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CHAPITRE II LES SOCIALISTES UNIFIÉS FRANÇAIS

L'antipatriotisme est une assez triste, mais assez récente nouveauté dans le socialisme français. Jusqu'alors laissé pour compte aux anarchistes et aux libertaires, il fait son apparition vers 1900 par suite de la pénétration de la propagande anarchiste et S3^ndicaliste révolutionnaire dans les organisations socialistes.

En 1903, au Congrès sociahste de Bordeaux, Millerand est pris à parti pour un vote qu'il a émis à la Chambre dans une interpellation relative au Manuel du solda!. Répandue par — et dans — les Bourses du travail, la brochure qui porte ce titre est, en réalité, le manuel de l'antipatriotisme le moins déguisé, le plus \'iolent : ce qui s'y trouve, c'est le refrain répété de phrase en phrase avec une netteté monstrueuse : Désertez ! Millerand avait voté l'ordre du jour de confiance au ministère qui avait ordonné des poursuites contre la publication antipatriotique. Inde ira. De là le blâme infligé à ■Millerand au Congrès départemental de la Fédération de la Seine. De là le procès porté à la barre du Congrès national de Bordeaux (i). .

Vainement ^lillerand répondait-il que l'appel à la désertion n'a i amais fait partie de la propagande sociahste, qu'il ne constitue point un appel à l'énergie et à la volonté, mais à la faiblesse. Vainement déclarait-il avec netteté :

(i) Cinquième Congrès national annuel du Parti socialiste françai-i ii2-i\ avril 1903).

l8 LA FAILLITE DE L'INTERNATIONALE.

Je déclare très net que tant qu'il y aura une armée et un ministre de la Guerre, il est itnpossible au ministre de la Guerre de laisser les soldats, dont il a potir premier devoir de préserver la discipline, aller dans les Bourses du travail recevoir des conseils comme ceux-là, et ce que je reproche à nos amis de la Bourse du travail, c'est d'avoir, en se laissant entraîner à faire une publication qui, à coup siXr, n'était en aucune façon dans leur mission, compromis l'idée socialiste et servi, autant qu'ils le pouvaient, contre leur intention, la propagande nationaliste (i).

On lui répondait (c'était M. Renaudel qui s'exprimait de la sorte) :

Moi, je n'ai pas la fausse pudeur patriotique que j'ai vu manifester ici. Je dis qu'en matière de désertion c'est tme pure affaire de conscience, c'est une affaire de liberté individuelle (2).

Et ces déclarations de M. Renaudel exprimaient l'opinion de la majorité d'un parti où Millerand comprit que désormais il n'avait plus rien à faire.

Antipatriotisme et antimilitarisme.

En 1905, le parti socialiste français « s'unifie »>.

A la faveur de l'unification, les éléments anarchistes ou anarchisants s'introduisent dans le parti. Comme ils crient le plus fort, ils s'imposent bientôt aux hésitants, aux plus timides.

Gustave Hervé, qui a été nommé membre de la Commission administrative, qui est donc l'un de ses dirigeants, commence son apostolat, première manière. Il repousse dédaigneusement les ambiguïtés, les équivoques oratoires de Jaurès. Il n'y va point par quatre chemins. L'épithète de « sans-patrie » par laquelle ses adversaires ont voulu le flétrir, il l'accepte, il la reven-

(i) Congrès socialiste de Bordeaux, brochure publiée par l'imprimerie communiste V Emancipatrice (Paris, 1903, p. 54). (2) Ibid., p. 98.

dique, il en tire vanité. C'est le moment où il résume ainsi sa conception internationaliste :

— Le devoir socialiste en cas de guerre ne saurait faire de doute . En aucun cas, dans une guerre internationale, un socialiste conscient ne doit donner une goutte de son sang, un centimètre carré de sa peau, pour la défense des patries actuelles. Si une déclaration de guerre, d'où qu'elle vienne, met notre vie en danger, il faut la risquer, non pour défendre les patries actuelles, mais pour essayer de faire notre Révolution sociale...

— Vous ne faites aucune différence entre une guerre offensive et une guerre défensive ?

— Aucune ; car, dans la pratique, il est impossible de savoir , de deux gouvernements qui lancent leurs petiples dans une guerre, lequel est le véritable agresseur. Exemple : les guerres franco-allemande, a^iglo-boer, russo-japonaise. Disposant d'une grande partie de la presse et des télégraphes, les gouvernements et les classes dirigeantes peuvent toujours donner, quand ils le veulent, l'impression qu'ils sont attaqués, que l'agression vient du voisin. Dire qu'on défendra la patrie au cas où elle sera attaquée, c'est parler pour ne rien dire, c'est dire qu'on se défendra dans tous les cas ; car quand une guerre éclate, les torts sont toujours réciproqvies et on ne sait jamais quel est le véritable agresseur.

— Mais les Congrès de Bruxelles (1891) et de Zurich (1893) ont condamné votre thèse.

— Ce qu'un Congrès a fait, un autre Congrès peut le défaire, surtoîit à quatorze ans d'intervalle, quand les situations ne sont plus les mêmes. Aucune des objections qu'on oppose à notre antipatriotistne et à notre conception de l'insurrection en cas de guerre ne nous semble donc fondée... Si le Parti est resté dans ses masses profondes un parti révolutionnaire (comme il y a de bonnes raisons de le croire) , il ne laissera pas échapper la seule occasion qu'il ait de réaliser le socialisme à bref délai et par un coup de force, du moins dans tous les centres industriels d'Europe, et il se préparera ouvertement à répondre au premier ordre de mobilisation par la Révolution sociale (i).

A la Chambre, M. Marcel Sembat se livre sur la patrie à d'élégants sophismes et approuve le conseil donné aux soldats de tirer sur leurs officiers. Devant les récriminations que sur certains bancs provoque ce langage.

(i) Enqiûie inlernationale sur le socialisme et Viniernationalisme , opinion de Gustave Hervé (La Vie socialiste, revue mensuelle, numéro du 20 juin 1905, p. 970 et suiv.)

alors nouveau au Parlement, ^IM. Edouard Vaillant et Maurice Allard se solidarisent avec leur collègue : « Nous sommes, lui crient-ils, d'accord avec vous ! » Et M. Sembat ajoute :

Quel est donc parmi vcnis celui qui pourrait trouver mauvais que je ne cache pas, que je ne dissimule pas ma pensée derrière des artifices ?... J'ai chanté /'Internationale. Lorsque je l'ai chantée, je savais ce que je disais (i).

Nous arrivons aux Congrès tenus par le parti socialiste unifié à Limoges (1^-4 novembre igo6) et à Nancy (11-14 août 1907). Dans l'un et l'autre on vote la résolution suivante, défendue par M. Jaurès lui-même et que, quelques jours après le Congrès de Nancy, un des leaders de la social-démocratie allemande apprécie en ces termes au Congrès de Stuttgart : « Elle est inacceptable poumons. Allemands, aujourd'Iiui et toujours, dans toutes ses parties » :

Le Cangrès, confirmant les décisions des précédents Congrès internationaux et du Bureau international, considère la solidarité internationale des prolétaires et des socialistes de toutes les nations comme leur premier devoir;

Leur rappelle qu'au 1^^ mai ils manifestent chaque année pour elle et sa première conséquence nécessaire, le maintien de la paix internationale ;

Et les invite, an moment où, en présence de la révolution russe naissante, du tsarisme aux abois et des inipérialismes voisins songeant à le secourir; où devant les entreprises et pirateries capitalistes et coloniales incessantes, le Bureau international et la Conférence interparlementaire ont dû, avec V assentiment des socialistes de tous les pays, prendre les dispositions nécessaires pour réunir leurs délégués et les mettre à même, en cas de conflit international menaçant, de décider les mesures pour le prévenir et l'empêcher ;

Les invite à rendre possible l'effet de ces décisions au moyen de l'organisation ouvrière et socialiste nationale et internationale d'une action préparée, ordonnée et combinée, qui mette en chaque pays, tout d'abord dans les pays concernés, et suivant les circonstances, en activité toute l'énergie et tout l'effort de la classe ouvrière et du parti socialiste pour la prévention et rempêchement de la guerre par tous les moyens,

(i) Journal officiel du 2 décembre 1905, compte rendu de la 2^ séance de la Chambre des députés du i" décembre 1905, p. 3 673, col. 2 et 3.

depuis l'intervention parlementaire, l'agitation publique, les manifestations populaires, jusqu'à la grève générale ouvrière et à l'insurrection (i).

