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La falaise SainteHonorine

Sur la côte septentrionale du Calvados, un personnage d’un âge mur, ayant le costume d’un marin, examinait avec attention, du haut d’une falaise, la partie de l’Océan qui s’étendait au-dessous de lui. On était à la fin de l’été ; le soleil, enveloppé de brillants nuages dorés, allait disparaître, sur la gauche de l’observateur, derrière une pointe de rocher. De ce côté, la mer avait conservé ses belles teintes d’un vert d’émeraude, et les vapeurs, répandues dans l’atmosphère, ressemblaient à un vaste embrasement. Mais, à partir de ce centre lumineux, les formes et les couleurs se dégradaient peu à peu jusqu’à se confondre dans une sombre unifor- 377 I

mité, où l’œil avait peine h suivre la ligne de démarcation entre le ciel et l’eau.

Le flot montait en ce moment; des lames paresseuses envahissaient lentement la’grève, au pied de la l’alaise, en exhalant une odeur fraîche et pénétrante. Une légère écume s’insinuait en frémissant au milieu des masses de varechs, des pierres moussues qui jonchaient la plage; mais les vagues n’atteignaient pas encore les bancs de sable. Les flaques d’eau, laissées dans l’intervalle de ces bancs par la marée du matin, unies comme un miroir, reflétaient paisiblement le ciel. La mer n’avait pas un aspect menaçant; néanmoins, toute une flottille de bateaux pêcheurs, avec ses voiles gonflées et arrondies, se hâtait de rentrer dans un petit port que cachait à l’observateur une anfractuosité de la côte. Quelques bateaux retardataires ponctuaient encore de blanc à l’horkon la surface glauque et mobile de l’Océan ; mais tous regagnaient le rivage, comme les goélands et les mouettes, qui voltigeaient en poussant des cris aigus, aux approches du soir.

Cette scène calme et mélancolique occupa longtemps l’attention du personnage dont nous avons parlé. Il se tourna plusieurs fois vers différents points du çiel, étudiant avec un soin scrupuleux chaque détail de ce majestueux ensemble. Cependant, nous devons l’avouer, rien sur ses traits n’exprimait l’admiration que doivent inspirer à la créature les sublimités du Créateur; au lieu de se sentir élevée vers Dieu, son âme semblait uniquement préoccupée d’intérêts terrestres. Il était trop habitué à de pareils spectacles, pétri d’une argile trop grossière pour chercher dans la contemplation de la nature autre chose que des pronostics sur le temps, dans un but de lucre mesquin et personnel.

C’était un homme robuste, aux membres muscu-

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leux , d’une haute stature. Son visage brun et liâlé, (Hait sillonné de rides profondes, qui résultaient non de l’âge, ruais d’un tempérament irascible. Ses yeux vifs se cachaient sous de gros sourcils; son nez rouge et bourgeonné accusait des goûts d’ivrognerie Un côté de sa figure eût présenté une irrégularité monstrueuse, tant l’une de ses joues était proéminente, si un jet de salive noire, dont il se débarrassait de temps en temps avec une dextérité particulière, n’eût fait deviner la cause de ce défaut dans l’équilibre de ses mâchoires : c’était un énorme tampon de tabac à demeure dans sa bouche. Malgré cet ensemble de traits repoussants, il paraissait plutôt brutal que cruel. Son sourire, dont il était sobre, ne manquait pas de finesse, et son regard était plus impérieux que menaçant.

Il portait un costume peu différent de celui d’un matelot ; ses cheveux crépus et grisonnants étaient couverts d’un chapeau ciré; il avait une veste ronde à boutons de cuivre, timbrés d’une ancre', un pantalon de grosse toile, des bas bleus et de petits souliers à rosette noire. Néanmoins, en dépit de la simplicité de ces vêtements, deux grandes boucles d’oreilles d’or, qui eussent rappelé celles d’un priuce indien, pendaient à ses oreilles rouges, sur un col de chemise d’une blancheur douteuse. Ses mains larges comme des battoirs, calleuses, à peine débarrassées du goudron avec lequel elles se trouvaient habituellement en contact, étaient chargées de bagues, dont les chatons contenaient des pierres de prix. Enfin, à la boutonnière de sa veste, une chaînette retenait un de ces sifflets dont les maîtres d’équipage se servent pour commander la manœuvre à bord; chaînette et sifflet étaient en or. Ces bijoux contrastaient avec les habits communs, les manières rudes, l’aspect grossier de cet individu , et l’on se de-

Tt

mandait comment un homme appartenant à une profession laborieuse et peu lucrative affichait un goût si absolu pour les coûteuses frivolités du luxe.

La falaise dont il occupait le sommet était le point culminant de la côte, au fond d’une haie irrégulière, dont les deux extrémités s’avançaient à droite et à gauche assez loin dans la mer. Un petit rempart gazonné qui couronnait la crête de cette falaise formait une espèce d’observatoire, auquel conduisait un sentier Commode. Ue lieu évidemment avait été disposé pour servir de poste à un douanier ; mais la sentinelle était absente en ce moment, soit qu’elle restât là seulement la nuit, soit que son devoir l’eût appelée ailleurs. Les habitations les plus rapprochées étaient le village dont on voyait la fumée bleuâtre s’élever d’un enfoncement des rochers. Derrière l’inconnu s’étendaient des champs et des prairies boisées où gémissait la brise; devant lui l’Océan et la grève solitaire, où l’on n’entendait que le bruit sourd de la lame déferlant à intervalles réguliers.

Accoudé sur le parapet de gazon, il continuait son examen silencieux, quoique rien ne semblât justifier cette attention soutenue; la mer, dont les teintes se rembrunissaient dé moment en moment sous le brouillard, moutonnait pesamment, sans qu’aucune embarcation ne tachât plus sa surface agitée. Cependant l’inconnu, se défiant sans doute de sa vue perçante, tira de sa poche une lunette de petite dimension, et la braquant sur l’horizon, il la tint longtemps immobile.

Enfin il se redressa, ferma l’instrument d’un coup sec avec la paume de la main, et fit deux ou trois tours sur l’étroite plate-forme de la falaise, en mâchonnant son tabac d’un air irrité.

« Mille pipes du diable 1 grommela-t-il d’une voix

• tw b —

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rauque et gutturale qui ressemblait au roulement dés galets sur le rocher pendant la tempête, ce coquin de Frappe-D’abord se serait-il endormi sous le pont, depuis le quart de midi? Le brigand va manquer la marée, et si la chose arrive par sa faute, je lui promets.... Mais non, ajouta- t-il aussitôt d’un ton de réflexion, il n’a pu oublier les ordres si précis que je lui ai donnés ce matin en quittant le brick ; il aura gagné plus au large pour ne pas rencontrer la patache de la douane, ou pour ne pas être aperçu des pêcheurs qui ont traîné le chalut toute la journée sur la côte; ne dirait-on pas que tous les diables d’enfer s’en mêlent aujourd’hui ? Ce méchant moussaillon de Gorge-Salée ne revient pas; il n’y a rien de préparé pour loger la jeune dame.... Que Satan traîne à la remorque le navire, sa cargaison et tous ceux qui le montent! »

Il reprit sa lunette; mais, cette fois, une interjection de joie donna à penser que son humeur était variable comme l’élément pèrfide sur lequel il passait sa vie. Un objet nouveau venait d'apparaître enfin à deux ou trois lieues au large : c’était cb abord comme uu point qui oscillait entre la mer et le ciel ; puis un petitflocon blanc, semblable à l'aile d’une mouette, «e montra distinctement et grossit avec rapidité. L’œil exercé du marin reconnut un navire qui s’approchait de terre.

« Le voici enfin, mille tonnerres! grommela-t-il avec gaieté. Oui, c’est ça, torche de la voile, mon vieux, et en avant le libre commerce ! Ce Frappe-D’abord est un malin ; il a calé ses huniers, et c’est ce qui m’a empêché de le signaler plus tôt.... D’ailleurs, le drôle est un trop vieux loup de mer pour n’avoir pas remarqué .ces nuages allongés, ces queues de vaches qui sont là-bas, du côté de l’amont. Il a vu qu’il allait venter la peau du diable, la nuit prochaine ; et il a fait son paquet en con-

séquence.... -Eh bien! qu’il veDte maintenant; tant plus il ventera, tant mieux ça vaudra, nom de nom! .. Tout va bien. »

Comme il achevait ce soliloque, une voix aigre et criarde se fit entendre dans le sentier qui conduisait au sommet de la falaise. On chantait sur ce ton lent, triste, monotone, qu’affectionnent les matelots, une chanson bien connue encore aujourd’hui sur la côte du Calvados :

Mais le marin lui répond en silence :

Accordez-moi la fille du pêcheur.

* C’est Gorge-Salée! dit l’homme aux bijoux en allant au-devant du chanteur. Ah çà ! clôras-tu ton bec, marsouin? cria— t il avec impatience. Yeux tu donc attirer ici avec tes chansons ces requins de terre, ces douaniers de malheur qui doivent rôder dans le voisinage?

— Gnia pas de soin, capitaine Réray, tout est paré, dit l’autre d’un tou à la fois familier et respectueux ; que la vergue de la grande voile me tombe sur 1 ’homweaux-plaques, si un seul de ces gabelous de Sainte-Honorine (le village que vous voyez là à tribord, capitaine) est capable de distinguer sa main du bout de son nez !

— Ils sont donc ivres)' demanda avec empressement le personnage à qui l’on avait donné le nom de capitaine Rémy.

— Ivres comme le seraient les poissons si la mer était du rhum, capitaine. ,. Ce vieux Barbe-Rouge le pêcheur, dont ils ne se défient pas, les a régalés dans le cabaret du père Piédeleu; il a si bien fait les choses que je les ai laissés ronflant sous la table avec des bour teilles et des assiettes cassées pour oreillers. Quant à moi, capitaine, j’ai soutenu comme il faut l’honneur de

Di

l’équipage de la Belle-Joséphine : j’ai avalé ma ration avec les autres; mais il n’y paraît pas, et.... me voilà. »

En même temps, celui qui parlait fit un effort pour conserver son aplomb. C’était un grand parçon de dixhuit ans, sec, maigre, pâle, aux yeux éraillés, à la barbe rare, aux joues flasques; une nature abrutie par la débauche, par la misère, par le travail excessif. Il était, enveloppé d’un large paletot où grelottait son corps chétif; il avait sur la tête un bonnet fourré d’où s’échappaient quelques mèches de cheveux d’un blond fade, retombant à plat sur ses tempes. Bien qu’il voulût soutenir dignement l’inspection de son chef, il était assez mal affermi sur ses jambes.

« Voyez-vous, dit le capitaine avec dédain, ce mateluche qui saurait à peine distinguer un brick d’une baleine, se donner des -airs de boire comme un homme ! Vaniteux 1..., Mais tu n’y es pas, vois-tu! ta tête est lourde et tu te balances sur ton lest,... Enfin suffit; bien t’a pris de ne pas t’être grisé entièrement; tu sais que Ge soir j’ai besoin de toi ; as-tu fait mes commissions? »

Lejeune matelot montra d’abord un certain embarras, mais il se remit aussitôt, et reprit avec effronterie :

« Quelles commissions, capitaine? Le diable m’étouffe, si vous m’avez donné d’autre commission que celle de boire avec les douaniers! Je ne me souviens pas....

— Eh bien ! souviens-toi de ceci, interrompit le capitaine avec fureur en lançant un coup de pied dans les reins de l’oublieux Gorge-Salée. »

Le pauvre diable tomba sur le nez, sans toutefois se faire grand mal; il ne poussa pas un cri et travailla

immédiatement à se mettre sur son séant, ce qui, vu son état d’ivresse, présentait certaines diTficullés. Le capitaine lui tourna le dos, et se mit à examiner de nouveau le navire qui se montrait au large ; ce navire grossissait à vue d’œil, et prenait les proportions d’un bâtiment assez considérable^, bien que sa coque et ses basses voiles fussent encore enfoncées sous l’eau.

« Il file bravement son nœud, dit l’homme aux bijoux avec complaisance; dans trois heures au plus tard il pourra mettre en panne.... Les nuages sont noirs et la lune ne se montrera pas.... Avec ça vienne le vent qui s’annonce là-bas, à l’est, et nous débarquerons heureusement la cargaison.... Mais la dame, ajouta-t-il plus bas d’un air d’inquiétude, que diable ferons-nous de la jeûne dame? »

Il regarda distraitement l’ivrogne qui se démenait toujours à terre, et qui lui dit d’un ton piteux : •

« Sans vous commander, capitaine, pourriez-vous pas m’aider un peu à me démarrer? Mon ancre est aussi lourde que celle d’un quatre-vingt-dix! »

Le capitaine lui tendit la main, et Gorge-Salée se retrouva sur ses pieds. Malgré cet acte de longanimité, Rémy n’était pas encore apaisé : son tabac manœuvrait dans sa bouche avec vivacité, ce qui était chez lui l’in- . dice d’une préoccupation extrême.

« Ainsi donc, vilain baril à cidre, reprit-il enfin, tu n’as pas songé à t’informer s’il y avait là-bas, dans ce maudit trou, de village ou ailleurs, un endroit où la passagère et sa gouvernante pourraient trouver un asile décent pour quelques mois? Au fait, j’ai eu tort de donner une pareille commission à une brute de ton espèce. Quoique tu saches au besoin griser un douanier et lui tirer d’utiles renseignements, tu ne vaux rien pour cette besogne, et j’aurais mieux fait de m’en

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charger moi-même. Mais j’ai tant de choses à surveiller, de précautions à prendre !

— Bah ! reprit le jeune matelot avec assurance, il ne manque pas à Sainte-Honorine d’honnêtes pêcheurs qui recevront ces madumes chez eux. Je suis sûr qu’on trouverait chez Piédeleu une fort belle chambre moyennant deux écus par mois.

— Dans un cabaret! chez des pêcheurs! Crois- tu donc que ce soit une femme de ton espèce?

— ■ Ma foi, capitaine Rémy, je la prenais pour une fe?nme comme une autre, moi. Ensuite, faut bien quece soit quelque chose de plus relevé, car du diable si on a jamais vu tant de momeries à bord d’un navire qu’on en a vu sur la Belle-Joséphine depuis que ce cotillon y a mis le pied ! Pour cette princesse-là, on a fait un branlebas général sur la goélette; vous lui avez donné votre cabine; c’était du matin au soir des fricassées à la cuisine que le coq en perdait la cervelle. Nous autres, matelots, il nous fallait apprendre les simagrées des rats de terre; on ne pouvait lâcher un pauvre juron ou chanter une chanson, joyeuse sur le pont sans risquer un coup de corde appliqué de votre main, capitaine, et je jurerais qu’il n’y en a pas, sous la calotte du ciel, de plus leste et de plus pesante, y compris celle de Frappe- D’abord, votre second.... Oui, la dame nous a mis à la gêne depuis que nous avons quitté les côtes d’Angleterre; et, sans reproche, il y en a plus d'un sur la Belle-Joséphine qui fera ouf! quand elle nous montrera les talons. »

Le capitaine n’avait pas écouté ces doléances et il promenait son regard sur la campagne voisine. Le soleil était tout à fait couché. A travers la brume qui commençait à se répandre sur le rivage, le marin aperçut un promeneur dans le chemin qui passait au pied

de la falaise, dœcôté de la terre. Il braqua sur lui sa lunette et presque aussitôt il fit un mouvement de joie.

« Que l’enfer me brûle, s’écria-t-il, si je ne suis pas né coiffe ! Voici quelqu’un qui va me tirer d’embarras.

— Qui donc ça? demanda Gorge-Salée en s’avançant curieusement.

— Le monsieur de Grosville, celui qui marche làbas par le travers de cette roche grise ; nous avons une petite affaire à régler, ensemble.... Mais cela ne te regarde pas; file ton nœud, mousse, et plus vite que ça.

— Tiens, tiens! dit le jeune matelot, qui semblait avoir auprès de son chef les prérogatives d’un favori, c’est M. Laforêt, ce médecin qui a acheté, du temps de la révolution, le château de Grosville, là derrière les

arbres Et quelle affaire pouvez-vous avoir avec lui,

capitaine Rémy? On dit que ce vieux Laforêt n’a pas gagné sa fortune à tuer des malades. Est-ce qu’il serait des nôtres, par hasard? continua-t-il en baissant la voix d’un air goguenard; hein! je parierais que j’ai mis le joez dans le livre de loch. »

Le capitaine, d’un revers de main, fit tomber le bonnet du questionneur; celui-ci ne parut pas surprjs de cette réponse significative : il ramassa son bonnet en grommelant : •

« Suffit, suffit, capitaine, vous n’êtes pas en humeur de jaser ce soir; on s’y conformera. Allons, je vais virer de bord, puisque c’est votre idée ; quels sont les ordres?

— Retourne au village, et assure-toi que Barbe- Rouge ne perd pas de vue les douaniers. Tu t’informeras adroitement de ceux qui doivent être de garde cette nuit; s’il y a quelque chose de nouveau, tu viendras m’en avertir.... Surtout ne bois plus, tu es assez gris comme cela.

