DÉCERNÉE EN
Cela peut-être eût paru à l'illustre anonyme moins plaisant et moins condamnable.
2° 11 nous sera facile de nous justifier de Taccusation de marcher les pieds nus; notre défense se divisera en deux points. l"point:C'estun moyen que nousautres mariniers employons pour ne pas glisser et tomber dans la rivière dix fois par jour; appoint: Un coup de vent avait enlevé nos souliers.
3^, 4°, 5°, Ici nous sommes heureux de pouvoir reconquérir l'estime de l'illustre anonyme en peu de mots : 3^ Nous n'avons jamais porté qu'une ceinture bleue ; i" depuis que nous avons des cheveux, nous les avons toujours eus presque ras ; 5"* notre bateau était vert.
Il y a encore dans l'article une chose fort adroite dont nous ne saurions trop remercier l'auteur.
L'illustre anonyme nous blâme fortement d'avoir fait de Maurice un homme qui tourne à toutes les incertitudes comme une feuille tourne à tous vents au lieu d'avoir réussi à en faire un philosophe. Certes, comme on n'a jamais reproché à un peintre de n'avoir pas réussi à faire rouge ce qu'il a jugé bon de faire bleu, on ne peut prendre ce reproche à la lettre ; c'est un compliment d'une rare délicatesse; on ne pouvait plus agréablement nous dire que nous avions peint ressemblant. Et en effet, c'est un caractère bien marqué et bien fréquent sous nos pas que celui de cet homme qui voit toujours juste et qui agit toujours faux, qui dépense toute son énergie en résolutions qu'il n'a jamais la force d'accomplir; qui sait si l'illustre anonyme M. A. H. n'est pas lui-même un exemplaire de ce type? Qui sait si, en commençant sa carrière quasi littéraire de critique, il ne se sera pas dit:
« Je serai honnête homme et homme honnête ; je ne travestirai pas contre ma conscience ce que les gens font de bon et d'honorable; je ne ferai pas d'articles niaisement malhonnêtes ; je ne me mêlerai pas, pour remplir mes colonnes, de la vie privée des gens, parce que cela ne me regarde pas et que c'est de fort mauvaise compagnie, et que les gens que j'attaquerais ainsi pourraient me prendre pour un polisson échappé de réeole, et injuriant tous les passants. »
FA DIKZE. 3j5
Peut-être M. A. H. s'est-il dit tout cela et bien d'autres bonnes choses en dépendant. Enfin, l'illuslre anonyme parait envier fort nos pantoufles de velours vert; si elles n'étaient complètement usées, et si nous avions pu trouver notre aristarque, nous nous serions empressé de les lui offrir comme un faible témoignage de notre admiration pour les cliefs-d'œuvre qu'il ne peut manquer de faire quelque jour.
Conrad, s'élant endormi dans un fauteuil, rêva qu'il se trouvait au temps de ses amours avec Blanche ; il la revit svelte, légère, rougissant d'un mot, trouvant un jour entier de bonheur dans une couronne de bluets ; il était redevenu, lui, ardent et timide à la fois; malheureux d'un nuage qui voile le soleil, et pourrait, s'il s'étendait et crevait en pluie, faire manquer un rendez-vous ; heureux d'un regard et d'un sourire. Il était près d'elle, derrière une courtine de noisetiers, lui parlant en paroles poétiques de son amour, de ses espérances, serrant ses mains si fort qu'on eût dit qu'il voulait réunir sa chair à la sienne, ses os à ses os, son sang à son sang. Blanche était émue, et son fichu se soulevait bien fort. Puis, tout à coup le regardant, elle partit d'un éclat de rire. Lui, la voyant ainsi, se prit également à rire, mais à rire de telle sorte que tous deux se roulaient par terre.