Cette résolution — est-il besoin de le faii-e observer? — est en contradiction formelle avec toute la tradition révolutionnaire de la France, avec tout le passé du socialisme français.

Sans remonter jusqu'à Blanqui et à ses admirables articles de la Patrie en da^tger, il n'est pas douteux qu'en la votant, qu'en la soutenant, M. Jaurès se soit mis en contradiction avec ce qu'il écrivait lui-même, quelques années plus tôt, dans une revue bien... bourgeoise : .^j

A coup sûr, le socialisme et le prolétariat tiennent à la patrie française par toutes leurs racines. Dès la Révolution bourgeoise, le peuple acculé défendait héroïquement contre l'étranger la France nouvelle; il y pressentait dorénavant son patrimoine futur. De plus, l'unité nationale est la condition même de l'unité de production et de propriété, qui est l'essence inême du socialisme. Enfin, toute V humanité n'est pas mûre pour l'organisation socialiste, et les nations en qui la révolution sociale est préparée par l'intensité de la vie industrielle et par le développement de la démocratie, accompliront leur œuvre sans attendre la pesante et chaotique masse humaine. Les nations, systèmes clos, tourbillons fermés dans la vaste humanité incohérente et diffuse, sont donc la condition nécessaire du socialisme. Les briser, ce serait renverser les foyers de lumière distincte et rapide pour ne plus laisser subsister que V incohérente lenteur de l'effort universel, ou plutôt ce serait supprimer toute liberté, car l'humanité, ne condensant plus son action en nations autonomes, demanderait l'unité à un vaste despotisme asiatique. La patrie est donc nécessaire au socialisme. Hors d'elle, il n'est et ne peut rien ; même le mouvement international du prolétariat, sous peine de se perdre dans le diffus et l'indéfini, a besoin de trouver, dans les nations mêmes qu'il dépasse, des points de repère et des points d'appui (2).

M. Jaurès à cette époque ne semblait pas pouvoir se solidariser jamais avec les chevaliers de l' antimilitarisme

(i) Troisième Congrès national, compte rendu analytique, publié par le Conseil national du Parti socialiste (16, rue de la Corderie, Paris, p. 261) ; — Quatrième Congrès national, compte rendu sténographique, publié par le Conseil national, p. 31S-319.

(2) Revue de Paris, i^'' décembre 1898.

et de r antipatriotisme. Il ne semblait pas pouvoir se rendre jamais leur complice, en témoignant d'une tolérance que de toutes leurs forces réprouvèrent les socialdémocrates d'outre-Rhin.

Car, au Congrès de Stuttgart, ceux-ci rejetèrent la résolution que leur apportaient les délégués français retour de Limoges et de Nancy, et ils le firent avec une énergie et en des termes qui ne laissaient place à aucune ambiguïté. Leur vieux chef, leur kaiser, Auguste Bebel, constatant <> la série de concessions » faites à l'hervéisme par Jaurès et les socialistes unifiés français, déclare :

En Allemagne, on a poursuivi pour crime de haute trahison Karl Liebknecht qui, cependant, est infiniment loin d'Hervé.. ■ Si nous renoncions à la neutralité sévère que nous sommes forcés de nous imposer, nous aurions à nous défendre à la fois contre tous les articles du Code pénal. Et vous, en France, vous ferez de tristes expériences !... L' agitation antimilitariste, en France, si elle réussissait, compromettrait la paix européenne ; car les cercles militaires allemands la suivent avec le plus vif intérêt et l'armée française désorganisée attirerait l'ennemi avec une force magnétique.

De telles paroles ne constituent-elles pas la critique la plus sévère de paradoxes monstrueux et d'extravagances insensées qui meurtrissent la patrie? L'organe officiel quotidien du socialisme unifié français, l'Humanité, l'a tellement compris qu'il a soigneusement passé sous silence ce passage de la harangue de Bebel, et c'est dans le journal officiel de la social-démocratie allemande et dans le compte rendu analytique officiel du Congrès que nous l'avons trouvé..

Et l'attitude de Bebel n'était point isolée, — tant s'en faut. Un autre leader du socialisme allemand, le député bavarois Vollmar, s'écrie à Stuttgart :

Il n'est pas vrai qu'internationalisme soit synonyme d'antinationalisme. Il n'est pas vrai que nous n'ayons pas de patrie ! Et j'emploie ici ce mot de patrie sans y ajouter quelque subtile interprétation du sens de ce mot.

Cette dernière phrase est une allusion à certaines définitions timides, embarrassées et équivoques, données de la patrie par M. Jaurès.

Le député social-démocrate de Munich raille encore le député de Carmaux qui estime que les socialistes allemands s'exagèrent démesurément les périls de l'action antimilitariste. « C'est là, lui dit-il, une objection facile. Mais que Jaurès nous permette, à nous Allemands, d'être meilleurs juges que lui de ces périls. »

Hervé, au surplus, ratifiait indirectement ces jugements en disant sa stupeur du langage tenu par les dirigeants socialistes d'Allemagne et en constatant, à son tour, les emprunts de Jaurès à l'hervéisme.

Je ne sais, dit-il, si l'état-major suit avec satisfaction le progrès des idées antimilitaristes en France. Mais ce que je sais, c'est qtce le socialisme et la République de France attendaient avec anxiété le discours de Bebel, et ce discours va produire un sentiment de tristesse et de stupeur...

Le Congrès de Nancy m'a donné raison. C'est nous qui avons fait l'appoint de la victoire de la motion de Jaurès. Il a fallu que Jaurès transige avec Hervé pour sauvegarder sa légitime popularité en France.

Gustave Hervé s'étonnait du langage tenu par les chefs du socialisme teuton. Mais les troupes, mais les sections, mais les militants obscurs ne parlent ni ne pensent autrement. La preuve en est dans le langage que, quelques semaines après Stuttgart, l'on entend retentir dans les réunions électorales de la capitale. A Berlin, la cité la plus avancée de l'Empire, où les éléments socialistes sont le plus « radicaux », tous les orateurs approuvent l'attitude observée par les leaders social-démocrates et leurs critiques de la motion Jaurès-Hervé. Dans la première circonscription, Wolderski estime que «les socialistes français ont parfaitement mérité la rude riposte ». Dans la deuxième, le socialiste Fûlle s'écrie : « Dans notre lutte contre le mihtarisme, nous ne devons pas violer les lois existantes ». Dans la troisième, le socialiste Heilmann souhaite que «l'occasion se présente de proclamer qu'ils ne souffriraient pas le morcellement de l'Allemagne ». Dans la quatrième, Hackelbusch signale « les difficultés que rencontrerait en Allemagne une propagande comme celle d'Hervé », Et ainsi de suite. Il n'y a pas une seule voix discordante. Même Ledebour, que les socialistes unifiés français citent comme particu-

lièrement intransigeant, se réjouit « que le Congrès ait rejeté les vues utopiques d'Hervé ». L'organe central de la social-démocratie, le Vorwaerts, enregistre ces propos avec une indiscutable satisfaction : c'est à lui que nous les empruntons.

Entendrait-on des délégués unifiés français revenus de Stuttgart des déclarations analogues? Bien au contraire. Autant les social-démocrates allemands s'efforcent d'atténuer la signification et la portée de la motion — oh ! cependant, combien amphigourique et macaronique ! — ■ votée au Congrès, autant M. Jaurès et ses co-délégués français s'évertuent, dans leurs journaux et dans leurs réunions, à en accentuer, à en aggraver le sens, à lui donner une pointe révolutionnaire qu'elle n'a point en réahté.

