‹ La famille Alain (volume 2)Chapitre 11 sur 21 · A ALEXANDRE DUMAS · texte numérisé non relu

A ALEXANDRE DUMAS

La première moitié de la vie se passe à désirer la seconde, la seconde à regrelier la première.

Il y avait dans la petite ville d'Ober-Wesel , sur les bords du Rhin, un homme raisonnablement riche, nommé Conrad Krumpholtz ; il avait à peu près trente ans et en paraissait bien cinquante, non que sa vie eût été en proie à de violentes secousses , à de vives agitations ; mais il s'était beaucoup ennuyé, et chaque jour il s'ennuyait davantage.

Au moment où nous commençons cette histoire, il n'y avait pas encore une semaine que le baron Conrad était possesseur du petit château d'Ob'er-Wesel : nous allons dire aussi brièvement qu'il nous sera possible ce qui avait amené le baron dans le voisinage rocailleux et désert du rocher de Loreley.

Le baron, né d'une famille pauvre, longtemps pauvre luimême, par des chances favorables et peut-être aussi par des talents supérieurs qu'on lui accordait presque généralement, était parvenu à une grande faveur à la cour du prince de ***, à une réputation distinguée dans la diplomatie, et à une fortune que l'avenir ne pouvait qu'accroître encore.

Un jour, c'était au mois de mars, une femme envoya à Conrad une bourse brodée de sa main, en commémoration de son jour de naissance. Conrad crut devoir reconnaître celte attention en envoyant à la belle brodeuse une parure de rubis,

dont par hasard elle avait, devant lui, à quelques jours de là, loué la beauté et la monture; mais l'orfèvre avait vendu cette parure et ne put qu'en donner une à peu près semblable, aussi ne fut-on qu'à peu près satisfaite, de quoi Conrad fut tout à fait de mauvaise humeur.

lî

Or, ce jour-là le temps était sombre. Athanase avait laissé brûler le chocolat, et le baron avait la migraine.

Il était dans cette situation physique et morale où l'on est mal sans avoir de douleur déterminée, où l'on souffre vaguement des souffrances lourdes et intolérables auxquelles il est impossible de donner un nom, où l'on est en proie à un ennemi d'autant plus invincible qu'il n'y a aucun moyen de le saisir corps à corps. Ces jours-là on donnerait dix ans de sa vie pour avoir un réel sujet de tristesse, tant est pénible cet ennui qui pèse sur l'esprit et sur l'àme , comme l'été, sur le corps, un nuage surchargé d'électricité. Certes, c'eût été de la part d'Alhanase un vrai service à rendre à son maître que de lui donner un prétexte suffisant , et Conrad n'eût pas été difficile de le jeter par la fenêtre, s'il était vrai qu'on puisse jeter un homme par les fenêtres sans qu'il y mette la plus grande complaisance.

Le baron repassa dans sa tête par quels moyens il pourrait échapper à cette horrible maladie, tout lui parut fade et écœurant; d'ailleurs il avait tout fait cinquante fois. Il ne trouva rien de mieux, pour tuer le temps, que de s'emporter contre la femme à laquelle il avait envoyé les rubis. De là à médire des femmes en général il n'y avait qu'un pas ; le baron en fit deux, il les calomnia. — Der teùfel! dit-il, c'est prodigieux de compter combien de mes jours j'ai gaspillés pour- les femmes !

Puis, quand il eut bien regretté le temps qu'il avait ainsi perdu, il vint à penser que c'était encore la meilleure ^manière de remployer, et que le temps perdu était peut-être celui qu'il avait consumé autrement.

Le baron, qui avait constamment tenu sa jambe droite croisée sur sa jambe gauche, intervertit subitement cet ordre, rapprocha son fauteuil de la cheminée, rétabUt un peu l'architecture du feu; comme fait un homme qui, trouvant par hasard une idée qui lui plait et lui apporte de l'intérêt, se met à son aise pour s'y livrer complètement.

— Et, à dire le vrai, ajouta-t-il, s'il est quelques moments heureux dans ma vie, c'est aux femmes que je les dois

Il sonna Athanase, et se fit apporter de grands cartons poudreux dont la modeste couverture contrastait singulièrement avec le riche ameublement du cabinet. Quand il fut seul : — Je gage, se dit-il, que dans toute ma vie je n'ai pas eu à traverser une journée comme celle-ci. Il feuilleta les cahiers, et, parmi des pages plus ou moins griffonnées, chercha de cahier en cahier les dates correspondantes à celle où il se trouvait.

15 mars.

Ce matin en courant j'ai fait une chute si violente que je boite un peu, et que mon pantalon vert en a été déchiré. A cette nouvelle ma mère s'est écriée : — Ton pantalon neuf !

Une chanson que j'ai faite sur un professeur m'a fait donner un énorme pensum, de sorte que je serai en retenue pour jeudi. Quand sortirai-je donc des bancs? encore une longue année pour finir cette maudite rhétorique, sans compter que nous devions goûter avec du bon Kus-flaten.

Le baron sourit et prit un autre cahier.

15 mars.

Rien.

• Il prit un autre cahier.

15 mars.

Pour mon jour de naissance, ma jolie Blanche m'a donné la première pâquerette éclose de l'année; comme le soir je la regardais en pensante Blanche, comme il me semblait s'exhaler de celte fleur à moitié sèche Todeur de son haleine,

M. Bernhard m'a demandé assez brusquement ce que je tenais là. Je me suis senti rougir, j'ai caché mon trésor et je n'ai rien répondu. Je ne sais à quoi M. Bernhard attribuera mon embarras ; mais^ ce que je sais bien, c'est que ni lui ni personne , n'en sauront jamais la cause. J'aimerai mieux cent fois perdre la place qui me fait vivre que d'exposer Blanche à une seule pensée impertinente ; j'étoufferais de mes mains celui auquel je soupçonnerais une semblable pensée au plus profond du cœur. •

— Ouf ! dit en souriant le baron, j'étais un véritable chevalier errant, et je ne crois pas que jamais aucun ait été aussi chatouilleux sur l'honneur des dames.

Mais cette phrase commencée avec un sourire, il la finit seulement des lèvres; ses idées avaient pris un autre cours, et il laissa échapper un long soupir. Puis il prit un autre cahier.

lô mars.

Je suis fort perplexe ; mon tailleur ne veut plus m'habilier à crédit, et je dois aller jeudi au bal chez l'ambassadeur de France.

Conrad laissa tomber le livre, prit les pincettes, et arrangea le feu qui n'en avait nul besoin, comme pour se nier à luimême qu'il fût aussi absorbé par la lecture de ces notes, écrites à une époque bien effacée.

— J'étais, se dit-il, plus heureux de cette pâquerette que ne l'a été de mes rubis cette sotte créature.

En feuilletant ces cahiers, il me semble encore sentir les abricotiers en fleurs de la maison de Blanche.

Et celte petite Blanche ! mon cœur bal à ce nom, cette lecture me rend ma vie d'alors; je sens une impatience comm^ si j'avais encore vingt ans et que Blanche m'attendit.

11 resta quelques instants le front appuyé sur le marbre de la cheminée; puis, pour secouer les souvenirs doux et mélancoliques qui l'oppressaient, il se leva brusquement, sonna et dit :

— Alhanase, les chevaux dans dix minutes !