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— Oui, oui, capitaine; je 6ais qu’à terre, avec les gabelous et les pêcheurs, vous n’approuvez pas la chose; à bord, c’est différent, et vous prêchez joliment d’exemple.... Mais bon ! je vois que vous vous impatientez. Aussi, capitaine, encore un mot, et je prends le vent : où doit-on débarquer ? »

L’homme aux bijoux, cette fois, resta un moment sans répondre; il examina d’abord le navire qui se montrait à l’horizon, jiuis le ciel, puis la mer, et il reprit d’un ton de réflexion, en désignant le promontoire qui s’avançait à gauche :

« Là-bas, à Sainte-IIonorine, s’il n’arrive rien de nouveau.... Dans tous les cas, que les hommes elles chevaux soient au rendez vous ordinaire à dix heures; à cette heure-là, la mer battra son plein, et le gros temps qui se brasse à l’est aura dû commencer. Veille sur ta langue, drôle, éi tu tieus à ta part de la cargaison.... Maintenant , débarrasse-moi bien vite de ta laide personne; je n’ai plus besoin detoi ici.... pousse ! »

Gorge-Salée comprit qu’à la moindre hésitation sa marche allait être accélérée par un de ces encouragements dont le capitaine n’était pas avare : il salua et se mit à descendre la falaise du côté du village; un instant après, on l’entendit chanter à tue-tête sa chanson favorite, la Fille du Pêcheur.

Sans songer à lui davantage, le capitaine mesura du regard la distance qui le séparait encore du promeneur dont nous avons parlé. Sûr de le joindre dès qu’il le voudrait, il tira de sa poche un petit pistolet non chargé, versa un peu de poudre dans le bassinet, et, se tournant vers la mer, il fit feu.

L’explosion fut silencieuse; une flamme jaillit, et quelques flocons de fumée furent aussitôt balayes par la brise.

Il répéta trois fois ce signal; h la troisième, il replaça le pistolet dans sa poche, et reprenant sa lunette, il la dirigea sur le bâtiment qui se montrait au large.

A peine s’était-il mis en observation, qu’une étincelle brilla à bord du navire; une légère fumée monta le long des mâts, et se joignit au brouillard qui flottait sur les eaux.

« Bien , bien , ils ont les yeux ouverts, murmura le marin avec satisfaction, et ils savent ce que parler veut dire.... Tout est dans l’ordre; maintenant occuponsnous de la cargaison. »

Le personnage avec lequel il désirait entrer en communication venait d’atteindre le pied de la falaise, et se disposait k prendre le chemin latéral conduisant dans l’intérieur du pays. Rémy n’avait donc pas une minute à perdre, et il descendit vers la plaine à grandes enjambées. Arrivé à une centaine de pas du promeneur, il l’appela, ou plutôt il le héla, de sa voix rauque et puissante, habituée k lutter contre le fracas des éléments. L’autre tressaillit et se retourna ; mais feignant de n’avoir pas compris les signes du capitaine, il reprit sa marche aussitôt avec toute la rapidité que lui permettaient son âge et son embonpoint.

« Le sournois m’a reconnu, mais il veut qu’on lui donne la chasse, grommela le marin. Eh bien! pipe du diable, on la lui donnera. »

En même temps, il se mit k la poursuite du fugitif, et, grâce k son agilité, le résultat de cette lutte ne pouvait être douteux.

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L’officier de santé.

Avant d’aller plus loin, donnons quelques détails sur le promeneur qui semblait désirer si peu une entrevue avec le capitaine Rémy.

M. Aristide Laforêt avait longtemps exercé la médecine dans le pays où se passèrent les événements de cette histoire. Quoique à l'époque dont nous parlons, c’est-ù-dire au commencement de la Restauration, il fût devenu l’un des plus riches propriétaires du voisinage, il avait été le seul artisan de sa fortune. Issu d’une famille pauvre, il avait eu, aux débuts de sa vie, de rudes épreuves à subir. Après avoir reçu par charité une éducation incomplète dans une école de Bayeux, il avait été placé comme élève, on pourrait presque dire comme domestique, auprès d’un chirurgien-major de marine, qui, lui trouvant un peu d’intelligence, lui avait communiqué quelques bribes de la science médicale.

Nul ne sait par quels prodiges, par quelles intrigues, le jeune Aristide, avec si peu de moyens de s'instruire, avait pu obtenir le brevet d’officier de santé; on se sou-

viendra seulement que vers la fin du siècle dernier, une quinzaine d’années avant la Révolution, on n’était pas d’une sévérité bien rigoureuse dans les concours pour les services publics. Laforèt, après avoir parcouru quel que temps les mers en qualité de sous-aide chirurgien sur un vaisseau du roi , revint s’établir dans le pays où nous, l'avons trouvé Plus instruit en pratique qu’en théorie, il craignait que des rapports journaliers avec ses confrères daus une grande ville ne trahissent l’insuffisance de ses connaissances ; il se fixa donc à la campagne, où il n’avait aucune rivalité à redouter, et sa clientèle se borna exclusivement aux paysans de deux ou trois communes voisines.

Cette clientèle lui assura d’abord une modeste aisance; habitué à se suffire de peu, il -trouva encore moyen de faire des économies. D’ailleurs, il faut bien l’avouer , Laforét ne ressemblait en rien à ces simples et bons médecins de campagne qui accomplissent dans le silence et l’obscurÿé leur mission de dévouement. Mesquin, avare, sans dignité, il n’était pas de malade si pauvre dont il ne parvint à se faire payer ses visites. Quand on ne pouvait donner d’argent, il exigeait son salaire en nature, soit en cidre ou en blé, en beurre ou même en fourrage. On racontait dans le pays ^histoire d’une pauvre femme qui, n’ayant pas d’autre moyen de s’acquitter, lui avait apporté chaque jour pendant trois mois un œuf de sa poule unique; Laforèt avait pris bravement l’œuf, et en fin de compte il- avait prié la pauvre femme de lui conserver sa pratique.

Mais ce n’était pas seulement contre la misère de ses malades qu’il avait eu à lutter, c’était encore contre leur mauvaise volonté. Nous n’apprendrons à personne que le paysan normand est le plus ladre, le plus retors, le plus chicaneur des paysans de France ; or, maintes

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fois les- clients dé Laforêt s’étaient montrés récalcitrants, soit qu’ils n’eussent pas été guéris par ses remèdes, soit qu’ils eussent trouvé ses prétentions exorbitantes. Mais le médecin était Normand aussi , c’est à-dire rusé, tenace comme ses pratiques, et il avait toujours fini par avoir le dessus. Envers ceüx qui se. montraient absolument indomptables et envers lesquels manquaient les autres moyens d’intimidation, Laforêt procédait par voie de garnisaire. Une ou deux fois par semaine, et souvent davantage, le paysan indocile voyait s’arrêter à , sa porte, à l’heure du dîner, le médecin Laforêt qui semblait être en tournée dans le canton. Le digue homme descendait de son cheval (sèche et maigre haridelle vivant sur le commun), et demandait par la fenêtre à la ménagère si tout le monde se portait bien à la maison. Presque toujours on l’invitait à entrer, boire un coup de cidie. Laforêt ne se faisait pas prier; il s’attablait dans la chaumière, buvait et mangeait comme quatre, pendant que l’on donnait une mesure de son ou d’avoine à son cheval. Il répétait ces diners aussi souvent qu’il le jugeait' nécessaire p ur compenser le prix deses visites, puis il disparaissait, et la famille n’entendait plus parler du mémoire.

Il avait mené pendant quinze ans cette vie de ladreries, de grappillages, de vilenies; cependant elle ne l’eût guère enrichi , si les circonstances ne fussent venues à son aide. La Révolution éclata, et, comme tant d^autres, il sut habilement en profiter.

A quelque distance du village où il avait établi sa résidence, s’élevait le château de Grosvilie, appartenant à l’une des plus anciennes et des plus nobles familles de la province. Ce château et la terre qui en dépendait ayant été déclarés propriétés nationales par suite de l’émigration de ses propriétaires, furent mis en vente.

Laforêt possédait une quarantaine de mille francs, fruit de ses exactions médicales ; il acheta le domaine et paya en assignats. Comme personne n’osa enchérir sur lui, il obtint pour une somme misérable , eu égard à sa valeur réelle, la plus belle habitation du pays.

A partir de ce moment, l’humble officier de santé devint un personnage important.

Néanmoins il ne renonça pas aux devoirs de sa profession ; il sentait qu’il avait à se faire pardonner sa prospérité ; il eut le bon esprit de se montrer plus affable et plus populaire que jamais. Il visita encore les malades du voisinage ; mais, comme, en raison de son’opulence actuelle, il ne pouvait plus exiger le payement de ses visites aussi rigoureusement qu’autrefois, on en vint peu à peu à le considérer comme le médecin gratuit du pays. Laforêt se laissa décerner ce titre; mais il en prit fort à son aise ; il se donna un vernis de bienfaisance sans trop de frais. Quoique personne ne pût l’accuser d’avoir refusé positivement ses soins à l’indigent, on lui en gardait une reconnaissance médiocre; on disait qu’il eût fait dix lieues à pied pour soigner un malade gratuitement, mais qu’il ne lui eût pas apporté un médicament de dix sûus. Cependant, au moment où commence cette histoire, la population ne lui était pas absolument hostile ; il y avait même dans la commune de bonnes gens qui avançaient que * n’eût été sôn économie, M. de Grosville en eût bien valu un autre. » La réticence normande ne permettait pas d’affirmer davantage la probité du châtelain.

Un point sur lequel Laforêt semblait plus digne d’estime , était sa conduite envers sa famille. Devenu riche et ennuyé de sa solitude dans le vaste château de Grosville, il avait appelé k lui une sœur pauvre, restée veuve avec un enfant en bas âge, dans une yille voisine •> . >

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où ils végétaient misérablement. A la vérité dame Pétronille Fargeaud , la sœur en question , remplissait auprès de lui les fonctions d’une femme de charge, et c’était autant d’économisé dans le ménage; mais vis-àvis de son neveu, le jeune Frédéric Fargeaud, ses procédés avaient été tout à fait généreux et désintéressés. Laforêt, quoiqu’il ne manquât pas de charlatanisme, avait eu trop souvent à souffrir de son ignorance pour n’avoir pas senti la valeur d’une instruction solide. Aussi voulut-il que son héritier présomptif jouit du précieux avantage dont lui-même était privé. Frédéric fut mis en pension dans un collège de Caen, où il justifia pleinement par ses succès l’attente de son oncle. De là il passa dans une école de marine, et, à l’époque où nous nous trouvons, il était aspirant de première classe. Il attendait en ce moment un ordre d’embarquement au château de Grosville , auprès de sa mère et de son oncle qui, chaque jour, se pâmaient d’aise à la vue de son bel uniforme.

Tel était donc le promeneur auquel le capitaine Rémy donnait la chasse. Laforêt, au physique, était un petit homme court, trapu, chargé d’embonpoint ; son visage large et rouge n’expriinait aucune pensée élevée, mais ses yeux gris et mobiles ne manquaient pas d’astuce. Il portait l’ancien costume normand avec les modifications imposées par sa profession : bas de laine noirs, culotte courte en velours, serrée à la jarretière par des boucles d’argent ; veste ample en satin flétri, habit noir jauni par le service. Il avait une queue qui se jouait sur le collet de son habit légèrement taché de poudre ; sa personne était couronnée par un chapeau rond à larges ailes dont les éraillures appelaient depuis longtemps un remplaçant. Enfin il portait sous son bras la canné classique à bec de corbin et il tenait à la main

un gros paquet de plantes sauvages', qu’il s’obstinait à nommer des simples , et dont il estropjait outrageusement les noms laliqs.

Maître Laforêt avait alors soixante et dix ans environ, et il craignait les lluxions de poitrine comme la, peste ; il fallait donc un motif de la plus haute importance pour le décider à courir ainsi. Quelques renseignements rapides sur son persécuteur expliqueront suffisamment cet effroi.

Le capitaine Rémy ne jouissait pas de la meilleure réputation sur la côte du Calvados, et l’on a compris déjà sans doute que son commerce ordinaire n était pas absolument licite. Au su de tout le monde, en effet, le capitaine du brick-goélette la Belle-Joséphine se livrait activement à la contrebande, et, malgré l’indulgence des habitants du pays pour ce genre d’affaires, on ne se souciait pas de s’exposer au soupçon de complicité en se montrant en compagnie d’un pareil homme. Or, Laforêt , après avoir employé la première moitié de sa vie à acquérir la fortune par toutes sortes de moyens, sentait le -besoin, dans la seconde, d’acquérir un peu de considération.

D’ailleurs, l’histoire de- Rémy, enfant du pays luimême, n’était rien moins qu’édifiante. Né de parents qui s’étaient assez peu souciés de son éducation, il avait toujours passé pour un fort mauvais sujet. Après avoir'' mené, dans sa jeunesse, une existence vagabonde, il s’était embarqué à bord d’un navire frété pour le long cours. Pendant longtemps il avait disparu ; le très-petit nombre d’individus obscurs qui s’occupaient de sou obscure existence, l’avaient cru mort et enseveli dans l’Océan. Néanmoins, vers la fin de l’Empire, lorsque la contrebande devint possible sur les côtes de France, il reparut à bord d’un lougre anglais qui introduisait fur-

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tivemer.t en Normandie des marchandises prohibées; puis il commanda lui- même une vieille barque pontée, avec laquelle il continua cette dangereuse industrie; puis enfin on le vit capitaine d’un charmant navire dont on vantait les qualités fabuleuses pour le genre de service auquel il était destiné. Jamais bâtiment plus léger, tirant moins d'eau, plus facile à manœuvrer, n'avait fait le désespoir des douaniers. Son équipage, composé de chenapans mi-partis anglais et français, • n’avait pas de pareil, disait-on, dans toute la Manche, tant pour l’habileté des manœuvres que pour l’audace merveilleuse des matelots. Rémy lui-même était renommé pour connaître cette côte dangereuse mieux qu’#ucun caboteur de France et d’Angleterre. Grâce, à cette expérience, grâce aussi à sa prudence et à sonénergie, il avait fait bien des voyages fructueux, depuis quelques années, en dépit des agents du fisc, dont il était la. terreur.

Mais ce qui surtout devait effrayer un paisible campagnard tel que Laforèt, c’étaient les exploits de Rémy et de ses vauriens dans les cabarets du voisinage. Dès que l’équipage mettait pied à terre, après avoir débarqué furtivement sa cargaison, l’endroit où il s’arrêtait devenait le théâtre d’orgies furieuses, de querelles sanglantes. Pins d’une fois déjà, Rémy, soit pour luimême, soit pour ses gens, avait eu maille à partir avec ' la justice ; mais sans doute il avait des protections mystérieuses, ou du moins il savait au besoin assoupir une affaire, car il était toujours sorti sain et sauf de ces bagarres; sa bonne renommée seule y avait reçu quelques accrocs auxquels il ne regardait pas.

Le lecteur peut s’expliquer maintenant les efforts du vieux médecin pour échapper à l'honneur d’une conférence avec Rémy ; mais de àon côté le contrebandier

avait de trop fortes raisons de désirer cette entrevue pour renoncer aisément à sa poursuite.

«Père La forêt I père Lucifer ! cria-t-il enfin avec colère, amenez, morbleu ! ou je vous enverrai une balle

de pistolet dans vos œuvres vives Mille tonnerres !

on ne vous Inange ra pas. »

La menace du pistolet produisit un grand effet sur Je fuyard; d’ailleurs, il était rendu de lassitude, et l’haleine lui manquait. Il s’arrêta donc dans une espèce de vallée qui séparait la falaise de la campagne cultivée, et fit face à Rémy en essuyant son front couvert de sueur.

« Eh 1 mais, dit-il d’un ton amical, comme s’il reconnaissait en ce moment seulement à qui il avait affaire, c’est, je crois, ce cher monsieur Rémy ? Par ma foi ! J’ai eu peur d’être attaqué dans cet endroit désert par quelque garnement ivre, et je détalais de mon mieux. Comme on se trompe !... Et bonjour, capitaine Rémy; quel bon vent vous amène sur nos côtes ? »

Il entrait dans les projets du contrebandier d’amadouer le vieux richard ; aussi donna-t-il à sa rude figure toute l’expression de bonhomie dont elle était susceptible'.

« C’est ce que je me disais, répliqua t-il ; les amis sontlesamis;une poignée de main, monsieur Laforêt. ... Ça va bien 1 »

Et il serra vigoureusement la main que l’officier de santé ne put lui refuser. Cependant, après l'échange des premières politesses, la conversation languit et tomba tout à coup. Laforêt était embarrassé, gêné; quant k Rémy, son esprit, peu abondant en ressources, ne lui fournissait aucune de ces banalités familières aux gens du monde pour entrer en matière.