M. Jaurès veut rendre compte en plein Paris des décisions de Stuttgart et en faire le commentaire. A cet effet, V Humanité organise dans la vaste salle dite de Tivoli- Vaux-Hall un meeting où il parlera. Il a lieu le 8 septembre 1907, et c'est là que M. Jaurès fait son appel aux fusils révolutionnaires :

L' Internationale (à Stuttgart) a dit aux prolétaires qu'ils n'avaient pas le droit, qu'ayant grandi, ils n'avaient plus le droit d'assister, gémissants et inertes, au guet-apens des despotes et des capitalistes contre la paix, mais qu'ils devaient, par toute l'énergie de leur action : action parlementaire ou action révolutionnaire, écraser dans leur germe les guerres funestes. Il n'est plus nécessaire de rechercher dans la complication des événements, dans les roueries de la diplomatie, dans les intrigues et le mystère des gouvernements, quel est le gouvernement qui attaque, quel est le gouvernement qui est attaqué. L'agresseur, l'ennemi de la civilisation, l'ennemi du prolétariat, ce sera le gouvernement qui refusera l'arbitrage et qui, en refusant l'arbitrage, acculera les hommes à des conflits sanglants. Et alors, r Internationale vous dit que le droit, que le devoir des prolétaires, c'est de ne pas gaspiller leur énergie au service d'un gouvernement de crime, c'est de retenir le fusil dont les gouvernements d'aventure auront armé le peuple et de s'en servir, non pas pour aller fusiller de l'autre côté de la frontière des ouvriers, des prolétaires, mais pour abattre révolutionnairement le gouvernement de crime [i).

(i) Compte rendu stéaographique du discours de Jean Jaurès au meeting du Ti%-oli- Vaux-Hall (L'Humanité, 9 septembre 1907).

On a vn en 1914 le cas que les Allemands — les socialdémocrates comme leur kaiser et leur chancelier — faisaient des propositions d'arbitrage et de médiation.

La période qui suit les Congrès de Nancj' et de Stutgart est celle du déchaînement en France de la propagande antipatriotique. C'est l'époque des placards antimilitaristes des Bourses du Travail et de la Confédération générale du Travail. La Voix du Peuple, organe hebdomadaire officiel de la Confédération, publie un appel qui proclame que c'en est fait désormais « des sophismes qui faisaient illusion sur le rôle de l'armée (i). » Le Congrès de la Fédération des travailleurs des cuirs et peaux vote un ordre du jour qui acclama l'antimilitarisme et stipule « qu'aux ordres de mobilisation on répondra par un refus en masse de marcher (2).» Le Conseil national du parti socialiste unifié publie un manifeste contre le « brigandage marocain », où il s'exprime ainsi : « Dressons contre les gouvernants criminels la classe ouvrière ». L'année suivante, le Congrès de la Confédération générale du Travail, réuni à Marseille, reprend pour son compte, en les aggravant, les formules antipatriotiques des Congrès socialistes unifiés :

Le Congrès rappelle la formule de l'Internationale : Les travailleurs n'ont pas de patrie... ■

Le Congrès déclare qu'il faut, au point de vue international, faire l'instruction des travailleurs afin çw'au cas de guerre entre les puissances, les travailleurs répondent à la déclaration de guerre par une déclaration de grève générale révolutionnaire (3).

Nous sommes en pleine crise de délire antimilitariste et antipatriotique.

A cette propagande antipatriotique menée sans relâche, avec un acharnement inouï, par meetings, réunions, congrès, journaux, brochures, placards, tracts, etc., s'ajoutent, comme un couronnement nécessaire, la propagande contre l'alliance franco-russe et la propagande pour l'alliance franco-allemande. Les Slaves sont

(i) La Voix du Peuple, 4 septembre 1907.

(2) L'Humanité, 23 septembre 1907.

(3) Dixième congrès de la Confédération générale du Travail, 5-10 octobre 190-*.

des barbares, des sauvages, incapables de progrès, de développement et de culture : l'alliance russe, l'alliance « cosaque », est une honte pour la République et pour la civilisation. Les Allemands, au contraire, constituent un modèle, un exemple à suivre ; ce n'est point eux qui ont eu des torts à notre égard et qui nous ont cherché querelle en 1875, en 1887, à Casablanca et à Agadir. C'est nous qui nous sommes rendus coupables de tous ces méfaits et de toutes ces provocations. « Aucun des grands dirigeants de l'Allemagne, — proclame du haut de la tribune parlementaire M. Jean Jaurès, — ni M. deBismarck ni les trois empereurs n'ont voulu la guerre (i). » C'est la France qui « a fourni sa part d'exemple, sa part de détestable responsabilité, dans les violations de la foi jurée, dans l'abaissement de la signature et de la loyauté internationales (2) ». Et M. Jaurès ajoute « qu'en échange de la part d'influence qu'elle assume au Maroc, la France doit à l'Allemagne des dédommagements d'ordre territorial (3) . »

Au cours d'une autre séance, comme M. André Lefèvre, député des Bouches-du-Rhône, signale la création par l'Allemagne d'une infinité de chemins de fer stratégiques destinés à préparer et faciliter une invasion, il est interrompu par M. Colly, député socialiste unifié de Paris, qui déclare : « Les chefhins de fer allemands sont faits pour le développement économique de l'Allemagne plus que pour son armée (4) ».

M. Compère-Morel, député socialiste unifié du Gard, s'écrie : « Depuis quarante ans, l'Allemagne n'a pas tiré l'épée du fourreau ! » Et l'extrême gauche socialiste révolutionnaire approuve : « Très bien ! Très bien ! » enregistre le Journal officiel (5).

« Il n'y a pas, dit M. Edouard Vaillant, de civilisation et de progrès possibles sans l'alliance franco-allemande (6). »

Un autre, M. Brizon, se porte garant du pacifisme et

(i) Chambre des députés, se nce du 19 décembre 1911.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

(4) Chambre des députés, i'"^ séance du 12 mars 1913.

(5) Chambre des députés, 2« séance du 5 juin 1913.

(6) Chambre des députés, séance du 8 juillet 1913.

de la sincérité du kaiser : « Guillaume II, en montant sur le trône, avait promis la paix à son peuple. Eh bien ! je vous le demande, vingt-cinq années de règne ont-elles démenti la parole impériale? Guillaume II a-t-il fait la guerre? L' Allemagne s'est-elle montrée agressive et prête à envaixir la France? L'AUem.agne veut la paix ; elle arme, non pour attaquer, mais pour se défendre ». Et ici, un autre député du même groupe — qui ne sait rien des efforts de Guillaume II en Orient, de ses tentatives au ]\Iaroc, de ses visées sur le Congo et sur l'Afrique centrale, et qui fait grief à la France de ses possessions coloniales — M. Rafïin-Dugens, interrompt : << Est-il (Guillaume II) aUé au Tonkin et à Madagascar? (i). »

TeUe est la conception des socialistes unifiés. Telles sont leurs déclarations jusqu'à la veille même de la guerre.

L'avant-guerre.

On se souvient qu'au lendemain du « coup d'Agadir », il y eut, dans tout le pays, un sursaut de colère indignée. Ce peuple français qui, depuis quelques années, ne pensait qu'à la paix, qu'aux œuvres de démocratie et de justice, qu'aux réformes sociales et se laissait bercer par les romances les plus niaisement pacifistes et les plus naïvement humanitaires, se réveilla, écarquilla ses ^'■eux devant le péril, lui fit face, tint tête à l'orage. Le jeu allemand, la mauvaise foi, la provocation, la volonté guerrière de l'Allemagne, étaient, en effet, si visibles, s'étalaient avec une impudence si cynique, que nul ne s'y pouvait tromper ; et lorsque le ministère Poincaré prit la direction des affaires, un renouveau de fière volonté et de tranquille confiance s'afiirma d'un bout à l'autre du pays. C'est alors que l'on put voir bientôt dans les couloirs parlementaires se nouer des intrigues contre le ministère de défense nationale, — les mêmes qui continuèrent, d'ailleurs, contre les ministères Aristide Briand et Barthou.

