‹ La famille Alain (volume 2)Chapitre 10 sur 21 · M. EDMOND *** A M. BRÉVILLE, AU CHATEAU DE BEUZEVAL, PRÈS DIVE · texte numérisé non relu

M. EDMOND *** A M. BRÉVILLE, AU CHATEAU DE BEUZEVAL, PRÈS DIVE

« Je suis en route pour Beuzeval, mon cher ami, mais je vous amène un hôte bien maussade. Il m'est arrivé l'aventure la plus déplorable qui se puisse imaginer.

» J'étais allé voir des amis à Lisieux; ils m'ont fait conduire jusqu'à Honfleur, où j'ai couché. Une voilure partait le matin pour Trouville. J'étais déshabillé et j'allais entrer dans mon lit, lorsque le garçon de l'hôtel vint me dire qu'on me priait d'envoyer ma malle dès le soir à la voiture, qu'on allait charger d'avance, parce qu'on partait le lendemain à cinq heures du matin.

» J'étais fatigué, j'avais sommeil ; je fis cependant ce qu'on me disait. Le garçon prit la malle, et moi je m'endormis d'un profond sommeil, qui ne cessa qu'à quatre heures et demie.

» On vint me réveiller pour le départ; je me levai en toute

hâte, je voulus m'habiller ; mes habits avaient disparu ; j'appelai le garçon.

— Je vais chercher vos habits, monsieur, me dit-il. On les aura portés dans la chambre où on brosse tous les habits de la maison.

» Dix minutes après, il revint me dire qu'il ne les avait pas trouvés.

M Je l'envoyai au bureau de la voiture pour la faire attendre, et je me remis à chercher avec l'aubergiste sous le lit, dans les tiroirs, partout.

» Le garçon rentra bientôt et me dit : — La voiture est partie; je l'ai retenue plus de dix minutes, mais il a bien fallu la laisser partir.

— Ah ! mon Dieul m'écriai-je alorsje sais où sont mes habits.

— Et où cela, monsieur?

— J'étais fatigué hier soir, je tombais de sommeil; on m'a dit de faire ma malle^ j'ai très-bien plié et enfermé dedans le pantalon et Thabit que je venais de quitter. Quand part-il une nouvelle voilure ?

— Demain matin, monsieur.

— Ce sera un jour de retard ; mais on peut bien passer une journée à Ronfleur... Remontez-moi ma malle, je vais m'habiller.

— Mais elle est en route, monsieur, votre malle.

— Comment ! en route?

— Oui, votre place était retenue, vous la devez au voiturier ; il a dit qu'on vous rendrait votre malle à Trouville contre le prix de votre place.

— Imbécile!

— Pardon, monsieur, mais le voiturier a raison ; il n'est pas juste qu'il perde le prix de votre place, qu'il aurait donnée sans doute à d'autres, s'il ne vous l'avait pas réservée.

— C'est bien de cela qu'il s'agit! Mes habits sont dans ma malle, et Vous avez envoyé ma malle à Trouville. Me voici en chemise pour jusqu'à demain matin.

— C'est désagréable, mais ce n'est pas ma faute.

«J'entrai alors dans une telle colère que je renversai les chaises et brisai un pot à Peau. L'aubergiste finit par me dire : — Monsieur, ma maison est une maison honnête, dans laquelle on ne fait pas en six mois le bruit que vous faites depuis une demi-heure.

» J'étais hors de moi, je m'emportai en invectives.

» Il me dit : — Monsieur, obligez-moi de débarrasser ma maison d'un hôte aussi bruyant et aussi incommode, et cela tout de suite, ou je vais vous faire sortir au moyen de la garde, qu'on VT appeler.

— Mais, sot que vous êtes, comment voulez vous que je sorte dans l'état où je suis ? Mon portefeuille est dans la poche démon habit, ma bourse est dans celle démon pantalon ; tous deux sont sur la route de Trouville.

— Alors, monsieur, dit l'hôte, comment allez-vous me payer?

» Je pensai à vous, je demandai si la poste était partie ; on me dit qu'elle ne passait qu'à deux heures; c'est en l'attendant que je vous écris si longuement, mon cher ami.

« Cette lettre arrivera ce soir à Trouville; vous no l'aurez

à Beuzeval que demain malin ; envoyez-moi promptement

un homme avec de l'argent, des habits et une voiture .

» Tout à vous.

)Œdmond '**. »

Monsieur Bréville se mit en route à l'instant même pour aller au secours de son ami.

XXYIII

Bérénice, dont la noce devait être célébrée le lendemain matin, se promenait depuis le coucher du soleil jusqu'à la nuit avec le lils Glam au bord de la mer, tous deux parlant de l'avenir.

— Mon père, disait Glam, a amassé quelque argent; il est vieux, il me donnera son bateau, en se réservant un lot sur

la pêche. Pour vous, Bérénice, vous laisserez là la dentelle; vous aurez bien assez à raccomoder vos filets ; il faudra aussi que vous continuez à aider votre mère dans son ménage ; vos parents ne sont plus jeunes; loin de lenr ôter une si bonne fille, je veux remplacer pour eux un des fils qu'ils ont perdus.

Ce pauvre Onésime, j'ai prié pour lui de bien bon cœur ce matin. Notre premier enfant s'appellera Onésime.

Bérénice devint toute rouge et demanda à rentrer. D'ailleurs il allait faire de forage ; les arbres frissonnaient sans qu'il fit de vent ; puis des bouffées subites venaient faire ployer les peupliers jusqu'à terre, et on retombait dans un calme pesant; des éclairs, les uns d'un blanc bleuâtre, les autres d'un violet pâle, déchiraient la voûte noire et abaissée que formaient d'épais nuages ; aux éclairs succédaient des bruits de tonnerre, tantôt roulant sourdement,tantôt éclatant en sons aigus.

Entre les coups de tonnerre, des fauvettes chantaient dans les arbres, et écartaient leurs ailes pour recevoir la pluie qui allait tomber.

Pulchérie, suivie de Mopse, avait remonté la rivière de Beuzeval, et elle était allée s'asseoir sous le saule d'Onésime; elle se laissait bercer à des rêveries qui faisaient passer devant elle les fantômes de ses journées écoulées ; mais bientôt, voyant le jour presque fini, elle se disposa à redescendre à Dive, d'où elle comptait se faire reconduire à Cabourg par quelqu'un du village.

Cependant elle voulut passer par Beuzeval, où son existence avait changé si complètement. Déjà elle n'était plus qu'à quelques pas du château, quand elle rencontra Epiphane qui allait y rentrer.

Mopse grogna en montrant ses dents blanches et aiguës. Epiphane salua Pulchérie, et lui offrit, si elle avait peur, de l'accompagner jusqu'à Dive ou jusqu'à Cabourg.

— Vous voyez, dit-elle en montrant Mopse, qui, le poil hérissé, continuait à le regarder en grognant, que j'aurais au besoin un bon défenseur.

— Qu'est ceci? demanda maître Garandin; ne vois-je pas quelqu'un qui rôde autour du château ?

262 LA FAiMILLE ALAIN.

Et il s^avança au moment où un étranger venait de sonner ; une femme ouvrit la porte.

— M. Bréville est-il chez lui? demanda l'étranger. ■— Il est en voyage, monsieur.

— Pour longtemps?

— Il reviendra sans doute ce soir, mais pour sûr demain matin.

— Alors je ne pourrai pas le voir. Vous lui direz que c'est M. Hubert qui n'a pu l'attendre et est reparti tout de suite.

Mopse avait recommencé à grogner de plus belle ; puis tout à coup, malgré les efforts de Pulchérie qui le rappelait, il s'élança sur l'étranger; mais, au lieu de le déchirer ou le mordre, il sauta sur lui, léchant ses mains, ses habits ; il se roula par terre en gémissant ; puis il recommença ses gambades, courant autour de lui en cercle et sautant assez haut pour lui lécher le visage.

— Mopse, Mopse! cria l'inconnu, et lui-même prit le chien dans ses bras et le couvrit de caresses.

— Epiphane s'avança : — Vous avez, monsieur, demandé M. Bréville?

— Etes-vous de la maison ?

— Oui, monsieur.

— Eh bien! j'ai laissé mon nom.

— Monsieur Hubert?...

— Oui, monsieur...

— Ecoute, Onésime, si c'est pour moi que tu cherches à déguiser ton nom et ta voix, cela ne te servira pas à grand' chose. Je te reconnais parfaitement; que viens-tu faire ici, malheureux Onésime?

Pulchérie s'était approchée en croyant entendre le nom d'Onésime, et déjà surprise de la joie du chien; mais quand elle entendit Garandin nommer Onésime pour la seconde fois, elle jeta un grand cri et tomba à genoux.

— Pulchérie ! s'écria Onésime.

— Est-ce toi, Onésime, qu'on nous disait mort?

— Ce n'est pas le moment de causer, dit Epiphane ; si on sait qu'Onésime est ici, il est perdu.

— Et on ne lardera pas à le savoir par Ion moyen, lâche et traître que tu es ! mais ce n'est pas encore le moment de régler nos comptes, seulement disparais à l'instant.

Et en disant ces mots, Onésime mit la main sur un poignard de marin qu'il portait à la ceinture. Epiphane était déjà loin.

— Chère Pulchérie, reprit Onésime, ce n'est pas seulement la peur qui fait fuir Epiphane ; d'ailleurs le temps n'est pas arrivé où je veux être au milieu de vous, mais je n'ai pu résister au besoin de vous voir de loin hier à l'église.

De qui étiez -vous donc tous en deuil? Je n'ai appris la mort de personne.