Comme il faut plus de dix minutes pour mettre deux chevaux à une voiture, surtout quand personne n'est averti, Conrad eut le plaisir de se mettre un peu en colère contre Athanase, contre son cocher, contre ses chevaux.

Quand tout fut prêt, il descendit; mais, lorsqa'Athanase, en refermant la portière, lui demanda où il allait, le baron le regarda avec étonnement, hésita, puis brusquement :

— Nulle part, dit-il, on peut-déleler -, je ne sortirai pas, et je n'y suis pour personne.

Il remonta dans son cabinet, jeta lui-même du bois aufeu, remit sa robe de chambre, et reprit les cahiers de notes, sur lesquels depuis bien longtemps il ne lui était pas arrivé de jeter les yeux.

NOTES

15 jain.

Ma mère hier a voulu m'obliger à mettre une cravate et à lui donner le bras aujourd'hui pour l'accompagner, avec deux femmes de ses amies, dans une promenade au Vieux Château. J'aime beaucoup aller au Vieux-Château ; je ne sais rien dansRiidesheim qui me paraisse aussi beau ; delà plate-forme, couverte de rosiers en fleurs, on jouit d'une vue immense ; le Rhin et ses rives vertes, et ses coteaux couverts de pampre, et ses rochers arides. C'est un spectacle auquel je suis accoutumé depuis mon enfance, et je ne m'en lasse jamais.

Néanmoins je ne veux pas être de cette promenade ; c'est aujourd'hui dimanche, il y aura beaucoup de monde. Je ne suis ni aussi bien vêtu ni aussi bien arrangé que tous les jeunes gens qui s'y promènent ; toutes les femmes semblent chercher leurs regards. Il n'y en a pas un pour qui ces

femmes ne veuillent être belles, pas un auquel une femme n'ait pensé ce matin en arrangeant ses cheveux, en choisissant sa parure.

Moi seul je suis étranger au milieu de ce monde ; aucune ne cherche, aucune n'évite mes yeux. Il n'y en a pas une qui s'inquièle de la couleur qui me plaît, et parmi ces jeunes filles dont les cheveux sont aplatis en bandeau, pas une seule ne sait combien cette coiffure ajoute pour moi de charmes prestigieux à sa figure ; et si elles le savaient il n'y en a pas une qui demain se coifferait de la même manière.

Je n'irai pas au Vieux-Château ; mais c'est dans deux heures que Ton doit partir, il faut m'esquiver. Où irai-je ? La solitude seule plaît à mon esprit chagrin, à mon cœur blessé. Blessé ! de quoi ? Où est mon mal ?

Je ne sais, mais je souffre. Je suis irrité contre tout. Dans cette belle saison, tout est paré et riant ; les forêts sont vertes et sombres, les taillis sont pleins de genêts ; sur les rives des tleuvcs, les iris balancent leurs ileurs jaunes, l'alcyon vole droit et rapide comme une flèche d'une rive à faulre, pour cacher dans le feuillage bleu des saules son brillant plumage qui le trahit. Moi seul je suis triste; le soleil brûle mon front sans réjouir mon àine; au milieu de cet air de fête, j'ai envie de pleurer, je me sens en colère contre tout le monde. Je n'irai pas au Yieux-Ciiâteau. J'irai seul errer sur les bords du Rhin jusqu'au soir, jusqu'à ce que la nuit ait enveloppe Kùdesheim.

16 juin.

Comme le soleil était beau hier à son couchant ! comme tout était silencieux *et mélancolique ! mais cette tristesse même n'était pas en harmonie avec celle de mon cœur. Je suis toujours fâcheux aux autres et à moi, comme une discordance, comme une fausse note au milieu d'une harmonie. La nature était muette ; les petites lames que le lleuve roule au sable de ses rives semblaient avoir diminué leur murmure; le vent ne faisait plus frissonner les feuilles.

La nature, quand lo soleil descend, stMnble une feinnie qui

s'assoupit avec un triste sourire sur les lèvres, parce qu'elle quitte un amant chéri, mais qu'elle est sûre de revoir le lendemain, aussi beau, aussi tendre.

C'est de la tristesse, mais un moment de tristesse entre un souvenir et une espérance. Par la malédiction du ciel! ce n'est pas là la nature de mon chagrin. Quand la pointe de la plus haute roche a eu perdu le dernier reflet du soleil, je m'en suis allé, je suis revenu par le Vieux-Château. L'air tiède était doucement rafraîchi par un petit vent d'est qui se levait.

Là, l'herbe encore couchée avait gardé l'empreinte des pieds des femmes qui s'y étaient promenées tout le jour. Il me semblait que dans l'air il était resté quelque chose d'elles, je respirais avec ivresse cet air qui avait joué dans leurs cheveux et dans la gaze de. leurs écharpes. J'avais la tête en feu ; je me suis couché sur l'herbe, et je me suis mis à pleurer. Quand je suis rentré, ma mère m'a fort injurié. Ce qui m'a exaspéré, ce ne sont pas ses mauvais traitements, j'y suis accoutumé ; le bruit de ses paroles ne me fait pas plus d'impression d'ordinaire que le bruit monotone du balancier de l'horloge ; mais hier sa voix dérangeait une douce mélodie que j'entendais au dedans de moi. J'avais sur l'herbe ramassé un bouquet de bluets, je l'avais caché comme une trouvaille précieuse, et j'avais Tesprit tout occupé de celle qui l'avait perdu.

Quelle étrange folie! mes émotions du soir, le mystique silence de la nuit, y entraient pour beaucoup. Aujourd'hui tout est passée Qui sait ?

19 juin.

A coup sûr celte femme est blonde ; une femme brune ne porterait pas un bouquet bleu.

20 juin.

J'ai mal dormi. J'ai vu dans un rêve une jeune fille avec une couronne de bluets sur la lêle. Quand je me suis réveillé, j'ai senti cette triste impression que cause, par les beaux jours d'hiver, un nuage qui passe et voile le soleil. J'ai refermé les

FA DIEZE.

yeux, mais sans pouvoir me rendormir ni retrouver cette touchante figure.

21 juin.

Ma mère, hier soir, quand je suis rentré, m'a dit d'un ton sec et impérieux : — Je ne veux pas que vous sortiez la nuit, ni dans les rues ni dans la campagne,

Pourquoi donc me priver de ma liberté ? c'est mon seul bien. En a-t-elle le droit? Non, non, je veux être libre comme le vent. Si je puis me faire un métier qui me fasse gagner ma vie, je la quitterai.

Si ma mère a jamais paru m'aimer, c'était par un principe de vanité personnelle, à cause de mes succès à l'Université. En effet, quand, il y a un an, j'ai été expulsé pour ma querelle avec ce pédant, au lieu de chercher à me consoler de ce que j'étais mis hors de concours, elle me l'a reproché amèrement.

Je me rappelle pourquoi on m'avait chassé du collège. J'avais commis je ne sais quel acte de rébellion contre un professeur ; le chef du collège m'avait condamné à aller lui demander des excuses. Je me rappelle bien : c'était par une horrible gelée, les étoiles scintillaient blanches au ciel ; je me levai au milieu de la nuit, j'allai au milieu de la cour et j'appelai mon pédagogue. Après avoir longtemps hésité, il parut à la fenêtre. —Monsieur Sieber, lui dis-je, faites moi le plaisir de descendre bien vite.

