A MAYENCE
— Vous êtes un âne, monsieur Samuel ; quand je demande de vieille musique, c'est que je veux de vieille musique. Je garde celle que vous m'avez envoyée; mais hâtez-vous de réparer celte bévue en m'envoyant promptement ce que j'ai demandé.
Baron Conrad krumpholtz.
Il eut beau feuilleter la vieille musique, il ne trouva rien qui approchât le moins du monde de ce qu'il voulait. Au milieu de ses recherches, il découvrit dans un grenier un vieux violon usé, brisé, disloqué ; il y remit des cordes, et passa des jours entiers à jouer:
Au Rhin, au Rhin , c'est là que sont nos vignes; Qu'il soit béni le Rhin ! qu'il soit béni le Rhin ! Le pampre. . . .
Mais toujours il était forcé de s'arrêter là pour recommencer, et s'arrêter encore.
Priez votre meilleur ami d'en faire autant auprès de vous, nous offrons de gager qu'avant un quart d'heure vous l'aurez jeté à la porte.
Aussi, l'un de ses voisins, qui n'était pas son ami, ne se crut-il pas obligé de souffrir longtemps un semblable sup-
plice, et lui fit-il parvenir, par le ministère d'un liomme de loi, une sommation ainsi conçue:
Le -18
En fait:
Attendu que le sieur baron Krumpholtz est convaincu de se permettre à toute heure du jour et de la nuit déjouer d'un prétendu violon, le plus aigre qui se soit jamais entendu;
En outre, que ledit baron joue presque continuellement faux, et ne joue que quelques mesures d'un air qu'il n'achève jamais, et recommence toujours ;
Il semble prouvé que ledit baron Krumpholtz n'en agit que par méchanceté, désir de nuire et malveillance à l'égard de son voisin ; car on offre de s'en rapporter au jugement d'arbitres ; il est imposible que ce soit ni pour son plaisir ni pour celui de qui que ce soit que l'on fasse de pareille musique.
En droit: — Attendu que les lois et règlements de police ont sagement écarté des lieux habités tout établissement malsain, nuisible ou incommode;
Attendu que les sons d'un violon aigre pénètrent à travers les fenêtres, les portes et les murailles, viennent chercher la victime jusque dans son foyer, au milieu des travaux de la science et des occupations intérieures pour la torturer sans relâche; il demeure constant que le fait du sieur Krumpholtz constitue la violation de domicile et l'attentat à la liberté individuelle;
Attendu que le sieur Selbner, plaignant, n'a reculé devant aucunes dépenses de bourrelets, volets et contre-volets avant de porter plainte devant les prolecteurs de la sûreté des citoyens, et que ses efforts dispendieux ont été inutiles ;
Attendu que l'horible persécution du baron a forcé le sieur Selbner de suspendre des travaux scientifiques dont il doit revenir audit sieur de la gloire et de l'argent ;
Attendu que le sieur Selbner a le système nerveux excessivement sensible, et que chaque note fausse du baron lui est mille fois plus douloureuse que no le serait à un autre un coup de couteau, et qu'il se trouve en ce moment menacé
d'une névralgie aiguë dont les premiers symptômes le font beaucoup souffrir, et dont les suites pourraient mettre sa vie en danger;
Demandons: 1° Que le sieur baron Krumpholtz soit tenu de déguerpir sous le plus bref délai ;
2° Qu'il paye au plaignant des dommages- intérêts, équivalents au tort qu'il lui fait;
3° Qu'il soit jugé comme coupable: rde violation de domicile; 2° d'attentat à la liberté individuelle; 3" de tentative d'homicide volontaire avec préméditation.
Le baron fit faire des excuses à son voisin, lui envoya une pièce de vin fin, et promit de ne jouer du violon à l'avenir que dans une salle basse dont les sons ne pouvaient s'échapper.
Comme Athanase paraissait de mauvaise humeur, le baron lui demanda ce qu'il avait. Athanase hésita, puis montra une lettre à son maitre. Conrad la prit ; elle était adressée à Athanase: c'était une femme qui lui rappelait des serments, lui disait qu'elle ne pouvait plus vivre sans lui, et que, s'il ne revenait bientôt, elle quitterait tout pour l'aller trouver. Surtout en lisant une lettre si tendre, Conrad regardait Athanase, et cherchait à s'expliquer la passion de la femme qui l'avait écrite. Athanase était petit, mal fait, et, sur la plus sotte figure qu'on put voir, arrangeait prétentieusement d'horribles cheveux d'un jaune orangé.
— Monsieur, dit-il, vous ne sauriez croire combien cette femme me tourmente ; je ne l'aime pas, et je ne puis m'en débarrasser.