— Onésime, c'était un service pour le repos de votre âme qu'on célébrait hier.

— Chère Pulchérie, ma seule pensée, tout ce que j'aime au monde, vous avez donc adopté mon pauvre Mopsel

— Etes-vous en sûreté, Onésime?

— Moi, pas le moins du monde.

— Fuyez alors, malheureux !

— 11 faut que je voie quelqu'un qui ne sera ici que demain.

— Mais si Epiphane vous trahit... c'est possible.

— C'est même parfaitement sûr. Aussi je ne voulais être reconnu par personne; j'aimais mieux qu'on me crût mort; il faudra peut-être que mes amis me perdent une seconde fois.

— Et cette horrible affaire...

— Je suis innocent, Pulchérie ; mais je n'en suis pas moins condamné à mort.

— Comme vous êtes changé, Onésime!

— J'ai étudié, j'ai travaillé, depuis que nous ne nous sommes vus; mais... tenez, j'aimerais mieux que nous ne nous fussions pas rencontrés.

Adieu, ne parlez de moi à personne, pas même à Bérénice, si toutefois il n'arrive rien de mal-, car, si je suis trahi et arrêté, vous n'entendrez que trop parler de moi.

Soyez sûre d'une chose, Pulchérie, ma vie entière vous appartient ; quoi qu'il arrive, elle sera à vous jusqu'à la fin ; mon dernier soupir sera pour vous. Adieu.

Et Onésime disparut sous les saules et les arbres de la rivière. Mopse voulut le suivre, mais il le chassa.

Pulchérie n'osa pas entrer à Dive, où elle devait cacher un si grand secret et où on aurait remarqué sans peine son émotion; elle alla droit à Cabourg; son oncle était couché depuis longtemps.

Il était près de minuit lorsque M. Bréville arriva à Beuzeval avec son ami, M. Edmond. M. Edmond était un homme d'un embonpoint peu ordinaire; il n'aurait pu mettre aucun des habits de M. de Bréville, qui n'avait pas cru devoir lui en faire porter, et ne s'était muni que d'argent; on appela des fripiers, ont eut beaucoup de peine à trouver ce qu'il fallait pour mettre eu état de sortir de l'auberge M. Edmond***, dont les formes démesurées n'avaient pas été prévues par les tailleurs.

On finit cependant par trouver un habit à peu près à sa taille. Pendant le cours de ses recherches, M. Bréville demanda avec empressement le prix d'une redingote qui était mêlée aux bardes qu'on leur montrait ; il la paya sans marchander, et fU beaucou[) de questions au fripier.

La voiture qui ramenait M. Bréville el M. Edmond n'était plus qu'à quelques pas du château, quand un homme arrêta brusquement le cheval.

En même temps une voix cria :

— C'est moi, Hubert.

— Malheureux ! imprudent ! quelqu'un vous a-t-il vu ?

— Oui, Epiphane.

— Diable!

— Et tout porte à croire qu'il a déjà pris ses mesures pour me faire arrêter. Aussi, si je ne vous avais pas rencontré ce soir, je serais parti dans la nuit.

— 11 faut que vous entriez au chùlcau ; nous allons voir ensuite ce qu'il y à faire. Attendez que tout soit fermé.

Quand vous verrez une lumière en dehors de la porte du salon, vous entrerez par la porîe du jardin, où je vous allendrai.

— Très-bien î

Il se passa au moins une demi-heure ; après quoi, la lumière, s'étant fait voir, Onésime fut reçu à la porte du jardin par M. Bréville, qui l'embrassa tendrement.

— Je suis bien mécontent de vous, Onésime. Comment, malgré ma défense?...

— Je ne pouvais plus attendre...

— Vous êtes un fou... Epiphane est allé prévenir les gendarmes; il est déjà revenu.

— Je m'en doutais.

— Il m'a parlé de votre rencontre. Ce qu'il fait, c'est dans votre intérêt et dans celui de votre famille. Il vous a d'abord conseillé de prendre la fuite, vous avez refusé de l'écouter; alors, pour vous sauver malgré vous, il est allé mettre les gendarmes en campagne, mais les renseignements qu'il leur a donnés les feront promener inutilement demain toute la matinée.

Il a pensé que, voyant le danger si imminent, vous vous décideriez sans doute à fuir.

Voici dans quel ordre il a indiqué au brigadier de gendarmerie les recherches à faire : d'abord ici, où il est bien sûr que vous ne serez pas;. ensuite chez vos parents, puis à Ca bourg, chez M. Malais ; enfin chez les Glam, dont le fils va épouser votre sœur.

Il pense que ces fausses démarches vous donneront, et au delà, le temps de vous mettre à l'abri.

— Quelle trahison cachent ces précautions?

— Pas celle que vous croyez. Epiphane aime mieux, en réalité, vous voir en fuite qu'arrêté. Les gendarmes viendront ici à la pointe du jour. Soupez et dormez; nous causerons pendant que vous souperez.

Il était à peine six heures du matin; Bérénice se réveillait heureuse fiancée. Pulchérie était venue surveiller sa toilette.

Tout à coup le fils Glam arriva ; il apportait la nouvelle qu'Onésime n'était pas mort, qu'on l'avait vu dans le village, et qu'il avait été arrêté par les gendarmes au moment même où il prenait la fuite par-dessus les murs du château de Beuzeval.

Cette nouvelle livra loiit le monde aux impressions les plus diverses et même les plus opposées. Onésime était vivant, mais il ne vivait sans doute que pour mourir d'uue mort infamante.

Il ne fut plus question de mariage pour ce jour-là. Pulchérie alors put dire qu'elle l'avait rencontré la veille. Tout le monde caressa Mopse, qui avait si bien reconnu son maître.

— Ohl dit Pélagie, si je l'avais au moins embrassé et serré sur mon cœur I

On remarqua avec étonnement que les gendarmes, après avoir conduit Onésime dans la prison de Caen, revinrent à Beuzeval, et ne s'en écartèrent pas pendant quelques jours.

On ne tarda pas à citer les témoins, maitre Epiphane Garandin et sa femme, ainsi que la servante du meunier ; mais, ainsi que nous l'avons dit, Désirée avait quitté le pays sans laisser de traces.

M. Bréville alla souvent à Caen. Lorsque le jour du jugement fut fixé, il demanda à Tranquille Alain et à Pélagie s'ils voulaient y assister.

Ils hésitèrent longtemps, mais ils reçurent une citation comme témoins, en vertu du pouvoir discrétionnaire du président. M. Malais, également cité, emmena sa nièce Pulchérie,

Le jour du jugement arrivé (peu de nos personnages avaient dormi pendant la nuit), les témoins se rendirent à leur poste. Bérénice et Pulchérie se tenaient à l'écart avec Pélagie : toutes trois étaient pâles et se parlaient à peine. M. Malais, Tranquille Alain, Epiphane et sa femme étaient au banc des témoins.

Les juges ne lardèrent pas à monter sur leurs sièges, puis le président ordonna dinlroduire l'accusé. Alors Onésime parut entre deux gendarmes, et s'assit au banc des prévenus.

Les trois fennues, on le voyant, se prirent à pleurer en silence. Tranquille Alnin évita de regarder du côté do son

fils; sa tristesse était môlée de sévérité. On fit l'appel des témoins ; tous répondirent, à l'exception de Désirée, la servante du meunier, dont on n'avait pu retrouver la demeure, et de M. Bréville, dont on ne put expliquer l'absence.

Le président annonça que les débats étaient ouverts. L'accusé ayant répondu aux questions d'usage qu'il était marin et capitaine marchand, le procureur du roi l'interrompit et dit : — Le prévenu n'avait pas ce litre lors de l'instruction qui précéda son évasion ; ce titre est-il réel?

— Monsieur, reprit Onésime, je me suis enfui, parce que, bien qu'innocent, je voyais accumulées contre moi des probabilités qui auraient pu tromper la sagesse des juges.

J'espérais que le hasard ou plutôt la Providence m'apporterait quelque preuve de mon innocence que je serais venu moi-même mettre sous les yeux de la cour.

En attendant, sous le faux nom de Hubert, j'ai travaillé, je me suis fait recevoir capitaine et j'ai fait un voyage dans les Indes. Voici les papiers qui en font foi.

Le procureur du roi, donnant lecture alors de l'acte d'accusation, commença par rappeler la mort du meunier, qui avait évidemment perdu la vie en défendant son trésor. « La justice, continua-t-il, fut un moment embarrassée.

» Un seul homme était entré la nuit et avait accès chez Eloi Alain ; mais cet homme était son neveux, cet homme était son héritier, ainsi qu'en fait foi le testament, et il le savait, comme l'ont établi non-seulement plusieurs témoignages, mais aussi ses réponses et ses aveux à lui-même.

» La défiance de la justice reculait devant un crime aussi odieux, lorsque les révélations d'un témoin oculaire vinrent l'obliger à croire à une perversité heureusement peu commune.

« Un personnage que des liens d'amitié et d'intérêt attachaient à cette famille, le nommé Epiphane Garandin, qui, maitre d'école, avait élevé le prévenu, dit que, vaincu par la force de la vérité et par l'horreur du crime, il venait révéler aux magistrats un épouvantable forfait.

» Quelques heures avant le crime, il avait laissé Eloi Alain

en parfaite santé partant pour un petit voyage. Onésime Alain, marin réfractaire, caché dans le pays, s'était introduit chez son oncle, et peu de temps après on Tavait vu s'échapper par une fenêtre.

» Le lendemain, on avait trouvé mort le meunier, qui était rentré dans la nuit, au lieu de ne rentrer que le lendemain, comme on devait s'y attendre.