L'obstruction à la loi de trois ans servit en 1913 de ralliement à tous les intrigants qui placent les intérêts de

(i) Ibid.

la nation au-dessous de la satisfaction de leurs grossiers appétits. Les socialistes unifiés avaient là une splendide plate-forme. Approuver la loi de trois ans, réclamer des canons et des munitions, oser parler des nécessités de la défense nationale et de l'indépendance du territoire, c'est encourir deux disgrâces : d'une part, on devient immédiatement suspect d'être « vendu » aux féodaux de la métallurgie, d'être soudoyé par le Creusot ; d'autre part, on sera battu dans l'élection par les Bracke, les Raffin- Dugens, les Compère-Morel, les Brizon, les Blanc, etc., qui soutiennent que la guerre est impossible, que l'Allemagne ne la veut pas, qu'en cas de guerre les socialistes d'outre-Rhin se refuseront à marcher.

Contre la loi de trois ans les socialistes unifiés avaient encore ce décisif argument d'ordre économique : on voulait exploiter le peuple, on arrachait le travailleur à l'atelier, à l'usine, on gaspillait sa force-travail, on annulait la force économique en amoindrissant la production. Ces messieurs, qui vont sans cesse dénonçant un chômage intensif, prétendaient qu'on manquait de main-d'œuvre !...

Avec non moins d'astuce, ils expliquaient complaisamment, ils justifiaient l'augmentation des effectifs allemands et le vote par les social-démocrates du Reichstag d'un budget extraordinaire de dépenses militaires — 1500 millions — par la menace d'une invasion russe et l'essai socialiste d'une contribution frappant exclusivement la bourgeoisie (i).

C'est avec des sophismes de cette envergure qu'ils réussissaient à endoctriner et abuser une partie de la classe ouvrière. C'est avec la complicité d'intellectuels gavés

(i) « Les préparatifs de l'Allemagne n'échappaient qu'à ceux qui ne voulaient pas les voir ; deux chiffres suffisent à en souligner l'importance.

« De 1905 à 1912, l'Allemagne avait dépensé pour son matériel de guerre deux fois plus de crédits extraordinaires que, pour le même objet et dans le même temps, n'en avait dépensé la France.

<* En deux ans, de 1911 à 1913, les lois votées coup sur coup de 1911, 1912 et 1913 avaient accru les effectifs de l'armée allemande d'un chiffre égal à celui dont elle s'était, jusque-là, augmentée en trente-sept ans, de 1873 à 1910.

« Entre les forces militaires allemômdes et les nôtres, l'équilibre était brusquement rompu. Nous n'eûmes que le temps d'arriver à la parade avec notre loi de trois ans. » (A. Millerand, La Guerre libératrice ,coï\iérence faite à Versailles, le 22 octobre 1916.)

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d'un germanisme qui purulait toutes leurs facultés et les faisait ratiociner béatement sur Kant, Hegel, Fichte et Schopenhauer, alors que le Teuton moderne récite les litanies guerrières de Clausenitz, de Treitschke et de von Bemhardi, que ces politiciens faisaient figure dans certains milieux fermés d'ordinaire aux fariboles des argumenteurs.

Malgré eux, contre eux, la Chambre de 1913, plus énergique, moins pusillanime dans sa majorité que la déconcertante Chambre de 1914, avait eu le courage de se rallier aux propositions de M. Barthou et de Briand en votant la loi mihtaire.

Quand on connaîtra dans le détail les débats dramatiques de la conamission de l'armée où M. Jaurès, finaud et retors comme un procédurier d'officine, réclamait sans cesse de nouveaux documents et suscitait mille incidents pour retarder le dépôt du rapport de la loi nécessaire, on admirera la patience et la volonté d'aboutir des bons Français qui la réclamaient et la firent adopter.

Mais cette hostilité farouche et persistante aux mesures de défense nationale ne suffisait pas à l'activité des socialistes unifiés. Ils savaient que le peuple nourrissait quelque défiance instinctive à l'endroit des Allemands et qu'il n'avait, dans son ensemble, aucun goût pour leur Internationale, trop comphquée pour être honnête. Il fallait donc le rassurer et, sous prétexte de manifester contre la guerre — comme si un pays pacifique comme le nôtre avait besoin de ces sottes manifestations ! — on exhiba dans des meetings des Prussiens authentiques comme Molkenbuhr, comme Scheidemann, qui, la main sur le cœur, les yeux au ciel, déclaraient que les genossen étaient des pacifistes sincères, aimant d'un amour sans égal tous les autres peuples et prêts à la révolution si le kaiser déchaînait la guerre.

« Vous voyez bien, disaient nos bons apôtres, que les Allemands sont aussi antimilitaristes que nous. Le kaiser n'est rien, il ne compte pas, — et n'est-il pas, d'ailleurs, le plus pacifique des souverains? Il a mis aux arrêts son fils, le kronprinz, parce qu'il avait manifesté au Reichstag des sentiments de chauvinisme. Et puis, avez-vous lu le manifeste franco-allemand des socialistes? Vous y verrez là, côte à côte, les noms les plus respectés des deux partis

socialistes allemand et français. Les deux peuples feront la guerre à leurs dirigeants ; jamais ils n'accepteront de s' entr 'égorger (i). »

Enfin, pour tranquilliser davantage les citoyens qui les écoutaient, — on peut dire aujourd'hui : pour endormir leur vigilance, — les députés socialistes unifiés, de concert avec des députés démagogues conscients mais non organisés, %deilles Putiphars déguisées en Judiths, provoquaient cette fameuse conférence de Berne, dans laquelle près de deux cents députés français se rencontraient avec deux douzaines de députés, s'interdisaient tout débat diplomatique et se séparaient sans avoir résolu d'autre question que la preuve de leur incurable jobarderie.

Les conférences internationales étaient à la mode. A Londres, en novembre 1913, sous la présidence d'un député du Reichstag, Jaurès déclamait une philippique contre la Russie, ridiculisait notre alliance « avec les Tartares » aux applaudissements frénétiques des Keir- Hardie, des Macdonald, ceux que le vieux socialiste anglais Hyndman a flagellés d'une épithète cruelle : la clique écossaise !

L'oeuvre de déliquescence se poursuivait. Fin 1913, M. ^larcel Sembat, député des Grandes-Carrières, l'un des leaders du socialisme unifié, publiait un livTe qui fit quelque bruit et fut accueilli avec faveur par les royalistes ardents de l'Action française et les sportulaires marxo-impérialistes, — les premiers enchantés d'y trouver la critique aiguë des institutions républicaines, les seconds heureux d'y trouver l'assurance de l'impuissance militaire de la France. On assure que dans l'intimité M. Jaurès désapprouvait la pubhcation du li\Te de son collègue, ami et collaborateur ; il le trouvait trop audacieux, inopportun ; il lui reprochait de maladroitement « débiner le truc ». Pourtant ce que disait Marcel Sembat dans Faites un roi, sinon faites la paix... n'était que la conclusion logique de toute la campagne germanophile, russophobe, ultra-pacifiste et ultra-internationaliste des socialistes unifiés depuis les Congrès nationaux de Limoges et

(i) Manifeste publié par les élus socialistes unifiés français et les députés social-âêmacrates allemands [L'Humanité, i" mars 1913).

de Nancy et les Congrès intemationanx de Stuttgart, Copenhague et Bâle. Il marquait l'aboutissant inéluctable de la métamorphose définitive du socialisme français en socialisme germanique.

M. Sembat nous démontrait que les royautés seules étaient aptes à la guerre, que toute diplomatie étaitimpossible sous un régime répubhcain, que nous étions des nains parce que démocrates et que les empires étaient des géants avec lesquels nous ne pouvions nous mesurer. Il reproduisait ce propos de Bebel et des social-démocrates prussiens : « La République comme en France? Ce n'est pas la peine de se faire tuer pour cela ! » Mais il n'ignorait pas qu'ils se feraient tuer pour le kaiser et, par bienveillance, il nous invitait à devancer leurs désirs en nous livrant à leur maître. Le moyen? dénoncer l'al- Uance franco-russe, renoncer à l' Alsace-Lorraine et à la politique belliqueuse (lisez : la défense nationale et la dignité diplomatique) et traiter avec l'Allemagne en lui accordant, dans « les conseils de l'Europe, une prépondérance analogue à celle que la Prusse possède au Bundesrath au milieu des autres Etats germaniques ».