« Vous m’excuserez, dit le vieillard timidement, après

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un instant de silence, il faut que je retourne au château je suis tout en sueur, et je prendrais du mal à reste immobile.... Enchanté de vous voir bien portant, capitaine Rémy.... je suis votre humble serviteur! »

Il porta la main à son chapeau et voulut s’esquiver; le marin le retint par le bras.

« Un moment, monsieur Laforêt, dit-il en souriant, nous ne pouvons pas nous séparer ainsi..,. Si je vous ai hélé; c’est que j'avais à vous parler. Il y a entre nous un compte qui n’a pas été convenablement réglé.

— Que voulez-vous dire, capitaine? s’écria le médecin en pâlissant.

— Eh mais! avez-vous oublié l’affaire de ce pauvre Tristan, mon timonier, dont vous avez pansé la blessure, il y a huit mois, à la suite de la bataille avec les Portais? Le coup de bouteille était bien appliqué, et Tristan en gardera longtemps les marques. .. Mais il sait combien vous avez été bon pour sa vieille carcasse dans cette bourrasque. »

Les traits de Laforêt se rassérénèrent tout à fait.

« Il n’est pas nécessaire de parler de ça, capitaine; je suis heureux d’avoir obligé un de vos matelots; je ne prendrai pas d’argent pour cette bagatelle.

— Mais du moins vous ne refuserez pas douze bouteilles de vieux rhum de la Jamaïque que Tristan a mises de côté pour vous? On vous les enverra cette nuit, au château de Grosville, et vous les boirez à sa santé. »

L’avare parut violemment tenté. Le rhum lui semblait très-désirable, mais la main qui devait l’envoyer lui était suspecte. D’ailleurs, ce cadeau pouvait n’être que les arrhes d’un marché dont il ne connaissait pas encore les conditions ; malgré tout cela, son instinct rapace fut le plus fort.

« Eh bien! j’accepterai pour ne pas vous désobliger, capitaine; seulement, ajouta-t-il en baissant la voix, il est bien entendu quej’iguore d’où vient cette précieuse liqueur.

— Bon, bon ! c’est compris, dit le contrebandier avec un sourire farouche ; on ne vous compromettra pas. Cependant, continua-t-il en clignant de l’œil, quand on a un beau château aussi bien placé que le vôtre, à un quart de lieue de la côte, avec de vastes caves et....

— Chut! interrompit Laforèt, qui regardait autour de lui d’un air effrayé. Y pensez-vous, capitaine? Un homme comme moi, membre du Gonseil municipal, électeur, juré, prêter ma maison pour....' Que dirait mon neveu Frédéric, maintenant qu’il est officier dans la marine royale? et puis ma sœur Pétronille, qui est si. dévote?... Non, non, c’est impossible. D’ailleurs, capitaine, quoique vous fassiez ce commerce depuis si longtemps, vous n’en êtes pas devenu plus riche.

— Ôh ! moi, c’est autre chose. On boit, on mange, on joue quand ou est en mer ; et puis, quand on arrive à terre, on rosse, on casse, on bouscule, le tremblement du diable, quoi ! il faut payer, et l’argent est

rond afin qu’il roule voilh !... D’ailleurs, continua-t-il

en jetant un coup d’œil de complaisance sur ses bijoux, on se fait honneur de ce qu’on a.... Enfin, je visa ma guise ; c’est mon goût, à moi, de promener ma quille à travers la Manche, de risquer ma peau et de narguer les gabelous, j’aime mon état et je n’en veux pas d’autre. Quant à l’argent ,- je m’en soucie comme d’une pipe de tabac. Pourquoi, diable! amasserais-je quelque chose? Je n’ai plus de parents; et si j’en ai, ils se souciént. assez peu de moi. D’un moment à l’autre, jo puis recevoir dans la tête la balle d’un douanier, ou être enseveli dans une jaquette mouillée;, à quoi bon

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mettre les unes sur les autres des piles d’écus? Pour vous, monsieur Laforêt, c’est bien différent; vous savez profiter du vent et de la marée, comme on dit, et si vous aviez voulu tant soit peu vous prêter à la chose, nous eussions fait de Grosville....

— Paix, encore une fois, monsieur Rémy ! je ne dois pas écouter d&- pareilles propositions; ce serait une honte, ce serait.'..- Non pas, capilaine, reprit-il avec embarras, car il çraignait d’avoir été trop loin, que je blâme là..: absolument.... votre profession! Il ne m’appartient pas d’affirmer....

— Je me soucie fort peu qu'on blâme oiT-qu’on loue ma profession, dit^Rémy avec brulalité; chacun est libre de dire ce qu’il pense, et de penser ce qu’il vent. Ma profession est celle d’un marin; peu m'importe le reste !

-r- On peut être marin sans être.... comment dirai-je cela? je ne voudrais pas Vous offenser.... Oui, sans être un..,, négociant; le mot b est pas trop dur. Voyez mon neveu Frédéric, par exemple; il est officier de la maine royale, et cependant.... - — Lui, un marin? répliqua Rémy avec un profond dédain ; un enfant qui sort du collège, et qui est resté en mer à peine assez longtemps pour apprendre à marcher sur le pont; un garçon rangé comme une demoiselle, qui ne sait ni jurer, ni fumer, ni boire ! Parce que ça peut cracher des chiffres et des mutliiques, on donne cela pour commander à de vieux chiens de mer qui ont roulé' leur bosse du cap Horn au Groenland! Allez! allez ! tous vos freluquets dorés ne sont que des mousses, malgré leurs calculs et leurs galons. îSi l’un d’eux avait le toupet de mettre le pied sur le pont d’un certain navire qui est là derrière la falaise à courir des bordées, je lui apprendrais.../

— Capitaine I s’écria Laforêt, rouge d’indignation en

entendant parler ainsi de son neveu qu’il adorait, vous êtes un.... un bon marin, continua-t-il en se reprenant; mais vous avez vos idées et moi j’ai les miennes; brisons là.... Je ne veux pas de querelle avec vous; la nuit approche et l’on m’attend à Grosville. Je me suis attardé pour recueillir des simples dont j’ai besoin pour un médicament.... Adieu donc, et bon succès dans vos entreprises. » • .

En même temps il s’inclina familièrement et se remit en marche. Rémy le suivit.

a Je ferai voile de conserve avec vous, si vous le permettez, dit-il d’un ton goguenard ; je ne suis pas pressé. Voyez-vous, monsieur Laforêt, quoique vous ne vouliez rien entendre à propos du château, j'ai juré que vous y recevriez cette nuit la partie la plus précieuse de ma cargaison.

— De la contrebande, chez moi ! répliqua le vieil-

lard en cherchant à cacher sous un air de dignité l’effroi que lui causait l’assurance du contrebandier; vous voulez rire, capitaine Rémy? s**

— Je ne ris pas plus que si je voyais ma goélette ensablée, ce dont Dieu la préserve! Mais, vous recevrez cette nuit même une partie de ma cargaison chez vous, et vous me direz merci.

— Ah! je comprends.... farceur! les douze bouteilles de rhum ?

— Ça et autre chose. .

— Quoi donc !.

— Une femme.

— Une femme.... de contrebande? miséricorde !

— De contrebande ou non, peu importe, mais il faut que vous l’accueilliez chez vous, que vous lui donniez votre meilleure chambre, votre meilleur lit, votre rneil-

SAINTE-HONORINE. 25

leur morceau, et que toute votre maison soit à ses ordres, comme si elle était une reine. »

L’officier de santé restait bouche béante.

« Parole d’honneur, capitaine Rémy, reprit-il enfin, je ne vous comprends pas. Vous disposez de moi comme d’un matelot de Votre équipage, et du château de Grosville comme de la cabine de votre brick ! Cependant, si je ne voulais pas recevoir dans ma maison une femine que je ne connais ps, et dont j’aurais bien des raisons de suspecter.... Hum ! vous m’en feriez dire plus que je ne voudrais.

-v Écoulez-moi, père Laforêt, dit le contrebandier d’un ton bref, il serait dangereux, vous le savez, de m’avoir pour ennemi; un mot de moi pourrait coraproinettre des personnes plus haut placées que vous.... Otez-moi, par votre complaisance, la tentation de vous jouer tôt ou tard quelque mauvais tour. Je suis pour le moment dans un effroyable embarras à cause de cette dame; aidez-moi à m’en tirer. Consentez à la recevoir pendant quelques semaines, quelques mois peut-être, jgt vous fixerez vous-même le prix de la pension, y — Une pension ! s’écria l’avare ; on payerait une pension convenable?

— Plus que convenable, on ne marchanderait pas, lors même que vous exigeriez cent louis d’or par mois.

— Cent louis d’or!... Ah çà! mais vous ne parlez pas sérieusement?

— -Je prie sérieusement, dit le capitaine en tirant un rouleau de la poche de s^a veste ; je puis à l’instant vous compter le premier mois d’avance. *

Il rompit le rouleau; Laforêt vit briller l’or, entendit le cliquetis du précieux métal. Ses yeux s’animèrent; il tendit instinctivement ses doigts crochus, et les retira aussitôt, nomme s’il eût touché du fer rouge.

i.a Falaise

« Allons, 'acceptez-vous? demanda Rémy.

— Mais, que diable, capitaine, dit le propriétaire avec anxiété, avant d’introduire cette dame dans ma famille, il faudrait, savoir qui elle est.... D’où vientelle? où va-t-elle? comment la connaissez-vous?

— D’où elle vient? de Londres. Où elle va? chez vous, si vous y consentez. Gomment je l’ai connue ? c’est difficile à dire, attendu que je ne la connais pas bien encore. On m’a seulement ordonné de la conduire en France, de lui montrer les plus grands égards, et de la débarquer sur une côte peu fréquentée, après lui avoir trouvé un asile décent. On m’a fait entendre que c’était une dame de grande maison, obligée momentanément de quitter l’Angleterre, et qui ne voulait pas être connue ; comme on la recherchera probablement en France, il lui faut une retraite presque introuvable. Du reste, elle est, dit-on, immensément riche, et je suis chargé de lui fournir tout l’argent qu’elle pourra désirer.

— Mais qui vous a confié cetté dame?

— Un gros négociant de Londres, intéressé dans l/i cargaison de la Belle- Joséphine, un des plus ri chef 5 marchands de la Cité ; il a conduit lui-même la passagère à bord au milieu de la nuit/ et il lui parlait avec autant de respect qu’un novice en aurait pour un amiral. Ça m’a intrigué; mais, après tout, ça ne me regarde pas. J’ai fait ce que j’ai promjs, et la dame ne se plaindra pas, je l’espère, des égards qu’on a eus pour elle sur la Belle-Joséphine; nous étions tous sages comme des quakers pendant l 'office.,.. Mais dès qu,’elle sera partie, branle-bas à bord, et vive le diable !... Eh bien, maintenant, le tonnerre me grille si vous n’en savez pas autant que moi sur celte femme, et peutêtre plus.... Voyons, parlons rondement; prenez-vous

SAINTE-HONORINE

ma cargaison féminine ? J’oubliais db vous dire cependant que la dame est accompagnée d’une vieille gongon de gouvernante qui doit être aussi portée sur le livre de loch.

— Une gouvernante ! Alors la maîtresse est une femme comme il faut?

— Je parierais une guinée contre un bout de tabac d’un sou, que c’est au moins une milady.... Des airs de reine-, des bagues presque aussi belles que les miennes. Vous aurez vu rarement une femme aussi crâne que celle-là, père Laforêt. Tous nos chiens de mer, qui sont pourtant fièrement racornis sur la politesse, ne pouvaient s’empêcher de lui ôter leur bonnet quand par hasard elle paraissait sur le pont » -

Laforêt balançait ; néanmoins , certains scrupules l’arrêtaient encore.

« Majf, capitaine, pourquoi tenez-vous tant à ce que ces. étrangères s’établissent précisément à Grosville?

— D’abord, je n’ai pas le. temps de chercher mieux; ensuite, le pays est solitaire, votre habitation est belle, commode, isolée ; vous ne recevez pas les bourgeois curieux et bavards du voisinage; enfin, pour tout dire, vous êtes médecin.' ‘

— Cette dame serait-elle malade? aurait-elle besoin....

— Hem ! cel^. ne serait pas impossible; elle est pâlotte, elle ne mange pas plus qu’une mauviette; dans tous les cas, on pourrait le faire croire. Si quelqu’un s’avisait de demander : » Quelle est donc cette dame qui habite Grosville ?» on répondrait : « C’est une Anglaise malade qui est venue se faire traiter chez le médeein Laforêt. » Ça sonnerait bien pour vous, et ça arrêterait les caquets. »

Cette fois, Rémy avait frappé juste; Laforêt ne put . se contenir : ,

« C’est cela, c’est cela ! morbleu ! s’écria-t-il rouge d’orgueil et de joie. Et mes confrères, ces docteurs insolents de Bayeux et d’Isigny qui m’appellent.... je ne saurais répéter les noms qu’ils me donnent, ces intrigants! ils vont en. crever de jalousie. Une dame anglaise, une milady !... Mais il faudra qu’elle soit malade, capitaine; il faudra dire partout qu’elle est malade.... gravement malade.

— -Et l’on annoncera plus tard que vous l’aurez guérie ! Soit, répliqua le marin d'un ton goguenard. Ainsi donc, monsieur Laforêt, marché conclu ?

— Un moment diable ! Je voudrais savoir encore

pour quelle raison cette dame a quitté son pays, pourquoi elle se cache, et —

— Triple canon ! vous me ferez perdre la tête. Allons, père Laforêt, soyez bon enfant. . La dame est

jeune, jolie quelque amourette, des parents durs-à-

cuire qui veulent la marier avec un vieux il y a tant

de raisons d’expliquer honnêtement la chose! Voyons, mille tonnerres ! jamais personne ne m’a fait bavarder aussi longtemps pour une semblable misère ; j’ai la bouche sèche comme un fayot de trois ans.... Est-ce dit ?

— Mais je voudrais consulter mon neveu Frédéric et ma sœur Pétronille....

— Bah! n’êtes-vous pas le maitrej Qu avez-vous besoin de consulter Pierre ou Jean sur une chose aussi simple? Pour la dernière fois, père Laforêt, la chose vous va- t-elle ? On croirait, la peste me crève ! qu’on vous demande votre peau.... ou votre magot, ce qui pour vous serait pis que la peau.

— Mais je voudrais savoir.... Eh bien ! ma foi! reprit-il en voyant le capitaine faire un geste d’impa-

SAINTE-HONORINE. . • 29

tience, je me. rends. Votre dame ou demoiselle aventurière sera reçue chez moi, moyennant pension, et

Mais qui payera la pension, capitaine?

— Elle ou moi; n’ayez pas de souci; je n’ai jamais manqué à ma parole, soit pour le bien, soit pour le mal; d’ailleurs on vous payera d’avance.

— Cependant....

— Cependant, je vous romprai les os, vieux radoteur, s’écria brutalement le marin ne pouvant plus contenir sa colère; a-t-on jamais fait jaser un honnête homme aussi longtemps, quand il n’y a que de l’eau à portée pour se gargariser le porte-pipe?... Tenez, continua-t-il d’un toH plus doux en tendant au vieil avare, le rouleau d’or qu’il avait déjà montré, voici le premier quartier de la pension, vous ne pouvez plus vous dédire. Maintenant courez bien vite à Grosvilleet préparez tout pour recevbir la pensionnaire; elle sera bien fatiguée, la pauvre dame ! car, outre le chagrin qui la ronge, la traversée a été rude; elle aura besoin ce soir d’un bon souper et d’un bon lit. »

La vue de For atténua ce qu’il y avait de grossier dans les paroles du capitaine; Lafûrêt empocha la somme et ss contenta de répondre avec dignité :

« Vous êtes vif, monsieur Rémy; mais je ne me fâche pas avec mes amis. Allons, c’est convenu. Croyez bien pourtant que c’est à votre considération seule,... Dieu sait à quoi je m’expose ! »

Pendant dette conversation, ils avaient suivi un chemin pierreux qui conduisait au château de Grosville; des buissons, des arbres abrités par les falaises commençaient à se montrer de toutes' parts; la campagne devenait verte, riante, par contraste avec la nature stérile et rocheuse qui avoisinait les bords de la mer, Le capitaine Rémy s’arrêta et saisit un bouton du

vieil habit noir de son interlocuteur, pour s’assurer de. lui.

«Je ne puis aller plus loin., dit-il, et je pe manque pas d'affaires sur la côte d’ici au quart de minuit. Écoutez-moi donc bien, Laforêt, et n’allez pas donner sur les bancs de sable comme un navire qui a perdu son point.... La brise mollit; tout à l’heure le vent d’amont va faire danser comme des bouchons les navires qui se trouveront dans la Manche. Au milieu de la bourrasque la Belle-Joséphine, qui est à une lieue en mer, sous sa voile d’artimon et son petit foc, s'avancera vers la falaise Sainte-Honorine On mettra les barques à la mer, et....