» Le prévenu, qui avait cette nuit même quitté le pays, fut arrêté au milieu d'un repas de matelots, au Havre, et amené en prison. Là, dans IMnstruction, il avoua qu'après avoir épuisé toutes les prières afin d'obtenir quelques délais pour un débiteur du meunier, qui était de ses amis, il avait cru pouvoir prendre à son oncle, dont il se savait le seul héritier, une somme qui serait rentrée quelques heures après entre ses mains, puisqu'elle devait lui être remise par ce débiteur aux abois.

» Il s'était, en effet, introduit chez le meunier de Beuzeval pendant l'absence de ce dernier, et avait ouvert une cachette dans laquelle il savait être renfermées des sommes importantes. Au moment où il venait de prendre l'argent dont il avait besoin, il avait entendu du bruit, et, regardant à travers la serrure, il avait vu un œil qui, de l'autre côté de la porte, suivait tous ses mouvements.

» Effrayé, il s'était enfui et n'avait appris la mort de son oncle que longtemps après et seulement lors de son arrestation au Havre. Il avait enfoui, en effet, la somme au pied d'un arbre, où les personnes auxquelles cet argent était destiné furent invitées par une lettre à l'aller chercher ; mais cellesci s'empressèrent de remettre entre les mains de !a justice le résultat d'un crime dont i! ne peut retomber sur elles le moindre soupçon de complicité,

>) Cette défense manquait complètement delà vraisemblance même la plus vulgaire. Le prévenu avouait toutes les choses matériellement prouvées et niait toutes les autres.

)' L'inslrucLioa crut devoir le renvoyer devant la cour d'assises; mais, lorsque vint le jour du jugement, Onésime Alain s'était évadé.

» C'est seulement il y a quelques jours qu'il a reparu dans le pays, ramené par son imprudence, par sa confiance dans une trop longue impunité, ou plutôt par un arrêt de la Providence, qui ne laisse quelquefois les plus grands crimes impunis que pour leur infliger ensuite leur châtiment avec plus d'éclat.

))Onésime Alain, aujourd'hui entre les mains de la justice, est donc appelé de nouveau à se défendre ; mais les preuves accumulées contre lui ne permettent guère d'espérer qu'il puisse le faire avec succès. »

Celte exposition de l'affaire fut suivie de la plaidoirie du ministère public. Il démontra l'épouvantable ingratitude d'Onésime, qui, comblé des bienfaits de son oncle, l'avait lâchement assassiné dans l'impatience que lui causait l'attente du testament.

Il félicita Epiphane Garandin, qui, saisi d'horreur à la vue d'un pareil forfait, avait rejeté loin de son cœur honnête une vieille amitié et n'avait pas hésité à faciliter à la justice l'accomplissement de ses rigoureux devoirs.

Il termina en demandant contre Onésime l'application des articles 296, 297 et 302 du Code pénal.

Le président demanda à Onésime s'il avait quelque chose à dire pour sa défense et s'il avait fait choix d'un avocat. Un homme grand et sec perça la foule alors, s'avança jusqu'au pied du tribunal et dit:

— Monsieur le président, témoin cité, je demande, du consentement du prévenu, à prendre sa défense devant MM. les jurés et les juges.

— Prévenu, dit le président, prenez-vous le témoin ici présent pour défenseur ?

— Oui, monsieur.

— Comment vous appelez-vous ?

— Hector-Eugène, comte de Sievenn.

Les habitants de Dive et do Beuzeval se regardèrent les uns les autres avec étonnement. Le président avait parlé assez bas, et M. Bréville, qui s'appelait maintenant le comte de Sievenn, avait répondu à l'instant même, lui qui semblait si

souvent avoir peine à entendre les voix les plus fortes et les plus stridentes.

— Le témoin, dit le procureur du roi, n'est assigné que sous le nom de M. Bréville.

— Mettez Bréville, si vous voulez, c'est peu important. Voici cependant des papiers qui constatent mou identité.

—Ah ça ! mais il n'est plus sourd, murmura Epiphane.

— C'est une singulière transformation, dit M. Malais. Du reste, je ne suis pas fâché que le propriétaire actuel de Beuzeval soit un homme tout à fait comme il faut; je m'en étais douté.

— Puis-je prendre la parole ?

— Parlez, monsieur.

(( Messieurs les jurés et messieurs les juges, je me trouvais sur la jetée du Havre au moment où un navire allait se perdre. Le danger était si effroyable, que les plus hardis pilotes hésitaient à se mettre à la mer.

» Onésime Alain se présenta, son exemple encouragea d'autres matelots. La fureur de la mer fut vaincue, et six hommes furent arrachés à une mort certaine.

» Le lendemain, au milieu d'un repas auquel on me fit l'honneur de m'admettre^ Onésime Alain fut arrêté comme coupable d'un assassinat commis sur la personne de son parent et de son bienfaiteur dans l'intention de le voler.

» Moi, qui avais vu le dévouement d'Onésime pour des inconnus, moi qui avais vu aussi de quel air il m'avait repoussé quand je lui avais sottement offert de l'argent, je trouvai l'accusation invraisemblable et absurde.

» Je n'abandonnai pas cet homme si brave et si généreux; je ne tardai pas à apprendre qu'il avait, il y a quelques années, exposé sa vie pour sauver celle de ce parent qu'on l'accusait d'avoir lâchement assassiné.

» Néanmoins des témoignagnes accablants se réunissaient contre lui. Des circonstances qui ressemblaient singulièrement à des preuves s'accumulaient.

» Je m'informai ; je vis qu'Onésime allait être condamné; excusez mon audace, messieurs, mais je pensai que la justice

se trompait et qu'elle allait commettre une de ces très-rares mais très-déplorables erreurs qui ont taché son hermine de quelques gouttes de sang innocent.

» Je n'avait absolument rien à répondre à l'accusation; mais une voix éloquente me disait dans le cœur : Cet homme est innocent. Je le fis évader. Je fus aidé, je dois le dire, par un homme dont M. le procureur du roi vient de faire un remarquable éloge, par Epiphane Garandin, qui montra le plus grand zèle et le plus grand courage pour faciliter cette évasion.

» J'eus quelque peine à décider Onésime Alain à prendre la fuite. Il prétendait qu'étant innocent, il ne courait aucun risque d'être condamné.

» Votre sagesse, messieurs, était par lui dignement appréciée; mais je suis moins jeune, j'ai vécu, j'ai vu le monde, cela m'a donné une défiance sans aucun doute exagérée : je fis partir Onésime.

» J'ai quelques amis, quelque influence, même un peu d'argent. Onésime, dont l'éducation était nulle, travailla dans la retraite, travailla avec intelligence et opiniâtreté.

» Au bout d'un an et demi, il était reçu capitaine au long cours sous le nom d'Hubert, laissant, par mon conseil, de côté son nom d'Onésime Alain, en attendant qu'il pût le porter de nouveau sans tache et sans soupçon.

— Mais, monsieur, dit le procureur du roi, il me semble que vous nous contez là des histoires qui vous sont parfaitement personnelles; ces épisodes n'appartiennent que trèsindirectement au procès, fatiguent l'attention de MM. les jurés, et...

— Monsieur, répondit M. de Sievenn, vous avez parlé pendant deux heures et demie pour soutenir l'accusation, je ne demande qu'une demi-heure pour la détruire.

» Laissez-moi employer ma demi-heure à ma fantaisie. MM. les jurés, j'en suis sûr, ont trop d'intérêt à ne pas condamner un innocent pour s'ennuyer de mes paroles ; d'ailleurs je vous ménage des détails qui à vous-même, monsieur le procureur du roi, procureront quelque satisfaction.

— Puis-je continuer ?

— continuez, dit le président.

» Mon ami était à l'abri ; je dis mon ami, messieurs, parce que l'homme assis là entre deux gendarmes m'avait fait l'honneur de m'appeler son ami, honneur que j'avais brigué le jour du sauvetage du navire, honneur que je trouvais plus grand encore depuis qu'il était malheureux, injustement accusé et abandonné de tout le monde : le malheur donne aux hommes une sorte de consécration et les rend vénérables.

» Pour moi cependant, ce n'était point assez qu'Onésime Alain fût en sûreté contre l'erreur probable de la justice, je croyais, je sentais, je savais qu'il était innocent, et je n'avais pas la moindre preuve à en donner; cette preuve, il me la fallait, quand j'aurais dû consacrer ma vie entière à la chercher ; c'était une grande et noble occupation, je m'y dévouai entièrement.

» J'arrivai à Beuzeval comme par hasard; je me montrai le plus sourd et le plus crédule de tous les hommes; je n'entendais rien, et je croyais tout.

» Ces deux infirmités écartèrent de moi toute défiance; on parlait librement devant moi comme si j'eusse été absent ; je courus tout le pays, je voulus savoir la vie de tout le monde. Il n'y a personne qui ne m'ait raconté à deux ou trois reprises l'histoire du meunier Eloi Alain trouvé mort dans sa chambre.

» Cent fois j'ai cru voir un commencement de clarté, cent fois je me suis heurté contre le faux et l'absurde. J'enregistrais tous les rapports, toutes les contradictions. Cela a duré trois ans, messieurs, et c'est seulement il y a trois semaines que j'ai eu la dernière preuve qui me manquait, non pas pour ma conviction, elle n'est pas plus forte que le premier jour ; mais pour la vôtre, messieurs, et aujourd'hui je viens vous dire et vous prouver d'une manière irréfutable d'abord qu'Onésime Alain, mon ami, estjnnocent, ensuite que l'auteur de l'assassinat du meunier Eloi Alain est cet homme, Epiphane Garandin, dont M. le procureur du roi vient de faire l'éloge. »

En prononçant ces paroles, M. de Sievenu, la taille droite cl

majestueuse, les yeux étincelants, s'avança vers Epiphane, pâle comme un mort, le saisit par le bras, et avec une force invincible le traîna jusqu'au milieu du prétoire devant les juges et les jurés, muets d'étonnement et de terreur.