C'était, de tout le programme pangermaniste, la partie qui nous était réservée par Maximihen Harden ; c'était, de tout le programme pseudo-socialiste des démocrates impérialistes allemands, l'unique rôle qu'ils nous offraient : la posture agenouillée devant leur empereur, en attendant notre absorption par la pieuvre gennanique. Et M. Jaurès, qui caressait les mêmes desseins, tout en apportant à leur réalisation une habileté plus captieuse, était, paraît-il, outré de la franchise brutale de son corehgionnaire. Parlementairement, c'était une gaffe que de U^Ter au public le secret de conversations intermarxistes où Français et Allemands convenaient que la France, pays de petite culture, de petit commerce, de petits rentiers, de petits bourgeois, de petite natahté et de petite production, épargniste, indi\-idualiste et républicaine, devait être absorbée par l'impérialiste Allemagne où tout, jusqu'à la bouffonnerie, l'hj'pocrisie et la bestiahté, était colossal !

Etait-ce inconscience, déformation de l'esprit critique par l'abus d'une sophistique grossière, ignorance complète de la mentalité des pays voisins, ou désinvolte

éclectisme issu de lectures philosophiques mal digérées, ou, plus simplement, un arrivisme libéré de tout frein moral, qui poussait des hommes avertis, instruits, vers cette désastreuse et lamentable propagande de défaillance, de décomposition et d'abdication nationale? Il serait difficile — ou prématuré tout au moins- — d'esquisser dès maintenant un jugement définitif, et il convient de se borner à en relater les phases.

Quinze jours avant la déclaration de guerre, alors que depuis une semaine les chancelleries sont en émoi et que des négociations diplomatiques de plus en plus tendues l'opinion commence à s'inquiéter, les sociaUstes unifiés ouvraient à Paris leur Congrès national annuel. L'ordre du jour en était particuHèrement significatif : « L'impériaUsme et la guerre ».

Il s'agissait du fameux amendement que Vaillant et le socialiste anglais Keir-Hardie avaient déposé au Congrès international de Copenhague quatre ans auparavant, mais qui avait été renvoyé à l'étude des « sections nationales » et que l'on devait présenter le mois suivant au Congrès international fixé à Vienne : savoir, en cas de guerre, « la grève générale ouvrière, surtout dans les industries qui fournissent à la guerre ses instruments (armes, munitions, transports, etc.) ».

On discuta ferme sur la motion ; car on redoutait une nouvelle édition du non possumtis qu'en 1907, à Stuttgart, les social-démocrates allemands avaient déjà opposé S. ce projet de trahison. Il faut bien l'avouer, à la honte des unifiés français, jamais les socialistes allemands n'ont toléré, de la part des camarades étrangers, la moindre intrusion dans leur politique nationale. Ils entendaient régenter la conduite des sociaUstes du monde entier, critiquer, blâmer, diriger leurs actes et leurs rapports avec leurs gouvernements respectifs, mais ils récusaient toute réciprocité. Pour eux, ils usaient d'un langage équivoque, dénonçaient une vague et indéfinie bourgeoisie, un capitalisme impersonnel ; mais ils réservaient aux autres nations les motions \àtupérant les pouvoirs constitués : tsar, roi, république, ministres, etc.

Unitaires, les socialistes allemands l'étaient jusqu'à l'impérialisme inclusivement, mais en ce sens que l'Empire, c'était le leur, avec sa caste militaire et aristo-

cratique, servant à la fois de tampon entre les classes riches et pauvres et de noyau d'attraction et de direction pour les nations voisines qu'il devait fatalement absorber, en vertu de la loi de prédominance du plus fort et du plus apte. Cette thèse était devenue un dogme chez les marxistes français, une conséquence inéluctable de l'évolution universelle, et c'est en cela que Karl Marx fut, par la discipline de ses adeptes, le continuateur habile du forceps bismarckien.

Mais nos socialistes unifiés, tout à leur propagande antimilitariste, tenaient à leur formule ; et il fallait coûte que coûte la porter à Vienne.

Jaurès en proposa le texte définitif, qui recueillit une majorité de 1690 mandats contre 1174 à une motion d'ajournement :

Entre tous les moyens employés, y lit-on, pour prévenir et empêcher la guerre et pour imposer aux gouvernements le recours à l'arbitrage, le Congrès considère comme particulière-^ ment efficace la grève générale ouvrière simtdtanément et iiiiernaiionalement organisée dans les pays intéressés, ainsi que r agitation et r action populaire sous les formes les plus actives .

On devine les gorges chaudes des camarades allemands en voyant d'anciens blanquistes, d'anciens socialistes réformistes qui avaient soutenu le réformisme à Amsterdam, devenir plus internationalistes, plus antipatriotes, plus germanisants que les importateurs attitrés de la camelote marxiste en France.

Cependant Gustave Hervé, qui, à Stuttgart, avait été édifié par l'attitude des social-démocrates allemands, qui, depuis, comprenait que ce serait se leurrer que de compter sur eux pour une insurrection ou une grève générale en cas de déclaration de guerre, et chez qui, par suite, se produisait une évolution, Gustave Hervé, disons-nous, avait in\dté ses compagnons à plus de logique en déclarant que le conflit naîtrait « non pas du fait de l'opposition des intérêts capitalistes, mais du fait des mouvements nationaux eux-mêmes». Mais son intervention était inefficace. Le courant antimilitariste troublait les cervelles, et puisque le peuple, aux élections générales, deux mois auparavant, n'avait pas rejeté les candidats du désarmement français, puisqu'un parti politique puissant, et jadis

plus intransigeant sur les questions de défense nationale, livrait ses électeurs et ses mandats à ces intrigants sans vergogne, puisque l'assiette au beurre, le portefeuille primaient les intérêts sacrés du pa\s dans la conscience de la majorité parlementaire, pourquoi cesadeptesdel'absorption et de l'annexion germaniques se seraient-ils gênés?

Depuis dix ans, le chantage était leur arme favorite. Au Parlement, ils faisaient figure de législateurs, invoquaient la loi et pouvaient être, à la rigueur, considérés comme des politiques ; mais au-dessus des lois ils plaçaient leur volonté et ils jouaient de la grève générale, de la grève des fonctionnaires, de la menace de l'émeute, de la provocation au meurtre ; au-dessus des lois ils plaçaient leurs délibérations avec les ennemis de la France et Us combattaient la diplomatie de leur nation, ses alliances et les mesures de défense militaire, en organisant des manifestations contraires au sentiment" public, en préconisant l'insurrection comme obstacle à la mobilisation.

De quel droit, au nom de quelle autorité et de quels principes supérieurs à la volonté nationale pouvaient-ils se réclamer pour compromettre ainsi le devenir d'une nation à laquelle ces intellectuels doivent le savoir, le bien-être et la réalisation de leurs ambitions? De leurs électeurs? Ah ! non, s'ils avaient osé déclarer publiquement ce qu'ils chuchotaient dans leurs chapelles, ils auraient vu fuir les braves gens qu'ils grisaient de déclamations sonores et de promesses fallacieuses. De leurs partisans? Croyez-vous ? A part une petite fraction d'idéalistes, d'illuminés, de messianiques, qui croient à la transformation sociale, sous une forme simpliste, sans tenir compte des mobiles et des causes qui peuvent l'engendrer, les autres n'ont jamais approfondi les théories qu'ils ont adoptées et ne voient, dans la propagande socialiste, qu'une agitation populaire utile au développement d'aspirations humanitaires et philanthropiques. Ils ont avalé le marxisme sans le comprendre et l'antimilitarisme sans en deviner la toxicité. Rien à craindre chez nous du marxisme dogmatique ; c'est un vomitif (i).