— Assez, pas un ijint de plus! s’écria le vieillard timoré en se bouchant les oreilles de ses deux mains à la fois; je ne veux rien savoir de vos affaires, capitaine! Rémy. Gela ne me regarde .pas.,., parlez-moi seulement de la jeune dame anglaise. »

Un sourire d’inexprimable mépris effleura les lèvres du marin.

« A votre aise, reprit il; eh bien, vous devez avoir une carriole, un char à bancs, une voiture quelconque? A dix heures du soir faites atteler votre meilleur cheval à votre plus belle voiture, et rendez-vous à Yierville. Nos hommes y seront à décharger les barques, et vous trouverez.... , , ’ .

— Je ne veux rien voir, je n’irai en aucun lieu où je puisse voir quelque chose que je ne pourrais dire à nu magistrat ou à un douanier! répliqua l’obstiné propriétaire.

— Que cinq cents millions de requins te hument l’âme, satané poltron ! » grommela Rémy.

Il reprit avec plus de calme :

« On s’y conformera, vieil entêté ; mais finissons-

en. Puisque vous ne voulez ni voir ni entendre, venez avec la voiture jusqu’à la grève, là précisément en face du château ; j’y conduirai la jeune dame avec sa suivante et ses paquets.... Vous entendez? à dix heures; et si vous manquez à la moindre chose, du diable si je ne trouve moyen de vous en faire repentir, foi de Rémy! »

Gomme il achevait ces mots, le vent, qui avait diminué peu à peu depuis une heure, se réveilla avec une grande violence; les buissons gémirent, les arbres craquèrent. Le capitaine se -retour na vers la mer avec-un vif intérêt : la surface de l’Océan avait changé tout à coup d’aspect; à la faible lueur du crépuscule, on voyait des montagnes d’eau verte, couronnées d’écume, se précipiter vers le rivage.

« Voici le vent qui se lève tout de bon, dit Rémy en se frottant les mains; allons* tout va bien. Ilfaut que j’aille voir comment la- Belle-Joséphine se trouve de cette bouffée-là.... Adieu, monsieur Laforêt; n’oubliez pas..;, dix heures.... sur la grève.... en face du château.»

Il salua de la main et se dirigea de nouveau vers la falaise qui lui servait d’observatoire. Le vieux médecin, tout en serrant ses vêtements autour de son corps pour ne pas donner prise au vent de mer, le rappela :

•< Un moment, capitaine, s’écria-t-il, je voulais encore vous demander....

— Vous demanderez plus tard.;.. Bon voyage 1

— Au moins, s’écria, le vieillard, n’oubliez pas le rhum.de Tristan. »

Le château de Grosviile. '

Aussitôt que Laforêt eut quitté l’impétueux contrebandier, des réflexions fâcheuses vinrent l’assaillir en foule. Tout en suivant un étroit sentier qui, à travers de belles et verdoyantes plantations, devait le conduire au château, il songeait qu’il avait mis 'trop de précipitation peut-être à accepter les propositions de Rémy. L’amour du gain, les instances et les menaces du marin avaient pu d’abord l’emporter sur les considérations de prudence; mais maintenant qu’il était livré à .luimême, ses défiances reprenaient le dessus. Plusieurs fois il s’arrêta; il voulait revenir sur ses pas, rappe^ 1er Rémy, retirer sa parole. Mais dès que sa main, se glissant dans la poche de sa veste, avait palpé l’or du marché, il continuait d’avancer en faisant le geste, qu’avait dû faire César au moment de passer le Rubicon.

Les engagements qu’il venait de prendre pouvaient en effet trouver une opposition sérieuse dans son ménage. Nous savons déjà qu’il vivait eu famille, au château de Grosviile, avec sa. sœur Pétronille Fargeaudet

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son neveu Frédéric; or Mme Fargeaud n’était pas d’une humeur fort accommodante. En sa qualité de sunntendante de la maison, elle allait certainement se plaindre avec aigreur du surcroît de charge qu’on voulait lui imposer. Mais ce n’était pas encore ce qui préoccupait le plus Laforêt, accoutumé aux gronderies de sa sœur, comme le marin au bruit de la mer. Sûr, quoi qu’il pût dire ou faire, d’exciter les vives réclamations de Pétronille, il ne s’en effrayait plus depuis longtemps. 11 n’en était pas de même à l’égard de son neveu.

Frédéric était un de ces esprits d’élite chez lesquels l’enthousiasme n’exclut pas le jugement, dont le sens droit n’altère en rien les instincts nobles et élevés. Admirablement doué par la nature , sa position dépendante vis-à-vis d’un oncle dont il connaissait les travers et les défauts, lui avait donné une maturité précoce; la réflexion était venue pour lui à un âge où l’on ne fait encore que sentir. Sa profession augmentait cette tendance vers les appréciations sérieuses, en raison de la haute responsabilité qui pèse souvent sur le plus humble officier à bord d’un vaisseau. Aussi Frédéric, à l’âge de vingt-cinq ans à peine, joignait-il déjà l’intelligence solide de l’homme fait à la vivacité, à la générosité spontanée de l’adolescent. Laforêt avait tout juste assez d’élévation dans les idées pour comprendre la supériorité de son neveu et pour l’accepter; en dépit de lui-même, il avait conscience de son ignorance, de la bassesse de ses goûts, de la fausseté de son jugement, et- il admirait dans Frédéric ces qualités remarquables qui lui manquaient. Il n’était donc personne au monde dont il craignit autant la censure que celle du jeune Fargeaud, personne dont il désirât davantage l’approbation.

Frédéric, il est vrai, n’avait jamais abusé de son pouvoir sur l’esprit de son oncle; il ne semblait même pas s’en douter. Pendant les séjours assez longs qu’il faisait à Grosville, on ne l’avait jamais entendu exprimer un blâme humiliant pour les personnes qu’il devait respecter. Seulement, quand le frère ou la sœur se ravalait en sa présence par quelque parole ou quelque action blâmable, son visage exprimait une profonde et douloureuse pitié; on devinait ses souffrances intérieures à la vue de cet abaissement de ceux qu’il chérissait le plus au monde. D’ordinaire il gardait le silence de la résignation ; mais s’il croyait devoir le rompre, sa pensée était si sage, les termes qu’il employait étaient si clairs et si modestes, que les esprits vulgaires auxquels il s’adressait étaient irrésistiblement persuadés. En lui cédant, ils croyaient céder à la vérité même leur parlant par la bouche de Frédéric, et ils ne s’en montraient pas offensés. Une supériorité hardie, qui eût froissé leur vanité, les eût révoltés peut-être ; cette supériorité délicate, qui s’ignorait elle-même, les captivait doucement et sans effort.

Il n’était donc pas étonnant que Laforêt s’inquiétât beaucoup de l’opinion de son neveu au sujet des arrangements pris avec le capitaine Rémy. Frédéric approuverait-il qu’une femme inconnue, une aventurière, arrivée en France sur un navire contrebandier, Vint ainsi s’établir à Grosville ? Les considérations d’intérêt, si puissantes auprès du vieil avare, ne devaient pas avoir grand poids auprès de l’aspirant de marine ; comment alors expliquer cette complaisance pour un homme tel que Rémy, détesté dans le pays pour ses débauches et sa brutalité? Laforêt sentait qu’il avait agi un peu à la légère, et c’était une raison de plus pour lui de craindre l'opposition de son neveu. bans cloute, Fré-

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déric ne se laisserait emporter h aucun reproche, mais sur sa belle et noble figure le vieillard lirait une désapprobation; à cette pensée il sentait son front se couvrir de sueur, tandis qu’en songeant aux énergiques protestations de sa ménagère, il n’éprouvait que de l’impatience.

Ces réflexions le conduisirent jusqu’à son habitation, protégée par un rideau d’arbres assez épais contre le vent de mer. Arrivé devant la grille de bois qui donnait accès dans la grande cour du château, il s’arrêta d’un air d’hésitation, jet se retourna machinalement. Une étroite vallée formée par des prairies, resserrée par des coteaux boisés, laissait voir à son extrémité une porticp de l’Océan. A la faible lueur du crépuscule, on distinguait encore les lames hautes et menaçantes qui se précipitaient vers le rivage. Le vent s’engouffrait avec fracas dans la vallée, apportant avec lui cette odeur saline qu’il contracte à la surface agitée des flots.

Mais il n’y avait rien dans ce tableau de nature à fixer l’attention du bonhomme, et il le regarda sans le voir. Bientôt, surmontant l’inquiétude involontaire dont il avait été saisi au moment décisif, il pénétra dans la cour spacieuse qui précédait son habitation.

A gauche en entrant se trouvait une sorte de colombier d’une architecture antique, portant encore des traces de tourelles; c’était là tout ce qu’il restait de l'ancien châteaipde Grosville, autrefois propriété d’une famille noble du pays. A cette heure avancée du soir, ce bâtiment sombre avait un caractère menaçant et sinistre. Le château moderne, qui s’élevait en face de la grille, présentait un aspect plus confortable et plus gai ; il consistait en un long bâtiment, d’une construction simple mais élégante , flanqué aux extrémités

de deux pavillons égaux. Sa façade blanche, symétriquement percée de deux rangées de fenêtres, était égayée parles festons d’une vigne luxuriante. A droite, quelques constructions , abritées par de beaux marronniers, servaient de communs. Le centre de la cour était occupé par un boulingrin, et autour du boulingrin circulait une large allée couverte d’un sable fin, doré, entremêlé de coquillages. Une petite terrasse, ombragée de clématites et dë lilas, permettait d’apercevoir, par-dessus la muraille de clôture, la riante vallée dont nous venons de parler. Somme toute, cette charmante habitation eût fait le bonheur et l’orgueil d’un propriétaire plus ambitieux que l’avare parvenu.

Laforêt, en approchant, se hâta de jeter un regard sur une fenêtre du premier étage où se trouvait la chambre de son neveu. Cette fenêtre n’était pas éclairée; le bonhomme sourit avec satisfaction.

« Frédéric n’est pas encore rentré, murmura-t-il; c’est bon ! j’aurai le temps de donner mes ordres. Quand il reviendra, ma foi ! il sera trop tard.... Il s’agit de mettre Pétronille ù la raison ; ce sera bientôt fait ! »

Il franchit résolûment la porte qui s’ouvrait au centre du bâtiment, traversa un vaste et sonore vestibule, et pénétra dans la salle à manger, située au rez-dechaussée.

Cette salle, par sa grandeur, rappelait des traditions d’hospitalité que ni Laforêt ni sa sœur n’étaient disposés à continuer. Elle était entièrement lambrissée ; des armoires, pratiquées dans la boiserie même, servaient de buffet. On avait déjà dressé pour le souper une modeste table, avec trois pauvres couverts, au milieu desquels trônait un énorme pot de cidre.

SAINTE-HONORINE

Une chandelle éclairait tristement les apprêts du repas. *

Autour de cette table allait et venait une vieille femme aux traits rechignés, au teint jaune, dont les petits yeux à fleur de tête ne reflétaient qu’une âme commune. Un casaqum bleu à larges manches, un cotillon à grandes raies rouges et bleues, dont un pan était relevé dans la poche de côté, une pièce d’estomac rouge, une bavolette tuyautée avec un ruban à rosette et une épingle d’or, composaient à Mme Fargeaud un costume peu différent de celui d’une paysanne.

Au bruit du pas de son frère, elle interrompit ses prosaïques occupations; elle allait probablement lui adresser, en guise de salut, quelque remontrance aigre suivant sa coutume, mais Laforêt se hâta de la prévenir. Il déposa précisément au milieu de la table les plantes qu’il tenait à la main; puis, frappant le plancher avec colère du bout de sa canne, il cria de sa plus grosse voix :

« Eh bien ! qu’est-ce que cela, ma sœur? Le souper n’est pas prêt encore ! J’arrive fatigué, h sept heures du soir, et je ne trouve rien à mettre sous la dent ? Croyez-vous donc qu’on se fasse un bon estomac à changer ainsi chaque jour les heures des repas ? Si le retard vient de cette fainéante de Gothon, dont vous avez, je ne sais pourquoi, embarrassé la cuisine, je lui retiendrai ses gages, je la chasserai. Une paresseuse ! qui ne songe qu’à aller danser la danse du balai avec les garçons du village ! Et vous, au lieu de la surveiller.... »

Il avait parlé avec tant de véhémence qu’il fut interrompu par un accès de toux. Sa tactique cependant lui réussit en partie ; l’humeur acariâtre de sa digne

sœur fut refoulée par cette explosion de mauvaise humeur. Elle se contenta de dire, avec un accent normand des plus vigoureusement accusés :

« La méchanceté vous étrangle, Aristide. Sur laquelle de ces mauvaises herbes avez-vous donc marché, continua- t-elle en désignant les plantes étalées sur la table , pour que vous soyez de si triste humeur? Vous auriez bien pu les placer ailleurs que sur la nappe, je pense; car si elles étaient du poison....

— Mauvaises herbes ! Du poison ! s’écria le frère enfin délivré de sa toux; peut-on donner ce nom k des simples précieux que j’ai recueillis moi-même au prix de mille fatigues pour soulager de pauvres malades? Du poison 1 le chelidonium glaucum qui est bon pour la gravelle, la fièvre, les verrues et le mal de dents; le chrilmum marinum avec lequel j’ai guéri les petits de la Robinette qui avaient des vers helminthes ou intestinaux; le sisymbrium palustre, cette fleur jaune, ma sœur.... Vous m’en demanderez une infusion si vous êtes prise de votre catarrhe. Elle est souveraine dans les rbùmes, les coqueluches, les....

— Allons, allons ! interrompit Mme Fargeaud impatientée, vous vantez vos herbes de Saint-Jean comme si vous vouliez les vendre ! Si elles sont bonnes pour tant de choses, pourquoi donc les jetez-vous chaque matin sous vos fenêtres, après avoir passé la journée de la veille à les chercher? »

Laforêt se mordit les lèvres.

a II ne s’agit pas de cela, reprit-il brusquement; j’ai

faim, et je veux souper C’est une honte, c’est une

abomination de me faire attendre ainsi.

— Allons donc! Aristide, n’essayez pas de me faire peur en criant comme un brûlé.... On sait bien que

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vous ne voudrez pas souper tant que le petit ne sera pas rentré. »

Le petit, pour le frère et la sœur, était Frédéric Fargeaud.

« Il n’est pas rentré ! répliqua l’officier de santé en enflant encore sa voix ; et où donc peut être allé ce beau monsieur, à pareille heure?

— Il est allé se promener à cheval le long de la côte.

— Ah ! il est allé se promener! et parce qu’il a plu à cet étourneau d’aller se promener, il faut que mon souper....

— Étourneau ! répéta la mère, aussi jalouse que personne de la dignité de son unique enfant; étourneau ou mouette, il n’en est pas moins de votre sang, frère Aristide, entendez-vous? Mais vous n’oseriez pas, s’il était ici....

— Bonsoir, mon oncle, bonsoir, ma mère, dit une voix nouvelle d’un ton àla fois caressant et respectueux ; que se passe-t-il donc? encore une'querelle, malgré vos promesses! »

Laforêt, dans le but d’imposer à son irascible sœur, avait fait un tel vacarme, qu’il n’avait pas entendu un cheval s’arrêter devant la porte. Lorsque son neveu se montra tout à coup devant lui, il resta pétrifié.

Frédéric Fargeaud était un beau garçon, d’une taille élevée et bien prise, aux cheveux noirs naturellement bouclés. Ses traits réguliers présentaient cet heureux mélange de la force unie à la grâce; ses yeux vifs, pleins de feu, exprimaient l’énergie autant que l’intelligence. Sa bouche rose et souriante corrigeait ce qu’il y avait d’un peu sévere dans l’ensemble de sa physionomie. Il portait le petit uniforme d’aspirant de marine, une capote ouverte, galonnée d’or, une casquette plate et un

petit poignard au côté. Il tenait à la main une cravache qu’il jeta nonchalamment sur un siège ainsi que sa casquette.

« Eh bien, mon oncle, qu’y a-t-il donc? reprit-il d’un ton enjoué. Tout à l’heure, si je ne me trompe, il s’agissait de moi, entre ma mère et vous? Si je suis coupable d’une faute quelconque, je vous prie de croire qu’elle est involontaire.

— Oui, oui, s’écria la rancunière Mme Fargeaud, sans avoir égard à l’embarras de son frère, il s’agissait de toi, Frédéric ; ton oncle disait.... .

— Que c’est mal de nous laisser ainsi dans l’inquiétude, continua Laforêt; je n’aime pas à te savoir la nuit dans nos mauvais chemins; il pourrait t’arriver un accident.

— Et c’est pour cela que ton oncle t’appelle étourneau! » s’écria la mère irritée.

Laforêt lui jeta un regard de reproche.