Puis ils se mirent à culbuter et à sauter sur des œufs qu'ils s'efforçaient en vain de ne pas casser ; ils cherchaient à voler, et se tenaient quelque temps en l'air, mais retombaient toujours sur les œufs; puis, comme dans tous les songes, tout s'embrouilla : il se trouva beaucoup d'hommes et de femmes qui tous se riaient au nez, se montraient au doigt, et redoublaient leur gaieté moqueuse chaque fois que l'un d'eux retombait sur les œufs ; puis ils furent si nombreux, si pressés qu'on ne distinguait plus rien ; une voix claire au milieu du bruit commença les premières mesures de l'air :
Au Rhin ! Mais les rires devinrent si bruyants que Krumpholtz se réveilla.
— Voilà un singulier songe, dit Krumpholtz en se réveillant.
Un des voyageurs avait entendu son exclamation, et lui dit . — Il paraît que vous avez fait un singulier songe !
— Très-singulier, dit Conrad,
— Y a-t-il de l'indiscrétion...
— Il y a de l'indiscrélion... allait répondre Conrad quand sa voix fut couverte par celle d'une femme qui dit: — Sans faire de tort au songe de monsieur le baron... j'en ai fait un que je considère comme des plus bizarres.
Conrad fut en lui-même flatté qu'on l'appelât monsieur le baron sans le connaître. Il parait, se dit-il, que cela se voit à ma tournure et à mes manières. Nous pensons qu'Alhanase avait beaucoup aidé à la divination du litre de son maitre.
La femme raconta son rêve ; chacun rinterpréla à sa fantaisie ; deux ou trois autres personnes aussi exposèrent leurs songes de nuit ; puis on en vint à de longues histoire de rêves qui s'étaient réalisés ; le premier narrateur conta une histoire qui lui avait été racontée; on lui répondit avec incrédulité.
Le second raconta une histoire arrivée dans sa famille ; on sourit. Le troisième, une anecdote de son père; quelques-uns ne sourirent plus. Un quatrième ôta ses lunettes bleues et dit: — Messieurs, j'étais, comme la plupart de vous, -incrédule; j'aurais beaucoup ri si on avait prétendu m'expliquer un songe; mais un grand malheur qui m'est arrivé, et qui a rempli d'amertume une partie de ma vie, a singulièrement diminué mon incrédulité ; si vous n'avez rien de mieux à faire, je vais vous raconter cette histoire.
On resserra le cercle, on jeta du bois au feu. Le narrateur remit ses lunettes, et s'empara des pincettes pour se donner une contenance.
FA DIÈZE. 3r)7
XXXVIIÏ
Histoire du voyageur aux lunettes bleues.
— Messieurs, je descends, et notre origine est bien prouvée, d'un des premiers cliefs germains qui passèrent le llhin pour s'établir dans les Gaules ; plus tard quelques sujets de mécontentement firent repasser le Rhin à mes ancêtres
L'auteur.
C'est une terrible chose qu'un homme qui, par un artifice quelconque, a obtenu : le droit, le privilège, ou l'abus de se faire écouter, surtout s'il n'est pas sûr de retrouver deux fois les mêmes auditeurs, s'il les considère comme une proie qui va lui échapper, et si, par conséquent, il ne se voit aucun intérêt à les ménager. Le voyageur aux lunettes bleues fit subir à ses auditeurs l'histoire de ses aves, alaves eiproaves avec un aplomb et une ténacité imperturbables. Comme nous avons la prétention ou du moins un véhément désir de ne pas nous aliéner tout à fait nos lecteurs, nous leurs épargnerons la plus longue partie de cette narration, et nous les ferons immédiatement passer à l'histoire qui concernait réellement le conteur.
Suite de l'histoire du voyageur aux lunettes bleues.
— J'avais vingt-trois ans ; outre les avantages de la jeunesse, j'étais possesseur d'une assez jolie fortune et d'un avenir coloré des plus brillantes espérances ; j'allais me marier à une femme dont j'étais idolâtre. Il faut vous dire
qu'elle le méritait : elle avait une taille de nymphe, des cheveux d'or, une bouche de rose, un teint de lait, des yeux adorables, un col charmant, une gorge divine, une main délicieuse, un pied...
Et, l'expression manquant, il posa sa main droite sur sa main gauche do manière à ne laisser voir que les deux premières phalanges des doigts, ce qui donnait au pied qu'il voulait décrire une longueur approximative de deux pouces.