— Ne l'us-tu pas aimée? dit Conrad.
— Non, dit Athanase avec un air de fatuité qui contrastait grotesquement avec sa figure; on prend cela par hasard pour le laisser le lendemain.
Le baron ne disait plus rien; Athanase se retirait; mais
sont maître le rappela: — Eh! dit-il, comment s'appelle votre Ariane?
— Blanche, dit Alhanase. .
— Blanche! s'écria le baron.
— Blanche, répéta Athanase.
— C'est singulier, dit le baron.
Alhanase ne répondit rien ; mais il ne voyait à cela rien de singulier.
— C'est, dit le baron, une fille svelte et élancée, et un teint blanc comme le lait.
— Mais non, dit Alhanase, elle est au contraire passablement brune de peau, et a un embonpoint remarquable qui fait d'elle une fort belle femme.
Lorsque Conrad fut seul : — Comme on se figure aisément que la femme que l'on aime n'a rien de commun avec les autres femmes ! Je n'ai pu m'empêcher d'être choqué que ce drôle ait une maîtresse qui s'appelle Blanche.
Et aussi, comment une grosse femme avec une peau noire ose-t-elle s'appeler Blanche ?
Ma Blanche avait une peau si fine et si fraîche ! et, si j'avais jamais osé en faire l'expérience, je suis sûr que sa taille eût tenu dans mes deux mains.
Il finit ce monologue comme il finissait tout, en fredonnant :
Au Rhin, au Rhin, c'est là que sont nos vignes; Qu'il soit béni le Rhin! qu'il soit béni le Rhinl Le pampre
Après quoi il recommença :
Au Rhin, au Rhin, c'est là que sont nos vignes; Qu'il soit béni le Rhin! qu'il soit béni le Rhinl Le pampre
Il y avait des moments où il lui semblait que Tair commencé s'achevait dans sa tête, et il écoulait avec une ligure slu-
pide. Souvent, il le sentait chatouiller ses lèvres, mais il ne pouvait rarticuler. Si le vent soufîlait dans les arbres, il trouvait, dans le bruit que faisaient les peupliers en balançant, quelque chose qui lui rappelait son air.
Le dimanche, les cloches le lui faisaient entendre distinctement; mais, après la fatale mesure, le vent ou les cloches semblaient recommencer, sans jamais faire une note au delà.
Ce fredonnement perpétuel du baron, au milieu des plus graves conversations, le rendit, en peu de temps, tout à fait insupportable aux quelques amis qui venaient le voir dans sa retraite, et la solitude entière où le laissa leur abandon ne contribua pas peu à augmenter sa manie, qui finit par prendre le caractère d'une folie véritable.
Conrad, après dîner, tandis qu'Athanase, derrière lui, attendait depuis longtemps qu'il se levât, pensait à la bizarrerie de son sort, qui, lui ayant donné tout ce que les hommes recherchent d'ordinaire, ne lui avait laissé de désir que pour une chose qui n'aurait probablement plus aucun prix, si le hasard la lui faisait rencontrer. Après de longues réflexions, il voulut les résumer par une sorte d'aphorisme, dans le genre oriental, et dit tout haut :
— Le bonheur est une gazelle...
Mais il fut arrêté par une marque d'improbation que laissa échapper Athanase.
— Si Votre Excellence le permet, dit-il, je lui dirai franchement que je ne suis pas de son avis; car, à mes yeux, en ce moment, le bonheur est la tranche de bœuf rôii qui m'attend à l'office quand Votre Excellence aura quitté la table.
— Mais, dit Conrad, quand tu auras dévoré ton bœuf rôti, où sera le bonheur?
— Alors, dit Athanase, le bonheur sera le moment où je me coucherai, pour dormir jusqu'au lendemain.
— Donc, se dit Conrad, le bonheur est tout simplement ce
que nous n'avons pas ; car, pour moi, excepté la fin de cet air, je ne sais pas ce qui me manque. Donc, le bonheur est une antithèse, et rien de plus ; le bonheur est le contraire souvent fictif de nos souffrances.
Dans les ardeurs de l'été, pendant une longue marche par des terrains sablonneux, le bonheur est un vent frais qui rafraîchisse le front ; tandis que l'hiver, quand le givre s'attache à nos cheveux, le bonheur devient ce même soleil, dont nous nous plaignions quatre mois auparavant.
Et il voulut terminer son aphorisme.
— Le bonheur est une gazelle blanche... •
— Pourquoi blanche? interrompit Athanase, enhardi par les questions que son maître venait de lui faire.
