A 1"= JOSEPHINE MAURIN
La Dive est une petite rivière qui serpente à travers la riche vallée d'Auge et qui vient se jeter dans la mer. Quelques cabanes de pêcheurs et d'herbagers ont fini par devenir un village qui s'appelle Dive, du nom de la rivière.
Les hommes sont pêcheurs ou marchands de bestiaux. Parmi les femmes, quelques-unes s'occupent de l'industrie de leurs maris ; le plus grand nombre fait de la dentelle.
Toute la vallée se compose de pâturages limités par des ruisseaux alimentés par la Dive, qui, après avoir passé sous le pont de bois deCabour, hameau d'une dizaine de maisons, coule entre le village de Dive et un énorme banc de sable qui la sépare de la mer, dans laquelle elle va se jeter au dessous de Beuzeval.
Beuzeval n'est guère que la réunion sur les livres du cadastre de fermes isolées ùjr un plateau élevé au-dessus de la mer et de moulins à eau mus par une petite rivière qui s'ap pelle tout simplement la rivière, — fleuve, si l'on en croit la définition des géographes, fleuve de un à deux pieds de profondeur, d'une eau claire et limpide, et sur lequel on a jeté de place en place un vieux saule qui, posé sur les deux rives, forme un pont suffisant.
Par une matinée d'août, un dimanche, la marée montait et enflait la Dive, qui, à marée ba?se, n'est guère qu'un ruisseau.
Un grand nombre de personnes étaient rassemblées près de remboiichure de la rivière, sur une partie du rivage où sont situés deux ou trois cabarets sur lesquels on lit : — Cidre à dépoteyer, — ce qui veut dire à vendre par pots.
La messe venait de finir, et les habitants de Gabour, qui n'ont pas d'église, ainsi qu'une grande partie de ceux de Beuzeval, qui se trouvent plus loin de leur église que de celle de Dive, étaient descendus, à l'issue de la messe, jusqu'au bord do la rivière et de la mer, pour assister à une cérémonie qui allait avoir lieu.
Quelques hommes dépoteyaient du cidre. De jeunes filles en parures se promenaient par trois ou quatre ensemble, caquetant et riant tout haut pour attirer l'attention des garçons, qu'elles semblaient éviter, tandis que ceux-ci, également par groupes, causaient de la mer, de la pêche et du temps — sans perdre les filles de vue.
Parmi ceux qui s'étaient assis devant les cabarets, il était impossible de ne pas remarquer deux hommes déjà âgés, mais encore vigoureux, qui, partageant fraternellement un pot de cidre, échangeaient quelques mots qui sortaient de leur bouche entre d'épaisses bouffées de tabac.
L'un des deux était le seul des assistants qui ne fût pas en toilette ; il avait sur la tête un bonnet de laine rouge ; un gilet de laine rayé de blanc et de rouge ne laissait voir que ses manches, parce qu'un autre gilet de gros drap bleu-foncé était boutonné par-dessus; un pantalon de drap bleu était recouvert du haut par un cotillon, — large pantalon de toile à voile (jui retombe à gros plis jusqu'aux genoux, — et d'en bas, par de grandes bottes qui montent jusqu'à moitié de la cuisse.
Son visage était à peu près couleur de cuivre ainsi que son cou, que l'absence de craval*^ permettait de voir.
En réalité, il s'appelait Tranquille Alain ; mais quelques actes d'audace à la pêche lui avaient fait donner dans sa jeunesse le surnom de Uisque-Toul, qui était djevenu tout doucement son noFU et le seul sous lequel le connussent les jeunes {;ens de la commune.
L'autre, auprès de Tranquille Alain, était presque un monsieur; il avait un chapeau et une très-longue redingole d'un bleu pâle, un pantalon de faux nankin d'un jaune plus ardent que le véritable, des souliers à bouts arrondis, et sur le ventre un large cordon de montre vert et rouge terminé par un gros cachet et une clef en cornaline.
11 se nommait Eloi Alain et était cousin de Tranquille. 11 étaitmeunier du meilleur moulin de Beuzeval, celui qui est le plus près de la mer.
11 était riche et n'était pas fâché qu'on lui parlât de son argent.
Comme presque tous les meuniers, il accaparait un peu de blé et faisait une sorte de petite banque quelque peu usuraire ; il avait beaucoup spéculé sur la manie des paysans de devenir propriétaires en achetant des carrés de terre qui rapportent deux pour cent, et dont il leur faut payer l'intérêt à cinq pour cent quand le vendeur leur accorde du temps, ou à huit ou neuf quand il faut emprunter pour payer l'acquisition.
Il avait fait aussi un peu de contrebande dans sa jeunesse ; mais le métier n'en valait plus rien, et il n'y pensait que pour se rappeler une haine violente qu'il conservait dans son cœur, et qui avait pris son origine dans une affaire de cette nature.
11 avait prêté de l'argent à son cousin Tranquille pour faire construire un nouveau canot que l'on devait baptiser ce matin même, et ils attendaient en buvant et en fumant que M. le curé, qui était allé diner après sa messe, descendit sur la plage avec son clergé.
Le canot neuf était sur la plage, maté et voilé, avec un énorme bouquet au haut du mât. Pélagie Alain, femme de Tranquille, triomphait sans dissimulation.
Auprès d'elle étaient le parrain et la marraine, un beau petit garçon et une belle petite fille vêtus de leurs habits de fête, et qu'elle avait bien du mal à empêcher d'aller jouer, ce qui aurait nécessairement détruit bien vite l'effet de ses soins pour les parer.
Le garçon, appelé Onésime, était à elle ainsi qu'une seconde petite fille, la blonde Bérénice, qui n'assistait à la fête qu'en qualité de spectatrice. La marraine était une enfant dont Pélagie avait été la nourrice et qui était sœur de lait de Bérénice.
Sa mère était morte depuis longtemps, et son père, soldat, l'avait laissée chez les Alain, avec lesquels il avait été luimême élevé. Il était mort depuis quatre ans sur le champ de bataille, chef de bataillon et décoré, laisant à sa fille 250 francs de pension.
Tranquille Alain et sa femme ne la distinguaient guère de leurs autres enfants, et tous ensemble se traitaient comme frères et sojurs.
La marraine avait été nommée Pulchérie, nom qui se prononce dans les campagnes normandes comme chérie.
Peut-être serez-vous un peu étonnée, madame, de l'air prétentieux de la plupart de ces noms^, mais je puis vous assurer que je n'en suis pas l'inventeur et qu'ils sont très-communs en Normandie.
Il n'y a pas un village où l'on ne trouve des Bérénice, des Arlémise et des Gléopàtre. Où les habitants ont-ils pris originairement ces noms ? Je Tignore.
Quelques dames de châteaux les auront donnés d'abord autrefois d'ojirùs quelques romans de mademoiselle de Scudéri, et ils seront restés traditionnellement dans le pays.
Le pot de cidre de Tranquille et d'Eloi était vide. Eloi prit sa canne, qu'il avait posée à terre, — celte canne avait une masse à un bout et un cordon de cuir à l'autre, — et il frappa sur la table en criant : (iarçon, un pot 1
Le mailre du logis, qui était son propre garçon, vint prendre le pot )'t le rapporta plein, puis attendit selon Tusage que les consonnnaleurs le payassent d'avance.
Eloi lira d'une poche de son i)antalon une poignée de pièces de cinq francs, sembla chercher parmi elles une pièce moins grosse, jmis ne la trouvant pas, remit l'argent dans son gt>usset et interrogea l'autre jtoche de la même manière. — Attends, dit Tranquille, j'ai de la uionnaie.
— Tu as déjà payé l'autre pot.
— C'est égal, puisque tu n'as pas de monnaie.
Eloi se laissa vaincre sans plus de résistance, et, comme s'il eût attendu cette offre, il remit dans sa seconde poche l'argent qu'il en avait tiré, et, amenant à lui une blague formée d'une patte d'albatros, dans laquelle Risque-Tout meltail son tabac, il remplit de nouveau sa pipe.
Risque-Tout en fit autant avec son propre tabac, tira un peu d'amadou de son gilet, battit le briquet avec son couteau sur un galet cassé qu'il ramassa, et ralluma sa pipe noircie par l'usage, dont le tuyau avait à peine quelques lignes de longueur, et qui se plaçait dans un trou qu'il avait entre deux dents, comme un aviron dans une dame.
— Eh ! Tranquille ! dit le meunier, je ne vois pas ton aîné.
— Césaire ? Oh ! il est allé se faire brave. 11 n'a pas voulu rester comme moi avec ses habits de pêche.
— Tu pêches donc le dimanche ?
— Ma famille mange le dimanche comme les autres jours. L'Eglise ne veut pas qu'on travaille le dimanche, et il n'y
a que toi qui n'obéisses pas.
— C'est commode pour toi. Le blé pousse le dimanche commeles autres jours, et il pousse aussi la nuit pendant que tu dors. D'ailleurs, qui travaille prie.
On permet bien de boire et de se soûler au cabaret le dimanche, et on ne me permettrait pas de gagner le pain de mes enfants !
Allons donc ! je suis un simple, je ne sais pas lire, mais j'ai un bon sens qui me dit ce qui est bien et ce qui est mal.
Pourquoi est-ce qu'on ne travaillerait pas le dimanche ?
— Cela t'empêche d'aller à la messe.
— Pas tout à fait. Nous sommes partis celte nuit pour relever nos lignes et nos cordes, et quand le jour a commencé à poindre, Césaire et moi nous nous sommes mis à genoux et nous avons prié un brin le bon Dieu de bénir noire travail, et il nous a entendus, nous avions du poisson à tous ains.
(Je ne crois pas devoir conserver aux personnages l'accent du pays, qui serait peu intelligible.
En réalité, Tranquille Alain a dû dire béni pour bénir, — pèchon pour poisson, —me pour moi, — commenché pour commencé ; — tous ains est parfaitement français et est synonyme d'hameçon.)
—Et aussi, ajouta Eloi, M. le curé a encore dit anhui (aujourd'hui) dans sa chaire que Dieu s'était reposé le septième jour.
— M. le curé, je le respecte ; mais dans sa chaire il parle tout seul et personne ne lui répond. Si le bon Dieu s'est reposé le septième jour, c'est parce qu'il avait fini sa besogne et n'avait plus rien à faire.
Il s'est aussi reposé le huitième, c'est-à-dire le lundi, et le neuvième et tous les jours suivants ; faut-il donc ne pas travailler demain ni jamais ?
Ecoute, Eloi, tu m'as prêté cent écuspour faire faire ce canot neuf ; eh bien ! tu es plus sûr d'être payé des cent-vingt écus que je dois te rendre après la saison par un homme qui travaille le dimanche Tiens, voilà Césaire qui arrive.
— Es-tu content de lui?
— Oui, il va bien ; c'est doux comme une fille, ça n'a pas une volonté : mais un qui sera un fin pêcheur, c'est le petit Onésime, le parrain de l'embarcation.
Il ne vit que sur la mer, cet enfant-lu, et ça a onze ans ! Si ça avait la force, ça vous manœuvre déjà un bateau comme un homme !
Je ne veux pas l'emmener aux marées de nuit, tant qu'il est si jeune; eh bien ! il faut se fâcher chaque fois pour le laisser à la maison.
L'autre nuit, il y a deux jours, je le croyais endormi, nous parlons avec Césaire, il fiait une heure de la nuit; eh bien ! Onésimi' était ailé d'avance se cacher sous le tillac du canot î Quand il lient une ligne ou un libouré, le roi n'est pas son maitre !
Cet cnfant-l;i sera un jour l'ennemi du poisson.
Mais on sonne à l'église, c'est le curé qui sort. Ah ! voilà le maitre du château el sa feunui'.
— M. Malais !
— M. Malais de Beuzeval.
— Pas plus de Beuzeval que moi, répliqua le meunier avec impatience, le grand-père était marchand de bœufs comme le mien, le père a été usurier, tandis que le mien était honnête homme.
C'est de ce moment-là que leur famille s'est élevée au-dessus de la nôtre ; il a acheté ou plutôt volé le château de Beuzeval. Je ne parle pas de l'oncle de celui-ci, qui était douanier, — le diable ait son âme ! je n'en parle pas, parce que j'en ai trop à dire, — et ces Malais, ça a l'air de mépriser la terre... elle n'est pas digne de les porter.