— ...Enfin, ajouta-t-il, vous n'avez jamais rien vu de semblable.
— Ma foi, dit en lui-même Krumpholtz, si cela ne ressemble pas à toutes les femmes, cela ressemble du moins très-fort au portrait que fait chaque homme de sa maîtresse.
— Telle était Blanche, continua le conteur.
— Blanche ! s'écria Krumphollz.
— Blanche! dit plus bas Athanase qui apportait un verre d'eau à son maître et laissa tomber l'eau sur le baron.
— Maladroit! dit le baron.
Quand il fut serti après avoir essuyé son maître :
— Ce drôle aurait mieux fait d'envoyer un garçon de l'hôtel.
— Ah monsieur, dit une femme, on est bien malheureux avec les domestiques ; j'ai été forcée d'en chasser un auquel je tenais beaucoup,
Ici l'homme aux lunettes bleues voyant l'interruptrice reprendre lialeine pensa que c'était le moment de reprendre son histoire où il l'avait laissée; mais si la femme avait repris haleine c'était pour commencer elle-même une histoire ; de sorte que tous deux croyant que l'autre céderait la parole, parlèrent ensemble pendant quelques minutes.
L'nOMME Al'X LUNETTES. L'INTERRUPTRICE.
TeUe était Blanche. Nous allions Cotait un homme qui avait élevé nous marier, et l'attente d'un Ubrc mon frère, qui m'avait, toute petite» chéri relardait de quelques mois un portée sur ses bras, et que mon père instant que tous doux nous '. . . . m'avait recommandé en mourant. Mais, messieurs
Ici tous deux voyant que Tautre ne céderait pas se mirent
FA DiÈzE. ario
en devoir de se taire, mais tous deux voyant la parole libre s'en ressaisirent en même temps.
L'HOMME AUX LUNETTES. L'iNTERRUPTP.ICE.
que tous deux , sans me flatter, nous ce malheureux était singulièrement
desirions également. Je passais toutes adonné à la boisson; il n'y avait pas
mes soirées chez elle, et tout le monde un seul jour que Dieu fît, qu'il ne
dans la ville parlait de nous. . , . rentrai dans mi état à faire. . . .
Alors les auditeurs s'interposèrent; quoiqu'on trouvât généralement qu'il avait abusé de la parole qui lui avait été octroyée, on ne voulait pas avoir essuyé en pure perle tout l'ennui qu'il avait donné, et on le pria de continuer son histoire ; on remit du bois au feu, et il reprit :
— Et tout le monde dans la ville parlait de nous comme si nous avions déjà été époux.
Une nuit, je rêvai que je jouais sur le clavecin un petit air que j'ai toujours aimé,
— Monsieur, dit Conrad, quel était cet air?
Le voyageur ne crut pas devoir répondre à celte interruption, ou peut-être ne l'entendit pas, et continua : — Chaque touche blanche que je frappais crevait sous mon doigt, et je me trouvais avoir cassé un œuf.
— • Moi aussi, pensa Conrad, il y a dans mon rêve des œufs cassés.
-— C'est un bien mauvais signe, dit Tinterruptrice.
Le narrateur se hâta de ressaisir la parole; mais, pour se réconcilier avec celte femme, qui était encore assez bien de figure, il dit en se tournant vers elle ; — C'est ce que me dirent le lendemain mes deux tantes; je n'en fis que rire, mais je fus bien puni de mon incrédulité.
— C'est un air qui vous portera malheur, mon neveu, me dirent-elles.
— Bah ! repris-je, je le ferai chanter exprès le jour de mes noces.
Il faut vous dire que cet air n'était alors nullement connu dans notre ville, et que c'était Blanche qui me l'avait appris. IJn soir, lorsque je sortais de chez elle, elle le joua sur le clavecin comme pour me dire adieu.
Monsieur, dit Conrad, faites-moi, je vous prie, l'amitié de me dire quel esl cet air.
Un chut universel lui imposa silence.
— Allons, pensa-til, je le lui demanderai quand il aura fini son histoire, que le diable emporte !