Mais Conrad, qui ne trouva rien de bon à répondre, dédaigna l'objection, et poursuivit :
— Le bonheur est une gazelle blanche, qui ne laisse voir à l'homme que la poussière que font lever ses pieds, ou le mouvement que son passage laisse aux broussailles.
— Mais, dit Athanase, comment alors savez-vous que c'est une gazelle? Et si c'est une gazelle, comment savez-vous qu'elle est blanche?
— Le bonheur est quelque chose qui fuit, quelque chose qui ne laisse voir de soi que la poussière que font lever ses pieds, et le mouvement que son passage laisse aux broussailles.
— Et l'homme qui le poursuit n'en tire d'autre bénéfice que de se faire aveugler par les branches des buissons.
Conrad, ayant terminé son aphorisme, se leva de table; il y avait longtemps qu'il n'avait autant fait dans la journée, et, tandis qu'Athanase mangeait sa tranche de bœuf, tout en répétant la fin de son aphorisme : — Et l'homme qui le poursuit n'en tire d'autre bénéfice que de se faire aveugler par la poussière et par les branches des broussailles, il songeait à quelque nouveau moyen de se procurer la fin de son air: ce qui prouve que la sagesse ni les aphorismcs ne servent à rien, pas môme celui-ci, qui n'empêchera personne de formuler la sagesse en préceptes toujours inutiles, d'abord pour
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lui, parce qu'on ne trouve ce qu'il fallait faire, qu'après avoir épuise tout ce qu'il ne fallait pas faire, ensuite pour les autres, parce qu'on ne croit qu'aux trous dans lesquels on est tombé soi-même.
A force de chercher, il songea qu'il avait pour voisin un savant antiquaire, dont la fille, lui avait-on dit, était musicienne; mais le savant ne voyait personne, pour ne pas perdre un temps qu'il lui plaisait d'appeler précieux, en futilités, comme s'il y avait des choses plus futiles les unes que les autres. Un ami du baron, qui n'était pas fâché de lui voir faire de nouvelles connaissances pour se débarrasser de lui, se chargea de l'introduire chez le savant ; et en effet, quinze jours après, lui vint dire qu'il pouvait se présenter, qu'il serait le bien venu.
Où l'on découvre quelle était la véritable couleur du cheval de Renaud de
Montauban.
Mais pour faire recevoir Krumpholtz, son ami n'avait pas trouvé d'autre moyen que de l'annoncer comme un savant qui brûlait de faire sa connaissance. Il avait vu dans le monde beaucoup de savants do profession qui ne lui avaient pas paru d'une force désespérante, et qui, s'ils avaient dit sur les choses connues le quart des sottises qu'ils disaient sur les choses inconnues, se seraient fait bafouer et poursuivre par les enfants à travers les rues.
Il avait jugé cette petite supercherie si peu importante, qu'il n'en avait même pas prévenu le baron, qui, suivi d'Athanase, arriva chez son voisin comme un simple homme, sans se douter le moins du monde qu'il lui fût arrivé de devenir savant. Il le trouva dans son jardin. Après les civiliîés d'usage, il le laissa parler tant qu'il voulut, sans prononcer une parole, et attendant le moment d'arriver à son but, à savoir de jeter un coup d'œil sur la musique de sa fille ; mais il n'y eut pas moyen de glisser sa proposition entre deux phrases.
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tant elles étaient serrées, connexes, par tous les artifices de langage connui du discoureur.
Enfin le savant, après s'être efforcé sin dans une conversation scientifiqu le plus adroitement qu'il lui fut possibl lion directe à laquelle il fallait nécessai
— Monsieur, dit-il, une chose, je 1' dans un livre français que j'ai en ce m il m'est impossible de deviner d'où de Bayard, que Ton donne au cheva tauban.
A ce moment, les sons d'un clavecin baron, livré à ses préoccupations, no r( répéta sa question. Soit qu'il fût enccr( peu savant, il n'eût pas la chronologie ] dit sans hésiter :
— J'ai un chien que j'appelle llercul n'aurait-il pas donné à un cheval de baie rier aussi fameux que Bayard?
Le savant le regarda stupéfié. Le avait dit une sottise, et se prit à ri phrase pour une plaisanterie, et rit aus: s'était approché, dil :
— Si Votre Excellence et monsieur -' tre, jeteur dirai mon avis.
Et, prenant le silence de son maître p tacite, il ajouta :
— Il y a chez monsieur le baron u
FA diezj:.
aveugle que moi : il n'aurait pas appelé son cheve s'il avait été gris ou alezan.
— Mais, dit le baron, qui te prouve qu'il l'ait ap à cause de sa couleur?