Eh ! moi aussi j'en ai, de l'argent, — ça sera peut-être à mon tour quelque jour de ne pas les reconnaître ; — j'ai fait un serment sur cette famille-là.
On sonnait toujours à l'église ; on commença à entendre les chants du curé, du clerc et des enfants de chœur, dont l'un portait la croix et l'autre du sel, du blé et de l'eau bénite.
Les pêcheurs qui entouraient le canot, qui en louaient ou en critiquaient le bordage ou la quille, et qui prophétisaient qu'il irait plus ou moins bien à la voile ou à l'aviron, se découvrirent et s'espacèrent pour faire place au curé, au parrain et à la marraine.
Pélagie Alain avait placé un christ de buis sur l'arrière du bateau, place d'honneur. Tout le monde se signa, et le curé commença à dire en latin :
Seigneur, vous domptez l'orgueil de la mer et vous calmez la violence des flots.
Et le clerc répondit : — Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur.
— Le curé lut alors l'Evangile :
En ce temps-là, Jésus montant dans une barque, ses disciples le suivirent, et voici qu'une grande tempête s'éleva sur la mer, en sorte que la barque était couverte de vagues. Jésus cependant dormait; ses disciples s'approchèrent donc de lui et l'éveillèrent en disant : — Seigneur, sauvez-nous, nous périssons !
Jésus leur dit : — Pourquoi craignez-vous, gens de peu de foi? et en même temps, se levant, il commanda aux vents et à la mer, et il se fit un grand calme.
Ceux qui étaient présents furent saisis d'étonnement, et ils disaient : — Quel est celui à qui les vents et la mer obéissent?
Puis le curé reprit en chantant : — Seigneur, vous domptez l'orgueil de la mer, et vous calmez la violence des flots.
Et le clerc répondit avec les enfants de chœur : — Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur.
Le curé fit alors le tour de la barque en y jetant du sel et du blé, et en disant : — Notre secours est dans le nom du Seigneur.
Le clerc. — Qui a fait le ciel et la terre.
Le curé. — Que le nom du Seigneur soit béni !
Le CLERC — Maintenant et dans toute l'éternité.
Le cuhé. — Opérez, Seigneur, ce qui est représenté par le sel et par le blé ; donnez-nous la sagesse qui prévient la corruption et l'iniquité, et bénissez les travaux de ceux qui monleronL ce frêle esquif.
Il demanda alors quels étaient le parrain et la marraine, et à une seconde question :— Quel nom donnez-vous au canot ?
Ônésime s'embarrassa et ne put répondre ; mais Pulchérie, rouge comme une cerise, répondit : — La Mouette^ monsieur le curé.
Le curé aspergea le canot d'eau bénite, et se remit en route. Pulchérie lui mil dans la main un sac de bonbons, dans lequel on avait caché un petit écu.
Onésime donna des dragées et une petite pièce au clerc et aux enfants de chœur.
Ll le clergé de Dive retourna à l'église en chantant : — L'eau s'élevait jusque par-dessus ma tète; j'ai dit: Je suis l)erdu ! j'ai invoqué votre nom, Seigneur, et j'ai été sauvé.
— Mon secours vient du Seigneur, qui a faille ciel el la terre.
Tous les assistants fireul encore le signe de la croix. Alors la scène changea.
Pélagie avait des dragées dans son tablier; elle en donna à ses commères ; et les deux enfants, Pulchérie et Onésimc, jetèrent les dragées par poignées et le plus loin possible sur les galets, sable arrondi de la mer dont chaque grain est gros comme un œuf, de même que les mouettes, qui sont les hirondelles de TOcéan, sont de la taille d'un aigle.
Les enfants se ruaient sur les dragées, se précipitaient sur les galets entre lesquels elles tombaient, se poussaient et roulaient pêle-mêle.
Pélagie alors retourna à la maison pour préparer la caudrée. La caudrée veut probablement dire la chaudronnée, comme on dit la marmite chez les petits bourgeois, pour signifier le dîner.
Pendant la pêche, on fait ordinairement, chez le patron de chaque barque, une caudrée le samedi soir, après qu'on a partagé l'argent de la pêche de la semaine; mais cette fois, — c'était à propos du baptême du nouveau canot, — Pélagie avait invité quelques amis, et aussi les matelots de Tranquille.
Outre le petit canot qui était à lui, et que le nouveau baptisé était destiné à remplacer, Risque-Tout commandait une grande barque, appartenant à M. Malais deBeuzeval, pour les temps où la mer est plus dangereuse et les pêches plus lointaines, — l'hiver pour la pêche du hareng, et l'été pour celle du maquereau.
Ce bateau était monté par cinq hommes et un mousj-e. On divisait la pêche en un certain nombre départs ; au bateau il revenait deuxlots.
Pour la première fois, Onésime avait rempli les fonctions de mousse à bord de la barque, au commencement de Tété, pendant la pêche du maquereau.
Dans les intervalles de ces deux pêches, le petit canot servait pour pêcher à la ligne, el tendre la nuit de longues cordes armées d'hameçons, et aussi pour porter des sortes de nasses, pour prendre les homards et les crabes, étrilles, etc., dont il n'y a guère sur la côte sablonneuse de Dive. Pour ces pêches, Onésimc, quoique inscrit sur le rôle de
iO LA. FAMILLE ALALN.
son père comme mousse, n'aurait été qu'un embarras dans le petit canot, et on le laissait à terre, à son grand chagrin, avec les deux petites filles. Bérénice commençait à faire de la dentelle ; mais à Pulchérie, nièce de M. Malais, qui ne s'occupait guère d'elle, on n'aurait pas osé faire apprendre un état. Onésime allait à l'école tous les deux jours.
Ces intermittences s'expliquent par un usage inventé par beaucoup de paysans en Normandie. L'école se paye de 20 à 40 sous par mois pour un enfant; beaucoup de parents envoient deux enfants alternativement et ne payent que pour un, puisqu'au bout du compte il n'y a jamais qu'un seul enfant à l'école.
Depuis deux ans que ce manège durait, Bérénice connaissait à peine ses lettres; et Onésime n'avait faitde notables progrès que dans l'art de mettre de petits morceaux de papier à l'abdomen des mouches, qui, volant par la classe avec cette queue postiche, comblaient les enfants de bonheur.
Ces études extrêmement primaires d'Onésime étaient presque supprimées depuis un an qu'il allait à la mer. En outre, Pulchérie, qui ne faisait rien et n'avait rien à faire, se trouvait seule quand Bérénice était à l'école un jour et le jour d'après faisait de la dentelle; aussi elle faisait tout pour débaucher Onésime, sans lequel elle n'eût pas osé aller courir dans la campagne ou faire voguer de petits l)ateauxaubord de lamer.
Vers cinq heures, on se réunit chez Tranquille pour la caudrée. Les femmes amenèrent leurs enfants, les unes deux, les autres quatre, quelques-unes un plus grand nombre.
Le repas se composait de soupe, de viande grillée et de poisson, et de cidre pour boisson. Tous les enfants mangèrent ensemble sur un banc érigé en table; mais leur gazouillement ne tarda pas à gêner les pêcheurs.
Les mères les emmenèrent au logis. Bérénice resta avec la sienne pour l'aider ; Pulchérie et Onésime disparurent avec les autres enfants, et on ne s'occupa plus d'eux.
Les pêcheurs alors se mirent à deviser ; les pots de cidre se vidaient cl se remplissaient. On parla du nouveau canot, puis de la pécho.
— Prendrons-nous du hareng cette année? nous n'en avons guère eu l'année dernière. — Le hareng, dit un mario qui avait servi dans la marine impériale, il a quitté nos côtes depuis le départ de l'empereur. — Je crois, dit un autre, que nous n'étions pas assez au nord. — Je m'en irai parle travers de Dieppe. — J'ai bon espoir pour cette année. — Les têtes s'échauffaient; le cidre répandait la gaieté et la confiance.
Les femmes revinrent après avoir couché leurs petits enfants et les avoir laissés à la garde des plus grands. Alors on chanta.
Le marin de la garde chanta la fameuse chanson :
Le collecteur des tailles Dit qu'il vendra mon lit; Je me moque de lui, Je couche sur la paille.
et tout le monde chanta en chœur le refrain :
J'aime mieux moins d'argent , Chanter, danser, rire et boire; J'aime mieux moins d'argent, Et vivre plus gaîment.
La soirée fut terminée par un cantique qui se chante à presque toutes les cérémonies qui intéressent les pêcheurs, et qui s'adresse à la vierge Marie, à laquelle les marins ont une dévotion particulière.
Vierge sainte, exaucez-nous ,
Notre espoir est tout en vous;
Chère dame de la Garde,
Très-digne mère de Dieu,
Soyez notre sauvegarde
Pour nous défendre en tout lieu.
Soutenez de votre bras
Et nos vergues et nos mâts,
Fortifiez le cordage, ,
Les câbles et les haubans.
Claire étoile de la mer, Montrez-vous dans le danger.
18 LA FAiMlLLE ALAIN.
CoDservez-nous la santé, La .ie et la liberté.
Soyez notre ancre maîtresse Si l'ancre vient à cherler.
Suppliez votre cher Fils Qu'il bénisse nos profiu-; Ajoutez au bon passage l'n heureux et prompt retour.
Pendant que la caudrée avait lieu ciiez Tranquille Alain, on dînait également chez M. Malais de Beuzeval.
Kloi Alain avait dit la vérité en disant que le grand-père de M. Malais avait été marchand de bestiaux. Il était mort en tombant de cheval dans un voyage, après un repas prolongé. Il avait laissé passablement d'écus à son fils Aubry Malais.
Celui-ci avait renoncé au commerce de son père, et s'était mis à prêter de Targent. Il avait épousé la fille d'un marchand, qui avait mit la maison sur un pied bourgeois.
Un de leurs deux fils s'était fait soldat.
Elle avait marié l'autre, à qui, presque malgré son mari, elle avait fait donner une éducation de monsieur; elle lui avait fait épouser la fille d'un marchand comme elle, qui, outre de l'argent comptant, apportait des façons d'être à son gré.
Elle avait été en pension à Lisieux, et en était revenue trèsdemoiselle.
L'autre fils,^le soldat, quelques années plus tard, s'était marié lui-même. Il apporta un jour une petite fille, pour laquelle il demanda une nourrice.
Pélagie Alain venait d'accoucher de Bérénice; elle éleva les deux enfants en même temps. Auguste Malais repartit au bout de quelques jours en laissant de Targent, et sans avoir dit autre chose de la mère de la petite Pulchérie, sinon qu'il l'avait perdue.
On n'entendit plus guère parler de lui, et, quelques années après, on apprit presque en même temps qu'il avait été
nommé chef de bataillon et officier de la Légion-d'honneur, et qu'il avait été tué.
Son oncle et sa tante avaient bien autre chose à faire qu'à s'occuper de Pulchérie. Ils avaient eux-mêmes eu trois enfants, dont deux étaient morts presque en naissant.
Le premier seul, qui avait trois ans de plus que Pulchérie, avait survécu et était en pension à Paris, où on avait décidé qu'il deviendrait un prodige.
La mère Aubry Malais était morte en disant : — Ce n'est pas commode d'avoir un beau-père marchand de bœufs. Dorothée, sa belle-fille, voulut effacer cette origine le plus possible pour elle et tout à fait pour son fils.
Le père de son mari avait acheté le château de Beuzeval et ses dépendances. Le propriétaire était gêné dans ses affaires.
En répandant des bruits exagérés et inquiétants sur sa situation, Aubry Malais avait fait douter de sa solvabilité, et passa pour un extravagant quand on le vit ramasser partout des créances sur M. de Beuzeval ; mais quand il en eut suffisamment, il sut s'en servir de façon à avoir le château et les terres pour le quart de leur valeur, en suscitant mille ennuis et mille tracasseries au possesseur.
Dorothée et son mari, déjà plus éloignés du marchand de bœufs, avaient tout doucement ajouté le nom de Beuzeval à leur nom de famille, en préparant les voies à leur fils, qui s'appellerait simplement M. de Beuzeval et renoncerait au nom trop connu de Malais.
Donc M. Malais de Beuzeval et sa femme Dorothée étaient des parvenus dans l'acception la plus complète du mot, fiers de leur fortune et ne perdant aucune occasion de l'étaler aux yeux des autres.