Là il répéta : Oui, messieurs, cet homme, Epiphane Garandin, est à la fois l'accusateur d'Onésime et l'assassin du meunier.

— Messieurs, s'écria Epiphane, c'est une calomnie ; cet homme est fou.

Toute l'assemblée était dans la stupéfaction. Quand Epiphane, sur un signe du président, se remit à sa place, les témoins assis à côté de lui s'écartèrent par une sorte d'horreur instinctive, pour ne pas le toucher.

La cour délibéra- Les assistants, malgré les fréquentes invitations au silence, se communiquaient leurs impressions. Les femmes pleuraient.

Le président, après avoir conféré avec les autres juges et avec le procureur du roi, fit conduire les témoins dans la salle qui leur est réservée, et ordonna qu'Epiphane resterait seul devant la cour.

M. de Sievenn demanda alors que M. le président voulût bien faire introduire comme témoin la fille Désirée Maurel, qui a\ait été servante du meunier jusqu'à sa mort. Ce témoin, ajoula-t-il, n^a pas répondu à l'appel de son nom, pour des raisons que je me réserve de vous expliquer.

On appela, sur l'ordre du président, la fille Désirée Maurel, qui répondit aux questions d'usage et alla rejoindre les autres témoins.

— Monsieur de Sievenn, demanda le président, voulez-vous continuer votre plaidoirie?

— Oui, monsieur le président. Je désirerais seulement qu'Epiphane Garandin répondit à une question.

— Dites-moi celte question, monsieur, et je la transmettrai au... témoin.

— Voulez-vous, monsieur? le président, demander au... témoin, pour parler comme vous, s'il persiste dans sa déclaration ?

— Témoin EpiphaneGarandin, que savez-vous de l'assassinat d'Eloi Alain, meunier à Beuzeval?

Epiphane se leva et dit : — Je maintiens ce que j'ai dit dans l'instruction.

Le procureur du roi lut à haute voix la déposition d'Epiphane.

Ainsi, dit le président, vous maintenez tout ce qui est contenu dans cette déposition ?

— Oui, monsieur le président,

— Et votre conviction est que le meunier a été assassiné par Onésime Alain?

— Oui, monsieur le président.

— Est ce là, monsieur Sievenn, ce que vous désirez? — Oui, monsieur.

— Il me semblerait juste et convenable, interrompit le procureur du roi, que, dans la nouvelle position que le défenseur'du prévenu essaye de faire à un témoin, ce témoin fût, dès à présent, assisté d'un avocat. Est-ce l'avis de la cour?

Le président recueillit les avis, et demanda s'il se trouvait des avocats dans la salle. Plusieurs se présentèrent. — Epiphane Garandin, dit le président, je remets d'office votre défense à maitre ***, c'est un de nos plus éloquents avocats ; l'acceptez-vous ?

— Oui, monsieur.

L'avocat se plaça auprès d'Epiphane, avec lequel il échangea de temps en temps quelques paroles à voix basse. Le président invita M. de Sievenn à reprendre la parole.

« Installé dans le pays, messieurs, ayant établi convenablement ma réputation de surdité et de crédulité, je pris pour gouvernante la fille Désirée Maurel, servante du meunier, et pour secrétaire M. Epiphane Garandin, avec qui je n'avais eu que des rapports indirects lors de l'évasion d'Onésime.

» Maître Epiphane avait été tour à tour maitre d'école, ferblantier, soldat, ménétrier, chantre, pharmacien: puis, en dernier lieu, assassin et faux témoin. Pour trouver de Toccupation au... témoin, comme l'appelle M. le président, je fis semblant de composer un ouvrage savant sur les huîtres.

» De ce moment, le combat fut engagé : tantôt je faisais vivre en paix Epiphane, sa femme et la fille Désirée; alors ils causaient sans se défier de moi ; tantôt je jetais parmi eux quelques germes de discorde, et chacun d'eux, sous l'empire de la colère, me parlait des autres avec assez de liberté ; j'écrivais, je composais mon dossier.

Enfin aujourd'hui, messieurs, je puis vous apprendre comment le crime a été commis en réalité. Je n'avancerai rien dont je n'aie à fournir les preuves les plus complètes.

» Onésime, poursuivi comme réfractaire, retenu dans le pays par une passion plus noble que raisonnable, trouvait un asile chez son oncle, auquel il avait sauvé la vie avec un rare dévouement. Voici une médaille qui constate sa belle action.

» Eloi Alain, — il faut le dire, malgré l'usage qu'ont les vivants de se débarrasser en faveur des morts de toutes les vertus qui les embarrassent, — Eloi Alain faisait l'usure.

» Il s'était approprié par toute sorte de moyens peu honorables la plus grande partie des biens de M. Malais de Beuzeval, et il le poursuivait à outrance pour faire vendre sa maison, tout ce qui lui restait d'une fortune considérable.

» Depuis longtemps un lien d'amitié existait entre la famille d'Onésime et celle de M. Malais. Les enfants des deux maisons avaient été élevés ensemble. Onésime supplia son oncle d'avoir pitié d'un vieillard déchu d'une grande position de fortune, accablé par des malheurs de tout genre, et qui allait être réduit à la mendicité et au désespoir.

» Le meunier fut inflexible ; le vieillard et le reste de sa famille allaient être chassés. Leur maison, leur dernier asile, allait être vendue, les affiches étaient apposées, lorsqu'Onésime, après s'être une dernière fois jeté aux genoux de son parent, ne prit conseil que de son désespoir.

» Il résolut de lui prendre la somme qu'il réclamait à M. Malais, pour que M. Malais la lui rendit le lendemain, sous forme de payement.

» Eloi Alain était en voyage ; Onésime ouvrit une cachette dont il soupçonnait la place, compta juste la somme nécessaire,

puis, entendant du bruit, voyant un œil à travers la serrure, il prit la fuite et fit parvenir celte somme au malheureux débiteur du meunier, lequel, du reste, refusa d'en profiler et la rendit quelques jours après à la succession.

» L^homme qui avait surpris Onésime et qui l'avait vu sans être vu par lui n'était pas le meunier, mais bien Epiphane Garandin, qui avait, comme Onésime, accès facile dans la maison.

» Soit qu'il eût voulu, comme Onésime, profiter de l'absence du meunier pour ouvrir la cachette, soit que, témoin par hasard de ce qui se passait, il eût songé qu"il lui était facile de faire retomber le vol sur un autre , il vida le trésor.

» Onésime avait enlevé huit mille sept cents francs, qui ont été restitués à la succession par M. Malais de Beuzeval ; mais ,il restait en papier et en or vingt-huit mille francs, qu'Epiphane Garandin allait emporter lorsqu'il fut surpris à son tour, mais celte fois par le meunier, qui le saisit au collet, voulut crier, et qu'Epiphane étrangla, après quoi il emporta les vingt-huit mille francs.

» Le lendemain on trouva le meunier mort et la cachetle vide. Le cadavre avait dans la main un morceau de drap qu'il avait arraché probablement à Thabit de son assassin.

» On négligea de le mettre sous scellé ; quelques heures après le morceau de drap avait disparu. Le voici.

» Epiphane, en rentrant chez lui, fut obligé d'avouer à peu près à sa femme ce qui s'était passé. 11 avait, disail-il, trouvé le meunier assassiné, agonisant. Le voleur n'avait pas tout pris ; il avait, lui, ramassé le reste, qui sans cela devait revenir à Onésime, assassin et héritier de son oncle

» Dans lus convulsions de sou agonie, Eloi Alain, qu'il avait voulu secourir, avait déchiré sa redingote, sur laquelle avaient jailli aussi quelques gouttes de sang. Il ordonna a sa femme de brûler la redingote : celle-ci la mit au Uu; mais, craignant que fodeur du drap qui commençait à brûler ne se répandit dans le voisinage, poussée aussi peut-être par un sentiment d'avarice sordide ou par un aveuglement providen-

liel, la femme Garandin se hâla de retirer du feu la redingote et la cacha.

» Depuis elle la vendit àCaenà un fripier, nommé Samuel, qui la raccommoda et la revendit à un de ses confrères, Salomon, demeurant à Trouville, où je l'ai achetée.

» Voici la redingote, avec deux pièces d'un autre drap de même couleur, et remplaçant, Tune la partie arrachée par le meunier expirant, l'autre le morceau brûlé. Des chimistes retrouveront peut-être les traces de sang. Monsieur le président peut faire citer les deux fripiers.

» Pendant qu'Epiphane croyait, comme il l'a toujours cru jusqu'à ce jour, que sa femme brûlait ce fatal vêtement, il allait trouver la fille Désirée, lui faisait la même fable qu'il avait faite à sa femme, mais avec quelques changements dans les détails : il ne parla pas des vingt-huit mille francs.

» Il lui persuada d'enlever le morceau de drap laissé dans la main crispée du cadavre ; mais cette femme, à laquelle certaines circonstances étaient suspectes, garda précieusement ce morceau de drap, que j'ai fini par me faire remettre.

» Elle était fort attachée à son maître. Epiphane la décida à tromper la justice, surtout en lui faisant espérer qu'on ne saurait pas que le meunier avait été assassiné par son neveu, ce qu'Userait, lui Epiphane, obligé de dire s'il se trouvait en danger.