— C'est encore très-simple, dit Athanase ; je vier prouver que son cheval était bai, puisque s'il eût él alezan, ou Isabelle, il ne l'eût pas appelé Bayard, c' bai.
Donc, en retournant ce raisonnement, il est puisqu'il est bai , il devait l'appeler Bayard, et non pi zan, ni l'Isabelle, comme moi j'appelle la jument | elle cheval alezan l'Alezan.
Le baron et son voisin étaient embarrassés; le s d'Athanase était faux ; mais ils ne savaient con prouver qu'il était faux, d'autant que son étymolog sait juste. Pour changer de conversation, Conrad di
— Rapprochons-nous de la salle basse, je serais d'entendre le clavecin de mademoiselle votre fille parlé de son talent et de la précieuse collection d musique qu'elle possède.
— Oui, dit le voisin en s'acheminant vers la s s'était fait entendre le clavecin, elle a toute la m Francon, qui, en 1066, inventa à Cologne les sig division du temps musical, Gilles Binchois, Jean 0 Cyprien Roze, Hobrecht, qui montra la musique à Jacques de Kerl, Gaspard Krumhorn l'aveugle, etc.
— Blanche, dit-il en arrivant, je te présente noi
chait; en haut d'une pageblanche il y avait seulement ce titre: Au Rhin !
Mais ce n'étaient ni le savant ni sa fille qui avaient copié cette musique, ils ne savaient ce qu'on avait eu Tintention d'y transcrire, et d'ailleurs rien ne prouvait que ce fût la chanson de Conrad. Comme il s'en allait avec Athanase:
— Blanche! se disait-il, tout me rappelle le souvenir chéri de celle que je cherche.
— Blanche ! se disait Athanase, tout me rappelle la femme qui me poursuit.
XXYl
Un jour Conrad s'aperçut qu'il était souverainement ridicule; il abandonna sa maison des champs d'autant plus facilement qu'il n'y avait presque plus de feuilles aux arbres, et que les premières gelées avaient blanchi la terre.
Il retourna à la résidence pour chercher à se distraire en se livrant pendant l'hiver à tous les amusements qui pourraient se présenter. D'abord il trouva quelque plaisir à retr'ouver le bruit et le mouvement, à revoir des visages qu'il n'avait pas vus depuis longtemps, à rentrer dans des habitudes auquelles ses six mois d'absence avaient rendu un charme momentané. Puis il allait recommencer à s'ennuyer, quand il se rappela que lorsqu'il avait, pour la première fois, quitté la maison où il était né pour élire domicile dans une ville, sa mère lui avait dit à son départ :
— Défiez-vous des mauvaises sociétés dont le charme trompeur vous jetterait dans une voie funeste ; ne vous livrez pas aux prestiges de l'ambition qui bouleverse les empires, et marchez contre les murailles pour vous préserver des voilures.
Craignez les séductions du monde et les plaisirs empoisonnés qui vont vous assiéger en foule, redoutez surtout les filles d'Opéra; ce sont des sirènes, qui perdent les jeunes gens, et faites souvent remettre des clous à vos bottes, car en
FA DIKZE. 313
aucun lieu du monde la chaussure ne s'use aussi vite que sur le pavé des grandes villes. Les avis de sa mère lui avaient ouvert l'esprit à des idées nouvelles: malgré lui il se faisait de délicieuses images de ce qu'on voulait lui faire craindre ; et, à l'exception des voitures, il brûlait de s'exposer à tous les dangers que l'on lui recommandait d'éviter.
Il ne voyait pas grand mal à être pour quelque chose dans les bouleversements de l'ambition ; il en voyait encore moins à se laisser faire par les plaisirs qui devaient l'assiéger en foule; et ce que surtout il voulait connaître c'étaient ces dangereuses sirènes qui, selon lui, ne pourraient jamais lui faire un mal égal au bonheur qu'il aurait à tomber dans leurs pièges.
Mais, dans la ville où il était, la plus haute carrière ouverte à Tambition était fermée par une place de bailli, et il dut se trouver très-heureux de devenir le second secrétaire de M. Bernhard. Pour les plaisirs qui devaient l'assiéger, il n'eut pas grande résistance à opposer, car ses plus grands excès consistèrent à se promener le matin sur les bords du Rhin, jusqu'au moment où il découvrit la demeure de Blanche.
Pour les filles d'Opéra il n'y avait jamais eu d'Opéra à Ober- Wesel, et un jour qu'il passa des baladins, il s'avisa d'écrire une longue lettre à une sauteuse et de lui demander un rendez-vous auquel alla un homme à gros favoris noirs qui lui demanda pour qui il prenait sa fille.