— Je fus bien surpris, reprit Thomme aux lunettes bleues, quand j'entendis au bas de la maison une voix d'homme qui, s'accordant au clavecin, chaulait le dessus de Tair. Un soupçon jaloux s'éleva dans mon cœur ; naturellement violent, je m'approchai du quidam, et lui demandai brusquement ce qu'il faisait là: il eut le malheur de me donner un soufflet, la colère m'emporta, je le saisis à la gorge et le tuai. Le lendemain, la justice voulut instrumenter; mais j'avais été frappé le premier, j'étais dans un cas de légitime défense, et il n'y avait rien à me dire; mais cet homme que j'avais étranglé était le frère de ma maîtresse, et il me fallut renoncer à elle.
A ce moment un homme entra qui demanda une place au coin du feu. L'homme aux lunettes bleues changea de couleur, se leva et sorlit précipitamment. Conrad voulut l'arrêter, mais il se détourna à temps pour ne pas être renversé par la brusque sortie du narrateur,
— Il a tort, dit le dernier venu, je ne lui en veux nullement, et n'ai, en aucune faron, l'intention de Teffraycr.
— Vous connaissez ce monsieur ? dit Conrad.
— Je suis le frère d'une femme qu'il a failli épouser.
— Quoi! dit l'interruplrice en reculant sa chaise, c'est vous ce frère qu'il étrangla .''
— Non pas que je sache, dit l'inconnu.
On le mit au fait ; il rétablit un peu les choses. Dans la soirée où il était revenu sans avoir prévenu personne, la question impertinente de Ihomme aux lunettes bleues l'avait porté à lui donner un soufflet, après lequel Thomme aux lunettes s'était enfui en criant au secours. Cette anecdote l'avait rendu si ridicule aux yeux de sa sœur, qu'elle avait refusé de conclure un mariage qui lui déplaisait et pour la rupture duquel elle se trouva très-heureuse de rencontrer un prétexte.
FA DIKZE. 361
— Quoi qu'il en soit, dit la femme qui avait déjà beaucoup parlé, il n'en est pas moins vrai que le rêve n'avait pas menti, et que cet air lui a porté malheur : certes, pour rien au monde je ne voudrais rêver d'œufs cassés.
Conrad ne put résister à l'envie de raconter le songe qu'il avait fait.
— 11 n'y a rien de plus clair que ce songe, reprit-elle : cela signifie que vous deviendrez amoureux d'une danseuse qui vous ruinera.
— Ou plutôt, dit un voyageur, que vous serez ruiné par le jeu.
— Ou plutôt par un procès, dit un troisième voyageur.
— Mais cependant, reprit la femme, monsieur a rêvé aussi qu^il avait des ailes et volait, et personne ne peut nier que ce soit un bon signe.
— Cela s'applique très-bien à ce que je disais, répliqua le dernier interlocuteur ; monsieur, comme tous les joueurs, sera jeté dans le gouffre.
— Dans l'abîme, reprit la femme.
— Dans l'abîme sans fond, dit un autre.
— Sera jeté dans le gouffre par quelques chances heureuses qui l'aveugleront.
— Mais, dit le premier voyageur, cela peut encore s'appliquer à ce que je disais : c'est pour s'élever et s'enrichir que monsieur intentera un procès qui le ruinera.
— Mais aussi, dit la femme, cela s'applique encore mieux à mon explication ; c'est au milieu des plaisirs les plus vifs, au moment où il se croira au septième ciel, dans les bras de sa danseuse, que cet infortuné sera trahi : voilà ce que signifie le songe.
— Monsieur, dit Alhanase, votre songe est un songe, et ne signifie rien du tout.
— Je crois que tu as raison, dit le baron.
— Parbleu ! se dit Conrad en montant l'escalier pour aller ?e coucher, j'aurais bien pu demander à Tinconnu qui a mis notre narrateur en déroute, quel est cet air qu'il chantait sous la fenêtre de sa sœur.
Mais j'ai un autre moyen de le savoir : je le demanderai au conteur lui-môme...
Puis parlant haut... et continuant ce qu'il se disait à luimême :
— Athanase, dit-il, demande où est sa chambre. Alhanase fut quelques instants sans comprendre, puis il dit :
« C'est ctoimantî » sortit, et rentra après dix minutes pour dire à son maître :
— Au bout du corridor, la porte en face de l'escalier.
