BÉRÉNICE ALAIN A PULCHÉRIE MALAIS
« Nous avons eu aussi et nous avons bien du chagrin : Césaire vient d'être pris par le service, et il est parti hier pour se rendre à Cherbourg à bord d'un navire de l'Etat.
» Mon père n'a plus avec lui qu'Onésime; il est vrai qu'Onésime, à ce que disent tous les pêcheurs, est un enfant sur terre et un homme à la mer. Ma mère surtout ne s'accoutume pas à voir la place de Césaire vide à notre table, c'est son aine, et elle a pour lui un peu de respect, à part l'amitié qu'elle lui donne comme aux autres.
» Je commence à faire pas mal la dentelle et à aller assez vite, aussi j'ai pu m'acheter une ceinture bleu uni pour être pareille à toi ; je me coiffe aussi les cheveux séparés en bandeaux avec une raie au milieu du front ; hier dimanche, à la messe, j'étais une bleu uni comme toi ; je n'ai pas de robe noire, mais j'en ai une d'un brun foncé qui fait à peu près le même effet.
» Nous avons effacé trente-trois jours sur l'almanach depuis que je t'ai écrit. Onésime a un nouvel ami, c'est un chien que lui a donné le berger de Beuzeval ; ce chien ne le quitte pas et le suit même à la mer.
» L'autre jour, comme le chien aboyait contre quelqu'un
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qui ne vient pas d'ordinaire chez nous, Onésiuie, lui parlant comme si ce pauvre animal avait pu le comprendre, s'est mis à lui parler de toi, et le chien regardait son maître cherchant à entendre ce qu'on lui disait.
» J'espère, Mopse, lui dit-il, que lu n'aboieras pas après Pulchérie quand elle va revenir ; Pulchérie est de la maison.
» Il faudra, ajoula-t-il en s'adressant à moi, qu'il connaisse Pulchérie ;je suis sûr que, quand elle l'aura caressé deux ou trois fois,, il s'attachera à elle.
» Quand nous avons lu ta dernière lettre, Onésime, qui n'aime pas Marie, disait qu'il voudrait bien savoir écrire.
— » Et pourquoi ? lui demandai-je.
» Ecoute, me dit-il, tu peux faire cela pour moi, je voudrais écrire sur deux ou trois murs : 264 est une perfide et une pimbêche,
» Nous avons été forcés de demander à maître Epiphane ce que c'est qu'une pimbêche. Onésime était aussi fâché de te voir raccommodée avec Marie que moi j'en étais contente.
— Est-ce qu'elle avait besoin d'autres amis que nous ? répète-il souvent.
» — Mais toi, lui dis-je, est-ce que lu n'aimes quelle? est-ce que lu n'aimes pas papa et maman, et aussi Césaire, et aussi un peu la petite sœur Bérénice ?
» — Je ne l'empêche pas de vous aiiner aussi.
» Là-dessus il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison. Quand nous allons nous promener, nous remontons la rivière de Beuzeval, et nous allons voir l'arbre sur lequel nous avons écrit nos (rois noms.
» — Si Pulchérie veut y meltre un M, dit-il, j'abattrai l'arbre. — Je t'envoie dans cette lettre une petite rose d'un rosier sauvage, que nous avons cueillie pour toi tout auprès du vieux saule. Embrasse Mvirie pour moi.
» BÉRÉNICE AlALN. »
Quelques lettres furent encore éciiangées, puis arriva le
LA FAMILLK ALAIN. 59
moment des vacances. M. Malais lut appelé à Paiis par des affaires importantes.
— Ce sera, dit Dorothée, une bonne occasion d'aller chercher Pulchérie. Malheureusement les affaires traînèrent on longueur, les parents de Marie offrirent à M. Malais de prendre Pulchérie chez eux jusqu'à son départ; ils demeuraient à la campagne, à la porte de Paris.