» Plus tard, quand elle fut suffisamment compromise par l'enlèvement du morceau de drap et par son mensonge à la justice, on se gêna moins avec elle et elle, en apprit un peu plus; mais elle crut toujours qu'Onésime était l'assassin.

» Aussi lui persuada-t-on de le laisser accuser, lorsqu'Epiphane, croyant voir planer quelques soupçons sur lui-même, se décida à perdre Onésime , contre lequel il n'était pas difficile d'accumuler des preuves apparentes.

» Cependant, tout pris qu'était Onésime dans les toiles qu'avaient ourdies autour de lui et le hasard et la perfidie de Garandin, celui-ci craignait qu'aux débats une lumière subite ou la prudence des juges ne vînt éclairer et faire apparaître la vérité.

» Aussi s'employâ-t-il de son mieux à l'évasion de l'accusé. Quand j'eus pris la résolution de découvrir la vérité pour venir ensuite vous la dire, messieurs, je ne voulus pas par trop de précipitation rendre impossible une entreprise déjà au moins difficile.

» Aussi ai-je mis trois ans à ramasser des preuves, et mon trésor est-il rassemblé grain à grain, comme celui d'une fourmi. Je réserve ce que j'ai à dire pour les témoins quand M. le président voudra bien les interroger. »

Le président demanda alors à Epiphane ce qu'il avait à répondre à Taccusalion que venait de porter contre lui M. de Bréville.

Epiphane se leva et retomba sur son banc sans avoir pu prononcer un mot, puis il se releva et dit : — Il n'y a pas dans tout cela un mot de vrai, mais mon avocat répondra en plaidant.

L'avocat prit la parole et dit : — J'ai conseillé à mon client de ne répondre à aucune question jusqu'à ce que j'aie conféré avec lui.

Alors, dit le président, nous allons entendre d'autres témoins. Appelez la femme Garandin, faites retirer Garandin, et que les gendarmes ne le quittent pas.

— Monsieur le président, demanda M. de Sievenn, puis-je adresser quelques questions aux témoins?

Vous me les communiquerez.

Après les premières questions d'usage, le présidentdemanda à madame Garandin si elle reconnaissait la redingote achetée par M. Bréville. Elle affirma ne pas la reconnaître.

— Avez-vous vendu une redingote à Samuel, fripier?

— Je n'ai jamais vu Samuel, et je ne connais personne de ce nom.

— Asseyez-vous. Qu'on appelle le témoin SamueL Samuel fut interrogé: il reconnut au milieu des assistants

la femme Garandin, qui lui avait vendu la redingote que lui avait achetée depuis Salomon de Trouville.

D'ailieurs cette vente était inscrite sur ses livres; seulement madame Garandin avait un peu altéré son nom et avait dit s'appeler madame Parentin.

— Et VOUS, femme Garandin, persistez-vous à nier avoir vendu au fripier Samuel la redingote qui vous est représentée?

— J'avoue que c'est vrai, mais j'ai peur. Je ne sais pourquoi on me fait toutes ces questions; je crains de faire des réponses qui me compromettent.

— Il n'y a que le mensonge qui puisse vous compromettre. Dites la vérité, ainsi que vous l'avez juré devant le Christ. Est ce vous qui avez mis ces deux pièces, l'une remplaçant une déchirure, l'autre une brûlure ?

— Non, monsieur.

— Votre mari ne vous avait-il pas ordonné de brûler cette redingote, et n'avez-vous pas préféré la vendre?

— Tout ce que je me rappelle, c'est que je l'ai vendue.

— Le jour de l'assassinat du meunier, votre mari n'a-t-il pas apporté beaucoup d'argent à la maison?

— Non^ monsieur, jamais nous n'avons été si pauvret que depuis ce malheur-là; tout le monde le sait bien.

— Monsieur le président, interrompit M. de Sievenn, voulez-vous demander à madame Epiphane si ce n'est pas là une ruse imaginée par son mari, et qui la contrariait beaucoup ?

Demandez-lui aussi, je vous prie, si elle n'avait pas fini par obtenir de lui la permission d'acheter certains ornements qu'elle mettait chez elle en fermant bien les portes.

Demandez-lui si, la première fois que je suis allé chez eux, dans sa précipitation, elle n'avait pas gardé un collier d'or, et si Epiphane, se fiant à ma surdité, ne lui a pas à ce sujet dit des injures à demi-voix en ma présence.

— On peut bien chercher à la maison, on n'y trouvera pas de collier d'or.

— Cela dépend du lieu oîi l'on cherchera. Si on lève une pierre sous les cendres, au fond du foyer de la cheminée, on trouvera le collier d'or et d'autres bijoux, et aussi la presque totalité des vingt-huit mille francs volés par Epiphane.

— Que répondez-vous à cela, femme Garandin?

— Monsieur le président, je dis que cela n'est pas vrai.

— On va aller faire des recherches.

— Eh bien ! c'est vrai qu'il y a de l'argent, mais Garandin l'a trouvé.

— Monsieur le président, veuillez, je vous prie, demander à madame Garandin si, dans une des querelles que j'avais soin de susciter entre elle et la fille Désirée, celle-ci n'a pas fait des allusions au crime d'Epiphane, qu'elle ne connaissait qu'en partie.

Ne lui a-t-elle pas dit une fois entre autres : — Quand je voudrai J'en verrai ton mari aux galères'/

A quoi madame Epiphane a répondu d'un air suppliant et en me désignant; mais la fille Désirée a rappelé par un signe que j'étais sourd.

Madame Epiphane parut accablée et ne répondit pas. On fit paraître la fille Désirée, dont les réponses furent conformes aux assertions de M. de Sievenn.

Elle se plaignit de M. Bi'éville, qui l'avait trompée si longtemps en faisant semblant d'être sourd; et puis il avait l'air si bonasse, si crédule ! on ne pensait pas à se défier de lui.

Cependant elle se rappela comment il avait soin tantôt de la brouiller, tantôt de la raccommoder avec les Alain. C'est par son conseil qu'elle avait quitté le pays.

On fit revenir Garandin. Le procureur du roi lui demanda oii il avait trouvé l'argent qui était chez lui. Il répondit qu'il n'avait pas trouvé d'argent.

— Ce n'est pas la peme de nier plus longtemps, répliqua le magistrat; votre femme vient d'avouerque vous avez trouvé de l'argent.

— J'ai trouvé une fois un écu sur la route de Trouville.

— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Il s'agit de vingt-huit mille francs qui sont sous une pierre de votre cheminûe.

Votre femme, interrogée sur l'origine de cette somme Importante dans votre situation, dit que vous l'avez trouvée.

L'avocat se leva et dit qu'il engageait derechef son client à ne pas répondre.

— Messieurs les juges et messieurs les jurés, ajoula-t il, la position du client qui m'a été donné ne me permet pas de

le défendre sans quelques préparations et sans avoir conféré avec lui.

Je demande donc que l'affaire soit remise à quelques jours.

Nous aurons sans doute quelques témoins à faire citer, et nous demandons des délais convenables.

Le tribunal pensa que, de son côté, il avait des témoins à faire mander. Les distances étant fort rapprochées, il remit l'affaire au surlendemain ; mais il décida qu'Epiphaue Garandin serait retenu en prison ainsi que sa femme et la fille Désirée, que tous les prisonniers seraient tenus au secret et ne pourraient conférer, même avec leurs défenseurs, qu'à partir du lendemain à midi, attendu que la nouvelle face qu'avait prise l'affaire exigeait un supplément d'instruction.

Les gendarmes emmenèrent d'abord Onésime, puis Epiphane Garandin, sa femme et Désirée.

Je n'ai pas besoin de dire à quelle émotion tous nos personnages furent en proie jusqu'au jour du jugement. Tranquille et sa femme s'embrassaient, pleuraient et remerciaient le ciel.

Pulchérie et Bérénice se vantaient de n'avoir jamais cru Onésime coupable ; tout le monde maudissait Epiphane et son double crime; mais surtout on s'entretenait de M. de Sievenn, de sa patience et de son dévouement à l'innocence; on rendait grâces à la Providence qui lui avait inspiré une ténacité si extraordinaire.

Le surlendemain arriva ; l'avocat d'Epiphane plaida longuement, mais il ne dit pas grand'chose. D'ailleurs, M. de Sievenn avait un inflexible cahier rempli de notes accablantes, qui, lorsqu'elles étaient niées par un desaccuséS;, étaient prouvées et reconnues vraies par les témoins.

Il y avait là des observations pour chaque jour pendant trois ans, et souvent même il y avait trois ou quatre observations pour le même jour. La cour et les assistants furent très scandalisés d'entendre le chef du jury déclarer que les jurés reconnaissaient en faveur d'Epiphane des circonstances atténuantes.

On ne manqua pas de rappeler que, dans le jugement qui avait frappé par contumace Onésime innocent, celui-ci n'avait pas rencontré le même bénéfice et avait été bien et dûment condamné à mort.

Epiphane fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, sa femme à cinq ans de prison et la fille Désirée à un an, dont elle ne fit que trois mois, M. de Sievenn s'étant intéressé à elle, comme il le lui avait promis.

Pour Onésime, il fut déclaré qu'il n'y avait lieu à suivre contre lui; et la cour ordonna qu'il fût sur-le-champ relaxé et mis en liberté sHl n'était détenu pour autre cause.

C'est par là que commença et que commence d'ordinaire le dispositif du jugement quand il y a plusieurs accusés.