— Bien ! dit le baron ; et, pensa-t-il, jirai aussitôt qu'il fera jour.
— C'est étonnant ! dit Athanase en saluant son maître; je n'aurais pas cru cela de mon maiti'e.
Mais, quand on n'entendit plus aucun bruit dans l'hôtel, quand il eut vu éteindre même les lanternes des garçons d'écurie, Krumpholtz se leva, et, tout en talonnant, prit le chemin du corridor; car l'idée de cet air l'empêchait de dormir, etil voulait prier l'homme aux luneltes bleues de le lui chanter d'autant qu'il se rappela que les voyageurs devaient
repartir dans la nuit» Conformément aux instructions dWthanascj arrivé à la porte qui faisait face à l'escalier, au fond du corridor, il frappa doucement; une voix répondit bas : — Qui est là?
— Il paraît qu'il attend quelqu'un, dit Krumpholtz ; pour ne pas le tromper, je vais me nommer.
Baron Krumpholtz !
El il frappa plus fort.
— Au secours ! au secours ! cria une voix de femme sur le ton le plus aigu.
Krumpholtz s'enfuit; mais au lieu de prendre son corridor, il en prit un autre, puis un autre; la voix criant toujours au secours ! il trouva une porte ouverte, et^ entendant derrière lui les pas des palefreniers qui cherchaient la cause de ce tumulte, il se jeta dedans et s'enferma dans la chambre, où un lit défait indiquait que la personne qui l'habitait venait d'en sortir.
En effet, une servante de l'hôtel, qui la première s'était levée au bruit, ne tarda pas, quand on eut persuadé à la voyageuse qu'elle avait rêvé, à revenir trouver son lit ; mais elle trouva la porte fermée et essaya en vain de l'ouvrir.
— C'est singulier, disait-elle au milieu de ses efforts infructueux, il me semblait bien avoir mis la clef en dehors.
Cependant Conrad se gardait bien de faire le moindre bruit : qu'on juge de l'effroi de la pauvre fille si elle eût vu sortir de sa chambre un homme aussi peu vêtu que Tétait le baron; les cris auraient recommencé de plus belle, et il eût été difficile à Conrad de donner des raisons plausibles de son séjour dans cette chambre.
La fille, qui n'était pas mieux vêtue que lui, prit le parti d'aller en bas chercher une double clef. Conrad écoutait le bruit de ses pas qui s''éloignaient, pour s'échapper et retourner à sa chambre. Quand il n'entendit plus rien, il ouvrit doucement la porte et sortit; mais à peine avait-il hasardé quelques pas, que la voix retenlissanle du conducteur de la voilure ébranla les corridors, et qu'il vint à chaque porte éveiller ses voyageurs. Conrad retourna sur ses pas et se renferma encore dans la chambre. Quelques-uns des voyageurs ne lardèrent pas à se lever et à sortir de leurs chambres : la servante qui revenait presque nue voyant du monde levé se réfugia chez tme autre servante. *
— Allons! Charlotte, cria le conducteur en frappant à la porte, vous n'êtes pas encore levée, paresseuse ? vous perdrez Vos pourboires; tant pis pour vous.
Conrad ne bougea pas.
*- Allons! Charlotte, dit le conducteur en frappant plus
364 FA DÎÈZE.
fort, il faut vous lever, ma fille; je n'ai pas bu mon vin blanc, et nous allons partir.
Comment se fait-il qu'elle ne réponde pas? dit-il à des voyageurs qui s'étaient approchés.
— Elle est peut-être malade, dit quelqu'un,
— Elle qui est toujours la première levée, ajouta le conducteur.
— C'est qu'elle est malade.
— Charlotte ! cria le conducteur, Charlotte ! et il frappait à disjoindre les planches de la porte ; Conrad se tint coi.
Mais le conducteur regarda à sa montre, et dit à ses voyageurs : Il faut partir.