— Pourquoi ?

— Descendez.

Quand il fut dans la cour, grelottant : — Monsieur, lui disje, veuillez me pardonner ma désobéissance de l'autre jour.

24 juin.

Hier, comme je sortais, une amie de ma mère m'a dit : — Rapportez nous donc des bluets. En revenant, j'ai dit que j'avais oublié la commission des bluets.

26 juin.

Hier le ciel était admirable. Sur un fond d'un azur pâle, sur les pointes des rochers s'appuyaient d'immense nuées noires

et pourpres ; au-dessus brillait la luno on croissant fin et délié comme un cheveu, et toute blanche ; à mesure qu'elle devenait jaune, le bleu du ciel s'assombrissait, et la couleur de pourpre devenait violette et s'effaçait. On voyait flotter des nuages légers semblables à une fumée empourprée.

30 juin.

J'ai promis à ma mère de la conduire demain chez une de ses amies ; je m'y ennuierai, j'y serai gauche et gêné, j'ai eu tort. Cependant, si je suis si peu accueilli quand je vais quelque part, c'est ma faute. On ne saurait croire combien je fais d'efforts pour atténuer l'expression de mes sensations, pour renfermer au dedans de moi ce que j'éprouve.

Il y a à peu près quinze jours, je revenais du Vieux-Château, une femme portait avec beaucoup de peine un fagot que j'aurais facilement porté d'une main. Mon premier mouvement fut de la débarrasser de son fardeau, mais la crainte du ridicule me retint, et depuis le haut delà rue je fus continuellement combattu.

Imbécile! le ridicule... Qui aurait osé rire en me voyant soulager cette pauvre femme ?et quand on aurait ri, qu'est-ce que cela me fait ?

Fournies actions comme pour mes paroles, je suivrai toujours ma première impulsion, sans me soucier de l'opinion des autres. Je me suis aperçu que, Jorqu'il m'arrive délaisser un peu voir mon cœur ou mon esprit à découvert, j'excite l'attention et l'intérêt; il faut que je prenne sur moi de parler aussi vivement que je sens, et, j'en suis sûr, je serais élo-r quent.

icr juillet, mercredi.

11 est deux heures du matin. Je ne puis dormir ; je voudrais marcher, courir, mais je ne sais où aller. Mon sang circule avec une effrayante rapidité ; je sens dans la poitrine un feu qui brûle et produit cependant une sensation voluptueuse. Je ne sais ce que j'ai : je vais écrire, cela me calmera peutêtre. Ce soir je n'ai pas tenu la promesse que je m'étais faite : on a dansé, je me suis intimidé, j'ai très-mal dansé.

3i0 FA DIÈZE.

Mais il y avait là, près de l'embrasure d'une fenêtre, une jeune fille velue de blanc, si belle, si belle... Je n'ai pu voir qu'elle de toute la soirée. Elle est bien jeune ! on ne peut être amoureux de cette enfant. Mais elle est si belle, si douce !... Cette robe blanche lui sied si bien !

2 juillet, jeudi.

Elle s'appelle Blanche.

3 juillet.

Il y a quinze jours qu'elle est notre voisine; depuis quinze jours, chaque fois que ma mère est allée se promene'r, elle était avec ma mère; l'autre soir, quand je me suis couché sur l'herbe, si désespéré, près du Vieux-Château, elle y avait passé presque toute la journée. Ce bouquet de bluets ne peut être à elle, elle a les cheveux bruns; je le jetterai.

4 juillet.

Hier, comme dans le jardin je lisais, c'est-à-dire je laissais mes yeux errer sur un livre, je la vis entrer dans le jardin ; je me levai, et en la saluant je me sentis rougir, je cherchais quoi lui dire, pour ne pas lui sembler une sorte de sauvage, car pour moi j'eusse autant aimé ne pas lui parler; c'était assez d'être près d'elle, de la voir. Comme j'hésitais, elle prit la parole : — Ma tante est chez'madame votre mère, me dit-elle, et on m'a dit d'aller au jardin cueillir un bouquet.

Il se fit un long silence. Je crus devoir l'interrompre, mais quand je voulais parler je manquais d'haleine, plus qu'il ne m'arrive après avoir gravi les rochers les plus escarpés. Enfin je dis :

— Le soleil est bien ardent.

Probablement Blanche trouva la chose si évidente, qu'elle pensa qu'on ne pouvait la nier et qu'il était inutile de l'affirmer ; donc elle ne répondit pas et me laissa encore tout l'embarras de la conversation .

Je m'enhardis aussi un peu et je dis : — Vous étiez avec ma mère il y a quelques jours, lorsqu'elle fit une promenade auVieux-Chàteau.

FA DIEZE. 341

— Oui, répondit Blanche.

— Il faisait encore bien chaud, repris-je. Probablement par la môme raison qui l'avait empêchée de

répondre à ma première phrase, elle ne répondit rien.

— Connaissiez-vous cette promenade? fis-je.

— Non^ reprit-elle.

J'étais désespéré de ne pouvoir donner à la conversation une direction telle que Blanche fût obligée de parler à son tour, et d'interrompre ses réponses monosyllabiques qui me laissaient toujours le soin de soutenir une conversation d'autant plus embarrassante , que la chose que j'avais à lui dire était précisément celle dont je ne pouvais parler.

Mais tout à coup elle me sortit d'inquiétude en disant : — Je n'ai pas vu souvent d'aussi belles roses que celles qui sont sur la plate-forme de la tour.

— Ni d'aussi odorantes, dis-je.

— Ni d'aussi grosses, ajouta-t-elle.

— Et cependant^ repris-je, quelque belle, et riche, et prodigieuse que soit la nature, les peintres ont encore la fatuité de la vouloir embellir : toutes les roses que j'ai vues, même celles des plus célèbres peintres, sont plus grosses que les roses naturelles.

Je m'aperçus que Blanche ne connaissait ni les plus célèbres peintres, ni ses roses, et, pour parler d'autre chose, je lui dis : — Le jour où vous êtes allée au Vieux-Château, j'y suis allé aussi, mais le soir...

En commençant ma phrase, je voulais dire : — J'ai trouvé un bouquet de bluets ; mais je ne l'osai pas et je dis : — Et je ne suis rentré que très-tard.

Blanche ne crut pas me devoir rien dire de plus mystérieux que ce dont je lui faisais part, et elle répondit : — Nous, nous étions rentrées à huit heures.

Certes notre conversation était bien simple et bien innocente, et cependant, quand j'eiïlendis frissonner les branches d'un arbrisseau, bruit causé par ma mère et par la tante de Blanche, je me sentis rougir et je ne pus continuera parler; je me

croyais coupable de tout ce que je n'avais pas osé dire. Ma mère me dit assez sèchement :

— Je ne vous savais pas ici.

Je m'empressais de donner une foule de raisons péniblement cherchées de ma présence au jardin. Jamais je n'ai été aussi maladroit.

Blanche doit me croire niais. Je ne veux plus la voir.

5 juillet.

J'avais le bouquet de bluets à la main; quand elle approcha de moi, je le jetai dans les broussailles. Elle regarda ce que j'avais jeté.

— C'est, dis-je, un bouquet de bluets que j'ai trouvé... près du vieux château, ajoutai-je un peu plus bas; puis je poursuivis d'une voix à peine intelligible : le jour où vous y allâtes avec ma mère.

