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tranquille, dit le bonhomme avec humeur, voilà que l’on m'attend au salon.... quelque malade, sans doute! il faut pourtant que je t’achève mon histoire.... Eh bien donc! l’on promet cinq cents livres sterling à celui qui donnera de ses nouvelles.... Cinq cents livres, entendstu? c’est-à-dire douze mille francs, argent de Fiance; je viens d’en faire le calcul tout à l’heure. Hein ! ce sera pour nous une fameuse aubaine, et à ce prix-là on peut bien se moquer de la colère de Rémy ! »
Le vieil avare, dans sa précipitation, oubliait la partie importante de son récit pour parler exclusivement du point qui le touchait le plus. Frédéric ne comprenait pas encore.
« Par pitié, mon oncle, expliquez-vous, reprit-il; qui sont ces dames ? Que leurreproche-t-on? Dans quel but cette somme considérable....
— Eh ! pardieu ! je suis bien fou, dit Laforêt, qui fouilla dans la poche de son habit noir et en tira un papier crasseux ; voici la gazette; tu vas juger toi-même du parti qu’il nous reste à prendre; tu penseras, comme moi, j’en suis certain. »
Pendant qu’il dépliait le journal , Frédéric tourna les yeux vers l’endroit où se trouvaient les deux Anglaises. La gouvernante était aussi calme qu’à l’ordinaire ; mais miss Anna, le corps légèrement penché en avant, le visage pâle, semblait très- agitée; le jeune marin eut la pensée qu’elle comprenait cette conversation. Il était en proie à ce doute, lorsque son oncle lut tq,ut Haut la note suivante, insérée dans une feuille agricole du pays :
« On donnera cinq cents livres sterling de récompense à toute personne pouvant fournir des renseignements exacts sur une jeune dame anglaise qui a passé récemment sur le continent, accompagnée d’une gouverai7 6
nante. Cette dame, dont la disparition compromet de hauts intérêts, s’est réfugiée en France, à bord d’un bâtiment contrebandier, et l’on suppose qu’elle a dû s’établir sur quelque point de la côte du Calvados. S’adresser, à Paris, à l’ambassade d’Angleterre; à Londres, Pegent-Street, 5. »
Après cette lecture, il y eut un instant de silence.
« Eh bien ! qu’en dis-tu? reprit Laforêt. ’
— Mon oncle, ne vous semble-t-il pas, comme à moi, que dans cette note il s’agit d’une personne ayant commis quelque faute grave, un crime peut-être?
— Sans aucun doute, mon garçon ; et ceci pourrait expliquer comment on a tant de bijoux et d’effets précieux, comment on reste enfermée avec tant de soin, comment....
— Si cela était, mon oncle, reprit Frédéric avec exaltation, si l’on avait abusé de notre humanité , si l’on avait, sous des dehors honorables-, extorqué notre estime et notre affection, nous devrions être impitoyables ! Mais je ne puis croire que les apparences soient trompeuses à ce point.
— Les apparences sont pourtant fort claires maintenant. Cette prétendue milady et sa gouvernante ne sont autre chose....
— Assez ! dit une voix douce et fière, sans aucun accent étranger, qui partit de la charmille voisine; cette note, messieurs, est un mensonge, une infamie ! »
même temps miss Anna, qui venait de parler, s’avançd toute rouge et animée vers les interlocuteurs, Frédéric était frappé de stupeur ; son oncle, moins délicat et moins réservé, s’écria en ricanant :
« Tiens, elle parle français?... je m’en étais douté ! C’était une ruse pour entendre ce que nous disions d’elle et pour.... »
SAINTE-HONOrtlNE.
11 n’osa pas achever sa pensée : il venait de rencontrer le regard de miss Anna; ce regard était si franc, si imposant, si plein de dignité, qu’il eut honte de sa grossièreté et perdit contenance. Heureusement pour lui, un nouveau coup de cloche se fit entendre du coté du château; en même temps (îothon et Mme Fargeaud s’unirent pour appeler à grands cris.
« Peste soit des importuns ! reprit Laforêt avec impatience; il faut que j’aille voir bien vite qui m’attend au salon, ou ces sottes femelles viendront me relancer jusqu’ici. Eh bien ! Frédéric, je te laisse avec miss Anna; maintenant qu’elle parle, j’aurais été ravi de savoir comment elle explique.... Mais je reviens à l’instant; tu me diras ce que tu auras décidé; je m’en rapporte à ta sagesse.... On y va! continua-t-il en voyant sa sœur accourir. Au diable votre gosier ! »
Et il se hâta de rentrer au château, où il fut bruyamment accueilli par l’acariâtre ménagère.
Frédéric était resté immobile en face de miss Anna, dans un trouble qu’il ne cherchait pas à dissimuler. Cette transition brusque du respect le plus absolu, de l’admiration la plus chaleureuse, à de bas et honteux soupçons, avait bouleversé son esprit. La contenance dv; miss Anna était toujours noble et ferme; mais, en dépit de ses efforts, ses yeux se remplissaient de larmes. L’aspirant de marine la contemplait en silence.
« Serait-il possible ’/ dit-il enfin comme à lui-même, si jeune.... si belle, et.... •
— Et si malheureuse ! répliqua l’Anglaise avec un accent de désespoir. »
Frédéric attendait qu’elle s’expliquât.
« Vous êtes surpris, monsieur, reprit-elle, que je parle votre langue; en effet, depuis mon arrivée ici, je m’étais condamnée à un silence absolu. Celle résolu-