M. Malais fut un peu indisposé, puis reprit ses affaires ; tout cela dévora le temps. Il ne restait pkis que quinze jours de vacances lorsqu'il fut question de partir. On lui fit remarquer que les quinze jours seraient absorbés par le voyage pour aller et revenir.
Pulchérie était un peu étourdie par la vie nouvelle qu'elle menait. Les de Fondois recevaient du monde ; on dansait au piano presque tous les soirs, on allait de temps en temps au spectacle.
Elle oublia ces deux pauvres enfants dont tout le bonheur était de l'attendre : elle oublia Pélagie, qui avait été sa vraie mère: elle fut enchantée quand elle entendit décider qu'elle n'irait pas à Beuzeval cette année, qu'elle resterait avec Marie jusqu'à la fin des vacances. Elle pria seulement M. Malais de dire à Bérénice, à Onésime et à Pélagie qu'elle regrettait bien de ne pas les voir celte année, mais que ce serait pour l'année suivante.
Ce fut un grand chagrin et une grande stupeur à Dive quand on apprit la nouvelle. Les deux enfants furent pendant quelque temps tout découragés, ils allèrent auprès de leur vieux saule, ils s'embrassèrent.
Leurs pauvres petits cœurs semblèrent crever, et ils fondirent en larmes. — C'est mal, disait Onésime. M. Malais l'a bien dit devant nous, qu'il n'a pas insisté parce qu'il voyait bien que Pulchérie viourait d'envie de rester avec sa Marie.
C'est mal; elle ne nous aime plus. Comment peut-on changer si vile !
Ils se rappelèrent avec amertume tous les détails de leur promenade au pied du vieux saule.
— Eh bien ' dit Bérénice, aimons-nous seulement nous deux. Nous deux, nous ne nous oublierons pas et nous ne nous trahirons jamais. Ils s'embrassèrent en pleurant encore, mais plus doucement : ils se promirent d'oublier Pulchérie, puisqu'elle les avait si vite oubhés ; mais un mois après Pulchérie leur écrivit une lettre très-amicale en leur parlant des vacances prochaines.
Ils sautèrent de joie, lurent dix fois la lettre, et Bérénice y répondit avec la plus tendre amitié. La correspondance se renoua, et Bérénice et Onésime recommencèrent à attendre les prochaines vacances.
Onésime se prétendait radoubé. Quelques lettres furent échangées. Nous ne possédons que les deux qui précédèrent d'assez près le moment attendu avec tant d'impatience.
Les précédentes avaient fait savoir que Pulchérie avait reçu la ceinture nacarat liséré et que Marie était blanc uni. Cette fois elles s'étaient mutuellement attaché leur ceinture.
Un ou deux orages avaient assombri celte amitié pendant le cours de Tannée, mais les nuages n'avaient pas tardé à se dissiper.
Chez les pêcheurs il y avait comme toujours, des alternatives de bonne et de mauvaise fortune. On n'avait pu donner à Alain qu'une partie de ce qu'on lui devait ; il avait fallu renouveler encore le billet dans des conditions de plus en plus onéreuses.
Le meunier, qui n'avait en réalité prêté que cent écus, avait déjà reçu quatre cent vingt francs, sans compter le poisson dont il ne se faisait pas faute, et cependant il lui était encore dû deux cents et quelques francs.
Il se plaignait amèrement, et se disait fort malheureux et fort mal récompensé d'avoir voulu obliger un parent ; du reste, il s'était toujours, disait-il, ruiné pour sa famille.
On avait reçu une fois des nouvelles de Césaire, dont le navire était dans les mers du Levant. Mopse, le chien d'Onésime, devenait fort savant ; il rapportait et obéissait à tout ce qu'on lui ordonnait.
PULCHÉRIE MALAIS A BÉRÉNICE ALAIN
if II faisait beau hier, ma chère Bérénice, et jamais le beau temps n'avait été demandé à Dieu avec plus de ferveur ; jamais les pêcheurs n'ont sur un pareil sujet adressé au ciel de plus ardentes prières.