« Étourneau! répéta le jeune homme avec gaieté ; ma foi, il ne serait pas 'impossible que mon cher oncle eût raison; j’ai agi ce soir, je le crains bien, comme un de ces aimables oiseaux, en me mêlant de ce qui, à la rigueur, ne me regardait pas. Voilà pourquoi je suis rentré un peu tard..^, ce dont je vous demande pardon à l’un et à l’autre.

— Toi, mon garçon ? dit Laforêt enchanté de changer de conversation, toi si prudent, si réservé, si sage? Qu’est-il donc arrivé? Conte-moi cela, mon cher -enfant.

— Oh ! mon Dieu, mon oncle, il ne s’agit de rien de bien important. Pour aller à Sainte-Honorine, j’ai eu la fantaisie de prendre par les sables, caria marée était basse et j’ai remarqué que sur l’espace de deux lieues on n’apercevait pas un seul douanier. Cela m’a paru

SAINTE-HONORINE

louche; le service se fait fort mal sur cette côte, et, par suite, nous sommes infestés de contrebande et de contrebandiers. Arrivé à Sainte-Honorine, j'ai voulu voir si le poste de ce village était mieux gardé; bah ! j’ai trouvé dans un cabaret une demi-douzaine de douaniers qui s’étaient enivrés avec des pêcheurs ; la plupart étaient couchés sous la table, incapables de remplir leurs fonctions. Comme c’est là une infraction grave et dangereuse pour le pays, j’ai poussé jusqu’à Port afin de prévenir le chef de la douane de ce qui se passe ; j’ai' obtenu que ces pauvres ivrognes ne seraient pas punis, mais on les remplacera cette nuit, et le service ne souffrira pas.

: — Comment ! tu as fait cela ? s’écria Laforêt avec épouvante.

— Je l’ai fait, mon oncle, et j’espère encore avoir bien mérité de tous les braves gens; car ces contrebandiers détournent les marins et les pêcheurs d’une industrie honnête.... Mon zèle est exagéré sans doute, mais l’événement pourrait justifier mes craintes. En revenant ici, le brigadier m a accompagné pour visiter les postes lui-même, et nous avons reconnu au large un navire suspect qui manœuvrait en tapinois, connue s’il voulait se rapprocher de la côte. On le surveillera avec soin, si la mer est trop dure pour que la patache de la douane puisse être mise à flot. »

Laforêt donna les signes d’une émotion extraordinaire.

« Miséricorde ! s’écria-t-il avec agitation, tu vas faire tout manquer.... De quoi, diable, t’es-tu mêlé, Frédéric? Il arrivera sûrement quelque malheur; en outre, si le capitaine apprenait jamais que c’est toi....

— De qui parlez-vous, mon oncle?

— Eh bien ! sache donc,... Mais nous causerons de

LA FÀLAISR

cela après souper; nous aurons beaucoup à faire cette nuit; commençons par prendre notre repas.

— Mon cher oncle, vous m’inquiétez; dites-moi en quelques mots....

— Non, non, répliqua le vieillard qui cherchait h éloigner le plus possible une révélation difficile; voici Gothon qui sert le souper; il y a temps pour tout, et en mangeant je ruminerai le cas.... Asseyons-nous et soupons ; c’est le plus pressé. »

Il s’empressa deprendre un siège; Pétronille et son neveu l’imitèrent, et le repas du soir commença.

La conversation fut insignifiante; Frédéric, par discrétion, attendait qu’il plût à son oncle de s’expliquer. Celui-ci donnait tous les signes d’une vive anxiété ; il croisait et décroisait ses jambes, versait du cidre dans son assiette et du potage dans son verre, distractions qui lui attiraient force remontrances de la part de sa sœur. Enfin, se décidant à frapper un grand coup , il <• cacha sa bouche dans sa serviette, baissa les yeux, et dit d’un ton grave :

«■ Pétronille, vous remettrez h Gothon la clef de la chambre bleue, et vous lui direz de préparer deux lits.... Vous lui donnerez aussi des draps, les plus beaux et les plus fins que vous aurez, ün allumera du l'eu dans la cheminée; que tout soit prêt pour onze heures. De plus, vous allez faire tuer votre poulet le plus tendre, et vous enverrez chercher quelques œufs frais chez la fermière.... J’attends des étrangers ce soir au château. »

Ces divers ordres furent accueillis par un profond silence. Mme Fargeaud resta d'abord stupéfaite. Frédéric lui-même manifesta un grand étonnement; cependant il s’abstint de toute question; sa mère fut moins discrète.

« Que signifie ceci, mon frère? demanda-t-elle avec un

accent qui présageait un éclat prochain ; depuis quand le château de Grosville est-il comme une auberge où l’on reçoit du monde à toute heure du jour et de la nuit?

— Cela signifie, ma sœur, dit Laforêt en prenant, suivant l’expression vulgaire, son courage àdeux mains, cela signifie qu’une dame doit arriver à Grosville ce soir, avec sa gouvernante ; elle séjournera ici un mois ou deux, peut être plus, peut-être moins, et le plus sera le mieux, attendu qu’elle payera une grosse.... une trèsgrosse pension.... et. .. voilà ce que j’avais à vous dire; que tout soit prêt pour recevoir ma pensionnaire! »

Il y avait dans la manière désespérée avec laquelle le vieillard prononça ces mots : ma pensionnaire, quelque chose qui eût dû l’absoudre de toute velléité de despotisme ; son front ruisselait de sueur. Mais la ménagère fut impitoyable.

« Une pensionnaire ici ! s’écria-t-elle en reprenant longuement haleine comme un enfant en pleurs qui se prépare à développer toute la vigueur de ses poumons, une femme, qui mangera, qui boira, qui couchera ici, qui mettra la maison sens dessus dessous? Ah! vous avez trouvé cela sous votre bonnet ce soir, frère Aristide? Mais, écoutez-inoi bien ; je suis une Laforêt, aussi bien que vous, et notre mère était une Durand ; eh bien ! je vous dis que si vous me jouez un tour pareil....

— Ma chère mère, interrompit Frédéric avec douceur, il ne nous appartient pas de gêner, en quoi que ce soit, les volontés de mon oncle. S’il entre dans ses vues de recevoir dans sa maison une personne étrangère, vous et moi, nous devrons l’y trouver la bienvenue.

— Je ne dis pas le contraire, mon garçon, répliqua PétronilL, déconcertée par cette désertion inattendue de son fils ; mais quand on parle d’introduire ici des incon-

nus.... Des hommes, passe encore! ça n’est pas trop exigeant; mais une femme, une rien qui vaille peutêtre....

— C’est une grande dame, une milady anglaise! cria Laforêt avec emphase.

— Une milady !... Eh bien ! alors elle fera la sucrée, elle ne trouvera rien de bien, et je l’enverrai promener. »

Ces paroles n’exprimaient déjà plus un refus absolu ; Laforêt sentit que l'opposition de sa sœur devenait moins sérieuse. Il se hâta de lever tous les obstacles, en annonçant, bien gratuitement sans doute, que la future pensionnaire était douce comme un agneau.

Cependant, ces mots de « grande dame, de milady » avaient excité la défiance, du jeune Fargeaud : ses sourcils se froncèrent.

« Pardonnez-moi, mon cher oncle, reprit-il d’un air réfléchi ; mais voici la première fois qu’il est question de ce projet. Cette personne est sans doute une malade qui a besoin de vos soins ?

— Comme tu dis, mon garçon, c’est une malade, une dame affectée d’une maladie dangereuse, je ne sais trop laquelle, mais.... mais on payera une grosse pension; et tiens, ajouta-t-il en mettant une main à sa poche, dont il tira une poignée d’or, regarde.... regardez Pétronille.... Eh bien, tout cela n’est que le prix d’un mois de pension; on a payé d’avance; hein! voilà une affaire! »

Frédéric secoua la tête avec inquiétude; il craignait qu’on n’eût abusé de l’avarice de son oncle pour endormir sa pénétration.

« Tu comprends, mon ami, poursuivit le bonhomme d’un ton patelin, que je ne pouvais pas laisser échapper une aussi bonne occasion. Il faut bien mettre quelques

SAINTE-IIONORINE.

écus les uns sur les autres, afiû que tu ne lasses pas trop pitié plus tard, quand tu songeras à te marier. Il y aura là de quoi t’acheter ces épaulettes d’or qui sont si chères, lorsque tu seras enseigne.... D’ailleurs, je ne veux pas que tu en sois réduit strictement à la solde du bord; il faut avoir- quelques sous dans sa poche pour être estimé de ses camarades.

— On peut être estimé sans cela, mon oncle; cependant je vous remercie de vos bonnes intentions. Je crains seulement que cette détermination subite, dont vous ne nous avez jamais parlé....

— Eh ! comment aurais-je pu vous en parler? je sais tout cela seulement depuis une heure, et cet enragé de capitaine Rémy m’a serré de si près ...

— Le capitaine Rémy! répéta le jeune marin, qui se leva en tressaillant. Quoi, mon oncle, vous connaissez cet homme, ce vaurien, qui devrait être pendu à la grande vergue de son navire pour l’exemple de tous les bandits tentés de l’imiter! Comment se trouve-t-il mêlé à l’histoire de votre pensionnaire? Est-ce qu’il est sur celte côte ? est-ce que Vous l’avez vu? Mais, pardieu ! continua- t-il avec réflexion, vous m’y faites penser.... ce bâtiment que j’ai aperçu aujourd’hui, c’était le sien; oui, c’était sans doute ce damné'brick-goëlette sur lequel personne ne peut mettre la main. Par pitié, mon oncle, dites-moi ce que vous avez de commun avec ce misérable contrebandier? »

Les angoisses du vieux médecin recommencèrent.

« Vois-tu, Frédéric, balbutia-t-il, nous autres propriétaires, nous ne sommes pas aussi sévères pour les contrebandiers que les officiers de la marine royale. Ce Rémy est un assez mauvais drôle, j’en conviens;' mais enfin c’est un marin comme toi, et par esprit de corps tu devrais être indulgent. D’ailleurs, ce soir, en donnant

l’éveil à la douane, tu ne lui as pas rendu un service dont il doive être reconnaissant.... Peut-être son navire ne pourra-t-il approcher de la côte cette nuit, et alors à tous les diables l’affaire ! Il faudra rendre l’argent, sans compter que je ne verrai jamais certaines bouteilles de rhum, bien légitimement gagnées, j’ose le dire.

— De grâce, mon bon oncle, apprenez -moi toute la vérité; vos paroles m’inquiètent pour votre repos et votre dignité ; racontez-moi ce qui s’est passé, je vous en supplie. »

Ainsi pressé, Laforêt exposa comment il avait rencontré le capitaine contrebandier, comment par promesses et par menaces on l’avait décidé à recevoir chez lui la dame inconnue, comment enfln il devait aller la prendre le soir même, sur le bord de la mer, dans la voiture du château. Frédéric l’écoutait avec beaucoup d’attention.

« Il y a là-dessous quelque mystère coupable, dit-il d’un air de réflexion; cette Anglaise qui vient en France sur un bâtiment contrebandier, ce haut prix que l’6n paye pour sa pension, l’insistance de ce Rémy, tout cela me fait soupçonner une vilaine intrigue.... Mon oncle, excusez ma franchise, mais vous n’eussiez pas dû accepter ces propositions.

— Ai-je pu refuser? Ce coquin de capitaine m’a fait peur, s’il faut le dirç : il pourrait me compromettre dans quelque méchante affaire ou même incendier le château....

— Sainte Vierge ! s’écria Mme Fargeaud, qui avait écouté cette conversation avec intérêt, il ne manquerait plus que cela! Ensuite, vois-tu, mon garçon, il ne faut pas croire tout ce que l’on dit ... J’ai entendu parler de ce capitaine Rémy comme d’un bon garçon, et le gouvernement n’en est pas plus pauvre si de temps en

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temps on fait un peu la fraude ; ne faut-il pas que tout le monde vive ? Ainsi donc si la daine est une créature chrétienne et honnête....

— Honnête, ma mère! répliqua Frédéric en hochant la tête ; les apparences, vous l’avouerez, ne sont pas pour elle ; j'ai regret que mon oncle ait donné sa parole.

— Eh bien! restons chez nous, dit résolûment le bonhomme, puisque tu n’approuves pas la chose. Ne me voyant pas, Rémy comprendra que j’ai changé d’avis, et il fera de sa inilady ce qu’il voudra. Quant à l'argent, ajouta-t-il avec un soupir, dès qu’il le réclamera....

— La nuit est orageuse, reprit le jeune homme tout pensif en prêtant l’oreille au sifflement du vent autour du château. Si nous nous trompions, cependant? si cette femme, à qui nous refuserions un asile, était digne d’estime et de pitié? si elle était malheureuse, souffrante....

— Alors, je vais faire atteler la carriole, dit Laforêt, qui obéissait à toutes les hésitations de son oracle ordinaire. "En effet, la nuit est froide, la mer doit être furieuse ; ce serait une barbarie de laisser cette pauvre malade exposée au mauvais temps.... Et puis, vois-tu, il est possible que l’alerte donnée aux douaniers empêche les contrebandiers de débarquer; nous n’avons donc rien à craindre d’aller jusqu’à la grève; tant pis pour Rémy s’il ne vient pas ; il sera dans son tort, et n’aura pas. le droit de se plaindre.

— Oui, oui, mon oncle; réflexion faite, il faut vous rendre à l’endroit convenu, et tout préparer ici comme pour recevoir une dame digne des plus grands égards. Seulement, si vous voulez bien le permettre, je vous accompagnerai dans cette excursion , et nous agirons suivant les circonstances. Peut-être cette femme, quelle

que soit la singularité de sa position, raénte-t-elle l'intérêt des gens honnêtes..,. Si cela n’était pas, vous ne .devriez pas vous croire engagé par une promesse irréfléchie.

— Parfait ! Et vogue la galère ! dit le bonhomme, ravi de la tournure que prenait cette affaire épineuse; tu m’accompagneras, mon garçon, et. grâce à tes conseils, nous saurons tout concilier. Ah çà! un instant j’es-

père que tu ne vas pas te prendre de querelle avec ce matamore de capitaine Rémy? 11 faut me promettre cela, ou je pars seul, d’abord !

— Ma position m’interdit les querelles, répliqua Frédéric; mais il est tard, mon oncle, et l’heure prescrite n’est pas éloignée ; je vais moi-même atteler le cheval à la carriole; il n’est pas nécessaire de mettre Jean dans la confidence de ce que nous allons faire. Quelle que soit l’issue de notre démarche, nous devons prendre des précautions pour éviter les caquets.

— L'eu tendez-vous? s’écria Laforêtavec admiration. Eh bien, Pétronille, auriez-vous pensé à cela? sur ma parole, les jeunes aujourd’hui en remontreraient aux vieux pour la prudence et la réflexion.

— Ceux qui se destinent à la carrière maritime doivent apprendre à réfléchir de bonne heure, répliqua l’aspirant en rougissant; la responsabilité mûrit vite les plus étourdis.... Mais nous n’avons pas de temps à perdre, mon oncle.... Prenez votre manteau, car la brise doit être glaciale sur la grève ; dans quelques minutes je serai prêt. »

Et il sortit en soupirant, comme s’il regrettait au fond du cœur que l’avarice et la précipitation du vieillard l’eussent jeté dans une entreprise dont il n’augurait rien de bon. Laforêt ne devina pas le secret mécontentement de son neveu.

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« Vous entendez, ma sœur? dit-il à Pétronille, Frédéric l’a dit ; il faut se disposer h recevoir cette dame, qu’elle vienne ou non; songez donc à tout, la chambre bleue, le feu, les œufs et le poulet.... les provisions ne seront pas perdues demain si on ne les emploie pas ce soir.

— C’est bon, c’est bon, répondit Mme Fargeaud, qui, pendant cette conversation, avait eu le temps de s’habituer à l’idée de voir une étrangère à Grosville ; il faut bien obéir, puisque vous êtes le maître. Enfin qui vivra verra; pour moi je me lave les mains de tout ceci. Amenez la diablesse, si c’est votre fantaisie; je ferai de mon mieux, et on ne peut demander davantage. »

En achevant cette maussade allocution, Pétronille, femme d’action avant tout, appela à grands cris la pauvre servante Gothon, qui dormait auprès du feu dans la cuisine sans se douter du surcroît de besogne qui l’attendait.

Une nuit d’orage.

Quelques instants après, Laforèt et son neveu, couverts de Jçurs manteaux, prenaient place dans une vaste carriole (f osier qui eûjt pu recevoir commodément une famille entière. Le cheval,, arraché aux douceurs de la litière et du râtelier pour cette expédition nocturne, refusait d’abord de se mettre en route ; mais obéissant enfin aux excitations répétées du fouet, il franchit la grille et s’engagea dans le chemin creux, inégal, profondément encaissé, qui descendait à la grève.

La nuit était sombre; la lune, cachée derrière d’épais nuages, ne répandait aucune lumière sur la campagne ; d’un autre côté, le vent avait acquis une épouvantable violence, et la mer grondait avec fureur dans le lointain. Heureusement les localités étaient familières au cheval, et, lors même que le fracas des éléments l’eût frappé d’épouvante, aucun danger n’était à craindre, les roues de la voiture, engagées dans de profondes ornières , rendant tout écart à droite ou h gauche complétemeut impossible.