Quand le jeune Octave Malais de Beuzeval avait eu douze ans, il était venu faire sa première communion au château pendant les vacances. C'était l'époque où communiaient les enfants du pays. M. Malais avait exigé du curé de Beuzeval, qui avait eu la faiblesse d'y consentir, que l'on ne fit pas communier son fils avec les enfants des paysans et des pô-
cheurs, et il avait communié à part, la veille de la communion générale; puis on l'avait renvoyé à Paris continuer ses études.
Madame Malais disait à tout le monde que son fils apprenait le latin et le grec, qu'outre les maîtres du collège il avait des professeurs particuliers, qu'il travaillait beaucoup, etc. Tout à coup l'objet de toutes leurs espérances tomba malade et mourut.
M. et madame Malais furent écrasés du malheur qui les frappait. Leur vanité chercha des consolations dans un grand et coûteux appareil donné à leur douleur. On ramena de Paris le corps d'Octave, on lui fit à Beuzeval des obsèques splendides ; on lui éleva dans le cimetière un tombeau ou plutôt un mausolée magnifique.
Néanmoins il leur était resté une grande tristesse; leur vie était désormais sans but et sans espoir.
Dorothée un jour s'avisa de songer à Pulchérie. Elle alla la voir chez Pélagie Alain. Elle la trouva jolie, mais horriblement paysanne, et n'y retourna plus pendant quelque temps. Un autre jour qu'elle la rencontra par hasard, ellel'çmbrassa; puis elle se la fit amener quelquefois.
Pélagie, par un bon instinct, pensa que madame Malais reprenait des droits sur l'enfant en reprenant un peu de tendresse, et quand il fut question de baptiser le canot, elle alla demander à madame Malais la permission que Pulchérie fût marraine.
Non-seulement on y avait consenti, mais encore on avait donné une robe pour l'enfant et on avait promis d'assister à la cérémonie. Rentrés chez eux, sans spectateurs pour leur luxe, les deux époux, à la fin d'un diner somptueusement servi, parlèrent de l'événement de la journée.
— Comment trouvez-vous la petite, Louis?
— Assez bien, elle ressemble beaucoup à feu mon frère.
— Elle n'avait pas le même air que toutes ces petites paysannes, quoiqu'elle ait été élevée avec elles : mais ce bon naturel ne sera pas long à se gâter : elle ne tardera pas longtemps à devenir commune et grossière comme les gens dont elle partage la vie.
— Ce sera dommage.
— Faisons-nous bien à son égard tout ce que nous devons, mon cher Louis ?
— Je me le demandais ce matin, Dorothée, et aussi ce qu'on pouvait dire de nous à ce sujet.
— Après tout, c'est notre nièce, Louis.
— La fille de mon frère, Dorothée... Et on doit trouver singulier que nous laissions ainsi la fille de mon frère.
— Tout ce qui reste de notre famille, puisque Dieu m'a repris les trois enfants qu'il m'avait donnés.
— Et surtout notre fils Octave, qui promettait d'être un homme distingué !
—Notre maison est bien triste depuis que nous avons perdu ce cher enfant,
— Cette petite fille est notre héritière.
— Unique... et elle porte notre nom. Devons-nous la laisser devenir tout à fait une paysanne ?
— Pour qu'elle ne puisse épouser qu'un marchand de bestiaux !... Cela ferait un bel effet.
— Qui nous appellera son oncle et sa tante !
— Pulchérie sera jolie ; elle sera riche. Son père était chef d'escadron et officier de la Légion d'honneur. Personne ne pourrait trouver mauvais qu'elle prétendît à tout.
— Oui, avec une éducation convenable et des habitudes plus distinguées.
— Nous ne devons pas oublier que c'est notre sang, presque notre fille... On doit en jaser... Je voudrais savoir si nous sommes du même avis... sur quelque chose^ Dorothée...
— Je crois que oui... Pensez-vous à la prendre avec nous ?
— Je pense que nous le devons à elle et à la mémoire de mon frère, et puis à nous-mêmes. Elle est notre seule héritière ; elle n'a pas de parents et nous n'avons plus d'enfants. Cela consolera notre vieillesse ; cela nous donnera quelque belle alliance.
Ce nom qui nous fait bien du tort dans l'opinion du monde, ce maudit nom de Malais que nous avons tant de peine à dé-
f>-2 LA FAMILLE ALAIN.
guiser sans pouvoir le faire oublier, disparailra sous un beau nom...
— Pulchérie n'épousera qu'un noble; elle sera comtesse.
— Et vous serez la tante d'un comte et d'une comtesse ! Il laut aller la chercher demain matin. Je pense que ce sera généralement approuvé.
— Il faudra lui faire faire tout de suite des habillements convenables. J'ai ici quelques étoffes, et d'ailleurs nous écrirons demain à Caenou à Lisieux; on lui fera des robes d'après ma belle robe que j'ai fait faire à la mode de Paris quand nous V sommes allés il v a douze ans.-
La caudrée chez Risque-Tout dura assez tard. On prit le café. Le café du pêcheur normand consiste en n'imporle quoi qui soit noir et liquide; le goût ne fait rien à l'affaire.
Voici comment on prend un café : on avale la moitié de la chose appelée café, puis on remplit sa tasse avec du tafia, de Veau-de-vie ou du genièvre.
Le genièvre est quelque chose qui a l'odeur de la térébenthine. Cela a été inventé pour nettoyer les meubles ; on a fini par en boire, et on en boit beaucoup. Ce premier mélange s'appelle gloria.
On vide derechef la tasse à moitié , et on la remplit encore d'eau-de-vie, de tafia ou de genièvre; c'est ce qui forme le gloria gris.
On absorbe le gloria gris presque entièrement, après quoi on remplit la tasse d'eau-de-vie, et on la vide sous le nom de rincette. A la rincelle succède la surrincelte, qui est suivie du pousse-café; quand le pousse-café est bu, on dit : Nous allons boire une goi'tle d'eau-de-vie , et on en boit plusieurs gouttes.
Il est très- rare ijuc les pécheurs soient ivres pour cela.
Je ne connais pas beaucoup les mœurs des autres marins; mais ce que je puis affirmer, c'est que je n'ai jamais entendu
à une caudréc aucun pécheur chanter une chanson grossière et inconvenante : on chante des cantiques, des refrains guerriers, des chansons sur l'empereur ou sur la mer.
La caudrée finie, on se sépara. La marée commandait le départ pour une heure avant le jour.
Pélagie commençait à s'inquiéter. Bérénice dormait depuis longtemps; il était plus de dix. heures, et les deux autres entants n'étaient pas dans la maison. Tranquille Alain et Césaire, qui n'avaient que trois heures à dormir, se couchèrent et ne tardèrent pas à céder au sommeil. Pélagie attendit encore un peu.
Il faisait un vent assez frais. Elle courut sur la plage appeler les enfants, puis elle alla les demander chez les autres pêcheurs; personne ne les avait vus. Elle retourna au bord de la mer et rentra chez elle.
Quand elle vit le jour poindre, elle fit la soupe pour Tranquille et pour son fils aine, qu'elle réveilla.
— Tranquille, dit-elle, les enfants ne sont pas rentrés.
— Comment, pas rentrés ! de toute la nuit?
— De toute la nuit. J'ai heurté à toutes les portes, j'ai erré sur la grève ; on ne les a vus nulle part.
— Je n'ai pas peur pour la mer ; mais la rivière est vaseuse...
Tranquille et Césaire allèrent sur les rives. Pélagie réveilla Bérénice, et toutes deux se mirent en route de leur côté. Le mari et la femme rentrèrent à la maison au bout d'une demiheure. Pélagie pleurait ; Tranquille était ému, mais dissimulait son inquiétude.
— Ils sont peut-être allés à Beuzeval, au château ou chez le cousin Eloi ; on les aura gardés à coucher, ils vont revenii- au jour. Onésime sera au moins huit marées sans aller à la mer.
— Il faut que nous mettions à la voile; tout le monde est en route.
— Où est Césaire ?
— Il m'attend au canot, sans doute .. Adieu, Pélagie. Nous reviendrons ce soir quand la marée commencera à dévirer par
r>4 LA FAMILLE ALAIN.
le sud. Tu me feras signe, sitôt que tu nous verras, s'ils sont revenus... ou plutôt tu les amèneras avec toi sur la plage... Adieu...
A ce moment arriva Césaire tout hors d'haleine. — Voilà bien une autre affaire, le canot n'est pas sur la grève; on ne le voit ni à la mer, ni nulle part.
Tranquille devint pâle.
— Onésime aura voulu s'aller promener avec le canot. A quelle heure sont-ils partis hier, Pélagie?
— Je ne sais ; ils ont disparu pendant la caudrée.
— La marée descendait. Césaire, va parer le vieux canot et ne perds pas de temps. Nous les rencontrerons à la mer; Onésime n'aura pas eu la force de revenir; nous les rencontrerons, ne te tourmente pas, Pélagie, il n'y a pas de danger; quelqu'un de nos bateaux qui sont déjà en rouie les aura peut-être rencontrés. Le canot venait d'être bénit, il n'y a pas de danger.
Tranquille, contre son habitude, embrassa Pélagie en partant. Pélagie resta immobile et écrasée sur une chaise.
Puis, lorsque Tranquille eut poussé à l'eau le vieux canot avec l'aide de Césaire, il dit à son fils : Onésime et Pulchérie sont perdus ; il a venté cette nuit, le canot aura chaviré ; sans cela, Onésime aurait bien su revenir au changement de la marée, à moins qu'il ne se soit égaré dans le brouillard; — ils sont perdus !
Le canot poussé à l'eau, le père et le fils allèrent prendre le vent à l'aviron, puis hissèrent la voile, et ils ne lardèrent pas à s'enfoncer dans la brume matinale.
Vers dix heures du matin madame Malais descendait de Beuzeval à Dive, accompagnée d'une servante, pour emmener Pulchérie, dont on avait déjà préparé la chambre.
Les deux femmes trouvèrent Pélagie comme son fils et son mari l'avaient laissée, c'est-à-dire semblable à une femme foudroyée; on la secoua.
— Qu'uvez-vous donc, Pélagie ?Etes-vous malade?
— Oh ! la mer, dit-elle, la cruelle mer ! elle a englouti mon père et mes trois frères ; elle aura mon mari et tous mes enfants.
— Mais qu'avez-vous, Pélagie? Pourquoi ctes-vous ainsi? Il ne fait pas mauvais temps, et votre mari va tous les jours sur une mer plus effrayante.
— Ah ! madame, dit Pélagie en pleurant, nous ne reverrons ni Onésime, ni Pulchérie.
— Pulchérie, dites-vous ! où est-elle?
— Dieu seul le sait, madame; elle a disparu hier soir avec Onésime. J'ai passé la nuit à les chercher ; ils sont partis avec le canot qu'on a baptisé hier.
— Est-on allé à leur recherche '^
Tranquille et Gésaire sont partis ; mais il a fait du vent cette nuit, et mes pauvres enfants sont perdus !
— Comment n'avez-vous pas surveillé davantage une enfant qui vous était confiée î
Ici Pélagie retrouva de l'énergie, se leva et dit :
— Madame ! on ne peut demander à une femme d'avoir plus de soin d'aucun enfant que des siens propres. Cette pauvre petite, il ne m'est pas arrivé souvent dépenser qu'elle n'était pas à moi comme les autres; d'ailleurs personne ne m^a disputé le soin à prendre d'elle, et, s'il est arrivé un malheur, c'est à moi plus qu'à n'importe quelle autre qu'il est arrivé.
Tranquille, en partant, me disait que les enfants avaient peut-être été au château un peu tard, et qu'on les avait retenus. Je suis allée cette nuit partout ; mais puisque le canot n'y est pas... ils sont partis avec.
— Votre mari reviendra-t-il de bonne heure ?
— Avec la marée ; il ne peut pas revenir plus tôt : à moins que le vent ne change, et il a l'air de bien tenir de la terre.
— Mais que peut-on faire ?
— Rien, madame ;, pleurer, attendre et prier Dieu et la sainte Vierge ; mon espoir est tout dans ce canot tout frais baptisé, qui n'a jamais été monté que par ces deux innocentes créatures.
Si la mer ne le respecte pas, que respectera-t-elle? Je vais aller voir monsieur le curé pour qu'il fasse des prières.