— C'est singulier ! dit Blanche.

— Comment ? m'écriai-je.

— C'est singulier, répéta-t-elle.

Et après un silence elle ajouta : — Ce jour-là j'ai, du haut de la plate-forme, jeté un bouquet de bluets que j'ai remplacé par des roses.

— C'est singulier! dis-je à mon tour.

— Oui, dit-elle, que vous ayez ramassé ce bouquet.

— Non, dis-je, que vous choisissiez des bouquets bleus, ayant les cheveux bruns; le bleu nuit au teint des brunes.

— Oh 1 fit-elle, je ne suis pas si coquette, j'aime les fleurs de toutes les couleurs. D'ailleurs, ajouta-t-elle, le bleu ne me sied pas si mal, je suis fâchée de n'avoir rien de bleu.

J'avais une cravate bleue, je la lui offris, elle la mit à son cou : elle a la peau si blanche, en effet, que le bleu lui sied à ravir.

') juillet.

Hier, ma mère vou ut faire blanchir ma cravate bleue, je la lui tirai des mains avec une sorte de fureur; Dieu sait tout ce qu'elle m'a dit. Elle se promena longtemps dans \à chambre en m'invectivanl; elle prédit que je finirais mal;

m'appela sot, fantasque, ingrat, mauvais cœur; et, en dernier lieu, après avoir longtemps hésité, comme si cette expression forte lui semblait un peu plus dure qu'il ne fallait, elle ajouta... original.

— Je m'en irai.

Bah ! un sourire de Blanche efface tout cela.

8 juillet.

Avant-hier, j'ai fait des vers, à peu près comme certains oiseaux chantent par les temps d'orage.

Je vous voyais, comme une fleur charmante Dont l'éclat virginal craint le souffle des vents; Et moi j'ai craint que la peinture ardente

De l'amour qui charme mes sens Ne profanât vos attraits innocents.

Insensé que j'étais! la fleur qui vient d'éclore,

La rose qui vient de s'ouvrir, Des baisers du zéphyr et des pleurs de l'aurore

Devient plus belle encore :

Rose, ouvrez votre coeur aux baisers du zéphyr.

— Ouf ! dit le baron en s'interrompant, ma mère avait bien raison de dire que je finirais mal.

NOTES

8 juillet.

J'ai déchiré mes vers, ils ne sont pas très-bons... C'est peut-être un prétexte que j'ai donné à la timidité qui m'empêchait de les présenter.

Ce matin ma mère m'a fait une scène horrible ; elle m'a reproché de m'occuper trop de Blanche. En parlant d'elle, elle a dit : Celte petite créature. Je me suis emporté, et je suis sorti. Le soir, j'ai accompagné ma mère dans une maison

OÙ la tante de Blanche se trouve ordinairement. J'avais soigné ma toilette, je n'étais pas mécontent de moi; mais, à peine étions-nous entrés, on dit :

— Nous n'aurons pas ce soir madame Vurtz. J'avais envie de m'enfuir, et je calculais tout bas les longues heures que j'avais à passer là.

Tout à coup entrèrent Blanche et sa tante; les causes qui les retenaient n'existaient plus. Mon cœur battait bien fort. Elle se trouvait assise de telle sorte que ma mère était entre nous. Sous les yeux de ma mère, je n'osais faire aucune tentative pour me rapprocher d'elle ; mais, par hasard ou autrement, elle offrit à ma mère sa place près de sa tante, et nous nous trouvâmes près l'un de l'autre ; puis ma mère, sous prétexte d'avoir à me parler, m'appela près d'elle, et me fit asseoir de l'autre côté de madame Vurtz.

15 juillet.

Ce matin, madame Vurtz est venue sans Blanche ; elle s'est enfermée avec ma mère : j'ai écouté à la porte.

— Je vous ai écrit, disait ma mère , parce que j'ai à vous parler sérieusement; il s'agit de votre nièce et de mon fils.

Les deux enfants sont amoureux l'un de l'autre.

— Mfidame, dit la tante de Blanche, il est possible que M. votre fils soit amoureux de ma nièce ; mais Blanche, faites-moi le plaisir de le croire, a été élevée de telle sorte qu^elle ne peut manquer à aucun des devoirs de notre sexe.

— Madame, dit ma mère, ce que je vous en ai dit est dans votre intérêt, dans celui de votre nièce.

Et dans celui d'un fils pour lequel j'ai tout fait, après l'avoir nourri de montait.

Elles se sont séparées, assez mécontentes l'une de l'autre.

Malédiction sur moi! qu'ai-je donc fait à ma mère? Si on m'empêche de voir Blanche, je me tuerai. Qn^ind ma mère aurait tout fait pour moi, cela lui donne-t-il le droit de briser ainsi mon bonheur et mon avenir? Quoi qu'elle dise, elle ne m'a pas même nourri de son lait; c'est une chèvre qui a été ma nourrice.

16 juillet.

On ne parle plus de rien.

18 juillet.

Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! que vais-je devenir? Blanche part dans cinq jours; madame Vurtz l'a annoncé aujourd'hui. On prend pour prétexte que sa mère la redemande ; mais c'est ma mère à moi qui est cause de tout. Je m'en irai, je suivrai Blanche... Je ne sais que faire, ma pauvre tête est perdue! Oh! si je pouvais lavoir aujourd'hui, j'aurais du courage, je lui dirais que je l'aime, que je ne vis que pour elle, qu'elle est ma joie et mon espérance.

19 juillet.

J'ai écrit à madame Vurtz : je lui avoue mon amour pour sa nièce, je la lui demande en mariage pour dans deux ans, quand je me serai fait un état: j'aurai tant de courage et de force ! Je serai riche, je serai puissant pour conquérir Blanche. Elle ne me répond pas. Oh! ma mère, ma mère ! que vous me faites de mal !

23 juillet.

Blanche est partie! Tout est désert et lugubre autour de moi ; je n'ai pas parlé à ma mère depuis deux jours. Hier, après son départ, j'ai couru dans tous les endroits où je l'ai vue. Hélas ! au milieu de mon deuil, la nature est riante, le soleil brille ; son éclat m'a plus attristé cent fois que n'eût fait la vue d'un linceul. Adieu, ma Blanche, mon âme, ma vie ! Je te reverrai bientôt; et, moi aussi, j'irai à Ober- Wesel.

Tu es partie, et je n'ai pas même pressé ta main; j'aurais redouté plus qu'un sacrilège de faire répandre sur tes joues virginales la rougeur de la honte.

VU

— Ouf! dit le baron, ma mère avait bien raison de dire que je finirais mal.

NOTES

18 janvier.

Ober-Wesel.

Nous sommes deux secrétaires chez M. Bernhard ; Louis est un assez bon garçon, médiocrement spirituel, très-infatué de son imperceptible mérite et de sa sotte figure.

Il y a bientôt une semaine que je suis à Ober-Wesel, et je n'ai pu encore découvrir la demeure de Blanche. C'est un grand pas pour moi que mon entrée chez M. Bernhard: j'ai là quatre cents florins d'appointements, et en outre la nourriture; plus tard, m'a-t-il dit, il augmentera mes honoraires. Oh si ! j'arrivais à gagner huit cents florins, j'aurais une petite maison sur les bords du Rhin ; comme mon séjour serait beau habité par Blanche ! Mais pour cela il faut travailler.