Par une attention délicate de la justice, l'innocent acquitté apprend ainsi son sort le premier. Onésime fut immédiatement relâché, M. de SiÈvenn s'étant porté caution pour lui, et le président ayant promis d'obtenir sa grâce.

L'assistance vit avec attendrissement ce grand et beau jeune homme, auquel les gendarmes livraient passage, s'aller mettre à genoux devant son père et sa mère, qui le bénirent avant de l'embrasser.

M. de Sievenn avait des voitures toutes prêtes, et tout le monde se mil en route pour Dive.

Ce n'est que quelques jours après qu'un autre jugement rendu devant un tribunal civil ordonna la délivrance à Onésime Alain du legs de son cousin Eloi Alain, conformément au testament de celui-ci ; mais c'était là une affaire de forme dont on n'apprit le résullat que par une lettre de l'avoué.

Je n'ai pas besoin de dire quelle fut la joie de toute la famille Alain quand elle se retrouva dans la chaumière de Dive, où Onésime coucha cetle nuil-là. Pélagie, i)ar une douce et délicate prévision de femme, appela Pulchérie et, la serrant dans ses bras, lui dit : Ma fille !

Les jours suivants, on ne vit plus ni Pulchérie, ni Onésime. Onésime ne quittait pas le château de Beuzeval, où il était probablement occupé avec M. de Sievenn. Pulchérie, sous divers prétextes, resta chez elle à Cabourg.

Une indisposition de M. Malais vint d'ailleurs remplacer les prétextes par une raison. Certaines révélations qui s'étaient faites au procès relativement à sa ruine l'avaient profondément humilié.

Il s^écriait sans cesse : — Que dira-t-on, mon Dieu! Je n'oserai plus montrer ma figure dans le pays; j'avais caché ma misère avec tant de soin et de succès, et voilà que ces maudits bavards en font le texte de leurs plaidoiries.

Pulchérie n'osa pas lui dire que personne n'avait jamais été dupe de sa triste comédie. Bérénice vint souvent voir Pulchérie; mais Bérénice elle-même était embarrassée.

Contre l'attente de toute la famille , Onésime ne parlait pas d'épouser Pulchérie, on n'osait pas lui en parler non plus ; mais Pélagie et Bérénice en causaient entre elles.

— Cela manquerait à mon bonheur s'il ne me donnait pas Pulchérie pour fille, disait la bonne mère; je sens que je hais déjà celle qu'il épousera à sa place.

— On ne peut forcer personne pour ces choses-là, disait le père Alain ; mais j'espère que ce n'est pas parce qu'il est devenu riche et que Pulchérie est pauvre qu'il est changé à son égard, j'espère que ce n'est pas cela.

— Oh ! non , bien sûr, s'écria Bérénice , et je suis certaine qu'il ne pense pas à autre chose qu'à épouser Pulchérie ; je gagerais qu'il viendra ce soir, mes chers parents, vous demander votre consentej:nent.

— 11 ne l'attendra pas longtemps, dit Pélagie.

Mais il ne vint ni ce soir-là, ni les soirs suivants, et Bérénice commença à s'inquiéter. Aussi ses conversations avec Pulchérie étaient-elles embarrassantes; elle craignait de

froisser le cœur ou de blesser l'orgueil de madame de Morville. Pulchérie pleurait et disait :

— Il à raison, il me rend mes dédains. Ne l'ai-je pas dédaigné, moi, quand il m'aimait tant et qu'il était pauvre ? Hélas ! le ciel m'est témoin que ce n'est pas sa pauvreté qui m'empêcha alors de songer à lui.

Comme il est changé ! comme son visage a pris de la noblesse ! comme sa démarche est imposante! Et, depuis si longtemps que je sais qu'il s'était sacrifié pour moi, comment ne l'aurais-je pas aimé pour tant de misères endurées à cause de moi ! Mais aujourd'hui je dois l'éviter et lui cacher ma tendresse; quel malheur qu'il soit riche!

M. Malais l'appela auprès de son lit.

— Pulchérie, dit-il, je n'ose pas trop te demander de quitter tes amis ; mais, moi, il faut que je m'éloigne de Beuzeval : on sait maintenant que je suis pauvre, je n'ose pas sortir ; les enfants me montreront au doigt, je ne resterai pas ici.

— Nous partirons quand vous voudrez, cher oncle, cher père ; je ne demande pas mieux, pourvu que j'aie quelques nouvelles des amis que je laisserai ici , pourvu qu'une lettre de temps en temps m'apprenne qu'ils sont heureux.

Je pense que vous et moi nous serons mieux partout ailleurs; je vais écrire à madame de Fondois, mon ancienne amie, je vais la prier, elle qui va dans le monde, de me trouver à Paris des leçons de piano.

Nous irons à Paris : là on paraît ce qu'on veut , personne ne sait ce qui se passe chez vous et n'en prend souci ; je vous soignerai bien, nous vivrons heureux.

Merci , merci! ma do^ce Pulchérie , s'écria le vieillard , je n'aurais pas osé te le demander, mais tu me sauves la vie; je ne voulais pas te laisser seule , et cependant je ne pourrais plus vivre ici, ici où tout le monde me sait dans la misère, ici où le meilleur sentiment que je pourrais inspirer serait de la pitié; merci, merci ! Quand partirons-nous?

— Quand vous voudrez, mon oncle; mais ne pensez-vous pas qu'il faille attendre la réponse de Marie ?

Comme tu voudras ; toujours csl-il que je ne mettrai pas les

LA FAMILLE ALALN. 285

pieds hors de la maison , si ce n'est pour quitter Dive et n'y jamais rentrer.

Oii I non ; je ne donnerai pas aux gens le plaisir de rencontrer pauvre et humilié par les chemins le seigneur de Beuzeval qu'ils ont vu riche et heureux.

J'attendrai, d'ailleurs je n'ai pas bien besoin de sortir: qu'est-ce que je vois quand je sors ? Des terres qui ont été à moi, des bois à moi que l'on abat, le château de Beuzeval, un château où j'ai dépensé tant d'argent et de soins, et où je ne puis promener mes regards qu'à travers une grille.

On dit que ce M de Sievenn, qui a fait une belle action en sauvant un innocent de l'échafaud, mais qui a parlé de choses et de gens dont il aurait pu se dispenser de parler, fait énormément travailler à Beuzeval, comme si j'y avais laissé quelque chose à faire.

Je suis sûr qu'il gâte tout ; je voudrais seulement y entrer une fois pour voir le mauvais goût de ces gens-là.

Pourquoi faire, mon oncle ? ce serait vous donner encore de nouveaux chagrins ; pour moi, pourvu que j'apprenne quelquefois que mes amis d'enfance sont heureux, et ils le seront, — ils ont maintenant tout ce qui leur manquait, — je ne regretterai ici que des tombeaux.

Le vieillard revint en peu de jours à la santé par l'espoir de quitter bientôt Dive ; il ne voulait pas même ouvrir une fenêtre , et ne prenait Tair que le soir pour ne pas être vu.

On reçut bientôt une lettre de Marie de Fondois. Le ton de cette lettre était un peu prolecteur.

Cependant Marie s'était occupée de ce que lui avait demanSé Pulchérie ; elle lui f^vait déjà trouvé deux leçons et était sûre d'en trouver d'autres. La lettre renfermait beaucoup de doléances sur le malheureux sort de madame de Morville, et cela sous une forme assez peu obligeante.

Il faut dire pour l'explication de ceci que Marie de Fondois n'avait pas supporté avec patience d'être éclipsée dans le monde par Pulchérie de Morville, qui, pendant un temps du reste assez court, avait été plus riche et plus élégante qu'elle, et n'avait pas cessé d'être plus belle.

Malgré le ton dédaigneux de son amie, Pulchérie fut enchantée de cette lettre, et d'accord avec M. Malais, elle pressa les préparatifs de départ.

Un jour, Bérénice rentra à la maison, tomba dans les bras de Pélagie et fondit en larmes.

— Tune sais pas, marnan, Pulchérie va quitter le pays. Je l'ai trouvée faisant des paquets. Elle va à Paris avec M Malais ; elle dit que M. Malais ne peut supporter d'être pauvre là où il a été riche, surtout depuis qu'on a parlé dans le procès d'Onésime d'une misère qu'il croyait avoir cachée à tout le monàe.

Depuis ce temps-là, il n'a pas voulu sortir une seule fois de sa maison, tant il est honteux, et tu ne saurais croire combien il est changé.

Pulchérie va donner des leçons de piano à Paris, et je pense aussi qu'elle n'est pas décidée seulement par le chagrin de M. Malais : Onésime et son inexplicable indifférence y sont pour beaucoup.

Elle a souvent les yeux rouges. Je ne lui parle pas d'Onésime, car, à vrai dire, je ne sais que penser de lui ; elle ne m'en parle pas non plus, mais je vois bien que cela lui ronge le cœur.

II faut dire aussi qu'Onésime est bien singulier. Lui qui n'a jamais vécu que pour elle, au moment où il peut Pavoir, il a l'air de ne pas seulement y penser. Je ne veux cependant pas croire qu'il soit changé ainsi parce qu'il est devenu riehe.

D'ailleurs, que pourrait-il désirer ? Puchérie est si belle, si distinguée, et elle l'aime ! Je lui ai tant parlé depuis trois ans de l'amour, du dévouement et des chagrins de mon frère!

Enfin Pulchérie va partir, et en effet je comprends qu'elle ne veuille pas rester ici. Je n'ai rien pu lui dire ; j'étouffais et je suis accourue pour pleurer avec toi.