L’oncle et le neveu, blottis au fond de la voiture, s’en

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rapportaient donc à l’intelligent quadrupède du soin de les conduire à destination, lorsque le bruit de plusieurs coups de feu arriva jusqu’à leurs oreilles malgré la tempête.

« Avez-vous entendu? dit le jeune marin en tressaillant; ce sont des fusils de douaniers, ou je ne m’y connais pas.... Il y a du nouveau là-bas, à Sainte- Honorine.

— Alors cela ne regarde pas le capitaine Rémy, répliqua Laforêt avec vivacité, car j’ai cru comprendre qu’il devait débarquer à Saint-Laurent ou à Vierville. Es-tu sûr que les coups de fusil ne viennent pas de ce côté?

— Non, non, mon oncle : le vent est d’amont ; on tirerait cent coups de canon à la pointe de Vierville, que nous n’entendrions rien de l’endroit où nous nous trouvons. Que se passe-t-il donc ? Pas grand’chose de bon, j'imagine.... mais il est trop tard pour se plaindre. »

Comme on atteignait un endroit où le chemin était coupé par une route de traverse, le cheval s’arrêta tout à coup et se cabra.

Frédéric allait corriger cette résistance qu’il attribuait à un caprice de la pauvre bête, lorsqu’une voix forte lui cria de prendre garde. En même temps, cinq ou six chevaux, attachés les uns à la suite des autres, traversèrent le chemin, conduits par un homme que l’obs.curité empêchait de reconnaître. Frédéric tira brusquement les guides.

« Eh! qui diable nous barre le passage? » demanda Laforêt non moins étonné.

Le conducteur des chevaux fit halte derrière un des buissons qui bordaient la route.

« Est-ce vous, monsieur de Grosville ? demanda-t-il

à son tour avec un accent de curiosité ; je ne m’attendais guère à vous rencontrer si tard ? »

Le vieux médecin reconnut Ja voix : c’était celle d'un fermier aisé du village voisin.

* Tiens, c’est maître Thomas Letort, dit-il en souriant; je gagerais que le coquin ne se soucie pas d’avouer ce qu’il va faire sur la côte par une pareille nuit!

— Hem! hem! monsieur, répondit-on avec embarras, je vais toujours devant moi, comme dit cet autre

ou plutôt, ce n’est pas un secret, je m’en vais à Saint- Laurent faire ferrer mes chevaux, qui doivent travailler demain.

— Voilà qui est joliment imaginé, répliqua Laforêt avec un rire d’incrédulité; quant à moi, je m’en vais visiter un malade.... quelque part. Allons, bonsoir, maître Thomas.... Mais un moment.... Quelles nouvelles de la côte ? On brûle de la poudre là-bas : avezvous entendu ces coups de fusil ?

— Oui, oui, monsieur; ce sont les douaniers de Sainte-Honorine qui tirent sur une barque suspecte. Depuis plus d’une heure, ils font ce vacarme, et le bateau, qui est seulement à quelques encablures du rivage, n’a pas cherché à regagner le large : on dirait qu’il est charmé, car les balles n’ont pas l’air de l’atteindre.

— Eh bien ! pourquoi les douaniers n’ont-ils pas mis leur patache à flot pour lui donner la chasse? » s’écria Frédéric avec impétuosité.

Le paysan resta un moment sans répondre, comme si sa défiance naturelle eût été réveillée tout à coup.

« Ah ! c’est le jeune officier de la marine royale ! dit-il, afin sans doute de s’expliquer à lui-même l’intervention de ce nouveau personnage. Monsieur, continua-t-il plus

JL A

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respectueusement, • comment la patache pourrait-elle tenir la mer? il vente à décorner les bœufs.

— Et cependant cette barque est dehors.

— On le dit, monsieur; mais est-ce bien une barque? J’ai dans l’idée qu’aucun bateau de bois et de fer ne se maintiendrait si près du rivage par un temps pareil. Enfin je laisse la chose h décider aux plus savants que moi.... Bonsoir et bonne nuit, messieurs. Il vaudrait mieux être dans son lit en ce moment que d’aller visiter des malades ou faire ferrer des chevaux! »

Il prononça ces paroles d’un ton moqueur; puis, animant ses bêtes par un clapement de langue, il s’éloigna rapidement, pendant que la voiture continuait sà route dans une autre direction.

<• Le drôle en sait plu!» long qu’il ne dit sur ce qui se passe, reprit le médecin en hpchant la tête ; il pourrait nous donner mieux que personne des nouvelles du capitaine Rémy.... Mais tu vois, Frédéric, que le débarquement se fait à Sainte-Honorine ; il faut aller de ce côté.

— Non, non, mon oncle, tenons-nous- en h la lettre de votre engagement. On sait que vous devez vous trouver sur la grève en face de Grosville; on a dû s’arranger en conséquence. D’ailleurs, il serait fâcheux pour nous d’être aperçus par les douaniers qui sont là sur la falaise.... notre position deviendrait embarrassante, et nous sommes déjà suffisamment compromis.

— Tu ne crois donc pas que le capitaine Rémy ose s’exposer aux balles des gardes-côtes? »

Avant que Frédéric eût pu répondre, la voiture déboucha du chemin creux, et on se trouva en face de la mer.

Un voile de vapeurs sombres, argentées légèrement à l’échancrure, des nuées, s’étendait toujours sur le

ciel. Cependant, grâce à cette phosphorescence particulière que prennent les eaux par certains vents et à certaines époques de l’année, on voyait des lames blanchâtres se lever et s’abaisser à la ligne d’horizon. Ces lamés se ruaient l’une sur l’autre, se heurtaient avec fracas, s’élançaient vers le rivage, rapides comme un cheval de course, retombaient en se brisant lourdement, puis revenaient en arrière en roulant dans leur écume des débris marins et des pierres. De temps en temps des vagues plus puissantes rebondissaient bien au delà des galets accumulés par les marées, comme si l’Océan furieux eût voulu reculer ses limites éternelles. Lèvent soufflait avec une force inouïe; ses sifflements à travers les falaises se mêlaient au mugissement des flots, au cliquetis rauque des cailloux, et produisaient un bruit assourdissant, terrible, auquel l’obscurité ajoutait encore son horreur.

Le cheval qui traînait la carriole s’arrêta en poussant un hennissement de crainte. Ce fut en vainque Frédéric essaya de le faire avancer davantage; la frayeur fut plus forte que la douleur des coups de fouet. La pauvre bête dressa les oreilles et continua son hennissement plaintif pour attendrir le maître qui prétendait dominer son instinct.

« Allons, mon oncle, il faut descendre ici, dit le jeune marin avec colère, on ne peut avoir raison de ce sot animal.... Aussi bien nous sommes arrivés à l’endroit convenu. »

Il mit pied à terre, et le bonhomme l’imita, non sans pousser force doléances sur le danger de s’exposer à son âge aux brouillards froids de la nuit. Mais jusquelà il n’avait pu avoir une idée exacte des fureurs de la tempête. A peine fut-il hors de la voiture, que la bourrasque parut vouloir le renverser; son chapeau,

arraché violemment do sa tête, eût été perdu si Frédéric ne l’eût rattrapé à propos.

« Miséricorde! s’écria Laforêt épouvanté, il est impossible de se tenir debout — Allons-nous-en, ou nous périrons ici.

— Serrez bien votre manteau contre vous, mon oncle, dit l’aspirant en pratiquant lui-même le conseil qu’il donnait; véritablement cette brise est assez ronde; mais la mer bat son plein, et ils vont venir, à moins.... i>

Il n’acheva pas sa pensée, et s'avança sur la grève, afin de chercherquelque trace de contrebandiers. Laforêt restait immobile au même endroit, fort empêché de se défendre contre le vent.

« Prends garde, mon garçon, s’écria-t-il cependant; ne t’expose pas, je t’en supplie !... Lien n’est traître comme.. . »

Une vague énorme vint s’écraser sur le rivage, qui trembla du coup, et elle couvrit Frédéric de sa brillante écume. Le vieillard poussa un cri d’effroi; son neveu se hâta de le rejoindre.

« Ce n’est rien, cela me connaît! dit-il en souriant; nous sommes en sûreté, nous.... Puisse-t-il en être de même, continua-t-il d’un ton grave en jetant un regard sur l’Océan irrité, pour les pauvres marins qui se trouvent en ce moment sur la côte !

— Ma foi ! chacun pour soi, grommela le médecin en se cramponnant au bras de Frédéric; Dieu ait pitié des autres!... mais ne me quitte pas.

— Je vous obéirai, mon oncle; car aussi bien nous pouvons voir d’ici toute la baie, et je commence à a croire que notre excursion n’aura pas de résultat; ceux que nous attendons ne viendront pas.

— Gomment? tu penses....

— Ou je me trompe fort, ou le bâtiment contrebandier n’aura pu rester en panne avec un pareil vent, et il aura été forcé de gagner la haute mer. S’il a. eu l’insigne témérité de mettre ses barques dehors, elles ont dû être englouties.

— Ainsi donc, cette pauvre femme dont on a payé la pension d’avance....

— A péri si elle a eu l’imprudence de se fier à une chaloupe pour gagner la terre, dit Frédéric avec un accent de profonde mélancolie; le navire lui -même sera bien heureux s’il n’est pas jeté à la côte et brisé contre les rochers. »

Laforêt ne répondit rien. II avait une expérience suffisante de la mer pour sentir ce qu’il y avait de probable dans les sinistres prévisions de son neveu. Frédéric tira de sa poche une de ces lunettes doubles que l’on appelle lunettes de nuit , et se mit à examiner l’horizon. Bientôt il laissa échapper une exclamation d’étonnement.

« Qu’y a-t-il donc, mon ami ? demanda Laforêt.

— C’est prodigieux! répéta le jeune homme; oui, c’estlui. De par le ciel ! c’estle bâtiment contrebandier — Il court des bordées à un quart de lieue au large, comme s’il avait le plus beau temps du monde.

— Ces bâtiments légers font des choses incroyables, et celui du capitaine Rémy est renommé parmi les plus légers de la Manche; mais où le vois-tu, mon garçon? Cette nuit est si obscure....

— Là.... là.... mon oncle; en ligne droite avec cette raie lumineuse et le nuage blanc qui est au-dessus.... tout à l’heure il va reparaître sur le dos de la lame.... tenez, maintenant! »

En effet, grâce aux indications si précises de l’aspirant, Laforêt dirigea aisément la lunette sur le point

SAINTE-HONORINE

de l’Océan où se trouvait le navire. D’abord, l’extrémité de ses mâts déliés sembla sortir de la mer; puis ses agrès, garnis du peu de voiles que la tempête permettait de laisser dehors, se montrèrent rapidement; enfin sa coque elle-même se dessina en noir sur l'écume éblouissante des vagues; puis tout s’enfonça de nouveau derrière les monstrueuses aspérités de la houle.

« Je ne puis comprendre comment ce brick-goélette reste si tranquille dans cette redoutable position, reprit Frédéric; le bonheur est pour les coquins comme pour les ivrognes; un honnête bâtiment se serait déjà brisé mille fois, et il n’en resterait pas une planche.... Eh bien, ce bonheur a dû les rendre audacieux; je ne serais pas surpris qu’ils eussent mis leurs barques à Ilot.

— Ils sont à terre déjà, s’écria Laforêt en serrant le bras de son neveu et en désignant le petit promontoire qui s’élevait sur la gauche; regarde làbas. »

Frédéric braqua vivement sa lunette sur l’endroit indiqué.

« Il y a un feu allumé dans un creux de la falaise de Vierville, dit-il enfin, et je vois des ombres s’agiter alentour. Ce sont certainement les contrebandiers.... sans doute ils ont débarqué avant que l’orage fût dans toute sa force. Mais alors que signifient ces fusillades à Sainte-Honorine?... Ah! j’y suis, continua-t-il en frappant des mains : ce damné Rémy aura su de ses agents que l’on avait donné l’éveil à la douane et que l’on faisait bonne garde. Je me souviens maintenant d’avoir vu rôder autour de nous à Saint e-Honorine un jeune garnement de matelot, appelé Gorge-Salé, qui passe pour l’espion des fraudeurs. Oui, c’est cela; le capitaine Rémy a joué de ruse; il a changé le lieu

réel du débarquement. Une de ses barques est allée tenir en haleine les gardes-côtes de Sainte-Honorine, pendant que les autres prenaient terre à Vierville du côté opposé de la baie, sans doute avec les marchandises de fraude. »

Cette supposition obtint l’assentiment de Laforèt.

« Comment ces marins ont-ils pu exécuter ce projet par ce temps affreux? continua Fargeaud; voilà ce qui confond ma raison. Quel dommage que des hommes de cette trempe n’emploient pas pour le bien tant d’habileté, de courage et d’énergie !

— Ainsi donc, Frédéric, peut-être la jeune dame —

— Chut! mon oncle; il m’a semblé qu’on marchait là sur la grève.... Oui, voici plusieurs personnes qui se dirigentde ce côté.... Holà ! qui êtes-vous?» cria-t-il.

Les individus qui s’avançaient dans l’ombre rasaient la mer de si près qu’à chaque instant la lame menaçait de les engloutir; ils s’arrêtèrent.

« Y penses-tu, Frédéric? murmura Laforêt ; si ce sont des douaniers, ils vont nous prendre pour des contrebandiers; si ce sont des contrebandiers, ils nous prendront pour une patrouille de gardes-côtes. Dans les deux cas ...

— C’est juste. Eh bien, mon oncle, on doit connaître votre voix; faites-la entendre de peur de méprises.

— Eh ! braves gens, s’écria Laforêt de manière à dominer le fracas des vagues et du vent, prenez garde ici.... ce sont des amis!

— Que cent mille diable d’enfer étranglent ce vieux fou! s’écria la voix rauque du capitaine Rémy; a-t-ou jamais entendu héler dans un cas pareil? Je ne sais ce qui nous a empêchés de faire feu de toutes nos carabines, sinon que nos mains sont embarrassées et que

SAINTE-HONORINE

nos armes sont mouillées.... Allons ! vous autres, continua-t-il en s’adressant à ses compagnons, la main à la manœuvre, et fiîiissons-en avec cette sotte affaire de cotillons. »

En même temps il s’avança, suivi de quatre ou cinq matelots, qui portaient de pesants fardeaux. L’un d’eux soutenait une femme, enveloppée dans une mante, dont la marche trahissait une grande faiblesse. Le capitaine portait avec précaution dans ses bras robustes un objet que l’obscurité ne permettait pas de distinguer.

■ Où est la voiture? demanda Rémy sans remarquer Frédéric.

— Là, dit le médecin en désignant la'carriole arrêtée derrière une espèce de mamelon, à quelques pas de la grève; et vous, capitaine, avez-vous amené la dame?

— Oui ! oui ! tout ce que nous avions en lest de celte espèce est ici.... Par exemple, la marchandise est peutêtre un peu avariée; car c’est diablement casuel dans un coup de vent! Si ça craint l’eau salée, j’ai peur que les avaries ne soient pas faciles à réparer.... Alerte! enfants, ajouta-t-il en s’adressant à ses matelots, arrimons lestement les femmes et les paquets dans cette chaloupe à cheval ... On a besoin de nous là bas, et cette bordée nous fera perdre une bonne heure. »

Les 'matelots, avec la promptitude de gens exercés, commencèrent à charger leurs fardeaux sur la carriole. Rémy se dirigeait avec le sien du même côté, lorsque Frédéric se plaça devant lui.

« Un moment, monsieur Rémy, dit-il d’un ton calme; j’aurais à vous demander, au nom de mon oncle ici présent, quelques explications. »

Rémy s’arrêta brusquement.

« Qui est celui-là? s’écria-t-il en cherchant à reconnaître Frédéric drapé dans son maôteau. Eh ! ce

doit être notre petit officier du roi, notre beau donneur d’avis L... Pardieu! monsieur, si une autre fois vous vous avisez de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas, en allant inspecter les côtes et faire des rapports à la douane, comme ce soir, je vous donnerai des coups de corde, tout officier de marine que vous êtes, entenT dez-vous? »

Ces paroles méprisantes firent monter le rouge au visage de Fargeaud.

« Gomment, misérable fraudeur, s’écria-t-il avec rage, vous osez parler sur ce ton à....

. — Tais-toi, Frédéric, tais-toi, mon garçon! interrompit Laforft en se jetant entre les deux marins. Capitaine Rémy, mon neveu croyait remplir son devoir; il ignorait nos conventions, et d’ailleurs ses avis ne vous ont pas empêché de débarquer heureusement.