(i) Rien n'est cocasse comme le respect superstitieux dont les socia listes unifiés français entourent la mémoire de Marx.

Dès son entrée dans xm groupe ou dans une Fédération, le jeime socia-

Mais rantimilitarisme, tel que le concevaient, à la veille de la guerre, les dirigeants unifiés, était un dangereux stupéfiant, capable d'annihiler la résistance du pays. Et il s'en est fallu de peu qu'il en fût ainsi. Heureusement, l'esprit public en France est plus pondéré, plus raisonnable, plus clairvoyant que ceux qui prétendent rincamer.

La déclaration de guerre.

Le 3 août 1914, la guerre est brusquement déclarée à la France par un souverain dont MM. Compère-]\Iorel, Brizon, Jaurès et Raffin-Dugens nous avaient garanti les dispositions pacifiques. Cette guerre, il était aisé de prévoir — et, depuis, il a été surabondamment démontré — que l'Allemagne la cherchait, qu'elle la voulait à tout prix.

Cette fois, elle croit bien que l'heure favorable à son crime est venue. Les apparences ne le lui laissent-elles pas supposer? Des difficultés intérieures ne préoccupent-elles pas, ne divisent-elles pas chacune des nations de l'Entente? Et de ces dissensions politiques et intestines comment l'Allemand aux aguets ne profiterait-il pas?

liste, dûment initié, conscient et organisé, se prosterne humblement, le front dans la poussière, au saint nom de Karl Marx, comme devant une divinité supérieure, inaccessible dans les ésotériques arcanes de sa dialectique transcendantale.

Ce qui n'empêche pas qu'aucun sociaUste français — à commencer par Jules Guesde — ait jamais lu les livres du maître vénéré.

Au Congrès socialiste unifié de Saint-Quentin (1911), il fut décidé, sur la proposition de M. Jean Longuet, que le Parti publierait xme édition officielle, en langue française, des œuvres de Marx — tout au moins de < ses œuvres essentielles ». Le rapport évaluait à 800 le nombre des militants de Belgique, de France, ou de Suisse romande, susceptibles de souscrire à cette édition des bibles et livres de messe du prolétariat (voir Huitième Congrès national, compte rendu sténographique, p. 44-46 et 110).

Cette estimation modeste était sans doute exagérée ; car, depuis 1911, il n'a été donné aucune suite au projet.

Les militants veulent bien, pour se donner une allure scientifique, invoquer Marx pédantesquement, mais non l'acheter, encore moins le lire, et M. Lucien Roland, bibliothécaire du Parti, dans son rapport au Congrès d'Amiens (1914) sur la situation de la librairie, reproche amèrement aux camarades « d'acheter trop d'églantines, d'oriflammes et autres fariboles » et de « ne pas assez étudier nos auteurs > {Onzième Congrès national, compte rendu sténographique, p. 51).

En France, les élections législatives générales d'avrilmai, en donnant aux socialistes unifiés un nombre d'élus disproportionné avec leurs forces réelles, ont plutôt alamié le pays. Il est, dans la nouvelle Chambre, un assez grand nombre de députés qui sont hostiles à la loi militaire du 7 août 1913 et ne parlent rien moins que de l'abroger sans délai. Au Sénat, une interpellation adressée au ministre de la Guerre met en relief certaines lacunes de notre organisation militaire, et la haute assemblée procède à la nomination d'une commission d'enquête. Un procès retentissant, qui conduit devant la Cour d'assises la femme d'un ancien ministre, agite profondément l'opinion et trouble le pays. Enfin, le Congrès socialiste unifié, réuni quinze jours avant, vient de préconiser la grève générale en cas de guerre (i).

La Grande-Bretagne, de son côté, se débat dans le problème du Home-Ride. En Russie, enfin, des grèves éclatent à Pétrograd, qui mettent debout 100 000 ouvriers et donnent lieu à des incidents violents, parfois à des bagarres sanglantes.

Dès lors, l'Allemagne n'hésite pas. L'heure a sonné, pour elle, de l'attaque brusquée. Il ne peut donc plus être question de paix ni de médiation, mais seulement de défense nationale. L'ennemi est à la frontière ; ses hordes \-iolent les territoires neutres du Luxembourg et de la Belgique. Tout le monde marche au canon.

Oui donc avait dit qu'en France un ordre de mobihsation serait accueilli par la révolte populaire? Qui donc avait, au cas de déclaration de guerre, parlé d'insurrection, de grève générale, de crosse en l'air?

La grandeur irrésistible du mouvement national qui se produit alors, l'ardeur vibrante de patriotisme qui entraîne les masses, l'élan unanime et irrésistible du pays tout entier, n'échappent pas aux dirigeants socialistes unifiés. Ils savent — ceux, du moins, qui, comme MM. Jules Guesde et Vaillant, ont vécu ces jours tragiques — qu'en 1870 la population parisienne prenait au collet les insurgés contre la guerre et voulait les coller au mur comme espions prussiens. Ils assistent à l'explosion

(i) Congrès national extraordinaire du [Parti socialiste (S. F. L O.) . Paris, 14-16 juillet 1914.

formidable et souveraine du patriotisme français qui, contre l'envahisseur, dresse, confondus, toutes les classes et tous les partis. S'ils hésitaient à se prononcer pour la défense nationale, ils seraient, comme fétus de paille, balayés par l'indignation populaire.

Aussi, lorsque, le 4 août, se réunissent les Chambres, votent-ils unanimement — ■ sans hésitation, sans qu'aucun d'eux ait formulé à la tribune la moindre demande d'expHcation — les crédits réclamés pour la guerre et adoptentils sans débats les projets de loi proposés par le gouvernement.

Et, bien que les décisions antérieures de leurs Congrès leur interdisent toute participation ministérielle, bien que M. Marcel Sembat et surtout M. Jules Guesde se soient montrés les adversaires convaincus de cette participation, lorsque, le 26 août 1914, M. René Viviani, président du Conseil, renouvelle et élargit son ministère, les sociahstes unifiés acceptent que MM. Guesde et Sembat entrent dans le cabinet et collaborent avec ceux qu'ils flétrissaient la ^•eille, avec MM. Ribot et Delcassé, Millerand et Briand. « C'est à la suite d'une délibération régulière, c'est par une décision mûrement pesée que le parti socialiste a autorisé deux de ses membres, nos amis Jules Guesde et ^Marcel Sembat, à entrer dans le nouveau gouvernement et qu'il a fait d'eux ses délégués à la Défense nationale. Tous les représentants du groupe socialiste au Parlement, de la Commission administrative permanente, du Conseil d'administration de l'Humanité, ont été d'accord pour assumer avec eux les graves responsabihtés qu'ils consentaient à partager (i) ». Un peu plus tard, Albert Thomas les rejoindra au pouvoir.

Au front, les poilus unifiés font leur devoir, bravement, courageusement, comme les autres. Ce serait, assurément, leur faire injure que de les en féhciter : ils se comportent, en ces heures difficiles et douloureuses, comme les soldats se réclamant de toutes les opinions politiques et de toutes les croyances religieuses. Mais il est permis de constater que, pour ce faire, ils ont dû se mettre en con-

(i) Maaifeste en date du zi août 1914, publié par le Groupe socialiste unifié de la Chambre, la Commission administrative permanente du Parti (S. F. I. O.) et le Conseil d'administration du journal VHumanilé.

tradiction avec les doctrines antimilitaristes qu'on leur prêchait la veille, avec les décisions des Congrès de leur parti, avec les résolutions sur l'insurrection plutôt que la guerre. Et, dans les âpres méditations de la tranchée, faisant un retour sur la propagande passée et sur l'impréparation du pays à la guerre, ils ont dû se dire : puisque, lorsque la catastrophe se déchaîne, quand le canon d'alarme appelle aux armes tous les enfants de la nation, on reconnaît la nécessité de défendre ce foyer de liberté et de lumière qu'est la France, pourquoi, dans les périodes calmes, s'acharner, par une incessante propagande, à saper, à déraciner, à détruire dans l'esprit des masses le sentiment national? Pourquoi l'énerver? Pourquoi ergoter misérablement sur l'œuvre de défense nationale, la paralyser, lui refuser sj'stématiquement les crédits qu'elle exige? Ce n'est pas seulement quand l'ennemi est aux portes qu'il faut faire son devoir. Pendant la paix, il faut aussi regarder vers la frontière et la protéger de façon si solide qu'aux heures poignantes et douloureuses de la guerre, elle ne puisse être violée par les barbares envahisseurs de la patrie...

