum adressé par la monarchie austrohongroise au vaillant petit peuple serbe. La situation est autrement grave qu'en fin 1912 : et le cataclysme formidable, que pressentaient, depuis trois ans, ceux qui avaient des yeux pour voir, va être brusquement déchaîné sur le monde...
C'est, pour l'Internationale, l'heure d'agir, de manifester son existence, de prendre les résolutions que comportent les circonstances. C'est, pour elle, l'heure d'appliquer les décisions, les « guerre à la guerre » des Congrès internationaux et nationaux.
Convoqué par télégramme, le Bureau socialiste international se réunit le 29 juillet, à Bruxelles, dans une des salles de la Maison du Peuple. La France y est représentée par Jaurès, Jules Guesde, Marcel Sembat, Edouard Vaillant, députés ; l'Allemagne, par Rosa Luxembourg et par Haase, député au Reichstag, président du Comité directeur de la social-démocratie ; l'Autriche, par Victor Adler et Xemec ; la Belgique, par Anseele, Bertrand et \'andervelde ; la Hollande, par Troëlstra ; l'Angleterre,
par Keir-Hardie, Irving et Bruce-Glasier ; l'Espagne, par Fabra Ribas, etc., etc.
Le Bureau international demande aux prolétaires français et allemands une pression énergique sur leurs gou- \-eniements respectifs pour que l'Allemagne exerce sur l'Autriche une action modératrice et que la France amène la Russie à se désintéresser du conflit austro-serbe. Sa résolution est ainsi conçue :
Le BuYeau socialiste international a entendu aujourd'hui en sa séance du 29 juillet les délégués de toutes les nations menacées par la guerre mondiale exposer la situation politique dans leur pays respectif. A l'unanimité, il fait une obligation aux prolétaires de toutes les nations intéressées, non seulement de poursuivre, mais encore d'intensifier leurs démonstrations contre la guerre, pour la paix et pour le règlement arbitral du conflit austro-serbe.
Les prolétaires allemands et français feront sur leur gouvernement une pression plus énergique que jamais, afin quel' Allemagne exerce sur l'Autriche une action modératrice et que la France obtienne de la Russie quelle ne s'engage pas dans le conflit. Les prolétaires de Grande-Bretagne et d'Italie, de leur côté, appuieront ces efforts de toutes leurs forces.
Le Bureau international décide, en outre, « sur la proposition des délégués allemands et avec la vive adhésion des délégués français (i) », que le Congrès international qui devait se tenir à Vienne, le 23 août, serait avancé d'une quinzaine et s'ouvrirait à Paris, le 9. août.
Jaurès, qui vient de participer aux palabres de Bruxelles, écrit dans l'Humanité :
De l'échange de vues et de renseignements qui vient de se produire au Bureau international, il résulte que partout les socialistes ont la conscience de leur devoir. Les vigcrureuses démonstrations des socialistes allemands sont une magnifique réponse à ceux qui dénoncent l'inertie prétendue de nos camarades. Qu'en disent les nationalistes et réactionnaires de France et n'auront-ils pas honte enfin de leur stupide et perfide refrain.''
C'est avec une grande force de volonté et d' espérance que le socialisme international se réunira le g août à Paris. Peu de jours nous restent pour nous préparer, mais le zèle de tous suppléera au temps qui fait défaut; nous voulons ouvrir le
il) L'Humanité, 30 juillet 1914.
Congrès par une magnifique manifestation populaire où, par centaines de mille, les travailleurs de Paris acclameront^la paix (i).
Que deviendront, que deviennent les résolutions du Bureau de Bruxelles? Il semble qu'au moment où ils les prenaient, la gravité tragique des circonstances et l'imminence du péril de la guerre aient vraiment échappé de manière complète aux délégués du Bureau socialiste international.
Eh quoi ! l'on était en plein conflit, quand ils délibéraient : la guerre était déjà déclarée depuis la veille par l'Autriche à la Serbie ; la guerre allait être le lendemain même déclarée par l'Allemagne à la Russie ; sur la frontière franco-allemande, des préparatifs de guerre — ce que ne pouvaient ignorer les délégués allemands — étaient, depuis plusieurs jours, accumulés par l'Allemagne ; elle poursuivait, dans un demi-secret, sa mobilisation. Oui, vraiment, les délégués du sociaUsme international manquaient de la clairvoyance la plus élémentaire, et leur méconnaissance 'des difficultés extérieures était aussi grande que leurs chimères et leurs illusions.
Il est à peine besoin de constater que la pression que le Bureau de Bruxelles demandait aux divers prolétariats d'exercer sur leurs gouvernements ne s'est jajnais produite, n'a jamais été tentée ; que, même si elle l'eût été, elle se fût perdue dans l'énormité colossale des événements qui, en dépit des formules de lutte de classes et des décisions de Congrès, allaient réunir dans un même bloc national ouvriers et patrons, classe prolétarienne et classe capitaliste de chaque pays.
Quant au Congrès international projeté à Paris, il lui advint ce qui était déjà advenu, quarante-quatre ans plus tôt, au cinquième Congrès de la première Internationale convoqué à Paris pour septembre 1870 : il ne put se réunir. Le dimanche 9 août, jour fixé pour sa séance d'ouverture, les Allemands faisaient le siège de Liège, les troupes françaises entraient à Altkirch et à Mulhouse.
Donc, d'action collective du socialisme international contre la guerre, il ne saurait être question.
(i) L'Humanité, 30 juillet 1914.
l6 LA FAILLITE DE L'INTERXATIONALE.
Devant la guerre européenne, l'Internationale a fait faillite.
Mais il est intéressant d'examiner d'un peu près quelle a été, vis-à-vis de la déclaration de guerre et au cours du conflit, l'attitude des fractions du socialisme international tant dans les pays belligérants que dans les pays neutres.
Nous commencerons cet examen par les partis socialistes des pays de l'Entente ; nous le continuerons par les partis socialistes des Empires centraux et des pays neutres ; nous rappellerons enfin les divers Congrès plus ou moins internationaux ou cosmopolites qui se sont réunis depuis l'ouverture des hostilités.