— Mais c'est affreux, s'écria Pélagie ; je ne veux pas que Pulchérie s'en aille. Il est vrai qu'Onésime ne nous gale pas non plus ; il est toujours en course au château de M. de Sievenn.

LA FAMILLE ALAIN. 28t

Ce M. de Sievenn lui a rendu un grand service, et c'est un véritable ami ; mais enfin il ne peut pas lui faire oublier sa famille et sa maîtresse.

Ecoute, Bérénice, cela ne peut pas aller ainsi ; il faut au moins qu'il s'explique. Prends ta cape, et allons toutes les deux au château, nous lui parlerons; il faudra bien qu'il nous laisse voir ce qu'il a dans le cœur.

— Allons, ma mère.

Toutes deux se mirent en route. Comme elles passaient à une petite distance du cimetière de Beuzeval, elles virent Pulchérie qui était à genoux sur la tombe de son enfant, et qui alla ensuite prier sur celle de sa tante; puis elles la virent cueillir des fleurs sur les deux tombes et baiser la pierre qui les recouvrait.

— Ma mère, dit Bérénice, vois-tu , elle vient leur dire adieu.

Elles ne furent pas longtemps sans arriver au château. Elles demandèrent Onésime.

On leur dit qu'il était parti le matin à cheval, mais qu'il ne tarderait pas à rentrer.

Elles attendirent une demi heure, et il arriva. Il embrassa sa mère et sa sœur avec effusion.

— Onésime, dit Pélagie, nous venons de passer auprès du cimetière de Beuzeval ; nous avons vu Pulchérie qui disait adieu aux morts qu'elle y laisse.

— Adieu I

— Oui, ajouta Bérénice, elle s'en va à Paris avec M. Malais ; elle quitte Dive pour n'y plus revenir.

Onésime devint pâle, et prenant sa sœur par le bras, il s*écria :

— Elle n'est pas partie, au moins, elle n'est pas partie ?

— Oh ! maman ! s'écria Bérénice en pleurant de joie, il l'aime ; tu vois bien qu'il l'aime toujours.

— Que veux-tu dire? demanda Onésime.

— Nous pensions que lu n'aimais plus Pulchérie.

— Moi ! Et pourquoi doncai-je vécu ? quel a donc été toujours le but de ma vie ? en quoi a-t-on pu en douter."-'

— Mais, dit Pélagie, la conduile a été bien singulière, et Pulchérie a dû se croire dédaignée.

— Dédaignée, Pulchérie! Mais je l'adore, ma mère; mais je ne respire que pour elle ! Je n'ai pas cru un moment qu'elle en pût douter ni vous non plus.

— Eh bien ! ton silence, dont elle ne dit rien, est sans aucun doute ce qui la fait partir, quoiqu'il y ait aussi le vieux Malais qui meurt de chagrin et ne veut rester ici à aucun prix.

— C'est une idée de M. de Sievenn qui me relient ici ; mais tout est fini. Comment ! vous avez pu croire que j'oubliais Pulchérie ? Vous êtes sûres qu'ils ne partent pas aujourd'hui, au moins ?

— Oh! non, Pulchérie ne nous a pas dit adieu.

— Mais êtes-vous certaines qu'elle veut vous dire adieu ? Redescendez bien vite, surveillez tout ; mon père est-il à la maison ?

— Oui.

— Eh bien ! je vais chercher M. de Sievenn, attendez-moi à Dive.

Pulchérie resta plus d'une heure dans le cimetière à pieu rer, à prier, à répéter : — Adieu ! adieu !

Puis elle rentra à Cabourg, oii-ellc trouva le vieux Malais tout joyeux, car on devait partir le soir même, et Pulchérie laissait le vieillard arranger les choses au gré de sa triste et maladive vanité.

Ils avaient vendu leurs meubles, et n'emportaient que leurs vêtements x3t leurlinge. M. Malais, se voyant un peu d'argent, voulait sortir décemment du pays qui lui paraissait triompher de sa pauvreté. Il voulait se faire conduire en chaise de poste jusqu'à Ronfleur. — Là, dit-il, on ne nous connait pas, nous pourrons voyager dans la rotonde de la diligence, et nous rattraperons ce que nous aura coulé la chaise de poste.

Ici, nous allons dire (juo nous portons pour Paris, à cause d'un héritage imporl&nt qui nous est survenu ; j'en ai déjà dit un mot au maire de Dive, qui passait devant la porte et que j'ai fait entrer un moment ; cela va bientôt courir tout le

pays; j'ai écrit pour avoir iino chaise de poslc, et cela confirmera l'iiistoire de l'iiéritage. De celte manière, quand on parlera de moi à Dive ou à Beuzeval, au lieu de dire :

C'est un pauvre diable qui s'est ruiné et qui est mort dans la misère, on dira : Oh ! oh î M. de Beuzeval, voilà un homme qui avait du bonheur : on l'avait ruiné en abusant de sa générosité ; eh bien ! il lui est survenu une fortune plus belle encore que la première.

Vois-tu, quand les gens sont pauvres, on dit toujours que c'est leur faute, c'est plus commode ; mais, si on nous croit redevenus riches, on trouvera toute sorte d'excuses à mes sottises.

— On ne dira que la vérité, mon cher oncle, en disant que vous vous êtes ruiné par votre générosité.

— Et un peu aussi par la vanité de m'allier à un comte, petite nièce.

C'est égal, j'ai écrite la poste d'envoyer ce soir à six heures une chaise de poste pour M. Malais de Beuzeval et madame la comtesse de Morville.

A six heures, les pêcheurs seront rentrés, je veux qu'on nous voie partir, qu'on nous voie partir en chaise de poste. As-tu fait tes adieux à la famille Alain ?

— Pas... tout à fait... mon oncle; ils sont de ma famille aussi, et si vous vous accusez d'un peu de vanité, je puis, moi, m'accuser avec au moins autant de raison d'en avoir eu beaucoup et de la plus mauvaise espèce.

Je n'ai pas toujours été pour la famille Alain ce que j'aurais dû être, et cependant je les ai toujours trouvés bons, tendres et dévoués, sans parler du dévouement sublime de l'un deux.

Je vais aller à Dive. Je voudrais bien que cette pénible épreuve fût passée ; je vous avoue que je la redoute plus que tout le reste.

— N'oublie pas de leur faire part de l'héritage, parce que si nous ne disons pas la même chose à tout le monde, on finira par découvrir la vérité.

Pulchérie mit sa mante et allait sortir, lorsqu'on frappa à

la porte, et on vit entrer Tranquille Alain avec Pélagie et Bérénice en habits de dimanche.

Ils étaient suivis de M. de Sievenn, d'Onésime et du fils Glam, qui resta en dehors avec M. de Sievenn.

— Bien le bonjour, monsieur de Beuzeval, dit Tranquille Alain, mais qu'est-ce que ces paquets? est-ce que vous allez en voyage ?

— Oui, mon cher Alain, oui, mon bon ami ; j'avais un cousin qui s'est laissé mourir, le cher homme, c'est le seul plaisir qu'il ait fait à quelqu'un dans sa vie ; pendant que je me ruinais bêtement ici, lui s'enrichissait à Paris, et il est mort juste à temps pour rétablir mes affaires.

Me voici un peu plus riche que je n'étais auparavant. Nous allons à Paris, où nous devons nous fixer.

— Oh ! alors, monsieur de Beuzeval, je ne sais plus s'il faut vous dire ce que... Non... je crois que non.

Pélagie entraîna Pulchérie dans une autre chambre, et lui dit : — Est-ce vrai, cet héritage ? Alors il n'y faut plus penser.

Ce pauvre Onésime va te perdre encore une fois. Il t'aime... Il en mourra cette fois... Je sais pourquoi il ne disait rien

— Ma bonne mère, dit Pulchérie, c'est parce que ce n'est pas vrai qu'il me perd et que je le perds aussi, car je n'ai appris à le connaître que pour le regretter.

— Rentrons, dit Pélagie.

— Mon bon ami, disait M. Malaise Risque-Tout, si je puis vous être utile à Paris, vous me le direz, je serai enchanté de vous servir.

Pélagie prit à part son mari, Onésime et Bérénice. Alors Alain s'avança vers M; de Beuzeval : — Ecoutez, monsieur de Beuzeval, lui dit-il, ce n'est pas pour votre argent que nous vous avons toujours aimé dans notre famille ; nous ne vous respectons pas moins depuis que vous êtes ruiné.

Je ne sais si vous avez bien voulu y faire attention. Ce n'est donc pas à nous qu'il faut faire des histoires.

Ici Pélagie fit des signes à son mari pour l'empêcher de

continuer; mais ce fut parfaitement inutile. Alain poursuivit : — Il ne s'agit pas de ça.

Je sais la distance qu'il y a entre vous et nous, M. de Beuzeval ; nous ne vous méconnaissons pas, et ce n'est pas parce que vous avez un peu moins d'argent aujourd'hui que nous vous en ferons accroire.

C'est un peu hardi ce que je vais vous dire, mais il faut pourtant que je vous le dise : vous connaissez Onésime depuis son enfance; on l'a élevé avec Pulchérie ; c'a été son dieu toute sa vie ; il s'est toujours dévoué à elle ; il a pour elle exposé sa vie, son honneur.

Il nous a rendus bien malheureux tous pendant plusieurs années ; il m'a fait bien des fois désirer d'être mort ; enfin, c'est fini, n'en parlons plus. Onésime n'est plus un paysan ; il a étudié, il parle comme un monsieur ; il est capitaine au long cours, il est riche.