19 janvier.

Je suis sorti un moment hier sans pouvoir trouver où demeure ma jolie Blanche.

23 janvier.

Louis a pour maîtresse une femme charmante ; voilà quatre fois qu'il me prie de la reconduire le soir. Il prend avec moi un ton de supériorité qui ne laisse pas de me choquer un peu; il ne semble pas admettre dans son esprit qu'il soit possible que je plaise à cette femme ; il prend avec moi un ton de protection tout à fait fatigant : j'ai un projet...

24 janvier.

Que Louis est fatigant, lorsque, parlant d'Adèle, il dit: — Elle m'adore...

Elle est bien jolie !

26 janvier.

Hier soir en la reconduisant, je lui ai serre la main plu-

FA DIKZE. 317

sieurs fois sans qu'elle la retirât; en la quittant je lui ai dit :

— Pourquoi ne nous embrassons-nous pas en nous séparant.

— Pourquoi nous embrasserions-nous? m'a-t-elle répondu.

— Parce que, ai-je dit, j'y trouverais un grand plaisir.

— Alors embrassez-moi, a-t-elle dit, et elle a tendu sa joue.

Mais, sans que je puisse dire si ce mouvement a été fait entièrement par moi, ce baiser sur la joue a été donné et reçu de telle sorte que les coins de nos deux bouches se touchaient. Adèle tremblait beaucoup.

30 juillet.

Je me suis foulé un bras, et je reste chez moi pour quelques jours.

Hier Louis est venu me voir avec Adèle, je les ai reconduits ; je n'avais pu trouver un seul instant pour dire à Adèle que je l'attendrais aujourd'hui chez moi ; je donnais le bras à Adèle, Louis marchait près de moi ; j'ai dit tout haut dans un moment où personne ne parlait; — Je t'attends demain, en même temps je pressais le bras d'Adèle, et Louis, comme je m'y attendais, a pris cette phrase pour lui.

Quand nous avons eu reconduit Adèle, j'ai dit à Louis :

— J'ai réfléchi; ne viens pas demain.

Je ne sais si Adèle aura compris, cependant il m'a semblé qu'elle répondait à mon mouvement. On frappe.

2 heures.— Pendant que j'écris, Louis esta ma fenêtre qui fume une pipe ;en passant il a demandé, par hasard, si j'étais chez moi. Il va bientôt partir : il y a fortement apparence qu'Adèle viendra à quatre heures et demie. Si elle ne venait pas !

Cependant, hier soir en me quittant, elle avait l'air d'éviter mes regards ; c'est peut-être qu'elle avait compris, et qu'elle craignait de le laisser voir à Louis. Décidément, elle a compris, à moins qu'elle n'ai compris justement le contraire, c'est-à-dire qu'elle n'ait cru que ces mots, dits à Louis devant elle, étaient pour qu'elle ne vînt pas aujourd'hui.

Il est trois heures : à mesure que !e moment approche où elle doit arriver, je perds l'espérance de la voir.

0 heures. — Louis vient de partir. Voici le dialogue que je viens d'avoir avec la portière :

La portière. — Il est venu une dame, qui a frappé longtemps.

MOI. — Comment est cette dame ?

— Eh, eh... je ne pourrais pas trop vous dire.

— Est-elle grosse?

— Non, elle est d'une bonne grosseur.

— Est-elle grande?

— Non, grande comme vous.

— Ce n'est pas mal ; est-elle vieille ?

— Non, elle n'est pas vieille.

— Est-elle jeune?

— Pour ça... je n'ai pas fait attention, voyez-vous.:, quand on est à son ouvrage.

— Qu'est-ce qu'elle a dit ?

— Rien.

— A-t-elle laissé son nom?

— Non.

Si on a réellement frappé, comme dit la portière, il est positif que nous n'avons pas entendu. Or, nous étions à la fenêtre ounousn'y étions pas. Si nous avions étéà la fenêtre, j'aurais reconnu la personne; car je regardais avec attention. Si nous avions été en dedans, nous aurions entendu frapper. Nous n'étions pas à la fenrtre, puisque nous n'avons vu personne, donc nous étions en dedans ; donc on n'a pas frappé, puisque nous n'avons rien entendu.

D'autre part : la portière a dit à cette femme qu'il y avait quelqu'un avec moi; elle aura écouté à la porte, et, reconnaissant la voix de Louis, elle sera redescendue sans frapper.

Un peu plus, ils se seraient rencontrés au coin de la rue.

Peut-être va-t-elle revenir. Je ne vais pas beaucoup tarder àm'impatienler; on allume les boutiques, les passanlsne sont

plus que comme de^ ombres sans couleurs. Je vais me coucher. Je cours au-devant de demain; qui sait ce qu'il m'apportera? Eh bien ! oui, justement, qui sait?

Aujourd'hui j'attendais un plaisir qui n'est pas venu; demain il en viendra peut-être un que je n'attendais pas, ou bien encore il viendra quelque chagrin, ou il ne viendra rien, et c'est le pire de tout. Puisque je suis seul, je me souhaite le bonsoir.

Il est très-bizarre de souhaiter le bonsoir précisément quand la soirée est finie, c'est-à-dire quand nos souhaits ne peuvent plus rien y faire, en supposant que des souhaits puissent jamais faire quelque chose. J'ai fait bien des hypothèses pour deviner pourquoi Adèle ne venait pas, et cependant il y en a au moins une que je n'ai pas faite, car je gagerais bien n'avoir pas deviné la vérité.

2 février.

Adèle est venue hier, mais je ne la verrai plus: j'ai découvert la demeure de Blanche. Les parents sont de simples paysans. Madame Vurtz n'avait jamais dit cela; c'est égal , cela ne peut avoir aucune influence sur mon amour pour Blanche. Néanmoins cela a mis de la gêne dans notre première entrevue, je ne pouvais pas lui dire :

— La situation de vos parents ne rn'empêche pas de vous aimer.

Et elle ne pouvait pas savoir l'impression que ferait sur moi cette découverte.

10 février.

Blanche devait me donner hier soir une réponse à une lettre que j'ai eu bien de la peine à lui faire recevoir. Vers onze heures, sa fenêtre s'ouvrit, il en tomba quelque chose, sans doute une lettre; je me suis mis à la chercher, la tête penchée vers la terre.

Tout à coup j'entendis une voix.

— Je vous brûle la cervelle 1

— Pourquoi donc? dis-je en me relevant.

— Suivez-vous quelqu'un?

— Vous êtes curieux.

— Vous me poursuivez depuis un quart d'heure.

— Je ne vous avais pas vu ; mais puisque apparemment vous avez des pistolets pour me brûler la cervelle, vous pourriez n'avoir pas peur de moi.

— Je n'ai pas peur.

— Eh bien! passez, dis-je en lui donnant de l'espace. Quand il m'eut dépassé, il me dit :

— On risque à passer pour un voleur en restant si tard dans les rues.

— Vous y êtes bien, répondis-je ; mais il est vrai que vous n'avez l'air que d'un imbécile.

Il s'en alla en murmurant, et sans doute est allé raconter que, arrêlé par des voleurs, il n'avait dû son salut qu'à son courage et à sa présence d'esprit.

15 mars.