— Certes, se disait-il tristement, les plaisirs ne m'assiègent pas de telle sorte que je ne puisse leur résister, et les filles d'Opéra ne me tendent pas autant de pièges que je le voudrais bien.
Néanmoins, cette idée l'avait longtemps tourmenté; sa mère lui avait parlé de précipices sous des fleurs, mais cela ne lui prouvait qu'une chose, à savoir que sa mère, malgré son horreur pour les filles d'Opéra, ne pouvait nier que leurs pièges ne fussent cachés par des fleurs; que pour que ce piège fût aussi prouvé que les fleurs, il faudrait qu'il fût avoué par un partisan, comme les fleurs l'étaient par un ennemi. Puis il
vint un moment où il ne s'occupa pins de Blanche, puis la fortune le hissa aux honneurs. En réveillant ses souvenirs, le baron se rappela que, par un singulier hasard, il n'avait jamais goûté ce danger qui devait le poursuivre et qu'il n'avait pu atteindre; il songea que c'était peut-être un plaisir qu'il ne connaissait pas, et pendant quelque temps il fut l'amant privilégié d'une jeune et belle danseuse.
Conrad donna une montre à la danseuse. La danseuse la donna à sa femme de cham.bre. La femme de chambre la donna à Athanase. Athanase la garda. Le baron la reconnut. — D'où as-tu ce bijou? dit-il.
— Ne m'en parlez pas, monsieur, dit Athanase, je voudrais le voir au fond de la mer.
— Vous êtes bien difficile, maître, dit le baron, il m'a pourtant coûté 150 bons florins.
— Et moi, dit Athanase, vous ne savez pas ce qu'il me coûtera plus tard.
— Non,dit le baron, mais je ne serais pas fâché de le savoir.
— Et moi, je ne serais pas fâché de le dire à Votre Excellence; on allège ses chagrins en les contant, et en parlant souvent de l'objet de sa crainte on finit par avoir moins peur.
— Parle.
— La femme de chambre de mademoiselle '" se trouve être précisément cette Blanche, dont j'ai dit à Votre Excellence que j'étais persécuté; quand elle m'a reconnu, elle m'a baisé les mains et les genoux, j'ai été faible, j'ai rendu quelques caresses et accepté cette malheureuse montre, pour compter les heures pondant son absence.
— Elle est absente? dit le baron.
— Elle est allée chercher les papiers nécessaires pour notre mariage.
— Eh bien ^
— Eh bien ! comme je Tai déjà dil à Voire Excellence, je ne l'aime pas, el je fais un mariage de convenance.
— Diable ! mais vous tranchez du grand seigneur, vous êtes assez fat et assez impertinent.
Il faut remarquer ici que le baron tomba it dans un lieu commun : il est plus qu'assez usé et rebattu de se plaindre de l'impertinence et de la fatuité des grands seigneurs. D'abord parce qu'il n'y a plus de grands seigneurs. Ensuite, parce que leur impertinence, quand ils en ont, est modérée ou déguisée par les manières el l'éducation, et qu'elle est moins intolérable cent fois que celle d'un commis en nouveautés ou celle d'un maçon.
— Je ne sais, dit Athanase, mais je ne suis guère content.
— Je crois, maître Athanase, dit Krumpholtz, que vous abusez de ma crédulité ; je ne savais pas que la femme de chambre que je n'ai jamais regardée fût votre Blanche : mais vous passiez fort assidûment vos soirées auprès d'elle; qu'y faisiez-vous ?
— Nous causions, nous chantions.
Ce mot réveilla la manie de Krumpholtz, qui demanda brusquement :
— Quechantiez-vous?
— Toutes sortes d'airs.
— Encore?
— Des airs à deux voix ou à une seule, des airs d'opéras ou d'autres.
— Chante-moi un de ceux qu'elle chantait.
— Votre Excellence m'excusera; mais il me serait impossible de m'en rappeler une note.
— Essaye.
— Ce serait inutile.
— Je le veux.
Le baron dit ces mots d'un ton si voisin de la colère, qu'Athanase, au hasard, commença le premier air qui lui vint dans la tête.
Au Rhin, au Rhin, c'est là que sont nos vignes; Qu'il soit béni le Rhin ! qu'il soit béni le Rhin!
— Après, dit Conrad qui avait écouté sans respirer.
— Après, dit ALtianase qui n'était pa,s en train de chanter, je n'en sais pas davantag-e.
— Tu mens 1 dit Conrad.
Qu'Alhanase mentit ou non, il valait mieux pour lui persévérer dans un mensonge qu'on ne pouvait prouver, et qui d'ailleurs n'avait aucune importance, que d'avouer qu'il avait menti, sans autre cause que sa mauvaise humeur. Quoi qu'il en lût, il affirma qu'il n'en savait pas plus.