— Oui, mais il m’a fallu envoyer une barque avec

quelques bons lurons, afin d’occuper ces fainéants de gabeloux,' là-bas à Sainte-Honorine, et cela dans un moment où tous les bras de l’équipage étaient rigoureusement nécessaires.... Il y aura peut-être quelque tête cassée cette nuit, et ce sera votre écolier doré qui en sera cause. Il me payera le tour qu’il m’a joué, si je le retrouve dans mes eaux, de par le diable ! ' ‘

— A l’instant, à l’instant même ! » s’écria Frédéric hors de lui.

Il rejeta impétueusement son manteau, et lira le petit poignard à manche de nacre qui faisait partie de son uniforme ; mais son oncle le saisit dans ses bras et le retint de toute sa force.

« Frédéric! mon ami, dit le bonhomme avec épouvante, à quoi penses-tu? Est-ce là ta prudence ordinaire? Ils sont plus nombreux et plus forts que toi.... et tu vas te compromettre par un coup de tête.

— Oui, oui, vous avez raison, mon oncle, répliqua l’aspirant de marine en frémissant de colère, mais en remettant son poignard dans le fourreau; ce bandit est indigne de se mesurer avec un homme d'honneur, ou . du moins.... ce sera dans un autre moment. »

Au premier appel, le contrebandier avait déposé son fardeau sur des joncs marins, avait tiré un long couteau de sa ceinture et s'était mis en défense. En voyant Frédéric renoncer à l’attaque, il reprit avec une insouciance ironique :

* Bien, bien; quand vous voudrez, mon petit homme; nous nous reverrons, soyez-en sûr; j’ai autre chose à faire en ce moment qu’à donner une leçon aux novices de votre espèce; cependant....

— Laissons cela, ne parlons plus de cela, interrompit Laforêt, qui craignait de voir la querelle se ranimer. Mais où sont les dames que vous m’avez amenées, capitaine Rémy?

— En voici déjà une, » dit le contrebandier en désignant la femme qui bavait suivi à pied.

La pauvre créature s’était accroupie sur une roche humide, le menton sur ses genoux, immobile dans ses vêtements mouillés. Le fracas épouvantable de la mer, les mugissements du vent, cette querelle qui avait été sur le point de devenir sanglante, éclatant à quelques pas d’elle, rien n’avait pu la tirer de son insensibilité. Rémy lui adressa en anglais quelques paroles auxquelles se trouvait mêlé le nom de « miss Anna. »

« Anna! miss Anna! » répéta l’étrangère en tressaillant.

Elle fit un effort pour relever la tête, pour étendre les bras; la force lui manqua, la voix expira sur ses lèvres, et elle retomba dans un engourdissement mortel.

« Le froid l'a saisie, dit Rémy ; la pauvre vieille en a assez.... mais ce n’est pas encore la plus malade; sa maîtresse est dans un état encore plus piteux.

• — Où donc est-elle? demanda Frédéric avec em-

pressement.

— Ici, dit le contrebandier en désignant la personne qu’il avait transportée dans ses bras. Que la foudre m’écrase! nous eussions dû nous occuper plus tôt de cette malheureuse enfant.... Elle n’a pas donné signe de vie depuis que nous avons quitté les embarcations. »

Laforêt et son neveu se penchèrent aussi avec intérêt vers cette forme humaine qu’ils n’avaient fait qu’entrevoir jusque-là. En ce moment, comme si le ciel eût voulu favoriser leur examen, un rayon de lune se glissa dans une déchirure de nuage et illumina cette scène grandiose; la mer furieuse et dévorante, les grèves couvertes d’écume, les falaises noires et menaçantes s’éclairèrent d’une lueur blafarde. Toute cette effrayante convulsion des éléments devint visible; mais ce ne furent pas ces terribles détails qui attirèrent l’attention de Laforêt et de l’aspirant de marine ; leurs regards se fixèrent avidement sur la personne évanouie.

C’était une belle jeune fille, à la taille souple et onduleuse, au visage pur, régulier, d’une pâleur de cire ; ses yeux étaient clos; on l’eût crue morte. Ses cheveux, dont la couleur châtain doré rappelait son origine anglaise, ruisselaient d’eau de mer et tombaient sur son épaule avec un voile de gaze, dernier débris de sa coiffure. Elle était vêtue d’une longue robe amazone, en drap vert foncé, collée sur son buste comme sur un corps de marbre. L’endroit où Rémy l’avait déposée précipitamment, lorsqu’il avait dû se défendre contre Frédéric Fargeaud, était si voisin de la mer que le pied mignon de l’inconnue, s’échappant des plis flottants de

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sa robe, était soulevé de temps en temps par l’extrémité des plus hautes lames. A la voir ainsi couchée, immobile et pâle sur ce lit de joncs, on eût dit la victime d’un naufrage que l’Océan avait jetée sur ses bords en se jouant et qu’il allait ressaisir.

11 y avait quelque chose de bien touchant dans cette belle créature éclairée par un rayon passager de la lune, arrachée avec peine à la fureur des flots ! Parmi les hommes grossiers groupés autour d’elle, plusieurs éprouvèrent pour la première foisxle leur vie un sentiment de pitié. En la contemplant, ils proféraient des jurons d’une voix étouffée, car toute émotion forte, chez des matelots, s’exprime par des jurons.

« En vérité, dit Laforêt en s’agenouillant auprès d’elle, c’est là une admirable personne !

— Mon oncle, mon oncle ! demanda Frédéric avec anxiété, êtes-vous bien sûr qu’elle ne soit pas morte?

— Non, non, répliqua le médecin, qui venait de tâter le pouls de l’inconnue, c’est seulement un évanouissement causé sans doute par la frayeur, la fatigue et le froid.

- — La ohose n’est pas impossible, dit Rémy avec un accent d’intérêt; la pauvre jeune dame, malgré nos précautions, a dû trouver la traversée fièrement rude. Ce soir, quand nous sommes venus à terre, il passait autant d’eau dessus que dessous notre canot.... Enfin, la voici. Vous vouliez quelle fût malade, monsieur le médecin, continua-t-il avec ironie; eh bien I elle l'est assez comme ça, je pense ; vous aurez la satisfaction de la guérir, et le plus tôt que vous commencerez sera le mieux. Ensuite, si vous avez de la santé à revendre, vous pourrez en inculquer un peu à la malheureuse gouvernante, qu’on appelle, je crois, mistress Smith.... Mais nous perdons du temps, et il faut que vous con-

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cluisiez bien vite ces femmes à Grosville : nous allons les placer dans la voiture.... 'Voyons, je vais porter la vieille.... Hé 1 maître Tristam, chargez-vous de cette jolie petite poupée ; halez-la aussi doucement que si elle était de verre, et ne la serrez pas trop, si vous pouvez, car vous avez des poignets comme les barres du cabestan. »

Un vieux matelot s’avança pour obéir à cet ordre ; mais, prompt comme l’éclair, Frédéric le repoussa.

« Laissez, ne la touchez pas ! s’écria-t-il; ce soin me regarde..., Vous la blesseriez.... Ce serait utre profanation! »

Et il porta lui-même la jeune fille inanimée jusqu’à la voiture; Rémy venait déjà d’y placer la gouvernante, qui commençait à reprendre ses sens.

L’action de l’aspirant avait été spontanée et il avait obéi à un mouvement du cœur plus rapide que toute réflexion. Lorsqu’il vit l’inconnue établie dans la carriole, il comprit combien il lui devenait difficile d’exiger des explications du capitaine Rémy.

« Allons, mon ami, dit Laforêt en se rapprochant de lui, maintenant, je le vois, il ne te reste plus aucun soupçon ; rien ne s’oppose donc à ce que nous conduisions nos pensionnaires à Grosville ?

— Mon oncle, répondit Frédéric, dans l’état où se trouvent ces deux pauvres femmes, ce serait une inhumanité de refuser de les recevoir, lors même quelles auraient commis les plus grands crimes.... Cependant, ajouta-t-il en élevant la voix, s’il reste encore à M. Rémy quelque sentiment d’honneur, je l’adjure de me dire qui elles sont, et pour quel puissant motif elles ont affronté les dangers d’une pareille traversée !

— Au diable les rabâcheurs qui demandent toujours la même chose! répliaua sèchement le capitaine. En-

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core une fois, je ne sais rien, sinon que la jeune dame a droit au respect de tout le monde , comme si elle était la fille d’un grand, amiral de France ou d’Angleterre. Quant aux sentiments d’honneur, monsieur, nous verrons bientôt si, vous qui parlez, vous en avez jamais eu.... Il faudra que nous nous regardions un peu dans le blanc des yeux, mon officier, et cela avant qu’il vous ait poussé de la barbe au menton.

— Je ne demande pas mieux, quoique j’aie pour vous un si profond mépris. ...

— Bon, bon; je sais comment la brise siffle dans les agrès ; tout cela se portera sur le registre du comptable, et à l’arrivée au port nous réglerons l’arriéré.

— Frédéric! capitaine Rémy! s’écria Laforêt avec angoisse, je ne veux pas que vous vous sépariez ennemis. Que signifient de pareilles disputes entre marins? Allons, morbleu! que je vous voie vous serrer la main ! Mon neveu, tu es le plus jeune, je te prie....

— Jamais! dit Frédéric; cet homme m’a trop gravement insulté.

— Autant vaudrait essayer de rattraper un foc enlevé par un coup de vent, dit le contrebandier à son tour. Mais tout cela n’est qu’une bordée de paroles; trêve de Balivernes!... Au revoir, monsieur l’aspirant. Et vous, monsieur le médecin, prenez bien soin de votre pensionnaire; on vous surveillera, et si à mon retour vous ne me rendez pas bon compte de miss Anna...

— Elle s’appelle donc miss Anna?

— On lui donne ce nom ; je ne lui en connais pas d’autre.

— Je pourrai du moins la questionner, lui demander..-..

— Oh! vous pourrez la questionner tout à votre

aise; mais il ne sera pas aussi facile d’avoir une réponse; car ni elle ni sa gouvernante n’ont prononcé un mot de français depuis que nous avons quitté l’ile de Wight.... Mais en voilà assez; la marée baisse, chaque minute vaut dix écus.... Hohé! les Belle-Joséphine ! cria-t-il aux matelots.

— Hohé! répondit-on.

— Trémoussez-vous, mes gars, et mettez le cap sur

la falaise de Vierville tout est paré. »

Les matelots se groupèrent autour de lui, puis ils remontèrent la côte, et disparurent bientôt dans les ténèbres.

L’oncle et le neveu restèrent un moment encore sur la grève solitaire, contre laquelle la tempête continuait de se déchaîner; mais ils étaient devenus insensibles à ces bruyantes horreurs.

« Frédéric, dit le vieillard avec inquiétude, tu viens de te faire, je le crains bien, ifn ennemi redoutable du capitaine Rémy. »

L’aspirant de marine sembla sortir d’un profond sommeil.

« Ne songeons pas à ce vaurien , dit-il brusquement; des soins plus pressants nous réclament. Mon oncle, il faut conduire bien vite au château cès malheureuses femmes, qui out tant besoin de secours. Montez sur le siège de la carriole, c’est la seule place qu’il reste.... moi je conduirai le cheval par la bride, alin d’éviter les cahots.

— Soit, mon garçon; mais dépêchons-nous; véritablement l’état de la jeune dame est des plus alarmants. »

La forêt' s’assit sur le devant de la voiture; de l’intérieur sortaient des plaintes, de faibles gémissements. Frédéric se pencha pour voir quelle en était ia cause;

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la gouvernante tenait sa jeune maîtresse pressée contre son sein , comme si elle eût voulu la réchauffer de ses caresses. Laforêt lui adressa quelques paroles d’encouragement, mais elle ne parut pas les avoir entendues; elle continua de serrer le corps inanimé de miss Anna par un mouvement convulsif et machinal.

« Quel dommage, dit Frédéric les yeux fixés sur la belle étrangère, si une aussi charmante créature était »

Il n’acheva pas sa pensée ; saisissant le cheval par la bride, il le dirigea vers le chemin creux qui conduisait à l’habitation.

Le trajet fut court et silencieux. Les deux dames inconnues se laissaient conduire passivement. Laforêt s’assura qu’elles ne pouvaient se blesser contre les parois de la machine roulante, et le voyage se termina sans encombre.

Quand on s’arrêta devant le château de Grosville, la voix de l’officier de santé s’éleva sur un ton impérieux qu’il prenait rarement. Sa sœur et la servante Gothon accoururent à ses cris, une chandelle à la main, et il leur donna coup sur coup vingt ordres différents. Il demandait à la fois du vin ehaud, des bandelettes, des lancettes pour pratiquer une saignée, des gouttes de Franck, de l’eau-de-vie pour faire des frictions : c’était à en perdre la tête.

Mme Fargeaud, que les occupations surabondantes de la soirée n’avaient pas mise de la meilleure humeur, fut sur le point - de protester à sa manière; mais quand elle vit Frédéric porter dans ses bras la jeune fille évanouie, dont les longs cheveux dorés tombaient jusqu’à terre; quand elle vit apparaître la vieille gouvernante les joues rouges de fièvre, les yeux éga-

rés, les vêtements trempés d’eau de mer, dans un état h peine moins affligeant que celui de sa maîtresse, elle se sentit touchée.

« Miséricorde, s’écria-t-elle, est-il possible de gâter ainsi deux pauvres chrétiennes? Gothon, sotte fille, soutenez cette bonne dame d’un côté pendant que je la

soutiendrai de l’autre Frédéric, mon gars, porte

cette jolie personne dans la chambre bleue. Dieu! le beau brin de fille ! quel dommage ! Sur mon âme, il était bien inutile de se mettre en quatre pour préparer à souper.... Allons, Aristide, ne criez donc pas tant; nous leur serons aussi utiles que vous, malgré vos embarras et vos airs empressés. »

Une justice à rendre à Mme Fargeaud, c’est que, si elle rechignait à toute espèce de demande, elle n’en était pas moins soigneuse et attentive à exécuter ses promesses. Un excellent feu était allumé dans la meilleure chambre du château ; des cordiaux étaient préparés dans la prévision de ce qui arrivait ; on était donc en mesure de donner aux malades les secours que réclamait leur position.

Pendant toute la nuit, Mme Fargeaud, Gothon et le médecin ne les quittèrent pas d’un instant. L’évanouis- ' sernent de celle qu’on appelait miss Anna fut long et opiniâtre; Laforêt dut recourir k la saignée. Ce fut seulement aux premières lueurs du jour que la malade donna quelques signes de- vie.

Pendant cette crise,. Frédéric Fargeaud se tint dans un corridor voisin, n’osant par discrétion pénétrer dans la chambre des voyageuses. Il avait déchargé sans le secours de personne les caisses que les matelots avaient attachées sur la voiture, et il les avait transportées dans un cabinei destiné à la gouvernante, à côté de la pièce principale. De minute en minute,

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il allait écouter à la porte, pour avoir des nouvelles. Enfin Laforêt sortit épuisé de fatigue, mais radieux.

«Eh bien! mon oncle? demanda Frédéric d’une voix haletante et sans pouvoir s’expliquer l’intérêt profond que lui inspiraient ces inconnues.

— Eh bien! mon garçon, j’ai réussi. La vieille en

sera quitte pour un ou deux accès de fièvre; quant à miss Anna, elle a repris ses sens, elle a ouvert les yeux, et

— Et — elle a parlé?

— Oui, mais en anglais, qu’aucun de nous ne pouvait comprendre. Mistress Smith l’a comprise cependant; elles se sont jetées dans les bras l’une de l’autre; elles ont pleuré que c’était à fendre le cœur.... Enfin, je réponds de toutes les deux.

— Que le Ciel soit loué! s’écria l’aspirant de marine avec chaleur.

— Quelle nuit! quelle nuit! reprit Laforêt. Mais, vraiment, Frédéric, ta mère n’est pas tout à fait aussi méchante qu’elle en a l’air ! Sur ma parole, on ne peut l’arracher du lit de la malade. Si tu savais quels soins affectueux elle lui a donnés....

— Pauvre mère ! les torts de son éducation ne

peuvent être imputés à son cœur. Mais, vous-même, mon cher oncle

— Oh ! moi, mon enfant, c’est mon état.... Et puis, continua-t-il d’un air fin, comme s’il eût dit la chose la plus spirituelle du monde, ne faut-il pas que je gague mes cent louis? »

Frédéric tourna la tête, afin de cacher l’expression pénible qui se peignait sur son visage. Laforêt allait se retirer pour prendre un peu de repos, quand la vue d’un panier d’osier, qui avait été mis sur la carriole

avec les effets des voyageuses, lui lit oubliez 1 ses récentes fatigues.

Le capitaine Rémy avait tenu sa promesse; le panier contenait douze bouteilles de rhum de la Jamaïque.

SAINTE-IIONORINE.

Miss Anna.