Pour mon jour de naissance, ma jolie Blanche m'a donné la première pâquerette éclose de l'année. Comme, le soir, je la regardais en pensant à Blanche, comme il me semblait sentir s'exhaler de cette fleur à moitié sèche l'odeur de sou haleine, M. Bernhard m'a demandé assez brusquement ce que je tenais là; je me suis senti rougir, j'ai caché mon trésor et je n'ai rien répondu. Je ne sais à quoi M. Bernhard attribuera mon embarras; mais ce que je sais bien, c'est que ni lui ni personne n'en sauront jamais la cause; j'aimerais mieux cent fois perdre la place qui me fait vivre que d'exposer Blanche à une seule pensée impertinente ; j'étonfferais de mes mains celui auquel je soupçonnerais une semblable pensée au fond du cœur.

17 mars.

Je ne puis voir Blanche; elle ne sort pas à cause du froid qui règne toujours lors de la feuillaison de l'aubépine.

FA DIKZE. 321

3 avril.

C'est le jour *de Pâques. Les pelouses sont d'un vert vivant. Les oiseaux chantent dans les buissons. Les saules fleurissent sur les bords du Rhin, et les abeilles bourdonnent autour de leurs chatons jaunes et rouges. Et aussi sur les fleurs des abricotiers.

Il y a près de moi un bourdon doré qui se pose sur une fleur blanche; l'homme le méprise, et pourtant sa destinée est plus heureuse que celle de l'homme : il trouve sa nourriture dans le calice des fleurs, et ne vend pas sa vie pour manger. La parure que la nature lui a donnée suffit à le rendre beau aux yeux de sa femelle. Son sort est plus heureux que celui de l'homme, car, pour ne parler que de moi, je suis fort en peine des moyens de me procurer un chapeau neuf.

23 avril.

Hier, comme nous passions ensemble derrière un rideau de noisetiers, à travers lequel perçaient les derniers rayons du soleil qui empourpraient sa jolie figure, je lui ai pressé la main, mais elle est devenue si tremblante que je n'ai pas osé recommencer.

1er mai.

Quelle jolie petite maison nous avons vue hier ! Tout au haut d'une roche, derrière la maison, de grands et touffus arbres verts.

Gomme nous y serions heureux ! le soleil semble caresser avec amour le toit de chaume sur lequel fleurissent des iris.

En cueillant pour Blanche une branche d'aubépine, je me suis déchiré la main. Nous nous sommes assis sur la mousse et nous avons fait des projets. Mais le moindre bruit que produisait le vent dans les feuilles nous effrayait. Comme le bonheur est craintif, tout lui est ennemi. 0 ma Blanche! cachons notre bonheur sous l'herbC;, soyons heureux tout bas; l'infortune veille et cherche.

3 mai.

Je voudrais êire riche et puissant pour Blanche ; mais mon

amour n'est-il pas plus précieux que rien de ce que pourraient lui offrir les princes et les rois ?

Le baron s'arrêta et feuilleta au hasard quelques cahiers où il vit le commencement de sa grandeur et de sa fortune. Il n'avait pas voulu épouser Blanche; elle avait refusé d'être sa maîtresse. 11 sourit en lisant trois pages emphatiques sur la vertu de la jeune fille. Puis ill'avait oubhée.

— Aujourd'hui, dit le baron, j'ai tout ce que je désirais dans ma jeunesse : de l'argent, des honneurs, du pouvoir, et je m'ennuie ; j'ai perdu, perdu irrévocablement, quelque chose qui n'a pas de nom, une sorte d'aptitude au bonheur que je ne sens plus en moi ; de telle façon que moi, envié de tant de gens depuis plusieurs années, je n'ai pas éprouvé de moments aussi heureux, de jouissances aussi pures et aussi complètes que ce que vient de me procurer le souvenir si vrai de mes douleurs passées... Oh! le bel âge! ajouta-t-il en soupirant, où les plus cruelles angoisses même ont du charme et de la poésie, où les plus poignants chagrins ont leur volupté, dont le souvenir m'arrache des larmes aujourd'hui!

Où sont ces faciles bonheurs de ma vie passée? ces bonheurs dont la cause était en moi, ce bonheur si complet de ma première enfance à poursuivre des papillons dans les sainfoins roses et les luzernes violettes?

Plus lard, cette amère volupté des premières atteintes de l'amour, cette riche saison de la vie, où, comme les lilas au printemps^ Pâme fleurit et exhale une atmosphère de bonheur?

Oh ! comme alors j'étais riche du soleil, riche de l'herbe sur laquelleje m'étendais si nonchalamment, sur les bords du

FA DIÊZE. 323

Rhin, sous les saules bleuâtres; j'étais riche de l'air dont je m'abreuvais alors avec sensualité; mon âme et mon corps se mêlaient à la noble et imposante harmonie de la nature, dont aujourd'hui je suis à peine auditeur !

Et comme moi-même alors j'étais grand et noble, comme mon âme était fière et élevée! Que suis-je aujourd'hui ?... que fais-je?... où vais-je ?... J'ai usé ma vie et détruit ma santé pour être riche, pour m'entourer de toutes les merveilles du luxe.

Mais entre ces tentures cramoisies qui décorent ici les murailles, ai-je jamais trouvé de ces instants d'ivresse pure que je trouvais à l'ombre de ces vertes courtines qu'étendait le feuillage des noisetiers ? Mon sommeil sur l'édredon a-t-il jamais valu mon sommeil sur la mousse des bois? Est-il aussi bon de marcher sur ces tapis que sur l'herbe parsemée de petites marguerites blanches?

Hélas ! ai-je laissé mon bonheur avec la mousse, et les courtines avec mon vieil habit de professeur ? Ou est-ce un parfum qui s'exhalait de moi, et qui s'est dissipé? Il faut un but ou du calme à ma vie; je n'ai pas de but devant moi. Je suis assez riche, assez puissant, assez envié ; j'ai autant d'amis et d'ennemis qu'il en faut. Je n'ai plus rien à faire.

Il resta encore quelques instants absorbé, puis il reprit en feuilletant les cahiers qu'il avait parcourus :

— Non, je ne tourmenterai plus ma vie pour acquérir des choses qui, je le sens, ne peuvent plus m'apporler aucune joie.

Non, non ! dit-il, jamais, depuis bien longtemps, je n'ai été aussi heureux qu'en relisant ces notes.

Demaiti, j'irai évoquer encore des souvenirs, j'irai revoir le rocher de Loreley, j'irai revoir Ober-Wesel et ses hauts clochers, et le Rhin, dont les flots resserrés emportaient si vite la nacelle; et cette belle vallée entourée de roches, dont les échos ont si souvent répété le nom de Blanche, et sur le . sommet, ces vieilles forêts dont le vent balance la sombre verdure ; j'irai voir tout cela, et aussi la maison où j'étais mercenaire, et la maison où demeurait Blanche.

Le lendemain, Conrad annonça qu'il serait absent pendant vingt-quatre heures. Il ne revint plus.

Jl lui fut impossible de s'arracher aux douces sensations qu'il retrouva dans les Heux où s'était envolée sa jeunesse ; il scntaitsibien dans ses veines son sang couler plus chaud et plus rapide, à chaque nouveau souvenir que lui rendait un arbre, une haie, une roche, un tapis d'herbe verte, qu'il se dit :

— En avant de moi la vie ne m'offre plus rien, je vais retourner sur mes pas, je vais revivre de mes souvenirs, je vais rester ici.