— Mais, dit le baron, ta maîtresse le sait.
— Je le crois.
— Tu dois en être sûr puisqu'elle le chantait.
^- Je ne puis assurer à Votre Excellence qu'elle chantait cet air ou un autre.
•^ Où est-elle ?
— Dans son pays.
-^Où est son pays?
— Je ne sais.
— Quand revient-elle ?
— Dans un mois.
— C'est bien.
XXYllI
Cette conversation remit encore plus avant dans l'esprit du baron le désir qui le tourmentait si fort de retrouver Blanche, ou plutôt l'air qu'elle chantait. — CaiP, se disait-il, Blanche elle-même ne me donnerait plus les émotions qu'elle m'a données autrefois, fût-elle toujours la même ; il y a en moi comme un sens qui est mort.
Néanmoins, comme il ne voulait pas devenir fou, il ne manquait pas un jour d'opéra , pour essayer de se mettre d'autre musique dans la têle; mais chaque air nouveau ne le frappait que par une ressemblance ou une dissemblance avec celui qu'il voulait oublier, et ne servait qu'à le lui rappeler plus vivement. Un jour il dit à Athanase: — Je m'ennuie, j'ai envie de relourner à Ober-Wesel.
Alhanase voyait arriver avec effroi Tépoque du retour de sa mailresse, et il saisit avec empressement celte idée.
— Votre Excellence ne saurait mieux faire, dit-il; voici l'hiver bientôt passé, ajouta-t-il avec emphase, Votre Excellence assisterait au réveil de la nature, aux premiers gazouillements des oiseaux.
— Je partirais sans aucun doute si ta maîtresse était revenue.
— Eh! que diable veut-il faire de ma maîtresse? se demanda Athanase ; s'il voulait me la prendre, jamais il n'aurait été si bien inspiré; je lui ai vu de si fortes manies que je le crois capable de tout.
Mais Conrad ajouta : — A cause de cet air. --Prrrr..., dit Athanase, je gage qu'elle ne le sait pas plus que moi.
— Comment cela? dit le baron.
— C'est que Fautre jour j'étais si troublé de votre insistance pour me faire chanter un air, que je crains bien d'avoir pris celui-là au hasard , et de ne le savoir que pour l'avoir entendu fredonner à Votre Excellence.
— Allons à Ober-Wesel, dit le baron d'un ton de résignation.
— Allons à Ober-Wesel, dit Athanase d'un ton de triomphe.
A M. ATHANASE, CHEZ M. LE DARON DE KUUMPUOLïZ.
De la Résidence.
J'arrive avec tous les papiers nécessaires pour notre mariage, et on m'apprend que vous êtes parti depuis cinq jours; je ne suis pas assez injuste pour attribuer ce départ à votre volonté, je pense que vous aurez été forcé de suive votre maître ; mais alors pourquoi ne m'avoir pas laissé une lettre pour me tranquilliser?
Votre maîlre ne pourra vous refuser un congé de quelques jours, quand il saura que c'est pour vous marier. Je Vous al-
tends donc, mon cher Alhaiiase, avec une vive impatience dont je désire vivement que vous puissiez juger par la vôtre.
Blanche.
A M. ATIIANASE, CHEZ M. LE BARON KRUMPHOLTZ.
De la Résidence.
Quinze jours sans me répondre? est-ce une insultante moquerie, et croyez-vous que je supporterai vos outrages sans chercher à me venger ? J'ai de vous une promesse de mariage que je vais m'occuper de faire valoir en justice : mais ce n'est pas là ce qui doit vous inquiéter le plus. Attendezvous de ma part à une éternelle persécution, à tout ce que le ressentiment d'une femme pourra imaginer de plus cruel.
Blanche.
Alhanase fut très-effrayé. D'un autre côté, l'ennui toujours progressif qu'éprouvait le baron achevait de détruire sa santé, et son état de souffrance augmentait son ennui. Alhanase, pendant la nuit, abattit la cabane de chaume du parc, il bêcha la terre et y sema des oignons.
II déroba le mouchoir bleu que son maître avait acheté de la tante de sa petite Blanche ; un jour qu'il voulait aller visiter le rocher de Loreley, il brisa un des avirons du bateau. Il paya les paysans, quand vint le jour de la naissance du baron, pour lui faire une fêle villageoise. Il écrivit à tous les amis du baron que la santé de son mailre lui donnait de sérieuses inquiétudes, et que le pauvre baron avait besoin de distractions , de sorte que la retraite d'Ober-Wcsel commença à être remplie de visiteurs. Pendant un mois il fil croire à son maître que le cheval qu'il montait d'ordinaire était boiteux et ne pouvait faire un pas hors du râtelier.