Quelques jours se passèrent, et, comme l’avait prévu Laforêt, les terribles fatigues de ses pensionnaires n’avaient pas eu de suites lâcheuses. La gouvernante, mistress Smith, après deux ou trois accès d'une fièvre violente, s’était trouvée assez bien remise pour reprendre son service auprès de sa maîtresse. Mais Anna, puisque tel était le nom de la jeune Anglaise, avait été plus lente à recouvrer ses forces, et cette circonstance s’expliquera sans peine si l’on songe à son état déplorable quand elle avait été transportée au château. Peut-être aussi des peines morales venaient-elles se joindre à ses douleurs physiques; quoi qu’il en fût, grâce aux soins de Laforêt et de ses aides, grâce surtout à la bonté de sa constitution, la belle étrangère revint peu U peu à la santé, les symptômes alarmants disparurent, elle put enfin se lever et faire quelques tours dans sa chambre avec l’appui de sa compagne. *

Du reste, ni la maîtresse ni la gouvernante ne se montrèrent communicatives avec les personnes de la maison. Outre qu’elles ne comprenaient pas le français,

du moins en apparence, elles semblaient éprouver une sorte de répulsion pour les gens inconnus au milieu desquels un événement mystérieux les avait jetées. Pétronille, Gothon, le médecin lui- même, se trouvaient constamment auprès d’elles ; mais rien ne pouvait les tirer de celte réserve, peut-être calculée. Leur contenance exprimait qu’elles étaient reconnaissantes des soins dont elles se voyaient l’objet; mais le regret de ne pouvoir entrer en rapports plus intimes avec leurs hôtes ne perçait dans aucune de leurs actions.

Cependant le zèle de Laforêt et de madame Fargeaud ne se ralentissait pas à leur égard. Trop étrangers l’un et l’autre aux usages du monde pour apprécier les manières élégantes qui trahissaient dans miss Anna la femme de condition, ils avaient jugé à certains autres indices, moius concluants peut-être, que leur pensionnaire méritait cet' accueil empressé. Ses effets, ses vêtements, tous les objets à son usage, témoignaient d’une richesse qui avait ébloui le frère et la sœur. Ils ne pouvaient que prendre une haute opinion d’une dame dont les bonnets du matin étaient ornés de dentelles d’un prix égal à celui d’une ferme, et dont les ustensiles de toilette, contenus dans un nécessaire d’ébène, étaient en or massif. A leurs yeux, une personne entourée d’un pareil luxe devait être une princesse ou une duchesse tout au moins, et ils agissaient en conséquence de cette conviction.

Une fois pourtant que Laforêt cherchait à se faire comprendre de miss Anna en estropiant le français, il lui arriva de donner à la jeune insulaire le titre de viiladij; elle se leva pâle, tremblante, et le regardant avec des yeux égarés, elle s’écria d’un ton déchirant :

« Nô.... nô.... milady.... miss Anna! miss Anna ! »

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Et elle cacha son visage dans le sein de sa gouvernante, presque aussi troublée qu’elle.

Dans l’embarras de s’expliquer cette émotion, Laforêt et sa sœur supposèrent naïvement que ce titre de milady devait être trop commun pour leur hôtesse; ils s’abstinrent donc de lui donner plus tard une dénomination qui la blessait à ce point.

Les deux pauvres femmes, privées de tout moyen de communication avec les maîtres du logis, se fussent trouvées souvent fort empêchées si une autre personne n’eût veillé constamment à leurs besoins; on a deviné que nous voulons parler de Frédéric Fargeaud. Pendant ces premiers jours, l’aspirant de marine ne s’était pas montré une seule fois à leurs yeux, de sorte qu’elles pouvaient ignorer encore la présence d’un être si supérieur aux autres habitants du château. Quoique invisible, il ne faisait pas moins d’elles L’occupation unique de ses journées. Dans ses voyages, il avait eu souvent occasion d’être admis au sein de familles anglaises, d’en observer les mœurs et les habitudes; aussi devinait-il aisément les goûts des deux inconnues, et il songeait à les prévenir avant même qu’elles se fussent trouvées dans la nécessité de les exprimer. Grâce à lui donc, elles n’avaient pas à se plaindre de l’hospitalité de Grosville, et peut-être ne sentaient-elles pas trop la privation de ce luxe et de ce bien-être auxquels sans doute elles étaient habituées.

Malgré tout cela, Frédéric Fargeaud ne cherchait pas à revoir la jeune fille gui lui inspirait cette vive sollicitude. Il n’essaya pas une fois de se présenter chez elle , et cette apparente indifférence contrastait . avec l’intérêt réel qu’il prenait à son sort. Chaque jour il interrogeait avec soin son oncle, sa mère, et Gothon elle-même, sur les actions les plus indiflé-

rentes de miss Anna; il se faisait dépeindre son ton, ses pestes, l’expression de ses regards, comme si, par ces frivoles indices, il eût voulu pénétrer son secret. Mais de ces détails insignifiants ressortait clairement une seule chose : c’était que la pensionnaire de Grosville avait éprouvé récemment de violents chagrins. Au delà de ce point de départ, Frédéric s’égarait dans une foule de suppositions, sans doute fausses et hasardées, pour lesquelles il n’avait aucun moyen de contrôle. Évidemment ses soupçons, malgré l’impression produite sur lui par ipiss Anna à la première vue, ne l’avaient pas quitté. Trop de circonstances inexpliquées avaient marqué l’arrivée de l’inconnue à Grosville pour que la déliance de Frédéric se fût entièrement assoupie, et c’était là le motif qui le tenait si obstinément éloigné de ses hôtesses. Peut-être aussi se défiait-il de lui-même, car l’image de cette belle jeune fille, éclairée par un rayon de la lune, et couchée sur le sable humide du rivage, était toujours présente à sa pensée.

11 s’était mis en quête de Rémy; seul capable de fournir quelques renseignements sur le compte de l’Anglaise; mais Rémy et son brick avaient quitté la côte ; personne dans le pays ne voulait ou ne pouvait en donner de nouvelles et spécifier l’époque de son retour. Force fut donc d’attendre qu’une occasion se présentât d’éclaircir toutes ces obscurités. Frédéric devint triste, rêveur, mais il renferma en lui-même les inquiétudes dont il était assailli, et dont il eût été bien embarrassé peut-être d’exprimer nettement la cause.

Un matin, il rentrait de la promenade solitaire qu’il faisait chaque jour aux environs du château ; le temps était magnifique, le soleil brûlant, quoiqu’on fût au commencement de l’automne. Le jeune marin, absorbé par ses rêveries, revenait à Grosville avec cette irnpa-

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tience d’un esprit troublé qui, au milieu du calme le plus profond, attend à chaque heure un événement imprévu, une nouvelle importante. Son pas était rapide, son air animé, comme si l’illusion de,son imagination malade eût eu à ses yeux la valeur de la réalité, comme si en effet quelque grand changement eût dû s’opérer au château pendant sa courte absence. Au lieu de prendre l’avenue, ce qui l’eût forcé à un détour trop long au gré de son impatience, notre soDgeur atteignit une petite porte du jardin, donnant sur la campagne, et l’ouvrit précipitamment.

Ce jardin était assez va e te, bien tenu , et à ce moment de l’année les plates-bandes conservaient encore leur parure de fleurs. Les allées larges, soigneusement sablées, étaient ombragées de beaux arbres fruitiers; l’air balsamique du matin n’avait pas encore eu le temps de s’échauffer sous cette épaisse feuillée ; des mésanges et des rouges-gorges chantaient dans les pommiers aux fruits déjà mûrs. Mais Frédéiic était indifférent aux charmes de la nature; son premier mouvement, dès qu’il se trouva dans le jardin, fut de jeter les yeux sur la fenêtre de la chambre occupée par miss Anna. Cette fenêtre était fermée comme toujours; deux pigeons blancs, perchés sur le balcon, poussaient des roucoulements joyeux. Alors seulement l’aspirant parut comprendre qu’il avait été dupe d’une chimère; son agitation fébrile cessa tout à coup; il soupira et marcha lentement, les yeux baissés, vers le château.

A peine avait-il fait quelques pas dans l’allée, qu’un léger bruit attira son attention; il releva la tête.... Miss Anna et sa gouvernante, arrêtées sous un arbre en face de lui, le regardaient avec curiosité.

Miss Anna, quoique bien différente de ce qu’elle était le jour de son arrivée à Grosville, paraissait tou-

jours aussi poétique et aussi belle. Mince, élancée, elle avait une attitude pleine à la fois de dignité et de langueur; ses traits, dont Frédéric avait déjà admiré la pureté divine pendant son évanouissement, conservaient leur pâleur maladive, mais ils étaient animés par l’éclat de deux grands yeux bleus, par la vivacité d’une bouche vermeille à qui le sourire devait être habituel. Un peignoir de cachemire blanc, serré à la taille par un simple ruban, avait remplacé sa robe de voyage. Ses cheveux, aux reflets dorés , formaient à la partie supérieure de sa tête une élégante couronne ornée d’un peigne de corail. D’une de ses mains aux doigts effilés, elle tenait une ombrelle légère qui, frappée par les rayons du soleil, jetait une teinte rose sur son visage d’albâtre; l’autre bras s’appuyait négligemment sur mistress Smith, bonne dame d’un extérieur décent, dont les cheveux blancs en bandeaux encadraient une figure douce et vénérable. Ce groupe immobile, capricieusement éclairé par le soleil, au milieu des fleurs et de la verdure, était un délicieux motif qu’un peintre gracieux et pur, comme Decaisne , n’eût peut-être pas dédaigné.

Frédéric voyait pour la première fois, dans tout l’éclat de sa beauté noble et expressive, cette jeune fille qui, pâle, froide, inanimée, avait produit déjà sur lui une si forte impression; aussi s’arrêta-t-il en face d’elle, pétrifié d’admiration; leurs regards se rencontrèrent; miss Anna rougit et baissa la tête. Rappelé à lui par ce mouvement, Frédéric salua et voulut s’éloigner. Mais les deux dames lui barrèrent doucement le chemin en échangeant entre elles quelques mots d’anglais. L’aspirant ne pouvait les comprendre, mais ils devinait à leurs gestes, à leur émotion, à leur son de voix, que les pauvres femmes avaient appris, d’une

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manière quelconque, les soins généreux dont il les avait comblées, et qu’elles voulaient lui en témoigner leurs remerciments. Enfin, miss Anna, entraînée par sa reconnaissance, saisit la main de Frédéric et la pressa vivement ; elle avait les yeux humides de larmes, elle souriait d'un sourire angélique. Sa bouche s’entr’ouvrit, ses lèvres remuèrent comme si elle eût voulu parler; mais, se souvenant sans doute que ses paroles ne pourraient être comprises de l’aspirant, elle remplaça par une pantomime expressive le langage qui lui manquait. Elle étendit le bras vers la mer avec un mouvement gracieux et triste, pour lui rappeler la position affreuse dans laquelle il l’avait trouvée ; puisse tournant vers le château, elle désigna la fenêtre de la chambre qu’elle occupait ; enfin, saisissant de nouveau la main de l’officier de marine avec transport, elle leva les yeux au ciel d’un air de profonde gratitude.

Cette scène muette n’avait pourtant rien de vague et d’obscur pour Frédéric Fargeaud; il était lui-même extrêmement ému, et, oubliant à son tour la différence de langage, il dit d’une voix étouffée :

* Mademoiselle, les services que j’ai pu vous rendre.... je ne mérite pas.... »

Il s’interrompit en s’apercevant de sa distraction, et porta respectueusement à sa bouche la main qui était restée dans la sienne.

Cette action, si naturelle cependant, effaroucha la pruderie nationale de la jeune Anglaise; elle retira sa main en rougissant. Quelques mots de sa gouvernante, qui semblait plaisanter sur la vivacité des Français, rappelèrent le sourire sur son visage; elle se tourna de nouveau vers l’aspirant, et, se remettant en marche, elle l’invita par un joli mouvement de tête à les accompagner dans leur promenade.

Frédéric était fasciné, ébloui ; d’un regard, cette enchanteresse avait dissipé ses doutes, ses soupçons, ses défiances; il se sentait subjugué par elle, sans même qu’elle eût prononcé un mot. Il accepta avec empressement cette invitation muette, et l’on parcourut côte k côte les allées ombreuses du jardin. Miss Anna était encore très-faible, sa démarche trahissait de la fatigue. Frédéric offrit son bras à la belle étrangère, qui le prit en souriant.

Us marchèrent ainsi pendant quelques instants ; miss Anna répondait distraitement aux rares paroles que lui adressait la gouvernante, dans leur langue maternelle. De temps en temps, elle jetait un regard furtif, mais pénétrant, sur son cavalier, comme si elle eût voulu sonder son âme. Lejeune marin ne s’aperçut pas de l’examen dont il était l’objet ; une sensation nouvelle absorbait toutes ses facultés. Cette charmante créature qui s’appuyait sur lui, dont le. bras effleurait son épaule, dont l’haleine parfumait l’air qu’il respirait, puis cette verdure, ces fleurs, ce soleil, ce chant des oi seaux lui semblaient un rêve délicieux, lin bien-jêtre indéfinissable s’était emparé de lui, et il s’y livrait sans songer à en rechercher la cause.

Tout à coup on l’appela de l’autre extrémité du jardin. Il tressaillit en reconnaissant l’organe peu harmonieux de son oncle ; son âme, transportée un moment au ciel, retomba lourdement sur la terre au milieu de la réalité. Avant qu’il eut pensé à répondre, le vieux Laforêt sortit de la maison et s’avança rapidement vers lui.

En voyant miss Anna au bras de son neveu, le bonhomme parut frappé de surprise ; il s’arrêta, bouche béante, au milieu de l’allée, ne pouvant en croire ses yeux,

« Me voici, mon oncle; que désirez-vous? » demanda Frédéric avec un reste de trouble qu’il ne chercha pas à dissimuler.

Miss Anna dégagea son bras précipitamment, soit par discrétion, soit que la présence du vieil officier de santé produisit sur elle une impression désagréable. Un air de froide réserve remplaça son bienveillant sourire; revenant sur ses pas, elle alla s’asseoir avec sa gouvernante dans un cabinet de verdure voisin, afin de laisser à l’oncle et au neveu la faculté de causer en liberté.

Laforêt salua d’abord les dames avec une grande affectation de politesse ; puis, s’adressant à Frédéric, il dit d’un ton goguenard, qui contrastait avec ces démonstrations empressées :

« Que je sois pendu, mon garçon, si je m’attendais à te trouver en fonctions de preux chevalier auprès de ma pensionnaire! J avais entendu delà salle le bruit de la petite porte, et je croyais te trouver seul dans le jardin, suivant ton habitude. .. Ainsi donc tu t’es laissé prendre comme nous à ces mines coquettes, à ces beaux ajustements et à ces airs de princesse? Sur ma foi, il n'est pas étonnant que ta mère et moi nous ayons été dupes, quand toi-même tu donnes si ingénument dans le piège? Mais va, mon enfant; je suis en mesure de te prouver maintenant que tout ce qui reluit n’est pas or.

— Mon oncle, que signifie ceci? demanda Fargeaud en fronçant le sourcil et en jetant un coup d’œil rapide vers miss Anna, cachée à quelques pas de là dans le bosquet.

— Gela signifie que j’ai des nouvelles de nos dames affligées, et si je ne me trompe, ce sont dés....

— Venez, de grâce! interrompit Frédéric en cherchant à entraîner Laforêt. Si vous avez quelque chose

à m’apprendre sur ces dames, nous causerons ailleurs plus à l’aise. Quoiqu’elles ne nous comprennent pas, il serait odieux, en leur présence

— Comme te voilà ému ! dit le médecin ; que peuxtu craindre? Elles n’ont pas plus idée de notre langue que les Iroquois. Où en serions -nous si elles entendaient le français? Ta mère et moi, nous ne nous gênions guère pour parler devant elles à cœur ouvert. Il y a des moments cependant où la petite a l’air de comprendre, et il ne serait pas impossible.... Hum ! nous allons voir; j’ai envie de tenterl'expérience. »

En même temps il cligna des yeux en désignant d’un geste imperceptible le feuillage qui abiitait miss Anna.

« Mon Dieu ! mon oncle, à quoi bon ces mystères? pourquoi ne pas vouloir venir à la maison, où nous pourrions causer en liberté?

— Nous sommes bien ici, dit le vieillard opiniâtre en s’appuyant contre un arbre ; au salon, nous pourrions être dérangés, et ta mère voudrait encore placer son mot dans cette affaire.... D’ailleurs, j’ai mon idée.... Tu sauras donc, continua-t-il en élevant la voix avec affectation, que ce matin, le notaire de Formigny m’a envoyé la Gazette de Normandie ; tu sais, cet imprimé où il y a le cours des fourrages et des bœufs gras.... Tout en déjeunant, je lisais les nouvelles du dernier marché, lorsqu’il m’est tombé sous les yeux un petit article qui m’a fièrement donné à penser.

— Il concerne miss Anna? demanda Frédéric avec vivacité.

— Oui, mon ami, du moins je le suppose ; et le meilleur de l’affaire.... »

En ce moment ùn coup' de cloche retentit du côté du château.

« Je savais bien qu’on ne me laisserait pas longtemps

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