Et Pélagie s'en alla chez le curé. Madame Malais fut obligée de remonter à Beuzeval^ où elle raconta ce qui était arrivé à
Pulchérie; on envoya plusieurs fois des domestiques demander si les pêcheurs étaient revenus et si on avait des nouvelles des enfants.
Les deux époux se firent d'abord des reproches de n'avoir pas pris plus tôt Pulchérie chez eux; puis, grâce aux accommodements qu'on trouve toujours moyen de faire avec sa conscience, ils finirent par tomber d'accord que tous les torts étaient à Tranquille et à Pélagie, et ils déplorèrent alors la perte d'une enfant qu'ils aimaient tant, quoiqu'ils ne s'en fussent jamais occupés jusque-là; l'isolement de leur vieillesse, l'espoir détruit d'une alliance avec quelque grande famille, leur fortune tombant après eux à des parents éloignés. à des Malais, marchands de bestiaux, ou pis encore, et M. Malais pensa que l'on ne pourrait rien dire à ce sujet qui ne leur fût défavorable.
Le domestique envoyé à Dive revint annoncer que Pon voyait de loin les barques, mais qu'elles n'étaient encore visibles que pour les femmes et les enfants des pêcheurs, dont les yeux étaient plus exercés. M. et madame Malais se mirent alors en route, et descendirent à Dive par un chemin a^sez escarpé, couvert de buissons d'hippophaès, à fouilles étroites et grises, et ressemblant à des oliviers chagrinés.
Quand ils arrivèrent sur la grève, on voyait alors plus distinctement les canots. Toutes les femmes et les enfants étaient réunis au bord de la rivière.
La mer était à peu près étale; elle ne montait plus, et les assistants tiraient du vent et de l'état de la mer des inductions qui n'étaient très-claires que pour les gens du métier. Pélagie avait les yeux fixés sur l'horizon, qu'elle interrogeait avec anxiété.
— Le vent est un peu retombé, disait une femme; ceux qui sont allés par l'est ne pourront pas rentrer avant l'autre flot,
— Voit-on les canots à Risque-Tout?
— Non, les deux premiers sont à Samuel Aubry et à Pacôme Glam.
— Et le troisième i
— Le troisième?... N'est-ce pas la barque à Placide?
— Peut-être bien.
M. Malais s'approcha de Pélagie et lui dit : Pélagie, ne voyez-vous rien?.
— Monsieur Malais, répondit Pélagie, ils ne sont pas en vue; j'ai prié toute la journée, et je ne sens pas d'angoisses dans mon cœur : j'espère.
A ce moment, le bateau de Pacôme Glam entrait en rivière. Pélagie voulut faire une question ; mais la force lui manqua. Une autre femme cria : Ohé, Pacôme, avez-vous rencontré les gens à Pélagie?
— Non, nous ne les avons pas vus ; ils doivent être par l'est.
— Avez-vous du poisson?
— Assez bien.
Et la famille de Pacôme Glam remonta le bord delà rivière pour aller aider l'équipage à débarquer son poisson, ses lignes, ses cordes et ses autres applets.
— Ohé ! Samuel, demanda la femme de Samuel Aubry, astu vu les gens de Pélagie ?
— Non.
— As-tu du poisson?
— Piè'Che.
— Encore une mauvaise pêche, dit la famille Aubry.
— Ohé! Placide, as-tu rencontré les gens à Pélagie?
— Je les ai vus de loin, ils couraient des bordées dans l'est; ils ne sont pas venus cueillir leurs cordes qui étaient près des noires.
— As-tu du poisson?
— Un peu.
Et huit bateaux entrèrent ainsi en rivière, oii ils allèrent s'amarrer au bord, après avoir amené et serré leurs voiles, sans que personne donnât des nouvelles plus positives de Risque-Tout et de Césaire : si ce n'est qu'on les avait vus courir des bordées dans l'est, sans qu'on sût pourquoi.
Pacôme, débarrassé de son poisson et de ses cordes, vint auprès de Pélagie, qui restait immobile perçant l'horizon de ses regards.
28 LA FAJMILLE ALAIN.
— Dis donc, Pélagie, sais-tu pourquoi tes gens ne sont pas venus cueillir leurs cordes ?
— Il s'agit bien de cordes , dit Pélagie; Ouésime est parti hier soir avec le canot neuf, et il a emmené la petite Pulchérie, et on n'en a plus entendu parler. Mon homme est parti à leur recherche avec Césaire sur le vieux canot.
Vous n'avez rien vu à la mer?... et, ajouta-t-elle en hésitant, pas de canot chaviré?
— Non ; mais à quelle heure penses-tu qu'ils sont partis?
— Pendant que nous étions à la caudrée.
— La marée a dû les porter par l'est, et c'est par là aussi que Risque-Tout est allé les chercher; il sait son affaire.
— Et pourra-t-il revenir de cette marée? Je serai morte d'inquiétude si je dois passer la nuit sans nouvelles.
— Le vent remonte par le nord; il va passer au nord-est. S'il fraîchit un peu, tes gens pourront refouler la marée, qui commence à leur être contraire. Le vent doit être nord-est au large.
— Tiens, tiens, Pacôme! — et Pélagie saisit le bras de Pacôme d'un mouvement convulsif, — tiens, par le nord- est une voile vent arrière !
— Tu as l'œil comme le nez d'un chien de chasse. C'est ma foi vrai, et je ne l'avais pas vue.
Pélagie devint toute tremblante.
— Il n'y en a qu'une?
— Je n'en vois qu'une.
— Alors... ils n'ont pas retrouvé les enfants?
— Peut-être ont-ils l'autre canot à la remorque.
— Oh I non... Césaire serait dans un des deux; ils seraient tous deux à voile.
Le jour à ce moment commençait à baisser. Tous les assistants, penchés en avant, cherchaient à distinguer le canot, qui évidemment essayait de revenir à Dive, protégé par le vent et repoussé par la marée.
Quelques femmes cl les marins rentrés dans la rivière, qui étaient venus à l'embouchure au lieu d'aller quitter leurs vè-
tements mouillés, parlaient bas pour ne pas être entendus de Pélagie.
L'un disait : — C'est drôle... à la marche, ça n'a pas l'air d'être le vieux canot.
— Si c'était le neuf, ils y seraient tous les deux.
— C'est vrai.
— Pauvres gens! pauvres enfants!
M. et madame Malais faisaient quelques questions, mais on leur répondait à peine. On était habitué à considérer Pulchérie aussi bien qu'Onésime comme appartenant à Tranquille et à sa femme, et on ne s'occupait que de leur chagrin.
Cependant le jour continuait à diminuer, la marée prenait de la force, et, si le canot gagnait du chemin, il n'en gagnait guère.
II vint un moment où l'on voyait plutôt sa marche et sa situation par l'écume blanche qui se brisait sous sa quille que par ce qu'on découvrait de lui-même, confondu qu'il était dans la brume et la nuit. Les pêcheurs continuaient à se communiquer leurs observations.
— Le voilà qui vire de bord.
— Comment! dit M. Malais, le canot s'éloigne?
— Il va revenir. S'il ne retournait pas dans le vent, il passerait devant la rivière sans pouvoir y' entrer.
En effet, après avoir couru une bordée vent largue dans la direction d'Honfleur, il revint vent arrière, et cette fois on s'aperçut qu'il gagnait sur la marée.
On ne tarda pas à entendre le bruit de l'eau qui se brisait avec force à cause de la résistance qu'opposait la marée. La nuit était venue.
— Décidément il n'y a qu'un canot.
Pélagie tomba à genoux sur le sable, les mains convulsivement serrées, en murmurant : Oh! mon Dieu! Oh! bonne sainte Vierge !
— Ace moment, le canot à pleine voile entrait dans la rivière et passait rapidement devant le groupe rassemblé à l'embouchure. Tranquille Alain, que l'on voyait seul à l'arrière du canot, et qui tenait le gouvernail d'une main,
s'écria d'une voix forte en passant : Sauvés toiïk les deux !
Alors Pélagie sentit son cœur se fondre, et, avec de grands sanglots, elle dit : Oh ! mon Dieu, merci î bonne sainte Vierge, merci !
Puis elle tomba sans mouvement sur la plage. Un des pêcheurs la porta dans le cabaret devant lequel Eloi et Tranquille avaient bu du cidre le malin. Quelques femmes se joignirent à la petite Bérénice pour lui donner des soins. Le reste du groupe alla en courant aider Risque-Tout à descendre.
— Prenez d'abord Pulchérie, dit-il, elle n'a pas d'avaries. — Madame Malais prit Pulchérie dans ses bras.
— Prenez maintenant le matelot, dit-il ; il a besoin d'un bon lit et d'un verre de cidre chaud. Il n'en mourra pas, mais il a été secoué.
— Et il donna à un pêcheur Onésime enveloppé dans sa grosse veste à lui et presque sans mouvement.
-^ Où est Césaire?
— Césaire est à la mer, où je vais le rejoindre ; je l'ai envoyé mouiller sur nos cordes avant la nuit, et je vais aller Taider à les cueillir quand j'aurai mangé un morceau: car les pauvres enfants ont mangé une bonne partie de nos provisions, et j'ai laissé le reste à Césaire.
Pélagie était revenue à elle ; elle accourut, arracha Pulcîhérie des bras de madame Malais, la réunit dans les siens avec- Onésime, puis, voyant l'état dans lequel était le pauvre enfant, elle rendit Pulchérie à madame Malais.
— Parle-moi donc, mon petit homme; parle à ta mèri.', mon cher petit Onésime. Maisqu'a-t-il donc. Tranquille? estil blessé?
— Non, le pauvre petit a eu froid; quand il s'était vu dériver malgré lui, il avait amené la voile et il avait jeté l'ancre, il a passe toute la nuit à Tancre, mais il avait entouré la petite Pulchérie de ses habits et de la voile : elle était chaudement enveloppée.
Quant à lui, lorsque j'ai abordé le canot, je Tai cru mon; il était à j)cu près nu et sans connaissance; je ne Tai ranime qu'en lui taisant avaler un peu de genièvre et eu l'en frottant
partout; une heure plus tard, je ne l'aurais pas trouvé vivant. Il avait mis son mouchoir au haut du mût, c'est ce qui m'a fait le découvrir. Ils avaient voulu essayer le canot neuf.
— Tout en parlant ainsi, on marchait. Pélagie n'avait voulu laisser à personne le soin de porter Onésime; arrivée à sa maison, elle le donna à son mari et tomba par terre épuisée de fatigue.
On mit Onésime dans un lit, on lui fit avaler un verre de cidre chaud, mais on ne put tirer de lui une seule parole ; il finit par s'endormir, et quelques gouttes de sueur parurent sur son front.
— Le voilà sauvé, dit Risque-Tout ; je vais profiter du reste de la marée pour rejoindre Césaire.
— Il alluma sa pipe, serra la main de Pélagie et se mit en route. Quelques pêcheurs allèrent l'aider à s'embarquer, les autres rentrèrent chez eux pour prendre quelques heures de repos ; car, avant le départ, il leur fallait amorcer leurs lignes le lendemain matin. Madame Malais embrassa Pulchérie et lui dit : — A demain, chère petite, je viendrai te voir demain.
— Elle donna aussi un baiser sur le front à Onésime, qui dormait ; puis elle quitta la maison pour retourner à Belizeval.
IIÏ
Le lendemain, on vint chercher Pulchérie. Pélagie pleura beaucoup en se séparant de l'enfant, qui de son côté versa d'abondantes larmes. Onésime était au lit avec la fièvre et un peu de déhre.
Madame Malais promit que Pulchérie viendrait voir quelquefois sa nourrice, laquelle serait toujours bien reçue au château, ainsi que ses enfants.
On enverrait prendre des nouvelles d'Onésime, qui, par son imprudence, avait failli causer un grand malheur, mais qui l'avait réparé parla générosité d'un dévouement qui aurail pu lui coûter la vie.
— Que dit-on de ce que nous avons repris la petite Pulchérie? demanda quelques jours après M. Malais à sa femme.
— On pourrait plutôt parler de ce que nous ne l'avons pas prise ici plus tôt, répondit madame Malais.