Chaque malin, quand le baron sonnait, il affectait de se ré-
crier sur le changement de ses traits, sur sa pâleur, sur son air malade. Jamais Conrad n'avait été aussi malheureux. Quand Alhanase vit qu'il n'y pouvait plus tenir, il lui dit un jour : — Mon cher maitre, vous savez que les médecins vous ont conseillé de voyager.
— Et peut-être n'ont-ils pas tort, répondit le baron.
— Vous ne sauriez croire, mon cher maitre, combien la chaise de poste vous est favorable ; rien que dans les petits trajets que nous avons faits depuis quelque temps, à chaque relai vous paraissiez engraissé d'une demi-livre et rajeuni de deux ans.
— Parbleu ! se dit le baron, je vais aller chercher la fin de mon air.
— Peut-être aussi trouverai-je Blanche. Il est probable que je ne trouverai ni l'un ni l'autre ; mais c'est un bon prétexte que je puis me donner pour voyager, c'est un moyen de me raccrocher à ma vie passée. D'ailleurs je n'ai pas autre chose à faire ; si je ne m'amuse pas, au moins je changerai d'ennuis, et il me semble que la pensée du voyage me fait du bien. Mais où irai-Je? Si je les trouve, il est probable que ce ne sera qu'après avoir parcouru auparavant tous les pays où ils ne sont pas. Il y a un sort funeste attaché à l'homme, qu'il ne dit ou ne fait une chose bonne qu'après avoir, sur le même sujet, épuisé tout ce qu'il y avait de mauvais à faire et à dire. Aussi le passage que vous cherchez dans un livre est-il toujours dans le dernier volume que vous feuilletez.
Quand les premiers physiciens et astronomes ont fait des observations sur la terre et sur le soleil, ils n'avaient à dire que deux choses : La terre marche, ou le soleil marche. Ils ont choisi le faux. Ce n'est qu'après avoir épuisé tous les contes possibles sur le phénix, qu'on s'est avisé de découvrir que le phénix n'existait pas.
Quoiqu'il se dise quotidiennement un grand nombre de sottises, ce serait bien pis si ceux qui ont vécu avant nous
ne nous en avaient dérobé une partie. La vérité est une, le faux est liorriblement multiple; chaque vérité n'existera qu'après que le faux aura régné sous toutes ses formes et ses modifications, avec toutes ses divisions et ses subdivisions.
Faites à un homme la question la plus simple, il voudra y entendre de la finesse, et il n'y répondra pas juste. Demandez au milieu de dix personnes : Devinez ce que je vais mettre sur ma tête en sortant. Ce n'est qu'après de longues hésitations qu'une seule peut-être dira timidement : Un chapeau. 11 y en a neuf qui aimeraient mieux vous mettre sur le crâne les ruines d'Andernach.
Aussi, ajoute le baron, je vais pour mon voyage faire ce que je fais d'ordinaire lorsque j'ai un passage à chercher dans un livre ; je com,mence par le volume que, par mon premier mouvement et mon impulsion naturelle, j'allais feuilleter le dernier. Naturellement je devrais commencer par l'Allemagne, la Suisse, l'Italie, la France, etc.; je vais aller en France, puis en Italie, et je reviendrai par la Suisse.
Athanase, qui tremblait à chaque instant de se voir arriver une épouse par aulorité de justice, hâta les préparatifs du départ avec une diligence inaccoutumée. La chaise de poste, qui eût exigé un mois de réparations s'il se fût agi d'im voyage désagréable à Athanase, se trouva prête en vingtquatre heures. Pendant ce temps-là, Conrad fredonnait ;
Au Rliin, an Rhin, c'est là que sont nos vignes; Qu'il soit licni le Rhin ! qu'il soit bcnl le Rhin '■ Le pampre. . . . i
Au Rhin, au Rhin, c'est là (|ue sont nos vignes j Qu'il soit héni le Rhin ! qu'il âoit bcni le Rhin i Le patnpre
Au Rhin, au Rhin, c'est là que sont nos vignes; Qu'il soit bcnl le Rhin! qu'il soit béni le Rhin! Le pampre
La chaise de poste roula. — Ah! dit Alhanase.