La maison de Blanche n'existait plus, d'autres avaient été bâties sur le même emplacement. Mais ce qu'il retrouva, c'est celte vallée dans les roches où le soir il voyait quelquefois Blanche. Même il appela Blanche, et les échos répétèrent le nom ; mais il regarda autour de lui, il craignait d'être entendu : il n'était plus à l'âge où l'on croit le monde et la nature entière intéressés à nos joies et à nos douleurs, où Ton ne peut penser que ce qui nous remplit le cœur ne soit pas respectable à tous, où l'on vit au milieu d'un univers fictif dont on se fait le centre.

Il voulut seul descendre le Rhin en bateau, devant les rochers auxquels les bateliers font répéter le nom de Loreley, la fée des eaux ; auxquels lui n'avait fait répéter que le nom de Blanche. Mais le soir il avait le corps elles membres brisés, il n'avait plus les bras et les jarrets souples et vigoureux comme autrefois ; il était essoufflé pour gravir la moindre roche. Il voulut aller cueillir un petit rameau de cette aubépine où il s'était un jour, pour Blanche, si fort déchiré les mains, et sur laquelle alors des branches nues sortaient à peine des bourgeons verts un peu rosés. Le pied lui glissa, ciraltime qu'il vit au-dessous de lui le fit pâlir. ■ — "N'importe, dit-il, je resterai ici.

Un matin, en se promenant sur le bord du fleuve, il se trouva à un endroit où il voyait d'un seul coup d'œll tous les lieux qui avaient conservé ses souvenirs ; il traversa le fleuve, et deux jours après il était possesseur d'une belle propriété, restes du vieux château de Schœnberg.

Voici ce qu'on dit du vieux château de Schœnberg :

— Au temps de la chevalerie, il y avait dans ce château sept sœurs d'une rare beauté, et que l'on appelait les belles comtesses.

De toutes les parties du monde, barons, comtes, chevaliers et nobles honmies venaient les admirer, s'efforcer de briller à leur cour, et d'obtenir d'elles un regard favorable. Ce n'étaient que tournois et fêtes. Les sœurs ne songeaient qu'à se divertir et qu'à enchainer auprès d'elles, par leurs artifices, les chevaliers qui prenaient tant de soin de leur plaire. Elles donnaient des espérances à tous, et chacun des prétendants se croyait préféré à ses rivaux.

Mais l'accord ne put durer longtemps : les chevaliers se querellèrent et se battirent, il y eut un horrible massacre. Le lendemain, les sept belles comtesses avaient disparu et ne revinrent plus; mais on aperçut pour la première fois dans le Rhin, auprès d'Ober-Wesel, sept écueils, que les vagues tantôt couvraient de leur écume, tantôt laissaient à nu. C'étaient les sept sœurs que Loreley, la fée des eaux, avait changées en pierres.

Si vous avez quelques doutes sur la vérité de cette tradition, les sept pierres y sont encore. Cherchez, et vous n'avez peut-être pas une seule croyance établie sur de meilleures preuves.

Sitôt que le contrat de vente fut signé, le baron s'aperçut qu'il avait fait une sottise. Ce n'était "pas dans le lieu dont

l'aspect l'avait séduit qu'il fallait choisir son habitation ; c'était en face, pour ne pas en perdre la vue. C'était sur les roches nues d'où l'on voyait si bien Ober-Wesel, et le rocher auquel le village était adossé, et le mouvant feuillage qui couronnerait le rocher au mois de juin.

Pendant quelque temps il continua ses courses aux environs; mais d'horribles courbatures l'avertirent qu'il avait perdu encore plus qu'il n'avait pensé, et il avisa de rassembler autour de lui, dans l'enceinte de son immense parc, tous ses monuments. Il se rappela la maison de Blanche, en dressa le plan lui-même, et la fit construire ; il se rappela aussi la pelouse qui était devant la porte, et ordonna au jardinier d'en faire une semblable. Il lui demanda aussi des aubépines et des pâquerettes, et des barbeaux; il n'oublia pas le rideau de noisetiers, derrière lequel il avait osé serrer la main de Blanche, et aussi desvergiss mein nicht.

Souvent par une matinée d'automne, alors qu'il fait si bon de flâner par les plaines, un fusil sur l'épaule, vous avez aperçu à l'horizon un lac immense ; vous avez continué voire route, et, arrivé au point où vous aviez vu le lac, vous marchiez sur l'herbe, et vous ne voyiez que des vapeurs qui s'exhalaient de la terre; plus loin, vous vous êtes retourné et vous avez revu le lac avec sa surface unie.

Telle est la vie ; on mourrait de désespoir quand on découvre que ce qu'on avait pris pour but de ses pensées, de ses désirs, de ses rêves, n'existe pas, ou n'est qu'un brouillard auquel la distance donne des formes fantastiques. Mais comme il faut marcher, entraîné que l'on est par la vie, il vient un moment où, en se retournant, on revoit les mêmes prestiges, et, jusqu'au bout de la route, on jette, de temps à autre, un regard d'adieu à ce qu'on croit avoir possédé ; la vie est toute dans ce qui n'est pas encore et dans ce qui nesl plus, désirs et regrets.

Ainsi, avec quelle ténacité nous nous rattachons aux moindres souvenirs ! Quelle influence gardent sur nous une mélodie quelquefois sans couleur pour tous, certains aspects du ciel, la fleur que d'autres foulent aux pieds avec indifférence !

Cela doit vous expliquer à la fois et la manie qui s'empara de Conrad, et notre persévérance à rappeler ces petites fleurs aux pétales d'un bleu de ciel pâle, au feuillage d'un vert sombre, qui croissent sur le bord des élangs et des fleuves, et, le pied dans l'eau, suivent le mouvement des petites lames que le moindre vent pousse à la rive.

Comme nous l'avons dit ailleurs, les Suisses les appellent herbes aux perles, les botanistes myosotis scorpioides. Voici pourquoi on les a appelées vergiss mein nicht, c'est-à-dire ne m'oubliez pas. Dussions-nous nuire à l'intérêt de notre histoire, nous dirons que c'est une des traditions les plus intéressantes que nous ayons jamais entendues.

Il y a un tombeau à Mayence ; comme le nom que l'on y avait gravé a été effacé, le tombeau est à la disposition du premier venu d'entre les morts; mais, attendu qu'il est simple, et qu'aucune famille ne pourrait s'enorgueillir de l'attribuer à un de ses membres morts, l'opinion générale le laisse à un ménestrel allemand, musicien et poëte, dont on n'a pas même conservé le nom de famille.

11 s'appelait Henreich ; et, comme ses vers, dont nous ne croyons pas qu'il soit rien resté, étaient tous à la louange des femmes, et surtout à celle de Marie, on l'appelait Henreich Frauenlob, c'est-à-dire le poêle des femmes. Quand il était parti pauvre pour courir l'Allemagne et chercher fortune au moyen de ses romances et de son talent, Henreich avait laissé à Mayence une fille qui attendait son retour, s'éveillait pâle dans les nuits d'orage, et priait pour lui.