— J'ai reçu la réponse de M. le grand-chancelier de la Légion-d'honneur, ajouta M. Malais. 11 me dit que l'objet de ma demande est tout simplement un droit, que Pulchérie, fille d'un officier supérieur membre de la Légion-d'honneur, entre de plein droit à la maison royale de Saint- Denis pour y faire son éducation; mais il m'avertit que les règlements prescrivent un âge : c'est de sept à douze ans, et Pulchérie doit avoir quelque chose comme onze ans. De plus, il faut déjà, je pense, savoir quelque petite chose.
— Je suis un peu fâchée de me séparer de cette pauvre enfant.
— On ne peut renoncer à l'honneur de la faire élever à la maison royale de Saint-Denis ; cela sera d'un excellent effet quand il sera question de la marier. Je pense qu'il serait bon de lui faire donner des leçons par le clerc de Dive, qui viendrait ici après sa classe.
On ne peut qu'approuver que mademoiselle Pulchérie Malais, fille d'un officier supérieur membre de la Légion-d'honneur, nièce et unique héritière de M. Malais de Beuzeval, n'aille pas à l'école avec toute la marmaille du village.
— Et que dit la petite?
— La petite a d'abord été enchantée de sa belle chambre, de ses belles robes et de la table bien servie ; mais maintenant elle veut voir Bérénice et Onésime, et la bonne femme qu'elle s'obstine à appeler maman Alain. Le petit Onésime est encore malade, et j'ai permis à Pulchérie d'aller le voir.
En effet, Pulchérie tomba en entrant dans les bras de Pélagie. Onésime était levé, mais il était encore faible et pâle ; Bérénice faisait de la dentelle auprès de son frère.
— Ah ! voilà Pulchérie! s'écria- t-eile Elle mit la dentelle de côté. La couleur revint au joues d'Onésime.
— Eh bien ! vas- tu mieux, Onésime?
— Oui, Pulchérie. Viens- tu pour rester avec nous? La
maison est bien triste et bien abandonnée depuis que tu es partie.
Est-ce que tu es mieux qu'ici à Beuzeval ? On est loin de la mer d'abord ; et puis avec qui joues-tu ?
— Je ne joue pas du tout. U y a bien un grand bassin dans le jardin, mais personne ne sait gréer de petits bateaux pour les faire voguer dessus ; et... je m'ennuie de vous autres...
— Et nous donc I nous parlons de toi toute la journée ; je disais ce matin à Bérénice : — Dis donc, Bérénice, est-ce que Pulchérie ne pense plus à nous? — Bérénice disait que si.
— Gomme tu as une belle robe ! dit Bérénice.
— Je viens seulement pour vous voir et savoir comment se porte le pauvre Onésime. Il faut que je m'en Tetourne bien vite. Maman Dorothée a dit...
— Comment! s'écria Onésime, tu n'as plus la même maman que nous à présent.
~ J'en ai deux : maman Pélagie et maman Dorothée.
— Mais madame Malais n'est pas ta mère, elle est ta tante !
— Mais maman Pélagie non plus.
— Ah bien ! voilà que maman Pélagie n'est plus sa mère ! Je ne suis plus ton frère alors, et Bérénice n'est plus ta sœur?
— Madame Malais veut que je l'appelle maman, et elle est très-bonne pour moi. On ne veut plus que je dise maman Alain, mais je le dis tout de même. Tenez, voilà de bonnes choses que je vous ai apportées.
Et elle leur donna un plein panier de gâteaux et de friandises.
— Dis donc, Onésime, maman Dorothée a dit que, quand tu irais mieux, tu viendrais passer une semaine avec Bérénice au château.
— Je vais bien.
— A-t-elle dit cela en effet ? dit Pélagie,
— Oui, maman Alain, elle l'a dit.
La servante qui accompagnait Pulchérie confirma la chose.
— Eh bien ! dit Pélagie, j'en suis bien reconnaissante, et cela consolera un peu ces pauvres enfants. Si madame Malais veut bien le permettre, je les conduirai dimanche.
— A présent je vais m'en aller, dit Pulchérie.
— Attends un peu que je grée un bateau pour faire voguer sur ton bassin. On doit bien s'ennuyer quand on n'a pas de bateau !
— Ah! oui, va! mais je ne peux pas attendre; on nous a dit de revenir tout de suite.
— Eh bien ! je te le porterai dimanche. Je vais te regréer ù neuf mon plus beau.
— Le sloop.
— Non ; le cutter, celui qui est là-haut sur l'armoire.
— Nous allons bien nous amuser dimanche !
— Et toute la semaine.
— Adieu, Bérénice; — adieu, Onésime ; — adieu, maman Alain. — Papa Alain est à la mer avec Césaire?
— Oui, et ils ne reviendront que cette nuit. Adieu, Pulchérie, à dimanche!
— A dimanche !
Le dimanche arriva ; Pélagie mena les deux enfants au château de Beuzeval. Elle portait dans un panier un turbot que Risque-Tout avait pris pendant la nuit. Onésime portait son cutter avec le gréement neuf. Césaire et son père les suivirent jusqu'à la grille.
Ils n'osaient pas entrer, mais Pélagie devait amener Pulchérie jusqu'à la porte pour qu'ils pussent Tembrasser. M. et madame Malais les reçurent d'un air de protection, mais avec une suffisante affabilité.
On voulut que Pélagie restât à diner; elle refusa en disapt:
— Il faut que je retourne faire la cuisine à nos gens. Je vous prierai seulement, madame, de permettre que Pulchérie vienne jusqu'à la grille, à cause que Tranquille et Césaire meurent d'envie de la voir.
M. et madame Malais se consultèrent du regard, après quoi M. Malais dit: — Allez leur dire, ma bonne femme, allez leur dire que je les invile à diner avec vous et avec les enfants.
— Us n'oseront jamais.
— Je vais le leur dire moi-même.
Quand M. Malais arriva à la porte, il trouva Pulchérie dans les bras de Risque-Tout et de Césaire. Aussitôt qu'elle avait appris qu'ils étaient si près d'elle, elle avait couru à eux sans attendre les réflexions ni la réponse de M. Malais.
Un autre personnage se trouvait également à la grille, — c'était Eloi Alain, le meunier, qui les avait rencontrés en passant par là et qui attendait pour redescendre avec eux à son moulin et de là à Dive. M. Malais fit son invitation.
— Ah ! oui, papa Alain, et loi, Césaire, venez, dit Pulchérie en les entraînant.
— Ça ne se peut pas, monsieur Malais, bien merci de votre honnêteté ; mais voici le cousin Eloi que je viens d'inviter à manger notre soupe à Dive, et qui attend Pélagie pour que nous redescendions tous ensemble.
M. Malais n'aimait pas excessivement le meunier, mais sa faiblesse à l'égard de l'opinion publique, dont il était sans cesse préoccupé, faisait qu'il s'inquiétait assez de la froideur habituelle d'Eloi à son égard. Il profita de l'occasion pour l'engager à dîner avec les autres.
Eloi hésita un moment; puis, voyant qu'il ferait perdre un bon dîner à ses cousins et que lui-même en ferait un bien meilleur au château qu'à Dive, il céda d'assez bonne grâce.
Eloi Alain était plus embarrassant que les autres ; il était riche et était considéré dans le pays comme une espèce de monsieur. Ses opinions avaient une grande influence, et M. Malais n'aurait pas été fâché d'être bien avec lui.
Malheureusement la vanité obstruait le peu de bon sens que la nature avait accordé au maître et à la maîtresse de Beuzeval.
Pour faire plus d'honneur à leurs hôtes, et aussi dans l'espoir de les stupéfier d'admiration, ils couvrirent la table de toute leur argenterie. Madame Malais mit sa belle robe à la mode de la ville qu'elle avait fait faire à Paris douze ans auparavant, et sur laquelle depuis ce temps elle avait fait tailler toutes ses robes, pensant que la mode de la ville en tout était comme la mode de certaines localités.
Ainsi un bonnet à la mode du pays de Caux ne change jamais, pas plus qu'un bonnet à la mode de Caretitan. Elle avait la conscience d'être vêtue à la mode de la ville avec cette robe qu'elle avait fait faire sous l'empiré et qu'elle portait encore sous la restauration, époque à laquelle se passe notre histoire.
Le meunier était envieux et avait d'ailleurs d'anciens griefs contre la famille Malais. Devant ce luxe inusité, il lui semblait à lui-même qu'il n'était peut-être pas aussi riche qu'il se plaisait à le croire et qu'il n'était pas l'égal des Malais.
Aussi, avec la ruse du paysan normand, il ne négligea rien pour froisser ses hôtes, tout en ayant l'air de vouloir leur être agréable. Il ne trouva rien de mieux que de parler beaucoup d'une famille dont les Malais n'étaient pas très-fiers d'être issus.
— Il y avait, dit Eloi, votre grand-père, Malais le marchand de bœufs, qui était de Dive ; il avait un fameux bidet, et il faut dire qu'il était, lui, un fameux cavalier.
Il est allé une fois pour acheter des bœufs de Dive en Poitou ! Il a fait cette fois-là soixante-quatre lieues sans débrider. C'était un maitre-homme ! Le bidet était gris-pommelé, un modèle de cheval !
Madame Malais prit un air disirait, M. .Malais versa à boire, mais Eloi, voyant que le coup avait porlé, continua:
— Je ne l'ai pas connu; mais tout le monde se le rappelle dans le pays. Quand on veut parler d'un bon cavalier, d'un homme qui boit dur et qui ne boude pas à la fatigue, on ne manque jamais de dire : C'est comme Malais de Dive.
Si l'on veut dire qu'un homme fait bien ses affaires, on dit encore : Ce gars-là, ce sera comme Malais de Dive, il laissera à ses enfants de quoi ne rien faire, et ses petits-enfants auront un château.
Tout le monde connaît Malais le marchand de bœufs, jusqu'aux petits enfants.
Madame Malais réussit à détourner la conversation en parlant de pêche à Risque-Tout, qui coupa alors la parole à son
cousin ; mais cela ne put durer longtemps , parce que, Risque-Tout en étant venu à parler des douaniers qui lui avaient pris un petit baril de tafia qu'il avait trouvé à la mer^, Eloi reprit la parole et dit :
Ecoute-moi, Tranquille. Il ne faut pas parler de douaniers devant monsieur et madame Malais; cela peut leur faire de la peine. Ils ont eu un oncle qui était douanier et pas grand' chose avec ; c'était le propre fils de Malaisée marchand de bestiaux. On n'est pas r#sponsable des fautes des autres.
Malais le douanier était un gredin, ça n'empêche pas que Malais deDive, le marchand de bœufs, était un honnête et un brave homme qui a laissé de quoi à sa famille ; ça n'empêche pas que le père de M. Malais, ici présent, était un homme qui vendait peut-être son argent un peu cher, mais qui pourtant n'a jamais eu rien avec la justice.
M. Malais se hâta encore de verser à boire et de remplir le verre du meunier; mais ce verre de vin ne servit qu'à augmenter la loquacité d'Eloi Alain, qui avait déjà beaucoup bu, et lui fournit une transition pour continuer.
— Je veux, dit-il, que ce verre de vin que je bois à la santé de M. Malais et de madame Malais me serve de poison si j'ai pu vçir un douanier depuis ce temps-là. Faut vous dire qu'étant jeune homme, — vous étiez encore enfant, vous M. Malais, — j'ai fait un peu de contrebande.
Honnête homme toujours, n'ayant pas ça à personne; mais, la contrebande, c'est prendre de l'argent au gouvernement, et, prendre de l'argent au gouvernement, c'est pas voler, tout le monde sait ça.
Voilà donc que Malais le douanier, — le propre fils de Malais le marchand de bœufs, — et le frère de Malais le marchant d'argent, — père de M. Malais qui nous régale ; — voilà qu'il me dit : — Dis donc, Eloi, — on dit comme ça que tu fais de bons coups !
Je le connaissais d'enfance ; je ne me défiais pas plus de lui que de Tranquille Alain. Voilà que de paroles en paroles je lui dis un matin en buvant un coup de cidre :
— Ecoute, veux-tu en être?
38 LA FAMILLE ALALN.
— Oui, qu'il rnc dit.
— C'est bon, je suis ton homme.
— Je suis le tien.