Il écouta : — Tenez, dit-il, voici l'autre voiture qui arrive, et nous devons garder trois heures d'avance sur elle: partons. Quand la voiture roula, les gens de la maison frappèrent à la porte; mais Charlotte, vêtue d'un jupon d'emprunt, vint les rassurer. Cependant il fallait ouvrir la chambre : la double clef ne pouvait tourner, parce que Conrad avait glissé une petite pierre dans la serrure. — Il faut la jeter en dedans, dit un palefrenier, et il alla chercher un gros maillet. Conrad alors songea que les explications qu'il allait donner ne seraient pas crues : il prit le parti d'ouvrir la f oi'te, et de regagner gravement son lit au milieu des trois ou quatre servantes qui attendaient le palefrenier, sans prononcer une parole.
Athanase attendait son maître et cherchait dans sa tête un moyen de l'engager à partir tout de suite, au lieu de ne se mettre en route qu'au milieu de la journée comme il en avait l'intention. KrumphoUz en entrant lui dit : — Athanase, des chavaux dans une demi-heure et un bon pourboire au postillon, je suis pressé
— Dans dix minutes, dit Athanase.
De cette manicreje le rattraperai, se dit Conrad en songeant à l'homme aux lunettes bleues et à son air. De celte manière
elle ne nous rattrapera pas, dit Alhanase en songeant à sa maîtresse, qu'il avait vue dans la chaise de poste qui venait d'arriver avec l'actrice et le successeur du baron. Il alla à la poste et demanda combien il y avait de chevaux.
— Huit.
— Je les prends tous.
— Combien donc êtes-vous?
— Mon maître et moi.
— Alors vous avez assez de deux chevaux.
— Cela ne vous fait rien si je paye les huit chevaux.
— Comme vous dites, cela ne me fait rien si vous les payez, seulement s'il arrive d'autres voyageurs ils attendront jusqu'à demain.
— C'est bien comme cela que je l'entends, dit Athanase. Les imit chevaux attelés à la chaise de poste du baron encombraient la cour de l'hôtel.
— Que signifie cet attelage? demanda Conrad.
— Votre Excellence m'a dit qu'elle voulait aller très-vite.
— Tu es fou ! on n'a jamais vu une chaise ainsi traînée. Mais Athanase savait bien ce qu'il faisait : l'actrice et son
amant, et par conséquent sa persécutrice, ne pourraient, faute de chevaux, continuer leur route que le lendemain, et il gagnait ainsi sur elle vingt-quatre heures. Je ne i-ais pourquoi, disait le baron, j'ai dans l'idée que l'air de l'homme £(ux^ lunettes bleues est l'air que je cherche.
Au Rhin , au Rhin , c'est là que sont nos vigaes; Qu'il soit béni le Rhin ! qu'il soit béni le Rhin ! Le pampre
Ils vont, ils vont. Mais l'homme aux lunettes bleues ne se retrouve pas. Il s'est arrêté en route. Il a pris un chemin de traverse. Il est monté dans une autre voiture. Quand le baron voit un homme avec des lunettes bleues, il fait arrêter; ceux même qui portent des lunettes vertes sont soumis à son inves-
ligation. La difficulté de le retrouver grossit à ses yeux l'importance de réussir ; après quatre jours, il ne doute plus que cet homme ne sache son air.
— Est-il descendu dans cette auberge un homme avec des lunettes?
— Oui, monsieur.
— Des lunettes bleues?
— Oui, monsieur.
— Un hommes de petite taille?
— Précisément.
— Où est-il?
— Parti.
— Que ne le disiez-vous plus tôt?
— Que ne le demandiez-vous tout de suite ?
— Où va-il?
Je ne sais, mais la voiture qu'il a prise couche à cinq lieues d'ici.
—Partons.
Les roues brûlent le pavé. Nous avpns bien cinquante lieues d'avance, murmure Athanase avec un air de ravissement.
— Est-il descendu dans cette auberge un homme avec des lunettes?
— Quatre, monsieur.
— Des lunettes bleues ?
— Il y a un monsieur qui a des lunettes bleues.
— Un homme assez petit?
— Oui monsieur.
— Peul-on lui parler ?
— Non, monsieur.