A quelques lieues d'Ober-Wesel, deux voitures s'arrêtèrent au môme relai. La chaise de poste de Krimipholtz et une voiture publique dans laquelle était la maîtresse d'Athanase. Alhanase se cacha dans l'écurie tandis qu'elle attendait son tour pour payer sa place au conducteur, car en cet endroit on changeait de voilure. Ce petit retard semblait lui causer la plus vive impatience : elle frappait du pied et fredonnait un air entre ses dents pour dissimuler sa mauvaise humeur. Alhanase s'était blotti dans un râtelier, sous le foin ; jamais il n'avait prêté autant d'attention à un air, car de la fin de celui-ci dépendait sa libération. Enfin, le conducteur reçut l'argent de Blanche, qui monta dans une carriole qui allait directement à Ober-Wesel. Alhanase et Conrad se remirent en route du côté opposé.
• Qui n'a aucun rapport avec le reste du livre.
Entre autres choses que nous ne savons pas, il faut en première ligne mettre la géographie; notre ignorance sur ce point est telle, qu'à Paris il nous serait bien difficile de nous transporter sans guide de la Chaussée-d'Antin à la rue du Bac. Ainsi, pour suivre poste par poste le baron Conrad et son esclave Alhanase, nous faudrait il copier quelques pages d'un itinéraire ou d'un manuel géographique, ou faire des efforts de mémoire qui n'aboutiraient peut-être qu'à nous induire en quelque erreur qui nous exposerait au mépris des postillons ou des commis-voyageurs entre les mains desquels le présent livre aura l'honneur de tomber.
C'est pourquoi nous allons les laisser faire leur chemin en vous avertissant seulement de temps en temps de ce qui leur arrivera de plus important, jusqu'au moment où il nous semblera bon de reprendre leur histoire, ce qui ne sera pas long, attendu que nous n'avons que quelques mots à vous dire, ô lecteurs, en dehors de notre narration.
L'an passé il nous prit fantaisie, un matin, d'aller passer la journée à quelques lieues de la ville; le lieu nous plut, nous y retrouvâmes de vieux amis à nous, pêcheurs et mariniers, et nous fimes apporter notre hamac et deux gros clous, de telle sorte que nous fûmes trois mois sans rentrer à la ville.
En route Conrad prenait un bouillon dans sa chambre, et Athanase mangeait à table d'hôte, étonnant tout le monde par la franchise et le laisser-aller de ses manières. Un jour, il prit un chapon; les voyageurs le laissèrent faire avec cette reconnaissance intérieure que l'on sent en voyage pour l'homme qui découpe. En effet, avec une remarquable dextérité il enleva une aile, la remit sur le plat, et laissa sur son assiette le reste du chapon qu'il dévora en huit minutes.
Suite du chapitre XXXIV.
Quelques mois après, nous trouvant à cinquante lieues plus loin, il nous tomba dans les mains un exemplaire d'un journal où nous vîmes en petites majuscules :
UNE HEURE TROP TARD, par M. Alpli. Karr,
Nous lûmes le journal, et^ entre autres critiques littéraires, nous vîmes que l'auteur de l'arlicle nous reprochait amèrement : r d'avoir passé l'été sur la rivière ; -2° d'avoir marché les pieds nus; 3" dans nos travaux de mariniers de porter une ceinture rouge; -4° d'avoir des cheveux llollants ; 5° de conduire un bateau gris. Cortes, nous ne nous avisâmes pas de révoquer en doute le droit que peut avoir l'illustre anonyme de trouver bon ou mauvais l'emploi que nous faisons de notre temps.
Loin de là, nous nous livrâmes à une douleur convenable d'avoir pu lui déplaire, et à notre retour nous nous présentâmes deux fois au bureau du journal, accompagné de notre ami M. Léon GalayeS;, pour tâcher de nous faire pardonner nos torts littéraires au moyen de quelques explications justificatives, et surtout de voir sur la tôle de l'illustre anonyme à quelle longueur nous pourrions laisser croître nos cheveux. Mais l'illustre anonyme se trouva être aussi inconnu aux garçons de bureau qu'à nous-même, et nous le prions de vouloir bien recevoir ici la justification que nous n'avons pu lui donner de vive voix
1» L'illustre anonyme traite notre séjour sur la rivière d'inutile, nous compare, et termine la comparaison à notre désavantage, awcc robustes bateliers qui mènent une vie dure et hérissée de dangers entre leurs deux rives.
Ici il commet une injustice assez grave, il n'aurait eu qu'à prendre quelques informations de plus, et il ne nous aurait pas injustement blessé dans notre plus chère prétention. Les mariniers, les pêcheurs et les bateliers qui nous entouraient, lui auraient confessé qu'aucun d'eux ne se croit plus habile que nous, et que plusieurs se glorifient d'être nos élèves. Il aurait su que notre séjour sur la rivière est loin d'être inutile ; que nous avons eu souvent le bonheur de prévenir des accidents funestes et que nous portons sur la poitrine une médaille en argent, avec cette inscription :