Faut vous dire que c'était du tabac, et qu'un petit culter anglais devait venir nous l'apporler à une lieue et demie du côté deCaen. La chose s'exécula on ne peut mieux sinon que, quand nous en vînmes à débarquer, il se trouva que Malais le douanier, au lieu de nous aider, nous avait dénoncés, au'on nous tomba dessus, et qu'on saisit toute la pacotille.
Moi et deux autres que je n'ai pas besoin de nommer, nous eûmes trois mois de prison chacun ; et Malais eut, les uns disent le tiers, les autres disent la moitié de la prise ; jai eu, moi, la consolation de lui donner une maîtresse raclée ; mais c'est égal, c'est toujours là: jamais je n'oublierai Malais le douanier.
Monsieur et madame, à votre santé et à celle de tous les honnêtes gens !
Les maîtres de Beuzeval furent extraordinairement soulagés quand le dîner fut fini ; lorsque les convives partirent, on ne songea pas ù les engager à revenir, loin de !à, madame Malais dit à Pélagie : — Pélagie, vous savez que vos deux enfants passent la semaine avec Pulchérie. J<î vojis les renverrai dimanche soir.
Quand ils furent seuls, monsieur et madame Malais se plaignirent de l'ennuyeuse journée qu'ils avaient passée.
— Voyez un peu s'ils se sont seulement aperçus de la beauté de nolie argenterie! C'est bien fâcheux de n'avoir personne Je comme il faut avoir ; à quoi nous servent notre château et notre mobilier en acajou, et notre argenterie ?
Que le ciel nous donne un gendre digne de Pulchérie, et nouspourronsdirequenouscomuienceionsà vivre. Pulchérie va avoir douze ans ; quand elle aura passé quatre ans dans la maison royale de Saint-Denis, elle aura seize ans : je n'avais guère plus quand nous nous sommes mariés.
A propos de Pulchérie, il faudia que je lui parle sérieusement : elle est accoutumée à tutoyer les enfants de Pélagie, qui la tutoient aussi. 11 semblerait vraiment, aies voir jouer
ensemble, que ce soient des enfants de la même classe. Il faut queloul cela ait un terme.
— Ecoute, Dorothée, encore un peu de patience, ça pourrait paraître drôle, on dirait que nous faisons de l'embarras... Que ne dirait-on pas!...
Pulchérie va bientôt partir. Quand elle reviendra aux vacances, elle aura passé un an dans la maison royale de Saint-Denis, ce sera une demoiselle ; il sera temps alors de lui apprendre à se conduire, et d'ailleurs les petits Alain n'oseront plus la tutoyer. Il faut prendre garde à ce qu'on dirait.
Les enfants passèrent ces huit jours dans une joie sans mélange, si ce n'est que, le quatrième jour, Onésime finit par dire : Tiens, Pulchérie, je m'ennuie beaucoup quand je ne te vois pas, mais je m'ennuie aussi quand je ne vois pas la mer.
Je voudrais aller à la pêche avec mon père tous les jours et te retrouver à la maison quand je reviendrais manger la soupe ; mais je ne m'habituerais pas à être toujours dans un jardin.
La veille du départ, il dit : — Si nous allions nous promener un peu dehors ! Les trois enfants tombèrent bien vite d'accord; et comme ils étaient à l'extrémité du jardin, ils pensèrent qu'ils auraient plus tôt fait de franchir une petite haie qui les séparait de la campagne que d'aller chercher la porte.
Les deux filles n^eurent besoin que de très-peu d'aide pour imiter Onésime, et ils se trouvèrent dans les prés qui bordent la rivière de Beuzeval. Cette petite rivière , d'une limpidité merveilleuse, gazouille sur le sable entre des rives fleuries, sous les peupliers et les aulnes; on voyait encore en fleurs quelques roses sauvages et quelques chèvrefeuilles qui grimpaient après les saules et retombaient sur l'eau en guirlandes parfumées.
Les reines des prés n'étaient plus en fleurs, non plus que les coquelourdes roses, qui sont très-abondantes sur ces bords; mais les myosotis, les ne m'oubliez pas aux petits épis bleu de ciel, fleurissaient le pied dans l'eau.
Les trois enfants s'assirent à l'ombre d'un gros vieux saule creux, et causèrent de leurs petits intérêts.
— Tu vas donc partir, Pulchérie ? ditOnésime.
— Oui, je vais aller à l'école dans une maison où sont les filles de tousles officiers décorés... comme mon père.
— Resteras-tu longtemps ?
— A peu près quatre ans, à ce qu'on dit.
— Nous resterons quatre ans sans nous voir?
— Oh! non... je viendrai tous les ans passer un mois ici.
— Pourquoi est-ce donc qu'on t'envoie si loin, Pulchérie?... Est-ce que le clerc ne pourrait pas t'apprendre tout au monde.
— 11 paraît que non.
— Est-ce qu'on veut que tu sois maîtresse d'école et que tu remplaces la mère Buchard ?
— Je ne sais pas.
— Dans quatre ans, nous serons grands tous les trois, dit Bérénice, qu'est-ce que nous ferons dans quatre ans?
— Je ne sais pas ce que nous ferons, dit Onésime, mais je sais bien ce que je voudrais faire : je voudrais avoir un grand bateau à commander pour aller aux harengs et aux maquereaux, être bien gréé de lignes et d'applets de tous genres, et puis demeurer avec vous deux — qui me feriez de bonne soupe.
— Moi, dit Pulchérie, je voudrais être belle, belle — et bien habillées de robes de soie, comme maman Dorothée, — et avoir une belle voiture et un beau chevai, comme a M. Malais, — et puis épouser un beau prince.
— Gomment ! épouser un prince ! s'écria Onésime, et ma soupe !.... Qui est-ce qui fera ma soupe pour quand je reviendrai de la mer !
— C'est toi qui serais le prince ; nous aurions une servante pour faire la soupe, nous mangerions delà soupe à la viande tous les jours ; tu n'irais à la mer que quand il ferait beau temps; tu aurais toujours un chapeau et un habit bleu, comme M. Malais. — El toi, Bérénice, qu'est-ce que tu voudrais ?
— Moi, je voudrais savoir bien, bien faire la dentelle et gagner quinze sous par jour.
— Et qui est-ce qui sera ton mari, à toi ?
— Onésime sera notre mari à toutes deux.
— Tu vas donc tout apprendre là-bas, Pulchérie ? dit Onésime.
— Tout au monde, à ce qu'on dit.
— A écrire aussi?
— Il paraît que oui.
— Alors tu nous écriras ?
— Bien sûr, — sitôt que je saurai ; — j'apprends avec le clerc, et je sais déjà un peu.
— Eh bien ! alors Bérénice va se mettre à apprendre à lire pour pouvoir me lire tes lettres, parce que moi je ne pourrai jamais : il faut que j'aille à la mer et que j'apprenne bien mon état.
— Je vais apprendre à bien lire et aussi à écrire, dit Bérénice, pour te donner de nos nouvelles et te dire ce qui se passera ici, car tu ne nous oublieras pas là-bas?
— 11 n'y a pas de danger. Vous ne m'oublierez pas non plus, vous deux !
Les trois enfants s'embrassèrent.
— Ecoute, dit Bérénice, il faudra, quand tu viendras tous les ans, que nous venions ici où nous sommes... A quelle époque est-ce que tu reviendras ?
— A peu près à cette époque-ci.
— Eh bien ! nous ne serons pas fâchés de retrouver l'ombre du vieux saule, nous viendrons nous asseoir ensemble là où nous sommes ; nous nous dirons que nous nous aimons toujours bien, et nous nous raconterons tout ce que nous aurons fait. Si je savais écrire, je sais bien ce que je ferais.
— Que ferais-tu, Bérénice?
— J'écrirais nos trois noms sur l'écorce du vieux saule.
— Moi, je saurais bien les écrire, si j'avais un couteau. Donne-moi ton couteau, Onésime?
Pulchérie prit le couteau d'Onésime, et après de grandes dissertations il fut convenu qu'on ne mettrait que les pre-
mières lettres de chaque nom. Pulchérie mit au moins une heure à inscrire sur le tronc du saule — B. — 0. — P.
Il était à peu près l'heure du diner ; les trois enfants s'embrassèrent encore, se promirent de s'aimer toujours, de s'écrire souvent et de revenir ensemble tous les ans sous le saule sur lequel ils avaient inscrit leurs noms, puis ils rentrèrent à la maison.
On les avait cherchés, on les gronda; mais ils s'en soucièrent peu. Le lendemain, Pulchérie, accompagnée d'une servante, reconduisit ses. amis à Dive.
La mère Pélagie avait préparé du lait caillé pour Pulchérie, qui fut surprise de ne pas le trouver aussi bon que d'ordinaire ; la cuisine du château avait déjà détruit la saveur de ses régals d'autrefois.
Bérénice et Onésime continuèrent à aller voir Pulchérie le dimanche ; mais l'hiver arriva, et il n'y eut plus de promenades dans la campagne.
Bérénice allait quelquefois seule dans la semaine passer une heure avec Pulchérie, par laquelle elle se faisait donner des leçons de lecture et d'écriture pour corroborer celles du clerc qu'elle prenait à peu près tous les jours: attendu qu'Onésime persistait dans l'idée que c'était assez que sa sœur pût lui lire les lettres de Pulchérie, et qu'il n'avait aucun besoin d'être si savant lui-même.
Enfin arriva le jour où Pulchérie devait partir pour Paris et Saint-Denis. On pleura en se séparant. M. Malais alla avec sa voiture jusqu'à Ilonfleur ; de Hontleur on passa au Havre, où l'on prit la diligence de Paris.
Bérénice, en embrassant Pulchérie, lui dit: Pense au vieux saule de Beuzeva'.
pendant assez longtemps, Dive fut désert pour les deux enfants. Ils n'étaient contents que lorsqu'ils étaient seuls ensemble, parce qu'alors ils parlaient de Pulchérie. cl des es-
pérances prochaines, et de leurs projets pour quand il seraient grands.
Cependant Onésime devenait marin à mesure que ses forces augmentaient ; il avait une audace à toute épreuve, et on disait qu'il était chanceux à la pêche. ' Bérénice, tout en faisant dans l'art de la dentelle des progrès qui annonçaientque ses vœux de gagner quinze sous par jour seraient sans doute les premiers accomplis de ceux qui s'étaient faits sous le saule, commençait aussi à lire et à écrire passablement.
Quinze jours après le départ de Pulchérie, M. Malais, qui l'avait conduite à Saint-Denis, rencontra par hasard Bérénice et lui dit : — Nous sommes arrivés à bon port.
Pulchérie est installée à la maison royale de Saint-Denis ; elle m'avait bien recommandé d'aller vous le dire, mais je n'ai pas eu le temps.
PULCHÉRIE MALAIS A BÉRÉNICE ALAIN
(c Saint-Denis.
« Ma chère Bérénice,
» Tout est tellement changé autour de moi, que je me demande si je rêve ou si je suis moi-même. Figure-toi d'abord que je ne m'appelle plus Pulchérie, mais Puikérie, qu'il n'y a pas de mer ici, et que je ne sors jamais d'une grande maison dans laquelle il y a trois ou quatre cents jeunes filles.
» J'ai été deux mois sans récrire,parce que j'étais tellement étourdie de tout ce qui m'entourait, que je n'aurais pu trouver de mots pour te dire des choses toutes différentes de ce que nous connaissons.
» Nous sommes toutes habillées de même : des robes noires, — des chapeaux de paille noire, — des bas de coton bleu* l'été, dit-on, — et l'hiver, des bas de laine grise; — on tient tant à ce que nous soyons absolument la même chose, que j'ai été grondée l'autre jour parce que j'avais une fleur à ma ceinture ; une élève, à laquelle on en avait apporté en
cachette, me l'avait donnée, et je n'avais pas remarqué qu'elle cachait les siennes.
» Nous sommes toutes coiffées de même: les cheveux séparés sur le front et en bandeaux ; on serait sévèrement punie si on bouclait ses cheveux.
» On est divisé par classes comme chez M. Epiphane Garandin, le clerc de Dive.
» Les élèves des différentes classes sont distinguées par la couleur de leur ceinture; ainsi, j'ai, moi, une ceinture bleue avec un liséré blanc. Tous les six mois, celles qui ont bien travaillé changent de ceinture pour passer dans une classe plus élevée.
» Voici dans quel ordre sont placées les ceintures : lu verrasquej'ai été jugée assez savante pour ne pas commencer au commencement.