Après trois ans, il revint riche et renommé. Longtemps avant son retour, Marie avait entendu son nom mêlé à la louange et à Tadmiralion; et, par une noble confiance, elle savait que ni la louange ni Fadmiralion n'avaient donné à son amant autant de bonheur et d'orgueil que lui en donnerait le

premier regard de la jeune fille qui Tattendait depuis si longtemps .

Quand Henreich vit de loin la fumée des maisons de Mayence, il s'arrêta oppressé, s'assit sur un tertre d'herbe verte, et fit entendre un chant simple et mélancolique comme le bonheur...

Le lendemain, vers le coucher du soleil, les cloches tintèrent pour annoncer le mariage de Henreich et de Marie, à la première aurore. A ce moment, tous deux se promenaient seuls sur Tallée qui s'étend le long du Rhin. Il s'assirent l'un près de l'autre sur un tapis de mousse, et passèrent de longs et fugitifs instants à se regarder, à se serrer les mains sens rien dire, tant ce qui remplissait leurs âmes était intraduisible par des paroles.

La teinte de pourpre que le soleil avait laissée à l'horizon était devenue d'un jaune pâle, et l'ombre s'avançait sur le ciel, du levant au couchant.

Tous deux comprirent qu'il fallait se quitter; Marie voulut fixer le souvenir de cette belle soirée, et montra de la main à Henreich des fleurs bleues sur le bord du fleuve. Henreich la comprit et cueillit les fleurs, mais son pied glissa, il disparut sous l'eau : deux fois l'eau s'agita, et il reparut, se débatlant, écumant, les yeux hors de la tête, mais deux fois elle ressaisit sa proie.

Il voulait crier ; mais feau le suffoquait. A la seconde fois qu'il reparut, il tourna un dernier regard vers la rive où était Marie, et, sortant un bras, il lui jeta les fleurs bleues qu'une contraction nerveuse avait retenues dans sa main ; mais ce mouvement le fit enfoncer : il disparut, Teau reprit son cours, et le fleuve resta uni comme une glace. Ainsi mourut Henreich Frauenlob. Pour Marie, elle mourut fille, dans une communauté religieuse.

On a traduit l'éloquent adieu de Henreich, et on a appelé la fleur bleue Vergiss meiu nicht, c'est-à-dire ne m'oubliez pas.

Quand la maison de Blanche fut construite, quelque exactitude qu'on y pût mettre, elle était trop neuve, les murs étaient trop blancs, et le chaume n'était pas, comme sur l'autre, couvert d'une belle mousse verte et brune et surmonté d'iris violettes.

Le jardinier annonça officiellement à Conrad qu'il ne fallait pas marcher sur le gazon anglais. Au mois d'avril, au lieu de pâquerettes blanches, il fleurit des pâquerettes roses doubles. Le jardinier avait aussi planté une variété d'aubépine à fleurs doubles et sans épines, que, triomphant, il fit remarquer au baron dans les premiers jours de mai. Les coudriers avaient été, par un ciseau savant, taillés et arrondis en boule. Au mois de juillet fleurirent des barbeaux roses, blancs, jaunes, violets, mais pas un seul bleu; cette variété, qui vient d'elle-même dans les champs, étant trop commune pour le jardin de M. le baron.

— Où est le temps, se disait-il, où je marchais sur l'herbe sans savoir si mes pas pouvaient la flétrir, et me reposant sur la nature du soin de me fournir des lapis verts !

Hélas ! pour trouver les bluets aussi jolis, il faut, par le soleil, les aller chercher dans les champs, et avoir une tête blonde sur laquelle on les mette en couronne.

Comment diable celte aubépine double sans épines me rappellera-t-elle celle que je teignis démon sang?

Il abandonna le jardin au jardinier . Il rencontra un jour une vieille femme ; c'était la tante de Blanche. Elle ne le reconnut pas; mais elle possédait un vieux mouchoir bleu qui avait appartenu à sa nièce; elle le donna à Krumpholtz, qui lui donna sa bourse pleine d'or.

11 enferma ce mouchoir dans son cabinet. Ce souvenir était plus resserré, plus intime, et ne passait pas par d'autres mains avant d'arriver à lui ; mais, au bout de quelque temps, l'habitude fit que ce souvenir ne le frappa pas plus qu'une

330 FA DIKZE.

tasse de porcelaine ou un flambeau ciselé. Conrad se trouva plus malheureux que jamais.

Avant cette épreuve, il n'avait perdu que l'objet de ses sensations, il avait maintenant perdu aussi la faculté de sentir. Il eut envie de se casser la tête. C'est une proposition que souvent à soi-même on se fait assez légèrement : aussi jouiton pendant quelques jours agréablement de la vie après qu'on a trouvé à se donner im prétexte plausible de prendre un autre parti. Krinupholtz se rappela un air qu'il avait entendu chanter par Blanche.

Oh ! la belle et divine chose que la musique ! 0 musiciens , enfants chéris du ciel ! que le peintre et le poëte courbent le front devant vous, car la musique c'est la langue du ciel, langue mystérieuse que nous aimons à entendre, toute vague et mystérieuse qu'elle est, comme on aime à entendre une douce langue étrangère prononcée par une femme. Là où s'arrête le génie du peintre, là où le poëte n'a plus que des sensations confuses qu'il ne peut rendre, et des paroles qui lui brûlent le cœur sans pouvoir sortir sous une forme humaine, là où s'arrête la poésie, commence la musique.

Krumpholtz alors retrouva tous ses souvenirs, toutes ses sensations ; alors il retrouva ses dix-huit ans, la santé et la vigueur de sou âme et de son corps.

En rappelant cet air, il fut heureusement surpris, comme le voyageur qui, avec son bâton ferré, gravissant péniblement les hauts glaciers, arrive à une hauteur où la mousse seule végète encore : il monte, et la mousse môme a disparu ; ])artout la neige blanche comme uu linceul ; mais tout à coup du sein de la neige s'élève un arbrisseau d'un vert vif, couronné de fleurs de la couleur de la rose : c'est l'Alpen-rose, c'est la rose des Alpes.

FA DIfc:ZE.

S^EÎ

Au Rhin, au Rhin, c'est là que sont nos vi - gnes. Qu'il

soitbé • ni,^ le Rhin! Qu'il soit bé-ni, le Rhin! Le

pam-pre

Mais Krumphollz ne se souvenait que de celle partie de l'air; et quelques efforts qu'il pût faire, il lui fut impossible de se rappeler une note de plus. Il chanta ce commencement d'air cent fois par jour. En lisant, en mangeant, en causant, il fredonnait toujours les mômes mesures, autant pour renouveler la sensation que lui apportait cet air que dans l'espoir d'en trouver la fin. Souvent il sentait la mesure suivante errer sur ses lèvres ou bourdonner à son oreille ; mais aussitôt qu'il voulait l'articuler, il ne voyait plus rien, et il chantait cinquante fois de suite:

Au Rhin, au Bhin, c'est là que sont nos vignes; Qu'il soit béni le Rhin ! qu'il soit béni le Rhin! Le pampre

Mais il ne pouvait aller plus loin. Il alla trouver la tante de Blanche : mais elle était devenue complètement sourde. Pendant une semaine, il arrêta tous les bateliers et les vignerons qu'il rencontra ; il leur chantait ce qu'il savait de son air et leur demandait s'ils savaient la suite. Au bout de la semaine, sa réputation de folie était parfaitement établie.

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