Ce n'est pas quelque chose qui peut vous toucher ; mais pour diminuer un peu de distance qu'il y a entre vous et nous, il ne faut rien négliger de nos petits avantages. Eh bien ! monsieur de Beuzeval, voulez-vous lui donner Pulchérie ?

M. Malais allait répondre et commençait.

— Ma nièce, madame la comtesse de Morville... Pulchérie le pria de l'excuser si elle l'interrompait, et dit : — Je ne veux pas avoir dédaigné Onésime quand j'étais riche, et l'accepter quand il est riche à son tour et que je suis devenue pauvre.

Certes, depuis que je le connais, depuis que je sais ce qu'il a fait pour moi, j'ai conçu pour lui des sentiments aussi affectueux qu'il pourrait le désirer ; mais il faut que je parte.

— Pardon, dit Onésime, Pulchérie, au nom de l'amour le plus profond, au nom d'une existence qui vous a été consacrée tout entière, est-ce la seule cause qui vous empêche d'être à moi ?

— Je voudrais être riche ou que vous fussiez pauvre, Onésime... mais cessez de me mettre à une épreuve trop cruelle. Il faut que je parte, et je partirai.

Onésime alla appeler M. de Sie\etin. Celui-ci s'avança

vers M. Malais et lui dit en ouvrant une tabatière pleine de cendres :

— Que voyez-vous là dedans, monsieur de Beuzeval?

— Pourquoi cette question, monsieur ?

— Vous le sauriez déjà, si vous m'aviez répondu.

— Eh bien! je vois quelques pincées de cendres.

— Ah !... Eh bien! ces cendres sont tout ce qui reste de l'acte de vente du château de Beuzeval et des titres de ce que vous deviez au meunier.

Peut-être même s'y mêle-t-il un peu des cigares qu'Onésime et moi nous avons allumés avec ces paperasses. Tous les assistants restèrent ébahis.

— De sorte que vous ne m'avez jamais vendu Beuzeval, de sorte que vous n'avez jamais dû un sou dessus.

— Mais, monsieur, dit M, Malais, je ne sais si...

— Cela ne me regarde pas, monsieur de Beuzeval; j'avais acheté Beuzeval pour le compte d'Onésime, qui m'a parfaitement remboursé.

Il m'a dit ses raisons pour allumer nos cigares avec les papiers en question, je les ai trouvées bonnes, et jamais cigares ne m'ont paru aussi délicieux. Si vous voulez qu'il vous dise ses raisons, j'espère que vous serez de mon avis.

— Monsieur de Beuzeval, dit respectueusement Onésime, je suis, vous le savez, jecrois^ héritier de mon cousin le meunier de Beuzeval. J'ai trouvé dans ses papiers les preuves qu'il y avait eu des erreurs graves dans les affaires qu'il avait faites avec vous et avec votre parent, M. le comte de Morville.

Ces erreurs ont porté les intérêts des sommes prêtées à un taux exorbitant et ruineux. Mon cousin est mort subitement, et j'ai cru, pour sa mémoire, devoir effacer une injustice qu'il n'avait pas eu le temps de réparer.

Les hypothèques sur le château de Beuzeval et sur une partie de ses dépendances m'ont paru devoir être annulées.

Vous ne pouvez, monsieur, refuser d'accepter ce qui est à vous, ce qui ne vous avait été enlevé que par une erreur de comptes.

— Eh quoi ! Onésime, c'est toi, toi qui me rends le château de Beuzeval, mon château où ma pauvre Dorothée est morte î Je pourrais encore demeurer à Beuzeval !

— Soufflez là-dessus, monsieur, ditM. de Sievenn à M. Malais en lui présentant la tabatière où était la cendre.

Vous ne voulez pas ? je vais souffler moi-même. Et la cendre s'envola et tomba dans la chambre. —Voilà qui est fini, ajouta M. de Sievenn. Mais qu'est-ce que cette voiture qui s'arrête devant cette porte ?

— C'est une voiture que j'ai demandée pour la comtesse de Morville, ma nièce, et pour moi, à cause de notre départ.

— Elle va vous conduire chez vous, à Beuzeval, où vous retrouverez tout comme vous l'avez laissé. Nous avons eu assez de peine à remettre tout en ordre, Onésime et moi.

Le vieillard, succombant à tant d'émotions, tomba assis et pâle dans un fauteuil. Pulchérie se précipita pour le secourir. On donna de l'air, il ouvrit presque aussitôt les yeux.

— N'ayez pas peur, dit-il, cela ne fait pas de mal. Mais enfin, Onésime, que veux-tu, mon garçon ? Je n'ai rien au monde que ce que tu me donnes. Demande à Pulchérie si elle est plus riche que moi.

Onésime se tourna vers son père et lui donna des papiers que lui tendit M. de Sievenn: — Un fils, dit-il, ne peutpps être plus riche que son père.

Ces papiers vous donnent tout ce qui vient du cousin Eloi. Tout est à vous et à ma mère. Vous prendrez chez vous Bérénice et Glam, moi et Pulchérie, si elle y consent. Puis, s'adressant à Pulchérie : — Pulchérie, ajouta-t-il, ma vie tout entière a été à vous jusqu'ici, voulez-vous en accepter le reste ? Je ne suis digne de vous que par mon amour.

Pulchérie se jeta dans les bras de Pélagie, puis dans ceux de Bérénice, qu'elle embrassa sur les deux joues. Onésime cueillit ces baisers sur les joues de sa sœur.

Il y a une douzaine d'années à peu près, par une chaude journée d'août, je me promenais sur la côte de Beuzeval. Le

294 LA FMIILLE AJailN.

soleil brûlait la terre ; les oiseaux se taisaient ; on n'entendait que les sauterelles dans les chaumes.

Je m'étais assis à l'ombre des saules, au bord de la riante et limpide rivière deBeuzeval, qui murmurait sur les cailloux en baignant le cresson et les myosotis aux fleurs bleues.

Non loin de moi s'était mis aussi à l'ombre un vieux berger, vêtu d'une souquenille brune ; d'un chapeau à larges bords s'échappaient de longues mèches de cheveux blancs qui venaient se mêler à une barbe également blanche ; malgré cela, il était loin d'avoir l'air vénérable. Sous ses sourcils épais on voyait des yeux pleins de ruse, qui semblaient éviter les regards.

Ses chiens haletaient couchés à ses pieds. Les moutons cherchaient, dans les chaumes coupés, de petits liserons à fleurs rose pâle, qui exhalent une odeur d'amande, seule verdure que le soleil eût laissée dans le champ où ils se trouvaient.

Quelques-uns broutaient un peu d'herbe sous les arbres, ou s'efforçaient d'atteindre quelques feuilles aux branches pendantes des saules.

.Te voulus faire causer le berger. Je risquai l'observation usitée en pareil cas, qu'il faisait bien chaud. D'une part, il ne pouvait nier la chose ; d'autre part, j'en paraissais tellement convaincu, que je n'avais pas besoin d'être confirmé dans cette opinion par l'assentiment du berger.

Il n'y avait pas besoin de réponse, il ne me répondit pas. Je lui demandai alors combien il y avait de chemin de Beuzeval à Dive, où je logeais, et quel était le chemin le plus court.

Il se leva, rassembla ses moutons, siffla ses chiens et se mit en marche sans m'avoir répondu. Je ne tardai pas à le voir disparaître derrière les haies.

Je m'égarai un peu en rentrant à Dive ; mon hôtesse me dit :

— Monsieur, ce n'est pas ma faute si votre dîner ne vaut ' rien ; il n'y a réellement pas de bon sens à rentrer dîner à

. sept heures.

— Ma foi, dis-je, c'est la faute d'un berger qui n'a pas

voulu m'enseigner, mon chemin, et je me suis un peu égaré.

— Je ne risque rien, murmurai-je en m'aJressant à la fille de l'hôtesse, de mettre la chose sur le dos de l'homme que j'ai rencontré. Si sa physionomie ne me trompe pas, il en a d'autres et de plus lourdes sur la conscience.

— Si c'est celui que nous savons bien, dit l'hôtes'se qui écoutait toujours ce qu'on disait à sa fille, surtout quand on parlait bas, si c'est un homme très-vieux, très maigre, à cheveux blancs et à barbe blanche, vous n'en imaginerez jamais sur lui autant qu'il en a fait.

Aujourd'hui il est sorcier, il jette et lève des sorts. Il préserve les jeunes gens de la conscription ; mais il est sombre et taciturne, il y a des endroits où il ne passe jamais. Vous ne le feriez pas descendre jusqu'au moulin de Beuzeval pour tout l'or du monde.

Je parle du moulin qui est au bord de la mer. Il y a bien long-temps, il a assassiné un meunier à qui était, non pas le moulin, mais un autre bâti à la môme place.

Il ne passe pas non plus sur l'emplacement où était autrefois le château de Beuzeval. Il y a là-dessus une histoire.... terrible, où il est question de bien du monde ; mais la plupart des gens d'alors sont morts, les autres ont quitté le pays et ne sont plus jeunes.

Le berger Garandin a, dit-on, quatre-vingt-seize ans, mais il mourra ici. Il avait, dans le temps, été condamné aux galères à perpétuité ; il a eu sa grâce au bout de douze ans.

Seulement on ne lui permet pas de s'écarter du pays où, tout vieux qu'il est, on le surveille sévèrement.

Je demandai si on pourrait me raconter cette horrible histoire. L'hôtesse me mena chez une très vieille femme sourde qui faisait de la dentelle noire.

Elle avait connu tous les personnages de ce récit, et était parente de Désirée, la servante du meunier. Elle mit plusieurs jours à se rappeler et à me conter l'histoire.

Je viens de vous la conter à mon tour.

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