» Verte avec un liséré blanc, — vert uni, —violet Hséré de blanc, — violet uni, — aurore liséré, — aurore uni, — bleu liséré, — bleu uni, — nacarat liséré, — nacarat uni, — blanc liséré de nacarat, — blanc uni. — El puis il y a les blanches nouvelles et les blanches anciennes ; mais ce sont de grandes demoiselles.
» La classe de perfectionnement a une ceinture nayée de toutes les couleurs des autres classes.
» Nous avons trois dames pour chaque classe, deux dames surveillantes et une dame insUlulrice. Elles portent la croix d'honneur sur la poitrine.
» Figure-toi que j'ai déjà été punie et que j'ai déjà fait connaissance avec mademoiselle Sophie. — Mademoiselle Sophie est une dame noire, c'est-à-dire une dame d'un ordre inférieur, qui ne porte pas la croix d'honneur ; elle préside à la salle de correction.
» A celle salle, on ne suit plus le cours des études ; on ourle des torchons ou on fait quelque gros ouvrage. — Mademoiselle Sophie, sans être méchante, est un peu bourrue : cependant elle aime les élèves qu'elle voit le plus souvent.
LA FAMILLE ALALN. 45
ce qui fait que ce sont les plus méchantes qui obtiennent son ûffection.
» Nous nous levons à six heures, à la lumière, et nous entendons la messe tous les jours dans une chapelle qui appartient à la maison.
» L'été, nous nous lèverons à cinq heures et demie, à ce que m'a dit une nacarat uni, qui cause quelquefois avec moi sous les tilleuls de la promenade où nous avons notre récréation.
» J'ai été punie et mise chez mademoiselle Sophie pour un bien petit crime. Figure-toi que je voulais parler à ma réciproque, la nacarat uni, c'est ainsi qu'on appelle l'élève qu'on aime le mieux, quand elle vous aime aussi, parce que quelquefois on en aime qui ne vous aiment pas, ou qui ont une autre réciproque.
» Alors on tâche de s'en faire aimer par toute sorte de petits soins et de prévenances. On dit alors qu'on court après telle ou telle, c'est-à-dire qu'on tâche de la rencontrer et de lui parler.
» C'est surtout quand il s'agit d'une plus âgée et d'une plus savante, qui méprise souvent les petites.
» Je voulais donc parler à ma réciproque, et nous nous étions donné rendez-vous dans un couloir. Pour ne pas être reconnue et arrêtée, j'avais dérobé le manteau et le chapeau d'une dame surveillante qui est très-petite.
>' Je marchais assez bien comme elle, et je me tenais droite pour me hausser un peu, car elle est encore plus grande que moi.
» A peine étais-je sortie de la classe que je rencontre... qui?... la terrible madame Ghareton. — Madame Chareton est l'inspectrice de la maison, et personne n'est aussi redouté qu'elle.
» Je devins toute tremblante. Cependant j'eus la force de lui faire une révérence qu'elle me rendit; mais, touten continuant mon chemin sans me retourner, je sentais que ses yeux me suivaient et qu'elle ne croyait qu'à moitié avoir rencontré madame ***.
LA FAMILLE ALAL
» Je rencontrai pourtant la nacarat i Rentre dans ta classe; j'ai rencontré suis perdue.
» -— Est ce qu'elle t'a reconnue ? me
» — Pas tout à fait ; mais c'est égal,
» — Alors, adieu.
» —Adieu.
» Je ne m'étais pas trompée ; mada dait au passage. Après quelques compl me condamna à passer trois jours Sophie.
» Je pense bien souvent à mes amis heureux pourmoi d'avoir rencontré Ma coup et que j'aime presque autant que t
» Tu la connaitras un jour. Quand viendra à Dive. C'est elle qui m'a sau temps.
» Elle dit que je lui ai plu tout de s tré sur un mur des mots qu'elle avait éi de mon arrivée. Nous sommes souvt numéros, et, au milieu de plusieurs ii genre, elle m'a montré : 153 — je t'ai J'ai écrit au-dessous : —153 partage 1'
» 11 y a une chose assez triste pour dimanche, versdeuxheures, de petites L ter aux dames la liste des élèves deniî leurs parents ou certains amis de leur f
» Jamais personne ne me demande, j sonne du dehors. Marie, que l'on vient parlai'e avec moi tout ce qu'on lui ai)i)
BÉRÉNICE ALAIN A PULCHÉKIE MALi^
« Ma chère Pulchérie,
» Ne va pas aimer Marie plus que moi, ni mêir surtout ne lui montre pas ma lettre, qui va être m pleine de fautes. J'apprends de mon mieux etmaîti est content de moi.
» J'ai lu ta lettre à la maison. Tout le mond content de ton souvenir, et tout le monde t'embn bon cœur.
» Onésime dit qu'il n'aime pas ta réciproque, e bien pressée de faire de nouvelles amitiés. Moi, a je suis très-satisfaite que tu aies trouvé une amie t sans cela nous t'aurions manqué comme tu nous :
» Nous ne sommes pas heureux cet hiver, la mi que toujours en colère. Voilà quinze jours que pî et Qnésime n'y ont mis le pied.
» Onésime maintenant est tout à fait marin ; il tous les jours, quand on y va.
» La pèche du hareng avait été assez bonne, mi canots ne font rien ; aussi Césaire parle- t-il d'aile de la baleine ou de la morue. Ce sont des pêches t et bien dangereuses, surtout celle de la baleine pleure chaque fois qu'il en parle.
» Cependant, il a l'air bien décidé, et je crois par là. Tout le monde se plainl^; cependant, jus nous a fait la grâce de ne pas manquer de pain.
« Vn travail lanf. hifin. ie e-aenfï huit sons f
ton filleul, n'a pu être payé ; il s'est fâché, et j'ai entendu dire à papa qu'il en coûtait très-cher pour le faire attendre. Il va revenir demain, et on ne pourra pas encore le payer ; mais Dieu ne nous abandonnera pas, nos gens ne sont pas paresseux et sont grands pêcheurs.
» La mer a, à ce que dit papa, des poissons à eux qu'il faudra bien qu'elle leur donne.
» Je te dis tout cela, parce que, quoique tu ne t'appelles pas comme nous, tu es de la famille. Cependant, ne t.e tourmente pas à cause de nous -, — le vent, qui se tenait au surouê depuis quinze jours au moins, semble en ce moment même remonter tout doucement au sué (1 ); peut-être nous serons riches quand tu recevras cette lettre.
» Nous parlons beaucoup de toi. L'autre dimanche, comme il pleuvait, nous avons pris l'almanach, nous deux Onésime,et nous avons compté combien de jours il y avait encore à attendre ce que tu appelles les vacances , pour te revoir ici; il y en avait encore deux cent quatre-vingt-dixhuit!
» Tous les soirs, avec Oné^ime, nous effaçons le jour qui vient de se passer ; ainsi, quand nous aurons effacé celui-ci, cela ne fera plus que deux cent quatre- vingt quatorze.
» C'est bien long, mais enfin cela arrivera. Surtout ne montre pas, je t'en prie encore, ma lettre à Marie. Je la regarde , et je suis effrayée de la voir si mal écrite.
» Tu écris, toi, déjà bien mieux que quand tu es partie. Je ne serai jamais aussi savante que toi, mais je veux ne pas te faire honte quand je t'écrirai.
» Adieu, ma chère Pulchérie. Qu'est-ce que c'est donc que
nacarat ? Personne, dans la maison, ne peut me dire ce que
c'est. Nous t'embrassons tous de bon cœur. Maman dit qu'elle
espère que lu os toujours sa fille, mais qu'en tout cas elle sera
oujours ta mère.
BÉRÉMCE. »
(0 Sud-oiiest-sud-est.
LA FAMILLE ALAIN. i9
ou ÉLOI ALAIN SE MANIFESTE.
Comme Bérénice l'annonçait à Pulchérie, le vent remonta doucement au sud-est, et la mer se calma, mais en conservant encore un lent balancement tout d'une pièce, suite de l'agitation qu'elle avait éprouvée.
Risque-Tout et ses enfants n'attendirent pas que le beau temps fût'tout à fait décidé pour pousser le canot à la mer. Deux ou trois autres pêcheurs suivirent leur exemple. Gomme à la fin du jour les bateaux paraissaient à l'horizon, Eloi Alain descendit de Beuzeval et vint attendre les bateaux sur la plage.
On avait pris un peu de merlan. Onésime était fier, parce que c'était sur sa ligne que presque tout le poisson s'était jeté.
Risque-Tout, qui était parti le matin un peu prématurément, sans attendre que l'accalmie fût tout à fait assurée, eut un sentiment de crainte et d'embarras quand il aperçut le meunier.
Avez-vous quelque chose ? demanda celui-ci.
— Un peu de merlan. Viens-tu en manger avec nous ?
Eloi ne répondit pas ; mais quand on eut tiré du canot les lignes et le poisson, et qu'on l'eut lavé, quand on eut halé le bateau sur la grève, il suivit les trois pêcheurs chez eux.
Pélagie fut également inquiète en voyant Eloi ; elle lui demanda, comme avait fait Tranquille, s'il voulait manger un merlan, à quoi il répondit :— Pour ne pas vous refuser ; puis, comme on changeait les poissons de manne, il en garda longtemps deux dans les mains en disant : — Voilà de beaux merlans, deux merlans tout à fait beaux, jusqu'à ce que Pélagie lui eût dit : — Vous les emporterez avec vous, cousin.
Eloi ne répondit rien, on se mit à table ; il trouva le cidre
pas trop bon, ce qui ne l'empêcha pas d'en boire beaucoup.
— Ah çà ! Tranquille, finit-il par «Jire, c'est aujourd'hui que tu dois me payer les cent vingt écus que je t'ai prêtés.
Ni l'intrépide Risque-Tout, ni personne de la famille n'osa faire remarquer qu'il n'avait pas été prêté cent vingt écus, mais seulement cent écus, pour lesquels on devait en rendre cent vingt.
— C'est vrai, dit Tranquille Alain, c'est vrai, mais la raison qui fait que je ne pouvais pas te payer l'autre jour fait qu'il ne peut pas encore en être question aujourd'hui ; il n'y a que d'aujourd'hui qu'on a pu retourner à la mer.
— Ça me gêne bien, ces cent vingt écus que je t'ai prêtés, cousin, j'avais compté dessus pour une affaire.,.
Je les avais ôtés d'une somme que j'avais en réserve... et aujourd'hui me voilà dans rembarras...
— J'en suis plus fâché que toi, cousin ; mais un peu de patience, et tout ira bien.
Tranquille n'osa pas dire non plus qu'Eloi ne pouvait pas être embarrassé pour les cent vingt écus, parce qu'il n'avait jamais dû lui en rembourser qu'une partie au commencement de la saison et le reste à la fin.
— Et quand me payeras-tu ?
— Mais, cousin, à la fin de la saison.
— On payera les deux moitiés ensemble, ajouta la femme plus hardie.
— C'est aujourd'hui qu'il m'aurait fallu de l'argent ; je manque une affaire sur laquelle j'aurais gagné cinquante écus î C'est bien fâcheux d'obliger le monde, et puis ensuite de se trouver soi-même dans Teuibarras.
Vois-tu, Risque-Tout, j'ai si besoin d'argent, que, si lu veux me donner deux cents francs, je le rends tes deux billets de soixante écus chacun que voilà.
— Tu sais bien que je n'ai pas d'argent, Eloi.
— C'est égal, c'est toujours l'histoire de te dire combien je ferais de sacrifices pour avoir de l'argent aujourd'hui.
On n'osa pas encore dire au meunier qu'il n'était pas de très-bonne foi quand il offrait de perdre cent soixante francs
pour toucher une somme qui devail, disait-il, lui en rapporter cent cinquante.
— Comment faire ? ajouta-t-ii.
— Je voudrais avoir de Targent, Eloi.
— Tu dis donc que tu ne me payeras qu'à la Saint-Michel es cent vingt écus que tu devais me payer aujourd'hui ?
— C'est-à-dire, cousin, dit Pélagie toujours plus hardie ou moins patiente que son mari, que nous ne devions vous en donner que la moitié.