» Nous pensons deux mois d'avance à la Fête-Dieu, et un mois avant qu'elle arrive nous ne pensons plus à autre chose. Elle se célèbre à Saint-Denis avec grande pompe, je doute fort que mon récit puisse t'en donner une idée.
» Quand il fait beau temps, on dresse au bout de la belle promenade un magnifique reposoir auquel nous allons en procession ; tandis que, si le temps est incertain, la procession ne peut sortir, et nous faisons seulement le tour des cloîtres.
» Le reposoir en ce cas est dressé à un des angles où est une statue de la sainte Vierge. Mais enfin il faisait beau hier, et rien n'a manqué à la solennité de la fête.
» Tout était rempli de fleurs ; tous les balcons de la cathédrale, à laquelle aboutit notre promenade^ étaient chargés de monde. Voici dans quel ordre s'avançait la procession :
» Madame Goindet, maîtresse de danse de la maison, surveille la cérémonie sous le rapport de l'ordre et de la grâce ; il nous semble toujours qu'elle va tirer son petit violon de sa poche.
» Toutes les élèves qui n'ont aucun rôle dans la représentation sont sur deux lignes ainsi que toutes les dames, qui ont d'énormes bouquets. En tête et au milieu s'avance la bannière de la Vierge, portée par une élève de la classe blanc liséré.
» D'autres élèves de la même classe tiennent las cordons de la bannière ; un grand voile de mousseline blanche les recouvre entièrement. Derrière elles, le sacristain porte la croix; deux élèves de la classe nacarat uni sont sur la même ligne que lui et portent des flambeaux.
(y^ LA FAMILLE ALALN.
» Elles sont également couvertes d'un giuud voile blanc posé sur la tête nue, et par-dessus le voile elles portent une couronne de chèvrefeuille.
» Ensuite s'avance une troupe de quarante petites filles : ce sont les plus petites de la maison. Elles sont rangées quatre par quatre. Elles ont chacune un voile sur lequel est posée une couronne de bluets ; elles portent chacune une corbeille remplie de feuilles de rose, qu'elles jettent devant les pas du prêtre qui porte le saint sacrement.
» J'étais une des quatre élèves nacarat liséré, couronnées de fleurs des champs, qui derrière les petites portent les encensoirs.
» Viennent ensuite quatre jeunes filles prises dans la classe bleu uni, et j'étais une de ces quatre. Tannée dernière. Ce sont les vierges : c'est le beau rôle de la procession. Le choix en est fort discuté à l'avance. Je n'ose guère dire que ce choix s'arrête en général sur les plus jolies.
)' Lis ceci toute seule, et passe cette ligne si tu lis ma lettre à la famille. Elles sont couronnées de roses blanches et de jasmin. Enfin, vient le dais porté par huit élèves de la classe blanc uni; d'aulres tiennent un des huit cordons.
» Quatre élèves blanc liséré portent des cierges. De chaque côté sont rangées les chanteuses; elles ont également de grands voiles, mais pas de couronnes.
» Arrivées au reposoir, elles se cachent derrière et chantent sans être vues: Osalularis hostia. Marie, qui aunetréïibelle voix et est élève de madame d'Âuby eldeM. Massimino, fait partie des chanteuses.
)) La procession aura encore lieu dimanche prochain, ia t'envoie une marguerite de ma couronne en échange de la petite rose sauvage de la rivière de Beuzeval que tu m'a envoyée l'année dernière.
» Nous n'avons de fleurs à notre disposilion qu'à la Fête- Dieu ; je ne sais pourquoi on ne nous permet pas d'avoir le moindre bouquet pendunl le leste de Tannée. L'infraction à cette défense est du reslo un crime assez fréquemment commis
par quelques-unes, malgré la difficulté qu'on trouve à s'en procurer.
» Adieu, Marie te rend tes amitiés.
« Puix)HÉniE Malais. »