— Pourquoi cela?
— Parce qu'il dort.
— Sitôt qu'il sera réveillé, dites-lui que le baron Conrad Krumpholtz désire lui parler.
Deux heures après un petit homme en lunettes bleues entre chez le baron en le saluant jusqu'à terre.
— Je me rends aux ordres de monsieur le baron ; j'ai à son service des bas do soie et de coton.
— Malédiction ! dit le baron, ce n'est pas lui.
— De fiîoselle et de fil d'Ecosse.
Aussi, pourquoi m'imaginer qu'il n'y a qu'un homme en lunettes bleues !
— Blancs, écrus et de couleur ; des gants et des caleçons de tricot, des bonnets de soie et de coton, des gilets de laine et de flanelle, des chaussons tricotés, des jarretières, des bretelles, des cols, des chemises en percale, en toile, en toile de Hollande,' des jabots en valencienues, en malines; des foulards, des mouchoirs de poche, des cravates blanches, des cravates de couleur, et généralement tout ce que peut désirer monsieur le baron.
Krumpholtz en route se trouva si malade qu'il fut obligé de s'arrêter quelques jours. Le sang lui était monté à la tête d'une manière effrayante; ses yeux étaient rouges, son visage violet et ses lèvres bleues : il se faisait dans sa tête et dans ses oreilles un bourdonnement inintelligible.
Puis, les grelots des chevaux, le bruit des roues s'harmonisèrent pour lui seul, avec le souffle du vent dans les jeunes feuilles ; il lui sembla entendre comme une céleste musique produite par un orgue dans une église à quelque distance; la musique devint plus claire. Et, les yeux fixes, il écoutait; mais, partout autour, la plaine était unie et nue, et il n'y avait ni église ni maison.
Il entendit de ravissantes harmonies qu'il n'avait jamais entendues, et dansées harmonies la traduction de ces pensées insaisissables, de ces rêves ineffables que fait le poëte dans les moments où il jouit de sa seconde vue ; la traduction de tout ce que le poëte a senti sans pouvoir se l'exprimer à lui-
même. Puis l'orgue, avec des modulations plus suaves, joua Tair :
Au Rhin, au Rhin, c'est là que sont nos vignes; Qu'il soit béni le Rhin '. qu'il soit béni le Rhin ! Le pampre '
La voiture s'arrêta; Krumpholtz restait le coii tendu, les yeux fixes, écoutant... Alhanase le fit mettre au lit. Il se trouvait là deux médecins. Il tombèrent d'accord que le baron était menacé d'une fièvre cérébrale; mais ils ne tombèrent pas d'accord sur le traitement.
L'expérience, dit l'un, m'a prouvé qu'il faut dans ce cas une prompte application de sangsues et un peu de repos. L'expérience, dit l'autre, m'a prouvé qu'il faut dans ce cas saigner immédiatement aux pieds, et se livrera quelque violent exercice. Athanase fit prendre un bain de pieds à son maître, et ils se remirent en roule à petites journées.
La voilure oii était l'actrice, son amant et la maîtresse d'Athanase, les devança sur la roule.
V avis, Moniteur du il.
« Hier est passé en poste, à Châlons-sur-Marne, M. le baron Conrad Krumpholtz, se rendant à Paris. ^
XLVIÏ
Un journal du 18.
« Avant-hier est passé en poste, à Châlons-sur-Marne, M. le baron Conrad Krumpholtz, se rendant à Paris. On pense que ce diplomate est chargé de quelque mission importante. »
XLYIII
Un autre journal du 19.
«Il y a deux jours, est passé en poste, àChâlons-sur-Marne, M. le baron Conrad Krumpholtz, se rendant à Paris. Ce diplomate, chargé d'une mission de la plus haute importance, va probablement donner une impulsion à notre cabinet. »
Un autre journal du 20.
«Hier est arrivé en poste, à Paris, M. le baron Conrad Krumpholtz. Espérons que ce diplomate ne trahira pas la cause de l'émancipation des peuples. La mission dont il est chargé est d'iuie importance telle, que nous croyons devoir ne pas encore trahir le secret.»