Propagande pacifiste.

Durant les premiers mois de la guerre, les militants du socialisme unifié demeurent silencieux. Les séances parlementaires sont interrompues ; la politique chôm"è, et l'opinion se préoccupe plus de ce qui se passe en Argonne, sur l'Yser ou dans les Vosges, que des projets de rénovation économique et de transformation sociale des disciples français de Karl Marx.

Mais au bout de quelques mois le Gouvernement rentre à Paris. Sénat et Chambre des députés se réunissent, les inévitables intrigues parlementaires renaissent ; la « poUtique», ou, du moins, ce que l'on est convenu d'appeler ainsi, reprend ses droits. D'autre part, les nécessités de la fabrication des munitions ont ramené à l'usine les métallurgistes un instant mobilisés au front. Par un hasard singulier, mais heureux pour le parti socialiste unifié et pour la C. G. T. dont il garantit les militants contre les risques du front, les métallurgistes mis en sursis d'appel et rendus à la vie civile ont presque tous la

carte de la S. F. I. O. Les sections du parti pourront donc reprendre leurs séances interrompues.

Enfin, on annonce qu'à Berlin Karl Liebknecht refuse avec fracas les crédits de guerre, que, menaçant, il se dresse contre le kaiser, qu'il prépare la révolution allemande. Bientôt, la « voix protestataire » du camarade Liebknecht cou\Te le bruit des canons, des mitrailleuses et des Mauser des deux millions de social-démocrates teutons engagés sur le front. Cet extraordinaire socialistekaiserliste avait, disait-on, poussé le cri d'indignation et de colère qu'attendaient avec angoisse les socialistes unifiés du monde entier.

Et, presque chaque jour, sous le pseudonyme de Homo, le feldwebel Salomon Grumbach, jadis en subsistance à Paris, orateur des meetings parisiens contre les trois ans et contre la guerre, introducteur en France des Scheidemann, Muller, etc., envoie à l'Humanité, de Suisse où la Wilhelmstrasse l'a placé en servdce, de longues relations sur les controverses de parade engagées entre la bande de Liebknecht et celle des social-démocrates dits majoritaires.

S'il n'y avait que la pubUcation quotidierme de ces proses insidieuses où le sieur Haase donne au nommé Heine une réplique de convention et où le Karl Kautsky, définitivement atteint de gâtisme, discute doctoralement avec quelque Bemstein sur le devenir de leur coterie malfaisante, il n'y aurait qu'à hausser les épaules devant le déballage de cette marchandise de contrebande. S'il n'y avait que la statistique fastidieuse des \'otes émis au Reichstag ou dans les Landtags par les majoritaires et les minoritaires de la camorrha — car ce parti puissamment unifié est pro\'isoirement désunifié par ordre impérial, — ce dénombrement demeurerait sans intérêt aucun : ces indi\-idus peuvent voter pour ou contre tels crédits, en masse ou séparément ; le poilu s'en f... et se soucie d'autre chose.

Mais l'on assiste en France à certaines manœuvres inquiétantes.

En mai 1915, la Fédération socialiste unifiée de la Haute-Vienne, qui compte parmi ses membres MM. Betoulle, Par\y, Pressemane et Valière, députés, et qui a fjour organe le Populaire dit Centre, journal quotidien,

adopte une résolution longuement motivée qu'elle envoie à toutes les fédérations et où elle résume « sa pensée et son jugement sur les événements ». Elle reproche à certains militants connus du parti socialiste unifié «d'écrire des articles presque entachés de chauvinisme, et propose aux camarades français de tendre une oreille attentive à toute proposition de paix, d'où qu'elle vienne ». Le même mouvement gagne les Fédérations de l'Isère, du Rhône, de l'Oise, de Vaucluse, des Bouches-du-Rhône, de la Dordogne, une partie de la Fédération de la Seine, etc. La conférence de Zimmenvald, dont nous parlerons plus loin, se réunit le 5 septembre 1915. Les zimmerwaldiens de France, avérés ou honteux, s'agitent, ergotefit, s'ingénient à discuter et à paralyser par là même le vigoureux effort d'une nation debout pour son existence et son indépendance.

Ce sont ces parasites visqueux qui ont achevé Vaillant. Ils ont hué le vieux blanquiste dans un Congrès de la Fédération unifiée de la Seine, où il faisait entendre un ultime avertissement (décembre 1915). «Ce sont, a pu écrire Hervé, des socialistes de chez nous qui, sans doute, lui ont donné le coup de grâce (i). »

Et cette minorité va grossissant. Lors de la réunion du Conseil national du Parti socialiste, tenue à Paris le 9 avril 191 6, eUe groupe 960 voix contre i 996 — ce qui permet à Gustave Hervé d'écrire avec raison dans la Victoire : « Ce qui est plus grave et plus triste, c'est que le socialisme de Zimmersvald, qui n'avait qu'une poignée de voix il y a trois mois, a réuni cette fois le tiers du parti. Mauvaise journée pour la défense nationale. »

Les menées zimmerwaldiennes.

Mais il n'y a pas que cette déplorable propagande et ces tristes menées de l'intérieur. Il y a — et cela est encore plus grave — un essai de coordination à l'exté-

(i) N'avait-on pas vu, depuis quelques mois,r//«wa»Mi/^s'effrayerde la violence imprécatrice de Vaillant, lorsqu'il accusait les social-démocrates de lâcheté et de trahison, et refuser d'insérer les derniers articles de l'intrépide communard en qui revivait, sous l'aiguillon des réalités foudroyantes, la rude et impitoyable logique de Blanqui?

LA FAILLITE DE l'INTERNATIOXALE. 4I

rieur, une tentativ^e de reprise des relations avec le^ social-démocrates des nations ennemies.

En 1915, deux Français, MM. Bourderon (du Parti socialiste unifié) et Merrheiin (de la Confédération générale du Travail) se rendent à Zimmenvald (i).

En 1916, trois députés français, trois anciens instituteurs, MM. Blanc, député de \'aucluse, Brizon, député de l'Allier, et Raffin-Dugens, député de l'Isère, vont à Kienthal.

Et vraiment l'on demeure confondu et stupéfait devant rincoùscience, devant l'aberration de ces trois parlementaires qui, aux termes de la fiction constitutionnelle, ont charge des intérêts sacrés de la patrie, qui devraient donner au pays l'exemple du patriotisme et de la dignité et qui, en pleine bataille de Verdun, à l'une des heures les plus poignantes de cette formidable guerre, s'en vont causer, bavarder, pérorer, négocier, manger, boire et trinquer avec les malfaiteurs dont les parents et amis volent, pillent, torturent, rançonnent, massacrent et assassinent leurs compatriotes.

Comment ! voilà des hommes qui font partie de commissions parlementaires (M. Raffin-Dugens appartient à la commission de l'armée ! ! !), qui y entendent les déclarations des ministres de la Guerre, de la Marine, des Aft"aires étrangères, sur les -^'aleurs de nos effectifs, sur nos quantités de munitions, sur les opérations de nos armées et de notre diplomatie, qui ont eu ainsi connaissance des renseignements les plus importants et les plus confidentiels et qui, sortis du Palais-Bourbon, ayant passé la frontière, se prêtent à des négociations avec les pires ennemis de notre pays, les plus hypocrites et les plus dangereux !

Il est contradictoire que l'on collabore, soi-disant, à Paris, à la Défense nationale, et que l'on aille à Berne, à Zimmenvald ou à Kienthal, travailler en compagnie des sociahstes du kaiser à la reconstitution de l'Internationale.