— Oui, mais c'était il y a quinze jours ; et d^ailleurs celte moitié me gêne tant que... tiens, vois-tu, je t'offrais tout à l'heure tes billets pour deux cents francs, eh bien ! paye-m'en un, et je te les rends tous les deux.
Ça n'est pas être chien ni tenir à l'argent; je t'ai prêté cent vingt écus, et je t'en fais quitte pour soixante.
Cousin, je te répète que je n'ai pas d'argent ; et d'ailleurs, si j'avais soixante écus, je te les donnerais, ce qui ne m'empêcherait pas de te donner les soixante autres plus tard. •
— C'est soixante écus que je perds sur l'affaire que je manque faute d'argent,
Pélagie avait bien envie de dire qu'il n'était tout à l'heure question que de cinquante, mais elle se contint.
— Je ne suis pas un Turc, continua le meunier, je vais te renouveler tes effets. Fais m'en un de cent cinquante écus à la Saint-Michel.
Les deux époux se regardèrent. Pélagie prit la parole :
— Comment, cousin, cent cinquante écus! c'est donc trente écus d'intérêt d'ici à la Saint-Michel, et pour soixante écus encore, et même pour cinquante, puisque nous n'avons que la moitié d'échue, et que sur les soixante écus il y en a dix déjà pour les intérêts.
Jene te dis pas le contraire; tu trouves que c'est trop de me donner trente écus d'intérêt, — eh bien ! moi, je t'en offre bien soixante.
—Donne-moi soixante écus, et je te rends les deuxbillets, et je te dirai encore merci, et tu m'auras rendu un fameux service.
— Ah! cousin,je voudrais bien ne pas vous avoir emprunté cet argent.
— Et moi donc, je ne serais pas dans l'embarras aujourd'hui. Et pourquoi est-ce que j'y suis ?
Pour ne pas vous y mettre : car si je voulais donner tes deux billets en payement pour l'affaire en question, on te ferait bien payer, on te ferait vendre tes deux bateaux ; mais j'aime mieux que l'embarras soit pour moi, parce qu'après tout nous sommes fils des deux frères, cousin, et qu'il faut bien s'entr'aider un peu dans la vie.
— C'est égal, cousin, c'est bien cher, trente écus.
— Oui, et moi je serais bien content si tu voulais me donner soixante écus pour cent cent vingt queje t'ai prêtés , mais, mon Dieu! n'ajoute rien au billet, si tu veux, voilà tout, c'est moi qui perdrai tout.
— Il est juste d'ajouter quelque chose, Eloi.
— Dame ! puisque vous trouvez que c'est trop de me donner trente écus, lorsque moi je ne demande qu'à vous en donner soixante, ne mets rien ou mets trente écus.
Tranquille et sa femme se regardèrent.
— Allons, dit Risque-Tout, je vais faire comme tu veux.
— Remarque bien, dit le meunier, que ce n'est pas moi qui veux. Ce que je voudrais, au contraire, ce serait de toucher mes cent vingt écus qui sont sortis de ma poche, et de les recevoir tout secs ; ce queje voudrais encore bien, ce serait d'en recevoir soixante en te faisant grâce du reste.
— Ecris le billet, je ferai ma croix.
Eloi écrivit. Puis, au moment d'inscrire la somme sur un papier timbré qu'il avait apporté avec lui , il s'arrêta :
— Tranquille, dit-il, le papier marqué me coule cinq sous ; il n'est pas juste que ce soit moi qui le paye. Donne-moi cinq sous.
— 11 n'y a pas un sou chez nous, dit Pélagie.
— Alors nous allons le mettre sur le billet avec la somme.
— Donc, je payerai, à la Saint-Michel prochaine, à mon cousin Eloi Alain, la somme de quatre cent cinquante et un francs (on ne peut pas mettre cent cinquante francs et cinq
SOUS, on aurait l'air de malheureux), de quatre cent cinquante et un francs qu'il a eu l'obligeance de me prêter en espèces ayant cours.
— Aprouvé l'écriture. —Là, mets la croix, et toi, Pélagie, n;ets aussi la tienne.
Quand les signatures furent données, Eloi leur rendit les anciens billets avec un air de bienfaiteur d'une grande magnificence.
— Cette fois, cousin, dit-il, sois exact. Je vais porter ton billet en place d'argent à un meunier de Cherbourg, et si tu ne payais pas à l'échéance, il ne serait pas si arrangeant que moi ; car enfin voilà quatre cent cinquante et un francs qui me seraient bien utiles si je les avais dans ma poche au lieu de te les avoir prêtés.
On ne trouve pas quatre cent cinquante et un francs dans le pas d'un cheval; on ne trouve pas tous les jours un cousin qui vous prête quatre cent cinquante et un francs.
On ne se permit aucune observation sur le prétendu prêt de quatre cent cinquante et un francs.
— Allons, je vais m'en aller. Je me suis peut-être un peu fâché, cousin, parce que vraiment ça me fait faute.
Tu comprends bien qu'avoir compté sur quatre cent cinquante et un francs que l'on a prêtés, et puis recevoir... quoi ? — pas un rouge liard, — c'est un peu ébouriffant ; mais enfin je ferai comme je pourrai. Je suis vif, je me suis mis en colère, mais je ne vous en veux plus. C'est fini.
Il prit alors ses deux merlans qu'on avait mis de côté. Il en prit un troisième dans la manne, le considérant à côté d'un des siens :
— Je crois que celui-ci est plus beau. 11 les pesa, un dans chaque main.
— Il n'y a pas grande différence, dit-il.
Il les changea de main, les repesa encore, et parut embarrassé, jusqu'au moment où on lui dit :
— Ne soyez pas si embarrassé, cousin, prenez les trois.
— Tiens, Onésime, dit-il, attache-les-moi après un bout de ligne par les ouïes.
Onésime les enfila par le bout d'une forle ficelle, et, comme il allait la couper, Eloi l'arrêta en disant :
-— Mon Dieu ! que les enfants sont donc prodigues ! Il couperait une corde toute neuve.
Et il emporta la corde entière avec ses trois merlans, après avoir encore bien des fois recommandé l'exactitude à Risquè- Tout et avoir embrassé Bérénice en disant :
— Adieu, mes chers enfants, enchanté de vous avoir rendu service.
— C'est un homme bien dur et bien avare que le cousin, dit Pélagie.
— Dieu ne paye pas ses ouvriers tous les soirs, répondit Tranquille en soulevant son bonnet de laine, mais il finit toujours par payer. Chacun aura le prix de ses œuvres.
PULCHÉRÏE MALAIS A BÉRÉNICE ALAIN
« J'ai bien du chagrin, ma chère Bérénice ; lu es ma seule amie. Marie m'a trahie. Je l'écris en cachette, eL, quoique j'aie à me plaindre de Marie, c'est elle qui fera partir celte lettre sans savoir, bien entendu, ce qu'il y aura dedans.
» Nous étions déjà convenues que je n'enverrais plus les lettres pour toi à maman Dorothée. On vient voir Marie tous les jeudis, mais quelquefois, et même assez souvent, c'est une vieille servante qui l'a élevée qui fait le voyage.
» Elle prendra mes lettres et tu lui adresseras les tiennes. Mes lettres te parviendront port payé, ne t'occupe pas du port des tiennes.
» Voici l'histoire qui me cause tant de chagrin. — Je t'écris à la salle d'étude de piano , car j'apprends le piano ; mais lu n'as jamais vu de piano.
» Le piano, c'est une musique bien plus belle que le flageolet du clerc, c'est-à-dire que le flageolet de mailre Epiphane que l'on trouves! agréable pour danser; tu ne voudrais plus l'entendre si tu avais entendu nue fois iiii |iian»i.
LA FAMILLE ALAIN. -Wy
» Madame Médard est une dame noire comme mademoiselle Sophie, elle a pour fonctions de garder la salle consacrée à l'étude du piano ; elle s'occupe beaucoup de prendre du tabac, et n'est pas très- fine.
» On peut lire ou écrire sur son piano ; pourvu qu'elle entende taper de temps en temps sur le piano et faire du bruit, elle esi satisfaite. J'interromps quelquefois ma lettre pour faire une gamme.
» Où en élais-je? — Madame Médard a regardé très-longtemps de mon côté, et il m'a fallu faire semblant de travailler.
» — Ah ! j'avais à te raconter mon chagrin à cause de Marie.
» C'était avant-hier, précisément dans la salle où je t'écris, — c'était le concours, c'est-à-dire qu'on sait alors celles qui sont assez savantes pour changer de classe. Il y a un concours tous les six mois. On y expose les dessins et les peintures des élèves!
» C'était superbe 1 II y avait le maréchal chancelier de la Légion d'honneur au milieu de toutes nos dames. Les plus grandes élèves sont examinées par le maréchal, qui leur fait des questions.
» Ensuite les élèves de M. Massimino ont chanté, on a joué du piano, etc. Puis chaque classe vient à son tour devant le maréchal, qui distribue les prix et donne les ceintures à celles qui ont mérité de passer dans la classe dont elles vont porter la couleur.
» Il y a eu une chose fort triste. Une grande élève, une nacarat liséré, a été condamnée à la ceinture grise pour son indocilité. Le maréchal lui a donné la ceinture grise, qu'elle a reçue en pleurant et en sanglotant.
» Il faut qu'elle la porte pendant un temps qui sera assez long, et pendant lequel elle marchera à la suite des autres et sera chargée du ménage de sa classe.
» Quelques-unes gardent la même ceinture et restent dans la même classe encore pendant six mois, jusqu'au concours suivant. Marie, qui était nacarat, uni, a passé blanc liséré et a reçu sa ceinture des mains du maréchal.
» Figure-toi, Bérénice, que c'est une grande preuve d'affection de se faire attacher sa nouvelle ceinture par une personne qu'on aime, dame ou élève, et que c'est si important, qu'on attend quelquefois jusqu'au lendemain pour rencontrer celle à qui on destine cette marque d'amitié.
» Voilà donc que Marie reçoit sa ceinture blanc liséré de nacarat des mains du maréchal ; j'étais aussi heureuse et aussi rouge qu'elle, tant j'étais sûre qu'elle allait venir à moi me dire de lui attacher sa ceinture.
)) Eh bien: croirais-tu qu'elle l'a été porter à madame Félicie d'Aizac, la dame de la classe qu'elle quitte? Madame d'Aizac est une femme qui fait des vers... Ah ! mais sais- tu ce qu'on appelle des vers P...
» Ce sont des espèces de chansons. Madame d'Aizac 4'a baisée au front et lui a attaché sa ceinture, moi je suffoquais.
)) Quand est venu mon tour, quand le maréchal m'a donné une ceinture bleu uni, j'ai eu envie de faire comme Marie pour la punir et de me la faire attacher aussi par la dame de ma classe, Madame A..., qui est un peu bossue, mais ca m'était bien égal; cependant, au moment, je n'en ai pas eu le cœur, et je suis allée à Marie, qui était déjà au milieu des blanc liséré et qui faisait un peu sa grande demoiselle.
» — Mademoiselle, lui ai-je dit, voulez-vous me faire l'amitié de me mettre ma ceinture ?
— Très-volontiers, ma petite ! m'a-t-elle répondu. — Elle m'a attaché ma ceinture avec négligence et s'est remise à causer avec ses nouvelles amies.
» Je me suis sauvée et je suis allée me cacher dans un coin, où je me suis bien régalée de pleurer.
» Je n'ai presque pas dormi de la nuit, et le lendemain malin, hier, j'ai écrit sur le mur au-dessous de l'endroit où Marie et moi nous avions écrit nos noms ensemble : 264 est une perfide etunepimbrche.
» Je finirai celte lettre une autre fois : on sonne la cloche pour le goûter qui est composé de pain sec.
» Ma chère Bérénice, je suis raccommodée avec Marie, elle m'a tout expliqué, elle avait promis à madame d'Aizac de faire attacher sa ceinture par elle avant mon arrivée dans la maison ; je suis allée effacer, avant qu'elle ne l'ait vue, l'inscription que j'avais mise sur le mur.
» Tu me demandes ce que veut dire nacarat; nacaratestune couleur rouge, non pas comme les bonnets de nos pêcheurs, mais plutôt comme ces grandes giroflées dont la graine vient de Bolbec et qui fleurissent tous les ans derrière votre ou plutôt derrière notre maison.
» Adieu, je vous embrasse tous.
» PuLCHÉRiE Malais, v