Un autre journal du 21 .
« Avant-hier est arrivé en poste, à Paris, M. le baron Conrad Krumpholtz. Ce diplomate est chargé d'une mission tellement importante, qu'on s'efforce de n'en rien laisser transpirer. Néanmoins, bien informés, comme toujours, nous trahirons ce secret s'il en est besoin.
« Espérons que M. Krumpholtz ne se laissera pas entraîner dans le camp de l'anarchie révolutionnaire. »
Un journal de modes du 30.
« On porte beaucoup de bottes à la Krumpholtz, à Timila-
tion du diplomate allemand dont l'arrivée a mis en émoi toutes les feuilles politiques.
« Hier, une rencontre a eu lieu à Montmartre entre M. rédacteur d'une feuille ministérielle, et M."*, rédacteur d'une feuille de l'opposition. Le sujet de ce duel étaient deux articles où chacun traitait de bévues les causes que l'autre assigne à l'arrivée de M. le baron Conrad KrumphoUz.
« Après avoir échangé deux coups do pistolet, les témoins ayant déclaré l'honneur satisfait, les deux adversaires se sont séparés en se donnant des marques d'une estime réciproque, »
LU
Au Rhin, au Rhin, c'est là que sont nos vignes; Qu'il soit béni le Rhin ! qu'il soit béni le Rliin ! Le pampre
Le pampre
Qu'il soit béni le Rhin !
Le pampre . .
Le pampre . ,
Conrad avait beau fredonner son air tout le jour, aller tous les soirs à l'Opéra, puis aux Italiens, puis à l'OpéraComique, puis à tous les théâtres oii l'on chante; il avait beau s'arrêter aux joueurs d'orgue, descendre de voilure, se mêler à la foule, se faire voler, un jour son mouchoir, un autre jour sa montre, un autrejour sa bourse, iliui fallait toujours s'arrêter à ce fa...
Pour Alhanâse, malgré ses précautions. Blanche l'avait retrouvé à Paris et voulait absolument se faire épouser ; l'actrice qu'elle accompagnait avait quitté Paris, et la pauvre fille avait refusé de quitter Paris, où elle vivait de quelques
économies, et de la vente du petit nombre de bijoux qu'elle possédait.
— Ecoute, lui dit Alhanase, je ne t'épouserai pas, c'est une promesse sur laquelle lu peux compter; mais je ne refuse pas de le voir de temps en temps, pourvu que M. le baron ne s'aperçoive de rien. Viens quand tu voudras, le soir, fais-loi entendre dans la cour, et je viendrai l'introduire.
Un jour, Krumpholtz était entré par hasard dans un café, et parcourait les journaux; puis il vint à lever les yeux, et, à travers les vilres, il vit les arbres chargés de poussière du boulevard se découper sur un ciel d'un bleu pur.
Il soupira.
— Allons, dit-il, je ferais mieux de retourner à Ober-Wesel, errer encore sur les bords du Rhin; le rocher de Loreley doit avoir aujourd'hui un aspect noble et imposant.
Mon Dieu ! qu'il est triste de ne pas vivre et de ne pas mourir, d'avoir une partie de soi qui survit à soi-même ! Heureusement, dit-il en regaidant dans une glace ses joues horri^ blement creuses, la véritable mort ne tardera guère, et celle-là finit tout! je ne pourrai plus, comme à présent, pleurer sur mon tombeau.
Oh! un jour, une heure de cette vie que je vivais à vingt ans! une heure de mes croyances, de mes rêves! une heure de mes chagrins d'alors, et, ensuite, la mort avec la plus terrible agonie! Qu'est-ce donc que la vie? Pendant la première moitié, on ne vit pas encore, puis on commence à mourir.
En proie à ces tristes pensées, Conrad laissa tomber sa tête sur sa main et son coude sur la table. Mais, au lieu de mettre le coude sur la table, il le mit dans la lasse de chocolat d'un voisin. Au jurement du voisin, il se retourna.
— Ah ! monsieur, dit-il, je suis enchanté de vous rencontrer !
— Monsieur, répondit le voisin, je ne vous ferai pas le même compliment.