Il y a une loi du 4 avril 1915, votée à l'unanimité par

il) MM. Merrheim et Bourderon avaient été précédés dans la voie des conciliabules équivoques par MM. P. Renaudel et Jean Longuet, députés, qui, quelques semaines plus tôt, n'avaient point hésité àserendre à Berne et à s'y rencontrer avec le laquais impérial Bemstein.

les Chambres, qui punit de peines sévères d'emprisonnement et d'amende un « acte de commerce » quelconque, « une convention quelconque avec un sujet d'une puissance ennemie ». A maintes reprises, les conseils de guerre ont fait de cette loi une application rigoureuse à des négociants trop peu scrupuleux. Nul n'y a trouvé à redire. Mais les négociations sur des questions d'ordre militaire et de défense nationale, les actes de commerce politique avec l'ennemi, ne sont-ils pas incomparablement plus graves, plus blâmables, plus coupables et plus odieux que le trafic qui porte sur quelques marchandises, sur quelques menus objets matériels?...

Et quelle excuse les pèlerins de Kienthal peuvent-ils invoquer? Pensaient-ils qu'ils pouvaient jouer un rôle utile et abréger les longueurs cruelles de la guerre? Alors, quelle présomption et quelle naïveté ! Comment concevoir que des personnalités sans mandat ni autorité soient capables d'une action de quelque valeur pour hâter la solution d'un conflit comme celui-là? A supposer que des hommes animés des intentions les meilleures, appartenant aux divers pays belligérants, tombent d'accord sur les origines et les responsabilités de la guerre, sur les sanctions qu'elles comportent, sur les transactions et arrangements qui la pourront terminer, le moins qu'on puisse exiger d'eux serait évidemment, qu'ayant adopté des décisions, ils fussent en mesure d'en assurer et d'en surveiller l'exécution.

Admettons donc que les délégués social-démocrates aUemands, venus soit à Zimmenvald, soit à Kienthal, aient condamné l'action de leur gouvernement, qu'ils aient voulu, dès septembre 1915 ou dès avril 1916, l'obliger à mettre bas les armes ou simplement à évacuer la Belgique torturée, écrasée et meurtrie. Quels moyens auraient-ils eus de l'y contraindre? Assurément aucun. Et si MM. Brizon, Blanc, Ralïin-Dugens et leurs adhérents s'étaient mis en tête d'amener le Gouvernement français à faire la paix avant l'heure, comment 1'}' auraient-ils pu obliger?

Les entreprises de Zimmenvald et de Kienthal sont à la fois les plus choquantes pour le sentiment national, les plus absurdes qui se puissent im.aginer, d'une vanité évidente et d'une déconcertante puérilité.

Et l'on doit s'étonner, non seulement que quelques Français aient pu y participer, mais que le zimmervvaldisme ait pu causer au sein du Parti socialiste unifié des ravages aussi étendus que ceux qui ont été constatés (i).

Ames de vaincus.

Que cette propagande en vue de la reprise des relations avec les socialistes du kaiser, de la reconstitution de l'Internationale et d'une paix boiteuse et immédiate, que cette propagande soit menée avec suite, avec persistance ; qu'elle risque, si elle ne rencontre devart elle aucun obstacle, de présenter à la fin quelque péril d'énerver une partie des éléments de l'arrière et d'affaiblir leurcon fiance dans la prochaine et nécessaire victoire : qui le pourrait contester?

Cette propagande se poursuit ouvertement dans certains milieux comme celui de la Ligue des Droits de l'Homme, dans les s^oitlicats, dans les Bourses du Travail et dans le Parti socialiste unifié.

Gustave Hervé, qui appartient à ce parti, crie : casse-

(i) Avec une inconscience qui désarme presque, M. Rafiin-Dugens a confié à un journal {Le Bonnet rouge, 17 mai 1916) ses impressions sur le conciliabule de Kienthal.

« Pour ma part, a-t-il exposé, j'avais usé de ruse. J'avais pris deux passeports à la préfecture de Tlsère, l'un pour ma femme, l'autre pour moi, en donnant pour prétexte que je devais aller passer mes vacances de Pâques en Suisse. »

Si, au lieu de M. Raffins-Dugens , parlementaire, il s'agissait d'im vulgaire électeur, que dirait la préfecture de l'Isère ainsi mystifiée? Il est vrai que s'il s'était agi d'un simple particulier, qui voulût, avec sa femme, se rendre en Suisse, pour y passer ses vacances, l'administration lui eût inévitablement refusé les passeports et répondu qu'il y avait, à cette heure, d'autres sites que ceux de la Suisse à visiter «t à admirer.

Une fois à Kienthal, M. Raffin-Dugens y a admiré tout à loisir les Allemands mâles et femelles. Car deux de ces dernières étaient présentes. « Je n'aurais garde, dit le député de l'Isère, d'oublier la présence de deux citoyennes allemandes, roses et dodues, et, ma foi, très sympathiques. »

Depuis 1910 qu'il habitait Paris, M. Raffin-Dugens aurait pu y apercevoir des « citoyennes allemandes >. Elles s'y étaient introduites dans les maisons particulières comme gouvernantes ou femmes de chambre, dans les niaisons de commerce et dans les hôtels comme comptables ou employées, et toutes ces gretchen, roses, dodues, épaisses et lourdaudes, sous le couvert de leur profession apparente, s'y livraient à la prostitution et à l'espionnage. Pas besoin d'aller à Kienthal pour voir ça !

COU ! à ses amis. Sous le titre : Ames de Vaincus, il dénonce la manœu\Te et le danger :

Ces messieurs continuent, écrit-il.

Ils recommencent à nous inonder de leurs papiers pleurnichards.

C'est dans le parti socialiste et, m'assure-i-on, dans la Ligue des Droits de l'Homme qu'ils opèrent; beaucoup d'honneur pour les partis de gauche !

Le parti socialiste est en train de payer la veulerie de ses dirigeants ; au dernier Congrès national, le Comité directeur du parti, au lieu d'user de son autorité morale pour exiger le désaveu formel et au besoin l'expulsion du parti des socialistes qui avaient l'imptidexir de parler de paix avec l'ennemi — alors que celui-ci occupe sept de nos départements et la Belgique

— a préféré pactiser avec eux, capituler devant les capitulards. Encouragés, les pacifistes bêlants recommencent de plus

belle leur propagande, avec l'espoir que, de capitulaticm en capitidation, le Cottiité directeur • — dont j'ai d'ailleurs donné ma démission , ma détnission motivée — consentira à s'aboucher avec les socialistes allemands...

Seulement, j'aime à croire qu'il y a encore dans le parti socialiste des hommes qui ne sont pas prêts à déshonorer la République et, avec elle, tout notre idéal socialiste par une capitulaticm devant la botte prussienne.

J'ose espérer que tous les braves que j'ai connus dans notre parti ne sont pas morts; qu'il n'est pas resté seulement des pleutres à l'intérieur, dans nos groupes.

S'il y a encore des gens de cœur dans les sections du parti, est-ce qu'ils voiitcofitiniier à se terrer.^ Est-ce qu'ils vont laisser le champ libre à des pseudo-révolutionnaires qui, par inconscience

— la bêtise est sotivent plus dangereuse que la trahison — sauveraient, si noiis les laissions faire, la monarchie prussienne et la mofiarchie autrichienne que nous sommes en train de démolir ?

O^wi ! dans, tout ce parti, il n'y a déjà plus personne qui se souvienne du père Vaillant? (i).

Non, non, les socialistes unifiés ne se souviennent plus de Vaillant.

Pas plus qu'ils ne sî souviennent de Blanqui.

Si le Vieux \dvait de nos jours, ils le traiteraient de radoteur, de réacteur et de chauvin et le soumettraient à une commission de contrôle... (2).

(i) La Victoire, 22 février 1916.

(2) Sur l'attitude du Parti socialiste unifié au cours de la période d'avant-guerre et pendant la durée des hostilités, nous nous expliquerons en détail dans un prochain livre: Le Parti socialiste unifié et la guerre.

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